Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.
Vendredi 2 janvier 1942
Hier, une journée très remplie, nous avons eu des visites presque jusqu’au soir, il nous est resté seulement un moment pour aller offrir nos vœux à Maman, faire la visite traditionnelle à Tante Abel et aux Mignen, et passer au cimetière ; ce n’est que vers sic heures que nous avons pu distribuer aux enfants les étrennes – livres – qu’ils attendaient depuis le matin. Yves est aussi bien que possible, le docteur lui a trouvé encore hier matin quelques petits râles de bronchite, mais m’autorise à le lever, pourvu que je maintienne dans une pièce chaude, il tousse d’ailleurs beaucoup moins, seulement Geneviève tousse à son tour et je ne l’ai pas envoyée en classe aujourd’hui ; Jacquie se plaint souvent du ventre et de l’estomac. Il fait très froid…
Hier soir, par la radio, un message du Maréchal Pétain dans lequel il parle de « la demi liberté qui lui est laissée ». Que nous amènera cette année nouvelle ? L’avenir est si angoissant, le monde entier est en feu et nul n’est sûr du lendemain…
Samedi 3
Bientôt sic heures, la nuit tombe…. Depuis ce matin nous sommes plongés dans la brume, une brume épaisse et glacée, pas un souffle de vent, tout paraît mort…. Et voici que les fleurs merveilleuses du givre ont paré toutes choses, le jardin est féerique… Passé ma matinée en courses pour le ravitaillement, vien encapuchonnée, chaussée de sabots, j’ai pu ainsi affronter le froid, j’étais certainement mieux qu’à grelotter dans la maison glaciale. Dans la salle de bains il fait 6° !
Ce soir la fête de Geneviève.
Dimanche 4
Je viens de coucher les enfants…. Le temps a changé c’est aujourd’hui la nouvelle la plus agréable pour nous…. Ce matin au réveil, surprise, le temps était encore bien gris, mais toute la féerie du givre avait fondu dans des bouffées d’air tiède venu de la mer ; le coq du clocher regardait le sud-ouest ; Nous avons eu bien entendu de la pluie que nous avons accueillie avec allégresse, de la boue dans laquelle nous avons pataugé avec délices et un vent tiède qui nous a tous réjouis. Le thermomètre de la salle de bains est remonté à 8° et demain, s’il ne pleut pas j’ouvrirai toutes les fenêtres pour laisser entrer cette douceur bienfaisante.
Rien de nouveau aujourd’hui ; reçu quelques personnes ce matin… après les Vêpres sommes allés chez les Chailloux, puis chez les Lucas où nous avons rencontré les Brachet ; passé là un moment bien agréable à parler. Sommes rentrés pour dîner.
Vendredi 9 janvier
Beaucoup souffert du froid ces jours-ci. A l’exception de la salle à manger, la maison est glaciale…. Je suis allée à La Roche mercredi matin, je me serais bien passée de ce voyage, d’autant plus que j’avis vu les enfants la veille au soir mais j’avais besoin d’aller chez le dentiste ; j’ai eu grand froid ce matin-là et passé ensuite aune après-midi très pénible tant j’étais fatiguée. Hier sorti les enfants un moment, mais le vent était encore glacial et nous sommes rentrés bien vite ; il ont été ensuite bien fatigants toute l’après-midi et j’étais hier soir bien lasse. Aujourd’hui le vent froid paraît avoir tourné, mais le vent est aigre encore…
Dimanche 11
Il fait encore très froid ce matin… je suis installée pour écrire près du poële de la salle à manger, m’évertuent à faire marcher un feu qui ne chauffe guère, et je soupire après le retour du temps doux qui permettra de vivre et de se détendre un peu. Le temps heureux avec le chauffage, le froid extérieur n’était pas grand-chose, mais maintenant ces chambres froides où il faut tout de même maintenir un minimum d’ordre, ces draps froids quand on se couche, sont pour moi un supplice qui se renouvelle souvent hélas. Quand le vent n’est pas trop grand, il n’est encore pas trop pénible de sortir, le matin, faire quelques courses, avec une bonne capuche sur la tête, des pantoufles et des sabots aux pieds, mais tous ces jours-ci, je n’ai pas osé sortir mes petits garçons…
Rien de nouveau ces jours-ci, je suis restée ici, j’ai fait de la cuisine, des rangements, gardé les enfants, tricoté. Aujourd’hui, j’ai quelques lettres à faire, et après les Vêpres, Jacques et moi aurons quelques visites à faire, si bien que la journée sera encore une fois vite passée.
9 heures et demie. Une tuile ce matin ! au moment où je m’apprêtais à aller à la Messe, Marie m’annonce qu’une blessure au pied, qu’elle avait depuis fort longtemps, mais s’obstinait à ne pas monter au docteur et à soigner à sa façon, nécessitait un repos absolu jusqu’à complète guérison…. Ce qui m’effraie, ce n’est pas de faire le travail mais de le faire dans des pièces froides… et puis aussi la mauvaise volonté et l’entêtement que je trouve de certains côtés. Avec ces jours si courts, il m’est aussi très dur de me lever le matin dans une maison obscure et froide….
Une visite de Françoise cet après-midi, puis nous sommes allées voir les Yvernogeau et les Brachet.
Mardi 13
Une journée très pénible aujourd’hui ! Nous avions depuis quelques jours un froid assez vif, mais supportable en raison du soleil et du manque de vent et voilà que cette nuit s’est levé un grand vent glacial, et vraiment très dur. A la fin de la matinée, la neige s’est mise à tomber et a duré une partie de l’après-midi. La maison est terriblement glaciale….
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 16 janvier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
L’hiver sévit toujours, la température est bien dure, la journée de mercredi a été moins pénible, le vent s’est calmé, mais il gelait encore ferme, hier aussi il faisait encore bien froid, cependant les enfants ont peu sortir et faire une bonne promenade avec Baptistine ; pour ma part, je me suis contentée d’aller au cimetière… Hier soir, le vent s’est levé, un grand vent glacial que nous entendions pendant la veillée siffler de façon lugubre, puis il a du pleuvoir pendant la nuit et cette pluie a gelé à mesure si bien qu’hier tout était verglacé… le soleil a cependant l’air de vouloir paraître et tout cela va peut-être fondre. Geneviève devait aller à la messe, comme c’était son jour de croisade, mais son Papa n’a pas voulu la laisser aller seule, elle est partie cependant courageusement à l’école ; tout cela sera peut-être arrangé à midi, mais le car n’est pas venu ce matin et nous n’avons pas de courrier.
Dimanche 18 janvier
Vendredi après-midi tout de même le dégel …. Comme je le disais à M. Baron, on piétinait dans la boue avec délices. Après déjeuner s’est mise à tomber une pluie tiède et c’était merveilleux, aussi comme j’avais des raccommodages et ne pouvais sortir les petits, Jacques les a emmenés au Moulin-Guérin, mais à peine rentraient-ils de promenade que le temps changeait de nouveau… hier, il n’a pas gelé mais le temps est demeuré plus froid, humide et sombre. Aujourd’hui, il pleut de la pluie glaciale qui doit être de la neige fondue….Dans la salle de bains il fait 6°, il est vrai que pendant quelques jours nous avons eu 3° et que cela vaut tout de même mieux…
Marie n’est toujours pas de retour, son neveu m’a dit que son pied allait mieux, mais j’iinsisite pour qu’elle ne rentre pas trop tôt… En attendant, cela irait si je n’avais pas du côté de Thérèse tant d’entêtement et d’obstination à ne recevoir aucun ordre… Marie Proust vient de temps en temps aider au ménage et il n’y avait pas de lessive à faire cette semaine. Pourtant il ne faudrait pas que je marche trop, j’ai un pied un peu gonflé et douloureux, ainsi que cela m’arrivait autrefois ; jusqu’ici je continue à marcher, je ne me soigne pas, espérons que je n’aurai pas besoin de rester immobilisée. Au point de vue spirituel, cela ne va pas très bien, je suis souvent fatiguée, énervée et manque de courage ! Les enfants sont bien, Geneviève est bien mignonne, elle ne cherche pas à rester à la maison, au lieu d’aller en classe, même quand il fait bien mauvais et bien froid comme cette semaine et elle est fidèle à la messe ses jours de croisade pourvu qu’on aille la tirer de son lit en temps voulu. Pierre et Yves sont bien, Pierre n’a plus de quintes, il mange convenablement et il faudrait du beau temps pour qu’on puisse le sortir, mais il a beaucoup maigri et est maintenant presque plus maigre qu’Yves, lequel au contraire engraisse actuellement, lui aussi ne tousse plus, mais j’attends que le temps soit meilleur pour le renvoyer en classe. Pas de nouvelles des pensionnaires, je leur ai dit de ne pas écrire à cause de la cherté des timbres, cependant j’espère qu’ils se portent bien. Jacques ira demain et les verra sans doute. Jean viendra sans doute jeudi pour fêter les cinq ans de Pierre qui atteindra mardi ce grand âge ! Mais Jacquie ne viendra pas, elle est punie à cause de son manque de travail, et je crois que cela lui sera sensible… Vendredi, nous aurons un autre anniversaire, mon petit bébé chéri, mon petit Bernard, atteindrait ses deux ans, et si longtemps déjà que nous ne l’avons plus. Que la volonté de dieu soit faîte et non la nôtre.
Mercredi 21
Marie n’est toujours pas de retour, il y a beaucoup de travail à faire, toutes mes matinées se passent à faire la cuisine ou presque. Hier, nous étions dix personnes à déjeuner, et il a fallu faire des plats en conséquence, par contre aujourd’hui, il y avait des restes….
Nous avons eu la lessive hier, tout le linge a pu être étendu hier soir, et, après avoir gelé cette nuit, les morceaux les plus légers ont pu sécher cet après-midi, car, après une journée de dégel hier, le temps s’est remis au froid cette nuit, cependant il n’ay avait pas de vent, et avec le soleil, la température était supportable cet après-midi. Dans la salle de bains nous avons eu 8°…
Rien de nouveau ces derniers jours, si ce n’est que j’ai renvoyé Yves en classe hier et cet après-midi ; lundi, suis sortie un peu avec Jacques et hier reçu un moment Tante Abel et Marguerite. Aujourd’hui suis allée aux colis des prisonniers, Jacques déjeunait à Vendrennes en compagnie de M. Lucas, chez le docteur Robert-Jean-Yole, et, il me racontera ce soir quantités de choses intéressantes… Je vais avoir ma lessive à raccommoder.
Dimanche 25
Mon petit Bernard aurait deux ans depuis vendredi, ce serait un beau petit enfant qui ferait notre joie… au lieu de toute cette joie… nous avons une petite tombe au cimetière, quelques vêtement pliés dans un tiroir, une petite mèche de cheveux rangée dans une boite avec d’autres reliques et des berceaux vides où aucun petit enfant n’est venu dormir depuis. J’ai confectionné pour ces deux ans les mêmes gâteaux que pour les cinq ans de Pierre et tout à l’heure ces gâteaux seront portés à la crèche pour être vendus au profit des œuvres paroissiales…
Pas entendu parler le Marie tous ces jours-ci, je ne sais pas quand elle reviendra et j’ai hâte qu’elle reprenne son service ici… j’ai un pied très enflé et il faudrait que je prenne quelques jours de repos ; il s’agit de l’histoire que j’avais eue si souvent avant mon mariage, mais une seule fois depuis… il faudrait me soigner comme je le faisais autrefois mais je n’en ai pas le temps… Jeudi, nous avons vu Jean venu souhaiter les cinq ans de son petit frère, il avait l’air bien de se retrouver ici et j’aurais bien voulu avoir aussi ma grande fille, je lui a préparé quelques provisions qu’il a emportés pour tous deux.
Après son départ je suis montée à la Jamonière, course inutile, puisque le professeur d’Yves n’y était pas, et que j’aurais cependant bien désiré lui parler. J’au eu ensuite pas mal de raccommodages pour la lessive, mais mis à jour le plus pressé. Vendredi ne suis pas sortie, il faisait encore très froid, mais le temps a brusquement changé, et hier, nous avons eu une journée de vrai dégel, on s’enfonçait avec joie dans les allées du jardin, et une petite pluie fine et tiède tombait. Aujourd’hui le soleil brille de nouveau… il y avait tout à l’heure 11° dans la salle de bains. Yves et Pierre jouent auprès de moi, Geneviève est au catéchisme, Jacques à une réunion du conseil municipal, je coudrais bien avoir une après-midi tranquille pour rester étendue et me faire un peu désenfler les jambes… enfin Marie est arrivée tout à l’heure pour déjeuner et demain j’aurai peut-être un peu de repos.
Mercredi 28
J’ai passé deux journées - ou presque - à me reposer, et cela m’a fait du bien, je crois que ce sont des engelures, en tous cas c’était bien rouge et enflé et je ne marche pas facilement. Je vais partir aux colis des prisonniers, il fait moins froid…
Jeudi 29
Jacques est parti à Nantes ce soir et ne reviendra que samedi après-midi… Ces voyages à Nantes lui font tant de bien, c’est pour lui une telle détente que cela me fait plaisir aussi seulement… je voudrais bien être à samedi !
Journée de grand vent, bourrasques ; on dirait même les premières giboulées !
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 30 janvier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
La journée qui avait commencé claire et paisible quoique un peu froide, s’achève en tempête… espérons que Jacques n’aura pas trop de mauvais temps au retour, j’ai tellement hâte de le voir revenir… Je viens de coucher les enfants qui ne vont pas tarder à dormir, j’ai retourné les œufs de la couveuse, fait le tour de la maison comme d’habitude…. Ce matin j’ai fait des courses, écrit un peu, rangé bien des choses, maintenant la maison est moins froide, il y a 8° dans la salle de bains, on peut tout de même ranger un peu. Nous avons déjeuné chez Maman et mangé des galettes, ce qui avec la pénurie de combustible, ne nous était pas arrivé de l’hiver, puis je suis rentrée ici, et, avant le retour des enfants j’ai eu un moment bien paisible de lecture, de prière et de tricot ! achevé aujourd’hui une culotte pour Geneviève, je vais maintenant terminer un chandail pour Pierre.
Dimanche 1er février
Jacques est rentré de Nantes hier soir, il a ramené avec lui Michel qui est venu passer la journée du dimanche avec nous, il m’a rapporté de bonnes nouvelles de Jacquie, qui se porte bien, mais malheureusement ne se décide pas encore à travailler. Aujourd’hui le temps est sombre et la pluie glaciale ; Yves ne sortira pas, il tousse un peu depuis hier matin… J’ai beaucoup de choses à faire, surtout des rangements, remis depuis longtemps, quelques lettres encore, mais nous devons avoir des visites… Pour déjeuner nous avons des huîtres ; depuis la nouvelle répartition du poisson, ce qui remonte à plus d’un mois, nous ne voyons plus de poisson du tout, les marchés du jeudi sont inexistants, quant aux huîtres, nous en voyons quelquefois le dimanche, c’est tout. Nous ne sommes pas encore très à plaindre, car nous ne manquons de rien ; de plus mes poules pondent bien et j’ai de bons œufs frais pour les enfants, mais j’aimerais avoir un peu de poisson pour le Papa dont les menus du soir ne sont, sans poisson, pas très variés…
Dimanche 7 février
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 7 fevrier 1942 était un samedi. Texte conservé tel quel.
Pas écrit depuis dimanche faute de temps et j’ai pourtant bien des choses à raconter… lundi, jour de la Chandeleur, ai envoyé à la grand-messe Geneviève avec un petit bout de cierge, chose rare actuellement ; ce soir assisté aux Vêpres. Mardi matin suis sortie faire es courses et, à la pharmacie appris la naissance d’une fille chez Berthe Guillaumé, l’évènement attendu pour la fin du mois s’est précipité, mais tout s’est cependant bien passé. Mercredi, après-midi chez Armande Brachet pour les colis des prisonniers. Jeudi matin, le froid a fait sa réapparition ! après quelques jours de temps doux, nous croyions presque être au printemps… nous avons eu de la neige une partie de la matinée, puis un grand vent froid, si bien qu’Yves, qui tousse encore un peu, ne retourne pas en classe. Appris ce jour-là la mort de M. Boisseau, décédé la veille ; la mort est bien pour lui une délivrance, infirme et affligé comme il était, d’autant plus qu’il s’est éteint doucement, après avoir reçu les derniers sacrements en pleine connaissance. Vendredi, nous sommes donc allés aux Sables, Bretaudeau ayant pu nous procurer sa voiture et de l’essence ; nous avons déjeuné de bonne heure, la cérémonie étant assez tôt ; vu assez longuement Louise Dugast, qui nous a annoncé qu’Yvette espérait avoir un bébé dans le courant de l’année. Après la cérémonie, suis allée à pied jusqu’à la maison ; le temps était froid… Quand pourrons-nous retrouver notre petit coin de plage, et les enfants leurs jeux dans le sable et l’eau, du moins les petits car Jean sera désormais trop grand ! Hier passé la matinée en cuisine, Jean et Jacquie viennent mercredi et je commence des préparatifs pour leurs vacances afin qu’ils aient une nourriture substantielle et des menus bien à leur goût. Aujourd’hui le froid est de plus en plus vif. Hier il a neigé une partie de la matinée….Pendant les années heureuses, alors que le chauffage tiédissait la maison, nous gratifiant d’une température presque estivale, on gémissait quand il n’y avait pas 18° dans la salle de bains, et maintenant il faut s’estimer heureux quand il fait 7° comme aujourd’hui, on ne faisait pas assez attention à la venue des saisons ! Maintenant, comme nos ancêtres sans doute, alors que la venue de l’hiver sons attriste, nous nous réjouissons du retour du printemps…
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 13 fevrier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Nous allons déjeuner, je n’ai presque rien fait dans ma matinée et j’ai cependant toujours été occupée à quelque chose ; le fourneau ne marchait pas, la cuisine a traîné ! il y a des jours comme cela.
