Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.


Mardi 2 janvier 1940

…. Une année nouvelle commencée ! Que nous réserve-t-elle ? L’horizon est si noir. Que Dieu nous bénisse et nous protège tous.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 3 janvier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Après une matinée maussade, le ciel s’est nettoyé, il fait un temps superbe ; les trois garçons jouent dans la cour au soleil…

Les Finlandais continuent de triompher, malgré un froid de -40°, sur le front les soldats ont 20 cm de neige !

Dimanche 7 janvier

Vendredi après-midi à La Roche, exténuante bien entendu, mais un moment bien agréable chez Mme Lesaffre, nous avons tellement les mêmes goûts, les mêmes façons de comprendre les choses, les mêmes préoccupations, les mêmes soucis, qu’une conversation avec elle est à la fois une détente, un soulagement et une joie, un véritable bienfait.

Hier suis allée chez Mme Dorion, pour une réunion organisée par la Comtesse de Chabot pour l’œuvre du « Colis vendéen aux armées », cela m’a vivement intéressée, plus que jamais on est aux « œuvres solides » et celle-ci est on ne peut plus d’actualité ! je ne pourrai pas faire grand-chose, tricoter un peu… prise comme je suis-je ne peux pas assumer la présidence d’une œuvre… de plus je manque un peu de minutie, d’ordre et de méthode, faute de temps, peut-être ; mais dans la réunion d’hier, chez la plupart des dames qui étaient là,aucun élan, aucun enthousiasme, la crainte de l’effort et de la responsabilité !…

La journée s’achève, les deux petits vont dîner, Jean se prépare à prendre le car… j’ai regagné le petit coin du salon où je peux m’étendre et être tranquille. Fêté tantôt l’Epiphanie, Pierre a été le petit roi.

Neuvième anniversaire du mariage de Jacqueline.

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 9 janvier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Un temps radieux, splendide pour la saison… c’est un délice de se promener, de respirer l’air frais… Je me traîne toujours péniblement et mon fardeau chéri est bien lourd à porter ! Je ne fais rien et me sens toujours exténuée… si seulement les enfants voulaient y mettre un peu de bonne volonté !

Rien de nouveau sur notre front, l’intérêt se porte toujours sur la Finlande où les russes subissent défaite sur défaite.

Samedi 13 janvier

Avant-hier à Nantes, journée pas trop fatigante cependant, car je me suis ménagée, le docteur m’a trouvée beaucoup mieux, seulement il insiste pour que je repose encore, et ceci jusqu’au bout ! Au fond ce n’est qu’une question de semaines. Je suis allée voir la clinique où mon petit bébé viendra au monde, tout cela est frais, neuf, rose, une vraie maison pour petits enfants. Hier passé une journée au lit….

Il fait très froid, mais pas de vent, les deux petits jouent au soleil, les filles sont en classe. Jean vient ce soir.

Dimanche 14

Reçu hier Armande et Marguerite, depuis et surtout depuis certaines conversations, je prie pour avoir plus de largeur de vues, d’esprit chrétien que certaines personnes. L’égoïsme de tant d’êtres humains, de tant de femmes même pieuses, me révolte…

La Belgique prend de nouvelles mesures militaires qui équivalent presque à une mobilisation générale !

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 15 janvier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Journée harassante : lutter contre le personnel qui s’effraie de toute complication et de tout changement, lutter contre les empiètements inévitables, afin de conserver un peu d’indépendance et d’autorité, avaler sans mot dire des critiques sur ma tenue de maison…

Je suis venue à six heures m’installer dans mon petit coin favori du salon, c’est un bain de solitude et de silence. Beau temps aujourd’hui, malgré la gelée, les deux petits ont pu jouer dehors ; Pierre est bien amusant, la chanson de « Biquette » les a tous mis en joie ce soir, ils étaient trop drôles !

Vendredi 19

Avant-hier journée au lit… j’ai fini les tricots d’hiver pour les enfants aussi j’en profite pour travailler un peu pour les soldats, et essayer quelques modèles de chaussettes et de gants vite faits ; aujourd’hui je vais commencer un chandail pour Armand Lambert qui part le 29, laissant sa famille dans la désolation !…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 22 janvier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

…Fêté hier les trois ans de Pierre, gâteau à trois bougies, mais le petit coquin, qui d’habitude ne dort guère, a profondément dormi pendant le déjeuner et nous avons gardé le gâteau pour le goûter. Pierre présidait avec un petit air réjoui qui faisait plaisir, il a soufflé ses bougies avec dignité et savouré sa part avec gourmandise ; les quatre autres étaient radieux, le papa aussi…

Les Granger arrivent demain.

Jeudi soir 25

Je ne peux as écrire longuement, quelques mots seulement. Contre toute attente le petit chéri est venu un mois plus tôt que nous ne pensions, le mardi 23 janvier, il a fallu encore une fois faire les bagages en pleine nuit, avec ceci de plus ennuyeux, c’est que rien n’était prêt… A midi et demie Bernard venait au monde. Il a été en danger quelques instants, le docteur a dû le baptiser sur un pied, maintenant tout va bien, il pesait à sa naissance 6 livres 400, il est sage, boit bien et doit avoir une bonne envie de vivre. Il est très blond, avec une petite figure ronde et rose, quant à moi je ne suis pas mal…. Jacques est venu aujourd’hui et m’a amené les petits, j’étais si heureuse de les voir tous….

….

Lundi 29 janvier

Quelques mauvaises journées, la montée de lait, comme je ne nourris pas, m’a beaucoup fatiguée… la nuit dernière on m’ donné un petit somnifère…

Samedi journée bien longue, une visite de Madeleine seulement et rien pour m’occuper ! Jacques est venu hier… il m’a amené Yves… tous deux sont revenus aujourd’hui…Petit Bernard me tient compagnie une partie de la journée, il est très sage et dort bien, il est, paraît-il assez long à boire, mais cela ne me changera pas de Pierre…

Mardi 30

Les Granger devaient venir aujourd’hui, peut-être aussi Maman, leur voyage est remis à demain…. La journée d’ailleurs ne m’a pas paru longue, j’ai repris, non pas mon tricot, mais le cache-sommier d’Yves qui va être vite fini… Mère est venue un moment puis Berthe Renou, puis l’Oncle Léopold et Tante Marguerite….

Bernard a déjà une semaine, je ne me lasse pas de contempler sa tête ronde au duvet blond de petit poussin, ses mains mignonnes dans les manches de brassière…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 31 janvier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Vu Maman et les Granger, ils ont passé ici de grands moments ce matin et cet après-midi et cela m’a fait grand plaisir ; ils m’ont annoncé que Geneviève était grippée … Jean viendra ici passer ses vacances de Carnaval et je serai contente de le voir. Bernard est bien, toujours si sage, pour moi, je suis de mieux en mieux et reprendrai mon tricot demain.

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 1 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bien des visites aujourd’hui, cependant je ne suis pas trop fatiguée et vais maintenant dormir. J’ai vu Mme Le Huche et deux de ses filles, elle est charmante et j’ai passé un bon moment avec elle ; Mère est venue ensuite avec tante Thérèse, puis Irène avec trois de ses enfants, Andrée Jaffré est venue ensuite pendant que je dînais. Avec cela le temps passe vite, d’autant plus que j’ai repris mon tricot et voudrais l’avancer sans me fatiguer. Jacques a téléphoné tantôt, la grippe de Geneviève paraissait en voie de guérison, peut-être viendra-t-il demain ainsi que Jean et Yves qui passeraient ici les vacances de Carnaval. Bernard est toujours sage, tellement endormi qu’il met longtemps à prendre ses biberons.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 2 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Vu tantôt Mme Houdbine et avons causé longuement, sa douleur est toujours aussi vive, il y a chez elle tant de vie qu’il lui faut dépenser, et elle la dépense en œuvres charitables, elle visite des malades, des parentes infirmes et sert de mère à celle qui fut la fiancée de Jean, qu’elle a vu se marier sans faire un retour égoïste sur elle-même….

Ensuite, j’ai vu Jean qui est venu avec Mère, Jacques n’a pas pu venir sous le prétexte d’une propriété à visiter, mais je me demande si ce n’est qu’un prétexte, et si Geneviève n’est pas plus malade ou Jacquie prise à son tour et cela me tourmente….

Samedi 3 février

Jean est venu à plusieurs reprises aujourd’hui, nous avons pu bien parler, et cela m’a fait grand plaisir, cependant j’ai passé une mauvaise journée, depuis hier matin je n’ai pas eu de lettre de Jacques, et je trouve le temps si long de ne pas savoir ce qui se passe là-bas, quelques vagues renseignements donnés par Mère après les conversations par téléphone, je me figure que Geneviève est plus malade… et que l’on me cache quelque chose de grave…

Je ne sais rien de la guerre, je n’ai pas de journaux ou des journaux trop vieux …

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 4 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une délicieuse surprise aujourd’hui, alors que j’attendais avec impatience la journée de demain qui ramènerait mes chéris, voilà qu’ils son tous venus aujourd’hui, le papa et les quatre petits ! Quelle joie quand j’ai vu tous ces visages souriants dans l’ouverture de la porte. Les enfants ont passé un moment ici, heureux de voir le petit frère puis ils sont partis chez Grand-mère avec Jean, et Jacques est resté avec moi. Il a laissé à Nantes les deux filles et Yves et a emmené Pierre ce soir, mais pour revenir demain, j’ai grande hâte de les voir.

Geneviève paraît aussi bien que possible et, chose étonnante, elle a une place de 2e

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 5 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Vu Jean un grand moment ce matin, et ses frères et sœurs ce soir ainsi que Marie-Antoinette et Françoise Landais….

Je pense partir à la fin de la semaine, je me lèverai un peu demain… Bernard s’est décidé à prendre un peu de poids, seulement, comme il est impossible d’être tout à fait tranquille, Jacques m’a annoncé que Marie était malade t devait prendre du repos, avec Baptistine cela pourra marcher une peu de temps, mais si cela se prolonge, il faudra aviser autrement !…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 6 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bernard sera baptisé jeudi, j’avais un peu espéré – comme au fond il est baptisé – ne faire compléter les cérémonies qu’une fois de retour au poiré, ce qui m’aurait permis d’assister au baptême de mon tout petit, chose qui ne m’est jamais arrivée, seulement Paul Landais ne peut quitter Nantes… les enfants sont donc restés ici jusqu’à jeudi, même Jean, et cela prolonge un peu les vacances, ce qui n’est pas pour leur déplaire. Jacques est reparti ce soir et ramènera Pierre pour le baptême.

Je suis toujours bien et me suis levée tantôt. Bernard est toujours sage et mignon.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 7 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

J’ai vu aujourd’hui Jean et Jacquie, mais Yves est enrhumé… on ne me donne pas de nouvelles… J’ai hâte que Jacques soit là pour être au moins fixée…

Jeudi 8 février

Bernard a été baptisé aujourd’hui… mais cette journée a été une journée d’angoisse et d’inquiétude au sujet de la santé d’Yves. Hier soir j’avais bien l’impression que l’on me cachait quelque chose, en effet, ce matin, Jean questionné de nouveau, m’a avoué que son frère avait en effet de la fièvre et que le docteur lui avait trouvé un peu de bronchite, mais ce n’était pas tout et Jacques qui est venu aussitôt déjeuner, m’a raconté le reste ! Le pauvre petit chéri a fait un faux croup hier soir, il étouffait, ne pouvait plus respirer, sa grand-mère s’est affolée, les enfants pleuraient, enfin Madeleine a eu l’heureuse idée de téléphoner à Paul, lequel est venu aussitôt, les a rassurées, mais pour plus de sécurité, a demandé un spécialiste, lequel n’a trouvé que du faux croup. Le petit chéri avait encore pas mal de fièvre ce soir… mais il était très sage et mignon, il ne me demande pas…. Je voudrais tant être auprès de lui…

Jacques m’a amené mon petit Pierre qui a une mine superbe. Je pars après-demain, si seulement nous pouvions emmener Yves !

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 9 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Mère vient de téléphoner, Yves a passé une bonne nuit… du moins j’espère que l’on ne raconte pas d’histoires…

Dernière nuit à passer ici, demain je serai dans ma grande chambre et mon petit Bernard dans le berceau blanc où tous les autres ont dormi avant lui ! Je m’effraie un peu à la pensée de soigner un bébé si petit, mais je m’y remettrai vite sans doute…

Mère est venue tout à l’heure, le garçon a encore de la température ce soir, mais cela paraît beaucoup mieux, cela vient toujours de la gorge et du nez, il fait aussi de l’embarras gastrique, mais rien aux bronches. Ce sera bien dur de partir sans embrasser le petit chéri…

Bernard s’est décidé à prendre 200 gr. en deux jours, il paraît qu’il est sage la nuit.

Lundi 12 février

Vingt ans hier que notre pauvre petite amie Simone est partie pour le ciel….

Fait samedi un bon voyage, nous en sommes toujours ici à la réorganisation… pour comble de bonheur, Pierre a un gros rhume… Jean est reparti pour la Roche avec un peu d’embarras gastrique et j’ai hâte d’avoir de ses nouvelles. Yves est aussi bien que possible, il n’a plus de fièvre, il est gai, nous a dit Mère au téléphone… Les filles sont en classe, quant à Bernard, c’est un petit amour, mais un amour terriblement paresseux à prendre ses biberons, il lui faut une demie heure à chaque fois, cependant il a pris du poids….

…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 14 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Au calme pour l’après-midi, Bernard dort… comme toujours, Pierre est en bas avec sa grand-mère, les deux filles en classe ; j’ai eu hier soir de bonnes nouvelles de Jean, et ce matin de bonnes nouvelles d’Yves…

Les Ruses lancent une offensive en masse, les Finlandais résistent.

Vendredi 16 février

Jacques a ramené Yves hier soir, et, pour la première fois, nous avons eu cette nuit nos six enfants chéris sous notre toit. Le petit convalescent paraît aussi bien que possible, mais il a encore une fois beaucoup maigri et il va falloir bien le soigner pour le « remplumer » un peu ! Jean a regagné Richelieu ce matin, Geneviève toussote un peu, mais Jacquie se plaint de la gorge et, comme il fait très froid, je l’ai gardée à la maison aujourd’hui…

4h. et demie : Il neige !… J’admire… mais je pense aux soldats qui doivent avoir si froid !

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 17 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Yves paraît aussi bien que possible, il a mangé tantôt de très bon appétit, Pierre également, Bernard n’a pas pris assez de poids ces deux derniers jours, il met un temps interminable à prendre ses biberons, et ne les finit pas souvent.

Cette nuit changement de temps, le vent souffle toujours en tempête, mais c’est le vent de mer, il pleut.

Dimanche 18

Lu ces jours-ci, dans quelques loisirs qui me restent, plusieurs cahiers du journal de ma vie de jeune fille ! C’est tout un passé qui dort là, avec ses rêves, ses enthousiasmes, ses illusions ! Je me demande par moments si je ne devrais pas le détruire, en tous cas en faire un autre, ainsi que je l’avais fait pour les tous premiers cahiers, c’est-à-dire la période 17-19, où j’ai sabré longuement et éliminé des descriptions, des longueurs et des « hors d’œuvre », et pourtant je me dis que je n’ai pas le droit de renier mon « moi » d’alors ! Je peux maintenant sourire de certaines choses un peu bébêtes, me dire que certaines « souffrances atroces » étaient pourtant bien peu de choses !…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 21 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Beau temps depuis deux jours… j’ai fait hier mon premier tour de jardin, et, aujourd’hui je suis venue me réinstaller dans le bureau, ce qui me fait bien plaisir… Petit Bernard pousse à merveille : 3 kg 760 ce matin, il est toujours sage. Les autres se portent bien.

Tante Denise arrive ce soir avec Aline, les enfants et Catherine, elles fuient les tempêtes de la grande marée. Maman réintègre la maison, aussi mon temps de repos est fini ! Demain je descendrai prendre mon petit déjeuner en bas, ce qui ne m’est pas arrivé depuis les derniers jours de décembre, je tâcherai de faire le marché.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 23 fevrier 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Plus question de temps à moi désormais… Maman est rentrée chez elle, tante Denise et les siens l’occupent forcément pas mal. Enfin c’est une occasion pour moi de reprendre en mains la maison, et les enfants, ce dont ils ont grand besoin. Tous sont bien portants actuellement, Yves et Pierre bien amusants. Bernard a un mois aujourd’hui….

Vu Marguerite aujourd’hui, vu aussi Armande Brachet, toutes deux sont montées avec moi, ainsi qu’Aline et Caty, pour le biberon de Bernard, et nous avons fait salon dans la salle de bains.

Mercredi 28 février

… J’ai à peu près repris mon travail habituel, et mes journées sont bien remplies ; Bernard boit tout de même plus vite ses biberons et surtout il les finit, il profite bien et atteint maintenant ses huit livres, il est sage et n’a pas du tout pleuré cette nuit…. Maman ne vient plus guère ici, que de quatre à sept heures et Baptistine a assez de son travail, au fond j’aime beaucoup mieux cela, parce que si j’ai un peu plus de peine avec les enfants, je les ai beaucoup plus en main, je profite mieux d’eux, de leurs petites réflexions souvent bien amusantes, et cela me permet de les avoir mieux en main. Yves et Pierre sont bien drôles et mignons, j’ai fait hier une petite promenade avec eux jusqu’à la grotte, et je me propose de recommencer le plus souvent possible. Les filles aussi sont bien, Jacquie est souvent hargneuse, mais Geneviève lorsqu’elle est bien disposée est tout sourire ! Tante Denise vient souvent ici, ainsi que Caty mais Aline n’est pas venue depuis trois jours, les enfants étant enrhumés. Mes tricots n’avancent guère….j’ai à peu près terminé une nappe commencée et abandonnée en Octobre…. Mais j’ai encore neuf paires de drap à faire, sans compter les draps de pension de Jacquie qui me demandent beaucoup de travail ! Je n’arrive pas non plus à lire, ce sera pour plus tard !

