Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.
Dimanche 2 janvier 1944
Quelques minutes seulement, puis il va falloir aller lever Anne, en admettant que je ne soie pas dérangée d’ici là, et, ensuite, je n’aurai guère de temps à moi ; il y a après les Vêpres une petite séance à la salle paroissiale, Yves y joue et nous sommes obligés d’y assister, ensuite, Jacques et moi, voudrions bien commencer nos visites de janvier, puis j’ai des lettres à écrire…. Une semaine très remplie, nous avons eu du temps à peu près beau, tout au moins sans pluie ni vent trop froid ; chaque jour, je suis allée promener Anne, escortée de toute ma troupe d’enfants, y compris Marie-Annick un jour, nous sommes allés un jour sur la route de La Roche, un autre sur la route de la Genétouze, une autre fois à la Tirière, ce qui représente, avec la voiture d’Anne, une chose assez compliquée, enfin, vendredi, sommes allés sur la route de Palluau, par un temps délicieux, les enfants courent, jouent autour de moi, Anne dort dans sa voiture, et tous respirent le grand air. Cela me prend une bonne partie de l’après-midi, le matin, il y a toujours autre chose à faire, et, le soir seulement, je n’arrive pas à faire les réparations urgentes qui doivent être terminées pour la rentrée des pensionnaires, il faut finir de réparer un chandail à Jean auquel il reste encore les manches à allonger, et trois paires de gants pour Geneviève. Hier, une nouvelle année a commencé ; je veux avoir confiance en Dieu, autrement ce serait trop d’angoisse et de craintes, qu’Il nous bénisse, nous protège tous et nous permette de nous retrouver au complet l’an prochain. Toute la journée, les visites habituelles et officielles, sommes allés au cimetière hier soir…
Dimanche 9 janvier
Beaucoup de choses à raconter… Dimanche, écrit un peu pendant les Vêpres, puis sommes allés Jacques, les enfants et moi, à une petite représentation donnée par les enfants des écoles au profit du Secours national, c’était court mais gentiment joué ; Yves y paraissait dans un petit rôle, et il était tellement heureux ! Il en parlait depuis des semaines ! Lundi, suis allée promener Anne sur la route de l’Hermière, accompagnée de tous des enfants, il faisait un temps plutôt douteux, mais nous avons eu des belles éclaircies et une seule averse, assez courte heureusement, les enfants jouaient, couraient et cela me faisait tant de plaisir de les avoir tous autour de moi ; après le goûter, tous sont restés jouer à la maison, bande un peu bruyante peut-être mais qu’il fait si bon de voir réunie. Mardi, j’ai eu une journée très remplie, il y avait le départ de Jean à préparer, des tricots à finir, et, au patronage, des réunions d’Action Catholique auxquelles je tenais beaucoup à assister ; en me pressant un peu, j’ai pu arriver à tout, et, comme il faisait un temps superbe, j’ai fait promener Anne par les trois filles qui en étaient ravies, et Jacques et moi avons pu rentrer assez tôt pour assister au départ de Jean le soir. La réunion du matin était quelconque, sans grande portée pratique, mais la réunion de l’après-midi était très intéressante, avec des rapports, bien faits, des échanges de vue sur certains sujets d’activité, et bien des choses à mettre en pratique, cela m’a fait grand plaisir et grand bien, c’était quelques heures à vivre sur un plan supérieur loin des médiocrités routinières de la vie… Il a été formé le projet d’un cercle d’études féminin, mais cela se réalisera-t-il, et quand ? Depuis mercredi une suite de belles journées, laquelle suite a d’ailleurs pris fin hier soir ; nous avions une belle gelée blanche le matin, un beau soleil ensuite, pas de vent, et pas moins de 10° dans la salle de bains, chose merveilleuse en hiver ; j’ai pu sortir Anne longuement chaque jour, ce qui lui fait beaucoup de bien à elle, et beaucoup aussi à moi….
Mercredi, emmené mes deux petites filles en promenade, et chose bien rare, ai pu causer longuement avec Jacquie, ce qui ne m’arrive jamais ! J’ai pu la comprendre un peu, la raisonner, lui expliquer certaines choses, j’espère lui avoir fait du bien. Jeudi, emmené les garçons, mais il faisait plus froid et leur tapage empêchait Anne de dormir. Hier et avant-hier, deux promenades délicieuses, avec une heure à peu près passer à tricoter dans le « pâtis aux moutons », pendant que la petite chérie dort. A part cela, travaillé de mon mieux, mais j’avais beaucoup de travail à faire ! Passé ces derniers jours à remettre à l’ordre une pile de chaussettes et de bas… A part çà, bien des épreuves, comme d’habitude, et une hier soir qui m’a été bien lourde….
Dimanche 16 janvier
Toute la semaine encore sans écrire… Quelques journées bien remplies encore, je suis tout de même arrivée à me débarrasser des chaussettes qui m’attendaient, j’ai même terminé une paire pour Yves, commencée depuis septembre, et sans cesse délaissée pour des tricots plus pressés ; il ne m’en reste plus qu’une paire à remonter pour Jean, et ceci n’étant pas pressé, servira de tricot à emporter en promenade ou au poisson. J’ai liquidé aussi peu à peu mes lettres les plus pressées… Nous avons fait aussi, Jacques et moi, nos visites les plus pressées, tout cela m’a passé bien du temps, et j’ai passé des journées sans presque pouvoir rien faire. Chaque jour aussi promené petite Anne, malgré le temps gris et souvent brumeux…. Tous les jours, je vais sur la même route, tirant ou poussant la voiture, suivant la direction du vent… et chaque jour je trouve un plaisir nouveau dans cette contemplation qui me rapproche de Dieu, j’aime cette campagne sur tous aspects… Qu’elle soit parée du velours blanc de la gelée ou seulement de l’émeraude des prairies, des champs de blé… et des choux. Je lis et relis quelques uns de mes livres les plus aimés… et quand je rentre dans la salle à manger assombrie, il me semble étouffer, physiquement et moralement… Lundi, rien de très nouveau. Mardi, après le goûter des enfants, suis sortie avec Jacques. Mercredi, promenade, puis suis allée au poisson. Jeudi, promené Yves seul avec Anne, Pierre ayant été un peu fatigué ; je suppose qu’il a fait une petite indigestion, à la suite d’un goûter très copieux à la séance du patronage dimanche, mais lundi et mardi, cela n’allait pas fort ; mercredi je l’ai gardé à la maison et à la diète, jeudi aussi je l’ai alimenté légèrement, et maintenant tout à l’air de marcher pour le mieux. Jeudi soir des visites avec Jacques. Vendredi, sommes allés chez les Bonnaud, Jacques ayant été retardé, je n’ai pu rentrer pour le biberon d’Anne et elle n’a pas bien bu avec sa grand-mère, cela n’a pas une grande importance, mais il ne faudrait pas renouveler cela trop souvent. Hier, promenade avec Anne et poisson. Dimanche dernier, sommes allés à une séance assez réussie du patronage ; ce soir, Yves, qui en était enthousiasmé, y retourne avec ses grand-mères.