Jacques est à la Roche, puis doit aller à Champ Saint Père, il ne reviendra que ce soir.
Fait quelques bonnes promenades ces jours-ci avec les enfants ; les « mimis » commencent à sortir, cela parle du printemps qui, dans un mois, sera tout près.
Jean et Jacquie sont là depuis mercredi en bonne santé, nous sommes heureux de les avoir.
Dimanche 15 février
Le temps est beau, mais froid, il y a de la gelée blanche tous les matins, cependant les jours sont plus longs, le soleil prend de la force, et grâce à l’absence de vent, il y a de belles après-midi ensoleillées où l’on peut ouvrir les fenêtres… Le thermomètre de la salle de bains dépassait 11° hier, ce qui est merveilleux. Hier, Pierre, Jean et moi avons fait une bonne promenade, partis par la route de la Minoterie, nous sommes allés jusqu’à la Gannerie, et traversant les prés, nous avons gagné pour le retour la route de Palluau… nous nous sommes attardés un moment au confluent des deux rivières, où nous avons vu partir deux lièvres, à la grande joie de Pierre, et peut-être aussi de Jean. Aujourd’hui, il fera beau aussi, sans doute après les Vêpres pourrons-nous sortir un peu avec les enfants, cela fera du bien au Papa. Les vacances passent vite ; Après-demain les deux grands rentrent déjà…
Rien de très nouveau cette semaine. Mardi, j’ai fait une bonne promenade avec Yves et Pierre, nous sommes allés au Pré-Curé, où les « mimis » commencent à paraître. Mercredi Jean et Jacquie sont arrivés pour déjeuner, puis je suis partie chez Amande Brachet pour les colis des prisonniers. Jeudi une promenade avec tous les cinq. Vendrei, Yves est retourné en classe ; l’après-midi suis sortie avec Maman.
Les journées passent vite actuellement, d’abord les enfants sont là, cela m’absorbe beaucoup ; avec le beau temps, je sors Pierre le plus possible, et cela me prend une bonne heure, sinon deux, chaque après-midi…. La cuisine prend beaucoup de temps ; nous arrivons à la fin du peu de fruits que nous avions récolté, aussi faut-il les ménager, et combiner d’autres desserts pour les enfants, je fais un peu de pâtisserie, tout en ménageant le sucre, j’ai un peu de compotes, quelques fruits en conserve, quelques pruneaux de côté, mais cela n’est pas grand-chose, car il faudra attendre au moins trois mois pour avoir les premières fraises…
Jacqueline doit être à Lyon ces jours-ci, où elle doit être la marraine d’un cinquième enfant chez Milou. On parle d’un troisième bébé chez Menine. Aline annonce la venue d’un troisième également pour juillet. Cécile Poupardin attend un quatrième le mois prochain. Avec le bébé attendu chez Yvette, cela fera bien des naissances cette année dans la famille. Heureux ces foyers où l’on espère un petit enfant ; je voudrais tant qu’il en soit de même chez nous.
Mercredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 18 fevrier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Jean et Jacquie sont rentrés hier soir ; la maison paraît bien vide sans eux…. A l’avance, j’avais préparé bien des choses pour eux… j’avais fait des gâteaux, préparé des poulets en gelée, commandé un gigot ; hier, en l’honneur de Mardi-Gras, nous avions une dinde et des crêpes… Aujourd’hui nous entrons dans le temps du Carême… une des plus grandes pénitences est celle du froid ; l’hiver se prolonge, et, après quelques belles journées, nous avons depuis lundi un temps très dur ; rien ne m’est si pénible que de ranger ces chambres glaciales, j’ai beau endosser ma robe de chambre pour avoir moins froid, au bout de quelques minutes, je suis gelée ; Hier, J’ai baigné Jean et Jacquie avant leur départ, avec le radiateur électrique, nous sommes arrivés à une température possible, mais il faut ménager l’électricité puisque nous en sommes rationnés ! Il est dur aussi de sentir les mains de Pierre perpétuellement gelées, ou de voir Yves, les mains dans ses poches, remonter les épaules et creuser la poitrine alors qu’il aurait plutôt besoin de se détendre….
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 20 fevrier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Passé presque toute la journée en courses, j’ai recueilli des pâtes, du riz, un peu de fromage, un peu de margarine, mais tout cela est bien peu de choses en regardant toutes les demandes qui nous sont adressées : j’avais ce matin, une lettre de Mme Houdbine demandant pour elle un peu de fromage, pour sa sœur des pâtes, des haricots, du fromage, un peu de beurre, hélas ! le fromage, après avoir été abondant, est devenu introuvable, le beurre est très rare, seules les pâtes sont encore abondantes, mais il en faudrait tellement pour en envoyer à tous ceux qui en ont besoin ! J’ai eu ensuite le temps de faire une tarte pour le dessert, puisqu’il n’y a plus de fruits et qu’il faut quelque chose pour les enfants, j’ai serré le linge et il est temps de servir le déjeuner.
Mercredi, passé l’après-midi chez Armande Brachet pour les colis des prisonniers, nous étions peu nombreuses et il y avait beaucoup de travail aussi j’ai dû faire des fiches sans arrêt pendant plusieurs heures et suis rentrée assez tard. Hier, j’étais fatiguée et mal en train, j’ai envoyé les enfants se promener avec Thérèse et j’ai eu deux bonnes heures de solitude, de lecture et de prière….
Samedi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 21 fevrier 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Il fait de plus en plus froid ; c’est à se demander jusqu’à quand cet hiver vraiment rigoureux va se prolonger ; aujourd’hui le vent redouble, un vent glacial qui cingle et pénètre partout. Je ne sais pas si j’aurai le courage de promener les enfants, j’ai fait des courses ce matin et je suis rentrée frigorifiée…. Je suis presque malade de froid, crispée, éreintée, mais, ce qui est plus grave, c’est que je n’arrête pas de gémir ; bien à tort cependant car le froid est pour nous la seule chose dure à supporter, alors que tant d’êtres humains ont faim, ou souffrent plus encore….
La radio annonçait ce matin -42° en Russie. Les Allemands reculent, mais les Japonais triomphent sur toute la ligne.
Dimanche 22 février
Aujourd’hui, quelque chose qu’on pourrait appeler un dégel ; le temps a changé, le ciel s’est couvert et il pleut, mais l’air est encore si froid et la terre si glacée que la pluie gèle au fur et à mesure qu’elle tombe, et que, par endroits, une couche de verglas a déjà amené plusieurs chutes ce matin…. Nous grelottons. J’ai pourtant pris la résolution de ne plus gémir cause du froid !
Aujourd’hui, une journée que je prévois assez occupée ; je n’assisterai pas aux Vêpres, c’est la bénédiction des petits enfants, je n’ai pas le courage de voir des poupons dans les bras de leur maman… En attendant, j’ai aujourd’hui une grande quantité de lettres à écrire, plus des comptes à envoyer à Paris, il ne s’agit pas seulement de ravitailler les parisiens, il faut encore leur fournir des comptes à peu près bien faits. Maman passe toujours sa vie à expédier des colis, le ravitaillement est très dur, non seulement à Paris, mais dans toutes les grandes villes. Bordeaux est particulièrement éprouvé, j’ai envoyé la semaine dernière un petit colis à Anne, elle m’a écrit hier disant qu’elles voudraient bien « tenir » pour soigner leurs malades, mais qu’elles sont réellement très malheureuses. Nous envoyons des colis non seulement à une grande partie de la famille, mais beaucoup à des personnes qui nous sollicitent : Mme Houdbine et sa sœur, une belle-sœur d’Aline, qui habite Belfort, Jeanne Lego qui demande du mil… Demain va partir un colis pour Lille : rôti, mil, haricots. Maman fait les paquets et je tâche de resquiller dans diverses épiceries : margarine, fromage, pâtes, riz. Maman a même envoyé à Aix et à Lyon des caisses de légumes avec, au fond, de la farine, du jambon, des haricots, espérons que nous n’aurons pas d’ennuis ; en attendant, grâce à elle, voilà bien des familles qui sont moins malheureuses….
Jeudi 26
De nouveau des journées bien remplies ? marie a dû s’absenter mardi soir ayant été prévenue que son frère de la Maldemée était gravement malade, il était d’ailleurs mort quand on l’a prévenue, le décès dû à une embolie, ayant été subit, si bien que je me trouve de nouveau sans cuisinière, cependant Thérèse y mettant un peu de bonne volonté, tout va assez bien… je suis allée à la Maldemée hier après-midi ; j’ai déjeuné de bonne heure pour profiter du passage du car, ce qui me gagnait une bonne moitié du trajet ; il faisait un temps très froid et dur, un vent du Nord plutôt coupant, cependant, bien équipée, avec des bas de laine et des socquettes, sur la tête la capuche qui me rend tant de services et un paletot sous mon manteau, j’étais équipée pour affronter la température… j’ai prié un moment là-bas, offert mes condoléances à la famille et suis revenue par les chemins de traverse ; j’étais d’ailleurs revenue assez tôt et j’ai pu aller faire mon travail aux colis des prisonniers.
Aujourd’hui, voyage à La Roche ; je me suis encore équipée en tenue de campagne, car c’était bien la journée la plus désolée de l’hiver… J’ai fait sortir Jacquie et toutes les deux sommes allées voir Jean qui est un peu enrhumé, puis avons fait quelques courses ensemble. Suis allée voir Mme Lesaffre…
Dimanche 1er mars
Déjà deux mois de passés, de cette année où l’avenir paraît si angoissant… où nous voudrions bien voir arriver des jours meilleurs. En attendant, il ne fait toujours pas chaud, la température s’est bien un peu radoucie puisque dans la journée de vendredi la neige a entièrement fondu… mais le vent est resté très froid et je n’ose toujours pas envoyer Yves à l’école ; Geneviève est enrhumée, elle tousse depuis deux jours… J’ai fait de nombreuses courses hier matin pour le ravitaillement, celui des autres plus que le mien, si bien que Maman a pu envoyer hier soir plusieurs colis qui adouciront, du moins je l’espère, pour plusieurs familles les difficultés de l’heure présente. Ne suis que très peu sortie hier après-midi, travaillé hier soir près du poële, en écoutant la TSF, les événements continuent toujours les mêmes en Extrême-Orient ; les Japonais triomphent de tout ; on annonce ce matin des débarquements à Java ; ils atteignent Rangoon, capitale de la Birmanie et paraissent vouloir s’attaquer aux Indes. On entend toujours raconter quelques bobards qui circulent, mais qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ?…
Je suis lasse, depuis deux jours, j’ai mal à la tête, je voudrais du beau temps pour que les enfants jouent dans la cour…
Appris les fiançailles d’Annick Logeais avec M. Geffrey, notaire à Guémenée. Jacqueline est toujours à Lyon, mais elle ne va pas tarder à rentrer, puisqu’elle a maintenant un filleul. Cécile Poupardin a un fils : François, mais il est venu presque un mois trop tôt et ne pèse que 4 livres et demie, espérons qu’il sera possible de l’élever tout de même.
Mardi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 3 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Hier, la première journée de printemps… avant le printemps ! il a fait un temps merveilleux, ensoleillé…. Aujourd’hui, il fait moins beau… mais il ne fait pas froid, c’est le principal. Je viens de faire des courses, je vais maintenant me mettre à visiter le trousseau de printemps des enfants, car j’espère tout de même qu’un jour viendra où l’on pourra leur faire quitter les gros chandails et les chaussettes de laine.
Bonnes nouvelles de Lyon hier, Jacqueline annonce que son filleul s’appelle Philippe. Nouvelles de Jean ce matin, son rhume va plutôt mieux et ses places sont bonnes, mais il a eu des fréquents saignements de nez et cela a du le fatiguer.
Dimanche 8 mars
Il a gelé dur ce matin, mais le soleil paraît, il se lève maintenant bien plus tôt et nous aurons sans doute une journée superbe ; cela fera plaisir, car la semaine, n’a pas toute été aussi belle que la journée de lundi ! Mardi, le temps était doux mais nuageux, j’ai fait ce jour-là une bonne promenade avec Pierre jusqu’à la Thibaudière. Mercredi, il pleuvait, jeudi, le temps était de nouveau nuageux et les girouettes tournées vers le nord, aussi vendredi nous avons eu une triste journée, vent du nord et pluie glaciale aussi j’ai gardé Yves ici l’après-midi. Hier le temps était meilleur, et, après déjeuner, le soleil s’est montré, aussi j’ai pu faire avec Pierre une bonne promenade vers le Pré-Curé et les coteaux. Rien de nouveau ici autrement cette semaine, mercredi, je suis allée comme chaque semaine faire les colis des prisonniers. Jeudi matin, suis allée à La Roche, j’avais à voir la Bonne Mère de Jeanne d’Arc pour régler avec elles certaines questions concernant Jacquie et cette démarche me pesait beaucoup, j’espère que tout cela es arrangé pour le mieux ; l’après-midi suis allée au cimetière avec Pierre et passé l’après-midi chez Maman…
Dans la nuit de mardi à mercredi, des avions anglais ont bombardé les usines Renault à Boulogne et Billancourt, il y a eu de nombreux dégâts et pas mal de victimes civiles. Tout cela est bien triste ! Cécile Poupardin qui était dans une clinique de Boulogne était aux premières loges… ce devait être effroyable… !
On nous annonce de nouvelles restrictions sur le pain sans doute pour commencer ; il paraît que la soudure sera bien difficile à faire, et pourtant la récolte de blé était meilleure que celle de l’année dernière. C’est à peine si à certains jours je peux prier tant je suis préoccupée par les questions alimentaires et vestimentaires, jusqu’ici nous avons vécu sur nos réserves, mais ces réserves s’épuisent, sans qu’il soit possible de les renouveler. Certaines personnes prétendent que l’année prochaine les rations de sucre seront supprimées ! j’espère qu’il n’en sera rien, il est déjà si difficile cette année avec quelques laitages et les desserts qu’il faut faire, d’en mettre en réserve pour les confitures !…
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 13 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Un moment tranquille, Geneviève est au chemin de croix avec son Papa, les deux petits couchés, seulement je suis un peu ennuyée parce qu’Yves ne se sentait pas très bien aujourd’hui….il n’avait pas de fièvre, j’espère qu’avec quelques jours de précautions il n’y paraîtra plus rien….
Hier, une bien belle journée, Jean et Jacquie sont venus tous deux, nous avons déjeuné chez maman, puis, après avoir remis en état une paire de gants à Jacquie, j’ai passé presque tout mon temps à préparer les provisions qu’ils devaient emporter.
Avant-hier, la fameuse visite de Monseigneur, attendue depuis si longtemps ; malheureusement le beau temps n’était pas de la partie et nous qui attendions dehors avons été bien arrosés. A part cela, tout était bien, et notre évêque nous a conquis par son affabilité, sa distinction, sa simplicité… Lundi et mardi, me suis promenée avec Pierre ; une visite des Petites Sœurs des Pauvres.
Dimanche
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 15 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Yves n’a pas l’air plus fatigué, il n’a toujours pas de fièvre, mais il a l’estomac encore embarrassé et la langue très sale, aussi je lui a fait prendre un peu de calomel ce matin et vais tâcher de lui désinfecter le tube digestif, je le trouve plutôt moins grognon que vendredi, où il ne pouvait s’intéresser à rien. Il fait beau, il pourra sortir tout à l’heure. C’est un délice pour nous d’avoir une température plus clémente ; hier, au soleil, i y avait 16° dans la salle de bains, on peut sortir sans avoir à s’encapuchonner, rester à flâner dans le jardin pour contempler les arbres fruitiers…
Rien de plus à dire de la semaine ! ! je commence les tricots de printemps, je tricote actuellement un chandail à Yves avec un ancien chandail de Jean, à Pâques, je me mettrai aux chaussettes de coton…. Peut-être pendant les vacances de Pâques, enverrons-nous Jean passer quelques jours à Angers, cela lui fera du bien, il est un peu sauvage et il faut l’obliger à sortir. Quinze ans après-demain !…
Lundi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 16 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Après une matinée un peu incertaine, le temps s’est dégagé et le soleil paraît. Il fait doux, doux !… C’est une joie que d’être dehors. Nous avons déjeuné - sans Jacques, qui était à Saint-Denis - les enfants ont été à peu près sages, sauf Pierre qui fait toujours des espiègleries ; j’ai été contente de constater l’appétit d’Yves, il a dévoré – le mot n’est pas trop fort – une pomme de terre bouillie, une cuisse de poulet et des nouilles, sans parler du kéfir et de la pomme râpée qui constituaient son dessert ainsi qu’un petit-beurre ! Aujourd’hui suis un peu fatiguée ; Pierre se promènera avec Thérèse, il est d’ailleurs dans la cour, en attendant. Je vais avoir un bon moment de lecture, de tricot … et de détente.
