Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.


Mardi 1er janvier 1918

..Toute la journée nous avons eu un défilé, des gamins du bourg, les métayers du Moulin-Guérin, les Bouffard, les Guilbaud, Mlle Ordonneau, tous pour nous souhaiter la bonne année, beaucoup avec la traditionnelle formule, au fond très belle : « Une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin de vos jours ». Cet après-midi, nous avons été offrir nos voeux à oncle et à tante Abel, ce soir à tante Victor, chez qui nous avons bien ri.

Mercredi 2 janvier

Ce matin, j’étais installée à ma table, prête à écrire, lorsque j’entends tout un remue-ménage dans la cuisine…bruits de voix, je me rends voir et je me heurte à un jeune homme qui me saute au cou, c’était mon cher cousin Alexis, venu assister à un service pour Edmond Chailloux ; Gabrielle étant là, nous nous sommes rendus à l’église ensemble : service de 1ère classe, avec le catafalque et les ornements noirs, il faisait un froid terrible dans cette église ; M. l’Abbé Rabiller, en officiant, avait l’air gelé, il se frottait énergiquement les mains et a failli tomber en faisant le tour du catafalque avec l’encensoir ; M. l’Abbé Tenailleau, pendant le Libera, avait gardé ses gants et disait son chapelet avec une figure de circonstance.

En rentrant, nous avons trouvé le courrier, il y avait des lettres de toute la famille.

Voila notre dernière journée de passée, nous rentrons demain.

Samedi 12 janvier 1918 – 6h.

Voici déjà quelques jours que nous sommes rentrées au Poiré, et je n’ai pas eu le courage depuis ce temps-là d’écrire un seul mot, c’est que nous avons eu des vacances supplémentaires dans de bien tristes circonstances. Le 3 janvier au matin, jour de la rentrée, Maman et Tante Abel étaient encore à se demander si nous partirions laissant grand’mère si fatiguée. Nous nous sommes tout de même décidées à partir. Papa nous a conduites à Belleville, et nous avons voyagé sans encombre. A notre arrivée à Nantes, nous sommes tout de suite allées à Chavagnes où nous avions à faire, puis reparties en Ville voir Tante et faire nos courses, nous sommes rentrées à 6 h. et demie et nous avons toute de suite été reprises par l’engrenage… quand dimanche, M. le Curé nous fait demander au parloir, et là, il nous apprend que notre pauvre grand’mère est partie pour son éternité ! vendredi, une demie-heure après le retour de Maman. …ce qui était dûr, c’était de se sentir isolées au milieu des autres plutôt joyeuses…Tout le monde nous regardait à cause de nos yeux rouges, mais peu s’inquiétaient de ce que nous pouvions avoir…une seule parmi mes compagnes m’a parlé affectueusement…

Nous sommes parties lundi matin… nous sommes arrivées trois minutes avant le train, Charlotte a eu juste le temps de passer au guichet avec sa carte d’identité et de prendre les trois billets, le voyage a été très calme. En arrivant à la maison, nous sommes allées voir cette pauvre grand’mère qui repose très paisible, pas effrayante du tout.. L’enterrement était mardi matin, il y avait beaucoup de monde

…Maman part pour Giromagny, Lucie est très mal, papa va se trouver bien seul après le départ de Sœur Agathe.

Dimanche 31 mars – Jour de Pâques

…Nous sommes donc rentrées à Chavagnes le lundi 14 janvier. …Maman était partie à Giromagny le jour de notre rentrée, et Lucie morte le 29 janvier, après sept longs mois de souffrances, Maman a ramené Tante Denise au Poiré, où elle restera un temps indéterminé, toutes deux sont arrivées le même jour que nous, pour les vacances de Carnaval, mais sous avons passé de bien tristes vacances, si bien que je n’ai pas eu le courage d’écrire…

Enfin nous voilà en vacances, mais il me faudra travailler une heure par jour, car je me prépare comme si je devais passer mon brevet à Paris, ma demande est faite, mais on parle de raids de gothas, de bombardements par un canon à longue portée, et je ne sais pas si on m’y laissera partir…

Nous avons découvert aujourd’hui dans la chambre de grand’mère une vieille phot toute jaunie représentant dans un wagon un ravissant bébé entre ses parents, mais Papa a beau rassembler ses souvenirs, il ne peut se remettre en mémoire quels sont ces personnages…

Lundi 1er avril

Nous avons été bien heureux ce matin, en lisant les journaux, de voir que nos soldats avaient résisté hier sur tout le front, nous les aurons, ils ne passeront pas, Dieu est avec nous, nous serons victorieux ! Après avoir commis tant de crimes, il faut qu’ils soient châtiés. Il y avait ce matin dans le journal un très bel article sur le bombardement de Saint Gervais le Vendredi Saint (texte)…

… Les nouvelles sont donc bonnes ce matin, de plus, les Américains nous envient un million d’hommes et une somme de trois milliards, quand verrons-nous la fin de la guerre ?

Mardi 2 avril 1h.

Nous finissons de déjeûner, nous avions aujourd’hui un expert en bestiaux qui accompagne Papa dans ses tournées de ravitaillement ; c’est un homme de l’Aisne, du pays où l’on se bat actuellement le plus fort, il n’a aucune nouvelle de sa famille depuis 6 mois !

Mercredi 3 avril

…Nous irons cet après-midi chez Mme Gendreau manger des flons, comme tous les ans à Pâques…

Vendredi 5 avril

Je viens d’avoir une scène avec Jacqueline, une scène très pénible, mais je n’avais pas tout certes, j’en suis encore brisée… et, après le goûter, il a fallu repartir chez nos cousines, et là encore, quel supplice… critiques, tourner tout en ridicule, chercher le mauvais côté des choses ! où trouver des esprits plus larges, recherchant un idéal élevé ?…

Dimanche 7 avril 10h

Dans le salon…Jacqueline joue « La chanson du berger »… Jacqueline est vraiment musicienne et c’est un plaisir de l’entendre et c’est aussi un plaisir de faire de la musique d’ensemble, elle au piano, moi au violon et de jouer ainsi nos morceaux préférés, une chose cependant me chagrine, c’est que je n’arrive pas à exprimer parfaitement ce que je sens, ce n’est pourtant pas la bonne volonté qui me manque, je voudrais tant mettre de l’expression dans mon jeu, faire passer mon âme dans mon archet ! mais comme nous le répète Mlle Otto : « Ce n’est pas le succès qui importe, c’est l’effort ! » j’y arriverai peut-être un jour.