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 1 mars 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jacques vient de partir au Chemin de Croix avec les filles, je vais ranger le bureau…puis je monterai me coucher.Hier nous sommes tous allés jusqu’à la Bardinière, c’était stupide de ma part, mais j’étais si contente de faire cette promenade avec Jacques et les enfants, le temps était superbe, et les enfants contents de trotter, seulement j’ai eu bien du mal à revenir !…

Hier soir, par TSF, un discours de Paul Reynaud, qui se dit très satisfait de la situation économique, aussi nous a-il annoncé la prochaine mise en vigueur des cartes de pain, de sucre et je ne sais quoi encore. On prétend que les classes 12-15 seront appelées pour le 15 mars, certaines personnes fulminent et parlent d’injustice, comme si la justice pouvait exister sur cette terre ! Les Finlandais résistent toujours.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 2 mars 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Depuis hier, temps clair et beau soleil, mais vent très froid, impossible de sortir les enfants… Pierre Douxami est arrivé ce matin.

Vendredi 8

Journées bien remplies, je ne peux arriver à rien, mon temps est émietté entre milles petites choses, les enfants, à eux tous, me prennent de grands moments, le soin de la maison, le raccommodage, les rangements, quelques aiguillées de tricot, et voilà les journées passées….

Suis un peu sortie cette semaine, mercredi à la Roche, hier à Nantes pour quelques courses, aujourd’hui chez Marguerite qui, malgré le Carême et la guerre, nous a offert, en l’honneur d’Aline in goûter presque somptueux ; conversation sur bien des sujets, idées discutables sur bien des points de vue ; j’ai du bonheur à rentrer et à retrouver la frimousse de Bernard.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 13 mars 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pluie depuis deux jours, cela me permet de rester à la maison et d’avancer un peu mon ouvrage ou plutôt mes ouvrages… j’ai en train une culotte à Jacquie, une paire de chaussettes pour le Colis vendéen, et, de plus, un drap de berceau pour le bébé qui doit arriver bientôt chez Menine !… Hier matin, j’ai fait un cake destiné à être mangé cet après-midi avec Armande, Françoise et Aline….

La Finlande et la Russie ont conclu un accord, dont les conditions sont plutôt dures pour la Finlande ; depuis quelques jours les pourparlers étaient entamés, la pauvre Finlande, malgré tous ses succès, était à bout de résistance, et, comme la Suède s’est refusée, à l’instigation de l’Allemagne à laisser passer les corps expéditionnaires que l’Angleterre et la France étaient prêts à lui envoyer, le malheureux pays s’est trouvé acculé. Que va-t-il sortir de tout cela ? Que Dieu nous vienne en aide !

Samedi 16

Une courte promenade hier avec mes petits garçons, vu un prunier en fleurs et une haie de saule couverte de chatons ! Deux signes du printemps qui vient !… La Finlande a signé la paix avec Moscou. La radio allemande exulte, les pays scandinaves se réjouissent d’avoir échappé à la guerre, alors que leur tour pourrait bien venir un jour !…

Menine a une fille depuis hier matin et François arrive ce soir. Demain les treize ans de Jean.

Jeudi Saint

…. En plus de tout mon travail habituel, je dois me mettre ces jours-ci à la révision des choses de printemps, j’ai presque terminé la vérification des chaussettes, je me mettrai ensuite au linge et aux robes…

Lundi une promenade avec les enfants et François, mardi après-midi à La Roche, visites à Mme Lesaffre et Charlotte…. Jean est arrivé hier avec une place de 1er, Geneviève est 4e. Bernard pousse presque trop.

Bombardement de Scafa-Flow par les Allemands ; bombardements des bases navales par la Royal Air Force. En France, le cabinet Daladier étant démissionnaire, nous allons avoir un ministère Paul Reynaud.

Jeudi 28

Je n’arrive plus à rien… les enfants m’absorbent beaucoup… Pierre est un peu enrhumé, Geneviève aussi, il faut mettre des compresses de moutarde, et cela n’avance pas les choses ; il fait froid, le chauffage est éteint pour économiser le charbon et nous gelons….

Vendredi 5 avril

Des journées crucifiantes, Bernard est bien malade, il a ce matin 40°, et il est si petit, tout est à redouter !… Le docteur doit venir sans quelques instants avec Hervé qu’il a appelé en consultation…

Samedi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 6 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les deux docteurs sont venus hier matin, ils ont longuement examiné Bernard et nous ont dit qu’ils ne trouvaient rien. L’impression d’Hervé est qu’il allait faire quelque chose au sommet gauche, mais il n’y avait rien de déclaré… Le docteur est revenu ce soir, il a clairement entendu de la pneumonie au sommet gauche et nous a laissés bien angoissés….La nuit a été bonne… le Docteur est venu l’ausculter et lui faire des piqûres, il a trouvé un peu de mieux… Il faut attendre et prier. Je suis assurée de beaucoup de prières à cette intention, les Religieuses, les petites filles de l’école et leurs maîtresses, la Visitation et bien d’autres encore !…

Dimanche matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 7 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bernard est mieux… seulement le petit chéri est si faible, si épuisé par la fièvre, les enveloppements qui le font souffrir, que jamais je n’ai été plus inquiète !…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 8 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une journée affreusement pénible hier, Bernard était si fatigué qu’il y avait tout à craindre, me semblait-il, cependant le soir je lui trouvais meilleure figure, il n’avait que 38°8 ; le docteur Charrier, remplaçant M. Lucas grippé, a été plutôt rassurant…. La nuit a été bonne, mais il avait 39°5 ce matin….

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 9 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bernard est bien, bien mal… il avait 40° ce matin… vers 11 heures il a eu une faiblesse comme il en a déjà eu, mais plus prolongée, j’ai cru qu’il allait nous quitter, j’ai pris de l’eau de Lourdes et lui en ai passé sur le front. Le docteur est venu et lui a trouvé un nouveau foyer de pneumonie à droite, il ne juge pas cependant la situation désespérée, il faut tenir encore trois ou quatre jours, mais j’ai peur, si peur…

9h.et demie - …Le docteur à l’auscultation ne le trouve pas plus mal et dit qu’il se défend merveilleusement, malgré cela la situation reste très grave…

Les troupes allemandes ont occupé ce matin Copenhague, Oslo et divers ports norvégiens. Que va-t-il se passer ?

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 10 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bernard a passé une nuit plutôt calme, il avait encore ce matin 39°8, mais le docteur le trouve nettement mieux…Pour l’instant, le bébé chéri se repose, il a encore eu aujourd’hui des piqûres et des enveloppements, quelle souffrance de le faire souffrir ainsi…

Mauvaises nouvelles des pays scandinaves.

9 heures et demie, Bernard avait ce soir 38°7, j’ai peur encore de me réjouir trop vivement, mais je suis si heureuse !… Le docteur sort d’ici, il n’ même pas voulu ausculter le petit malade pour ne pas le déranger et reviendra demain matin.

En Scandinavie, les événements marchent rapidement, les Anglais annoncent ce soir avoir repris Bergen et Stavanger, détruit un grand nombre de navires allemands et occupé les îles Feroë, puis qu’en somme, il n’y a plus de Danemark. Attendons d’autres nouvelles.

Pour ma part, je suis au lit pour quelques jours.

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 11 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bernard n’est pas encore guéri mais en bonne voie de guérison dit le docteur, ce matin il avait encore 39°5, mais il est sage, boit bien et ne souffre certainement pas, j’aime à croire que nous sommes dans les derniers mauvais jours…..

Vendredi 12

Encore des angoisses ! l’ après-midi d’hier a été nettement moins bonne que la précédente, Bernard ne se plaignait pas mais il était visiblement fiévreux et respirait plus difficilement… Nous avons demandé le docteur qui a trouvé une nouvelle poussée de pneumonie, toujours du côté droit, il a fait une piqûre d’huile camphrée…. Ce matin 39°9, le docteur est venu de bonne heure, a trouvé à l’auscultation un peu de mieux, a fait les piqûres, nous a réconfortés…

En Norvège, la bataille continue. Dix-huit navires allemands et quatre alliés sont au fond. Les Anglais ont débarqué à Bergen et dans plusieurs autres ports. On parle aussi de combats aériens.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 13 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Hier soir nous reprenions un peu d’espoir, le thermomètre était descendu…Après une bonne nuit, voilà de nouveau 40°, le docteur ne trouve pas que la situation ait empiré ; Bernard n’a pas trop mauvaise figure, mais il est oppressé et pleure souvent, il vient de prendre don biberon, je vais m’installer auprès de lui, mais je suis folle d’angoisse à la pensée qu’il se prépare peut-être une aggravation, et effrayée par l’idée des heures où il faudra le voir souffrir….

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 14 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

40°7 ce matin ;

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 15 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Nous vivons des journées atroces… La journée d’hier a été terrible, le pauvre petit était agité, il pleurait sans cesse… vers trois heures, il s’est calmé….Un peu après minuit, il a commencé une crise terrible de suffocation, laquelle n’a cessé que tout à l’heure vers 10 heures. Hervé est revenu le voir, il juge le cas extrêmement grave… mais non désespéré ; il a ordonné une nouvelle médication que nous allons essayer… Il avait 41° ce matin °40°7 ce soir, comment un enfant si petit peut-il avoir une pareille résistance ! Que Dieu ait pitié de nous et nous le laisse !

Mercredi soir 17 avril

Bernard est mort lundi soir à minuit moins dix.

Dimanche 21 avril

Petit Bernard chéri, c’est à toi désormais que je vais m’adresser….

Je voudrais maintenant revivre avec toi ces derniers jours… Lundi, après la visite du Docteur Hervé, tu as reposé jusqu’à midi puis la respiration est devenue rapide et saccadée, tu pleurais et nous étions auprès de toi, angoissés, ne sachant que faire. A trois heures je t’ai pris pour un enveloppement, le dernier… Le docteur est venu, il a fait des piqûres, je t’ai emmaillotée… j’ai senti tes petits pieds tous froids, et j’ai compris que c’était la vie qui déjà se retirait de toi… A six heures 41°… à neuf heures, le docteur est revenu pour les piqûres, ton pauvre petit corps était inerte dans mes bras. Un peu après dix heures je t’ai donné ton biberon que tus as bu, mais peu après a commencé le suprême combat… Ton Papa et moi tenions chacun une de tes petites menottes… ta respiration toujours sifflante s’interrompait quelquefois, puis tu te reprenais…. Je t’ai présenté une cuillerée d’eau de Lourdes, tu l’as bue encore, mais c’était presque la fin ! Encore quelques respirations, puis ta petite tête s’est violacée, contractée, puis elle est devenue toute blanche… un petit hoquet, et c’était fini, notre petit Bernard était au ciel !… Quelle atroce douleur, quel déchirement, il me semblait que ma vie s’en allait !.Je ne sais trop comment ont passé les heures qui ont suivi ; j’ai fait ta dernière toilette pour la dernière fois… mis tes brassières et fait ton dernier maillot, j’ai refait la petite coiffure que j’aimais tant, puis je t’ai descendu…. Nous t’avons mis ta pelisse de baptême, puis installé dans le salon… ta petite figure était de nouveau calme et apaisée…. Ton Papa et moi sommes allés ensuite nous reposer, ton pauvre Papa était si fatigué, il t’avait veillé les deux nuits précédentes et n’en pouvait plus, et puis il y avait Yves qui sentait quelque chose d’extraordinaire !… A cinq heures nous nous sommes levés et nous sommes retournés te voir !… et puis les jours ont passé… nous restions le plus possible avec toi et cependant il a fallu aller une matinée à Nantes et aussi s’occuper de tes frères et sœurs ! Yves a été malade d’émotion, il avait 39°5 mercredi soir et nous étions bien ennuyés ! Il est mieux maintenant… Il est venu beaucoup de monde… nous t’avons gardé dans ton berceau jusqu’au dernier matin… c’est moi qui t’ai couché dans ton petit cercueil tout blanc, je t’ai bordé… je t’ai donné un dernier baiser, puis il a fallu t’enfermer !… Nous t’avons conduit à l’église, au cimetière, c’était ta première sortie, il faisait un temps radieux, nous étions bien entourés et accompagnés de beaucoup de sympathie… puis il a fallu te laisser là tout seul et revenir sans toi, retrouver le salon vide, les berceaux vides….

Hier avec Madeleine et Jacqueline j’ai rangé toutes tes petites choses… reliques que je garderai toujours ! Maintenant il faut reprendre la vie, parler de toutes ces choses avec les autres personnes, rire avec tes frères et sœurs, alors que je voudrais parler que de toi….

Mardi 23 avril

Mon petit chéri, tu aurais trois mois aujourd’hui…..le vide laissé par ton départ est de plus en plus cruel, mais je me dis que tu es heureux maintenant, que rien ne peut t’atteindre, ni le péché, ni le mal, ni la souffrance, et que nous nous retrouverons un jour.

Hier et avant-hier nous avons eu les deux premières journées de printemps… je pensais que nous t’aurions fait faire dans le jardin ta première sortie… elle a été pour l’église et le cimetière.

Sommes allés à Nantes, hier après-midi, je n’avais pas voulu laisser ton Papa y aller seul… nous nous sommes pressés de revenir pour pouvoir coucher tes frères, j’ai un tel besoin de m’occuper d’eux, maintenant que tu n’es plus là ! Ils ne sont guère faciles ni obéissants…

…..

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 28 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Le temps passe vite malgré notre chagrin…. Il faut vivre ! Je travaille actuellement aux linges de Confirmation de tes sœurs, je suis allée voir l’essayage de la robe de communion de Jacquie, je m’occupe d’Yves et de Pierre, mais ta pensée ne me quitte pas…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 29 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

….Je vais maintenant me mettre au travail comme chaque jour ! L’ouvrage ne me manque pas et cependant je n’ai pas de biberons à te donner, comme je devrais en avoir à cette heure-ci !Je n’ai pas assez apprécié mon bonheur….

Mardi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 30 avril 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je suis allée hier soir au cimetière porter sur ta tombe un bouquet de muguet….

Hier, pluie, aujourd’hui temps incertain, les pommiers sont en fleurs… Pierre est un peu enrhumé.

Mercredi 1er mai

Suis allée hier matin à la procession des Rogations, mon petit chéri, il y a peut-être quatorze ou quinze ans que cela ne m’était pas arrivé, parce que toujours il y avait un tout petit qui avait besoin de sa maman ! Maintenant tes deux sœurs de sont levées pendant que j’assistais à la première messe, Papa a habillé Yves, mis une compresse de moutarde à Pierre, si bien que je n’avais plus qu’à le lever en rentrant. Le temps était radieux, un vrai matin de premier mai…

2 Mai Jour de l’Ascension

Une belle fête aujourd’hui, Jésus est monté au ciel, au ciel où tu es….

Réunion hier soir chez Marguerite ; conversation oiseuse et banalités ! J’ai le cœur plein de toi et ne voudrais parler que de toi ! Impossible, il ne faut pas ennuyer les autres, ce n’est pas leur petit qui est parti !

Les événements de Norvège ne sont pas brillants, les Anglais ont du reculer, de plus l’Italie a l’air de vouloir rentrer en guerre aux côtés de l’Allemagne…

3 mai

Premier vendredi du mois, le jour de la promesse de Jésus à Sainte-Marguerite ! J’ai assisté » à la messe des enfants et communié….

Hier soir sommes allés au cimetière avec tes sœurs. Ce matin, rangé bien des choses, des tiroirs, des bas de placard. J’ai rangé la balance….

Quelle détresse et quelle douleur, mon petit bien aimé, prie pour nous !

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 4 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Petit Bernard chéri, heureusement que le travail ne me manque pas…. C’est tout de même un dérivatif à la douleur ! Ces jours-ci, nous avons repris les projets abandonnés par ta maladie : la chambre de bonne est terminée ou à peu près et maintenant nous installons la lingerie. J’ai déménagé la grande armoire, avec l’aide de Pierre qui était ravi, mais maintenant il va falloir tout remettre en place et ce n’est pas un petit travail !

Pierre est bien mignon, il me dit qu’il veut l’être toujours pour faire plaisir au petit Jésus et à Bernard !

Dimanche 5 mai

Il y a cinq semaines aujourd’hui, mon petit ben aimé que tu as commencé à tousser….

Jean est arrivé ce matin, tous courent et jouent à cache-cache dans la maison et sont joyeux, je suis toute seule avec ma douleur, mon tout petit, je pense à toi qui dors tout seul dans ta petite tombe pendant que les autres jouent et rient !

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 7 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Encore une fois garde-malade, mon petit Bernard, cette fois-ci c’est Yves qui est un peu enrhumé, il a fait cette nuit un gros accès de fièvre …et j’ai demandé le docteur ; en attendant, ton Papa et moi lui avons fait un enveloppement sinapisé ! Quelle douleur, après trois semaines, de refaire pour un autre, les mêmes choses que nous avons faites pour toi…

… Dimanche j’ai assisté à la grand messe, pour la première fois depuis ta mort, on chantait le Kyrie et le Gloria du temps pascal, comme à ton enterrement….