Mardi matin.
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 17 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Je suis ennuyée au suet d’Yves, hier, il est revenu de classe en se plaignant de maux de cœur, de tournements de tête, il a cependant mangé convenablement le dîner léger que je lui avais servi… Ce n’est peut-être pas grand-chose mais cela me tourmente….
Aujourd’hui les quinze ans de Jean !
Mercredi 18
Le docteur est venu hier en fin de matinée et m’a rassurée au sujet d’Yves, il m’a dit qu’il faisait un peu de congestion du foie, mais d’une façon très bénigne, par conséquent rien de grave… Jacques a fait un bon voyage, mais dès ce matin il est reparti à La Roche, il fait un grand vent pas très chaud ; par moments de la pluie… Reçu hier la visite de Mme Lucas, puis Marguerite et Armande. Fait quelques courses ce matin.
Dimanche 22 mars
Une mauvaise semaine ; au début, Yves m’a beaucoup inquiété… la visite du docteur m’a rassurée, Yves était d’ailleurs mieux et maintenant il paraît aussi bien que possible, seulement, après cette secousse, je me suis sentie complètement à plat, la journée de mercredi a été à peu près convenable ; je suis allée, comme toujours, faire les fiches des colis des prisonniers, nous avons d’ailleurs eu assez peu de travail. Jeudi, une journée de cafard intense, aussi mauvaise que possible. Vendredi, journée à Nantes, fait quelques courses dans des magasins plus vides que d’habitude, où les prix suivent une ascension vertigineuse ; porté du ravitaillement à quelques personnes moins favorisées que nous, suis revenue assez tard, démoralisée et éreintée. Hier, journée plutôt dure encore… Jacques un peu souffrant… pour moi, une migraine folle qui m’a forcée à me coucher avant sept heures… Aujourd’hui, suis encore patraque, courbatures, bourdonnements d’oreilles ; si nous avions hier une belle journée, pour le premier jour du printemps, aujourd’hui le ciel est bien gris et le vent froid….
Mercredi 25
La première fleur de pêcher s’est ouverte ce matin, à ce petit arbre, à gauche de l’allée, qui, l’été dernier nous donnait des pêches si exquises.
Voyage à La Roche, vu les pensionnaires. Temps superbe.
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 27 mars 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Une journée splendide hier, tiède et ensoleillée, aussi la végétation « démarre » en vitesse… les abricotiers sont en pleine floraison… Tout cela est une joie très douce au milieu d’angoisses et de tristesses….
Dimanche 29 mars
Quelques journées un peu pénibles, malgré la joie du printemps qui vient - on ne s’en aperçoit guère aujourd’hui, tellement le temps est gris et brumeux – malgré l’agréable perspective de ne pas grelotter maintenant comme en hiver… la journée de vendredi a été assez dure, ce qui me peine beaucoup, c’est de voir Jacques surmené, pris du matin au soir et recevant des reproches !… je suis heureuse d’u côté que mon mari ait une vie utile et remplie, qu’il travaille à sa façon, pour le règne de Dieu sur la terre, pour le bien des autres, mais je ne voudrais pas que la tâche soit trop lourde pour lui et que sa santé n’y puisse y résister. Quelle angoisse perpétuelle ! Je suis allée vendredi soir au Chemin de Croix et cela m’a fait du bien…
Hier, bien des occupations aussi ; passé une partie de la matinée à faire « honorer » quelques tickets de viande qui me restaient, afin de pouvoir envoyer quelques colis. Appris, hier après-midi, que les Anglais ont débarqué probablement dans la nuit à Saint-Nazaire, il y a eu des combats de rues, paraît-il, se sont-ils rembarqués ou ont-ils été anéantis, il est difficile de le savoir ; la radio ne dit pas grand-chose, nous ne prenons guère que la Suisse et Vichy, il est impossible d’avoir Londres à cause du brouillage. En tous cas, il n’y a rien d’étonnant que Saint-Nazaire, qui est devenue une base de sous-marins, soit attaquée de temps en temps. Que tout cela est triste, et quand viendra la fin de tant de maux ?
Depuis hier nous avons une ruche, installée dans le fond du jardin. Cela réjouit les enfants, moi aussi, car c’est surtout la perspective de bons pots de miel qui me ravit, il faut tellement ménager le sucre !
Mercredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 1 avril 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Nous sommes réinstallés dans le bureau depuis hier, avec l’arrivée des pensionnaires c’est tout de même plus pratique et nous sommes plus au large, mais j’ai eu beaucoup de rangements à faire, des papiers, des tiroirs à mettre en ordre et pas beaucoup de temps pour cela. Temps gris, nuageux et venteux, heureusement il ne fait pas froid. Le ravitaillement de nouveau se resserre.
Dimanche 5 avril. Jour de Pâques
Un jour de Pâques un peu mouillé ; hier après-midi nous avons eu un grand vent froid, hier soir de la pluie, et, ce matin, si par moments le soleil brille, nous avons de fréquentes averses, je ne sais guère si nous pourrons faire cet après-midi la promenade que nous avons projetée, et demain la partie de pêche dont nous avons parlé et qui ferait tant plaisir aux enfants ! Reprenons un peu cette semaine : depuis l’arrivée des enfants je n’ai pu faire grand-chose, surtout avec les offices de la Semaine Sainte qui prennent aussi pas mal de temps, et les courses pour le ravitaillement qui absorbent bien aussi. Mercredi après-midi habituelle chez Armande Brachet pour les fiches des colis. Jeudi, les enfants, Jacques et moi sommes allés communier de bonne heure, puis les enfants sont retournés à l’office. Au début de l’après-midi visite au Reposoir, puis nous sommes allés passer l’après-midi chez Maman. Vendredi, suis allée avec les enfants à l’office, j’ai même emmené Yves qui a bien trouvé la cérémonie un peu longue, mais il faut bien qu’il s’habitue. Passé l’après-midi bien tranquille ici, les enfants y compris Yves étant chez Armande Brachet ; chemin de croix le soir. Hier matin, suis allée seule à l’office….
De nouvelles réquisitions pleuvent : réquisitions de foin alors qu’il n’y en a plus, réquisitions massives de beurre et d’œufs. Le rationnement du pain va devenir effectif, alors que jusqu’ici tout cela n’était guère appliqué, je crois que nous nous en tirerons, mais c’est pénible de refuser aux enfants une tartine qu’ils demandent. Quant à Maman, elle et Baptistine, consomment bien moitié plus que leurs rations. Si encore tout cela s’arrangeait après la récolte, mais il y a si peu d’espoir…..
Jeudi de Pâques
Jean est parti mardi à Angers, passer quelques jours avec ses petits cousins de Baynast, c’est un très court séjour, puis qu’il regagnera Nantes vendredi après-midi pour rentrer ici samedi, mais ce petit voyage lui aura fait voir du pays et lui apprendra tout de même à se débrouiller seul, maintenant qu’il a quinze ans. Une carte reçue ce matin nous dit que le voyage d’aller s’est bien effectué.
Dimanche, assisté à la grand-messe et aux Vêpres, puis fait avec les enfants une jolie promenade. Lundi après-midi à la carrière, il faisait un grand vent, mais le soleil était bon, les enfants ont joué et pêché, et tous étaient contents. Hier, colis des prisonniers, beaucoup de travail. Je me presse à tricoter une paire de chaussettes pour Jacquie, lesquelles doivent être finies pour dimanche et cela fait bien des points à faire….
Dimanche 12 avril
Jour après jour, je revis pas à pas les heures douloureuses d’il y a deux ans…
Il fait beau, les enfants jouent dans la cour, nous avons eu hier une journée radieuse… le jardin n’est qu’un bouquet, tous les arbres fruitiers sont en pleine fleurs… Jacqueline est ici depuis jeudi, mais elle repart dès demain matin, elle est arrivée jeudi soir par un triste temps, juste avant la nuit, ayant, depuis La Roche, lutté contre le vent juste en face. Jean est arrivé hier après-midi, son séjour à Angers s’est bien passé et il s’est à peu près bien débrouillé pour son voyage…
Beaucoup travaillé cette semaine ; j’ai fini vendredi la paire de chaussettes commencées lundi pour Jacquie, lui ai commencé hier des gants, que je voudrais terminer avant son départ. J’ai maintenant à mettre à l’ordre toutes les chaussettes et tous les gants d’été, et ce n’est pas un petit travail. Aujourd’hui, je voudrais ranger, écrire un peu, mais Maman et Jacqueline viennent déjeuner ici ; j’ai une réunion des Mères Chrétiennes et, s’il fait beau, comme je l’espère, nous ferons une promenade ce soir.
Jeudi matin 16
Je suis allée ce matin à la messe prier en union avec toi mon petit Bernard… Deux ans, mon tout petit ! C’est à la fois si près et si loin, et la douleur est toujours aussi cruelle.
Bien des occupations aujourd’hui ; Jean rentre ce soir, Jacquie demain matin ; je vais à Nantes demain également…
Dimanche 19 avril
Deux ans aujourd’hui que notre petit bien aimé repose au cimetière… Si à ce moment-là, je n’avais pas eu la certitude que dans l’éternité, il me sera donné de le revoir, je crois que je serais devenue folle !… nous irons porter des lilas blancs sur la petite tombe….
Je me presse, je viens de faire un peu de cuisine pour ce soir, et de surveiller Geneviève qui confectionne des petites galettes. Je voudrais faire quelques petits rangements que je ne puis arriver à faire, et, surtout je voudrais écrire à Jeanne Lego, c’est le troisième anniversaire de la mort de Niquette, et la pauvre doit tant souffrir !
Suis allée à Nantes vendredi, journée éreintante comme de coutume ; ai fait quelques courses, assez peu, car il n’y a rien dans les magasins ; Fait plutôt quelques visites : Françoise, Mme Houdbine, Andrée Jaffré ; suis aussi passée à ce qui maintenant est Chavagnes, et vu Mlle Caillaux, ou plutôt Mère Jeanne-Madeleine, qui a été aussi charmante avec moi qu’elle pouvait être désagréable autrefois ; il est vrai que c’est peut-être nous qui étions désagréables. Nous sommes arrivés assez tard, j’avais une bonne migraine, mais hier tout allait bien.
Beaucoup de travail ces jours-ci, j’aurais voulu faire pas mal de choses pour Jacquie pendant qu’elle était là, je n’ai pu y arriver, mais je vais lui envoyer le plus tôt possible un chandail et une paire de gants dont elle a réellement besoin…
Les nouvelles sont mauvaises, le maréchal s’est vu dans l’obligation de rappeler Laval, et hier soir, la radio suisse a annoncé que le Maréchal, tout en restant chef de l’état, se démet au profit de Laval de ses fonctions de chef du gouvernement. Darlan reste commandant de toutes les forces armées. Que va-t-il se passer ? La situation est angoissante et, de plus en plus, je suis persuadée que Dieu seul peut nous sauver.
Jeudi 29
Note éditoriale. Le journal écrit « jeudi » ; le 29 avril 1942 était un mercredi. Texte conservé tel quel.
Toute seule ce soir ; je viens de coucher les enfants, Jacques est à Nantes…
Rien de bien neuf ces jours-ci ; ne suis pas sortie lundi ; mardi, passé l’après-midi chez Marguerite avec Armande Brachet ; mercredi, matinée à La Roche ; vu les enfants qui paraissent bien, quoique Jacquie se plaigne de l’estomac ; fait quelques courses et passé un moment chez Mme Lesaffre. Après-midi pour les prisonneirs. Ce matin, fait des courses, cet après-midi préparé les bagages de Jacques, puis suis allée chez Maman jusqu’au dîner.
Quelques belles journées, bien que nous ayons eu de l’orage hier et lundi, mais le temps s’est remis au beau ensuite. Je sors peu, mais je me promène dans le jardin avec délices… Rarement le printemps m’a paru plus beau que celui-ci, rempli cependant de tant de sujets d’angoisse ! Il fait bon se dire que nous sommes en la main de Dieu.
Vendredi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 1 mai 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Fait aujourd’hui une bonne promenade, il y a longtemps que j’avais projeté d’aller à pied à la Clopière ! Faute de moyens de transport, il y a longtemps que nous ne sommes allés nulle part, mais la Clopière n’est tout de même pas bien loin et il est possible d’y aller à pied. Il faisait aujourd’hui un temps agréable pour la marche…. L’aller m’a été abrégé, grâce à la rencontre d’une voiture à cheval, qui m’a fait faire une bonne moitié du trajet ; puis, au retour, j’ai fait des visites, chez Lucie Chevillon, chez les Mollé du Plessis, à Sainte-Marie. J’étais de retour un moment avant le dîner, pas trop lasse vraiment, et rapportant un kilo de beurre, destiné à La Haye-Descartes, et, deux douzaines d’œufs, dont dix huit ont été aussitôt mis sous une poule.
Reçu ce matin une lettre de Marie-Thérèse, depuis deux mois, je n’avais rien d’elle et je m’en inquiétais ; elle est en effet souffrante, elle fait une forte anémie, conséquence d’un travail absorbant et d’une nourriture insuffisante. Je voudrais la faire venir ici et la « remonter » un peu, mais je crois que sa fatigue est autant morale que physique et tout ira mieux pour elle quand la situation sera meilleure….
Dimanche matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 3 mai 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Yves est un peu fatigué ce matin… il a mal au cœur, aucun appétit et de l’irritation de la langue… espérons que cela va s’arranger. Jacques est revenu de Nantes hier soir, après un bon voyage ; quelle joie de se retrouver et d’être ensemble ! Une absence de deux jours paraît si longue !
Beaucoup de travail aujourd’hui, comme souvent ! J’ai tout de même terminé le chandail de Jacquie, mais je voudrais avant mercredi, lui faire un second gant pour lui emporter la paire…
Il y a six ans, c’était la Première Communion de Jacquie. Les cerises sont formées. Les rhododendrons commencent à fleurir.
Jeudi matin 30 avril
Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1942-05-03). Texte conservé tel quel.
Je me presse, nous allons déjeuner chez Maman, nous sommes depuis deux jours sans cuisinière – fourneau – et sans service d’eau, aussi cela complique bien des choses, aussi nous allons tous manger des galettes chez Maman, cela changera et nous fera plaisir aussi. Yves aura son petit régime à part, il n’est pas plus fatigué, il n’a pas de fièvre…. Mais il se plaint toujours de maux de cœur ; j’ai hâte que cela finisse.
Ne suis pas sortie lundi et mardi, travaillé pour finir différentes choses que je voulais passer à Jacquie. Suis allée à La Roche hier matin ; ces voyages sont éreintants ; il a fallu galoper d’un endroit sur l’autre et je suis de plus en plus oppressée. Passé l’après-midi aux Colis des Prisonniers.
Vendredi soir 1er mai
Note éditoriale. Deuxième entrée portant cette date ; ancre
1942-05-01-bpour la distinguer de1942-05-01.
Je reviens avec Geneviève du Mois de Marie, les enfants sont au lit et vont dormir, il me reste un petit moment pour tricoter avant d’aller me coucher. Journée calme … à la maison ! par ailleurs, un peu d’effervescence causée par la présence d’un contrôleur à la distribution des tickets du mois ; beaucoup appartenant à la catégorie T ont été rétrogradés dans les A, et cela ne va pas sans soulever des protestations et faire dire beaucoup de paroles. Il est certainement très dur pour ceux qui étaient de gros mangeurs de pain, de se voir priver de ce qui consistait l’essentiel de leur nourriture, mais ici, jusqu’à présent, nous ne sommes privés de rien et nous avons bien d’autre chose pour nous nourrir ! c’est dur, mais cela peut s’arranger, et il faut se dire que cela ne durera pas toujours et qu’en attendant il faut s’efforcer de supporter de bon cœur les restrictions obligatoires, on peut dire que je ne parle pas en connaissance de cause puisque chez nous la ration de pain suffit, mais il a été dur pendant les vacances de Pâques de refuser plusieurs fois aux grands les tartines qu’ils me demandaient, de même que, pour autre chose, il me sera pénible cet été de ne pas avoir de sucre pour faire des confitures, alors qu’il y aura des fruits ! Il a bien fallu changer ses habitudes pour beaucoup de choses ! Ce que je ne peux pas comprendre et pas sentir, ce sont ceux qui crient et répètent qu’il ne faut pas livrer son blé, qu’il faut empêcher les cultivateurs de le livrer, que c’est un devoir, alors qu’en ville tant de malheureux souffrent, et que le problème de la soudure n’est pas résolu. Que Dieu m’accorde d’avoir l’esprit moins mesquin et moins « égoïste », de penser plus « chrétien » et plus « français ».
Dimanche 3 mai
Note éditoriale. Deuxième entrée portant cette date ; ancre
1942-05-03-bpour la distinguer de1942-05-03.