Nous sommes allées hier toutes quatre chez Berthe, la conversation fort peu intéressante a roulé toujours sur les mêmes sujets : le bombardement de Paris, la cherté de la vie aux Sables, toilettes, ouvrages manuels, ceci complété par des éloges pompeux des dames Dorion.

Au courrier, deux lettres pour Tante, rien pour moi.

Lundi 8 avril

…Mme Yvernogeau est venue hier soir, après les Vêpres, elle nous demandé de faire un peu de musique. Jacqueline a joue ”« Le chant du berger », puis elle m’a accompagnée dans « l’Invocation » de Beloir que j’ai éxécutée de mon mieux, nous avons joué ensuite « Causette printanière »…Jacqueline a terminé en jouant « Sarments » de Gabriel Marie, vraiment très bien. Les Abel sont venues ensuite, et ô surprise, pour la première fois depuis cinq ans, elles m’ont demandé de jouer du violon, j’ai donc repris mon instrument, puis Jacqueline a joué quelques morceaux de piano…

Mardi 9 avril

Hier matin il y avait sur « Le Phare » un très bel article de Camille Mauclair sur la catastrophe du Vendredi Saint…

On prétend que Bolo a fait des révélations sensationnelles, que va-t-il sortir de tout cela ? enfin je peux avoir confiance et j’espère qu’avec l’aide de Dieu, Clémenceau, notre grand vendéen, sauvera la France.

Aujourd’hui, une lettre de Françoise, Oncle Alfred est en plein dans la fournaise, Henri, sorti 2ème de Fontainebleau, n’a pu avoir de permission et repart sur le front italien. Tante Jeanne, Françoise et Menine vont venir aux Sables cet été.

Mercredi 10 avril

Hier, nous avons reçu Berthe, et passé une après-midi agréable. Tante nous a lu « L’Heure des ténèbres », ce qui a paru intéresser Berthe, nous a montré des photos de Lucie puis nous sommes allées au salon faire un peu de musique, j’ai joué un peu de violon, Jacqueline quelques morceaux de piano, Berthe semblait contente, je la crois assez musicienne, non qu’elle éxécute parfaitement mais elle a l’air de sentir et d’aimer la musique, elle nous a chanté, accompagnée par Jacqueline, le « Noël » d’Augusta Holmès, nous sommes allées la conduire jusqu’au bout de la rue et avons été invitées pour Vendredi !…

Jeudi 11 avril

…Passé hier une bonne journée, nous sommes allées à Sainte Radegonde avec la famille Chailloux, Tante Denise, Tante Abel et Marguerite, ainsi que la charette attelée de Bichette, quel équipage, un âne crotté, une charette grise de boue et de poussière, des harnais racommodés avec de la ficelle, Tante Chailloux juchée sur le siège et dégringolant à toute allure la côte du bourg. Au pont, nous prenons les dames Caillé, Tante Caillé grimpe dans la charette « Allons, Octavie, montes-tu », crie Tante Chailloux du haut de son perchoir –« Non ! je ne veux pas de votre diligence, j’aime mieux aller à pied ! », fou-rire général.

Trois groupes se forment, comme avant-garde, la fameuse charette, au milieu le groupe des jeunes filles, en arrière les dames, et nous filons d’un bon pas ; à la Thibaudière, nous trouvons les dames Gendreau, et, après bien des hésitations, Berthe et Armande se décident à nous accompagner. Au bout d’une heure environ, nous arrivons à Sainte Radegonde, nous allons à la chapelle … nous récitons le traditionnel chapelet… il paraît même que pendant ce temps Tante Chailloux a eu des distractions, en constatant ma ressemblance « extraordinaire » avec Papa…

Nous sommes ensuite allées goûter et tirer de l’eau au puits pour boire, au bout d’un moment, Tante Caillé veut aller rendre visite à M. le Curé de la Genétouze et nous voilà parties, Marguerite, Berthe et Marie-Angèle en charette, le reste à pied. Après une visite à l’église… nous sommes reparties pour le Poiré et avons fait un chemin très agréablement causant de bien des choses, mais enchantées de notre partie improvisée, c’est toujours l’imprévu qui réussit le mieux.

Des nouvelles d’oncle Alfred ce matin, il a reçu sur le toit de sa maison un obus de 105kg qui leur a tout cassé, sans blesser personne. Rien encore pour moi !

Vendredi 12 avril

…Nous avons passé une bonne après-midi hier, nous attendions Mlle Chalard et elle n’est pas venue. Pour occuper mon temps, j’ai relié quelques feuilletons du Journal de modes de Maman, j’ai lu « Mon petit Trott » de Lichtenberger, puis Papa est venu et nous avons fait une partie de Nain Jaune

Après le goûter, nous sommes allées chez nos cousines, nous avons été reçues dans la cuisine. Tante Abel travaillait avec les lunettes de grand’mère dont « elle ne peut plus se passer », Charlotte continuait son éternel chemin de table et Marguerite ne faisait rien ; conversation peu intéressante, la cherté de la vie aux Sables, le bombardement de Paris, choses cent fois redites, et Tante Abel faisant allusion à ce que l’arrondissement des Sables va être déclaré zone de guerre, a déclaré en hochant la tête « Ah ! mes petites filles, nous nous apercevons bien de ce que c’est que la guerre ! » Bien peu de chose en vérité et jusqu’ici nous n’avons guère souffert…

Samedi 13 avril

Nous sommes allées hier après-midi voir Berthe, mais nous ne sommes pas restées longtemps… avons fait une bonne promenade ce que je préfère infiniment. Nous prenons donc la route de la Genétouze jusqu’à la Thibaudière, puis nous nous engageons là dans un chemin de traverse qui s’en va en dévalant le long du coteau…Au bas du coteau nous nous trouvons au Guinoir, sur le Ruth, le passage est assez difficile, il faut franchir le ruisseau sur de grosses pierres, il y a bien une planche, mais elle est au milieu du pré à côté. Après le Guinoir, le chemin est envahi par un ruisseau aussi sommes-nous obligées de le longer par les champs…Nous arrivons à la Gendronnière mais ne faisons que traverser la route et nous engageons dans un autre chemin…nous sommes à un des points les plus élevés de la région sur un petit plateau…de là, le bourg apparaît sous un aspect nouveau, comme dans un bas-fond, la maison se distingue nettement derrière son vieux chêne, et l’église, avec son clocher pointu ressemble à celles des dessins de Hansi. Nous atteignons la route du Boucheau, paysage toujours plat, par d’arbres aux haies, car le tram longe la route… Nous passons le Moulin-Guérin et prenons la route de Belleville, puis le chemin des Amours qui nous ramène sur la route de la Genétouze.