Mercredi 8

Il y a trois mois, c’était le jour de ton baptême que nous étions heureux ce jour-là, et encore je n’ai pas assez apprécié mon bonheur….

Yves n’avait que 37°7 à six heures, je le trouvais beaucoup mieux, mais en couchant tes sœurs, je l’ai trouvé beaucoup plus chaud et trempé de sueur…. J’étais affreusement angoissée…. Ce matin il n’a que 37°1, mais il a vomi plusieurs fois, il est insupportable et voudrait se lever.

Je viens de ranger les garnitures de berceau que Marie avait défaites ces jours derniers, quelle détresse….. Yves m’a appelée, il m’a fallu sécher mes larmes et aller auprès de ton grand frère.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 10 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

… Je suis allée tout à l’heure porter au cimetière quelques roses cueillies hier soir à Nantes…

Les Allemands sont entrés cette nuit en Belgique et en Hollande ! D’ici peu ce sera l’Europe entière en feu !…

2 heures - Non seulement les troupes allemandes sont entrées en Belgique et en Hollande et au Luxembourg, mais certaines villes françaises et aussi des aérodromes ont été bombardés cette nuit ; il y a des morts, des blessés à Nancy, deux soldats tués à Lyon, des dégâts à Lille ! C’est le début de la guerre ! Après huit mois. Prie pour la France, petit Bernard bien aimé qui ne connaîtra jamais ces horreurs.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 11 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens de prendre les nouvelles par TSF, il n’y a rien de très nouveau depuis hier, quelques détails seulement sur l’agression allemandes en Belgique et Hollande, c’est une chose fantastique ! En Hollande, les allemands à l’aide d’avions transportant des troupes, ont commencé par s’emparer de tous les aérodromes, dans la journée, tous, sauf un, ont été repris par les Hollandais, aidés des Anglais ! On aimerait savoir que nous sommes allés aussi bombarder quelques villes allemandes !…

Dimanche 12 mai

Soir de la Première Communion de Jacquie, j’ai fui le bureau plein de monde et d’enfants et suis venue me réfugier ici dans ma chambre pour être seule avec toi… voilà notre première fête de famille sans toi…

Ta petite marraine était mignonne en communiante, j’ai prié de mon mieux pendant la messe, mais toujours je pensais à toi… et puis Jacquie s’est retrouvée malade, elle a dû sortir, je suis sortie avec elle, l’ai menée chez le Dr Lucas, c’était seulement un petit malaise, elle est bien maintenant. Nous n’avons pas eu de fête comme pour Jean, seules ts grands –mères et tes tantes déjeunaient avec nous ; en temps de guerre, on ne peut pas se réjouir et ton départ nous est si cruel !

Nous avons emmené les petits frères à la procession, ils ont été bien sages, tout s’est bien passé puis nous sommes allés sur ta petite tombe et Jacquie y a déposé un bouquet de roses blanches…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 13 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quatre semaines aujourd’hui que tu nous as quittés….

Aujourd’hui la Confirmation de tes sœurs, elles étaient bien mignonnes toutes deux… Françoise est venue cet après-midi, elle m’a parlé de toi, de tes derniers moments ! Tous disent qu’il aurait mieux valu que tu ne soies pas né, ou que tu meures à ta naissance ! Comment penser une chose pareille ! Malgré ma douleur si vive, j’aime mieux t’avoir eu pendant ces quelques semaines, parce que je t’ai connu davantage, et parce que je sais que je te retrouverai un jour, dans la vie éternelle.

On se bat en Hollande, en Belgique, au Luxembourg et même en France. L’Italie est inquiétante.

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 14 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les nouvelles de la guerre sont angoissantes, les Allemands avancent en Belgique et en France, quant à la Hollande, on ne sait pas très bien ce qu’il en reste. La famille est à Londres ; on annonçait tout à l’heure que Rotterdam était en flammes et que des parachutistes descendaient. Il en descend aussi à Bruxelles, où ils sont écharpés par la foule. Nous sommes maintenant dans la fournaise. Quelques réfugiés sont arrivés ce matin, on en attend d’autres incessamment. Pauvres gens, fuir ainsi, quelle chose affreuse !…..

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 15 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Un mois ce soir que tu nous a quittés…à cette heure-ci tu souffrais tant… C’est à notre tour de souffrir ! Cependant il nous faut oublier notre souffrance pour nous occuper de celle des autres ! Les réfugiés arrivent, c’est une chose affreuse et lamentable, quatre sont arrivés hier matin, sept hier soir, parmi ceux-là des petits enfants, une maman qui attend un bébé d’ici peu… d’autres sont attendus…

La Hollande dépose les armes, mais se considère toujours en guerre avec l’Allemagne. Les Allemands donnent un énorme effort du côté de Sedan…

Vendredi.

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 17 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quatre semaines que tu reposes dans ton cercueil tout blanc… je suis allée tout à l’heure te porter quelques fleurs et pleurer un peu en paix ! C’est si dur de ne pouvoir pleurer autant qu’on voudrait et de ne pouvoir parler de toi…à qui je pense sans cesse ! Ce matin Pierre m’a demandé si tu resterais longtemps encore dans le paradis, et il a ajouté un « voudrait Bernard », qui m’a déchiré le cœur ! Moi aussi je voudrais tant mon petit Bernard….

Les réfugiés continuent à arriver, que de misères, que de souffrances ! Que de choses affreuses ils racontent… La poussée allemande vers Sedan a l’air arrêtée ou à peu près, mais nous attendons toujours avec anxiété des nouvelles. Ton pauvre Papa est harcelé de tous côtés, obligé de s’occuper de toutes choses pour l’arrivée et l’installation des réfugiés…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 18 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Le mot d’ordre de Gamelin hier, a été en substance « Avancer ou se faire tuer sur place ». Quelle chose effroyable ! Aujourd’hui l’avance allemande paraît ralentie, mais elle a été assez importante, ces derniers jours. La BBC donnait hier soir le récit d’une contre attaque française par char blindé, ce devait être quelque chose d’infernal. Les réfugiés racontent des choses affreuses. Toi du moins, mon petit bien aimé, tu es mort dans ton berceau ! Alors que de petits enfants ont été abandonnés sur les routes, mitraillés par des avions allemands.

Dimanche 29

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 29 mai 1940 était un mercredi. Texte conservé tel quel.

Ton Papa s’est couché à minuit et demie, petit chéri, prie pour lui, afin que sa santé résiste à tant de fatigue et à tant de travail ! Les allemands ont avancé encore ;… dans la direction de l’Ouest ! En Belgique, on a du abandonner Bruxelles et Anvers ! Le tombeau du Roi Albert au milieu des Boches ! Cependant Namur et Liège tiennent toujours et le reste du front semble stationnaire, mais quelle tuerie ce doit être ! Les réfugiés continuent à arriver, des groupes isolés hier matin, mais plusieurs cars hier après-midi et hier soir, et ce qui arrive n’est pas toujours très intéressant.

Je suis allée hier soir à la Genétouze conduire une jeune femme et une petite fille, de là, j’ai filé à La Roche, pour ramener Jean dès hier soir : la cour de la gare était pleine de cars en chargement et il en arrivait toujours. Tantôt à Notre-Dame de Paris seront dîtes des prières solennelles pour la paix ; le Président du Conseil y assistera. Que Dieu nous vienne en aide

Lundi 20 mai

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1940-05-29). Texte conservé tel quel.

Les nouvelles sont toujours graves, hier soir, on annonçait qu’on se battait au nord de Laon, ce matin le communiqué parle du nord-est de Saint-Quentin. Namur, Liège encerclés tiennent toujours. Weygand remplace Gamelin à la tête des armées, Mandel, à l’intérieur, a l’air de vouloir prendre des mesures énergiques. Les réfugiés continuent à arriver, petit chéri, ton Papa a dû se lever, un peu après minuit, pour en recevoir, et ne s’est couché qu’à 2 heures ; heureusement qu’il est là pour toutes choses, certains sont incapables, personne ne veut prendre de responsabilité et c’est pour lui une tâche écrasante….

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 22 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les nouvelles sont terrifiantes, c’est à se demander si l’on ne refait pas un affreux cauchemar dont on va se réveiller ! Les Allemands sont à Amiens ; hier soir, on annonçait qu’ils étaient à Arras, ce qui a été démenti ce matin, en tous cas, ils visent le Pas-de-Calais, de façon à atteindre d’Angleterre et à nous couper de l’armée du Nord. Le général Giraud a été fait prisonnier avec son état-major. Jamais même en 1914, la situation a été aussi grave. Dieu peut nous sauver par un miracle, mais nous sommes tous terriblement angoissés ! A Nantes où nous étions hier, afflux considérable de Belges qui avaient encore pu fuir à temps…..

….

Samedi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 25 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les jours que nous vivons actuellement ressemblent étrangement pour moi aux jours de ta maladie, petit chéri ! C’est la même angoisse, accrue de l’angoisse de tout le pays, c’est la même attente anxieuse d’une amélioration… ou de meilleures nouvelles. On guette l’heure des émissions comme nous guettions l’heure du thermomètre ! De tout mon cœur j’espère que l’issue de la bataille en cours sera plus heureuse que l’issue de ta maladie….

Peu de nouvelles ; de violents combats vers Arras, Cambrai, Amiens. Les Allemands essaient une poussée vers Rethel. Les réfugiés continuent à arriver.

Dimanche 26

Le Fête-Dieu aujourd’hui, petit bébé chéri, le ciel, maussade ce matin, s’est éclairci et le soleil brille. Jacquie vient de partir, toute heureuse d’avoir sa robe de communiante, Geneviève est en blanc elle aussi et Yves aura le petit costume d’enfant de chœur des garçons de l’asile, ce qui le ravit ; Pierre est aussi à la Procession avec Baptistine. Je n’aurai jamais la joie de t’emmener ainsi, mon tout petit ! Moi qui étais si fière d’avoir six enfants, et qui aurait été heureuse de montrer à tous mon beau petit bébé !….

Les nouvelles ne sont pas encore merveilleuses ! Malgré bien des efforts, nos troupes n’arrivent pas à couper le couloir par lequel les troupes allemandes arrivent à la côte ! Il a dû se passer des choses affreuses qui seront peut-être révélées un jour, peut-être des trahisons, des lâchetés, des désertions, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que quinze officiers généraux ont dû quitter leurs fonctions, parmi lesquels des commandants d’armées et de corps d’armées !…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 28 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Petit Bernard, nous vivons des jours terribles et nous avons grand besoin de penser à la divine Providence qui, seule, peut nous sauver ! Voilà que maintenant le roi Léopold de Belgique ordonne à ses troupes de déposer les armes ! Le roi Léopold, qui nous était si sympathique, le fils du roi Albert ! Que va devenir notre armée des Flandres, coupée du reste de nos troupes et acculée à la mer ! Avant-hier, les Allemands ont pris Boulogne, c’est l’Angleterre à leur merci ! La situation est plus tragique qu’elle ne l’a jamais été même en 14 ! que Dieu nous aide…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 29 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Note éditoriale. Deuxième entrée portant cette date ; ancre 1940-05-29-b pour la distinguer de 1940-05-29.

La Belgique ne veut pas être solidaire de la trahison de son roi ! Le gouvernement belge, réuni à Paris, a annoncé son intention de continuer la lutte aux côtés de la France, et va réunir, à cet effet, une nouvelle armée, seulement la situation de nos troupes en Flandre est bien angoissante ! Nous vivons des heures affreuses et, à chaque émission de Radio-Journal, nous nous demandons ce que nous allons encore apprendre de plus terrible. Je suis allée hier soir au cimetière, après avoir passé mon après-midi au patronage pour les réfugiés ; toutes les tombes sont fleuries d’œillets ….

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 30 mai 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les troupes franco-britanniques continuent de résister dans les Flandres, malgré la trahison du roi des Belges ; la radio de ce matin nous a rapporté des détails sur cette trahison, qui n’est ni un coup de tête, un coup de folie, comme on aurait pu être amené à le croire, mais un acte réfléchi et longuement prémédité, ce qui rend la chose plus lamentable et plus affreuse encore. Quantité de familles n’ont pas de nouvelles des leurs. Il ne faut pas désespérer mais prier, et lorsque j’entends, comme hier, des propos pessimistes et critiques, cela me fait bondir !…

1er juin

Une journée splendide aujourd’hui… il ferait si bon vivre si le monde était en paix et si j’apercevais sous le tilleul le chariot à fleurettes roses avec un petit bébé endormi… mais jamais la guerre ne s’est déchaînée avec plus de violence et le petit bébé chéri dort sous les œillets blancs que j’ai déposés ce matin sur sa tombe.

Je viens de prendre le dernier communiqué. Les troupes franco-britanniques continuent à évacuer la Belgique ; beaucoup sont déjà rendus en Angleterre ; le camp retranché de Dunkerque tient toujours, nos troupes progressent un pomme sur la Somme ; il semble qu’il y ait tout de même un redressement, seulement, l’Italie est une fois de plus menaçante, et l’avenir si angoissant !

Hier, à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, une cérémonie splendide dont nous avons eu les échos par TSF, consécration de la France au Sacré-Cœur par le cardinal Suhard, consécration à Notre-Dame de Lourdes, prononcée par le général de Castelnau, puis, la Marseillaise, exécutée par l’orgue, a été reprise en chœur par la foule ! Que Dieu nous soutienne et nous vienne en aide !

Dimanche 2 juin

Hier le quinzième anniversaire de nos fiançailles ! Comme nous étions heureux ce jour-là et combien nous serions heureux encore aujourd’hui, si cette affreuse guerre ne s’était déchaînée sur le monde et si notre dernier petit trésor était avec nous !… Ma détresse et ma douleur sont de plus en plus grandes… je me sens comme désaxée et ne peux plus retrouver le rythme normal de ma vie ! Depuis treize ans, quatorze ans mon existence était toujours la même, un bébé en route, un bébé petit, puis, quand il commençait à être grand, une autre bébé en route…Je savais bien qu’il faudrait que cela se termine un jour, mais pas de cette façon là…

Les troupes des Flandres continuent à embarquer, certaines sont de retour en France et les lettres des soldats arrivent ! il y a des prisonniers, des morts aussi, hélas !…

Lundi 3

Petit Bernard chéri, les allemands ont bombardé Paris au début de l’après-midi ! On ne donne pas de détails encore, mais quelle chose affreuse ce doit être ! Assassiner lâchement des femmes, des enfants, même de tout petits comme toi peut-être. Dieu ne peut pas ne pas punir de tels crimes….

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 6 juin 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les allemands ont déclanché hier matin une nouvelle offensive entre la mer et la route de Laon à Soissons ! De toute évidence ils cherchent à gagner Paris ! Hitler n’a-t-il pas annoncé qu’il y serait le 15 juin ! Jusqu’ici - communiqué d’hier soir - nos troupes tiennent, mais tiendront-elles longtemps devant une ruée aussi formidable ! Le bombardement de Paris a fait beaucoup plus de victimes qu’il n’avait été annoncé tout d’abord, plus de deux cents morts et de six cents blessés ! L’Italie n’a encore rien déclaré, mais son action semble imminente….

Samedi.

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 8 juin 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La bataille continue de la Somme à l’Aisne, nous vivons dans l’angoisse, dans l’attente anxieuse des communiqués ! Hier soir, on annonçait que les Allemands avaient légèrement avancé aux deux extrémités, mais l’offensive est d’une violence extrême ! Pourrons-nous tenir ?… Que Dieu nous vienne en aide ! Quelques prisonniers ont envoyé de leur nouvelles, d’autres ont écrit, débarquant d’Angleterre ; que de familles dans la peine !…

Dimanche matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 9 juin 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Heures d’angoisse ! Je ne sais comment nous vivons… Tout notre passé dont j’ai une intense nostalgie, tout notre passé me semble maintenant irréel ; il n’y a plus qu’une chose qui compte, la terrible réalité ! La situation militaire s’aggrave ! Les Allemands sont maintenant en Normandie, ils menacent Rouen, d’un autre côté ils ont passé l’Aisne ! Pourrons-nous les arrêter ? Ils sont si forts ! Hier soir, un seul point du front, ils ont jeté plus de vingt divisions nouvelles, nous avons détruit un nombre considérable de chars, mais il en arrive toujours de nouveaux ! La situation n’est pas désespérée, car Dieu peut nous aider…. Notre aviation a été bombarder des usines situées dans les faubourgs de Berlin et cela sans perdre un seul appareil…..

Lundi 10

Petit bien aimé, la radio annonçait hier soir que certains détachements avaient atteint la Seine aux environs de Rouen ; ce matin la situation ne semble pas s’être aggravée, mais, quelle angoisse, quelles heures nous vivons….

Jeudi 13

Petit chéri, nous sommes dans une angoisse folle, les Allemands sont aux portes de Paris, et, selon certains communiqués, on se demande si le Haut-commandement ne songerait pas à abandonner la capitale Les réfugiés affluent de toutes parts, ton pauvre Papa est débordé, je ne sais pas comment nous vivons. Prie petit Bernard, demande le miracle que nous attendons.

