Axe : la vie intérieure

Au fil du journal

  • 19 mars 1921 — Retrouver le pensionnat lui fait du bien : « me retrouver avec mes compagnes, si simples, si gaies au lieu de parler comme ici de futilités et de toilettes, ce qui ne m’intéresse nullement ».
  • 23 mars 1921 — Ses cousines parisiennes raillent la religion et la Vendée : « des paroles aigres douces perçantes comme des aiguilles et faisant bien mal… J’en verrai peut-être bien d’autres le long de la vie, mais, en attendant, tout cela est bien douloureux. J’ai bien pleuré hier soir. »
  • 26 avril 1921 — « Je me sens souvent bien seule, et je n’ai personne avec qui je puisse parler de choses qui me sont chères. »
  • 20 juin 1921 — « C’est autour de moi depuis quelques jours un flot de critiques plutôt acérées ; j’écoute tristement et me tais… aussi je m’isole dans la chambre avec un livre, je n’entends plus rien et c’est le calme et la paix. »
  • 20 janvier 1929 — Sur les après-midi de visites : « conversation parfaitement vide et creuse : mondanités, toilettes, petits potins, certaines de ces dames ont sur le but de la vie, la compréhension de la vie et la valeur de l’argent, des idées qui ne sont pas miennes et que je ne saurais admettre ».
  • 24 mars 1929 — « Conversation banale, creuse, vide, si bien qu’hier, toute la journée, j’ai ressenti… une lassitude morale absolue, un sentiment de solitude intense. »
  • 4 mai 1929 — « Les propos échangés étaient d’une banalité écœurante, j’en aurais pleuré ! »
  • 17 novembre 1929 — « J’ai eu quelques moments bien durs et douloureux mais d’autres infiniment doux à causer avec mon Jacques ou à m’occuper de mes petits, puis satisfaction le soir du devoir accompli. »
  • 22 janvier 1933 — « J’ai eu cependant à supporter bien des tracasseries, des discussions assommantes pour des choses sans intérêt, tout cela est vraiment fatigant, heureusement j’ai mes veillées au calme et une bonne heure de travail ou de lecture avec mon tricot, dans le calme le plus complet, cela suffit à effacer toute fatigue même morale. »
  • 28 août 1933 — La formule la plus exacte qu’elle en ait trouvée : « un sentiment bizarre que je suis en dehors de beaucoup de choses, que je ne peux m’intéresser à ce qui intéresse certaines autres, alors que ce qui me passionne les laisse indifférentes ».
  • 28 août 1933 — Ce qui compense : « surtout mes lectures du soir, j’ai repris le Journal d’Elisabeth Leseur, qui tant de fois m’avait fait du bien, et je réfléchis, je pense, je médite ».
  • 22 octobre 1933 — Sur une après-midi de visites : « conversation banale, toilettes, potins, rien pour l’âme ».
  • 4 mars 1934 — « J’avais les nerfs à vif et j’ai eu quelques moments de découragement tels que je n’en avais pas eu depuis longtemps. »
  • 19 août 1934 — Sur la plage des Sables, la phrase la plus nette : « j’éprouve, ainsi que jamais, le sentiment que nous n’avons maintenant plus rien de commun, ni pensées, ni préoccupations, ni façon de vivre, et cela ôte pour moi beaucoup d’intérêt aux conversations, je suis en dehors du monde, je ne suis maintenant qu’une maman ! »
  • 9 septembre 1934 — « Moments souvent gâchés par les conversations de mon entourage, nous avons tellement peu la même mentalité. »
  • 11 août 1935 — L’épreuve annuelle des Sables, nommée pour la première fois comme telle : « j’ai connu cette année la même épreuve que tous les ans ! je devrais pourtant m’y habituer, depuis bientôt dix ans que je suis mariée, depuis huit ans que je suis maman, mais la peine est toujours vive à me voir rejetée hors du cercle des jeunes — ou qui le paraissent encore — de celles qui furent mes compagnes autrefois ! je me sens maintenant plus mûre qu’elles ! »
  • 11 août 1935 — « Moi aussi j’aimerais aller de longues heures sur la plage, contemplant sans me lasser la mer… et il faut me contenter d’une demi-heure le matin, de deux petites heures le soir, avant de reprendre la corvée des repas ! »
  • 18 août 1935 — L’autre versant, le même mois : à la pêche dans les rochers de la Chaume, « je lisais, je tricotais, je regardais le paysage admirable que j’avais sous mes yeux, j’avais tous mes chéris devant moi ! j’ai passé quelques heures exquises ».