Quatre heures sonnent comme nous rentrons, il fait bon se reposer dans la salle à manger car il faisait un peu chaud à marcher ; Berthe est cramoisie, Marguerite écarlate ; nous goûtons…Benjamin arrive et se moque de nos faces enluminées, Berthe lui répond sur le même ton… Au bout d’un moment nous allons faire de la musique, Jacqueline joue « Chant du soir », Charlotte une ou deux lignes bien écorchées de « Marche indienne », Armande une Valse de Chopin, puis nous nous mettons à chanter, on commence par des chansons sentimentales, on passe à des chansonnettes amusantes sans oublier « la Madelon » et tout se termine par des cantiques et nous nous séparons enchantées de notre après-midi.

Samedi 14 avril

Note éditoriale. Le journal écrit « samedi » ; le 14 avril 1918 était un dimanche. Texte conservé tel quel.

Bien des évènements dans cette journée d’hier ! d’abord nous sommes allées à la Roche…à notre retour, nous trouvons à la maison un soldat muni d’un billet de logement pour deux nuits, il nous explique qu’il avait été aviateur, blessé aux Eparges ? ? ?, ingénieur des arts et métiers, venu réparer la presse à fourrages, démolie ; après dîner, il est venu causer un peu avec Papa, et nous nous sommes aperçus que le malheureux est déséquilibré pour ne pas dire fou, il tient des propos extravagants se contredisant à chaque minute, tantôt « ce n’est pas le premier venu qui pourrait être aviateur », tantôt c’est n’importe qui, il se met à élever Caillaux aux nues, disant que c’est la plus belle intelligence de France, et au bout d’un moment , ce n’est plus qu’un sot, bon à fusiller ! et puis « il n’y a pas de Patrie », ensuite « Français quand même, Français toujours » enfin il s’est mis à taper sur les vendéens ! et puis il nous a parlé de Guynemer « 37 palmes d’armée, un gamin de 22 ans devant lequel tout le monde s’inclinait » de Fouck, le nouvel as et de Nungesser. Enfin, vers 10h, nous sommes allés nous coucher, Jacqueline avait peur que le malheureux soit somnambule…

Lundi 15 avril

Ce soir, la rentrée…

Dimanche 12 mai 1918

Il faut que j’entreprenne le récit des évènements qui se sont passés depuis la rentrée de Pâques, mais je relève de rougeole… D’abord, dès en rentrant, j’ai eu un gros chagrin, une de mes meilleures amies ne rentrait pas à Chavagnes… et puis Madame m’appris que Jacqueline avait la rougeole et le lundi, voyant que j’allais y passer, elle m’a expédiée par le train de 9h56, il était temps, les plaques rouges sortaient, je me suis mise au lit jusqu’à aujourd’hui !…

Lundi 13 mai

Maman est aujourd’hui à Nantes et doit ramener Jacqueline…j’ai pu assister au départ de Maman, escortée à Belleville par Papa et Oncle Eugène qui est en permission..

Jeudi 16 Mai

Tout le Poiré est en effervescence, des groupes nombreux sont formés dans les rues, aux carrefours, devant les portes : un aéroplane vient de passer ! c’est le second que nos braves Genots aperçoivent, Brindejonc des Moulinais étant passé en 1913 ! L’avion venait du Nord, peut-être de Nantes, il volait assez haut, le bruit du moteur était cependant très distinct, et sa silhouette se profilait en gris sur le ciel bleu..il a survolé le bourg dans toute sa longueur se dirigeant vers Les Sables, nous l’avons regardé se perdre dans le lointain…

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 17 mai 1918, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Charlotte arrive ce soir avec Marynette et les Gendreau. Nous avons discuté hier soir la question de mon brevet, Papa désirerait que je le passe à Vannes, mais dans la classe personne ne se dirige de ce côté-là, nous préférerions Tours, enfin nous verrons ! …

Oncle Eugène est parti ce soir, le tram avait du retard…Henri devrait arriver ces jours-ci, mais nous n’avons aucune nouvelle.

Samedi 18 mai

…Charlotte est arrivée hier soir ; quand elle est passée devant la maison nous sommes sorties l’embrasser et dire bonjour, en même temps à Mme Gendreau , Berthe et Marynette. Charlotte nous a donné des nouvelles de Chavagnes, je me suis classée quinzième environ au concours de Paris… A l’ouvrage, nous lisons maintenant la vie de Guynemer par H. Bordeaux, c’est un livre que je désirerais acheter…

Ce matin il y avait une messe pour Grand-père et Grand’mère, j’y suis allée avec Maman et Tante. Au courrier, une lettre de Madeleine et quelques mots de Solange. Rien de très neuf dans les journaux, si ce n’est la mort de Gilbert, le fameux aviateur qui s’est évadé deux fois de Suisse, et un superbe combat aérien au cours duquel nos appareils ont abattu quarante deux boches…

Dimanche 19 mai

Il y a six ans, c’était la première communion de Lucie, nous étions au Blanc, chez Grand’mère, bien heureuses ! que de choses depuis, Grand’mère disparue, la maison de la rue du Donjon fermée… la guerre… la mort de Denise… celle de Lucie !

…Ce matin dimanche, messe à huit heures, j’ai remarqué beaucoup de toilettes neuves, arborées sans doute en l’honneur de la Pentecôte. Nous avions au courrier une lettre d’Henri nous disant qu’attendant une permission d’Oncle Alfred, il ne viendra qu’à la fin de Juin…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 20 mai 1918, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Après-demain je serai rentrée…

Hier, goûter de gala chez Tante Abel avec Marynette, les Gendreau et les Chailloux, la conversation a été très animée, le goûter excellent. Toutes doivent venir nous voir aujourd’hui…

Mardi 21

Le jour du départ… Comment j’ai passé ma dernière après-midi de vacances ? j’ai lu, plongée dans un fauteuil, dans la salle à manger fraîche, j’ai fait de la musique avec Jacqueline, nous avons chanté « La tirade de Méphisto » dans la scène de l’église…

Au bout d’un moment, Berthe, Marynette et Armande sont arrivées ; par un hasard curieux dans le courant de la conversation, Marynette nous raconté qu’elle a visité d’abbaye de Fontgombault, elle connaissait Le Blanc, était allée en Ville-haute, entrée à l’église et avait remarqué la grande propriété en face !