Les jours ont bien allongé le soir. Petite Anne a six dents depuis hier ; elle a du dépasser ses dix kilos.
Vendredi 21
Dans dix minutes il faudra me mettre à préparer le biberon, les tartines, faire boire Anne et la changer ; c’est depuis longtemps le premier après-midi entier que je passe ici, et cela me paraît vraiment agréable. Tous les autres jours, j’ai eu des visites ou des lettres ou encore le poisson, d’autant plus que chaque jour ou presque j’ai promené Anne. Mercredi seulement, comme il faisait un temps affreux, je l’ai laissée à la maison, et je suis allée voir Armande Brachet, chez qui je n’étais pas allée depuis des mois. Nous avons passé un bon moment à bavarder en tricotant près du feu, j’ai pu parler de bien des choses et cela m’a soulagée. Le même soir j’ai eu une grande joie, j’ai constaté que Jacques s’apercevait de ce qui se passe… j’ai trouvé chez lui une compréhension totale, cela m’a fait un bien immense. Par ailleurs, des ennuis au sujet de Jacquie, dont les notes sont lamentables. Que Dieu nous aide…
Dimanche 23 janvier
Petit Bernard aurait quatre ans aujourd’hui !… J’ai confectionné hier matin le gâteau d’anniversaire… il sera vendu tantôt au cours d’une séance au profit des prisonniers…. Lundi suis sortie avec Anne comme de coutume, mardi, suis allée à La Roche ; je ne devais y passer que la matinée, mais à la suite d’une histoire idiote d’auto manquée, j’ai été obligée de prendre le car et d’y rester toute la journée ; j’ai déjeuné chez Charlotte et vu les enfants. Mercredi, pluie toute la journée, suis allée voir Armande Brachet. Jeudi, un temps meilleur, nous avons pu sortir mais j’ai eu la malencontreuse idée de choisir pour la promenade familiale la route de la Minoterie, et elle était boueuse !… Vendredi, beau temps, Anne et moi avons passé un grand moment dans le « pâtis aux moutons » ; mais hier, par contre, le vent était grand et froid, et il ne faisait pas bon du tout ; nous avions hier à déjeuner, Mmes Brianceau et Lesaffre, j’avais soigné le menu, et mes petits garçons étaient tout réjouis. Cette nuit tempête, qui paraît apaisée maintenant.
Dimanche 30 janvier
Un temps délicieux hier, tellement, tellement beau qu’on avait l’illusion d’être déjà au printemps, tant le soleil était tiède, le ciel pur et l’air léger ; j’ai passé une heure et demie avec Anne dans le « pâtis aux moutons » ; la petite chérie dormait si bien que je regrettais vivement de voir l’heure s’avancer et le moment du départ arriver… Je suis rentrée juste pour les tartines des grands et le biberon d’Anne, puis une fois la poupée déposée dans son parc, je suis allée à l’église, puis « au poisson »…. Cette nuit le brouillard est monté… et ce matin il fait froid, humide… Dimanche dernier, assisté à la représentation au profit des prisonniers, il y avait du monde, les pièces étaient bien jouées et les enchères ont monté de façon satisfaisante. Lundi, il faisait mauvais, suis allée faire des colis avec Maman, mardi de même ; mercredi, suis allée passer une partie de l’après-midi avec Maman. Jeudi, les pensionnaires devaient venir déjeuner, Jacques était allé à La Roche mercredi et nous avait dit que Jacquie comptait venir elle aussi, mais Jean et Geneviève sont venus seuls, Jacquie ayant été punie à cause d’une leçon insuffisamment sue le matin ; nous en avons été très déçus, pour elle encore plus que pour nous… je vais tâcher d’aller la voir mardi et de lui parler un peu longuement ; je suis très tourmentée à son sujet ; je crains que tout cela ne vienne à lui aigrir et à lui fausser le caractère, alors qu’elle n’est déjà pas si facile… Nous avons fêté, avec Jean et Geneviève, les sept ans de Pierre avec un beau gâteau, dont j’ai d’ailleurs envoyé une bonne part à Jacquie, mais l’après-midi s’est écoulé bien vite, et c’est tout juste si nous avons eu le temps de voir les deux grands…. Hier et avant-hier, promené petite Anne, on commence à la mettre dans son parc, et cela lui plaît beaucoup ; elle va commencer à dédaigner de plus en plus son berceau ; elle est mignonne et drôle au possible.
Dimanche 6 février
Une semaine encore passée sans que j’ai eu le temps d’écrire quoi que ce soit, les circonstances ne sont d’ailleurs pas favorables… je n’ai pas la solitude nécessaire…Dimanche, suis allée voir Mlle Lucas, puis Mme Herbreteau, laquelle était un peu inquiète de la santé de son mari ; le soir même d’ailleurs, son état s’est aggravé, et il est mort jeudi après-midi, nous avons assisté à la sépulture hier. Lundi, pas sorti Anne, il faisait un temps de pluie fine impossible, suis allée faire les colis de Maman ; Mardi, passé la journée à la Roche, vu les enfants, Jean le matin et les filles après déjeuner, tous sont bien portants, et Jacquie n’a pas l’air de trop s’en faire, pas assez peut-être. Suis allée voir l’oculiste, qui m’ordonne des lunettes pour lire et travailler. Mercredi, sorti Anne un moment, puis suis allée au poisson. Jeudi matin, pluie, puis le temps s’est éclairci, et, après déjeuner, sommes allés à la Roustière, Madeleine, les garçons et moi, il faisait un grand vent, cependant nous avons fait une bien belle promenade…, on commence à voir des « mimis » dans les buissons de saule. Vendredi après-midi, premier cercle d’études au patronage, nous étions dix, et avons eu une première séance intéressante, ce n’est d’ailleurs qu’une amorce, et s’il y a quelques bonnes volontés, on pourrait arriver à quelque chose de très bien, quoique certaines ne comprennent pas du tout le but de ces cercles d’études, pour moi, cela m’intéresse vivement, c’est tellement passionnant d’échanger des idées et de chercher à vivre sa Foi. J’ai eu en ce sens un bien bon moment hier soir, après la course bihebdomadaire au poisson, je suis allée chez les Boyer voir une amie de Madée, dirigeante jiciste, qui se trouve ici depuis plus d’une quinzaine, et là, au coin du feu, nous avons eu un moment très intéressant, une conversation passionnante que j’aurais voulu prolonger plus longtemps ; causé Action Catholique, expériences personnelles et des tas de choses du même ordre. Il a fallu rentrer dîner et aujourd’hui il faut passer le collier des jours de travail, car Marie, grippée, n’est pas venue… pour comble, Madeleine est fatiguée…
Dimanche 13 février
Il est déjà dix heures, bientôt il faudra monter m’occuper de petite Anne, et j’aurai aussi, avant la grand-messe, à lever Pierre qui est au lit avec un rhume ; j’ai même cru qu’il allait avoir la grippe, jeudi soir, il était rouge, il avait les yeux pleureurs, et vendredi, le soir il n’avait plus de fièvre, et tout à l’air de bien aller… seulement, il fait froid, jeudi, le vent s’est brusquement remis au Nord, à chassé les nuages, et découvert un ciel d’un bleu éclatant et glacial… j’ai pourtant sorti Anne ces deux derniers jours ; bien emmitouflée dans sa capote, elle ne peut avoir froid, mais le vent était âpre et dur. Hier, j’ai pourtant passé un agréable moment dans le « pâtis aux moutons », tout à l’abri du buisson… Lundi, pluie, fait les colis de Maman ; mardi et mercredi promené la petite chérie ; mercredi, Yves avait congé, son « monsieur » était grippé, je l’ai emmené avec Anne « au pâtis aux moutons » ; et il a couru et joué un moment au grand air. Rien de neuf autrement… Bien des choses pénibles à supporter, mais il est vrai que je ne suis guère patiente…