  • 1er septembre 1935 — « Des discussions pénibles, un cafard intense, le sentiment douloureux d’être partout de trop, de mauvais moments avec les enfants, tout cela compose un fardeau bien lourd que j’ai déposé ce matin aux pieds de Jésus dans ma communion. »
  • 1er août 1937 — Ce qui rend les Sables difficiles, dit sans détour : « ici nous sommes forcément les uns sur les autres et cela m’est pénible… ici, nous sommes plusieurs personnes à donner des ordres, cela ne vaut rien et pour les enfants et pour le personnel, surtout quand ces ordres se trouvent contradictoires. Il y a souvent des choses qui me déplaisent, des moments où je ne sais quel parti prendre. »
  • 12 décembre 1937 — Ce qui la sauve, quand sa mère est absente : « pendant qu’elle promène Yves l’après-midi, de grands moments de solitude, de silence ».
  • 2 janvier 1938 — L’ouverture de l’année, et de ce qui deviendra le fil du cahier intime : « une angoisse incessante qui depuis hier matin m’étreint à me faire crier, et le pire est que je n’ai personne à qui confier ce que j’éprouve… Tout semble réuni pour m’accabler, alors qu’en apparence je suis, et je le suis pourtant, une créature heureuse. »
  • 8 mai 1938 — « Je suis sans cesse exaspérée par la résistance des enfants à tout ordre de ma part, par cette lutte continuelle pour se faire obéir, par cette atmosphère incessante de surveillance autour de moi, par ces conversations insipides à tous les instants, où il faut bien dire quelque chose. »
  • 23 juillet 1938 — « J’éprouve chaque soir un intense plaisir à me retrouver chez moi dans ma chambre, tranquille et sûre de ne pas être dérangée… La vie en commun est parfois pesante, il en résulte des froissements inévitables. »
  • 5 août 1938 — Sur la plage : « le cœur gros de me voir toujours mise au rang des dames mûres qui restent à tricoter sous la tente, alors que des groupes joyeux se forment un peu plus loin ! »
  • 17 août 1938 — La phrase la plus dure de l’année : « écœurée de l’égoïsme de certaines personnes qui me reprocheraient presque le nombre de mes enfants… qui viennent me dire que du moment où j’ai le plaisir d’avoir des enfants, je n’ai pas besoin d’autre plaisir, comme si la maternité était une source ininterrompue de réjouissances alors qu’elle est faite de mille joies profondes, mais aussi d’une infinité de souffrances ! »
  • 21 août 1938 — Un après-midi au Casino des Sports où elle danse « ce qui ne m’était pas arrivé depuis des années », et le jugement qui suit aussitôt : « le vide de tout cela ! »
  • 27 janvier 1939 — Une marche seule, notée comme un événement : « cette marche solitaire m’a fait le plus grand plaisir, il y a si longtemps que je n’avais eu d’autres promenades que celles où il faut traîner les enfants, pousser des voitures et régler son pas ».
  • 4 avril 1939 — Quatorze ans après son mariage : « depuis bientôt quatorze ans je n’ai pu encore arriver à être chez moi et ne peux empêcher que l’on fouille mes tiroirs, ma boîte à ouvrage, ou que l’on dépose sur mon bureau les objets les plus saugrenus ! »
  • 26 octobre 1939 — Une visite chez une amie sans enfants : « tout est bien rangé chez elle, minutieusement ordonné, personne pour laisser traîner quoi que ce soit, et pour elle, des journées entières pour arranger son intérieur ! je l’envie ».
  • 3 décembre 1939 — Sa réponse à quelqu’un qui plaint ses souffrances : « c’était certainement ennuyeux et désagréable, mais ce ne peut pas être triste car ces souffrances physiques, pénibles mais supportables, ont une cause tellement joyeuse ».
  • 15 janvier 1940 — Avant tout le reste, en janvier : « lutter contre le personnel qui s’effraie de toute complication, lutter contre les empiètements inévitables, afin de conserver un peu d’indépendance et d’autorité, avaler sans mot dire des critiques sur ma tenue de maison. »
  • 18 février 1940 — Sur ses propres cahiers de jeunesse, relus en janvier : « c’est tout un passé qui dort là, avec ses rêves, ses enthousiasmes, ses illusions ! Je me demande par moments si je ne devrais pas le détruire, en tous cas en faire un autre, ainsi que je l’avais fait pour les tout premiers cahiers, c’est-à-dire la période 17-19, où j’ai sabré longuement et éliminé des descriptions. »
  • 17 août 1940 — « Je ne peux plus me mettre au diapason des conversations banales qui ont été les nôtres en certaines réunions, ton départ a changé en moi trop de choses. »
  • 23 septembre 1940 — « Ma prière favorite, actuellement, est le De Profundis ; je me demande pourquoi on la réserve habituellement aux morts, elle peut aussi bien être appliquée aux vivants, et elle s’adapte tellement à notre situation actuelle. »
  • 12 octobre 1940 — « Parce qu’elle souffre, elle est aigrie, et elle ne soupçonne pas que les autres, d’une façon différente, peuvent souffrir… Je lui pardonne parce qu’elle n’a pas compris tout le mal qu’elle m’a fait. »
  • 20 octobre 1940 — Sur une amie qui a perdu sa fille : « malgré nos croix identiques, nous n’avons pas du tout la même façon de souffrir. Elle accuse la vie ou la providence d’injustice, comme si le bonheur nous était dû. »
  • 25 janvier 1942 — Bernard aurait eu deux ans : « au lieu de toute cette joie… nous avons une petite tombe au cimetière, quelques vêtements pliés dans un tiroir, une petite mèche de cheveux rangée dans une boîte avec d’autres reliques, et des berceaux vides ».