Vendredi 19 juillet

Me voilà enfin, non en vacances, mais de retour au F. P. (Foyer paternel…), je ne jouis pas comme les autres encore d’une entière liberté, car l’examen est lundi prochain, cela m’effraie un peu et je dois encore travailler…

Quoi de neuf depuis la Pentecôte ?… j’ai eu une grande joie, ma réception d’Enfant de Marie a eu lieu le 24 juin… nous avons eu aussi un véritable chagrin : Jeanne de Labarthe n’était pas rentée à la Pentecôte, retenue à la fois par ses occupations et par une gros rhume, mais bientôt la nouvelle arriva que Jeanne était très fatiguée, les deux poumons pris, nous l’avons crue perdue…Jeanne va cependant mieux, elle est venue nous voir plusieurs fois et a obtenu le grand prix d’honneur, elle va sans doute passer l’hiver à Cannes, espérons que cela lui fera du bien.

Dans les derniers jours nous nous somme bien amusées…la veilles des prix, par contre, …j’étais malade..une sorte de grippe qui courait à Chavagnes où on l’avait qualifiée d’espagnole, pourquoi pas américaine, ce serait plus d’actualité… Le lendemain après les adieux et les prix, nous sommes parties !..

Le voyage a été interminablement long et chaud. Nous avons voyagé avec Mme Gendreau, Mlle Armande et Benjamin qui vient d’être reçu à sa philo. A Belleville Papa nous attendait avec l’auto…

Arrivés ici, nous avons trouvé Tante Denise, Jacqueline et mes trois chats, et je me suis réinstallée, en attendant lundi !…

Samedi 20 juillet

Il y a un an, nous avions célébré l’intronisation du Sacré-Coeur, grand’mère en était si heureuse ! elle n’est plus… Il y a un an que j’ai commencé mon journal, j’ai relu les pages écrites à cette date… j’aime à conserver tous mes souvenirs et je serai bien heureuse de les retrouver plus tard…

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 21 juillet 1918, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens d’apprendre par Le Phare la mort de Marthe Bodin, voici déjà quelque temps qu’elle souffrait d’une pleurésie, mais nous n’aurions pas cru qu’elle put partir si tôt…

…Demain le grand jour, j’ai beau me répéter que je suis prête, je ne peux me défendre contre une appréhension irraisonnée…

Le communiqué était bon aujourd’hui, d’ailleurs depuis quelques jours, tout marche bien, hier nous avons fait 17000 prisonniers et pris 300 canons, la meilleure journée, paraît-il depuis 1914.

Depuis la Pentecôte, nous ne nous tenons plus dans la salle à manger, nous avons arrangé l’ancienne chambre de grand’mère : une table au milieu, deux fauteuils encadrant la cheminée, un bureau pour Papa et ses papiers, l’armoire servant de buffet, deux petites tables, des bibelots sur une étagère, quelques sièges çà et là ; cette pièce est très agréable et je m’y plais déjà beaucoup.

…

Mardi 23 juillet

Voilà donc passé ce terrible premier jour d’examen…

Dimanche soir, nous sommes allés au cimetière…, nous avons prié un moment auprès de nos tombes, celle de grand-père que j’ai si peu connu, celle de grand’mère, que nous serions heureux d’avoir encore parmi nous, celle de Marie et Madeleine qui seraient déjà grandes…

Hier, je me suis levée de bonne heure…j’ai à peine déjeûné, Jacqueline me tourmentait en me répétant sans cesse que j’allais oublier quelque chose ! à 5 heures, nous étions tous prêts et nous sommes partis…A cinq heures et demi, nous étions à l’hôtel de l’Europe ; nous avons attendu cinq minutes Simone, Marie-Madeleine t Marie-Paule, et nous sommes parties pour l’Ecole Normale , en marchant, Simone m’a donné des détails sur la mort de Marthe Bodin

A l’Ecole Normale, nous avons retrouvé Mademoiselle Pouzet, Camille et Anne… et nous nous sommes installées. Nous avons fait l’orthographe, je dois avoir deux fautes, mes questions ne sont pas mauvaises ; quant à ma composition française, je n’en vois pas du tout la valeur. Nous sommes sorties vers midi et avons déjeûné « Au Lion d’Or ». L’après-midi, nous avons fait l’arithmétique qui était atrocement difficile, je pense tout de même avoir tout mon problème et une partie de la théorie, ce qui me donne un peu d’espoir, bien peu. Nous sommes toutes découragées, d’autant plus que l’attente est longue, car nous n’aurons le résultat que demain à 11 heures, c’est bien tard.

Une fois sorties… nous avons retrouvé Papa et sommes parties.

En arrivant j’étais encore très énervée, et en même temps je tombais de fatigue et de faim, avant de me coucher, il a encore fallu que je fasse dans la chambre de Tante toute une chasse après mes deux petits chats qui ne voulaient plus en sortir ; enfin j’ai eu la victoire !

Mercredi 24

J’ai les résultats de Nantes, sur les quatre de nos compagnes qui se présentaient, trois sont reçues, Suzanne Vincent, Madeleine Destouches et Elisabeth ; Madeleine Pâqué est collée, d’ailleurs elle s’y attendait ;

Dimanche 28 juillet

Me voilà reçue, définitivement, et j’en suis bien contente. Mercredi, à midi, nous nous sommes donc rendus à La Roche, nous sommes allés voir les résultats qui n’étaient pas merveilleux, puisque de Chavagnes, Marie-Madeleine Carré et moi sommes reçues ; l’arithmétique a été funeste à beaucoup des élèves , puisque, sur 120, 28 seulement ont été reçues. Les élèves refusées sont parties le soir je n’ai pu voir que Simone qui n’était pas trop désolée. Camille 3e fois, Anne repassera en octobre. L’oral était facile sauf la couture beaucoup trop longue, nous avons eu les résultats définitifs vendredi soir.

Courrier chargé, ce matin, pour moi, une carte de félicitations de Simone

J’’ai fait ces jours-ci quelques lettres pour annoncer mon succès à mes professeurs et à mes amies ; je vais maintenant pouvoir me reposer.