Dimanche 16 juin

Il y a deux mois nous étions dans la plus grande douleur, notre petit enfant bien aimé s’était endormi du dernier sommeil, et cette épreuve n’était que peu de chose auprès de celle qui nous atteint aujourd’hui, qui atteint la France entière, et peut-être l’humanité ! Les Allemands sont à Paris ! Comment concevoir une chose aussi monstrueuse ! Les Allemands descendant les Champs-Elysées !… Au tombeau du Soldat inconnu !… Le coeur de tous les français saigne cruellement. J’avais cru, il y a deux mois, toucher le fond de la douleur et je m’aperçois qu’il y a pire encore ! Que va devenir notre pauvre pays ? Les Allemands avancent toujours, ils sont en Normandie, ils sont en Champagne, ils prennent à revers la ligne Maginot ! L’Amérique, après de belles paroles et des assurances qui paraissaient sincères, ne nous apporte pas le concours complet sur lequel nous comptions ! Il semble que tout espoir humain doive être abandonné, on croirait même, à travers les rares commentaires de la radio, que le gouvernement soit sur le point de demander un armistice ; nous sommes désormais entre les mains de Dieu, Lui seul peut nous sauver, Lui seul peut nous secourir !

La journée d’hier a été terrible pour ton Papa, petit chéri, et celle d’aujourd’hui va peut-être être pire ! C’est à l’étude un défilé perpétuel, je crois qu’il a été logé hier plus de cinquante personnes, et combien d’autres, il faut renvoyer, et encore essuyer des reproches et même des menaces, et voir certaines personnes qui ne comprennent pas totalement leur devoir. J’ai fait tout ce que j’ai pu, je m’en remets à la divine providence.

Lundi 17

Les événements se précipitent à un rythme affolant et affreusement tragique, mon petit chéri. Ce matin, nous apprenions que Paul Reynaud avait démissionné et avait passé à Pétain la présidence du Conseil, et, à midi et demie, voici que Pétain, d’une pauvre voix brisée, nous apprend qu’il a dû demander l’armistice ! Quelle chose affreuse et humiliante, quelle dure leçon aussi, peut-être salutaire pour la France ! Que la volonté de Dieu soit faite, mais tous les cœurs français sont brisés.

La maison est pleine, depuis hier soir. Mère est arrivée avec Marie-Thérèse Bled et quatre de ses amis. Maman a chez elle Madeleine de Baynast et ses garçons, Tante Marguerite et Perrine….

19 juin

Nous attendons la réponse des Allemands à la demande d’armistice. Nous vivons des heures atroces. Nos troupes se replient, les Allemands vont peut-être arriver bientôt. Petit Bernard aimé, je remercie Dieu que tu sois parti avant d’avoir l’âge de souffrir ; veille sur nous et protège-nous tous.

20 juin

Ce matin, nous avons été réveillés par le bombardement du terrain d’aviation de La Roche. On prétend que les Allemands sont à Nantes, en tous cas, ils occupent Lyon et continuent leur avance. Nous attendons toujours les propositions allemandes.

Dimanche 23

Nous avons vécu quelques jours tels que nous ne pensions jamais en vivre ici ! En apparence rien n’est changé. Jacques vient de partir aux Vêpres avec les enfants ; c’est un calme dimanche comme tous les autres dimanches, seulement les allemands sont là, ils sont passés hier soir en petits groupes de reconnaissance, tandis que leurs colonnes défilent sur les grands routes ! Nous ne pouvons encore réaliser ceci : que nous sommes en pays occupé ! Je voudrais me ressaisir et reprendre un peu les deniers événements, mais il s’est passé tant de choses, et des choses tellement effarantes que je sais plus très bien où j’en suis, et puis aussi je suis pas mal prise avec tout mon petit monde ! Nous sommes quatorze à table tous les jours, sans compter Pierre, il y a des menues à établir et bien des choses à prévoir, si bien que je ne peux m’occuper suffisamment des enfants et les tenir en main, et que j’ai beaucoup de peine et de souci avec eux.

Vendredi, journée assez calme ! Vers cinq heures, je sors avec les enfants ; grosse effervescence partout, une compagnie de soldats français venait d’arriver, ils avaient ordre de se retrancher dans le pays et d’arrêter l’avance allemande, ou plutôt d’essayer de les arrêter, car avec si peu d’hommes, tout défense était illusoire, c’était au contraire risquer le massacre des civils et la destruction des maisons. Après un dîner quelque peu angoissé, agrémenté d’un orage, Jacques est parti à La Roche parler au commandant de place et au préfet, les ordres étaient formels, émanant du GQG, la catastrophe était donc à craindre. Après une nuit pas très tranquille, Jacques, voyant qu’on installait des barricades pour se battre dans les rues, nous a expédiés à l’Hermière, Mère, les enfants et moi ; le départ a été affreusement douloureux, je t’ai prié, petit Bernard, de rester ici, de veiller sur ton Papa…. La journée a été bien longue, Jacques est venu de temps à autre nous donner des nouvelles, enfin, à quatre heures, il est venu nous dire que, les barricades ayant été enlevées, nous pouvions rentrer sans danger, aussi c’est avec plaisir que nous avons pu, vers six heures, regagner la maison. Nous éprouvions tous ce soir-là un immense soulagement, la sensation d’avoir échappé à un réel danger ; et pourtant… Que nous réserve l’avenir ?… Ce soir-là j’ai vu passer la première patrouille allemande. Rien de nouveau ce matin.

Jeudi 27 juin

Bien des choses depuis dimanche, mais pas le temps d’écrire, ne serait-ce que quelques lignes ; la maison est toujours pleine, bien qu’Armand, Suzanne et Michel soient partis avant-hier pour Thouars, aussi, avec les enfants, les soins de la maison, les dérangements multiples, les confitures, le travail ne manque pas ! Dimanche soir, nous avons cependant célébré la fête de Jean, une bien triste fête au milieu des épreuves que nous traversons. Lundi je ne suis pas sortie ; mardi seulement une visite au cimetière. Hier, suis allée à La Roche, partout des troupes allemandes, le drapeau à croix gammée sur les édifices, c’est affreusement pénible. L’armistice est entré en vigueur avant-hier, nous sommes dans la zone occupée, et pour combien de temps ?… Le ravitaillement recommence à arriver, les courriers vont reprendre, ce sera une vie un peu plus normale, mais sous la botte. Il y a un dissentiment entre le gouvernement français et l’Angleterre, certaines émissions sont bien pénibles à entende. Le Japon s’agite et veut prendre des gages en Indo-Chine !…Comment tout ceci finira-t-il ?… La seule chose réconfortante c’est que nous sommes entre les mains de Dieu…..

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 28 juin 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

On annonçait hier soir un ultimatum de la Russie à la Roumanie, pour obtenir la cession de la Bessarabie et des puits de pétrole, mais nous ne sommes guère au courant des nouvelles, les émissions française n’existent plus, les émissions étrangères sont rares, souvent brouillées. On annonce aussi des débarquements anglais dans le Nord, et on prétend que toute notre côte atlantique doit être évacuée pour ne pas gêner la défense côtière. Nous vivons dans l’angoisse, dans l’incertitude, dans l’attente de jours meilleurs, mais quand ?…

Il fait très beau, tout notre groupe de dames tricote dans la cour, je suis allée hier soir au cimetière, prier mon petit chéri de nous protéger tous.

Dimanche 30 juin

De plus en plus la douleur causée par ton départ est cruelle… hier je suis allée seule au cimetière, il y avait quinze jours que cela ne m’était pas arrivé…

Suis allée à La Roche hier matin, voyage un peu pénible, mais où est le temps de la facilité ? Nous en verrons peut-être bien d’autres ! Il est pénible de voir La Roche sous la domination allemande, et d’entendre les soldats chanter dans les rues. Après-midi calme sous le tilleul. On recrute quantité de choses, mais qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? On prétend que Daladier aurait été arrêté à Casablanca.

Vu hier soir une réfugiée qui attend son troisième bébé, je lui ai donné différentes choses, mais ne peux me décider à donner les brassières, les couches, les langes que Bernard a portés ; si tout cela quittait la maison, il me semble que je perdrais une seconde fois mon petit, et pourtant il vaudrait mieux que j’en fasse profiter d’autres bébés. !

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 1 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Si, au moment de ton départ, mon tout petit, quelqu’un m’avait dit que, moins de trois mois après, la France serait vaincue, que nous serions en territoire occupé…. Et que nous ririons quand même, je n’aurais pu croire ni en une chose, ni en une autre. Malgré ma douleur, malgré mon angoisse, et toute l’incertitude de l’avenir, il faut que la vie suive son cours, que le travail continue, reprenne, que je tricote une jupe pour Jacquie qui en a grand besoin, que j’organise chaque jour des menus un peu plus soignés et copieux que nos menus habituels, que je m’occupe des enfants ! Ici, nous avons - jusqu’ici – la chance d’être encore libres, on écoute la radio anglaise et suisse, on essaie de remonter le moral, Marie-thérèse nous raconte des histoire désopilantes… et on finit par rire ! Quoique j’ai toujours au cœur le regret si cruel de mon petit enfant disparu….

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 2 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une matinée pénible, beaucoup de travail et de fatigue et surtout des choses ennuyeuses vis-à-vis des enfants ! Leur éducation est une chose si complexe et si difficile ! Maintenir le principe d’autorité, refréner cette crainte du moindre effort, ce désir de liberté, de jouissance, cette peur du travail ! Comment arriver à tout cela ? Aide-moi mon tout petit.

La RAF bombarde les villes allemandes.

Jeudi 4

Les Allemands sont installés chez nous depuis avant-hier soir, ils s’installent en maîtres et cela est bien dur ! Jacques, une fois de plus, doit s’occuper de tout, et ce travail est infiniment plus dur et douloureux que ne l’était l’accueil des réfugiés. Dans la nuit de mardi à mercredi est passé un convoi d’artillerie lourde, cela a duré plus de deux heures, nous avons réalisé toute l’amertume de la défaite, toute la douleur de nous sentir vaincus.

Hier matin, voyage à La Roche, passé avec Mme Lesaffre un moment agréable et combien réconfortant. Quoi dire autrement ? Beaucoup, beaucoup de travail, et de tous côtés des choses désagréables et pénibles, une lassitude à crier, une angoisse atroce au sujet de l’avenir….

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 5 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jusqu’ici tout se passe dans l’ordre et le calme, mais cela durera-t-il ? Les Allemands sont corrects, les officiers mettent visiblement de la conne volonté et se montrent plutôt conciliants, mais les règlements sont sévères et doivent être observés sous peine de sanctions graves. Pourvu que nous puissions vivre, nous n’en demandons pas davantage, seulement ce sont les mois d’hiver que je redoute avec le manque de chauffage, le ravitaillement difficile ! Les enfants vont peut-être beaucoup souffrir et ils n’y sont guère préparés ! Prie beaucoup pour eux, petit Bernard, afin qu’ils comprennent la nécessité de l’effort, du travail, du sacrifice et même de la souffrance. Ton Papa se dévoue et travaille de son mieux pour le bien de la population civile ; peu lui en seront reconnaissants peut-être ! Quand il rentre, je sens qu’il a souffert et qu’il a besoin d’une détente, aussi je travaille tant que je peux pour que la maison soit accueillante. Que Dieu nous protège tous !

Une des choses les plus pénibles est le manque de nouvelles, les journaux sont censurés par l’autorité allemande, la Radio également, les postes étrangers ne disent pas grand-chose.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 6 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Ce matin, Jacqueline a reçu une lettre de Jean, il est en ce moment au Blanc, ainsi que Pierre Douxami, il a été accueilli à bras ouverts par toute la famille ; il a pu passer par La Haye, nous ne savons pas encore comment ; là-bas, on s’est battu dans les rues, il y a eu pas mal de dégâts, quelques victimes civiles, et l’étude ainsi que la maison sont occupées. Armand a écrit lui aussi, leur maison n’est pas abîmée, mais occupée également ; on leur a cependant laissé leurs chambres. Madeleine de Baynast se demande ce qu’elle soit faire, sa maison va être occupée, mais il paraît que le ravitaillement se fait très mal à Angers, et, avec les enfants, c’est une chose inquiétante. Ici tout est dans l’ordre, mais les rares communiqués reçus par radio sont angoissants ; on peur se demande si d’ici peu de jours, nous ne nous verrons pas dans l’obligation de nous battre avec l’Angleterre ! On a l’impression de s’enfoncer de plus en plus dans l’obscurité et dans l’inconnu !peut-être, dans ces ténèbres, Dieu prépare-t-il notre résurrection.

Maman a reçu une lettre désolée de Marie-France ; elle est sans nouvelles de François ; et ils devaient se marier le 19 juin !…

Dimanche 7 Juillet

Les tristes événements que nous vivons ont toujours un résultat – ou peuvent avoir un résultat – celui de nous faire envisager la vie sous un autre angle ! Que de choses nous paraissaient autrefois essentielles, et semblent maintenant bien insignifiantes ou secondaires ! On se sent libéré de certaines conventions, et les vraies valeurs reprennent leur place. Pour les meilleurs, ce temps d’épreuve, peut être, un temps de sanctification, une école de détachement, et devant un avenir si angoissant, on désire la paix et le repos éternels, auxquels on ne songe guère dans les temps heureux !

Hier soir les six ans d’Yves et un bien modeste gâteau, mais avec les six bougies. Où serons-nous pour les sept ? Les événements sont inquiétants et toutes choses obscures pour nous ; nous sommes presque en guerre avec l’Angleterre, isolés, asservis, dans une situation terrible.

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 8 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Ce matin, de bonne heure, nous avons eu la visite de deux assistantes sociales, chargées de missions près des réfugiés, et venues nous demander quelques renseignements, elles sont restées un peu à parler avec Mlle Lengrand et Marie-Thérèse, et cela nous a vivement intéressés. Le travail social ! Une chose inconnue il y a si peu de temps, et maintenant si nécessaire !

Quoi à signaler aujourd’hui ? Passé la journée d’hier sans sortir ; tous sont venus ici, le salon était plein, et la conversation tellement passionnante, pleine de paradoxes et de considérations imprévues, que nous avons laissé passer l’heure du dîner !

On annonce des restrictions de plus en plus serrées, sur le charbon, les corps gras, je ne sais quoi encore !…

Mardi 9

Mère nous a quittés ce matin ; de plus en plus la table se rétrécit ! Il valait mieux qu’en ces jours d’angoisse nous soyons nombreux ; la vie à plusieurs, les conversations nous aidaient à supporter la souffrance morale, l’inquiétude et le chagrin ! Vu hier Armande Brachet un grand moment, elle avait quantité d’histoires à raconter et nous a distraites, cela fait du bien parfois ! L’occupation allemande se poursuit dans le calme, mais cela ne fait qu’une semaine et des complications peuvent surgir, sans doute aussi « ces messieurs » vont-ils devenir de plus en plus exigeants. Des nouvelles circulent, mais qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? La radio n’annonce absolument rien, et pourtant chaque jour nous apporte des surprises, sans savoir si nous devons les croire ou non….

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 10 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jacqueline était démontée ce matin ! Les dernières nouvelles de Jean datent du 29, et pas du tout de nouvelles de La Haye, elle se demande ce que devient son mari, elle veut sa maison au pillage et elle se tourmente. Par contre Solange a des nouvelles toutes récentes de son mari, mais Madeleine se désole de ne pouvoir rentrer à Angers. Ici, rien de nouveau, la radio n’apporte que des nouvelles inquiétantes, il y a des questions angoissantes pour l’avenir ; j’ai beau me dire que nous sommes entre les mains de Dieu, que dans peu de temps Il peut renverser la situation, il y a des moments où, sans le dire, je me tourmente ! Et pourtant, par moments, plus la situation devient angoissante, plus j’ai confiance, parce qu’il est de triste évidence que les homes, quels qu’ils soient, ne peuvent rien faire de bon et que Dieu seul peut nous tirer de là ! Apparemment la France est bien bas et l’avenir du pays semble bien compromis, mais au soir du Vendredi Saint, l’œuvre de Jésus paraissait bien perdue, vingt siècles après la religion chrétienne est debout… Notre seule espérance en ces jours de deuil.

Jacques, par moments, est découragé, fatigué par une crise d’entérite, obligé, pour les intérêts de la commune, de collaborer avec les autorités allemandes, c’est un travail bien lourd, qui lui pèse beaucoup…..

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 11 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Ce matin, le marché, les occupations multiples qui me prennent beaucoup de temps, il faut ranger le linge, surveiller la cuisine, faire un peu de pâtisserie les fruits étant encore rares, je fais des gâteaux avec de la crème de lait en guise de beurre, tant que nous aurons un peu de farine et de sucre ce sera encore possible, mais de quoi ne manquerons-nous pas cet hiver ? Hier après-midi plutôt calme, je ne suis sortie que le soir pour aller te porter des fleurs en passant quelques minutes chez Maman. Ce matin, une lettre de Jeanne Lego, racontant les émotions de leurs dernières semaines ! Tante Marguerite va essayer de partir ce soir pour Angers, mais par le train puisqu’il est interdit de partir par la route, les réfugiés vont sans doute bientôt regagner leurs domiciles, les Belges, Hollandais Luxembourgeois sont invités à partir, le ravitaillement va sans doute peu à peu reprendre.

Ton Papa est fatigué, surmené… Le travail qu’il doit faire ne l’enchante pas, et il faut qu’il le fasse dans l’intérêt de la commune ; certains ne le comprendront sans doute pas ! Certains qui pourraient l’aider ne le feront pas….

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 13 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Depuis mardi, j’ai commencé à faire faire les devoirs de vacances de tes sœurs et, chaque après-midi, je passe ainsi de grands moments dans la salle à manger à les surveiller et ces moments ne sont pas de tout repos ; Jacquie met encore assez de bonne volonté, mais pas Geneviève. Demande à Dieu que tes frères et sœurs comprennent la nécessité si réelle du travail et de l’effort, qu’ils se rendent compte que la vie ne doit pas être une partie de plaisir, et soient décidés à vivre courageusement.