Mercredi 16 février
Un après-midi très agréable hier ; d’abord il faisait un temps délicieux…. J’ai emmené Anne, bien entendu, au « pâtis aux moutons » et nous avons été accompagnées de l’amie de Madée, qui est d’une intelligence très ouverte et d’une âme très vibrante ; avec elle, on peut causer à cœur ouvert des problèmes essentiels de la vie… et non des potins ni de toilettes, des choses cent fois ressassées ; le temps a passé bien trop vite, et petite Anne dormait joliment bien ! Ma compagne de promenade m’a quittée peu avant mon départ ; je suis restée dire un chapelet, et j’étais désolée qu’il soit l’heure de rentrer ; cela cependant m’a donné du courage pour supporter les choses ennuyeuses qui vont certainement venir. Aujourd’hui, il ne fera pas si beau, le temps est couvert. Petite Anne se débrouille très bien, elle fait seule le tour de son parc…
Jeudi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 17 fevrier 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Plus je vais, et plus je me sens non du monde, mais « à part dans le monde » ; tant, au bout d’un moment, les conversations banales me lassent et m’écoeurent ; je ne voudrais parler de ce qui est vraiment l’intérêt et le but de la vie : les enfants, leur éducation, la vie spirituelle, et rares sont les personnes à qui l’on peut s’ouvrir pleinement de tout cela. Souvent j’aime mieux me taire que de parler à quelqu’un qui ne comprendra pas ; il faut que je me sente en pleine conformité d’idées et de sentiments.
Aujourd’hui, pluie, impossible de promener Anne, je ne sortirai qu’après le biberon de cinq heures pour aller chez Maman ; d’ici là j’aurai quelques moments de lecture, et j’ai pour le moment quelques instants de cette solitude si rare, et cependant si bienveillante. Hier aussi, n’ai pu sortir Anne, suis allée avec Jacqueline chez Marguerite et au poisson hier soir.
Dimanche 20 février
Dernière offensive du froid, du moins nous le supposons et l’espérons… Vendredi et hier matin, vent très grand et glacial, je n’ai pu sortir petite Anne et il fallu la garder et la faire dormir ici ; hier après-midi, la neige a commencé à tomber par tout petits flocons, toute la nuit cette chute lente a continué et, ce matin, tout est blanc…. J’étais très enrhumée ces jours-ci, j’ai passé deux journées sans sortir… Rien de très nouveau depuis jeudi, les enfants sont arrivés vendredi matin, Jean est un peu enrhumé, mais les filles ont des mines superbes, et tous ont été ravis d’admirer leur petite sœur tournant autour de son parc, et de la voir de plus en plus débrouillée et mignonne. Hier pour moi une journée très dure, j’ai des ennuis de toutes façons et ne sais comment faire pour tout arranger, tout concilier et faire plaisir à tous ; d’un côté je reçois des paroles désagréables, de l’autre des reproches !…
Dimanche 27 février
Une semaine très dure à cause du froid… nous avons eu de la neige jusqu’à mardi, jeudi un vent glacial en tourbillons, vendredi, une journée relativement belle, malgré le vent encore froid… Lundi, suis allée à La Roche, profitant d’une occasion, pour aller chez le dentiste, j’avais un gros abcès… Mardi soir, Jean est rentré malgré le mauvais temps, il neigeait par moments… Il a voulu partir quand même, disant que le mauvais temps n’était pas une excuse suffisante. Les filles sont rentrées mercredi matin par le car. Je ne suis pas sortie tous ces premiers jours, le temps était vraiment très dur et mon rhume pas assez liquidé… Jeudi, sommes allés déjeuner chez Maman avec les enfants, et suis allée y finir l’après-midi ; Vendredi, beau temps, malgré le froid, aussi en couvrant Anne, je suis allée la faire dormie au « pâtis aux moutons », où elle a fait un grand somme d’une heure et demie au moins, pendant ce temps j’ai passé de bons moments à tricoter en marchant le long du buisson… Je comptais y retourner, il a fallu aller à La Roche ; vendredi soir, maman est revenue par le car disant que Jean venait d’être malade, aussi je suis allée voir ce qu’il en était, je l’ai trouvé aussi bien que possible, il prétend que c’était une petite fin de grippe, seulement j’ai insisté pour qu’il se fasse examiner et ausculter sérieusement, il a tellement grandi depuis plusieurs années qu’il aurait peut-être besoin d’un régime un peu plus fortifiant, aussi je vais m’arranger, à partir de cette semaine, pour lui faire passer quelques tranches de viande froide, des œufs durs et des gâteaux un peu nourrissants, de façon qu’il termine bien cet hiver et soit en bon état au moment de son examen. Vu les filles aussi, qui sont bien portantes et fait pas mal de courses de façon à ne pas retourner à La Roche la semaine prochaine. Jean Granger vient mardi ; Catherine jeudi ou samedi.
Dimanche 5 mars
Encore la neige ! … Petite Anne a un an depuis hier soir… je suis si heureuse de l’avoir maintenant, elle si mignonne, si amusante, elle comprend tout, sa petite intelligence s’éveille de jour en jour, elle tourne autour de son parc, et, depuis avant-hier se relève toute seule…. Je reprends rapidement la semaine, car je ne peux pas arriver à écrire tant on parle autour de moi… Lundi, je suis allée faire les colis de Maman, et passer un moment avec elle, mardi, ne pouvant sortir Anne, je suis retournée un moment avec Maman et Jacqueline, Jean Granger est arrivé le soir ; mercredi, sommes tous allés faire un tour dans les métairies, Maman ayant loué une auto, nous avons fait notre tournée de façon agréable et confortable, et sommes rentrés pour dîner. Jeudi, suis allée à la Roche, je comptais voir Jean et m’informer de sa santé, mais il était parti matcher à La Mothe, aussi j’ai conclu qu’il ne devait pas être trop malade, vu les filles quelques minutes. Le soir, dîner chez Maman avec Caty, arrivée l’après-midi. Vendredi, cercle d’études d’Action catholique, réunion très vivante, très intéressante, sur un sujet plein d’actualité pour nous toutes, seulement cela amène, dans la paroisse, des réflexions qui prouvent que beaucoup n’ont pas compris le but de ces cercles d’études, ni surtout celui de l’Action catholique, ni surtout le vrai but de la vie. Hier promené Anne avec Caty, malgré le vent très froid, suis allée ensuite une minute chez Andrée Boyer, avec qui j’ai eu grand plaisir à causer…. Elle m’a passé quelques brochures que je voudrais lire et méditer à loisir, mais ce n’est pas toujours facile ! Nous recevons mardi un nouveau contingent d’Allemands, j’ai dû donner une chambre, mais le pire est que les écoles sont prises ; où loger les pauvres enfants ?