Un dimanche qui va être bien rempli ! Il me reste à peu près une heure et demie avant la grand-messe ; je viens d’établir les menus de la semaine, des lettres à écrire, les comptes à faire, un laitage à préparer pour ce soir…. Nous avons un beau soleil, un temps qui serait agréable si le vent du Nord ne venait nous glacer ! il faut encore porter des vêtements d’hiver.
Yves est mieux, mais il se plaint toujours d’avoir un peu mal au cœur, mais sa langue est nettoyée, l’appétit est convenable, il est gai et bien vivant, seulement il a aussi mal à la gorge et tousse un peu, il faut essayer d’arranger çà rapidement ; Les autres sont bien ; dans trois semaines ce sera la Communion de Geneviève, le temps passe.
Les rhododendrons, les azalées fleurissent et le petit jardin est superbe…. Des passages d’avions cette nuit.
Dimanche 20 mai
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 20 mai 1942 était un mercredi. Texte conservé tel quel.
Pas écrit de toute la semaine, j’ai eu quelques journées très remplies…. Dimanche après-midi sommes allés au Mois de Marie de la Pampinière, ce qui nous a fait une bonne promenade, il faisait beau et nous avons eu une après-midi agréable. Lundi n’ai pas bougé… Mardi, suis allée à la Clopière partager la laine, le temps était un peu chaud, mais j’ai eu la chance de trouver une voiture qui m’a épargné trois bons kilomètres et fait gagner du temps, je suis revenu le soir, pas trop tard. Mercredi, colis des prisonniers… Jeudi après-midi chez Maman avec les enfants. Vendredi, Maman, Pierre et moi avons fait une grande expédition, partis de bonne heure dans la voiture de Martineau, nous avons partagé la laine aux Buzenières, sommes allées déjeuner à la Chavechère, passé à la Blédière, puis sommes allés à l’Atrie d’où Rabaud nous a emmenés à Logerie, de là Orsonneau nous a reconduits ici après le partage de la laine, ce qui nous a fait une bonne journée de grand air, de grands moments à être secoués sur les routes, mais aussi à contempler la campagne ravissante… Nous avons eu quelques émotions, dues à ce genre de locomotion auquel Maman et moi ne sommes plus très accoutumées, enfin tout s’est bien terminé. En rentrant, j’ai eu la surprise de trouver une invitation à passer l’après-midi à la Métairie, en raison du retour de noces du jeune ménage et ceci pour hier ; c’était un peu précipité et nous nous demandions comment nous y rendre ! Enfin, tout s’est arrangé Bretaudeau a pu y faire un tour avec sa voiture, et nous avons eu une petite fête très simple et très gaie, les jeunes étaient pleins d’entrain, nous avons confortablement goûté, avons entendu des chants scouts chantés de façon ravissante par trois jeunes filles et sommes rentrés ici un peu avant onze heures.
Avec tout cela mon travail n’a pas beaucoup avancé, je n’ai pas pu finir un chandail pour Yves, je n’ai pas touché aux gants et aux chaussettes d’été. Au début de la semaine, il a fallu arroser dans le jardin de grands moments, sous peine de voir périr tous les semis…
Nantes a été bombardé dans la nuit de mercredi à jeudi.
Jeudi matin, Jour de l’Ascension
Temps douteux ; nous voudrions bien cependant aller cet après-midi, comme d’habitude, au mois de Mai de Montorgueil… Sommes allés à la Communion ce matin, Jacques et moi avec Yves et Geneviève ; Yves paraît bien maintenant, il est très gai, l’appétit est bon, il reste le soir à l’étude et son travail a l’air de lui plaire ; je veille toujours sur son régime, car j’ai peur que ses maux de cœur recommencent, mais ce n’est pas amusant pour lui de ne manger ni chocolat, ni œufs quand les autres en mangent. J’ai eu hier des nouvelles de Jean ; je voulais aller à La Roche le matin, mais le car était soi-disant plein et a refusé trois personnes qui voulaient monter au Poiré, Jacques a filé à bicyclette, mais j’ai dû rester ici. Jacques a pu voir les pensionnaires, mais il lui a fallu rester déjeuner à La Roche, et, comme j’étais sortie quand il est arrivé, je n’ai eu des nouvelles qu’hier soir. L’impétigo de Jean va mieux sans que cela soit tout à fait terminé, mais ce qui est plus ennuyeux, c’est que Richelieu va être occupé presque en totalité par les Allemands, qui prennent cette fois-ci les cuisines, pas mal de chambre de professeurs, des classes, si bien que l’économe se demandait hier s’il allait pouvoir garder les élèves ; à l’âge de Jean ce serait bien ennuyeux de voir les classes interrompues depuis le mois de Mai, et jusqu’à quand ? Jacquie est bien, mais ses notes ne sont pas merveilleuses.
Rien de nouveau à part cela ; lundi et mardi, je suis restée ici à tricoter ; lundi, une visite de Françoise, encore sous le coup du dernier bombardement de Nantes ; hier, colis des prisonniers, beaucoup de travail, fait pas mal d’adresses et les fiches de soixante trois colis ; beaucoup de prisonniers se plaignent et on ne peut faire grand-chose pour eux, la situation est de plus en plus triste ; que Dieu nous vienne en aide !
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 22 mai 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Je rentre du Mois de Marie avec Geneviève, Jacques est chez Maman et va bientôt rentrer ; je ne vais pas tarder à monter me coucher… Nous avons été très émus ces deux jours-ci par de tristes événements : hier, au moment où nous allions partir à la grand-messe, Jacques a été avisé que l’on avait trouvé deux cadavres sur le territoire de la commune, le long de la ligne Nantes-Bordeaux. Il s’agissait de deux travailleur annamites, tout un train était passé se dirigeant de Luçon sur une autre destination ; ces malheureux avaient du sauter pour essayer de s’évader ; l’un portait une fracture du crâne et avait du se tuer en tombant ; l’autre, tombé également à contre-voie et déjà blessé, avait été décapité par un train venant en sens inverse ; un de ses bras avait été également sectionné. D’autres de ces malheureux étaient tombés sur d’autres communes ; certains, peut-être blessés, ont pu s’échapper. Ce devait être un affreux spectacle. Jacques est rentré déjeuner un peu avant les Vêpres, puis il a fallu s’occuper de faire transporter les corps de ces deux malheureux et les installer dans la salle de la mairie. Ce matin, les gendarmes allemands sont venus identifier les corps ; ils avaient avec eux un autre prisonnier, qui a reconnu ses camarades et a assuré que tous deux étaient catholiques, nous avons donc couvert ces deux pauvres corps d’un drap blanc et mis un Christ près d’eux, si bien que toute la journée les uns et les autres sont venus dire quelques prières. Ce soir a eu lieu la sépulture ; il y avait bien du monde et la cérémonie a été bien émouvante, les deux cercueils étaient recouverts d’un drapeau tricolore ; Jacques, le docteur Lucas et Ferdinand Brachet conduisaient le deuil, puis venait Armande Brachet, assistée de tout le comité d’aide au prisonniers ; la foule était recueillie, tous pensaient aux si nombreux prisonniers français en Allemagne ! Maintenant les deux pauvres malheureux reposent dans le cimetière à côté du Marocain, tombé l’année dernière. Que Dieu ait leurs âmes en Paradis ! M. le Curé a annoncé une messe demain matin « pour nos frères catholiques, morts pour la France ».
Dimanche 17 mai
Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1942-05-22). Texte conservé tel quel.
La grand-messe va sonner d’ici quelques instants, je serai vite prête , j’ai passé ma matinée jusqu’ici à confectionner une terrine lapin destinée à être mangée en compagnie de nos invités de dimanche prochain – s’ils viennent, puisqu’à l’heure présente on ne peut être sûr de rien - …
Suis allée à La Roche hier, j’ai pu arriver à prendre le car malgré une grosse affluence, j’ai vu les enfants, Jacquie quelques minutes et Jean un peu plus longtemps, puisqu’il a eu la permission de venir avec moi acheter une paire de gros brodequins qui lui serviront l’hiver prochain. A Richelieu, les choses se sont un peu arrangées ; les occupants ont transigé, ils abandonnent certains bâtiments pour en prendre d’autres – un peu plus – si bien que la direction espère garder tous les élèves avec une petite annexe chez les Clarisses ; seulement, la question de la cuisine est encore en suspens, et c’est la plus difficile à résoudre, aussi l’économe, que j’ai vu, est bien ennuyé. Suis allée un peu chez Maman, hier après-midi, puis suis restée un peu à travailler ; mes tricots n’avancent guère actuellement…. Jacquie arrive en vacances vendredi soir ; Jean samedi matin ; les Granger doivent aussi arriver samedi, ainsi que Mère et Madeleine et tous ceux de Thouars ; je vais avoir des journées bien remplies et m’inquiète de ce que je vais pouvoir leur donner à manger pendant ces quelques jours.
Lundi 25 mai
Toute la semaine sans rien écrire, et maintenant je n’ai qu’un tout petit moment. Mère et Madeleine sont en visites, Jacques est parti au Moulin-Guérin, avec Armand, Suzanne, Michel et les Granger, mais il va falloir, d’ici quelques instants, que j’aille préparer une salade de légumes destinée à être mangée au dîner… J’ai eu une semaine un peu chargée, mais les derniers jours surtout ont été bien remplis… Lundi, je n’ai pas bougé, travaillé ici, mardi, je ne me souviens plus, mercredi les colis des prisonniers ; jeudi après-midi ou plutôt la fin, chez Marguerite ; vendredi, fait pas mal de préparations, de petites choses pour finir des ouvrages, ce qui a pris mon après-midi. Samedi, Armand et Suzanne sont arrivés de bonne heure dans l’après-midi, ainsi que les Granger ; j’ai eu une matinée très remplie, le déjeuner à faire, des croûtes de bouchées à la Reine et une mayonnaise au chocolat à préparer pour le lendemain matin ; je me suis tant pressée, j’ai eu tant à faire que, si la marquise au chocolat a été parfaitement réussie, les croûtes ont été bien ratées ; la pâte était très bonne, mais s’était obstinément refusée o monter ! Samedi après-midi, Mère et Madeleine sont arrivées, puis Michel, si bien que nous étions nombreux le soir. La cérémonie d’hier était bien réussie, le temps, parfois menaçant, s’est maintenu sans pluie ; Geneviève était mignonne en communiante et bien recueillie ; Jacques et moi avons communié près d’elle…. A la sortie de l’église, Geneviève a embrassé sa grande amie Anne Bouhier, puis je l’ai vite emmenée à la maison. J’ai eu ensuite bien à faire pour le déjeuner, mais, malgré les croûtes ratées, le repas était bon et réussi. Les Vêpres n’ont pas tardé à sonner, nous avons eu ensuite la procession à la grotte ; après, j’ai fait goûter les enfants, puis nous sommes allés au cimetière porter des fleurs blanches sur la tombe du petit chéri, et il était l’heure de rentrer ; Geneviève était fatiguée et aspirait au moment de quitter sa robe blanche. J’ai eu ensuite bien à faire pour le dîner, d’autant plus que les Granger et Maman restaient dîner ici et cela faisait une fameuse tablée. La journée de lundi a été un peu dure aussi, Marie a beau faire de son mieux, il faut combiner des menus, exécuter, et toute la responsabilité repose sur moi ! C’est un fameux cassement de tête, et, malgré tout mon plaisir de me trouver en famille, j’aspire au moment où nous seront seuls – avec les enfants – et ferons les choses très simplement. Aujourd’hui mardi, la chose est pire, Marie est au mariage de son neveu, aussi m’a-t-il fallu m’appuyer la confection du déjeuner. Je suis bien lasse ! Pour le moment je suis au calme et cela me fait grand bien, mais tout à l’heure, il faudra m’occuper du dîner, et parler, quand j’aurais bien plus envie de fermer les yeux et de dormir. Michel reste jusqu’à samedi ; ses parents, Mère et Madeleine partent demain matin, je crois ; les vacances de Jacquie finissent, celles de Jean durent jusqu’à lundi. Encore un jour de fête de passé, puissions-nous en voir ainsi beaucoup d’autres.
Dimanche 31 mai
La semaine a été toute entière très chargée, maintenant les choses commencent à se tasser, et je pense, sinon voir le bout de mon ouvrage, tout de même avoir un peu de répit. Pour comble de bonheur, Marie est malade, et je ne sais quand elle va nous revenir ! Mercredi, en faisant les colis des prisonniers, Mme Bonnaud m’a appris qu’elle s’était trouvée mal ce matin, qu’on avait dû venir chercher le médecin, et qu’elle était bien fatiguée. Cela m’a donné un coup et je suis revenue ici bien ennuyée ; mais Jacques, qui avait des nouvelles plus précises, m’a rassurée ; il s’agissait d’un très fort dérangement d’estomac, cependant le docteur lui trouvait le cœur un peu fatigué et ordonnait quelques jours de repos. Enfin, en attendant, il a fallu marcher. Jeudi, nous avons eu la lessive, et les petites filles ont pu aider au ménage. Vendredi, malgré le temps quelque peu incertain, la lessive a séché entre les averses ; le soir, tout était rentré, et j’ai fini l’après-midi chez Armande Brachet avec Jacqueline et Marguerite. Hier matin, courses et cuisine, l’après-midi raccommodage. Michel est parti hier soir, aujourd’hui nous avons la fête des Mères, et demain Jean nous quitte à son tour. J’ai rattrapé un peu de sommeil….
Dimanche 7 juin
Toute la semaine encore sans rien écrire ; les occupations ne manquent jamais ! il a fait ces jours-ci une chaleur accablante, la procession de ce matin a été particulièrement pénible ; enfin les enfants sont partis après les Vêpres, Geneviève chez Marie-Annick et les petits chez Maman, je me suis allongée sur le divan du bureau…
Reprenons un peu la semaine ! Lundi je ne suis pas sortie, Maman et Jacqueline sont venues ici. Mardi, fait une tournée de visites à quelques personnes pour offrir les images de Communion de Geneviève. Mercredi, après-midi pour les prisonniers. Jeudi matin, Jacqueline est partie, suis allée passer l’après-midi chez Maman avec les enfants. Vendredi, réglé des comptes avec Maman ; hier travaillé ici, et assisté hier soir à la capture par Jacques d’un essaim d’abeilles. Je suis très en retard pour mon ouvrage… Marie a repris son travail et fait à peu près toute la cuisine, ce qui me permets de faire des rangements et autres choses utiles, je passe aussi pas mal de temps dans le jardin à ramasser des doryphores ou à faire la chasse aux chenilles dans les castillers – chose fort peu appétissante – ou encore à bécher un peu pour que l’arrosage du soir pénètre mieux…
Dimanche, une jolie fête pour la « Fête des Mères ». La cérémonie à l’église était jolie avec la procession fleurie au cours de laquelle chaque enfant allait remettre sa fleur à sa maman, puis une gentille représentation à la salle paroissiale. Le soir, sommes allés au cimetière…
Lundi.
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 8 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Journée chaude, moins pénible cependant qu’hier, d’abord nous n’avions pas de procession, et ensuite il a fait un peu de vent qui a fait grand bien… Je suis restée un grand moment dehors à faire la chasse aux chenilles, aux doryphores, j’ai fait ensuite de la confiture de fraises. J’aime intensément le mois de juin, son rayonnement et ses parfums, tilleul, roses et foin coupé. Jacques organise son rucher, non sans peine, tout est si difficile actuellement, enfin, il paraît que nous aurons du miel et cela me fait grand plaisir. Les enfants se régalent au goûter avec de savoureuses tartines de fraises….
Mardi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 9 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Ce matin temps gris ; il faisait même froid, et j’ai dû, malgré leurs protestations véhémentes, couvrir les enfants qui avaient déjà repris l’habitude de vêtements légers…
Les anglais ont annoncé hier et ce matin, à toutes leurs émissions que les habitants de la zone côtière interdite devaient s’en éloigner le plus possible, ou, si cela leur était impossible, prendre toutes les précautions nécessaires pour préserver leur existence. C’est gai, heureusement qu’il s’agit sans doute une fois de plus d’un « bobard » comme il en circule tant déjà !
Jeudi 11 juin
A La Roche hier matin ; ces voyages sont harassants, surtout les courses à toute vitesse pour arriver à Jeanne d’Arc à l’heure de la récréation et filer à Richelieu ensuite, s’il n’y avait pas une petite halte chez Mme Lesaffre, ces voyages seraient un cauchemar. Suis allé ensuite travailler pour le colis des Prisonniers. Toute la journée il a fait froid…
Avons été bouleversés ce matin par la mort d’une petite camarade de Geneviève qui ne paraissait pas bien malade hier. Quelle douleur pour le Papa qui est prisonnier.