Pas d’événements sensationnels, mais bien des choses tristes ; on ne sait rien, on attend ; un seul fait m’a vraiment fait plaisir : la rentrée des Chartreux à la Grande Chartreuse ! C’est un événement maintenant accompli…

Temps affreux, pluie diluvienne ! Jacqueline a eu ce matin des nouvelles de Jean, qui est toujours au Blanc, et de sa maison, en grand nettoyage, débarrassée sans doute de ses occupants.

Dimanche

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 14 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les maisons se vident, Madeleine de Baynast est partie hier avec ses enfants ; Tane Marguerite était partie deux jours plus tôt. Solange a reçu ce matin une lettre la rappelant d’urgence à son poste, et Jacqueline parle de rentrer à la Haye, si possible, à la fin de la semaine. Ici la famille Lengrand et Marie-Thérèse partent demain matin. Cela va nous faire un vide !…Nous allons reprendre nos occupations normales… en supposant qu’il ne nous arrive pas d’autres hôtes moins agréables, et, moins désirés ! En attendant d’autres événements, je vais beaucoup travailler, plus que jamais m’occuper de tes frères et sœurs, afin qu’ils comprennent réellement le sérieux de la vie et la nécessité du devoir ! Je vais m’efforcer de rendre la maison plus accueillante et confortable pour ton Papa, et ceci avec des moyens restreints, je vais préparer le trousseau de Jacquie pour la rentrée, tricoter en prévision des jours froids d’hiver, puisque nous aurons sans doute pas de chauffage ; tricoter pour le « colis du soldat » qui se transformera en « colis du prisonnier »….

…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 16 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La matinée s’achève, je viens de faire travailler tes sœurs, Jacqueline met le couvert, nous allons déjeuner… Rien de bien nouveau, si ce n’est que Marie-Thérèse et la famille Lengrand nous ont quittées hier ; nous nous retrouvons seuls chez nous.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 17 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Depuis que j’ai pris les enfants en main pour les faire travailler, j’ai beaucoup à faire et il ne me reste guère de temps, cependant, je pense que mon devoir est là, quoi que soit souvent bien pénible. Ton Papa revient de La Roche par le car, impossible de rouler en auto maintenant, des autorisations n’étant accordées qu’aux voitures nécessaires au ravitaillement, de plus en plus nous sommes pris ! La radio ne donne aucune nouvelle !…

Jeudi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 18 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Plusieurs soldats, qui n’avaient pas donné de leurs nouvelles depuis deux mois, ont écrit ce matin, d’Allemagne, où ils sont prisonniers, cela est dur pour leurs familles, mais enfin ils reviendront !… Ton Papa a passé toute sa journée d’hier au service de la commune, le matin à La Roche, l’après-midi à la mairie, il y a tant de problèmes angoissants à résoudre. Aucune nouvelle intéressante, l’offensive allemande semble imminente contre l’Angleterre…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 20 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

De nouveau des ennuis pour ton Papa, les maisons sont envahies, il y a des mécontents, forcément, mais ce n’est pas de sa faute, nous sommes des vaincus et certains ne veulent pas s’en rendre compte ! Beaucoup de prisonniers ont écrit des lettres ces jours-ci, cela fait tout de même plaisir.

……

Mercredi 24 juillet

Hier à La Roche par un temps affreux, vu un long convoi, déboucher de la route de Bordeaux et se diriger vers Les Sables, ce matin un autre est passé ici, hommes, chevaux, camions, en lignes qui nous ont paru interminables !j’étais derrière les vitres de ma chambre, regardant atterrée cette manifestation de la force victorieuse. Jacqueline est partie ce matin, dans quel état va-t-elle trouver sa maison, il paraît que son réchaud électrique et son butagaz sont disparu ; par contre, Jean espère rentrer à La Haye à la fin du mois ; nous avons hâte d’avoir d’autres nouvelles.

Vu Mme Lesaffre quelques instants hier. Comme moi, la question ravitaillement la préoccupe…

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 25 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Hier, l’invasion chez nous, pendant que nous étions à table, des troupes allemandes sont arrivées pour cantonner, elles ont envahi tout ce qui se trouvait sur leur passage ; nous avons eu pour notre compte la cuisine roulante, la fed post, la croix rouge et un autre camion, plus six hommes à coucher dans une chambre et d’autres dans les greniers. Les Boyer avaient des officiers ; dans le parc, il y avait de l’artillerie et des caissons ! Toute l’après-midi la cour a été enfumée et apuantie, les enfants n’ont pu sortir, moi-même n’ais guère quitté la maison pour surveiller un peu. Ils sont partis ce matin sans avoir fait de dégâts, seul, le plafond du porche a été noirci par la « roulante ». Puissions-nous ne pas en avoir d’autres de sitôt.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 26 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Aujourd’hui le soleil, c’est la première fois depuis bien des jours ! Nous vivions dans la boue, la pluie, l’humidité persistante ! Ce qui est pire, c’est que la récolte de blé est presque perdue, noircie, abîmée, le grain germe déjà ; c’est un véritable désastre qui portera sur deux ans, car il n’y aura pas de blé de semence. Le problème du « pain quotidien » va se poser, et d’une façon angoissante. Que Dieu daigne nous en donner.

Marcel Yvernogeau a écrit ce matin. Il y a beaucoup, beaucoup de prisonniers ! Armande Brachet, sur la demande des Anciens Combattants, prend la tête d’une œuvre destinée à envoyer quelques colis ! Le travail ne maque pas ! Aujourd’hui fête de Sainte Anne, patronne des Mères chrétiennes, qu’elle m’aide dans ma tâche…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 27 juillet 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les troupes cantonnées ici sont parties hier, mais il peut en arriver d’autres ; chaque jour des convois circulent. Que signifie tout cela ? Nous n’en savons rien ! De plus en plus de lettres de prisonniers !

Yves est un peu fatigué depuis hier, embarras gastrique sans doute, mais il ne paraît pas très malade…

Dimanche 28

Je lisais ces jours-ci à Yves, quelques pages sur l’enfance de Jeanne d’Arc, écrites, jadis par René Bazin « La France était amoindrie, les français divisés, le Roi d’Angleterre maître de Paris et des provinces au Nord de la Seine, le Roi de France réduit à si peu de puissance… Si on remplace l’Angleterre par l’Allemagne, le « Roi de Bourges » par le Gouvernement de Vichy, l situation est à peu près analogue, aussi lamentable, aussi douloureuse !…

Ce matin des nouvelles de Jacqueline ! Sa maison a été pillée ! Réchauds, phonos, disques, machine à coudre, vins, vaisselle, draps, serviettes, tout est parti ! Il ne reste que les meubles et les occupants, se trouvant bien là, ne veulent pas laisser la place ! La pauvre doit être bien ennuyée ! Heureusement que Jean va être démobilisé d’ici très peu de jours ! Nos troupes d’occupation sont parties, et cela fait tout de même plaisir, mais il peut en venir d’autres et la situation s’aggrave, comme c’est le cas à Palluau où les troupes sont d’une exigence extrême. Toujours de nouvelles lettres de prisonniers, la situation de certains est lamentable ; ceux de Châteaubriant, à la suite du meurtre d’une sentinelle, ont été emmenés pour une destination inconnue. Tout cela est terrible…

Yves est aussi bien que possible, cependant il m’inquiète, je crois qu’il maigrit et de plus en plus il est nerveux, tous ces événements le troublent… et dire que cet hiver ce sera peut-être la famine, et que nous aurons la douleur de ne pouvoir donner à ces pauvres petits ce qu’il leur serait vraiment nécessaire !…

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 1 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Des journées bien remplies… il m’est difficile d’arriver à tout ce que j’ai à faire, tes frères et sœurs m’absorbent beaucoup, il faut surveiller les devoirs de vacances des aînés, sans cela, ils s’amusent ou se battent, mais dans les deux cas ils ne font rien, il me faut aussi m’occuper beaucoup de la maison, les rangements, la cuisine, les conserves de haricots verts, me prennent beaucoup de temps….

Des ennuis, à propos des colis des prisonniers, certaines personnes ne comprennent ni leur devoir, ni leur religion.

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 2 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Passé l’après-midi d’hier pour les colis des prisonniers…. Les réquisitions pleuvent et ce n’est qu’un début, qu’allons-nous endurer ?… ;

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 3 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Assisté ce matin à l’enterrement de deux petits jumeaux, nés avant terme, cela m’a rappelé mon petit Bernard et son départ…j’ai affreusement souffert à ce moment-là, mais l’angoisse actuelle est pire encore, réquisitions, et réquisitions vexatoires pleuvent sur nous : mobilier, bicyclettes, postes de radio, machines à écrire, pommes de terre, en attendant le blé, le bétail et les haricots ! Comment allons-nous vivre cet hiver ? La ration de sucre descend de 450 à 500 gr., on rationne les pâtes, le riz ! J’ai peur que nous ayons cruellement à souffrir !

…

Mardi 6

Journées affreusement pénibles, ton pauvre Papa est si fatigué, si inquiet, si ennuyé que je suis affreusement angoissée… Hier, au repas, il était accablé, il ne parlait presque pas et ne grondait même pas tes frères et sœurs lesquels étaient désagréables, comme d’habitude. Il assume une responsabilité écrasante, et, ce qui me met hors de moi, c’est que certains semblent se figurer qu’il est responsable des exigences de « ces messieurs », qu’il devrait protester, discuter, alors que toute protestation, toute discussion est inutile, et qu’il faut passer par où ils veulent. Tout cela est bien lourd et toujours rien de réconfortant, aucun signe d’espoir, aucun événement heureux, les ténèbres absolues ! …..

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 7 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

De nouveaux ennuis – il en arrive chaque jour – hier a été apporté un ordre de réquisition : chaises, draps (cinq cents pour le canton), torchons, tables de toilette, paillasses ! J’ai dû courir tout l’après-midi d’hier pour trouver de la toile à paillasses et des ouvrières, et ce qui n’était rien à demander pour les réfugiés est bien dur à demander cette fois-ci. Mon petit Bernard, ton Papa déjeune en ce moment, il faut qu’il s’en aille à Cholet chercher des bassines….

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 8 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

…. Hier j’ai passé mon après-midi au certificat d’études, pendant que ton pauvre Papa courait après des bassines ! Dès 6 heures du matin il est allé à La Copechagnière, puis à Palluau, puis doit se rendre à La Roche. Et ce qui me révolte le plus, c’est l’attitude de certaines personnes qui prétendent qu’il faudrait aller en haut lieu ! ou qui veulent donner une paire de draps que si telle famille en a donné une ! On peu vivre avec une paire de draps en moins, mais l’hiver prochain comment vivrons-nous si nous n’avons ni charbon ni pain…..

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 9 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Meilleures nouvelles hier matin, il paraît que les troupes d’occupation quittent Palluau, il ne faut pas chanter victoire trop tôt (ou plutôt délivrance), parce qu’il peut en venir d’autres, mais celles qui viendront ne peuvent pas être pire et cela fait toujours un peu de répit ! En attendant les réquisitions sont arrêtées et c’est déjà quelque chose ! Les journaux représentent comme imminente l’attaque allemande sur l’Angleterre…..

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 10 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Beaucoup de peine avec tes frères et sœurs, mon tout petit, ils n’écoutent guère ce que je leur dis et n’en tiennent aucun compte, n’obéissent pas et repoussent toute contrainte ; je me donne beaucoup de mal pour eux, je voudrais les préparer à la vie probablement dure qui sera la leur ! Tout glisse sur eux ; ils cherchent seulement à se taquiner, à jouer, à suivre leur fantaisie ! Sans se préoccuper de la peine et de la fatigue qu’ils me causent, car certains jours comme ce matin, je suis bien lasse et plutôt patraque… j’aspire à un repos dont j’aurais grand besoin…

Dimanche 11 août

Une journée très dure hier, j’étais réellement fatiguée moralement et physiquement et j’ai eu beaucoup de mal avec Geneviève surtout, je n’ai eu qu’un court moment de repos chez Grand-mère….

Un peu de calme – non pour Jacques, puis que le maire s’absente souvent – mais du côté des troupes d’occupation, bien qu’on nous en annonce d’autres ! Les journaux racontent des choses effarantes au sujet de la défaite, et les démobilisés également ! Jamais nous n’aurions pu soupçonner des choses pareilles, c’est un effondrement surtout moral ! ces jours-ci va s’ouvrir à Riom le procès des responsables de la guerre, qui sera aussi celui du régime de ces vingt dernières années. Qu’allons-nous apprendre ? Que Dieu se serve de toutes ces dures leçons pour opérer le relèvement moral de la France…..

Mardi 13 août

… Jacquie a eu onze ans aujourd’hui, ta petite marraine qui était si fière de son filleul, nous avons mangé le gâteau aux onze bougies… Tante Marguerite est arrivée tantôt ainsi que Perrine finir les vacances ici. Travaillé hier, je sors maintenant préparer des paquets pour les prisonniers.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 14 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Chaque soir nous continuons notre neuvaine à la colonne…. Que Marie entende nos supplications et nous accorde ce que nous demandons avec tant d’ardeur : la délivrance de notre pays ! L’attaque allemande contre l’Angleterre paraît déclanchée, que Dieu nous soit en aide….

….

Samedi 17

Je ne peux plus me mettre au diapason des conversations banales qui ont été les nôtres en certaines réunions, ton départ a changé en moi trop de choses….On ressasse une fois de plus les causes de notre défaite en appuyant des raisons péremptoires qui ne sont peut-être pas les bonnes ; on gémit sur les difficultés de la vie alors que lesdites difficultés ne portent actuellement que sur les transports et autres choses analogues, que nous sommes encore relativement privilégiés et qu’il peut survenir des choses plus pénibles encore ; je suis sortie de là écœurée….

Dimanche 18 août

Beaucoup de peine et de fatigue encore hier, petit Bernard, tes frères et sœurs ne se doutent pas, du moins je le suppose, de la peine qu’ils me causent, et ils ne voient pas combien je souffre de les voir si mous, si rebelles à tout effort, si peu désireux de faire quelque chose de bien, de travailler, pour Dieu et pour la France. Je veux espérer que mes prières à cette intention ne seront pas inutiles et aussi les tiennes, car du haut du ciel tu ne peux pas nous abandonner, ni oublier ta petite marraine, ni tes frères et sœurs qui t’aimaient tant ! Tu n’as pas vu leurs petites figures extasiées autour de ton berceau ! Combien ils étaient heureux de ta venue ! Combien de fois Yves, revenant de classe, grimpait à notre chambre pour voir « le petit frère » et au moment de se coucher, il revenait encore t’embrasser, t’empêchant de prendre ton biberon !… et je le renvoyais ! …. Si j’avais su….

Ton Papa est un peu moins pris tous ces jours-ci, mais moi je passe des journées affreuses….. je souffre de névralgies dentaires….

Reçu ce matin une lettre de Marie-Thérèse, une lettre désolante et désolée ; il s’est passé et il se passe des choses effroyables…. Cet après-midi nous allons au pèlerinage de Sainte Radegonde….

….

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 21 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Un joli pèlerinage à Sainte Radegonde, dimanche, une belle affluence, un sermon intéressant…. Ce qui a le plus enchanté les enfants c’est la promenade en voiture à cheval, ce qui ne leur était jamais arrivé. Il faisait d’ailleurs très beau, et j’avais plaisir à revoir ces horizons si souvent contemplés autrefois….

Lundi suis allée à La Roche. La rentrée de Jacquie est le 16 septembre, aussi je dois dès maintenant préparer son trousseau, quant à Jean, je ne sais pas quand il rentrera, le collège étant occupé. J’ai fait quelques courses, les magasins sont vides ! C’est à se demander ce que nous mangerons, et de quoi nous nous vêtirons l’hiver prochain ! ….

Jean est parti en bicyclette avec les deux grands et Auguste Baron pour les battages des Buzenières, malheureusement le temps est menaçant, espérons qu’ils n’auront pas trop mauvais….

22 août

L’automne qui sera là dans un mois touche déjà de roux le sommet du tilleul et des marronniers ! L’automne qui approche, puis l’hiver…. Et que nous réserve cet hiver qui vient ? le printemps a été affreux, avec les fleurs des cerisiers avec les premiers lilas, notre petit Bernard est parti, mais l’été a été pire que tout ce que nous pouvions imaginer, et ce n’est peut-être que peu de chose en comparaison de ce qui nous attend ! Il paraît que les Anglais bombardent beaucoup en Allemagne, et que les civils allemands vont refluer chez nous ! … il ne peut être question pour l’instant du départ des réfugiés ! s’ils doivent passer l’hiver ici dans des installations tout à fait précaires, ce sera lamentable !…

Samedi 24

La vie devient de plus en plus difficile, et dans quelques mois ce sera encore bien pire, il faudrait pouvoir faire des provisions de tout, et, comme ce sera impossible, nous viendrons à manquer de beaucoup de choses, on ne peut plus trouver de fil à machine, ni du coton à repriser, il faut aller d’épicerie en épicerie pour en trouver un peu… et encore !… Ici, bien de mauvais moments à passer avec les enfants, ils me rendent la vie infernale par leurs taquineries perpétuelles entre eux, leur refus d’obéissance, leur méchanceté, pourrais-je presque dire leur mollesse !…

Dimanche 25 août

Hier une journée affreusement pénible, les enfants ont été particulièrement exaspérants, je manque peut-être de patience, mais ils sont odieux et ne se préoccupent nullement de ma fatigue et de la peine que je me donne pour eux….Pendant ces vacances je me suis donné beaucoup de mal pour eux, afin de leur donner le goût du travail, de l’effort, le désir d’une vie utile et remplie, je ne suis arrivée à rien…..Suis allée un moment chez Armande Brachet, cela m’a fait du bien de parler un peu avec elle ; beaucoup travaillé autrement.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 28 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Beaucoup de travail ces jours-ci… Lundi, la lessive, il y a bien à faire ce jour-là, et la cuisine le matin ; hier nous avons déjeuné chez grand-mère, ton Papa et Jean étant à Nantes, je suis allée chez Marguerite qui est souffrante. Il faut organiser ces jours-ci le trousseau de Jacquie, j’ai à coudre, à tricoter ; aujourd’hui Marie n’est pas là, j’ai eu la cuisine à faire ce matin et je dois m’occuper de tes sœurs…..