Vendredi 10 mars
Du pâtis aux moutons. Je viens de m’installer ici avec Anne, et regrette seulement d’y être arrivée si tard – il est près de trois heures et demie – alors que, par hasard, il fait un temps superbe, puisque le vent du Nord, qui soufflait depuis des semaines, s’est pour une fois calmé, et le soleil est bon, seulement la petite chipie a mis une lenteur désespérante à prendre son biberon, et je me suis passablement énervée, si bien que je n’ai pas trop d’un bon moment de calme et de solitude ici pour remettre un peu d’aplomb. Pierre est malade depuis deux jours ; il toussait depuis dimanche ou lundi, mais mardi il a dû prendre froid dans leur nouvelle classe, qui n’avait pas de vitres aussi il a toussé sans arrêt toute la nuit, je l’ai gardé à la maison mercredi et le soir j’ai demandé le docteur, celui-ci, venu hier matin, ne lui a trouvé que de très petits râles sans gravité…. Il est d’ailleurs mieux et tousse moins, mais je ne sais s’il sera remis pour sa Confirmation. Il paraît que Jacquie est grippée, mais je n’ai pas de nouvelles depuis mercredi. Il fait très bon, je vais tricoter un moment, puis voudrais me reposer un moment, avec Pierre à soigner, il faut souvent monter et descendre et je commence à être fatiguée…
Caty est partie ce matin et je le regrette, elle tenait compagnie à maman et on pouvait causer un peu profondément avec elle.
Samedi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 11 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Toujours du « pâtis aux moutons », où je viens de m’installer avec Anne après une matinée quelque peu remplie. Hier soir nous avons eu un mot de La Roche disant que Geneviève semblait grippée, aussi Jacques est allé ce matin aux nouvelles, et, voyant que la fille, quoique mieux, était encore fatiguée, s’est décidé à la ramener ; Jacquie est arrivée elle aussi, convalescente, mais pas trop d’aplomb. Nous avons organisé un nouveau divan dans notre chambre, et Geneviève y est installée… J’ai levé Pierre, les ai couchés tous trois dans la chambre et me demande bien ce qu’ils peuvent faire. Pierre est enragé aujourd’hui, ce qui prouve qu’il est mieux. Jean vient mardi soir ou mercredi matin…je lui envoie toujours du ravitaillement, mais je ne sais si cela lui convient ou non, il n’écrit pas… Ce matin, j’ai eu des courses à faire, j’ai dû assister à l’enterrement d’un bébé de six jours, un petit deuxième, et suis revenue en vitesse m’occuper d’Anne, puis soigner Pierre ! J’avais fait cette semaine de grands projet… le devoir d’état doit passer avant tout, je vais « retaper » d’abord mes grippés…
Dimanche soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : dimanche 12 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
… Les enfants sont aussi bien que possible, Pierre tousse encore un peu, mais il paraît très bien, quant aux filles, elles terminent leurs grippes par un bon rhume de cerveau, aussi je les tiens dans ma chambre, et préfère qu’elles ne descendent pas ici à cause d’Anne, aussi faut-il monter bien des fois par jour pour les soins et les repas, enfin Geneviève gémit la faim, et c’est un bon signe. Ce matin, aussitôt le petit déjeuner, j’ai confectionné un gâteau ; tous en sont gourmands et nous n’avons presque plus de pommes pour les desserts, je n’ai eu ensuite que le temps de m’occuper d’Anne avant la messe, à laquelle je suis arrivée en retard. Aussitôt déjeuner, promené petite Anne, en rentrant il a fallu m’occuper du goûter de tous ; je suis allée ensuite au cimetière avec Jacques, puis allée chez Maman où j’ai confectionné avec elle quatre caisses destinées à être expédiées ….
Notre locataire est arrivé hier.
Jeudi 16 mars
De nouveau garde-malade, et cette fois c’est petite Anne qui est prise, j’espère que ce sera la dernière, mais en attendant, je voudrais bien la voir remise. Lundi après-midi l’ai sortie, mais, comme il faisait un peu froid, quoi que j’aie eu plus mauvais temps bien des fois, nous ne nous sommes pas arrêtées. Mardi, elle paraissait un peu enrhumée, aussi je ne l’ai pas sortie, je suis allée faire les colis de Maman, puis suis rentrée soigner les filles, qui d’ailleurs allaient aussi bien que possible. Hier c’était la Confirmation, nous avons assisté à la messe de communion des enfants ;… Nous avions la famille Baron à déjeuner, avec les enfants, Jean était arrivé le matin, cela faisait une belle tablée ; j’avais un joli déjeuner, de belles crevettes et des gâteaux bien réussis, l’un avec dix-sept bougies pour fêter Jean avec deux jours d’anticipation, l’autre, avec une bougie, pour fêter petite Anne,… seulement petite Anne est toujours enrhumée et pas très en train. Une fois tous les invités partis, nous sommes allés à la grotte, puis au cimetière. En rentrant, j’ai fait boire le biberon de la petite chérie, puis l’ai mise dans son parc pendant que je rangeais différente choses, au bout d’un moment, elle s’est mise à pleurer, je l’ai prise dans mes bras et elle m’a vomi sur l’épaule, bien ennuyée, j’ai pris sa température, elle avait 39° ; j’ai fait venir le docteur qui, à l’auscultation, lui a trouvé un peu de bronchite, et même quelques petits râles congestifs. J’étais bien tourmentée hier soir et il m’a été dur de faire un enveloppement sinapisé près de ce petit berceau où s’est passée l’agonie puis la mort du petit Bernard ! La nuit n’a pas été mauvaise… Le docteur sort d’ici et la trouve mieux…. Fait aujourd’hui une grande promenade par la Braconnerie et la Pallulière pour « aérer » les autres.
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 17 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Petite Anne ne paraît pas plus mal, quoi qu’elle ait toujours de la fièvre…. Elle est gaie et bien sage, quoiqu’elle exige toujours quelqu’un à côté d’elle ; elle ne tousse pas beaucoup, mais on la sent encore prise, espérons que demain elle sera mieux, j’attends cela avec grande impatience. Pour comble de bonheur, il fait un temps superbe, et je regrette bien que ma pauvre pépée ne puisse profiter du grand air et du soleil. Les autres sont bien, je les ai promenés encore aujourd’hui, nous avons fait le tour habituel par Montorgueil et le vieux chemin de Belleville, nous nous sommes assis un moment dans u n pré où il faisait délicieusement bon, j’aurais voulu y garder les enfants plus longtemps, mais il me fallait rentrer pour ma petite chérie.
