Un montage tiré du cahier de 1918 : les entrées de juillet à novembre, mises bout à bout pour suivre la fin de la guerre vue du Poiré-sur-Vie par une jeune fille de seize ans. Le texte intégral de ces mois se lit dans le journal de 1918 ; ce document montre ce qu’Anne Dugast a retenu quand elle a voulu en faire une lecture suivie.
Texte recopié tel quel, sans correction d’orthographe ni de ponctuation.
Mardi 30 juillet
Encore de nouvelles victoires ! tous les matins les journaux nous apportent de très bons communiqués, nous avançons beaucoup, c’est une nouvelle victoire de la Marne, puisse-t-elle être meilleure encore que celle de 1914….
…Après-demain quatre ans que ce terrible ordre de mobilisation est venu bouleverser notre vie si calme d’avant-guerre, et a jeté la France dans cette terrible tourmente où elle se débat encore aujourd’hui, après quatre ans de luttes, de deuils et d’héroïsmes, sans doute, pendant ces quatre ans, des choses merveilleuses ont été accomplies, et, plus que jamais nos soldats sont des héros, dignes des plus fameux guerriers de jadis : Guynemer, disparu le 11 septembre dernier, le commandant Driant, au Bois des Caures, … et tous les héros inconnus et obscurs, ceux dont nous ne saurons jamais les noms mais qui auront sauvé la France… ceux de la Marne, de l’Aisne, de la Somme, de l’Yser, de Verdun…Vaux ! Douaumont !… ceux de l’heure présente qui maintenant luttent pour nous !… Déjà quatre ans, que cet enfer dure mais courage et patience on les aura, bientôt peut-être…
Mercredi 31 juillet
…Hier, nous avons travaillé jusqu’à 4 h., puis nous sommes allées avec Marguerite et Charlotte voir les religieuses réfugiées, qui maintenant habitent le Parc, elles ont été très gentilles et nous ont parlé d’une façon intéressante de leur vie au front…
Jeudi 1er août
…Nous irons à l’église vers 4 heures…les archevêques et évêques de France ont demandé un triduum de prières et de supplications, pour le début de la cinquième année de la guerre !…
Vendredi 2 août
Nous voilà dans le triduum de prières pour la Victoire et la paix, messe et communion tous les matins, chapelet et bénédiction le soir ; il y avait grande affluence à la messe de six heures et demi…Le communiqué est très bon ce matin, sur tous les fronts les tentatives allemandes échouent, mais naturellement les Boches ne veulent pas avouer leur défaite, la fin est peut-être plus proche que nous pensons…
Samedi 3 août
…Le communiqué est très bon ce matin, nous avons pris Soissons et Ville en Tardenois, peut-être est-ce grâce à nos prières…
Dimanche 4 août
Comme pour célébrer aujourd’hui l’anniversaire de la déclaration de guerre, les évènements se dessinent de plus en plus en notre faveur ; dans la journée du 2, nos troupes ont atteint l’Aisne, prenant une cinquantaine de villages, cela donne du courage et fait du bien.
Aujourd’hui se terminent les prières pour la France… nous avons assisté à la grand’messe, chantée pour la France. Le maire et les conseillers municipaux trônaient dans le choeur. L. L’Abbé Rabiller, après avoir lu l’Evangile.., nous l’a fort bien expliqué en l’appliquant à l’heure présente ; Le Libera a été chanté à la fin…
Lundi 5 août
Communiqué très bon ce matin, nous avons repassé la Vesle et pris Fismes, les Japonais arrivent à Vladivostotock et Clémenceau se déclare content ; d’un autre côté la famine règne en Allemagne ; pour nous l’année s’ouvre dans les meilleures conditions, peut-être verra-t-elle reconduire les Boches au Rhin ; les Américains nous annoncent que la récolte de blé n’a jamais été aussi bonne et que les Alliés en frères mangeront tous à la même table. On signale des traits d’héroïsme magnifiques, c’est par exemple, un bleuet de 20 ans qui résiste dans un tank, cerné pendant 16 heures et lutte jusqu’à ce que l’offensive vienne le délivrer, alors, il monte à l’assaut avec les autres…
Mercredi 7 août
…Les nouvelles d’aujourd’hui sont bonnes. Foch a été nommé maréchal de France et Pétain a reçu la médaille militaire ; de plus Malvy a été condamné à cinq ans de bannissement ! bien fait !