Lundi 29 juillet

Nous sommes allés ce matin à la Turquoisière, voir Rosalie notre ancienne laveuse, qui, ayant été mordue par une vipère, en a été bien malade…

Le courrier venait d’arriver, il y avait de bonnes nouvelles : nos soldats ont passé l’Ourcq, pris La Fère en Tardennois, il y avait une lettre d’oncle Alfred qui fait à Luré fonction de général de division…

Mardi 30 juillet

Encore de nouvelles victoires ! tous les matins les journaux nous apportent de très bons communiqués, nous avançons beaucoup, c’est une nouvelle victoire de la Marne, puisse-t-elle être meilleure encore que celle de 1914.

…Après le goûter, Marguerite et Charlotte sont venues, nous avons causé un peu puis nous avons fait un peu de musique, Jacqueline et moi avons joué « Le rêve passe » si célèbre depuis le début de la guerre, puis les « Sarments » de Gabriel Marie, Jacqueline a joué « l’Espoir de retour » et Charlotte nous a concienseusement éxécuté un de ses morceaux. Après dîner, Papa, Maman et Jacqueline sont allés s’asseoir dans la cour et Tante et moi avons fait une bonne promenade jusqu’à la Faucherie.

Nous voici en pleine chaleur…Maman travaille, Jacqueline étudie, Tante se repose dans sa chambre…Après-demain quatre ans que ce terrible ordre de mobilisation est venu bouleverser notre vie si calme d’avant-guerre, et a jeté la France dans cette terrible tourmente où elle se débat encore aujourd’hui, après quatre ans de luttes, de deuils et d’héroïsmes, sans doute, pendant ces quatre ans, des choses merveilleuses ont été accomplies, et, plus que jamais nos soldats sont des héros, dignes des plus fameux guerriers de jadis : Guynemer, disparu le 11 septembre dernier, le commandant Driant, au Bois des Caures, … et tous les héros inconnus et obscurs, ceux dont nous ne saurons jamais les noms mais qui auront sauvé la France… ceux de la Marne, de l’Aisne, de la Somme, de l’Yser, de Verdun…Vaux ! Douaumont !… ceux de l’heure présente qui maintenant luttent pour nous !… Déjà quatre ans, que cet enfer dure mais courage et patience on les aura, bientôt peut-être…

Mercredi 31 juillet

…Hier, nous avons travaillé jusqu’à 4 h., puis nous sommes allées avec Marguerite et Charlotte voir les religieuses réfugiées, qui maintenant habitent le Parc, elles ont été très gentilles et nous ont parlé d’une façon intéressante de leur vie au front. En passant nous avons fait une petite visite à Tante Victor. Nous ne nous sommes pas promenées après dîner, Tante étant un peu lasse, nous sommes restées savourer la fraîcheur sous les noisetiers dans la cour…

…Au courrier, une lettre d’oncle Raymond qui vient de voir sa famille en Bretagne…

Jeudi 1er août

J’ai eu ce matin une bonne lettre de Germaine, l’orthographe et le français sont des plus déplorables…et telle que elle me fait plaisir ; Germaine me raconte qu’elle a prié pour mon examen, Tante a fait à ce sujet des critiques plutôt violentes et blessantes qui m’ont fait souffrir ! Dieu, qui compte tous les cheveux de notre tête, dit l’Evangile, peut bien s’intéresser à la réussite d’un brevet …

Nous irons à l’église vers 4 heures…les archevêques et évêques de France ont demandé un triduum de prières et de supplications, pour le début de la cinquième année de la guerre !…

Vendredi 2 août

Nous voilà dans le triduum de prières pour la Victoire et la paix, messe et communion tous les matins, chapelet et bénédiction le soir ; il y avait grande affluence à la messe de six heures et demi…Le communiqué est très bon ce matin, sur tous les fronts les tentatives allemandes échouent, mais naturellement les Boches ne veulent pas avouer leur défaite, la fin est peut-être plus proche que nous pensons…

Samedi 3 août

…Nous comptions aller chez tante Abel, après goûter, mais Marguerite et Charlotte sont venues nous chercher pour aller au Plessis, j’ai accepté avec joie…En route, Charlotte nous a lu les lettres qu’elle avait reçu le matin : celle de Simone Pasquier…renferme les compositions données au brevet de Vannes, les nôtres étaient plus difficiles…

Le communiqué est très bon ce matin, nous avons pris Soissons et Ville en Tardenois, peut-être est-ce grâce à nos prières…

Dimanche 4 août

Comme pour célébrer aujourd’hui l’anniversaire de la déclaration de guerre, les évènements se dessinent de plus en plus en notre faveur ; dans la journée du 2, nos troupes ont atteint l’Aisne, prenant une cinquantaine de villages, cela donne du courage et fait du bien.

Aujourd’hui se terminent les prières pour la France… nous avons assisté à la grand’messe, chantée pour la France. Le maire et les conseillers municipaux trônaient dans le choeur. L. L’Abbé Rabiller, après avoir lu l’Evangile.., nous l’a fort bien expliqué en l’appliquant à l’heure présente ; Le Libera a été chanté à la fin…

J’ai reçu ce matin une lettre de Madame, toujours des félicitations…de plus j’ai été affichée dans l’Ange Gardien pour mon succès.

Me Logeais est assez fatiguée, Lucien s’est cassé le bras, ainsi Oncle et Tante Abel vont aller à la Charetière tantôt et les cousines viendront à la maison.

Lundi 5 août

Communiqué très bon ce matin, nous avons repassé la Vesle et pris Fismes, les Japonais arrivent à Vladivostotock et Clémenceau se déclare content ; d’un autre côté la famine règne en Allemagne ; pour nous l’année s’ouvre dans les meilleures conditions, peut-être verra-t-elle reconduire les Boches au Rhin ; les Américains nous annoncent que la récolte de blé n’a jamais été aussi bonne et que les Alliés en frères mangeront tous à la même table. On signale des traits d’héroïsme magnifiques, c’est par exemple, un bleuet de 20 ans qui résiste dans un tank, cerné pendant 16 heures et lutte jusqu’à ce que l’offensive vienne le délivrer, alors, il monte à l’assaut avec les autres…

Mercredi 7 août

…Les nouvelles d’aujourd’hui sont bonnes. Foch a été nommé maréchal de France et Pétain a reçu la médaille militaire ; de plus Malvy a été condamné à cinq ans de bannissement ! bien fait !