Samedi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 18 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Anne n’a que 37°5 ce matin, c’est un grand progrès et j’en suis bien heureuse… il fait très beau, nous allons déjeuner, puis j’irai sans doute promener les quatre autres, les filles sont aussi bien que possible et rentrent lundi, les garçons ont deux jours de congé donnés par Monseigneur. Notre fête de la Confirmation a été bien gâchée, le soir, par la maladie de la petite chérie ; si ce n’avait été cela qui me tourmentait tant, j’aurais déjà écrit quelle joie nous avons eu mercredi matin à voir notre Evêque, à recevoir ses conseils, ses directives ; Il nous a beaucoup parlé de l’Action Catholique, et aussi de l’année qui va s’ouvrir et qui sera l’année du Sacré-Cœur, après l’année mariale que nous avons eue…. Pendant les vacances de Pâques, il y aura à La Roche deux journées d’études sociales, avec comme base, la Famille ; la première journée : Famille et Education m’intéresserait vivement, mais pourrais-je y aller ?
Lundi 19 mars
Note éditoriale. Le journal écrit « lundi » ; le 19 mars 1944 était un dimanche. Texte conservé tel quel.
Toujours auprès du berceau de petite Anne ! Elle est mieux, mais pas encore guérie, et il me faut passer de longs moments près d’elle, sans cela la jeune personne s’impatiente, pousse des hurlements et déchire à belles dents ses rideaux et sa garniture de berceau. Le docteur est venu, samedi soir, l’a trouvée bien mieux, seulement elle a eu une grosse bronchite, qui n’est pas encore guérie, et il faudra pas mal de précautions… Les filles sont parties, quoique Geneviève ait un peu mal à la gorge et les deux garçons sont rentrés en classe, si bien que la maison est calme. Avant-hier, toujours par un temps superbe, nous avons fait, les enfants et moi, une bonne promenade au bord du ruisseau, du côté de la Gillardière et de la Laitelière. Hier, les offices habituels, puis j’ai gardé ma petit chérie au début de l’après-midi ; après son biberon de 5 heures et les soins habituels à lui donner, nous sommes allés au cimetière Jacques et moi, de là, nous avons filé à Pont de Vie, puis, par la Carrière et le bord de la rivière, sommes revenus par la Bardinière, il faisait bon à marcher ; Jacques et moi avons pu causer longuement… nous sommes rentrés pour nous mettre à table, par un coucher de soleil splendide.
Mardi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 21 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Situation inchangée, Anne a été auscultée deux fois hier soir, d’abord par son parrain, venu prendre de ses nouvelles, et ensuite par le docteur, tous eux ont été du même avis : elle a une grosse bronchite qui évolue mais va demander quelques jours avant d’être guérie, j’ai hâte cependant de voir la guérison complète, bien que je ne sois guère inquiète, pour le moment, la petite chérie est dans son parc où elle joue, bientôt je la recoucherai… Hier après-midi, je suis allée faire les colis de Maman, puisque je n’ai personne à promener, ce qui me manque bien !
Jeudi 23
Le docteur n’est pas venu voir Anne hier soir, sans doute n’était-il pas inquiet d’elle… elle est mignonne et gaie, et prend convenablement ses rations. Pour le moment elle vient de s’endormir avec sa compresse de moutarde, et c’est l’heure du biberon, sans doute ne tardera-t-elle pas trop à se réveiller. Il fait beau mais froid ; Yves, qui me réclamait une partie de pêche, est déçu, mais ce n’est pas un temps à rester immobile dans un pré. Hier, suis allée au Moulin-Guérin avec Pierre qui avait fait la veille un petit dérangement intestinal, ce qui lui valait un jour de vacances… Suis allée au poisson ensuite et encaissé bien des réflexions désagréables ; l’occupation amène toujours des ennuis, quand ce n’est pas d’un côté c’est d’un autre ! Suis allée mardi après-midi faire des colis avec Maman. Commencé hier à réorganiser les chaussettes de coton.
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 24 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Le docteur n’est pas venu depuis trois jours, je voudrais bien le voir pour qu’il puisse constater du mieux. En tous cas la température baisse… Anne est gaie et mignonne, elle vient de se réveiller de charmante humeur, seulement je voudrais la voir totalement débarrassée de sa bronchite. Hier après-midi, promené les garçons, je les ai menés dans un pré bien abrité, près du ruisseau, ils ont joué jusqu’à ce qu’il soit l’heure de rentrer. Aujourd’hui, commencé le rangement du bureau, en vue des vacances de Pâques…
Dimanche matin 26
Je suis toujours dans la chambre avec petite Anne, je ne sais si elle est guérie, le docteur n’étant pas encore venu, mais pour ma part je la trouve aussi bien que possible, elle n’a pas de fièvre, elle ne tousse presque pas, boit bien, digère bien, seulement je n’ose pas encore la descendre, de crainte qu’il y ait encore quelque chose… Hier passé un moment chez Andrée Boyer, à parler de toutes sortes de choses intéressantes tout en tricotant une chaussette de Jean, à côté de certaines divergences très nettes, je trouve chez elle une grande compréhension du sens fondamental de la vie et le sens du devoir chrétien. Je peux parler avec elle de sujets que je ne peux aborder avec aucune autre, cela fait du bien. Madeleine est arrivée vendredi soir pour repartir lundi matin ; elle nous raconte de bien tristes choses. Il y a des moments où je suis bien découragée et bien inquiète ; la vie aussi est terriblement compliquée et je n’arrive pas à contenter tout le monde ; je devrais être patienta avec tous, et malgré mes efforts, je ne peux y arriver ; Maman voudrait que je prolonge davantage les quelques visites que je peux lui faire, mais j’ai des devoirs immédiats et des occupations urgentes qui me retiennent ici….
Mercredi 29 mars
Me voici installée au pâtis aux moutons avec petite Anne ; le soleil est très chaud, mais il y a un peu de vent frais, et la petite chérie, à l’ombre de sa capote, dort comme un petit ange. Je vais avoir, du moins je l’espère, un grand moment de solitude et de pais, j’ai un tricot, des livres et la campagne à contempler. Dimanche, fait avec Jacques une bien bonne promenade, un peu longue peut-être, puisqu’elle nous a fait rentrer très tard pour dîner, nous sommes passés par des chemins pittoresques, en même temps que très accidentés, il faisait un temps superbe et très bon à marcher. Lundi, j’ai descendu Anne, qui paraissait aussi bien que possible, elle a vu le soir ses deux médecins et l’un comme l’autre ont dit qu’elle était tout à fait guérie t devait recommencer à sortir, c’est pourquoi, depuis deux jours je viens ici m’installer avec elle. Lundi, vers la fin du déjeuner, nous sommes sortis voir des passages d’avions, il y en avait plusieurs centaines en formations nombreuses et serrées, et c’était un tel bourdonnement que le ciel entier semblait vibrer ; soudain, l’un d’eux s’est écarté des autres, a lâché des parachutes, et après plusieurs crochets, est tombé en flammes, nous avons vu la chute et entendu le choc et l’explosion, il est tombé entre La Genétouze et Aizenay, il y a plusieurs morts. Hier matin, suis allée à La Roche, ai vu les enfants, Jean vient en vacances lundi, les filles mercredi.