Jeudi 8 août
Le communiqué est encore bon, ce matin, nos soldats ont franchi la Vesle, tout va bien.
Les Sables - Samedi 31 août
..Il est arrivé hier un superbe navire américain qui est entré cette nuit dans le bassin à flot, il mesure bien une centaine de mètres de long, c’est le vaisseau le plus important que Les Sables aient jamais reçu. Il apporte de Cardiff du matériel pour chemins de fer, et, naturellement, à cause de la traversée, il est maquillé, ce qui lui donne un aspect assez curieux. Nous sommes allés le voir, ce matin, Papa, Jacqueline, Zette et moi, c’était très intéressant…En passant le long du quai, nous sommes entrés à la Poissonnerie au moment de la criée, c’était encore là un spectacle curieux et vivant…
Les nouvelles du front sont toujours excellentes.
Dimanche 1er septembre
Voici venir mon mois, celui de mon anniversaire, mais aussi avec avril et mai, ma saison préférée… je vais avoir seize ans…; seize ans ! comme le temps passe et comme je vieillis…
Lundi 2 septembre
…On raconte que les Américains veulent faire des Sables un port de guerre, qu’ils veulent améliorer et agrandir le bassin, les jetées, construire une passerelle entre les Sables et la Chaume, tracer une ligne de chemin de fer d’ici à Nantes ! … qui y a t’il de vrai dans tout cela ?
Mardi 3
…Autres détails sur les projets des Américains relativement aux Sables, ils veulent en faire un port d’importation de charbon et l’outiller pour recevoir par mois 60000 tonnes de houille, pourvu qu’ils ne noircissent pas trop la ville…
Dimanche 8 septembre
…Avant-hier la grande marée…Passé l’après-midi au cinéma, nous avons vu « Civilisation », film allégorique terminé par une apothéose, évocation de la Victoire future ; la salle frémissait d’enthousiasme et d’espérance. L’orchestre jouait la Marche Lorraine, scandée par les talons de tous les spectateurs. Puisse une telle chose devenir une réalité.
13 octobre
Bien des jours sans écrire. La grippe espagnole sévissant partout, le pensionnat est licencié, les vacances se prolongent.
Oncle Abel est mort ce matin.
Dimanche 20 octobre
…Reprenons les évènements depuis notre retour des Sables : Tante Jeanne, Françoise et Menine sont toujours ici et partiront demain. Henri est depuis mardi en permission….La guerre marche merveilleusement : nous avons pris avant-hier Douai, Lille et Ostende, hier Roubaix, Tourcoing et Bruges.
Notre pauvre Oncle Abel est mort le 13 octobre, il était pris par la grippe depuis huit jours, mais son état s’est brusquement aggravé. Maman a secondé Tante Abel qui elle-même était souffrante, mais tous les soins n’ont pu le sauver…
Mardi 22 octobre
…Très bon communiqué, Rerbruge est pris et la côte belge entièrement libérée ; en Orient, les Français ont atteint le Danube…
Mercredi 23 octobre
…Depuis quelque temps, nous n’entendons parler que de maladies et de morts. La grippe fait partout des ravages. Suzanne Minaud est morte hier à 3 heures.
Samedi 26
Au courrier, une longue lettre de Françoise et quelques mots de Tante Jeanne, leur voyage s’est bien passé. A Poitiers, comme ailleurs, tous les établissements sont fermés à cause de l’épidémie ; certains quartiers sont si contaminés qu’il est interdit d’y circuler, et même de se rendre aux offices…
Lundi 28 octobre
Pour la première fois depuis la mort d’Oncle Abel nous avons recommencé à faire un peu de musique, je vais me remettre à travailler…
Mardi 29
Hier soir, nous étions à travailler dans la salle à manger quand arrive un télégramme pour Papa, comme il en arrive si souvent, Maman machinalement l’ouvre, une feuille de papier s’en échappe « Bonne nouvelle, l’Autriche capitule et accepte nos conditions », ce papier était une attention de Marie Guesdon (qui travaillait à la Poste) qui venait d’apprendre la nouvelle. Inutile de décrire notre joie !