Jeudi 8 août

Ce matin avaient lieu les batteries chez Bouffard, nous nous y sommes rendues Jacqueline et moi. J’aime cette animation, cette activité ; j’aime à voir lancer les gerbes sur la batteuse qui gronde…

Je suis allée avec Tante à la Favrie chez Armance, notre couturière, cette pauvre femme vit séparée de son mari, un ivrogne peu intéressant, elle a deux petits garçons dont le plus jeune marche à peine…Nous avons beaucoup causé, Tante et moi, de choses intéressantes, la généalogie de notre famille, les souvenirs du pays et comme toujours des sujets qui reviennent si naturellement à l’esprit de Tante : Oncle Yehl et Lucie.

Le communiqué est encore bon, ce matin, nos soldas ont franchi la Vesle, tout va bien.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 9 aout 1918, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Nous partons demain aux Sables et sommes en grands préparatifs de voyage…

Nous sommes allées aujourd’hui au Parc, souhaiter la fête de Tante, car c’est bientôt la Sainte Claire. Tante s’est montrée très contente de nos voeux et de nos fleurs…elle nous a offert deux doigts de Frontignan avec des biscuits…

Vendredi 30 août 1918 – Les Sables

…Voilà déjà quinze jours que nous sommes ici et je n’ai pu trouver un seul moment pour écrire !…

Nous avons repris possession de la maison ; mais pas complètement comme l’autre fois, car Tante Denise occupe la chambre de Jacqueline, et j’Hospitalise celle-ci avec moi de sorte que je suis pas si tranquille que lorsque j’étais seule…

En arrivant ici, nous nous attendions à trouver Tante Jeanne et sa famille, au complet, et nous avons été très surprises d’apprendre que le mal aux yeux de Tante, subitement aggravé, avait nécessité une opération, et que Françoise et elle étaient parties l’avant-veille pour Nantes laissant la petite Menine avec la bonne. Oncle Alfred a vite pris une permission, nous l’avons vu le mercredi suivant, Françoise est arrivée ensuite, précédant Tante Jeanne de quelques jours…

Le vendredi 16, Marguerite et Charlotte sont arrivées passer quelques jours à la maison, et ne sont parties que ce matin. Nous avons pris quelques bains toujours avec le même plaisir et fait de nombreuses parties de croquet. La plupart du temps, nous nous rendions à la plage de bon matin, pour en revenir à midi, et nous y retournions ensuite un peu avant quatre heures. Un jeudi, nous sommes allées au « Splendid-Cinéma », revoir « Christus »…Nous sommes allées une fois à la Chaume, deux fois au Puy d’Enfer voir la grande marée. Nous nous sommes promenées du côté du port où arrivent ces jours-ci de nombreux bateaux suédois et américains. Nous avons beaucoup lu, beaucoup causé.

Samedi 31 août

..Il est arrivé hier un superbe navire américain qui est entré cette nuit dans le bassin à flot, il mesure bien une centaine de mètres de long, c’est le vaisseau le plus important que Les Sables aient jamais reçu. Il apporte de Cardiff du matériel pour chemins de fer, et, naturellement, à cause de la traversée, il est maquillé, ce qui lui donne un aspect assez curieux. Nous sommes allés le voir, ce matin, Papa, Jacqueline, Zette et moi, c’était très intéressant…En passant le long du quai, nous sommes entrés à la Poissonnerie au moment de la criée, c’était encore là un spectacle curieux et vivant…

Les nouvelles du front sont toujours excellentes.

Dimanche 1er septembre

Voici venir mon mois, celui de mon anniversaire, mais aussi avec avril et mai, ma saison préférée… je vais avoir seize ans…; seize ans ! comme le temps passe et comme je vieillis…

Lundi 2 septembre

…Gabrielle est arrivée hier soir, nous l’avons installée dans la chambre au balcon, au-dessus du garage…

J’ai fini « La Grande Amie » et lu « l’Emprise », qui y fait suite ; Pierre l’Ermite y trace d’une façon saisissante le mal causé par la grande ville, le mirage…

J’ai commencé aussi « les Mémoires d’u aide de camp de Napoléon », par le Comte Philippe de Ségur, c’est très intéressant et instructif.

On raconte que les Américains veulent faire des Sables un port de guerre, qu’ils veulent améliorer et agrandir le bassin, les jetées, construire une passerelle entre les Sables et la Chaume, tracer une ligne de chemin de fer d’ici à Nantes ! … qui y a t’il de vrai dans tout cela ?

Mardi 3

…Autres détails sur les projets des Américains relativement aux Sables, ils veulent en faire un port d’importation de charbon et l’outiller pour recevoir par mois 60000 tonnes de houille, pourvu qu’ils ne noircissent pas trop la ville…

Mercredi 4 septembre

…C’est aujourd’hui que Lucie aurait dix-huit ans, aussi Tante est-elle bien triste en revivant tous ses souvenirs !

…Hier, vers cinq heures, nous sommes allées, avec Papa, Maman et Tante choisir quelques tableaux pour le salon : un paysage et trois marines, l’une représentant le Remblai vu des dunes, la seconde la mer en tempête, la troisième les bateaux rentrant au port par un coucher de soleil , de plus, Jacqueline et moi, avons acheté, pour l’offrir à Maman, une petite toile représentant un bouquet de roses.

Vendredi 6 septembre

…Tante Jeanne et Rachel sont grippées, Françoise ne sait où donner de la tête. Petite Menine est ici, prise elle aussi, elle a une forte fièvre, mais elle et si facile à soigner !

Gabrielle est partie ce matin…

Dimanche 8 septembre

…Tante Jeanne et Rachel sont mieux, Tante Denise et Françoise prises à leur tour ; petite Menine est remise, mais elle a eu un gros accès de fièvre causé par ses dents.

Avant-hier la grande marée…Passé l’après-midi au cinéma, nous avons vu « Civilisation », film allégorique terminé par une apothéose, évocation de la Victoire future ; la salle frémissait d’enthousiasme et d’espérance. L’orchestre jouait la Marche Lorraine, scandée par les talons de tous les spectateurs. Puisse une telle chose devenir une réalité.

…

Mardi 10 septembre

Aujourd’hui mon anniversaire ! je vais avoir seize ans ! j’ai été fêtée hier soir par tous, Jacqueline m’a offert un mouchoir fait par elle et une image ave une belle prière…, Papa et Maman m’offrent un livre, j’ai choisi « La Terre qui meurt »

Jeudi 12 septembre

…Fait hier, quelques promenades malgré la tempête, j’ai commencé « La Terre qui meurt », c’est une écriture bien fidèle de notre marais, j’ai plaisir à y retrouver des pays connus.