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 30 aout 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

… De nouvelles choses pénibles apprises hier ; impossible d’écrire aux prisonniers ou de leur envoyer des colis. D’un autre côté le Tchad, le Congo, le Cameroun se rangent du côté de l’Angleterre. Que faut-il croire ? en qui avoir confiance ?…

31 août

Jamais je n’ai vu approcher l’automne avec autant d’angoisse ! que nous réserve cet hiver ? aucun espoir, aucune solution, aucune issue, la situation se complique et s’aggrave de tous côtés…. Ce sera peut-être quand tout nous semblera désespéré que Dieu nous sortira du chaos ; nous sommes entre ses mains.

Dimanche 1er septembre

… Voyage à Nantes demain avec Jacquie, cela me pèse beaucoup, car ce sera fait dans des conditions très inconfortables, et j’aurai beaucoup à faire, d’autant plus que la rentrée est avancée, Jacquie rentre le 9 et j’ai bien des choses à prévoir et à préparer. Cette rentrée m’ennuie beaucoup, envoyer ma grande fille toute seule dans une maison inconnue ! malgré ses onze ans, elle est encore bien petite !… La rentré de Jean est le 23 ; il n’y aura pas encore de pensionnaires cette année, ce qui m’inquiète, c’est que je ne sais pas si ses tantes auront une chambre pour lui, que les choses se compliquent cette année, et encore ce n’est pas là le pire ! J’ai fait inscrire Yves à La Jamonière, il rentre demain ainsi que Geneviève, qui reprend sans douleur le chemin de l’école, pour Yves cela m’ennuie davantage ! le lancer au milieu de tous ces grands garçons, lui si fragile et si sensible ; le temps passe vite ! il me semble que c’est hier que je menais Jean là-bas pour la première fois ! En revenant j’ai rencontré Mme Caillaud avec ses trois filles, toutes sont superbes, Marie-France est un très beau poupon ! le petit Bernard aurait juste un mois de moins….

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 3 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Voyage à Nantes, par une assez forte chaleur, ce qui représente une journée quelque peu pénible, mais ce qui est encore plus pénible c’est de voir la ville envahie, les magasins pillés et d’entendre sonner sur le trottoir les bottes dominatrices. J’ai fait beaucoup beaucoup d’achats, dépensé beaucoup d’argent ! ce n’est pas une petite chose que d’habiller cinq enfants, surtout lorsqu’il faut se contenter des restes, et qu’aurons-nous désormais !… Le problème de la rentrée de Jean est résolu, il prendra tous ses repas à Richelieu et logera tout à côté, je crois qu’il sera très bien, et c’est un grand soulagement.

Beaucoup à travailler pour la rentrée de Jacquie….

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 5 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Il fait une chaleur écrasante, on fatigue à ne rien faire ! combien doivent souffrir les pauvres prisonniers !

Maman est un peu souffrante, moi très occupée par la rentrée imminente de Jacquie.

Samedi 7

Il fait toujours très chaud, de plus Maman est souffrante… un peu de dysenterie, elle mieux d’ailleurs, mais cela me fait faire de fréquentes allées et venues entre les deux maisons. Ce matin il a fallu faire des courses pour le ravitaillement et la mercerie, et cela a été quelque peu pénible. Les enfants sont très difficiles, peu obéissants, j’ai beaucoup de peine avec eux et peu de courage ; bien à faire aussi d’ici lundi pour Jacquie….

Dimanche 8 septembre

Jacquie rentre à Jeanne d’Arc demain, cette rentrée me préoccupe ! comment va-t-elle s’adapter à cette vie de pension ? peut-être beaucoup mieux que je ne l’imagine, mais c’est une drôle de petite nature, si concentrée, si peu expansive ! elle a toujours été choyée ici, elle va maintenant rentrer dans une vie plus dure et aussi dans l’inconnu, d’autant plus que je connais pas cette maison comme je connais Chavagnes ! elle n’est guère travailleuse, et il est tant besoin actuellement d’avoir un bon bagage intellectuel ! je l’ai recommandée aujourd’hui tout spécialement à la Sainte Vierge afin qu’elle lui serve de Maman….

Le communiqué allemand annonce que des aviateurs du Reich ont bombardé Londres ! serait-ce bientôt le combat dans la « ville des villes » ?…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 10 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La maison paraît vide aujourd’hui, Jacquie est rentrée hier à Jeanne d’Arc, et Jean est à Nantes avec son Papa, Yves et Geneviève sont en classe ; il n’y a plus que Pierre qui jacasse en trottant dans la cour….

Beaucoup d’occupations ces jours-ci ! j’ai peine à tout faire ! beaucoup d’angoisses et de préoccupations aussi… Jacquie est rentrée bien bravement ! que fait-t-elle maintenant ma grande fille ! elle me manque pluq que je ne saurais dire ! …..

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 11 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Rien de nouveau, rien ! Nous désirerions si ardemment quelque chose à quoi nous raccrocher, un signe, un peu d’espoir, et toujours rien ! La radio anglaise est brouillée, les émissions suisses du soir n’ont plus lieu ; nous n’avons que ce que nous donne la radio française et elle est surveillée !…

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 12 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jour de marché, pas beaucoup de choix, ai acheté des tissus bien chers, l’argent file vite en ce moment ne rentre guère….

Bombardements acharnés sur Londres et sur Berlin. Il fait froid, l’automne s’annonce.

Dimanche 15 septembre 1940

Aujourd’hui cinq mois que tu nous a quittés, mon tout petit….

Bien des occupations ces jours-ci ! et d’abord le chandail de Jacquie, lequel n’est pas terminé, ensuite des confitures, conserves de fruits ! cela prend beaucoup de temps mais sera une grande ressource pour cet hiver ! Suis allée aux Sables, partie de bonne heure avec la marchande de poisson, un gros manteau et un fichu sur la tête, il faisait un temps lamentable et pluvieux, un vrai temps d’automne. La ville semble déjà hivernale, avec la plage déserte et le Remblai vide, j’ai vu les Boisseau, Geneviève, déjeuné chez Mme Clérault – chez nous et suis revenue avant la nuit ! Quand pourrons-nous séjourner dans notre maison ?

Jacques a vu hier notre grande fille qui semble déjà habituée à sa nouvelle vie.

Mardi 17

Marie Barreteau a eu samedi soir un gros poupon, quatrième enfant et troisième garçon, il a été baptisé dimanche et on me l’a, tout en l’admirant, je revoyais mon beau petit poupon à moi, mon beau petit Bernard, si rose, si frais le jour de sa naissance….

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 19 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je suis effrayée de la façon dont l’argent sort… il ne rentre pas ! Aucune affaire à l’étude, et il faut cependant acheter pour habiller les enfants, les tissus sont très chers, il n’y a guère de choix, et plus les jours passent, plus les marchandises se raréfient ; je me demande comment nous ferons si cet état de choses dure un peu. On annonce - ce n’est pas officiel – le rationnement du beurre, et toutes sortes de choses aussi réjouissantes. Comment vivrons-nous cet hiver ?…

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 20 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Il pleut à torrents ; d’ai dû ce matin chercher des galoches pour envoyer en classe Yves et Geneviève, maintenant l’eau ruisselle sur les vitres ! L’hiver s’annonce de bonne heure, et quel hiver allons-nous passer ! Pas de chauffage, et des restrictions inquiétantes, surtout avec des enfants en pleine croissance ayant besoin d’une nourriture substantielle ! Cartes de beurre, de lait, de pain, de viande, toutes choses essentielles ! Nous serons très très réduits et me demande comment nous allons faire ! Si seulement nous étions délivrés bientôt !

Une lettre de Mme Adam, ce matin, eux aussi ont fui devant le bombardement, il y a beaucoup de dégâts à Orléans. Que de souffrance partout. Michel et Nano vont avoir le mois prochain un petit frère ou une petite sœur. Que Dieu le leur garde ! Cependant je me dis que mon petit chéri ne manque de rien !

Dimanche 22 septembre

…Je suis allée à La Roche vendredi par une pluie battante, je suis revenue trempée mais contente d’avoir pu faire mon voyage, et surtout contente d’avoir pu voir ma grande Jacquie, qui paraît toute habituée et se plaît au pensionnat, elle viendra ici jeudi prochain, et ce sera une joie de l’avoir pour quelques heures. Je suis allée ensuite chez Marguerite, qui ne cessait de se plaindre parce qu’elle avait fait, la veille, un voyage à Nantes dans des conditions moins confortables qu’autrefois et que sa mauvaise santé lui cause bien des ennuis ! Excédé d’entendre toujours les mêmes rengaines, alors que, d’ici quelques mois, nous aurons sans doute bien d’autres sujets d’angoisse et de souffrance, j’ai fini par répondre un peu vertement –et j’ai eu tort – que dans la vie chacun avait sa part de peine, les uns la souffrance physique, d’autres la souffrance morale, d’autres encore des inquiétudes et des peines que nous ne connaissons pas, que chacun en ce monde avait sa part de misères et qu’il valait mieux n’en pas parler ! Armande a essayé d’arranger les choses, et la conversation est repartie sur un autre sujet….

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 23 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Ma prière favorite, actuellement, est le De Profundis ; je me demande pourquoi on la réserve habituellement aux morts, elle peut aussi bien être appliquée aux vivants, et elle s’adapte tellement à notre situation actuelle….

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 25 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Suis allée à La Roche hier, les voyages sont plutôt pénibles actuellement, où est le temps heureux où je faisais tranquillement mes courses en auto ? Ce temps-là reviendra-t-il un jour ? Hier dans l’auto de Bretaudeau, il y avait en plus du conducteur, sept grandes personnes, deux enfants et deux personnes dans la remorque !j’ai trotté toute l’après-midi sous la pluie, fait des courses, et vu Jacquie quelques instants seulement, heureusement elle vient demain, et nous aurons un peu le temps de parler. Hier matin, fait une grande quantité de marmelade à mettre en conserve, cela rendra grand service cet hiver ! Les événements vont mal, très mal, nous sommes de plus en plus « au fond de l’abîme ». C’est la lutte maintenant entre les forces coloniales et celles du général de Gaulle, pour la possession de Dakar ! Tout cela s’embrouille de plus en plus et se complique. Dieu seul pourra nous tirer d’une telle situation…..

Jeudi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 26 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

On se bat à Dakar, c’est de plus en plus affreux ! Comme ils doivent rire les allemands de voir ainsi en lutte les anciens alliés, et même des Français contre des Français ! C’est le comble de l’horreur ! Il fait froid, et il paraît que les prisonniers souffrent tant ! Sur le marché, pas un morceau de beurre ce matin, de tous côtés il faut se restreindre.

Jacquie vient déjeuner tout à l’heure.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 28 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Suis bien occupée ces jours-ci, mon tout petit, ce qui ne m’empêche pas de penser très intensément à toi…. Je m’efforce de faire quelques provisions d’hiver, de mettre en réserve ce que nous avons de trop actuellement, et dont nous manquerons peut-être sous peu. J’ai fait hier de la marmelade de pommes et jus de raisin, je vais faire aujourd’hui quelques pots de rillettes. Avec tout cela, il faudrait faire au plus tôt les chaussettes de laine, car il commence à ne plus faire très chaud, j’ai besoin de bien travailler !

Les nouvelles de l’extérieur sont de plus en plus mauvaises, ici aussi il se passe des choses inquiétantes, c’est une angoisse sans nom.

Dimanche matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 29 septembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La vie se complique de plus en plus, on dit cela depuis des mois, mais cette complication s’accroît à mesure que le temps s’écoule. La semaine prochaine seront appliquées les cartes d’alimentation, les rations sont minimes, je crois que nous nous en tirerons pour notre part, avec l’aide de poulets, lapins et jambons, mais combien vont souffrir ! En campagne, les rations de pain sont à peu près le tiers de ce qu’il faudrait, comment les travailleurs vont-ils arriver à se nourrir avec 350 grammes de pain par mois. En ville aussi ce sera très dur cet hiver, car les rations de viande, de beurre, de lait et de pâtes sont plus que justes ! que de misères et de souffrances en perspective, et encore si nous étions libres ! Que Dieu ait pitié de nous….

Aujourd’hui, préparatifs de la rentrée de Jean, de bonne heure demain matin. Je surveille aussi la confection des rillettes et vais faire quelques pâtés de foie, toute petite réserve en vue de cet hiver

Mercredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 2 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bien des choses à te raconter, petit Bernard bien aimé, j’ai été bien prises ces jours-ci et n(‘ai guère eu de temps à moi, ce matin seulement j’ai pu aller au cimetière te porter quelques dahlias blancs….

Lundi matin il a fallu alle avec le car à La Roche pour organiser la rentrée de Jean, nous sommes allés chez sa logeuse et à Richelieu, et sommes revenus déjeuner ici ; Jean est revenu déjeuner avec nous pour ne rentrer que le soir. Maintenant avec nos deux aînés partis, la maison paraît bien vide et bien grande ! Au mois de février, au mois de mars, il y a eu chez nous ensemble six enfants et maintenant plus que trois …Le travail ne manque pas cependant, avec ceux qui me restent ! Hier matin j’ai fait des pâtés à mettre en conserve, aujourd’hui je suis allée aux provisions et, avec quelques rangements, cela m’a pris la matinée. Le soir, je vais avec Geneviève au mois du Rosaire, il y a tant besoin de prier surtout dans les circonstances présentes ! L’après-midi, je tricote les chaussettes d’hiver ; Jacquie aurait aussi besoin d’un paletot de laine, les garçons de chandails, mais comment arriver à tout….

Jeudi 3 octobre

Ton Papa est parti hier matin pour Nantes, il doit rentrer en principe dans la matinée, mais j’ai hâte qu’il soit ici ! Il pleut, il aura bien mauvais temps à venir de Belleville ! Dans les temps heureux on pouvait téléphoner, fixer une heure, préciser bien des choses ! Maintenant nous sommes isolés et cela est bien dur. Yves et Pierre sont chez Grand-Mère, Geneviève apprend ses leçons ; je reviens du marché, où l’on trouve de plus en plus difficilement de quoi manger ; que sera la semaine prochaine avec les cartes ! Hier, suis allée avec Geneviève chez Armande Brachet, une fois Marguerite partie, nous avons pu parler un peu, et parler de toi, petit Bernard, ce qui m’a fait tant de bien ! Je pense à toi sans cesse, mais je ne parle jamais de toi, je me rends compte que les autres n’aiment pas à entendre parler de souffrance, quant à ton Papa, ce n’est pas la peine d’ajouter à sa propre douleur….

Samedi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 5 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jacques est revenu de Nantes jeudi soir, alors qu’il faisait presque nuit, et il pleuvait à verse, nous avions passé l’après-midi chez Maman, les enfants et moi, j’étais ennuyée en arrivant qu’il ne soit pas de retour ; il n’a pas tardé, Dieu merci ! Où est le temps des voyages confortables en Simca ?… Hier matin, suis allée à La Roche, le voyage le moins inconfortable que j’ai fait depuis longtemps, cependant tout n’est pas facile, il faut aller à Jeanne d’Arc avec une valise de linge et des provisions, faire des courses dans les magasins où il faut attendre indéfiniment pour s’entendre dire qu’il n’y a rien, avec tout cela impossible de voir les enfants, et encore Bretaudeau m’a conduite à Richelieu, ce qui m’a bien arrangée. J’ai vu Mme Lesaffre avec qui j’ai passé un bon moment, court, mais bien agréable. Bien des occupations ce matin, nous venons de déjeuner les enfants et moi, le Papa étant à Belleville, je vais me mettre au travail….

Dimanche 6

La grand-messe va sonner… j’ai été bien prise depuis ce matin, marché à faire, légumes à recevoir, fruits à trier… Je vais maintenant habiller Yves et Geneviève et nous allons prier Notre-Dame du Rosaire dont c’est aujourd’hui la fête. Elle qui est forte comme une armée rangée en bataille ne nous viendra-t-elle pas en aide ?

Jeudi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 10 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Trois jours passés, bien remplis ! Lundi matin, j’ai fait la cuisine, et suis allée l’après-midi confectionner des paquets pour les prisonniers ; mardi j’ai fait des gelées de coings et pommes, et hier suis allée aux Sables avec Maman, dans la camionnette de la marchande poisson ; nous avons eu là-bas la désagréable surprise de trouver la maison occupée par les allemands, et des tas de choses, des souvenirs auxquels nous tenions, jetés à la rue et recueillis par les voisins, cela a été très dur ! Ils avaient jeté un Christ, des photos, des livres, des jouets, des chaussures, une malle, le berceau où tous tes frères et sœurs ont dormi…. Maintenant ils sont installés chez nous, dorment dans nos lits, se vautrent sur les fauteuils du salon et jouent du piano ; quand serons-nous délivrés ?