Vendredi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 12 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Une lettre de Marie-Thérèse, qui est toujours bien souffrante, et refuse de quitter Paris en ce moment pour venir se soigner ici, elle prétend qu’Auteuil c’est la campagne, c’est évidemment calme en ce moment, mais ce qu’elle ne peut y avoir, c’est la nourriture qu’elle aurait à la campagne… Tante Juliette, qui écrivait elle aussi ces jours-ci, se plaint du ravitaillement très difficile actuellement, en raison de l’afflux des réfugiés d’outre-Rhin !…
Dimanche 14 juin
Si Dimanche dernier nous nous plaignions de la chaleur, aujourd’hui, tout le monde se plaint du mauvais temps ! Il pleut depuis ce matin, impossible de faire la moindre procession…
Diné hier soir avec Jean et madeleine de Baynast qui ont passé quelques heures ici et sont partis ce matin…
Jeudi soir 18
Bien des occupations tous ces jours-ci et n’ai guère de temps pour écrire ; dimanche par contre, j’ai eu du temps pour mettre à peu près à jour ma correspondance. La matinée a été lamentable, il a plu presque sans discontinuer, mais un peu après déjeuner, le temps s’étant un peu arrangé, la procession a pu sortir à l’issue des Vêpres… Lundi, passé l’après-midi à ramasser les castilles, puis ai reçu une aimable visite d’Annick Logeais, dont le mariage est fixé au 22 juillet, vu un peu Armande Brachet le soir. Mardi, fait cuire mes confitures. Mercredi, passé la matinée à La Roche, comme chaque semaine, puis le Colis des Prisonniers. Sermonné Jacquie, laquelle a de bien mauvaises notes, mais cela n’a pas l’air de lui faire grand effet ! Ce matin, couvert les confitures, avec l’aide des enfants, puis passé l’après-midi chez Maman ; toutes deux allons à Nantes demain pour un rendez-vous chez le docteur Joubert…
Quelques moments plutôt pénibles actuellement, suis ce soir un peu lasse et découragée ! Yves me donne actuellement beaucoup de peine, il devient désobéissant, volontaire et capricieux ! C’est contre lui une lutte de tous les instants, il a été un peu gâté pendant qu’il était malade, et il fait maintenant des colères dès qu’on lui résiste. Pierre est un vrai garnement, je vais être obligée de l’envoyer conduire et chercher à l’école ! hier, avec René Lambert et quelques camarades, au lieu de venir déjeuner, ils n’ont rien trouvé de mieux que d’aller manger des cerises à la vigne de la Montparrière ! Heureusement, Geneviève est bien mignonne, presque toujours du moins, seulement, ce soir, elle se plaignait d’avoir mal au ventre, abus de cerises peut-être….
Dimanche matin 21 juin
Une journée radieuse, un beau soleil brillant, sans chaleur excessive… Toute la journée d’hier, et jusqu’à la nuit tombante, nous avons vu passer les charrettes de foin. Nous voici arrivés aux plus longs jours de l’année, on a peine à faire coucher les petits aussitôt dîner, tant il fait beau dans le jardin à cette heure-là. Lorsque je reviens de la prière avec Geneviève, Jacques est encore dehors à ramasser de la graine de scorsonères ou à arroser les salades…Il y a deux ans, nous traversions des journées bien tragiques…. J’ai revécu, jour après jour, tous ces moments tragiques, l’arrivée des réfugiés le dimanche soir, le message de Pétain annonçant qu’il demandait un armistice, et la figure douloureuse de Jacques à ce moment-là. Les arrivées successives du mardi, mercredi, du jeudi ! Armand et Suzanne…. Solange en bicyclette, Jacqueline en auto. L’armée en déroute, fuant en longue colonne d’autos, et cette nuit d’angoisse, puis cette journée du 22 juin….
Suis allée à Nantes avec Maman vendredi, mais n’ai rien fait, ou à peu près, de toutes les courses que j’avais à faire. Benjamin a examiné Maman le matin, au point de vue du cœur et de la tension. Le cœur est en bon état, mais l’aorte grossie et légèrement sclérosée ; un peu de tension, rien de grave, mais un état à surveiller. Après déjeuner, Benjamin m’a aussi examiné le cœur ; rien d’anormal de ce côté-là, mais une poche d’air dans l’estomac, ce qui remonte la pointe du cœur, et explique en partie cette oppression qui me fatigue si souvent. Après l’examen, sommes allés chez le Dr Joubert ; vu là-bas des grandes misères… Le docteur a trouvé que l’état de Maman s’était bien aggravé depuis neuf ans, ce qui n’a rien d’anormal ; elle a maintenant la colonne vertébrale tordue, certaines vertèbres soudées ; le docteur espère cependant enrayer le mal et atténuer la douleur.
Hier, passé une agréable après-midi chez Maman sous les arbres.
Lundi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 22 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Une matinée ravissante, toute paisible et toute bleue, qu’il ferait bon si nous n’étions pas en guerre ! Je me suis levée de bonne heure – relativement – les enfants étant levés avant moi et je n’ai eu aucune peine. J’ai ramassé les doryphores, sarclé un carré de bette, betteraves et tomates, cueilli des castilles, tout cela avant qu’il fasse trop chaud. J’ai rangé ensuite bien des choses… Je pense avoir une après-midi tranquille pour tricoter.
Une visite au cimetière hier soir…. Les Anglais reculent en Libye, ils ont abandonné Tobrouk.
Vendredi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 26 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Avons vu Jean hier ; il est venu déjeuner pour célébrer sa fête et celle de Pierre ; ces quelques heures, trop tôt passées, ont été cependant bien agréables ; elles l’auraient été davantage si Jacquie n’avait pas été punie et privée de sortie ! Quand se décidera-t-elle à travailler ? Hier, après le départ de Jean, suis allée à l’école avec Geneviève attendre les résultats du certificat d’études, et avons eu le plaisir de féliciter Marie-Annick, laquelle s’en st parfaitement tirée, avec une mention très bien et un bon rang. Ce sera le tour de Geneviève l’année prochaine. En attendant, Bonne Mère m’a dit hier que Geneviève lui donnait toute satisfaction, et cela m’a fait bien plaisir.
Mardi ? Rien de nouveau, mercredi, colis des prisonniers, puis suis allée avec Jacques prier auprès de M. Yvenogeau décédé dans la nuit, après dix-sept mois de souffrances, et sans revoir Marcel ! Quelle triste chose !
Dimanche 28 juin
Une bien belle journée, et même une belle semaine, je n’en ai pas profité autant que je l’aurais voulu ! Il faudrait actuellement passer tout son temps dehors ! J’ai une bonne heure, chaque matin, dans le jardin, à ramasser les doryphores, voir aux légumes, ramasser la graine des scorsonères, mais ensuite il faut rentrer dans la maison pour le travail habituel. L’après-midi, j’aime bien m’asseoir pour travailler sous le tilleul, mais ces jours-ci, je ne suis guère restée ici. Maman a sa nouvelle bonne, qui a bien l’air de faire son affaire, mais il lui faut davantage rester chez elle, aussi c’est moi qui vais habituellement la retrouver. Hier, c’était Yves qui me tourmentait… il a encore mal au cœur… hier il se entait fatigué et réclamait son lit. Je l’ai laissé paresser ce matin autant qu’il a voulu, quand il a été décidé, il s’est levé et a filé chez sa grand-mère…
Hier, l’enterrement de M. Yvernogeau….
Mardi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 30 juin 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Une série de très belles journées… Passé l’après-midi d’hier chez Maman, celui d’aujourd’hui ici, sous le tilleul fleuri, tout embaumé, tout bourdonnant d’abeilles…Jacques est à Nantes jusqu’à demain.
Maman souffre beaucoup ces jours-ci et se fatigue vite !
Dimanche 5 juillet
Les enfants dont en vacances depouis hier soir ! Yves a montré une joie délirante, Geneviève un plaisir plus modéré ; quant à Pierre, il a fallu lui acheter dès hier soir un cahier pour faire « ses devoirs de vacances ». Jean et Jacquie arrivent cette semaine, jeudi sans doute, peut-être Jacquie mercredi soir. Je suis bien heureuse à la pensée de les avoir tous réunis, mais ce ne sera pas sans bien de la peine, bien de travail et de mauvais moments pour arriver à maintenir l’ordre et faire obéir tous ces jeunes indépendants qui se sentent en vacances et entendent en profiter !
Ici, tout est calme, le temps continue à être beau, j’ai passé dehors quelques moments bien agréables, soit ici, soit chez Maman, où je vais de plus en plus pour lui éviter la fatigue de sortir et surveiller un peu la façon dont elle se soigne. Rien de nouveau cette semaine ! Suis allée mercredi au Colis des Prisonniers, jeudi passé l’après-midi chez Maman, avec les enfants ; hier fait avec Jacques notre visite de deuil chez Mme Yvernogeau. Beaucoup de tricots à faire, il faudrait que je me presse, parce que je n’arrive à rien ; les matinées sont prises par les courses pour le ravitaillement, pour les uns et les autres ! Ensuite, il faut arranger les petits pois ou les haricots verts pour mettre en conserve, les haricots verts ont commencé à donner tôt cette année, puis que nous avons pu en manger dès le 25 juin, et cela nous fait une abondance de légumes…
Sur le front russe, les Allemands ont pris Sébastopol et enfoncé le front russe, paraît-il, sur trois cents kilomètres. En Egypte, les Anglais reculent.
Mercredi soir 9 juillet
Note éditoriale. Le journal écrit « mercredi » ; le 9 juillet 1942 était un jeudi. Texte conservé tel quel.
Jacquie est arrivée hier soir pour dîner ; Jean nous a surpris ce matin, alors que nous n’avions pas encore pris le petit déjeuner ; voilà la maison au complet, mais si je suis bien heureuse de revoir mes deux grands chéris, ces vacances m’épouvantent ! Il y a tant à faire, tant de travail… les vacances de l’année dernière ont été gâchées par tous ces ennuis de santé, et cette année je me sens assez mal portante….
Dimanche 12 juillet
Geneviève est au lit depuis hier, j’espère que cela ne sera pas grand-chose… J’étais à La roche hier matin et suis arrivée comme d’habitude pour déjeuner, Geneviève n’avait pas d’appétit et paraissait fatiguée…. Je l’ai fait mettre au lit malgré ses protestations et elle s’est endormie aussitôt…. Ce qui me désole, c’est qu’elle ne puisse pas assister aux prix, enfin j’espère qu’elle sera remise pour l’arrivée de Jean et de Jacquie qui sont depuis hier à Nantes, et en reviendront demain. Ensuite, il va falloir « organiser » les vacances et ce n’est pas un petit travail…. Je n’ai pas besoin actuellement d’un supplément de travail, je suis réellement fatiguée, et en proie à des malaises qui annoncent peut-être quelque chose d’heureux ! Si cela est vrai, je serai ravie. A la grâce de Dieu !
Mardi 14 juillet
Quelques jours vraiment pénibles, avec des malaises variés et bien désagréables ; je n’ai aucun courage, je voudrais dormir sans cesse et ne rien faire…. Les enfants sont souvent fatigants, et pourtant je suis contente de les avoir tous ici ! Jean et Jacquie sont de retour depuis hier soir. Geneviève est aussi bien que possible, mais elle a fait un peu de lymphangite de la jambe gauche, conséquence d’une écorchure infectée. Aline Douxami a une fille : Fançoise
Vendrei
Journées pénibles dans l’ensemble, mais avec des moments assez supportables, malgré mon dégoût de bien des choses, je m’occupe autant que je le peux et c’est ainsi que cela va le mieux. Passé l’après-midi d’hier chez Maman qui a au côté un abcès dans le genre qu’elle avait au moment de la naissance d’Yves, il faut lui faire des pansements deux fois par jour et ce n’est guère agréable. Mercredi, colis des prisonniers comme chaque semaine. Aujourd’hui les enfants viennent de partir à Pont de Vie avec Mme Baron, je vais aller les rejoindre dans un moment, le temps n’est cependant pas merveilleux…
Le règlement des vacances est entré en vigueur depuis hier, espérons qu’il pourra être appliqué sans trop d’ennuis.
Dimanche 19 juillet
Une journée d’angoisses hier, comme cela arrive souvent, dans ces périodes à la fois si douces et si pénibles où l’on espère la venue d’un petit enfant. De plus en plus la certitude s’affirme, et j’en suis bien heureuse…. Pourvu que je ne fasse pas de fausse-couche et que la chère espérance ne s’évanouisse pas comme l’autre fois !
Des moments bien durs aussi avec les enfants, ce n’est guère facile de les faire obéir, guère facile d’arriver à ce qu’ils aident de bon cœur aux petits travaux de la maison auxquels. Vendredi tous sont allés à la carrière avec la famille Baron, je suis allée les rejoindre là-bas en fin d’après-midi ; quelle bonne promenade pour aller, il n’en a pas été de même pour le retour !…
Jean s’embarque demain pour Nantes, puis pour Orléans et La Haye-Descartes…
Jeudi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 23 juillet 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Pas écrit depuis dimanche, je passe de si mauvaises journées que ce n’est pas la peine que je détaille mes misères… Je me trouve bien qu’une fois couchée, et encore je dors mal. Avec cela, un gros ennui, la bonne de Maman ne veut pas rester, elle prétend ne pas s’habituer et veut partir le plus tôt possible ! Il s’agit de trouver une autre bonne et ce n’est pas facile ! Impossible de laisser Maman toute seule, elle est trop souffrante en ce moment ; d’un autre côté je ne peux pas non plus trop en faire et me fatiguer ! Je suis bien inquiète et tourmentée….
Dimanche 26 juillet
Avons souhaité » la fête de Papa et de sa grande fille ; aujourd’hui, c’est la fête de la Sainte Anne, patronne des Mères chrétiennes…. Sainte-Anne à qui j’ai confié la petite vie que je porte en moi, le petit enfant qui portera son nom, si c’est une petite fille !…
En attendant, je continue à avoir des malaises très durs…. Si seulement la question d’une bonne pour Maman était réglée, je serais plus tranquille…. Geneviève était fatiguée hier, elle paraissait toute somnolente, elle a bien dormi, a prolongé un peu son sommeil ce matin, et paraît maintenant très gaie et bien portante…. Quand les enfants sont ainsi souffrants, je ne me sens plus aucun courage et aucun ressort !…
Les framboises sont à présent terminées, mais Maman a eu beaucoup de prunes qu’elle nous a passées, et maintenant il y a des poires en abondance ; il faut faire des compotes, quelques conserves. Les conserves de haricots verts prennent aussi beaucoup de temps. L’après-midi je m’installe dehors à tricoter, soit ici, soit chez Maman…
Reçu un mot de Jean vendredi matin, la veille nous avions eu un mot de Tante Canette disant qu’elle avait vu son neveu à son passage à Tours ; ils s’étaient promenés et avaient déjeuné ensemble. Il a du quitter Orléans hier matin pour se rendre à La Haye dans la journée, et nous reviendra, je suppose, dans une huitaine.
Les Allemands annoncent avoir enfoncé le front russe.
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 31 juillet 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Nous allons nous mettre à table ; je suis lasse… Passé ma matinée à trier des fruits pour faire des compotes et des conserves, mais ce n’est pas le plus pénible ; le plus pénible est de mettre la paix entre les enfants, qui ne font que se disputer, de ranger le désordre qu’ils sèment tous, et que nul n’a assez de bonne volonté pour essayer de réprimer….
Dimanche 2 août
Semaine pas trop mauvaise dans l’ensemble… j’ai moins de nausées… mais surtout je me fatigue très vite… Les enfants sont bien, mais les filles ne mettent guère d bonne volonté à aider à la maison ; Yves a appris hier à monter tout seul à bicyclette et cela le passionne actuellement ; quant à Jean, nous avons eu une lettre cette semaine, il a été ravi de se baigner plusieurs fois ; il quitte La Haye demain matin pour coucher à Nantes lundi soir et nous arriver mardi.
Rien de bien nouveau cette semaine ; mercredi le colis des prisonniers comme de coutume ; jeudi une visite de Mme Lucas, vendredi de Mme Bonnaud, passé autrement beaucoup de temps à travailler, soit dans la cour, soit chez Maman.
Jeudi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 6 aout 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Un moment de détente et de calme… Geneviève est sensée faire sa chambre et Jacquie ses devoirs de vacances, Jean a terminé sa besogne et a dû partir chez grand-mère où sont les deux petits, seulement Yves se plaint ce matin d’avoir un peu mal à la tête et cela m’ennuie toujours… le garçon a d’ailleurs une figure très longue et se croit à moitié mort, il a surtout très peur de ne pouvoir aller chercher les carottes à l’Hermière tantôt, de ne pouvoir aller à l’ouverture de la neuvaine à la Colonne, ce soir et surtout de ne pouvoir partir à Nantes avec les autres samedi matin, alors que tous les enfants et le Papa iront, même Pierre, sui gagnera Belleville, soit dans la remorque de Jean, soit sur le porte-bagages de son Papa. Quant à moi, je voudrais me reposer pendant ces jours-là… je voudrais me coucher et dormir toute l’après-midi de dimanche…
Lundi passé l’après-midi ici, suis allée une minute le soir chez Maman, mardi, après-midi chez Marguerite ; en rentrant, trouvé Jean débarqué à bon port. Le soir, il nous a longuement raconté son voyage. Hier, après-midi pour les colis des Prisonniers, beaucoup de travail – soixante treize colis – et quelques moments assez durs.