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 15 septembre 1918, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Nous partons dans quelques instants, c’est la grande bousculade autour des malles et des colis…

Le Poiré, 16 septembre

Nous voilà de retour ici, nous avons retrouvé le bourg perché sur son rocher, la maison accueillante avec les deux marronniers de l’entrée, le jardin, les champs, tout ce qui m’est cher. La cour est toute fleurie de volubilis, de zinnias, de fuschias.

18 septembre

Françoise et Menine sont arrivées lundi soir après bien des péripéties. Tante Jeanne ayant manqué son train n’est arrivée qu samedi matin. Nous profitons de notre fin de vacances…

22 septembre

Peu de temps à moi ces jours-ci. Oncle Logerie vient déjeûner.

Jeudi, bonne journée chez Tante Abel, …

13 octobre

Bien des jours sans écrire. La grippe espagnole sévissant partout, le pensionnat est licencié, les vacances se prolongent.

Oncle Abel est mort ce matin.

Dimanche 20 octobre

…Reprenons les évènements depuis notre retour des Sables : : Tante Jeanne, Françoise et Menine sont toujours ici et partiront demain. Henri est depuis mardi en permission. Françoise et mois avons profité de quelques belles journées pour faire des grandes promenades, un jour Montorgueil et Pont de Vie : 12 km, le lendemain, la Romandière, la Vivantière et Beaufou : 21 km, le 3ème jour nous avons imaginé d’aller à Belleville voir passer le train de 6h.21 et n’en sommes revenues qu’à la nuit noire.

La guerre marche merveilleusement : nous avons pris avant-hier Douai, Lille et Ostende, hier Roubaix, Tourcoing et Bruges.

Notre pauvre Oncle Abel est mort le 13 octobre, il était pris par la grippe depuis huit jours, mais son état s’est brusquement aggravé. Maman a secondé Tante Abel qui elle-même était souffrante, mais tous les soins n’ont pu le sauver. Il y avait un monde fou à l’enterrement et la cérémonie a été émouvante ; les métayers s’étaient fait honneur de monter la garde autour du cercueil et de porter leur maître. Maintenant notre pauvre oncle repose au cimetière près de grand’mère !

En attendant la rentrée je travaille un peu et fais travailler Jacqueline.

Mardi 22 octobre

Maintenant que nos voyageurs sont partis, la maison nous semble grande, Tante Denise est au lit, encore souffrante.

Très bon communiqué, Rerbruge est pris et la côte belge entièrement libérée ; en Orient, les Français ont atteint le Danube…

Mercredi 23 octobre

Je viens de finir mon travail de ce matin, physique et histoire…

Depuis quelque temps, nous n’entendons parler que de maladies et de morts. La grippe fait partout des ravages. Suzanne Minaud est morte hier à 3 heures.

Vendredi 25

Jacqueline travaille dans la salle à manger, Maman est auprès d’elle, Tante est au lit avec la grippe…

Hier, nous recevions M. Libaud et Marcel, je suis allée l’après-midi à l’enterrement de Suzanne Minaud…

Samedi 26

Au courrier, une longue lettre de Françoise et quelques mots de Tante Jeanne, leur voyage s’est bien passé. A Poitiers, comme ailleurs, tous les établissements sont fermés à cause de l’épidémie ; certains quartiers sont si contaminés qu’il est interdit d’y circuler, et même de se rendre aux offices…

Lundi 28 octobre

Pour la première fois depuis la mort d’Oncle Abel nous avons recommencé à faire un peu de musique, je vais me remettre à travailler…

Mardi 29

Hier soir, nous étions à travailler dans la salle à manger quand arrive un télégramme pour Papa, comme il en arrive si souvent, Maman machinalement l’ouvre, une feuille de papier s’en échappe « Bonne nouvelle, l’Autriche capitule et accepte nos conditions », ce papier était une attention de Marie Guesdon qui venait d’apprendre la nouvelle. Inutile de décrire notre joie !

Voilà donc bientôt la fin de la guerre, l’Allemagne va se trouver seule, la Bulgarie l’a lâchée il y a déjà longtemps, aujourd’hui c’est l’Autriche, demain ce sera la Turquie !. Je me souviens toujours de ce jour de la mobilisation…je vois les rassemblements devant l’affiche fraîchement posée, je vois le merveilleux arc en ciel qui se dessinait au Nord-Est, j’entends les lamentations, les sanglots et le glas qui tintait, le glas de ceux qui ne reviendraient plus !…Et dire que la fin arrive , que ces cloches qui tintaient si lugubrement vont peut-être sonner le Te Deum de la victoire, de la délivrance ! La fête des morts va nous rappeler tous ces souvenirs. …

Mardi 30 octobre

Note éditoriale. Le journal écrit « mardi » ; le 30 octobre 1918 était un mercredi. Texte conservé tel quel.

Rien de bien sensationnel sur les journaux, avance sur tous les fronts…l’hiver sera dur, espérons que ce sera le dernier.

Vendredi 1er novembre

…Déposé hier nos gerbes au cimetière, presque toutes les tombes sont parées de dalhias et de chrysanthèmes,…

Bonnes nouvelles de la guerre, la fin est peut-être proche, la Turquie se rend, livrant le Bosphore et les Dardanelles.

Samedi 2 novembre

Donc tout va bien, la Turquie s’est rendue, l’Autriche nous abandonne un matériel de plusieurs milliards et plus de cinquante mille prisonniers. Les Serbes sont aux portes de Belgrade et le Kaiser est, dit-on, prêt à abdiquer. …

Lundi 4 novembre

Ça y est, l’Allemagne est maintenant seule, l’Autriche, qui depuis quelques jours se déclarait prête à accepter toutes nos conditions, a signé l’armistice. Les hostilités entre Autrichiens et Alliés cesseront ce soir à trois heures, nos troupes ont déjà occupé Belgrade, elles occuperont Trieste et Vienne. La Serbie est délivrée, l’Autriche anéantie, cet empire si puissant qui souvent a tenu en main les destinées de l’Europe, la voilà maintenant à nos pieds ; la Hongrie se proclame en république, des grandes nations d’autrefois, la France et l’Angleterre resteront seules debout.