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 11 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les autres années, j’abordais le mois d’octobre avec joie ; après le repos – relatif – des vacances, il était doux de se remettre au travail et de reprendre la tâche quotidienne avec une ardeur nouvelle ; mais cette année, avec la perspective d’un hiver sans chauffage, d’une alimentation peut-être défectueuse, d’ennuis de toutes sortes, fait que cette joie se change souvent en une angoisse profonde, et pourtant que de travail à faire, les chaussettes d’hiver, les gants des enfants, les chandails des pauvres … Je n’ai pas assez de temps pour tout !…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 12 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Des choses très pénibles mercredi chez Marguerite, petit chéri ; parce qu’elle souffre, elle est aigrie, et elle ne soupçonne pas que les autres, d’une façon différente, peuvent souffrir ; elle ne soupçonne pas la détresse de mon cœur, maintenant que je ne t’ai plus… Je lui pardonne parce qu’elle n’a pas compris tout le mal qu’elle m’a fait.

Suis allée à La Roche ce matin ; les magasins se vident de plus en plus.

Dimanche 13 octobre 1940

… Je me presse à tricoter cette semaine, il me faut finir les chandails destinés aux enfants pauvres, je n’en ai que deux à offrir alors que j’aurais voulu en terminer six. Mercredi, Maman et moi irons aux Sables tenter de récupérer quelques objets et d’avoir en notre possession le bon de réquisition de la maison….

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 14 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Eu ce matin une visite de Benjamin, en lui ouvrant la porte, cela m’a fait un si grand plaisir de le voir ainsi libéré après plusieurs mois d’angoisses et de souffrances ! Il nous a raconté sa captivité, les premiers jours si douloureux, l’interminable temps passé à Savenay, la chance inouïe qu’il a eu de ne pas partir plus loin. Il lui semble être remonté du fonds d’un puits…

Jeudi 17

Sommes allées aux Sables hier Maman et moi, voyage un peu pénible, car il a fallu attendre assez longtemps la camionnette matin et soir et de plus parfaitement inconfortable. Nous avons vu nos occupants qui n’ont pas été trop désagréables, ils nous ont permis d’emporter certaines petites choses, mais il a fallu leur laisser le principal ! ils ont même transporté le piano dans une autre maison ! ils sont les maîtres et nous n’avons pas grand-chose à dire ! Eu beaucoup de plaisir à contempler la mer…

Jacquie vient aujourd’hui…

Samedi 19

Six mois aujourd’hui que tu reposes dans le cimetière… Je suis allée ce matin porter des fleurs et en porter à ton grand-père qui nous a quittés il y aura neuf ans demain…

Dimanche 20 octobre

Un temps délicieux aujourd’hui, comme il y a neuf ans, le jour où Papa, tout seul sur la route, s’est endormi de son dernier sommeil… Malgré les peines le temps passe !…

Ce matin, depuis le déjeuner, j’ai mis de l’ordre dans la maison, trié des fruits, cueilli des fleurs, me suis promenée un peu dans le jardin, il fait si beau…. La grand-messe va sonner bientôt, je dois y aller avec Yves et Geneviève puis j’ai des lettres à écrire.

J’ai eu bien du travail cette semaine, j’ai fini mes chandails pour les pauvres et commencé une paire de chaussettes pour Jean… il me faut en remonter à Jacquie, puis à Pierre, remonter aussi des gants à Jacquie et à Yves…. Rien de neuf à la radio, rien de réconfortant….

Reçu hier matin une bien triste lettre de Jeanne Lego, c’est une chose curieuse, malgré nos croix identiques, nous n’avons pas du tout la même façon de souffrir…. Elle accuse la vie ou la providence d’injustice, comme si le bonheur nous était dû, comme si, tôt ou tard, tout être humain n’avait pas à souffrir ! Elle ne pense pas que sa fille puisse être heureuse au ciel et ne croit pas que la joie du revoir éternel puisse surpasser ou compenser la souffrance présente…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 21 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Hier la fête de la Sainte Enfance… J’aurais été si fière et si heureuse de te montrer mon bébé chéri !…

Pierre était tout heureux hier soir d’avoir fait « la pocesson » !

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 24 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques jours remplis de travail et d’angoisse…

Hier, par la Radio, on parlait d’une entrevue Hitler-Laval à Paris en présence de Von Ribentropp. Laval aurait pris le train aussitôt pour rendre compte de sa mission au Maréchal Pétain. Hier soir, la radio anglaise, d’après un journal suisse, disaient que ces entrevues avaient trait aux conditions de paix, d’après ce même journal, elle seraient affreuses, nous serions dépecés, dépouillés, et il paraît que Pétain se refuserait à signer une chose aussi lamentable…

Ici rien de réconfortant non plus, des choses mesquines et ridicules, d’une stupidité à faire pleurer, des querelles, une cabale sans queue ni tête, des réclamations idiotes de gens qui ne veulent rien comprendre, ni que nous sommes vaincus, ni que nous devons aider les autres, rien qui puisse faire plaisir et encourager. Notre espoir est en Dieu seul, qu’il daigne sauver la France et nous sauver tous.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 26 octobre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Le Maréchal Pétain a eu une entrevue avec Hitler et au dire de la Radio, il aurait accepté les conditions de paix : cession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, de Nice à l’Italie ; nos colonies partagées entre les puissances de l’Axe, occupation de toutes nos côtes jusqu’à la fin de la guerre avec l’Angleterre, sauf un couloir aboutissant à Bordeaux, report de la ligne d’occupation au nord de Paris, retour immédiat de tous les prisonniers ! cette clause seule peut faire quelque plaisir, mais les autres !… Si certains vont être délivrés, nous allons rester prisonniers et pour combien de temps ?

Il fait très froid, première gelée blanche de l’année… Les Adam ont eu un petit Bernard, puissent-ils le garder.

Dimanche 27

Yves est enrhumé depuis jeudi, il se plaint du ventre et cela m’ennuie…. J’attends le docteur ce matin, en attenant le garçon est étendu dans un fauteuil près du feu, car depuis hier, nous avons allumé du feu dans le poêle de la salle à manger. Là, il fait très bon, mais dans les autres pièces on grelotte, et ce n’est qu’un commencement… et pas de charbon pour le chauffage….

Rien de nouveau à la Radio, on nous laisse dans l’ignorance de tout pour nous mettre ensuite devant le fait accompli….

Passé hier une bonne après-midi avec Armande Brachet. Reçu ce matin des nouvelles de Paris, Maman y a envoyé un peu de ravitaillement, car la vie est de plus en plus difficile : un kilo de pommes de terre par personne et par mois, une livre de nouilles, du riz seulement pour les enfants ; tout cela n’est pas drôle !

Lundi 28

Nous avons pris nos quartiers d’hiver dans la salle à manger, du moins pour ces jours-ci car j’espère que d’ici peu un temps plus doux nous permettra de nous remettre plus au large… jusqu’à une autre fois ! Cela mes rappelle les eux premiers hivers que nous avons passé ici, mais alors nous étions seuls, Jacques et moi, maintenant il y a trois petits autour de nous et à la fin de la semaine il y en aura cinq, et la pièce sera bien encombrée ; si le berceau de Bernard était là !… Jacques est parti ce matin pour Nantes et ne revient que demain matin, cela fait plusieurs semaines de suite… ou presque, qu’il doit y aller ainsi, et les communications sont tellement difficiles qu’il lui faut coucher là-bas…. Yves est mieux aujourd’hui… J’ai dû le coucher avant les autres, il n’en pouvait plus ; il n’a pas eu de fièvre… Toute la matinée, il est resté avec moi, me suivant sans cesse à la cuisine, après déjeuner, je l’ai laissé à la garde de Maman et suis allée faire une promenade avec Pierre, une délicieuse promenade… Pierre est un agréable petit compagnon, de charmante humeur et très amusant….

Vendredi – Jour de la Toussaint

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 1 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques journées très occupées, quand Yves est obligé de garder la maison, il est plutôt absorbant et me tient très prise, il faut souvent m’occuper de lui, il me suit partout… enfin l’appétit est excellent, le garçon paraît aussi bien que possible et je pense que lundi il regagnera sa classe où il trouvera les « Messieurs » transformés en « chers frères ». Chaque jour aussi, j’ai fait une promenade, mardi avec Pierre, mercredi avec Yves, Pierre et Jacquie, arrivée au car de midi et demie. Hier, voyagé à Nantes avec Jacquie, il m’a fallu me lever de bonne heure affin d’accueillir Jean qui arrivait au car de six heures, après quoi, il a fallu allumer le réchaud, déjeuner, presser Yves qui n’en finissait pas pour pouvoir partir avant le jour, afin de ne pas arriver trop tard, ce qui est d’ailleurs une façon de parler. J’ai fait des courses toute la journée, et, de magasin en magasin, réussi à faire une petite provision de laine à chaussettes, vu Françoise un moment et sommes rentrées pour dîner.

Aujourd’hui la Toussaint… La tombe de notre petit Bernard était toute fleurie de blanc…

Dimanche 3

Mon tout petit, j’ai pensé à toi si intensément ces jours ci… Vendredi soir, ton Papa, Jean, tes sœurs et moi sommes allés faire notre Chemin de croix pour les défunts, j’ai beaucoup prié pour tous et tout particulièrement pour Oncle Raymond, voilà bientôt un an qu’il est parti, et parti sans être préparé à ce qui l’attendait dans l’au-delà…

Hier matin, suis allée avec les enfants à l’office des morts et au cimetière. L’après-midi, Marie-Annick est venue jouer avec les enfants et je suis allée chez Marguerite avec Armande Brachet ; de ce côté à propos des vêtements des pauvres, il y a mésentente et des discussions, comme si tous, à cette époque, ne devraient pas s’entendre.

Temps gris et sombre, il pleut à moitié, les enfants sont chez Maman, mais il ne vont pas tarder à revenir…

Rien de neuf par les journaux et la radio, on attend toujours !

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 5 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Deux après-midi chez Mme Dorion, pour les vêtements des pauvres, de nouveau des discussions oiseuses, des mésententes, des choses ennuyeuses. Comme il est difficile de faire quelque chose, même un peu de bien, sans se faire critiquer, et sans soulever chez certaines personnes, mêmes foncièrement bonnes, des accès de mauvaise humeur. Une autre après-midi cette semaine pour les colis des prisonniers…

Dimanche une longue visite de Françoise, une visite de M. de Curé qui est resté assez tard, si bien que la tarte aux pommes destinée à fêter les neuf ans de Geneviève n’a pas été très réussie… Hier matin, j’ai embarqué Jacquie pour La Roche, la veille, c’était Jacques avec Jean, qui s’embarquait pour Nantes. Il faut se lever avant le jour. Ce matin, j’ai encore couru les épiceries pour avoir un peu de ravitaillement, puis je suis allée sur la tombe de mon tout petit, encore parée des fleurs blanches de la Toussaint…

Dimanche 10

Il fait froid, un froid sombre et humide… nous vivons confinés dans la salle à manger qui se trouve par le fait plutôt en désordre et un peu encombrée…. Et encore lorsque les enfants sont bien portants et à l’école, cela va à peu près, mais ces derniers jours, j’ai eu un avant-goût de ce que cela pourra être ! Vendredi soir, Yves est revenu de classe se plaignant de la tête… je l’ai couché de bonne heure et hier matin il souffrait moins de la tête et n’avait que 38°1, seulement Geneviève avait 38° et souffrait de la tête à son tour, je les ai laissé au lit toute la matinée, mais leur chambre est glaciale et après avoir chauffé un moment ici, je les ai fait descendre, dans l’après-midi, Geneviève a piqué un gros accès de fièvre et à six heures elle avait 39°, elle dormait sur le divan, je l’ai couchée vers six heures et demie et elle a dormi toute la nuit et s’est réveillée fraîche et dispose avec 37° seulement. Yves avait 37°1, je crois donc que c’est une chose finie… Pierre a un rhume espérons que cela ne s’aggravera pas.

Assisté ce matin à la messe de neuf heures pour les morts des deux guerres. Cette fête qui fut celle de la Victoire et sera maintenant celle du souvenir était affreusement triste, pas de cérémonie au monument aux morts, pas de fleurs, pas de drapeaux, seulement la prière….

Beaucoup de travaux ces jours-ci, j’ai fini une cravate pour Jacquie et je reprends pour l’instant les chaussettes délaissées…

Mardi 12

Tempête ces jours-ci, il y avait cette nuit des bourrasques folles, à croire que la maison allait être emportée, ce matin, je suis allée à La Roche avec un bon manteau et un chapeau bien amarré, j’ai fait quelques courses et vu les enfants quelques minutes ce qui m’a fait bien plaisir, seulement il faut bien marcher, pour avoir les deux récréations successives, et faire des magasins pour trouver peu de choses…

Reçu hier matin des nouvelles de Solange, le ravitaillement est de plus en plus difficile à paris, combien nous sommes privilégiés ici jusqu’à présent du moins…

Jeudi.

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 14 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques jours de tempête et le jardin a pris son aspect d’hiver, les deux tilleuls sont dépouillés… aujourd’hui le temps est calme et le soleil brille…

Depuis trois jours, Maman très enrhumée reste chez elle, aussi le soir, je ne peux aller à la prière avec Geneviève et reste garder les petits, c’est une privation.

Situation confuse : les troupes de Gaulle et anglaises ont occupé le Gabon. Les troupes italiennes sont en déroute en Grèce. Quand Dieu nous sauvera-t-il ?…

Samedi 16

Fait hier une bien agréable promenade avec Pierre sur la route de la minoterie ; il y a bien longtemps que je n’étais pas passée par là… au retour, nous avons pris un petit chemin creux – et pas trop boueux – Pierre trottait comme un petit lapin en s’intéressant à tout, nous nous sommes promenés un peu dans les prés, au bord de l’eau et sommes rentrés en nous promettant de recommencer aujourd’hui.

Temps incertain, averses, avec de belles éclaircies, il ne fait pas froid, Dieu merci, nous nous accommodons à peu près du manque de chauffage, d’abord, on s’habitue au froid, et, quand les enfants sot bien portants et à l’école, je n’allume même pas le poêle le matin, seulement au retour de notre promenade, si seulement l’hiver se continuait plutôt doux, enfin, c’est toujours cela de gagné.

Pour le ravitaillement on s’arrange à peu près, évidemment certains produits manquent, mais ici, à la campagne, on a l’essentiel. Depuis une dizaine de jours, le poisson manque, il ne s’agit pas au marché de choisir, mais d’acheter ce qu’il y a, nous nous arrangeons avec des moules, des anguilles, on mange le soir des châtaignes, les haricots reviennent souvent, mais on moins on vit. Seulement on vit dans une angoisse perpétuelle, dans une attente anxieuse de ce qui pourrait améliorer notre situation…

Dimanche 17

Un peu de temps à moi avant la grand-messe… j’ai allumé le feu de la salle à manger, car il fait plus froid depuis hier, un froid humide et pénétrant… hier nous avons eu une nouvelle tempête, de midi environ au coucher du soleil, c’était presque effrayant, je suis allée avec Pierre chez maman, pour qu’elle ne soit pas tentée de sortir pour venir ici, et nous avons passé un bon moment au coin du feu. Une fois les enfants rentrés et les tartines distribuées, je suis retournée à l’église, mais j’ai eu toutes les peines du monde à m’y rendre tant le vent était violent. Le soir naturellement pas d’électricité, mais le dîner avec la lampe a enchanté les enfants surtout lorsque je leur ai raconté qu’il en était de même quand j’étais petite ! Nous nous sommes couchés de bonne heure…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 18 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

… Passé une après-midi tranquille, chez Maman, hier avec Françoise ; discuté de bien des sujets. Elle prétend que la seule pensée de la douleur que l’on éprouve à perdre un enfant l’a consolée de n’en pas avoir. Petit Bernard chéri, je préfère, mille fois avoir souffert pour t’avoir, et t’avoir perdu après deux mois et demi de bonheur, parce que je sais que tu est vivant, que tu es heureux, que tu nous attends au ciel…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 20 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Après quelques belles journées, voici de nouveau le temps gris et la pluie, les enfants partent pour l’école, Jacques est ce matin à La Roche, mais en bicyclette, le car a changé d’horaire et il est arrivé trop tard, ça sera commode, avec toutes les courses qu’il doit faire. Avec le mauvais temps, les conditions de vie sont de plus en plus dures…. Hier une carte que j’avais envoyé à Lyon m’est revenue, je n’avais fait que donner des nouvelles de tous, et il paraît que j’en avais trop mis, ce sont des meures vexatoires… et l’on parle de politique, de collaboration ! Hier, de nombreux étrangers ont été expédiés dans les Deux-Sèvres, on ne sait au juste pourquoi, si un jour ou l’autre il leur prend fantaisie de nous expédier ailleurs, nous devrons partir aussi ! Par moments l’angoisse est presque intolérable et il fait bon penser à la Divine Providence.

Hier et avant-hier par radio, un reportage très vivant du voyage de Pétain à Lyon ; ceux de la zone libre sont bien heureux, ils peuvent pavoiser, chanter, crier ! Ici, nous sommes surveillés et nous étouffons.

Une bonne promenade hier avec Maman et Pierre…

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 21 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Temps gris, brumeux, je reviens du marché, il m’a fallu une heure, pour un peu on ferait la queue comme en ville, j’ai les reins en capilotade, et tout cela pour quelques soles et des anguilles que j’ai payées un prix exorbitant ! et encore, nous devons nous estimer heureux.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 23 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une forte gelée blanche ce matin, tout est bleu sous le soleil, tout est ravissant, mais il fait bien froid. Des passages d’avions toute la nuit. Les Italiens battent toujours en retraite.