Samedi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 8 aout 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Seule aujourd’hui à la maison, mais entièrement seule ! Jacques est parti à Nantes avec tous les enfants. Ce départ en troupe ce matin était trop drôle : Yves en tête, pédalant avec entrain, puis les deux filles, puis Jean traînant une remorque où trônait sa majesté Pierre, flanqué de quelques mallettes, enfin le Papa fermant la marche ! Tous doivent être à Nantes maintenant ; les deux petits, surtout, étaient ravis à la pensée de monter dans un train ! Ils doivent revenir lundi soir ; en attendant, j’ai l’intention de bien me reposer, aussi pour commencer j’ai passé la matinée à peler des pommes pour faire de la marmelade destinée à être mise en conserve, mais maintenant je vais m’installer dehors avec mon tricot…
Dimanche matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 9 aout 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
La maison me semble un peu grande ; pour l’instant, il me semble être en vacances, et ce repos et ce calme me sont infiniment bienfaisants… J’ai déjeuné bien tranquillement hier tantôt et passé mon après-midi à tricoter dans la cour. Maman est venue dîner avec moi et je me suis couchée après avoir entendu, du jardin, le cantique chanté à La Colonne…
Temps incertain, nuageux, avec de belles éclaircies… Toute la semaine, dans la campagne, entendu le ronronnement des machines à battre.
Dimanche 16 août
Rien d’écrit depuis dimanche, pas le temps ! Les journées passent rapidement d’autant plus qu’Andrée Jaffré est là depuis jeudi, et que nous passons beaucoup de temps à parler ! J’avais reçu une lettre d’elle au début de la semaine, me disant qu’elle était chez Mme d’Aresy et serait désireuse de venir jusqu’ici, aussi, jeudi matin je m’étais installée à lui répondre, tout en me demandant si ma lettre aurait le temps d’arriver, quand elle nous a fait la surprise d’arriver par le car ; elle parle de partir demain ou après-demain.
Dimanche, me suis mise au lit toute l’après-midi pour bien me reposer, mais j’ai eu une visite de Mme Baron, de plus j’avais l’estomac fatigué, si bien que le repos n’a pas été aussi complet et aussi agréable que je l’avais espéré. Lundi, je suis restée au calme, tout en étant debout. Jacques et les garçons sont arrivés pour dîner, laissant à Nantes les filles qui ont parlé de prolonger leur séjour jusqu’à demain soir. Mardi, rien de nouveau, mercredi colis des Prisonniers, jeudi, Andrée est donc arrivée et nous avons passé notre après-midi à bavarder. Vendredi, sommes allées au cimetière, avons vu au passage les battages de chez Bouffard, et avons fait visite au retour à marguerite Mignen. Hier, sommes allés à la grand-messe, Jacques et les enfants sont allés aux vêpres et à la procession, je me suis contentée de prendre avec Andrée la fin de la procession et la bénédiction mais nous sommes tous allés à la grotte, même Pierre, pour le chapelet traditionnel après dîner.
Les filles reviennent demain soir ; peut-être Daniel et ses enfants viendront-ils un peu jusqu’ici pendant qu’ils sont à Nantes, cela me fera bien un peu de travail, mais je suis mieux portante… surtout je suis infiniment moins lasse que je ne l’étais à la même époque quand j’attendais mon petit Bernard ; seulement nous sommes menacés d’être occupés et ce ne serait pas bien amusant !…
Jeudi 20
Aujourd’hui la fête de petit Bernard, Jacques et les enfants sont allés à la messe… pour ma part, j’ai dû rester étendue, mais j’irai ce soir au cimetière porter quelques fleurs…
Un peu de repos après une matinée assez dure, non pas que j’ai beaucoup de travail, mais les enfants si peu et si mal, mettent à toute chose une telle résistance et une telle mauvaise volonté que des moments comme cela sont épuisants !… Lundi matin, sommes allés au Moulin-Guérin pour voir battre ; j’ai eu ensuite de la cuisine à faire, des préparatifs du départ d’Andrée Jaffré ; il faisait une chaleur torride, tellement fatigante que le soir j’étais incapable même de tricoter. Les filles sont arrivées de Nantes ce soir-là en bon état. Hier colis pour les prisonniers, comme d’habitude. Aujourd’hui, les enfants viennent de partir avec Mme Baron battre à La Métairie ; je voudrais ne pas bouger de l’après-midi, et rester à lire et à tricoter sur le divan, mais il faut que j’aille chez Maman. Michel vient passer la journée de dimanche ; François et Marie-France doivent venir en septembre ; je ne sais pas encore si Marie-Thérèse et Mlle Lengrand viennent, mais je compte sur les deux petits Adam. Jacqueline arrive lundi.
Dimanche 23
Beaucoup de bruit autour de moi, les enfants s’amusent, Michel est là depuis hier soir, et toute cette jeunesse n’engendre pas la mélancolie, à part quelques disputes inévitables et stupides…. Les dernières journées ont été physiquement meilleures, tout va normalement jusqu’ici… en attendant je me fatigue vite, et je ne pourrai rien faire pour la grande kermesse pour les prisonniers, laquelle a lieu dimanche prochain. Jeudi et vendredi, suis allée l’après-midi chez Maman, mais je me fatigue vite, lorsqu’il faut parler sans cesse. Hier, suis restée ici, Michel est arrivé de bonne heure ; Simone et Pierre Bouliau viennent déjeuner jeudi, samedi nous aurons sans doute les Lesaffre.
J’ai en train un chandail pour moi, lequel avance guère, il faudrait pourtant que j’en tricote un pour Jacquie, ensuite j’aurai toutes les chaussettes d’hiver.
Mardi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 25 aout 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Suis atrocement lasse, ce matin… encore plus de six mois avant d’avoir le beau petit bébé que je désire tant…
Des ennuis de tout genre pour comble ! Ce sont les enfants qu’on ne peut faire obéir et qui ne peuvent s’entendre ! C’est le Papa, bourrelé de travail, de responsabilités et de tracas. Hier Jean arrivant de La Roche nous annonce que Richelieu est entièrement occupé, que les Allemands sont donné trois jours pour tout déménager ! Que vont devenir les élèves ? Cela me tracasse pour Jean, qui est désormais bien près de son bachot…
Temps gris, pluie fine par intermittence, mais cela ne suffit pas à arroser.
Mercredi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 26 aout 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Encore un petit moment, et je vais partir au colis des Prisonniers. Passé quelques mauvais moments aujourd’hui… Jacqueline est arrivée hier soir, Jean était allé au-devant d’elle à La Roche, mais il a crevé un peu après Mouilleron, a envoyé sa tante devant pour nous rassurer, mais il n’a pu réparer et a dû revenir à pied depuis le Moulin-Roux, si bien qu’il était tard lorsqu’il est arrivé dîner, heureusement, il faisait un clair de lune splendide.
Des avions cette nuit, bombardement au loin.
Dimanche 29 août
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 29 aout 1942 était un samedi. Texte conservé tel quel.
Aujourd’hui la fameuse kermesse pour les prisonniers, préparée depuis plusieurs semaines et attendue par beaucoup avec impatience, malheureusement le temps n’est pas aussi beau qu’on l’aurait désiré ; il y a quelquefois des averses, qui heureusement ne durent pas ; enfin il faut espérer que tout se passera pour le mieux, et que la recette pour les prisonniers sera fructueuse ; Armande Brachet s’est donnée bien du mal ! J’y suis allée tout à l’heure faire quelques provisions de gâteaux ; le spectacle de la pâtisserie et celui de la charcuterie étaient impressionnants. Je suis rentrée ici presque aussitôt, et m’apprêtais à m’étendre pour me reposer, quand Jacques est arrivé avec Pierre Bouliau qui venait de Palluau à bicyclette ; il est pour quelques jours dans la région en permission et nous a raconté quantité de choses sur les événement survenus depuis deux ans, sur la mentalité de la zone libre, sur le Maréchal ! Il vient de partir avec Jacques pour la Kermesse, et je pense prendre un peu de repos… Jeudi Pierre et Simone Bouliau sont venus déjeuner, j’ai eu beau faire un repas très simple, il faut toujours faire un peu plus et cela oblige à marcher. Vendredi passé ma matinée à confectionner des cakes pour la Kermesse ; hier, reçu les Lesaffre à déjeuner et passé une bonne après-midi à bavarder avec Mme Lesaffre…
Vendredi 4 septembre
Beaucoup d’occupations ces jours-ci ; lundi le départ des filles pour Thouars, mardi, l’arrivée de Mère et de Madeleine ; mercredi le colis des prisonniers ; je me suis aussi un peu reposée…
Vendredi 11
Je suis tellement lasse que je n’ai pas le courage d’écrire, il fait de nouveau très chaud et c’est fatigant ; j’ai eu un peu plus de travail ces jours derniers, et ces quelques occupations jointes au soin de la maison, à la peine que me donnent les enfants, m’épuisent complètement…. J’ai des moments de découragement, comme ce matin, dans le fruitier, quand excédée des grognements de Jean et de la mauvaise volonté des filles, je pleurais sans pouvoir d’arrêter. De tous côtés surgissent des motifs d’inquiétude et de tourments ; chez Maman, cela ne va pas tout seul, sa bonne lui donne des ennuis, Jacqueline traîne de la bronchite sans vouloir se soigner ni s’arrêter ! Je reçois des reproches quand je ne vais pas là-bas chaque jour, alors que je me repose cent fois mieux ici où je ne suis pas obligée de parler pour ne rien dire, alors que je ne peux parler de ce qui me tient à cœur et m’intéresserait. Mère et Madeleine sont parties hier ; je regrette bien leur départ ; avec elles j’avais un peu d’aide et surtout de réconfort….
Dimanche 13
Jacques et les trois grands viennent de partir pour Saligny à une kermesse pour les prisonniers, Thérèse parle d’emmener Yves et Pierre à la pêche dans un pré, ce qui fait que je vais avoir sans doute une bonne après-midi de repos et que cela va m’être infiniment bienfaisant. Je suis mieux que vendredi qui a été une journée vraiment dure…. François et Marie-France arrivent demain matin, cela me fait grand plaisir de les voir surtout François que nous n’avons pas vu depuis plus de deux ans, alors que tant de choses se sont passées depuis ! Seulement cela va me faire un peu plus de travail, mais ils partent dès jeudi. Tante Marguerite arrive demain soir pour une huitaine – je ne sais comment cela va s’arranger chez Maman, Jacqueline parle de partir jeudi – Geneviève et Yves rentrent aussi en classe jeudi, mais Pierre a quinze jours de vacances supplémentaires. Il va falloir penser bientôt à la rentrée des grands qui est le 28, et cette rentrée m’est bien plus pénible que l’autre. Une fois que nous serons seuls, je vais tâcher de m’organiser pour me reposer et travailler sérieusement, je suis un peu effrayée de la quantité de tricots à faire : chandails, chaussettes, un paletot pour Yves et bien d’autres choses.
Les transports sont de plus en plus difficiles, on parle de supprimer certains cars. Je me demande comment je ferai pour aller à Nantes et surtout revenir !
Jeudi 17
Deux jours d’un temps délicieux… J’ai passé la plus grande partie des deux après-midi dans la cour, sous le tilleul dont les feuilles jaunissent prématurément et tombent déjà…
Reçu lundi matin François et Marie-France, nous avons été bien contents de les voir tous deux ; évoqué avec François quantité de vieux souvenirs, parlé d’événements présents et passés ! Tant de choses se sont écoulées depuis que nous nous étions vus ; tant d’événements sont survenus que nous de pouvions prévoir !
Marie-France est bien gentille, et tous avons été contents de la connaître. Tous deux sont partis ce matin, et, ce soir, Jacques est parti à Nantes avec les deux grands, ils doivent rentrer samedi matin…
J’ai fait aujourd’hui vingt pots de gelée de pommes et pas mal de petites choses… Yves et Geneviève ont repris leurs classes aujourd’hui.
Dimanche 20 septembre
Jacques et les enfants sont à la grand-messe, j’assiste actuellement à la messe de neuf heures qui, un peu plus courte, me fatigue moins, je le regrette, car je regrette toujours cette liturgie dominicale…Yves a encore été fatigué ces jours-ci ! Au bout d’un jour et demi de classe, il lui a encore fallu un repos forcé !… je crois que cela va s’arranger, il me semble que c’est intestinal, mais cela se répète bien souvent et c’est ennuyeux. Je vais demander un rendez-vous à Mme Pouzin et le lui faire conduire à la fin du mois, e même temps que j’irai chez Leroux, et nous essaierons d’améliorer cette petite santé fragile.
Deux journées superbes encore ; j’ai passé chaque après-midi dans la cour à tricoter tout en surveillant les enfants. Maman ne vient plus guère, elle est de plus en plus fatiguée, va sans doute renvoyer sa bonne qui, depuis quinze jours, refuse de manger ; tout cela me tourmente pas mal !…
Mardi soir 22
Les premières journées d’automne… ce matin, nous avons eu une de ces pluies d’équinoxe qui, vraiment, n’était pas à moitié réussie ; des bourrasques de vent s’en mêlaient, une vraie tempête !… Nous avons eu que quelques averses aujourd’hui, mais on ne sent que l’automne est là…
Hier, notre journée de l’Adoration. Yves paraît aussi bien que possible.
…
Dimanche 27
Depuis deux jours, il fait froid, le vent est vif, le ciel nuageux… l’automne est venu tôt cette année… Je suis plongée actuellement dans les tricots d’hiver… J’ai terminé un chandail d’uniforme pour Jacquie, le sien étant bien trop petit, je suis maintenant attelée à un paletot pour Yves, fait avec la laine détricotée d’un ancien chandail de Jean, seulement ce sera plus que juste, il va falloir faire des combinaisons avec d’autres laines pour y arriver. Il faudra ensuite faire un chandail à Pierre, en réparer un pour Geneviève et faire ou réparer toutes les chaussettes, deux paires pour Jean, plusieurs paires à remonter pour Yves, plusieurs paires de socquettes à tricoter, j’en ai pour quelques mois mais Dieu merci, je me fatigue pas trop à tricoter, à condition que j’aie le dos bien appuyé, je suis d’ailleurs mieux, à condition que je reste bien tranquille ou circule dans la maison, mais dès qu’il me faut faire une course, même pas bien longue, je suis tout de suite oppressée et cela me gêne beaucoup.
Cette semaine s’est pourtant bien passée, Yves n’a pas été malade et cela paraît presque extraordinaire ! il a l’air de reprendre goût à la classe et apprend ses leçons avec ardeur. Jacquie rentre mardi, mais la rentrée de Jean est repoussée au 6 octobre à cause de réparations au collège, réparations dues à l’occupation de plus en plus gênante, seulement les vacances de la Toussaint leur seront supprimées, et cela coupait bien le trimestre ; enfin, j’espère que vu, les difficultés des communications et mon état de santé, on permettra aux pensionnaires de venir de temps à autre le jeudi. Aujourd’hui séance à la salle paroissiale par les enfants du patronage ; je n’ai pas très envie d’y aller, je crois que je passerai plutôt l’après-midi sur le divan du bureau à lire, à écrire ou à me reposer.
Mercredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 30 septembre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
L’automne est tout à fait venu…
Passé dimanche une après-midi très calme et reposante ; lundi, ne suis sortie que pour aller chez Maman ; mardi, fait les bagages de Jacquie, laquelle est partie au début de l’après-midi, escortée de son Papa et de Jean…
Dimanche 4 octobre
Deux très belles journées jeudi et vendredi… Jeudi j’ai passé l’après-midi chez Maman ; les petits, accompagnés par Jean, cherchaient des champignons, j’ai eu quelques heures paisibles et reposantes. Vendredi après-midi dans la cour, il faisait délicieusement bon et c’est à regret que j’ai dû rentrer lorsque la nuit est venue m’empêcher de voir les points de mon tricot. Hier et aujourd’hui, brouillard épais au réveil, mais le ciel se découvre dans la matinée et nous avons ensuite un temps splendide… Je me sens tout de même mieux et je suis un peu moins lasse, seulement je prends de l’embonpoint et d’ici quelque temps je serai bien lourde. Je tricote ces jours-ci tant que je peux, j’ai arrangé deux paires de chaussettes à Jacquie et je vais en arranger quelques unes à Jean pour son départ, j’ai fini le paletot d’Yves, mais j’ai deux paires de chaussettes à faire à Jean, deux à remonter à Jacquie, toutes celles d’Yves à remonter, puis les chandails…
Jeudi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 8 octobre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Les enfants et moi allons partir passer l’après-midi chez Maman… et nous ne reviendrons que pour dîner. Aujourd’hui pluie fine, temps gris ! Reçu quelques lettres de Paris, Tante Juliette raconte que la santé d’Henri Félix donne de très sérieuses inquiétudes ; la sous-alimentation, la fatigue, de trop fréquents voyages l’ont débilité, et un microbe a plus de prise sur un organisme affaibli. Le ravitaillement est très dur. Le beurre est pour eux une question vitale, et même ici on a bien de la peine à en trouver….