Voilà donc bientôt la fin de la guerre, l’Allemagne va se trouver seule, la Bulgarie l’a lâchée il y a déjà longtemps, aujourd’hui c’est l’Autriche, demain ce sera la Turquie !. Je me souviens toujours de ce jour de la mobilisation…je vois les rassemblements devant l’affiche fraîchement posée, je vois le merveilleux arc en ciel qui se dessinait au Nord-Est, j’entends les lamentations, les sanglots et le glas qui tintait, le glas de ceux qui ne reviendraient plus !…Et dire que la fin arrive , que ces cloches qui tintaient si lugubrement vont peut-être sonner le Te Deum de la victoire, de la délivrance ! La fête des morts va nous rappeler tous ces souvenirs. …
Mardi 30 octobre
Rien de bien sensationnel sur les journaux, avance sur tous les fronts…l’hiver sera dur, espérons que ce sera le dernier.
Vendredi 1er novembre
…Déposé hier nos gerbes au cimetière, presque toutes les tombes sont parées de dalhias et de chrysanthèmes,…
Bonnes nouvelles de la guerre, la fin est peut-être proche, la Turquie se rend, livrant le Bosphore et les Dardanelles.
Samedi 2 novembre
Donc tout va bien, la Turquie s’est rendue, l’Autriche nous abandonne un matériel de plusieurs milliards et plus de cinquante mille prisonniers. Les Serbes sont aux portes de Belgrade et le Kaiser est, dit-on, prêt à abdiquer. …
Lundi 4 novembre
Ça y est, l’Allemagne est maintenant seule, l’Autriche, qui depuis quelques jours se déclarait prête à accepter toutes nos conditions, a signé l’armistice. Les hostilités entre Autrichiens et Alliés cesseront ce soir à trois heures, nos troupes ont déjà occupé Belgrade, elles occuperont Trieste et Vienne. La Serbie est délivrée, l’Autriche anéantie, cet empire si puissant qui souvent a tenu en main les destinées de l’Europe, la voilà maintenant à nos pieds ; la Hongrie se proclame en république, des grandes nations d’autrefois, la France et l’Angleterre resteront seules debout.
Sur notre front la lutte est dure, surtout dans l’Aisne et dans l’Argonne. Hier nous avons pris Valenciennes, aujourd’hui les Anglais sont aux portes de Gand.
Mercredi 6
Au courrier, une lettre de Henri et une d’Oncle Alfred. Le journal publie les conditions de l’armistice imposée à l’Autriche, conditions très dures naturellement, tant pis pour eux ! Gand est pris, tout va bien, les hostilités seront peut-être finies pour Noël. …
Vendredi 8 novembre
De bonnes nouvelles hier dans le journal. D’abord des parlementaires sont partis de Berlin pour le front occidental, dans le but d’obtenir un armistice, ils ont dû franchir les lignes et arriver au G.Q.G. entre huit et dix heures hier soir. Il est à croire que les Allemands n’accepteront pas l’armistice, les conditions posées leur paraîtront trop dures, alors la guerre reprendra, plus acharnée que jamais, mais avec l’aide de Dieu nous aurons la victoire ! .Sedan et Rethel sont pris, les Boches n’ont plus qu’un peu de France.
D’un autre côté, la grippe espagnole est en décroissance, les décès de Nantes sont moins nombreux, la rentrée aura peut-être lieu bientôt …
Samedi 9 novembre
Rien de neuf. Les parlementaires doivent être en discussion avec Foch. Je ne sais quand nous apprendrons la réponse de l’Allemagne. La révolte gronde en Bavière où l’on parle d’installer la république, l’Empereur est sommé de renoncer au trône, de même que le Kronprinz. …
Lundi 11 novembre
Les évènements se déroulent avec une rapidité étonnante ; hier matin, nous apprenions l’abdication du Keiser et sa fuite pour la Hollande, ainsi que la prise de Maubeuge, Avesnes, Tournai et Hirson. L’armée allemande est en pleine déroute et la révolution règne en Allemagne. Nous devons remercier Dieu de cette victoire ! Elle va donc bientôt finir cette terrible guerre qui a fait couler tant de sang ! La Marne, l’Aisne, l’Yser, la Somme, Verdun ! le Chemin des Dames puis ce recul du commencement de juin, enfin la magnifique poussée qui se ? une encore ! que de pages d’histoire écrites avec le sang de nos héros !…
Mardi 12 novembre
Vive la France
Çà y est ! Voilà le mot d’ordre qui depuis hier matin nous met la joie au coeur !