Dimanche 24 novembre

Le Saint Père a prescrit pour aujourd’hui pour le monde entier, une journée de prières pour obtenir de Dieu la cessation des hostilités…

Hier après-midi, j’ai longuement promené Pierre, pendant près de deux heures, nous avons erré sur les coteaux où il faisait délicieusement bon… Pierre est toujours content, toujours prêt à suivre les chemins les plus imprévus et les itinéraires les plus hasardeux, il babille sans cesse d’une façon très amusante. J’ai grand plaisir à ces promenades et je m’arrange, autant que possible, à sortir le petit chéri chaque jour… Seulement, en attendant, mon ouvrage n’avance pas et j’en ai tant en perspective ! J’ai refait cette semaine des manches à un chandail de Geneviève et lui ai bien avancé une paire de chaussettes, mais d’ici jeudi, j’ai deux paires de chaussettes à remonter pour Jacquie, il faudra ensuite que je tricote deux paires à Yves, j’ai un chandail à faire pour un enfant pauvre, après quoi, j’aurai fini les tricots les plus pressés…

On nous annonce de nombreux visiteurs d’ici quelque temps, nous allons sans doute en être gratifiés.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 27 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une matinée grise, sombre, froide, j’ai dû allumer le poêle de la salle à manger voilà déjà tout un moment, levée depuis six heures et quart, j’avais eu le temps de me refroidir, je viens de terminer mon travail habituel, je vais pouvoir tricoter un moment pour avancer les chaussettes de Jacquie, tantôt, je vais travailler aux colis des prisonniers et n’aurai pas rand temps. Hier, après-midi à La Roche pour le dentiste, j’ai vu Jacquie qui avait eu mal à la gorge et à l’oreille… A Jeanne d’Arc, toutes les « Mères » ont repris l’habit, c’est infiniment plus imposant et à tout point de vue beaucoup mieux ! Passé un bien agréable moment avec Mme Lesaffre qui a été assez gentille pour faire sortir Jacquie jeudi dernier.

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 30 novembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Vraiment l’hiver, le froid est rigoureux, ce matin la salle à manger doit se faire à fond, et je gèle en attendant qu’il soit possible d’allumer le poêle. …

Jeudi avons passé une bonne journée quoique avec les soins de toilette - bien nécessaires – le temps ait été plutôt court, Jean surtout est parti dès trois heures et demie ! Enfin, nous avons été bien heureux de déjeuner ensemble ! J’avais fait un gâteau, comme c’était ma fête - anticipée - et un vrai gâteau, avec du beurre et du sucre, c’est actuellement du luxe, mais pour une fois ! Hier matin, suis allée à La Roche, voyage obligatoire dont je me serai bien passée, il faisait encore nuit lorsque le car est parti et le soleil n’était pas encore levé quand nous sommes arrivés à La Roche.. Dans l’après-midi, promenade avec Pierre, mais il faisait froid…

Dimanche 1er décembre

Le froid est de plus en plus vif, heureusement il n’y a pas de vent, mais le thermomètre de la salle de bains est descendu à 10°…J’ai fait allumer de bonne heure le poêle de la salle à manger, mais bien que j’ai le dos au feu, je n’ai pas bien chaud, nous n’avons actuellement que du bois de démolition, ce sont des planchettes qui brûlent très vite et il faudrait en mettre à chaque instant. Geneviève a beaucoup toussé cette nuit, je lui ai mis ce matin une compresse de moutarde…

Hier, fait une bonne promenade avec petit Pierre, il faisait très bon au soleil sur les coteaux… seulement nous sommes rentrés de bonne heure parce que Armande et Margueritte devaient venir et que je voulais chauffer un peu le salon, j’ai fait un bon feu de bois, mais malgré cela en fin d’après-midi, j’étais gelée, le feu me grillait la figure et le froid me tombait sur les épaules… et on ne peut mieux faire….

Une bonne lettre de Jeanne Lego, un peu plus courageuse…

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 4 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Le froid est très vif, à tel point que, hier matin, nous envisagions d’allumer la chaudière et de l’entretenir avec le peu de charbon dont nous disposons, cependant, depuis hier, la température s’est légèrement radoucie et nous avons décidé d’attendre encore un peu. Les après-midi sont superbes, mais le matin et surtout le soir, il y a des moments pénibles, ces deux jours, il m’a fallu me lever à six heures – légale – pour préparer le déjeuner de Jacques qui devait partir à La Roche… Hier matin, les vitres étaient gelées et fleuries de dessins fantastiques. Je fais allumer de bonne heure le feu de la salle à manger pour que les enfants puissent se chauffer en descendant. Le soir, nous les déshabillons devant le feu, puis on roule chacun dans sa robe de chambre, et c’est une course éperdue dans l’escalier glacial, pour trouver les lits… et les bouillottes. Chaque après-midi, je fais une grande promenade avec Pierre, jamais je n’aurais cru qu’il fut si agréable de se promener dans les champs en décembre. Comme tout est gelé, on peut passer partout….

Jacqueline arrive ce soir, je ne sais pour combien de temps, elle a téléphoné hier chez M. Lucas qu’ »à la veille d’événements graves, elle préférait venir nous voir ». Il s’agit sans doute d’une modification des zones occupées ou non. Ce sera pénible de se trouver séparés…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 7 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jacqueline est ici depuis jeudi matin, mais son séjour est très court puisqu’elle part demain matin. Peut-être va-t-il y avoir un changement de zone, mais assez peu de choses, une vingtaine de kilomètres, mais que La Haye soit en zone libre ou occupée, il y aura toujours des choses désagréables et il est possible que nous ne puissions nous revoir de longtemps.

Jeudi fait avec les écoliers la promenade habituelle que nous faisons presque chaque jour avec Pierre, seulement c’était le dégel, certains passages étaient plus difficiles… Hier nous n’avons fait qu’une courte promenade, un grand vent froid soufflait, amenant des averses. Il fait bon au coin du feu.

Dimanche 8 décembre

Petit Bernard, j’ai passé tout à l’heure un moment bien douloureux, je suis allée à la messe de neuf heures avec Geneviève et Yves, tous deux désiraient voir les petits Communiants, puisqu’il y avait aujourd’hui une Communion Privée, il y a deux ans c’était celle de Geneviève et l’année prochaine ce sera le tour d’Yves. On a chanté le cantique « Laissez venir à moi les tout petits enfants » et ce cantique que j’aimais bien m’a fait ce matin cruellement souffrir… je ne peux entendre ce cantique sans pleurer… Et pourtant une chère espérance est venue depuis ces jours-ci adoucir notre peine ! peut-être, l’été prochain, aurons-nous un autre petit enfant, un autre petit être à aimer ! Ce ne sera toujours pas mon petit Bernard, mais ce ne sera plus aussi cruel de ne plus l’avoir ; le berceau ne sera plus vide, il y aura à nouveau un petit bébé chez nous….

En Albanie, les Italiens continuent à reculer ; les généraux fascistes donnent leur démission les uns après les autres.

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 12 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques matinées pénibles, les maux de cœur commencent, mais tout cela n’est rien, il s’agit de supporter cela avec patience pendant quelques mois et tâcher d’en parler le moins possible de me plaindre le moins possible !…

Dimanche matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 15 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pas écrit ces jours-ci, à quoi bon détailler toutes les misères habituelles et normales de mon état… les matinées sont pénibles… pour arranger les choses j’ai eu très mal aux dents et suis agrémentée aujourd’hui d’une énorme fluxion… j’ai été obligée de m’abrutir d’aspirine… si bien que je me suis décidée à aller hier chez le dentiste… Il fait plutôt froid ces jours-ci et j’ai de la peine à me réchauffer. Tout cela n’est rien encore en comparaison de l’après-midi d’hier ! Je me suis décidée à annoncer la nouvelle à Maman afin d’avoir tout de suite une situation nette… j’ai dit tout de suite que je ne voulais pas de reproches, aussi Maman n’en a-t-elle pas fait, mais elle m’a laissé voir son mécontentement et m’a dit des choses vraiment dures. Quelle peine de constater pareille mentalité ! Alors que Jacques et moi sommes si heureux de nous réjouir tout simplement sans arrière-pensée de la nouvelle bénédiction accordée à notre foyer. On dirait que chaque naissance est une injure personnelle faite à Maman !…

Fais cette semaine des chaussettes et des gants à Yves, tricoté des manches à un paletot pour Jacquie et lui ai monté une chaussette. Vendredi après-midi chez Marguerite, mais avant, une bonne promenade avec Pierre vers la Blélière et les bords du ruisseau, par des chemins impossibles…

Les Italiens continuent à reculer, non seulement en Albanie mais aussi en Libye où les anglais ont pris un important butin et fait quarante mille prisonniers. Le Maréchal Pétain a remanié con cabinet, Laval n’en fait plus partie, il est remplacé à la vice-présidence du Conseil par Pierre-Etienne Flandrin. Aujourd’hui, anniversaire du retour des cendres de Napoléon, Hitler nous renvoie les cendres de l’Aiglon ; quelle honte de vouloir se concilier la sympathie de la France en lui offrant un cadeau, et un cadeau qui ne lui appartient pas.

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 17 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je rentre de promenade avec Pierre, il fait doux, très doux… Hier, nous avons marché pendant deux heures, ayant passé le ruisseau en bas de la Blélière, nous sommes allés par des chemins de traverse jusqu’au Plessis… Je passe beaucoup de temps à promener Pierre et je n’arrive pas à beaucoup travailler, mais cela fait tant de bien au petit chéri, il a de bonnes joues roses et ne s’est pas enrhumé jusqu’ici !

Reçu des lettres ce matin, une de Jacqueline qui dit que La Haye reste occupée, sa maison aussi hélas ! Une autre de Françoise Félix qui dit que le ravitaillement est de plus en plus dur à Paris !

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 19 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Matinée passée presque toute entière en ravitaillement et course, il tombe une sorte de brouillard, pas bien chaud, et il fait bon rester chez soi ; je crois que tantôt il me sera impossible de promener les enfants, heureusement qu’ils ont bien pris l’air ces derniers jours. Hier nous avons fait une grande promenade avec petit Pierre de l’Idonnière à la Maison-Neuve par des chemins impossibles, nous avons même vu un renard ce qui a été un événement marquant….

Au retour reçu Armande et Marguerite, nous avons vivement discuté sur les événements actuels… je me suis emballée, il n’est pas toujours facile de garder toute sa modération devant des affirmations tranchantes, ou absurdes, des opinions discutables. Et puis il se passe ces jours-ci des événements si tragiques, si douloureux, que l’on a le cœur serré et l’âme pleine d’angoisse ! De Paris, tous les jours arrivent des lettres ou l’on se plaint du ravitaillement, la plupart des denrées dont réquisitionnées et expédiées ; dans le peuple la colère monte !…

Vendredi 20 décembre

Jacquie est arrivée tantôt pour les vacances de Noël, elle est bien gaie, pleine d’entrain, seulement elle a un peu mal à la gorge… Pas moyen de sortir les enfants aujourd’hui, le temps est très sombre, par moments il pleut et le vent est froid. Suis sortie ce matin faire quelques courses et voir Maman. Mr Boisseau a écrit ce matin que la maison des Sables était vide de ses occupants, et il faudrait y aller le plus tôt possible récupérer le peu qu’ils ont pu nous laisser, mais un voyage aux Sables est toute une expédition ; Maman et Jacques iront sans doute lundi…Causé un peu avec Maman, on dirait qu’elle s’efforce de me faire voir toutes les épreuves, tous les ennuis qui peuvent m’arriver, alors que j’aurais tant besoin d’être soutenue et encouragée ! Heureusement j’ai foi en la Divine Providence…

Dimanche 22

De nouveau il fait froid, le temps est sombre, le vent très dur ; dans la salle à manger le feu est allumé de bonne heure et la température est supportable, mais dans le reste de la maison on gèle, je viens de passer un moment à ranger du linge et j’ai copieusement grelotté… Je comptais beaucoup écrire avant la grand messe et je ne peux arriver à quoi que ce soit, les enfants sont tous à jouer autour de moi, il faut tous les garder à la chaleur, et la pauvre salle à manger, en désordre, encombrée des objets les plus hétéroclites, a bien triste allure. Il fait trop froid pour emmener Yves à la grand messe, quant à Pierre, il ne sortira pas aujourd’hui, il avait vendredi soir 39°3… ce matin 37°1, seulement il a vomi à plusieurs reprises cette nuit, vomi alors qu’il avait l’estomac vide et cela l’a bien fatigué, ce matin il a pris un peu de bouillon de légumes et ne paraît pas mal….

Hier passé la matinée à La Roche… j’ai trouvé quelques bonbons pour les souliers des enfants, mais j’ai laissé de côté les chocolats à soixante francs la boite… avec quelques fruits et un jouet pour chacun, il y aura encore le passage du petit Jésus cette année…..

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 23 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Suis seule ici une fois de plus : Maman et Jacques sont aux Sables… Ils sont partis par le car ce matin et ne reviendront que demain à midi et demie. Tant de temps pour un si court voyage. Jean est arrivé tantôt, de nouveau la maison est pleine et combien bruyante et gaie ; si tu étais là mon petit Bernard avec ta frimousse si roses et tes petites dents neuves, tu aurais onze mois aujourd’hui… Il fait très froid, un grand vent glacial a soufflé toute la nuit…la journée a été dure, je ne suis pas sortie, ne voulant pas faire sortir Pierre ; j’ai dû allumer le chauffage non pour nous, puisqu’il marche tellement au ralenti qu’on ne le sent même pas mais pour que les radiateurs et les tuyaux ne viennent pas à geler et j’ai dû quand même allumer le poêle de la salle à manger….

Mercredi Jour de Noël

Un Noël gelé, tout à fait gelé, le thermomètre a dû descendre bien bas, malgré le chauffage la maison est glaciale, les fenêtres sont toutes fleuries de givre et l’on ne peut vivre que dans la salle à manger, autour du poêle…

Un drôle de Noël aussi, un Noël de guerre ou plus exactement de défaite… Nous avons eu notre Messe de Minuit hier à cinq heures et demie …Cela faisait un effet bizarre de partir pour les Matines de Noël quand le soleil brillait encore, de commencer l’office en plein jour ! A mesure que le soir tombait, les choses paraissaient de plus en plus normales et quand les lumières ont été allumées, les lumières électriques, car il n’y a presque plus de cierges, il nous semblait être à une vraie messe de minuit, nous avons communié aux environs de six heures et demie et étions de retour vers sept heures. Nous avons dîné, couché les deux petits, puis les trois aînés sont restés ici pour confectionner la crèche, enfin Jacques et moi avant de nous coucher avons garni les cinq paires de souliers alignés devant la cheminée ! L’année dernière, à pareille époque, nous étions en guerre mais nous espérions la victoire et la paix ! J’étais bien malade, mais je comptais avoir bientôt un beau petit enfant ! Le petit enfant est venu et parti…

Ce matin les enfants ont été bien contents des cadeaux trouvés dans leurs souliers, même les grands qui n’y croient plus. Pierre surtout était dans le ravissement devant une maison peinte en rouge et vert confectionnée par son Papa, et une collection de petits animaux de plomb, les cadeaux du Petit jésus se ressentaient des restrictions et de la guerre ! Ce matin, Yves est un peu fatigué… Nous avons mangé hier des galettes et il a dû mal les digérer….

Vendredi 27

Il fait toujours très froid, mais aujourd’hui le ciel est clair…. Hier, voyage à nantes, départ un peu avant le jour, courses dans les rues glaciales et retour un peu encombrés de paquets dans une voiture plus que comble ; où sont nos voyages d’autrefois ?…

Samedi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 28 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une délicieuse promenade hier avec les enfants, d’autant plus agréable que Jacques était avec nous, il faisait très beau. Aujourd’hui le temps est moins froid, mais le brouillard pénètre…

Dimanche 29 décembre

Toujours le temps brumeux, il fait moins froid, mais le soleil manque, nous avons laissé éteindre le chauffage, par raison d’économie mais la maison est glaciale. Hier, nous avons fait une bonne promenade avec Les enfants Odile et Marie-Annick… il y avait un ruisseau gelé qui a fait le bonheur des enfants. Fini l’après-midi chez Armande Brachet.

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 30 decembre 1940, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je suis malade de froid ce matin, il y a 8° dans la salle de bains, évidemment nous avons vu pire, mais il pleut et la pluie est si froide qu’elle n’arrive pas à fondre la glace des caniveaux. Je suis transie et n’arrive pas à réagir…

Appris hier la mort de Tante Marthe Regnault, nous ne la savions pas malade, elle est enterrée à Beaucoupé, impossible d’y aller !

Mardi 31 décembre

L’année touche à sa fin, une année qui aura été terrible à tous points de vue… l’avenir est comme le ciel d’aujourd’hui, bien sombre. Cependant je veux avoir confiance et de crois que Dieu ne nous abandonnera pas, je crois que la France se relèvera un jour, je crois aux prières et à la protection de notre petit Bernard et par-dessus tout je crois à la vie éternelle….

Passé une journée pénible hier, j’étais très enrhumée et ne pouvais plus réagir contre le froid, je me suis endormie dans l’après-midi dans mon fauteuil malgré le brouhaha des enfants. Ce matin, je suis restée au lit avec une bonne compresse de moutarde, et cela m’a fait du bien.