Dimanche matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 11 octobre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Temps clair et ensoleillé ce matin, un peu frais peut-être, mais nous voilà presque à la mi-octobre et il ne faut pas s’en étonner. Tant qu’il ne fait pas froid tout va bien, aujourd’hui je suis installée dans la salle à manger, la porte est ouverte, le soleil va bientôt donner, et je trouve qu’on ne peut être mieux, mais dans une quinzaine, il faudra allumer, se calfeutrer, de plus, cette année, je suis trop oppressée pour faire quelques unes de ces bonnes promenades qui font tant de bien…. Bien des sujets de soucis et d’inquiétude ! Jeudi, en même temps que Maman recevait la lettre de Tante Juliette lui donnant des mauvaises nouvelles d’Henri Félix, j’avais une lettre de Mlle Lengrand, disant que Marie-Thérèse est fatiguée, très déprimée et que le coteur n’arrive pas à la remonter ! Elle dit que le ravitaillement devient impossible et qu’il y a des grandes misères à Paris !… Hier une lettre de Jean, qui paraît bien ennuyé, il y a des bouleversements dans les programmes du bachot, et il faut opter tout de suite pour une partie ou une autre, il nous demande conseil, et ni son Papa ni moi ne savons à quoi l’engager, ses professeurs seront mieux à même de juger, mais les examens sont actuellement une chose terrible ! Yves n’est pas encore très bien, il se plaint souvent de maux de cœur ; Geneviève a vomi cette nuit… ce matin, sans avoir de fièvre, elle a de temps à autre des nausées. Maman souffre toujours et parle par instants de « balancer son traitement », sa bonne fait de temps à autre des sortes de crises de folie, mais Maman la garde par pitié ! Tout cela me tourmente…
Je tricote toujours avec acharnement… Je n’ai que mes après-midi pour cela ; le matin, le ramassage des fruits, le rangement du fruitier et l’épluchage des compotes me prennent beaucoup de temps. J’ai fait deux fois de la confiture cette semaine, une première fois un mélange de pommes, poires et coings et avant-hier de la gelée de pommes et de coings ; ce sera tout pour cette année car les pots sont maintenant tous remplis et il faut tout de même garder un peu de sucre. Si ce n’était pas la question du beurre, nous ne pourrions pas nous plaindre ici, le pain nous suffit largement, nous avons de la volaille et des légions de légumes, des fruits en abondance, poires, figues et raisins, du laitage trois fois par semaine ; seulement il en est tant qu’on voudrait pouvoir soulager…
Dimanche 18
Pas écrit depuis dimanche, le temps m’a manqué, j’ai toujours du travail plus que je ne peux en faire, il y a toujours des rangements à faire dans la maison ou dans le fruitier, un peu de cuisine, et surtout mes tricots… Heureusement il ne fait pas froid et les enfants peuvent toujours porter leurs chaussettes de coton… et je crains de ne pas beaucoup travailler cette semaine, car je pars à Nantes demain soir…
Dimanche dernier, journée de prières pour les prisonniers ; après la messe, on a fait l’appel de tous leurs noms, en priant pour eux, c’était très émouvant ; ils sont bien nombreux là-bas et pour combien de temps ? Lundi, ne suis pas sortie, mardi, colis des prisonniers, mercredi Jacques a eu l’agréable surprise de recevoir des Allemands venus préparer un cantonnement ; jusqu’ici nous avons réussi à préserver nos chambres, le nombre des enfants y aidant, mais Maman sera gratifiée de deux locataires et elle s’en passerait bien ; ils ont réquisitionné pas mal de locaux, et, comme ils arrivent d’ici trois jours, ils en prendront peut-être d’autres quand ils seront installés. Jacques a eu de ce fait deux jours bien remplis. Jean et Jacquie sont venus jeudi… Hier et avant-hier je ne suis pas sortie non plus, je tricote avec acharnement… Je vais chaque jour un peu chez Maman, elle a été obligée d’expédier sa bonne au début de la semaine, après une crise plus forte que les autres, mais maintenant elle est seule, et ne trouve actuellement que des femmes de ménage. Cela m’ennuie beaucoup…
Appris vendredi la mort de Mme Clérault ; cela m’a fait beaucoup de peine, nous nous étions si souvent vues aux Sables, et ses enfants sont encore si jeunes !
Dimanche 25
Pas encore écrit depuis dimanche, j’ai eu bien à faire… j’ai terminé une paire de chaussettes à Jean ; de l’autre paire la première est faite et la seconde rendue au talon, je l’aurai finie demain soir, mais il faut que j’en remonte deux paires à Yves, que j’en tricote une pour Pierre, que j’en remonte une pour Geneviève…
Reprenons cette dernière semaine ; dimanche sommes allés à la séance donnée par les jeunes filles, c’était gentiment joué, il y avait certaines choses vraiment très bien, mais il faisait très chaud et le tapage était fatigant, aussi je suis sortie un peu avant la fin, suis rentrée dîner en vitesse et me suis couchée avant l’arrivée du Papa et des enfants. Lundi, fait mes préparatifs de départ, pris le car le soir ici, puis l’express de 17h59, mon voyage s’est bien passé, Madeleine et Michel m’attendaient à la gare, et je suis arrivée sans être fatiguée. Mardi, j’ai fait mes courses et suis allée voir Mme Houdbine et Françoise ; il y a bien peu de choses dans les magasins, et tout à des prix trop élevés ! Mercredi matin fait quelques courses également ; l’après-midi, suis allée voir le Dr Leroux, qui a trouvé que tout allait normalement, seulement il veut me revoir en décembre et en février. Mercredi Jacques et Yves sont arrivés à bon port. Jeudi matin fait quelques courses, puis, après déjeuner, sommes allés montrer Yves à Mme Poupin-Malègue, elle lui a trouvé un peu d’appendicite chronique, et nous a conseillé de le faire opérer au plus tôt. Je vais donc à La Roche cette semaine le faire voir au Dr Sébileau, je crois qu’on l’opérera aussitôt la Toussaint ; là est évidemment la cause de tous ces maux de cœur qui duraient depuis le mois de mars… Nous avons pu ensuite passer un bon moment au magasin de Madeleine, et nous sommes rendus tranquillement à la gare pour avoir des places assises. Suis revenue de Belleville avec Armande Brachet en voiture à cheval, tandis que Jacques revenait en bicyclette. Nous avons trouvé les Allemands installés, étant arrivés du matin, pendant deux jours on ne voyait qu’eux par les rues et ce matin on annonçait leur départ ; espérons qu’ils ne seront pas remplacés, nous sommes toujours plus au large sans eux, les locataires de Maman n’étaient pas bien gênants !Aujourd’hui, temps gris et pluie, il ne fait pas froid encore, mais l’humidité est pénétrante, et une flambée ferait du bien, mais il faut ménager le bois, et quand on s’habitue à se chauffer, on ne peut plus s’en passer !
Mardi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 27 octobre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Pluie depuis dimanche ; hier matin nous avons même eu des trombes d’eau ; il faut sortir galoches et chaussettes de laine… Pas sortie dimanche après-midi, je suis d’ailleurs pas mal enrhumée…. Feuilleté d’anciens journaux et fait des projets de robe pour Geneviève. Hier tricoté sans arrêts ; visite de Françoise hier soir, son beau-père est bien fatigué.
Dimanche 1er novembre
Jour de la Toussaint, Maman et Jacques viennent de partir aux Vêpres avec tous les enfants sauf Pierre un peu enrhumé…. La semaine ne s’est pas trop mal passée, j’ai beaucoup tricot… j’ai fini les chaussettes de Jean, remonté deux paires pour Yves et réparé une paire pour Pierre… Nous ne sommes pas encore allés voir le Dr Sébileau au sujet de l’opération d’Yves, les choses ne sont pas faciles à arranger, les communications étant si peu commodes… J’ai eu donc quelques moments bien tranquilles ici ces jours derniers ; jeudi, je suis allée au Moulin-Guérin et fini l’après-midi chez Maman ; vendredi suis allée un peu au cimetière, puis voir Mme Baron ; hier, aussitôt déjeuner, sommes allés, Jacques et moi, faire notre visite de deuil chez M. Benjamin Gendreau mort hier matin, puis suis allé un moment tricoter chez Mme Bonnaud. J’ai eu ensuite une soirée assez pénible, Geneviève s’entêtait à ne pas apprendre ses leçons et à taquiner ses frères, j’étais inquiète de Jean et de Jacquie qui n’arrivaient pas alors qu’il faisait déjà nuit, l’électricité ne faisait que s’éteindre et s’allumer et la confection du dîner était bien compromise ! Enfin tout s’est arrangé, les deux grands sont tout de même arrivés à bon port ; le courant est revenu et nous a permis d’avoir un repas convenable… il faut ajouter que Pierre était très enrhumé du cerveau et mal en train… En servant la soupe, les enfants faisaient un peu de tapage, cela m’a déclanché une bonne petite crise de nerfs… j’ai mal dormi et suis maintenant très lasse. Jean et Jacquie repartent dès demain… Sommes allés tous ce matin au cimetière porter des fleurs sur nos tombes ; la tombe de Bernard est toute couverte de fleurs blanches ! C’est sa fête aujourd’hui ….
Dimanche 8 novembre
Toute une semaine encore de passée, j’ai eu beaucoup de travail et guère de loisirs, mais dans l’ensemble j’ai pu me reposer… La semaine qui vient sera moins reposante, l’opération d’Yves est fixée à mardi… Le Dr Sébileau, étant ici mardi, est venu voir le petit chéri ; il lui a trouvé lui aussi l’appendice très sensible et pense également que tous ces malaises viennent de là, aussi nous avons pris rendez-vous aussitôt…. Yves était infiniment moins fatigué depuis le début d’octobre, il avait beaucoup plus de vie et d’entrain et, pour sa classe, une ardeur qui faisait plaisir à voir ! d’un côté, c’est dommage d’interrompre tout cela, mais, d’un autre côté, il a passé jeudi dernier une si mauvaise journée, avec des forts maux de cœur, sans avoir mal au ventre cependant, que je suis contente que cela finisse ! Je resterai a la clinique trois ou quatre jours, puis Maman viendra me remplacer et en profitera pour faire son traitement par rayons, lequel, espérons, lui fera du bien. Fait bien du travail cette semaine, j’en ai à peu près fini avec les chaussettes et même les gants… J’ai commencé un chandail pour Yves et même bien avancé, puisqu’il me reste que les manches à faire… Entre temps je remets à jour les chemises de laine, afin de ne pas me laisser prendre par l’hiver qui vient, et pourtant nous avons ces jours-ci un automne exceptionnellement doux…. Il m’est donc possible de m’installer de grands moments sur le divan du bureau, pour lire ou tricoter, de laisser les enfants y jouer et faire leur petit désordre, c’est infiniment plus agréable que de se calfeutrer ici, mais cela ne sera pas de longue durée. Hier, après une matinée assez belle, il a plu tout l’après-midi, Jacques qui doit souvent circuler à bicyclette revient trempé. Ce matin le soleil brille et le temps est clair, espérons une belle journée.
Lundi, Jean et Jacquie sont partis aussitôt après déjeuner ; il a fallu se presser pour que tout soit prêt à l’heure ; je suis ensuite allée dire une prière chez M. Benjamin Gendreau, puis le soir, j’ai emmené Yves à l’église faire un petit chemin de Croix pour les défunts. Mardi, nous avons eu l’enterrement de M. Gendreau, puis la visite du Dr Sébileau ; mercredi ne suis pas sortie ; jeudi, passé l’après-midi chez Maman avec les enfants comme d’habitude ; vendredi, fait faire par Augustine une robe d’hiver pour Geneviève, avec deux anciennes robes à Jacquie et à elle ; avec un peu d’ingéniosité et quelques coutures supplémentaires, cela lui fait une robe chaude et confortable… Suis allée ensuite au Colis des Prisonniers, beaucoup de travail, puisqu’il a été confectionné soixante deux colis, mais la semaine prochaine sera plus chargée, puisque le Comité devra se réunir trois après-midi pour les colis de Noël….
Lundi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 9 novembre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Appris hier soir une nouvelle sensationnelle : les troupes américaines débarquent en Afrique du Nord. Le général Giraud aurait pris la tête d’une dissidence ; cependant Pétain a ordonné aux troupes de résister, et cela fait toujours du sang français qui coule. Un armistice aurait été signé hier soir pour Alger et les environs, que va-t-il résulter de tout cela ?
Un télégramme nous apprend qu’Henri Félix est mort ce matin. De la tristesse partout !
Mercredi matin 11 novembre
Yves a été opéré hier matin. Je suis bien contente que cela soit fait, car, malgré tout ce qu’on pouvait me dire de rassurant, j’avais une certaine appréhension ; le petit chéri est parti de la maison tout gaiement, et c’est très courageusement qu’il a suivi les Sœurs à la salle d’opération. Pendant ce temps, je suis montée avec Jacques voir Marie Gauvrit, qui est à l’étage au-dessus, nous l’avons trouvée bien fatiguée, on craint d’ailleurs une phlébite ; ce matin, elle a mieux dormi et se sent quand même mieux… Quand on a ramené Yves de la salle d’opération, c’était une pauvre petite loque, une pauvre petite chose abandonnée ; le réveil a été un peu dur, puis il a commencé à souffrir. Pendant que Jacques et moi étions partis déjeuner, une des Sœurs lui a mis un suppositoire calmant qui lui a fait beaucoup de bien ; il a été ensuite bien sage, la nuit a été bonne, il ne m’a réveillé qu’une fois vers deux heures et a dormi ensuite jusqu’à sept heures … Le docteur l’a trouvé aussi bien que possible et lui a permis de boire un peu, ce qui lui a fait grand bien. J’espère’ que tout va aller pour le mieux.
Pas de nouvelles de la situation extérieure.
6h et demie – Appris tantôt que toute la zone libre est occupée par les troupes allemandes. Je pense à François et me demande ce que va devenir notre armée. Darlan est en Afrique du Nord, il paraît que les combats y ont cessé !
Yves a 37°2 ce soir, mais il pleurniche et crie la faim.
Il y a vingt quatre ans, c’était l’Armistice et nous étions si heureux !
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 13 novembre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
J’étais ennuyée hier soir, Yves a fait 38°9 hier soir… mais après une bonne nuit, pour lui, non pour moi, il avait 37°1 ce matin. Peut-être avait-il trop eu de visites : hier matin, Madeleine de Baynast a amené Pierre et Geneviève, qui sont restés toute la matinée dans la chambre. Après déjeuner, Jean et Jacquie sont venus et Jean est resté avec lui pendant que je faisais quelques courses obligatoires avec les autres. J’ai ramené les petits ici pour goûter, puis je les ai expédié par le car, Charlotte est venue ensuite. De plus, le garçon a beaucoup lu et s’est pas mal impatienté ; espérons que tout va aller pour le mieux, maman arrive ce matin et je m’en vais ce soir. Pas de nouvelles des événements.
Samedi après-midi
Ai laissé hier Yves aussi bien que possible ; il ne paraissait pas avoir de fièvre quand je l’ai quitté ; il était heureux d’avoir mangé du potage et se réjouissait de manger aujourd’hui de la purée ; je vais avoir ce soir des nouvelles par Jacques qui y est depuis ce matin. Une bonne visite de Mme Lesaffre hier.
Il fait très froid, le temps est sombre et le vent glacial.
Dimanche matin 15
Nous sommes tout à fait en hiver, il a fallu réintégrer la salle à manger, le reste de la maison étant glacial, il y a 9° dans la salle de bains ! Depuis trois jours, le soleil n’a pas paru, et un grand vent d’est balaie les feuilles mortes ! Nous sommes donc calfeutrés ici, j’ai installé le tapis sous la table, près de la cheminée le fauteuil avec sa housse, le petit poële chauffe bien, nous ne sommes pas malheureux…
Jacques est revenu hier soir me rapportant de bonnes nouvelles d’Yves. Il s’assied tout seul sur son lit, mange non seulement du potage, mais de la purée et des fruits cuits, et même un petit gâteau ; il est très gai et n’a pas de fièvre ; je pense aller le voir demain, et nous parlerons du retour qui fera bien plaisir à tous… J’ai repris hier possession de la maison, il y avait bien à faire, pas mal de petits rangements, des fruits à trier, cela m’occupe toute la matinée. Après déjeuner, j’ai repris mon tricot, j’ai moins tricoté à la clinique que je n’avais espéré le faire… j’ai tout de même remonté une paire de chaussettes à Pierre, et, hier soir, terminé un chandail commencé la semaine dernière pour Yves ; je vais faire maintenant un chandail à Pierre ave la laine détricotée d’un ancien paletot à Yves qui avait été autrefois un chandail à Jean…
Situation très confuse actuellement ; la zone libre est occupée, cependant l’armistice n’a pas été dénoncé et l’armée conserve ses armes. D’un autre côté il ressort que Darlan et Noguès sont en somme passés à la dissidence, puisque, envoyés en Afrique du Nord, ils marchent d’accord avec les autorités américaines ; ils ont d’ailleurs été désavoués par le Maréchal. Où est le mieux, de quel côté viendra le salut ? Je crois de plus en plus que le salut viendra de Dieu seul, mais d’ici là, nous pouvons avoir bien à souffrir.
Mercredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 18 novembre 1942, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Suis allé à La Roche lundi passer la journée ; je me hâtais pour arriver à la clinique, tant j’étais ravie de retrouver là-bas mon petit garçon ; il était en bon état, frais et rose, assis sur son lit, pas de température et un appétit superbe ; j’ai passé la matinée avec lui, puis suis allée déjeuner chez les Lesaffre, qui m’avaient aimablement invitée, j’ai passé ensuite un bon moment à tricoter avec Mme Lesaffre, un moment chez les cousines, quelques courses, et passé le reste de mon temps auprès de mon petit garçon. Suis rentrée le soir par le car. Hier, colis des prisonniers. Aujourd’hui vais rester tricoter ici où j’ai bien du travail. Il fait encore froid, ce matin, nous avions une gelée blanche merveilleuse, mais il n’y a pas de vent et c’est infiniment moins dur. Quand il faut aller dans les pièces froides, je suis très opressée et c’est pénible ;
Ne sais quoi penser de la situation actuelle, personne ne peut rien y comprendre. Saint-Nazaire bombardé hier ; il y aurait huit cents morts.
Dimanche 22
Pas eu le temps d’écrire tous ces jours-ci, Yves est arrivé jeudi, et sa présence me donne un peu plus de travail, quoi que je sois ravie de l’avoir ici. Il est arrivé de bonne heure dans l’après-midi, après un bon voyage, et pas fatigué du tout, Jacques étant absent, c’est M. Baron qui est allé chercher le paquet à l’auto et le déposer sur le fauteuil de la salle à manger ; je l’ai vite déshabillé et mis dans un lit que nous lui avions préparé en mettant dans la salle à manger le divan du bureau. Depuis, il est aussi bien que possible, il a un appétit superbe, il ne souffre pas ; hier, il s’est levé un quart d’heure ; aujourd’hui il se lèvera une demie heure ; demain il déjeunera à table. Tout cela va aller très vite, et, dans quelques jours nous le verrons trotter dans toute la maison, c’est maintenant une affaire faite et j’en suis bien contente.
9 heures soir - … J’ai été interrompue ce matin par une visite de Marguerite qui venait voir son filleul, et qui est restée jusqu’au moment de la grand-messe ; je n’ai eu que cinq minutes pour confectionner un entremets destiné au dîner, et je suis arrivée pour l’Asperges ; Geneviève a déjeuné en vitesse pour aller à la dernière répétition d’une petite cérémonie qui devait avoir lieu aux Vêpres. J’y suis allée avec Geneviève, c’était la clôture de la retraite des jeunes, et une très jolie petite fête, il y avait une procession d’enfants, puis la figuration des principales apparitions de la Sainte Vierge en France : la Vierge miraculeuse, figurée par Geneviève, les apparitions de Pontmain, de la Salette, de Pellevoisin, de Lourdes et finalement Notre-Dame de France Après les Vêpres, nous avons eu une série de visites, Mme Baron est venue, puis Mme Bonnaud, le Père Vignaud et enfin Françoise qui est restée jusqu’au dîner… Depuis mercredi je ne suis guère sortie que pour quelques courses, je passe d’ailleurs la plus grande partie de mon temps avec Yves, j’ai fini le chandail de Pierre – il n’y a plus qu’à le coudre – et fait un gant pour Jacques. Nous avons eu quelques jours de temps très doux, mais aujourd’hui, le vent était plus grand et il faisait froid… Jacques part demain à Nantes, l’Oncle Léopold est décédé et l’enterrement est mardi matin, je pense qu’il rentrera mardi soir.
Situation toujours très confuse, il y a des quantités de choses que nous ignorons et nous ne pouvons juger les faits, mais une seule chose est sûre, c’est que le événements sont très graves. Que Notre-Dame de France prie pour nous.
Dimanche 29
Une semaine très très remplie, d’abord nous avons eu une retraite pour les femmes ; il n’y avait que deux sermons par jour, malgré cela il a fallu me presse pour faire l’essentiel de mon travail, cependant j’ai pu prendre tous les exercices de la retraite et j’en ai été bien contente… Je tricote toujours avec acharnement, plus que jamais même, car des quantités de choses pressent… Les deux grands sont venus jeudi et m’ont apporté des choses à réparer, j’ai dû remettre à l’ordre deux chandails à Jean, et Jacquie m’a apporté une paire de gants dans un tel état que j’ai jugé plus expéditif et presque aussi économique, de lui tricoter une nouvelle paire, seulement, il faut qu’elle soit terminée pour que Maman la lui emporte mardi matin, et je n’en ai qu’un de fait. J’ai aussi terminé le chandail de Pierre et il l’a porté ces derniers jours, j’ai fini les gants de Jacques, terminé aussi le chandail d’Yves commencé depuis quelque temps… Nous sommes maintenant au premier dimanche de l’Avent, Noël est maintenant tout proche, et je m’épouvante en songeant à tout ce qui me reste à faire ! Yves est aussi bien que possible, il reste debout la plus grande partie de la journée et dîne avec nous… j’attends un rayon de soleil pour lui permettre de mettre le nez dehors ; l’appétit est toujours bon et il est très gai. Jean et Jacquie sont venus déjeuner hier ; il faisait très froid mais Jean n’était guère couvert, comme à son habitude, quant à Jacquie, elle était bien encapuchonnée et emmitouflée de son manteau neuf qui lui va très bien. Nous avions à déjeuner le Père Vignaud, nous avons mangé, avec bien du retard, le gâteau des onze ans de Geneviève et causé un peu pendant le repas ; après le déjeuner je n’ai pu que préparer les provisions et objets que je voulais leur donner à emporter, il était pour eux temps de partir. Vendredi, visite de Mme Caillaud, hier, ne suis sortie que pour quelques courses. Vendredi soir, pendant le dîner, avions pris la radio suisse et appris avec stupeur que les troupes germano-italiennes avaient occupé Toulon, dernier refuge de l’armée française, et seul lambeau de notre pays qui soit jusqu’ici resté libre. Au moment où l’arsenal a été envahi, la flotte, sur l’ordre de l’amiral de Laborde, s’est toute entière sabordée ; soixante deux navires se sont détruits au signal donné par le Strasbourg. C’est une perte atroce pour la France, mais en même temps un geste d’un héroïsme magnifique. D’un autre côté l’armée française est entièrement démobilisée. Nous voilà entièrement dépouillés, abandonnés, pieds et mains liés. Que Dieu nous vienne en aide…
Mardi 1er décembre
Dimanche soir, les petits m’ont souhaité ma fête avec de gros baisers et n énorme paquet, lequel, ouvert, me réservait l’agréable surprise d’une terre cuite, évidemment choisie par Jacques, et ravissante, mais mes deux grands n’ont pas pensé à moi, ce sera, avec le gâteau, pour les vacances de Noël… Rien de neuf depuis deux jours, j’ai fini les gants de Jacquie, qui paraissaient bien réussis ; Yves a repris sa classe, le temps est doux et brumeux.
Dimanche 6 décembre
Les enfants chantent autour de moi, si bien que je ne sais pas très bien ce que j’écris ; je pense cependant avoir une matinée assez chargée, des lettres à écrire, des notes à régler, d’autres à préparer pour les faire régler à La Roche ou à Nantes, car je vais à Nantes cette semaine, sur convocation du Dr Leroux. J’emporte là-bas un peu de ravitaillement… Semaine pas trop dure, je suis d’ailleurs infiniment bien portante, je serais même très bien, si ce n’est l’oppression constante et mon tour de taille un peu encombrant ! Il a fait d’ailleurs moins froid, le thermomètre de la salle de bains se maintient au-dessus de 10°, ce qui est merveilleux ; j’ai du plaisir à aller dans le jardin à contempler les arbres dépouillés, le ciel souvent brumeux, tout en chantant au-dedans de moi-même le « Rorate » que j’aime tout particulièrement, ou bien « Venez, divin Messie ». Hier après-midi, suis allée au Moulin-Guérin, voir Marie Gauvrit, revenue de la clinique avant-hier… J’ai pu finir les gants de Jacquie et Maman les lui a apportés mardi, ils étaient très jolis et la fille m’a fait dire qu’ils lui allaient bien ; j’ai fini ensuite de remonter la deuxième paire de chaussettes à Pierre et commencé à réparer un chandail à Jacquie qui est passé à Geneviève depuis l’année dernière, les manches étaient usées, ainsi que le dessous des bras, et je n’avais plus de laine assortie, j’ai détricoté les manches pour refaire les parties usagées et je tricote des manches neuves avec de la laine tout à fait disparate provenant d’un ancien paletot avec un col et une bande de boutonnage assortis, cela fera un chandail tout à fait convenable et bien chaud pour cet hiver…
La guerre continue, rien de très nouveau, les Américains ont bombardé Naples.
Dimanche 13 décembre
Une semaine un peu fatigante, parce qu’il m’a fallu aller à Nantes, j’ai dû beaucoup marcher, et j’ai maintenant besoin de me reposer d’autant plus que j’ai l’estomac détraqué et que tout cela me fatigue ! Dimanche, une journée pourtant bien reposante, il faisait un temps splendide, Jacques avait emmené les garçons voir un match de football pendant que Geneviève était au catéchisme et aux Vêpres et ils ne sont rentrés que pour le goûter. J’ai eu ensuite un bon moment pour lire. Lundi fait des courses et mes préparatifs pour le lendemain. Mardi matin, sommes partis par le car, Maman, Jacques et moi, fait dans la matinée quelques courses avec maman, puis déjeuné de bonne heure chez les cousines afin de prendre l’expresse de une heure. Fait bon voyage, il n’y avait d’ailleurs pas trop de monde dans le train. Madeleine m’attendait à la gare, je lui ai remis ma valise et suis allée voir Paulette Delaroche et Tante Marguerite ; suis ensuite montée chez Mme Houdbine, puis chez Françoise, et suis rentrée avant la nuit. Mercredi matin, fait quelques courses, on ne trouve plus rien dans les magasins, sinon des choses inutiles, il n’y a même plus de jouets pour les enfants, plus de livres ; on en donne généralement un par personne dans chaque librairie, aussi il faut marcher plus qu’on ne voudrait ! L’après-midi, suis allée voir le Dr Leroux, qui m’ dit que tout était normal, sauf la tension un peu basse, de là), suis allée voir Mme Barbin que j’ai eu grand plaisir à rencontrer, suis rentrée de bonne heure ; Françoise est venue puis Andrée Jaffré. Jeudi, fait des courses toute la journée, pour ne trouver que bien peu de choses ! Suis allée goûter chez Françoise puis rentrée avant six heures. Vendredi matin, fait quelques dernières courses, puis déjeuné de bonne heure pour prendre le train de 2 h. 40. Fait bon voyage. Ai vu Jacquie quelques minutes à la Roche, puis pris le car. Tous les petits étaient au-devant de moi, et j’ai été bien contente de me retrouver ici. Hier rangé bien des choses, trié les pommes et me suis reposée. Naturellement n’ai guère pu tricoter à Nantes, fait cependant une chaussette à Jacquie, j’ai commencé l’autre dans le train, ai travaillé vendredi soir et hier, elle est bien avancée, puisque j’ai terminé les diminutions du talon…. J’ai pu trouver quelques petites choses pour le trousseau de mon bébé : couches, langes, un peu de tissu pour la literie ; le plus difficile est de trouver de la laine pour faire brassières et culottes, heureusement Paulette m’en a promis, et il me reste des choses que petit Bernard n’a pas portées !…
Rien de très nouveau sur tous les fronts.
Mercredi matin 16
Des journées de souffrance et d’angoisse, je suis en piteux état, l’estomac et les intestins fatigués et surtout, par moments, je souffre beaucoup du ventre, je vis dans la crainte d’un accident… je paie peut-être la fatigue de mon séjour à Nantes la semaine dernière ; hier, j’ai dû rester allongée une partie de la matinée et tout l’après-midi, et me suis couchée de bonne heure. Par exemple mon tricot avance, je tricote des gants avec ardeur, cela m’évite de penser.
Ciel couvert, pluie et vent mais il ne fait pas froid.
Vendredi soir 18
Jacques est parti hier soir pour Nantes et ne reviendra que demain soir. La solitude me pèse cruellement, d’autant plus que je suis actuellement fatiguée et que le moral est bas… je reste allongée une grande partie de la journée. Dieu merci, les enfants sont bien…
Dimanche 20 décembre
Une semaine très pénible physiquement, j’espère que cela va aller mieux maintenant… Jacques comptait rentrer hier soir par le car, et le car étant bondé n’a pu prendre que les voyageurs munis d’aller et retour, aussi Jacques a dû courir la ville sous la pluie pour trouver une bicyclette, si bien qu’il n’est arrivé qu’à sept heures, et trempé…. Jacquie doit arriver demain et Jean mardi matin, et leurs vacances se prolongent jusqu’au 7 ou 8 janvier… J’ai fini les chaussettes de Jacquie et tricoté deux paires de gants, la première étant un peu grande pour Jacquie, je les ai gardé pour moi – j’en avais d’ailleurs grand besoin - et j’en ai fait pour Jacquie une autre paire un peu plus petite qui devrait lui aller… pour l’instant je travaille au chandail de Geneviève que j’avais laissé inachevé en partant pour Nantes, mais je crois qu’il sera fini demain… Nous avons toujours un temps assez doux – 13° ou 14° dans la salle de bains – si bien qu’avec la salle à manger bien chauffée, on ne souffre réellement pas du froid, seulement il pleut souvent ; aujourd’hui cependant le temps est clair et le soleil brille… Yves réclame de la neige pour la Messe de Minuit, car il y aura cette année une Messe de Minuit à laquelle les enfants se font une joie d’assister….
Vendredi 25
Le jour de Noël commence mal chez nous ! Jacquie, depuis son réveil, se plaint d’avoir mal au cœur, elle n’a pas l’air en train… il y a des difficultés du côté du personnel ! Même pour les jours de fêtes pas moyen d’avoir la paix ! Les petits après avoir été ravis des cadeaux du Petit Jésus se chamaillent ! Il faut croire que nulle part dans le monde, il y a assez de bonne volonté pour mériter la paix… D’autre part nous venons d’apprendre à la radio l’assassinat de Darlan, attaqué cette nuit au moment même où il rentrait o son hôtel, une nuit de Noël ! Il est mort peu de temps après son entrée à l’hôpital. Tout cela est affreux ! il n’est jamais permis d’assassiner un homme, quel qu’il soit.
Reprenons un peu le début de cette semaine : dimanche, j’ai eu une journée très calme ; lundi, suis allée un peu le matin chez Maman, et suis restée me reposer l’après-midi ; Jacquie est arrivée le soir par le car et a eu le temps de ranger ses affaires avant dîner. Mardi, Jean est arrivé comme nous nous mettions à déjeuner ; l’après-midi, suis allée au « Colis des Prisonniers » où il y a eu beaucoup de travail. Hier et avant-hier ne suis pas sortie, hier surtout, j’étais très fatiguée avec un besoin intense de repos et surtout de calme… Hier, les enfants sont allés chercher de quoi garnir la crèche, qu’ils ont installée hier soir, puis ils sont allés avec leur Papa à la Messe de cinq heures, puisque, contrairement à ce qui avait été annoncé, nous n’avons pas eu de Messe de Minuit, les autorités d’occupation s’étant refusées à retarder l’heure du couvre-feu. Je suis donc restée ici avec Pierre qui a été bien sage et bien mignon, si bien que j’ai eu un bon moment de repos. J’ai fini mercredi le chandail de Geneviève, j’ai réparé une manche du chandail vert à Jacquie, dont le poignet était abîmé et terminé des gants et des chaussettes après les avoir fait essayer. J’ai commencé une combinaison, dont j’ai presque fini un panneau sur quatre ; cela représente beaucoup de points… Suis allée ce matin prendre une Communion et doit retourner tout à l’heure à la grand-messe……
Dimanche 27
Le froid est revenu ; depuis trois jours le soleil n’a pas paru et le temps se maintient très sombre ; le thermomètre baisse de façon continue ; heureusement il ne fait pas de vent, sans cela la température serait dure et pénible. Ici, dans la salle à manger, il fait bon près du poële, et les enfants s’amusent et accaparent la table si bien que je ne sais pas au juste où m’installer, et, suis obligée de me contenter de mon fauteuil et décrire sur mes genoux, ce qui n’est pas toujours pratique. La journée de Noël s’est mieux terminée qu’elle ne s’était commencée, c’est-à-dire qu’elle s’est achevée de façon très calme, les filles ayant filé avec Marie-Annick aussitôt après els Vêpres, et les deux petits jouant à peu près tranquillement. Jacques et Jean sont allés au cimetière porter au petit Bernard quelques camélias blancs, et l’associer à notre fête de famille… Hier après-midi, je devais aller chez Maman avec les enfants, mais j’ai dû donner congé à Marie et à Thérèse pour l’après-midi, et, une fois qu’elles ont été rentrées, j’ai renoncé à sortir à cause du froid, de l’obscurité qui me fait toujours craindre une chute, et aussi à cause du calme que j’avais ici, et que je n’aurai pas trouvé là-bas où la maison devait être assez bruyante ; je suis donc restée tout l’après-midi étendue près du feu…
Peu de détails sur l’assassinat de Darlan. Les russes annoncent une sérieuse avance.