  • 22 février 1942 — « Je n’assisterai pas aux Vêpres, c’est la bénédiction des petits enfants, je n’ai pas le courage de voir des poupons dans les bras de leur maman. »
  • 19 avril 1942 — Deux ans après : « si à ce moment-là je n’avais pas eu la certitude que dans l’éternité il me sera donné de le revoir, je crois que je serais devenue folle ! »
  • 15 avril 1943 — Trois ans après la mort de Bernard, avec Anne dans la maison : « je crois que la présence d’Anne, loin de me faire oublier mon petit, ravive presque ma souffrance, et pourtant je suis si contente de… »
  • 4 juillet 1943 — « Il y a chaque jour de nouveaux tracas, de nouveaux soucis, de nouvelles inquiétudes, je ne pense qu’à cela et prie très mal. »
  • 16 février 1944 — L’exception : une amie « d’une intelligence très ouverte et d’une âme très vibrante ; avec elle, on peut causer à cœur ouvert ».
  • 17 février 1944 — La formule la plus complète de tout le journal : « plus je vais, et plus je me sens non du monde, mais à part dans le monde ; tant, au bout d’un moment, les conversations banales me lassent et m’écœurent ; je ne voudrais parler que de ce qui est vraiment l’intérêt et le but de la vie : les enfants, leur éducation, la vie spirituelle — et rares sont… »
  • 4 juin 1944 — « Ai-je tort de me lever chaque jour très tôt, afin d’avoir quelques moments à moi avant le lever des enfants ? »
  • 11 juin 1944 — « J’en ai assez de me heurter à la résistance de tous, à la mauvaise volonté de chacun. »
  • 6 septembre 1944 — Une visite chez une voisine : « moment trop court, tant tout y a été intéressant, et même enrichissant. J’en ai rapporté des recettes de cuisine, et quelques livres qui vont me faire penser, méditer, et peut-être prier pendant des jours. »
  • 16 février 1945 — Une visite qui tourne mal : « après des propos d’une banalité lamentable, coupés de quelques petites remarques vinaigrées… »
  • 2 août 1945 — Sur une amie de jeunesse retrouvée : « malgré tant de choses qui nous séparent, elle est toujours une véritable amie ; je lui suis reconnaissante de tout ce qu’elle m’a enseigné et inculqué, de tous ces principes solides de droiture, ces sentiments élevés, cette honnêteté. »
  • 20 août 1945 — « Une journée crucifiante… personne ne me comprend et c’est bien dur. Il y a assurément beaucoup d’amour-propre froissé, d’orgueil blessé, mais il y a surtout une souffrance très profonde d’avoir cherché à bien faire… de ne pas avoir réussi. »
  • 14 novembre 1945 — L’ouvroir désert : « suis allée à l’ouvroir, et pas une présence ! Je suis restée une heure à causer, fort agréablement d’ailleurs, avec Mme Dorion, puis suis partie ! Que faire pour secouer toute cette inertie ? »
  • 29 avril 1946 — Un film où un enfant manque mourir d’une pneumonie : « pour moi et pour Jacques aussi, sans doute, cela a été affreux et j’ai eu le pire moment de détresse… »
  • 9 mai 1946 — « Je voudrais avoir une journée entière sans sortir d’ici, cela me ferait tellement de bien, sans bouger et aussi sans parler. »
  • 17 juin 1946 — « Repris à peu près mon équilibre au sujet de mes exercices religieux et de la vie intérieure, qui m’est plus nécessaire que tout… Pas repris encore mon équilibre au point de vue nerveux ; il y a des choses, des conversations, des mentalités qui m’exaspèrent. »
  • 5 septembre 1946 — Une visite à une voisine : « je pensais avoir à lui raconter beaucoup de choses, mais un certain nombre sont restées en route, à cause du peu de compréhension trouvé chez elle ».