Jeudi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 30 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Suis aujourd’hui installée à la Carrière avec les garçons qui pêchent, mais ne prennent rien. Reçu ce matin une lettre de Marie Morvézen m’annonçant la mort d’Yvonne, du tétanos, en deux jours !
Vendredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 31 mars 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Jacques est à l’église avec Yves, il y a ce soir une cérémonie de l’année du Sacré Cœur… Je viens de mettre une compresse de moutarde à Mère qui est souffrante, avec un peu de pleurite dit le docteur, il assure que ce n’est pas grave, et j’espère bien que ce ne sera pas grave en effet, car la perspective de l’avoir quelque temps malade et de la soigner m’effraie en l’absence de Madeleine… Reçu donc hier matin une lettre bien navrée de Marie Morvézen ; Yvonne a été emportée par le tétanos en quarante huit heures ! Elle a eu une agonie atroce ! « Douze fois, m’écrit Marie, on l’a crue morte, et ce n’est qu’après piqûres et respiration artificielle que les docteurs et infirmières, qui ne la quittaient pas, arrivaient à la ranimer. Quand les crises étaient trop violentes, il fallait l’endormir. On lui a fait des ampoules de sérum par centaines sans résultat, et dire qu’une seule piqûre faite peut-être un jour plus tôt aurait arrangé le mal ». Elle laisse deux enfants de seize et douze ans, plus son père, âgé de plus de quatre-vingts ans, qu’elle ne quittait plus depuis la mort de sa mère, survenue il y a deux ou trois ans. Reçu aussi une lettre de Jeanne Lego ; leur avenue a reçu des bombes et ils ont eu bien peur. Que de deuils et de tristesses partout ! Suis allée à la Carrière hier avec les enfants, mais je n’ai pas gardé Anne, je l’ai faite ramener par Thérèse, pour que les garçons puissent pêcher jusqu’à l’heure du dîner. Pierre a pris un poisson, il faisait d’ailleurs très bon ; j’ai écrit, lu, tricoté et j’aurais passé une après-midi charmante si ma petite fille ne m’avait pas manqué ; pendant ce temps la petite chérie ne voulait pas prendre son biberon ! Les garçons s’étaient installés en dernier lieu dans un petit pré ravissant, tout garni de primevères. Aujourd’hui aussi, passé une bonne après-midi, Anne ayant très bien dormi, j’ai eu beaucoup de temps pour tricoter, le soleil était chaud mais de temps en temps une coulée de vent donnait l’impression d’une eau fraîche. Si ce n’était pas la sécheresse, tout pousserait vite ; les pêchers sont en fleurs…. Il faudrait de la pluie !
Mardi matin 7 h
Avec le changement d’heure survenu hier, et d’ailleurs bien ennuyeux, il faut modifier un peu notre horaire habituel. Jacques est obligé de se coucher très tôt pour pouvoir se lever très tôt, et travailler tranquillement pendant plusieurs heures sans être dérangé, aussi je me propose d’en faire autant, pas tout à fait sans doute, parce que je ne me lèverai pas aussitôt que lui, mais d’être assez matinale, de pouvoir souvent assister à la messe du matin, pour écrite, lire, prier, tricoter, sans être dérangée…. Pas eu le temps d’écrire depuis vendredi, samedi, journée très remplie avec des courses et toutes sortes de choses, Madeleine est arrivée le soir et cela m’a été un soulagement, Mère est un peu mieux depuis, elle n’a d’ailleurs plus de fièvre, et le docteur, venu hier, a confirmé ces progrès, seulement il faut qu’elle reste ici jusqu’à guérison complète. Dimanche matin, beaucoup de travail : une terrine de lièvre, préparer la veille, à nettoyer et à arranger, un gâteau à confectionner, la toilette de petite Anne à faire, tout ceci avant la grand-messe ; après déjeuner, j’ai promené la petite chipie, mais il faisait une chaleur lourde assez pénible ; après le goûter et le biberon, je suis ressortie avec Jacques, nous avons fait un tour vers la vigne, le pré Curé et le Puy Chabot, endroits souvent parcourus avec Pierre lorsqu’il était petit, et sommes rentrés pour dîner. Hier, pluie toute la matinée, après déjeuner, suis allée faire les colis de Maman, puis, comme le temps s’était éclairci, sorti un peu petite Anne, mais la pluie nous a prises au retour et nous avons eu une bonne averse ; cependant la poupée, qui dormait, n’en a pas eu une goutte. Jean est arrivé hier soir, pour une quinzaine de vacances ; les filles arrivent ce soir, la maison va êtr pleine, aussi, nous allons, du moins pour la journée, nous réinstaller dans le bureau, ce qui nous donnera plus de place et de commodité. Anne a treize mois aujourd’hui, elle est mignonne avec ses petits cheveux blonds, ses joues roses et ses yeux bleus, mais c’est une petite personne pleine de caprices et peut-être un peu gâtée ; elle a fait de grands progrès pour marcher et va se débrouiller au cours de l’été.