Reprenons les faits depuis le commencement pour ne rien oublier de cette journée mémorable. Des parlementaires allemands étaient donc arrivés depuis quelques jours au G.Q.G. pour examiner les conditions de l’Armistice, un délai de 72 heures leur a ensuite été accordé pur transmettre la réponse de leur G.Q.G. actuellement à Spa.
Dimanche soir, nous étions allés à la Poste et avions naturellement parlé des évènements actuels et Marie Guesdon nous avait promis que si les conditions étaient acceptées, elle viendrait carillonner au portail en criant « Çà y est ! »
Donc hier, nous allions nous mettre à déjeûner, nous entendons dans la cour un vacarme épouvantable accompagné de cris, c’était Marie Guesdon qui obéissant au mot d’ordre nous annonçait la grande nouvelle ! Quelle émotion et quelle joie à ce moment-là ! Maman pleurait ! le but de tant de larmes, de prières, d’efforts et de sacrifices était atteint !…
A midi, après l’Angélus, les cloches se sont mises à sonner à toute volée…les drapeaux alliés sont sortis aussitôt à toutes les fenêtres, les gamins eux-mêmes munis de drapeaux parcouraient le bourg en chantant « La Marseillaise » et « La Madelon ».
Dans l’après-midi, Jacqueline et moi avons fait une petite promenade et au retour, sommes entrées à l’église dire à Dieu toute notre reconnaissance. Juste à ce moment la nouvelle officielle étant parvenue, les cloches ont sonné de nouveau à toute volée ; quels moments inoubliables !
Au retour, nous avons naturellement pavoisé, c’était l’heure du train, retour de la foire de La Roche, tous les voyageurs débarquaient agitant de petits drapeaux.
Le soir, bon nombre de maisons avaient illuminé et des bandes de jeunes faisaient une retraite aux flambeaux à grand renfort de pétards.
A Paris, l’enthousiasme a été immense. Foch et Clémenceau acclamés !
Mercredi 13
Il me semble que je vis dans un rêve. Je ne peux croire que la guerre est finie, que nous sommes délivrés de ce cauchemar. Les journaux à défaut de communiqués, nous apporte de bonnes nouvelles. Les conditions de l’Armistice sont dures, mais les Boches l’ont bien mérité ; nous occuperons toute la rive gauche du Rhin et exigerons une forte remise de matériel.
L’épidémie de grippe se termine, nous rentrons Lundi prochain à Chavagnes, c’est ma dernière année ! …
Vendredi 15
…Les conditions de l’Armistice commencent à se remplir ; la révolution continue toujours en Allemagne et Pétain adresse aux troupes un magnifique ordre du jour. De plus le 11 novembre, date marquant la fin des hostilités et la Saint Martin patron de la France, est proposé comme fête nationale. On parle d’élever une statue à Clémenceau sur une des places de La Roche !
Dimanche 17
…Nous chantons aujourd’hui le Te Deum de la Victoire, aussi je suis heureuse d’être ici pour m’y associer.
Dimanche 28 décembre
Nous voici de nouveau en vacances, vacances bien courtes à cause du fameux licenciement mais cependant bien agréables. Notre rentrée s’est bien effectuée, nous avons retrouvé le cher vieux Chavagnes comme nous l’avions laissé, et beaucoup d’anciennes.
Je suis cette année, au cours complémentaire et m’y plais beaucoup, le travail est intéressant, agréable, nous sommes cinq actuellement : Marie Vaubre, Madeleine Grand’Jouan, Simone Dumarcet, Marie Coaden et moi. Simone Robert et Marie-Paule vont sans doute arriver après la rentrée.
A cause du licenciement nos vacances ont été très diminuées et retardées, aussi nous ne sommes arrivées qu’hier. Nous avons passé Noël à Chavagnes. le matin j’ai trouvé dans mon soulier une petite surprise, délicate attention de Mlle Clergeaud. L’après-midi, nous avons eu une petite séance récréative où, entre autres, Simone D. et Marie nous ont joué une petite saynette très amusante « Un rat dans un panier ».