  • 13 octobre 1946 — « Suis atrocement fatiguée et dans un état de dépression nerveuse indicible… je voudrais ne plus penser à rien, fermer les yeux et dormir — et encore, je dors très mal ! »
  • 13 février 1947 — Une visite à une ancienne amie des Sables : « Mlle Chalard vient encore d’être malade, elle est souvent seule et ma visite a eu l’air de lui faire plaisir ».
  • 6 mai 1947 — Ce que la Ligue lui apporte : « cela fait du bien que de rencontrer ainsi des âmes apostoliques, au-dessus des petites mesquineries et désireuses de faire… »
  • 25 juillet 1948 — Un soir de juillet aux Sables : « j’aurais aimé les accompagner mais je suis tellement lasse, bien plus moralement que physiquement, à bout de nerfs, exaspérée ; j’ai un besoin fou… »
  • 1er août 1948 — « Des roulements d’auto et des bruits de klaxon sans arrêt, une chaleur orageuse et fatigante, alors je ne peux pas écrire longtemps de suite ; impossibilité d’avoir un peu de solitude. »
  • 23 août 1948 — « Quelque chose qui m’a fait grand plaisir hier, une bonne conversation avec Mme Lamy, une conversation tellement moins banale que toutes celles entendues sur la plage depuis quelque temps. »
  • 8 octobre 1948 — Ce qu’on croit de son emploi du temps : « chacun me sait que je ne dois pas avoir grand-chose à faire maintenant que les pensionnaires sont partis ! En fait mes journées sont terriblement remplies. »
  • 11 août 1949 — La plage, vue depuis sa tente : « une bande joyeuse sur la plage — les quatre que j’ai ici, cinq Denis, Bernard et Françoise, deux Plessy, Jean Régnier. Ils ont fait du canoë, joué au ballon. Combien… »
  • 2 septembre 1949 — « Les enfants sont partis au cinéma avec les Plessy. Je suis restée, bien entendu, pour garder Anne. »
  • 7 février 1951 — « Le physique va un peu mieux, je sens que de ce côté je me remonte, mais le moral ne va pas du tout, et j’ai mille difficultés, des ennuis et de bien mauvais moments. Il y a des choses très dures à supporter. »
  • 1er juin 1951 — « Un peu de dépression nerveuse aujourd’hui, il y a longtemps que cela ne m’était pas arrivé. »
  • 8 juin 1951 — « J’étais bien heureuse d’avoir passé de bons moments avec les enfants au complet, cela ne pouvait durer sans doute. »
  • 11 novembre 1951 — « Il y a eu des choses très dures à avaler au… »
  • 20 janvier 1953 — « Je ne peux pas beaucoup écrire, tellement j’ai les nerfs secoués. »
  • 5 juillet 1953 — « Je vais me préparer pour une réunion de Ligue, cela me pèse énormément, comme tout ce que je fais actuellement. »
  • 16 juillet 1953 — « Je crois que je commence à écrire avec un peu moins de peine, mais il me faudrait beaucoup… »
  • 19 juillet 1953 — « De bons moments et de moins bons, je ne suis guère capable d’efforts, et voudrais passer mes journées sans sortir d’ici, à coudre et à tricoter sous la véranda. Tout effort me pèse plus que… »
  • 16 août 1953 — Le premier signe de retour : « je commence parfois à avoir besoin d’écrire ; peut-être est-ce le signe de ce que je recouvre, peu à peu, mon équilibre perdu depuis ces jours terribles de janvier. »
  • 9 août 1954 — La page la plus sombre du journal : « épuisement moral, si profond, si intense, si total, que je ne crois pas jamais en avoir éprouvé de pareil, à tel point que je me demande quand et comment je pourrai m’en tirer. Sentiment profond de mon inutilité ici, de mon impuissance à faire quelque chose de bien, à contenter les autres. »
  • 9 août 1954 — « Sentiment non moins profond de l’incompréhension des autres, de la méconnaissance totale de tout ce que j’ai pu ou de ce que je peux faire ; à tel point que je n’ose plus soutenir une discussion, assurée que j’aurais toujours tort. »
  • 28 octobre 1954 — « Lassitude physique très grande, le moral tient et c’est le principal. Il faut marcher quand même. »
  • 9 novembre 1954 — « Encore une fois, fatigue physique très grande, qui entraîne un peu de lassitude morale ; il faut que je me reprenne sans tarder. »
  • 28 novembre 1954 — « Après une période relativement bonne, suis de nouveau affreusement lasse ces jours-ci, un peu moralement, et beaucoup physiquement. »