Vendredi Saint
Tous sont partis au Chemin de Croix, sauf Pierre et Anne qui dorment ; je viens de ranger bien des choses et vais rester tranquille un peu ; j’ai eu une journée très chargée, et, à mon grand regret, ne peux assister à aucun office de la Semaine Sainte…. Beaucoup de choses cependant à raconter, mais en vitesse, faute de temps ; d’abord, mardi soir, Jean, questionné par nous, nous a mis au courant de ses projets d’avenir ; il voudrait partir à Versailles, à Sainte-Geneviève, pour préparer Saint-Cyr, si toutefois les circonstances le permettent. Je suis heureuse de lui voir choisir cette carrière au lieu de chercher la petite situation tranquille et largement pourvue de rentes, mais que sera l’avenir ? En attendant, il va falloir prendre des dispositions en vue de la rentrée prochaine, et ce n’est pas facile de voyager. Autre chose maintenant ! Les filles sont arrivées mardi soir, et mercredi matin, Jacquie m’a remis un mot de la Bonne-Mère, d’après lequel je vois qu’elle ne voudra plus la reprendre une autre année ! Quoi faire ? On ne peut interrompre déjà les études de Jacquie, son bagage intellectuel n’étant guère suffisant ! J’ai écrit à Mère Marie-Edmond, à Chavagnes en paillers, pour savoir si elle serait acceptée là-bas ; il ne me reste plus qu’à prier pour que tout s’arrange, mais ce sera encore une complication pour moi. Rien de neuf autrement ; Mère semble mieux, mais Maman souffre de plus en plus de ses rhumatismes et voudrait que je soie souvent chez elle, avec la présence des enfants ce n’est guère facile, d’autant que je les sors le plus possible. Hier nous sommes allés à la Carrière, aujourd’hui au « pâtis aux moutons », malheureusement il a commencé à pleuvoir et nous avons du rentrer. En quelques jours le printemps a fait de grands progrès, tout fleurit…
Dimanche 9 avril
Un triste jour de Pâques, pluie, boue et temps gris, et surtout une angoisse au sujet de l’avenir ! Depuis cinq ans nous n’avons pas eu de Jour de Pâques bien gai, je crois que celui-ci est le pire de tous, tant les inquiétudes et les soucis s’accumulent… Hier soir, sur le journal, on parlait de l’évacuation possible de la zone côtière interdite, nous sommes tout près de la limite, mais nous y sommes quand même ; si on nous forçait à partir, où irions-nous ? Que deviendrions-nous avec tous les enfants ? Que Dieu nous préserve d’une chose aussi affreuse ! Mais tant que durera la guerre, nous ne sommes pas à l’abri d’un tel danger et la guerre n’est pas prêt de finir ! Les enfants sont en bonne santé, mais Pierre a trouvé moyen, hier soir, de grimper sur le tonneau à purin, chez Bouffard, et de se faire en descendant une grande éraflure à la jambe ; cela m’ennuie, parce que je me demande si on ne devrait pas lui faire une piqûre antitétanique, enfin le docteur doit venir voir la plaie ce matin et nous dira son avis. Promené petite Anne ces deux derniers jours, malgré la pluie, avant-hier, nous étions allés nous installer, les enfants et moi, au « pâtis aux moutons » et la pluie nous a forcés à revenir plus tôt que je n’aurais voulu. Hier, j’ai promené Anne sans les enfants, malgré la pluie qui tombait, pas très forte, il est vrai…. Suis allée ensuite au poisson, où il a fallu attendre très longtemps ; avec tout cela, je ne peux arriver à tout, j’ai des quantités de tricots à faire et ne peux tricoter autant qu’il le faudrait, loin de là même ; je ne peux arriver à tous les rangements, les réparations, travaux urgents, j’ai des ennuis de toute sorte, de tous côtés, et me sens tellement inférieure à ma tâche !
Dimanche 16 avril
Quatre ans hier soir que notre petit Bernard bien aimé nous a quittés pour aller voir Dieu… Hier soir, les enfants, sauf Jean, et moi sommes allés au cimetière porter au petit chéri le premier bouquet de lilas blanc…
Beaucoup de choses à raconter cette semaine et bien peu de temps à moi. Dimanche soir, avons fait avec les enfants la promenade souvent faite par la Pallulière et la Braconnerie. Lundi matin, grand-messe, puis,après déjeuner, nous avons fait une grande promenade jusqu’à la pierre de la Merlière, partis par la Marinière, et revenus par le bord de la rivière, le Fief, la Filtière et la Tirière ; il faisait beau et très bon à marcher ; nous sommes allés jusqu’au bout du coteau, où la vue est si belle et trouvé un endroit parfait pour goûter et se reposer, l’herbe était si douce et si épaisse que les enfants étaient nu-pieds, il y avait partout des fleurs, de la verdure nouvelle, des parfums de printemps, nous sommes revenus juste à la nuit. Mardi, fait toute l’après-midi des colis pour Maman, puis promené Anne un peu ; je me suis assise dans un pré, près d’elle et j’ai eu une demie-heure pour tricoter avant de rentrer préparer le dîner. Mercredi, travaillé au début de l’après-midi puis promené Anne. Jeudi et vendredi, assisté à la Roche, Jacques et moi, à deux journées d’études sociales, qui avaient pour thème, l’une Famille et éducation, l’autre Famille et profession, c’était extrêmement intéressant, et aussi très éducatif pour tous. J’ai pris des notes que j’aimerais conserver, mais j’ai peur de ne pas en avoir le temps, j’ai des lettres à écrire et il faudra aussi assister cet après-midi à une séance récréative pour les prisonniers, quoi que je n’aie guère le cœur à cela, tout va si mal ici, j’ai des ennuis de toutes sortes et de tous côté ; personne ne peut soupçonner combien ma position actuelle est pénible, combien j’ai pu souffrir et combien je souffre encore…. J’ai sans cesse été critiquée, attaquée…
Reçu une réponse de Chavagnes en Paillers, Jacquie serait acceptée, s’il y a de pla place ! il se peut qu’il s’en présente, tout espoir n’est pas perdu.
Dimanche 23 avril
Beaucoup, beaucoup de travail cette semaine, et bien peu de temps à moi , il y a des journées entières où je n’ai pas un moment pour toucher à mon tricot et cependant il y a tant de choses à faire ! Je tricote en ce moment une chemise de coton pour Geneviève, ses autres chemises étant en triste état, et je n’en ai pas fait encore la moitié, alors que je l’aurais voulue terminée pour demain soir, ce qui ne sera pas possible ; j’ai quatre culottes dont les fonds ont besoin d’être refais, un chandail d’Yves à réparer, des chaussettes à remettre en état, et tout cela est pressé ; il y a des jours où je me lève à six heures, pour travailler bien tranquillement jusqu’à sept heures et demie, heure du lever des enfants, mais il m’est pénible d’être levée et de ne pouvoir assister à la messe. Ensuite le travail ne manque pas. Après le petit déjeuner, j’ai environ une heure à loi, mais j’ai souvent des courses ou des rangements ou de la cuisine ; après la toilette et le bain d’Anne, j’ai encore un bon moment, mais il faut ranger la salle de bains, rincer les couches… Ensuite, il y a le biberon d’Anne, puis je la couche dans ma chambre, il y a des jours où elle dort bien, mais souvent, comme hier, elle ne dort pas une demi-heure. Jusqu’au goûter, je peux en principe tricoter, mais le lundi et le mardi, je vais chez Maman faire des colis et certains autres jours, j’ai à sortir ; après le goûter, je promène Anne jusqu’au dîner et nous nous couchons de bonne heure… Mère et Madeleine sont parties vendredi matin, passer quelques jours à Nantes ; je pense qu’elles reviendront cette semaine et que, si la situation actuelle se prolonge, elles partageront leur temps entre Nantes et ici ; mais Mère est partie dans un état nerveux inquiétant, et je me demande comment elle va revenir et quelles épreuves m’attendent ; depuis deux jours, je jouis de ma liberté retrouvée, de la paix revenue chez nous, de la joie d’être seule, de pouvoir agir et travailler sans surveillance et sans commentaires désagréables ; cela ne durera pas, évidemment, mais c’est toujours çà de pris. Il fait beau, tout pousse, les fruits se forment, je ne promène plus petite Anne après déjeuner, mais la fait trotter dans la cour ou même dans le jardin pour qu’elle prenne l’air. Lundi et mardi, donc, colis chez Maman, mercredi, suis allée voir Tante Abel et Marguerite que je n’avais pas vues depuis longtemps ; Tante Abel est au lit et achève une bronchite avec rechute, et Marguerite est confinée dans la salle à manger avec le feu allumé. Jeudi, passé le début de l’après-midi chez maman et vendredi, assisté au cercle d’études ; discussion intéressante….