Sur notre front la lutte est dure, surtout dans l’Aisne et dans l’Argonne. Hier nous avons pris Valenciennes, aujourd’hui les Anglais sont aux portes de Gand.

Mercredi 6

Au courrier, une lettre de Henri et une d’Oncle Alfred. Le journal publie les conditions de l’armistice imposée à l’Autriche, conditions très dures naturellement, tant pis pour eux ! Gand est pris, tout va bien, les hostilités seront peut-être finies pour Noël. …

Vendredi 8 novembre

De bonnes nouvelles hier dans le journal. D’abord des parlementaires sont partis de Berlin pour le front occidental, dans le but d’obtenir une armistice, ils ont dû franchir les lignes et arriver au G.Q.G. entre huit et dix heures hier soir. Il est à croire que les Allemands n’accepteront pas l’armistice, les conditions posées leur paraîtront trop dures, alors la guerre reprendra, plus acharnée que jamais, mais avec l’aide de Dieu nous aurons la victoire ! .Sedan et Rethel sont pris, les Boches n’ont plus qu’un peu de France.

D’un autre côté, la grippe espagnole est en décroissance, les décès de Nantes sont moins nombreux, la rentrée aura peut-être lieu bientôt …

Samedi 9 novembre

Rien de neuf. Les parlementaires doivent être en discussion avec Foch. Je ne sais quand nous apprendrons la réponse de l’Allemagne. La révolte gronde en Bavière où l’on parle d’installer la république, l’Empereur est sommé de renoncer au trône, de même que le Kronprinz. …

Lundi 11 novembre

Les évènements se déroulent avec une rapidité étonnante ; hier matin, nous apprenions l’abdication du Keiser et sa fuite pour la Hollande, ainsi que la prise de Maubeuge, Avesnes, Tournai et Hirson. L’armée allemande est en pleine déroute et la révolution règne en Allemagne. Nous devons remercier Dieu de cette victoire ! Elle va donc bientôt finir cette terrible guerre qui a fait couler tant de sang ! La Marne, l’Aisne, l’Yser, la Somme, Verdun ! le Chemin des Dames puis ce recul du commencement de juin, enfin la magnifique poussée qui se ? une encore ! que de pages d’histoire écrites avec le sang de nos héros !…

Mardi 12 novembre

Vive la France

Çà y est ! Voilà le mot d’ordre qui depuis hier matin nous met la joie au coeur !

Reprenons les faits depuis le commencement pour ne rien oublier de cette journée mémorable. Des parlementaires allemands étaient donc arrivés depuis quelques jours au G.Q.G. pour examiner les conditions de l’Armistice, un délai de 72 heures leur a ensuite été accordé pur transmettre la réponse de leur G.Q.G. actuellement à Spa.

Dimanche soir, nous étions allés à la Poste et avions naturellement parlé des évènements actuels et Marie Guesdon nous avait promis que si les conditions étaient acceptées, elle viendrait carillonner au portail en criant « Çà y est ! »

Donc hier, nous allions nous mettre à déjeûner, nous entendons dans la cour un vacarme épouvantable accompagné de cris, c’était Marie Guesdon qui obéissant au mot d’ordre nous annonçait la grande nouvelle ! Quelle émotion et quelle joie à ce moment-là ! Maman pleurait ! le but de tant de larmes, de prières, d’efforts et de sacrifices était atteint !…

A midi, après l’Angélus, les cloches se sont mises à sonner à toute volée…les drapeaux alliés sont sortis aussitôt à toutes les fenêtres, les gamins eux-mêmes munis de drapeaux parcouraient le bourg en chantant « La Marseillaise » et « La Madelon ».

Dans l’après-midi, Jacqueline et moi avons fait une petite promenade et au retour, sommes entrées à l’église dire à Dieu toute notre reconnaissance. Juste à ce moment la nouvelle officielle étant parvenue, les cloches ont sonné de nouveau à toute volée ; quels moments inoubliables !

Au retour, nous avons naturellement pavoisé, c’était l’heure du train, retour de la foire de La Roche, tous les voyageurs débarquaient agitant de petits drapeaux.

Le soir, bon nombre de maisons avaient illuminé et des bandes de jeunes faisaient une retraite aux flambeaux à grand renfort de pétards.

A Paris, l’enthousiasme a été immense. Foch et Clémenceau acclamés !

Mercredi 13

Il me semble que je vis dans un rêve. Je ne peux croire que la guerre est finie, que nous sommes délivrés de ce cauchemar. Les journaux à défaut de communiqués, nous apporte de bonnes nouvelles. Les conditions de l’Armistice sont dures, mais les Boches l’ont bien mérité ; nous occuperons toute la rive gauche du Rhin et exigerons une forte remise de matériel.

L’épidémie de grippe se termine, nous rentrons Lundi prochain à Chavagnes, c’est ma dernière année ! …

Vendredi 15

…Les conditions de l’Armistice commencent à se remplir ; la révolution continue toujours en Allemagne et Pétain adresse aux troupes un magnifique ordre du jour. De plus le 11 novembre, date marquant la fin des hostilités et la Saint Martin patron de la France, est proposé comme fête nationale. On parle d’élever une statue à Clémenceau sur une des places de La Roche !

Dimanche 17

…Nous chantons aujourd’hui le Te Deum de la Victoire, aussi je suis heureuse d’être ici pour m’y associer.

Dimanche 28 décembre

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 28 decembre 1918 était un samedi. Texte conservé tel quel.

Nous voici de nouveau en vacances, vacances bien courtes à cause du fameux licenciement mais cependant bien agréables. Notre rentrée s’est bien effectuée, nous avons retrouvé le cher vieux Chavagnes comme nous l’avions laissé, et beaucoup d’anciennes.

Je suis cette année, au cours complémentaire et m’y plais beaucoup, le travail est intéressant, agréable, nous sommes cinq actuellement : Marie Vaubre, Madeleine Grand’Jouan, Simone Dumarcet, Marie Coaden et moi. Simone Robert et Marie-Paule vont sans doute arriver après la rentrée.

A cause du licenciement nos vacances ont été très diminuées et retardées, aussi nous ne sommes arrivées qu’hier. Nous avons passé Noël à Chavagnes. le matin j’ai trouvé dans mon soulier une petite surprise, délicate attention de Mlle Clergeaud. L’après-midi, nous avons eu une petite séance récréative où, entre autres, Simone D. et Marie nous ont joué une petite saynette très amusante « Un rat dans un panier ».