Dimanche 30 avril
0 h. bientôt, je suis lasse, je voudrais dormir, si je ne peux pas finir ce soir, je terminerai demain matin… Aujourd’hui n’ai pu arriver à rien, aussitôt le petit déjeuner, j’ai eu à pointer les noms des mères de famille ayant reçu avis de leur promotion, puis il était l’heure de lever petite Anne. Thérèse lui a fait ensuite prendre son biberon, si bien que j’ai quand même eu le temps de confectionner un gâteau avant de partir à al grand-messe. Après déjeuner, j’ai couché la petite chérie, puis écrit une lettre, ensuite il était l’heure de partir au Mois de Marie de la Maldemée, où nous avons l’habitude d’aller chaque année, il faisait un peu chaud à se rendre, mais la compagne est si jolie en ce moment que c’était un grand plaisir de marcher, nous avons fait toutes nos visites là-bas et sommes revenus, comme de coutume, un peu en retard pour dîner. Beaucoup travaillé toute cette semaine ; lundi, je suis allée chez Maman faire des colis, mardi, passé la journée à La Roche, vu les enfants qui sont bien portants et fait pas mal de courses. Mercredi, d’autres colis à faire ; jeudi et vendredi seulement, ai pu tricoter un peu tranquillement, d’autant plus que j’ai pas eu ces deux jours-là à sortir petite Anne, il faisait un grand vent froid pas agréable du tout, mais elle sort bien dans la cour et dans le jardin. Samedi, fait un voyage à Cugand, dans le but d’obtenir un jour ou l’autre du tissu pour habiller les enfants ; nous sommes partis au train de 7 h 10 à Belleville, Marie Gauvrit, Marie Cornu et moi, avons changé de train à Clisson, puis fait 4 Km et demie de l’autre côté de Cugand ; il était de bonne heure encore et il faisait bon à marcher. Là-bas, je n’ai pu obtenir grand-chose, mais j’ai vu comment les choses se passaient, j’ai recueilli des renseignements utiles, posé des jalons pour un autre voyage et suis revenue avec un peu de flanelle, 300 gr. de laine à tricoter… et une bonne migraine. Après nos visites chez les fabricants, nous nous sommes assises pour déjeuner au bord de la Loire ; le paysage est joli, cela me rappelle un peu les coteaux du Blanc ; il y a un viaduc, une écluse, la cheminée d’une minoterie. Au retour de Cugand, il faisait un peu chaud, et le retour depuis Clisson a été plutôt pénible dans un train bondé et surchauffé. Je me presse, il est 7 heures et demie du matin, je voudrais tricoter un peu et prier avant le lever des enfants.
Dimanche 7 mai
Une semaine très chargée, et je prévois que celle qui commence le sera davantage encore…. J’ai pu arriver à terminer une chemise pour Geneviève, et j’en ai une autre à moitié faite, mais il en faudrait au moins quatre et c’est très long à tricoter. J’ai réparé et allongé un chandail à Yves, brodé un tablier pour Anne et une combinaison pour moi… Lundi suis allée seulement une minute chez Maman, mardi, après-midi de colis comme d’habitude ; mercredi, suis allée au poisson, puis sorti Anne un petit moment. Jeudi, pour les quatorze mois de la jeune personne, j’ai changé son régime et l’ai mise à quatre biberons par jour, si bien que je la baigne dès le matin et suis plus tranquille ensuite, ce qui me permet de la promener un moment dans la matinée ; elle a même été presque propre depuis quelques jours, ce qui est bien agréable, mais il y a fatalement des hauts et des bas, elle est encore bien petite. Nous n’allons pas tarder à partir au Mois de Marie de la Pampinière…. Et aussitôt après allons chez Maman confectionner quelques caisses de provisions qui doivent partir demain matin.
Anne marche presque seule, elle me tient seulement un doigt et ne tardera pas à se lancer, mais il lu faut un petit point d’appui. La pluie a menacé pendant deux jours ; il est tombé quelques petites averses, mais depuis ce matin de nouveau le temps sec et un grand vent froid.
Mardi soir 9 mai
Je voulais écrie ce matin à l’heure paisible entre toutes, où je suis seule et tranquille, seulement, j’avais oublié mon stylo dans mon sac… et Anne dormait si bien que j’ai du me résigner à attende ; je n’ai rien perdu d’ailleurs, puisque j’ai eu un bon moment à tricoter en priant…. Hier, nous avons eu une journée de récollection pour la Ligue féminine d’Action catholique, et, cette journée a été merveilleuse, les hommes avaient eu la leur dimanche, et Jacques en avait été très heureux aussi… Les instructions qui nous ont été données portaient sur la famille… il y a eu des choses très utiles à entendre, en même temps que très belles, sur la sublimité du mariage chrétien, considéré comme sacrement. Il faudrait maintenant arriver à vivre pleinement cela. Dimanche une très bonne après-midi, nous sommes allés, comme il avait été promis depuis longtemps à la bénédiction du Mois de Marie de la Pampinière, puis de là nous avons poussé jusqu’à l’Aumère, mais en sommes revenus très tard, il a fallu faire des visites ; dans une maison, on nous a offert du pain blanc, du pâté et de la crème, dans une autre du café ; il aurait fallu passer un moment dans chaque maison, si bien que nous nous sommes attardés dans la dernière, Jacques et moi, pendant que les enfants prenaient les devants avec Madeleine et Mme Baron. Au point de vue social, ces visites sont une chose bien utile, il faut voir les gens de la campagne « chez eux », visiter leur intérieur, leurs étables, s’intéresser à leurs préoccupations, causer de bien des choses, lire avec eux la dernière lettre du fils requis… Seulement il était très tard quand nous sommes sortis et nous avions de plus trois kilomètres à faire, nous les avons fait d’un bon pas, et étions ici avant la nuit, j’ai dû coucher avant de dîner Anne qui tombait de sommeil, puis j’ai dû aller faire hier matin des colis que j’avais promis à Maman d’aller lui faire le soir.
Toujours le temps sec et le vent froid, si ce n’était cela le soleil serait si bon et la verdure nouvelle si jolie. Bombardement de Château-Bougon dans la nuit de dimanche à lundi.
Dimanche 14 mai
Temps superbe, où il ferait si bon vivre – si nous n’étions pas en guerre - … Seulement, il faudrait de l’eau, tout souffre de la sécheresse et les récoltes seront compromises s’il ne pleut pas d’ici quelques jours. Hier et avant-hier nous avons pu croire à l’orage, mais tout s’est dissipé… Pour comble de bonheur, pas moyen d’arroser le jardin, nous sommes privés d’électricité depuis trois jours, on ne sait au juste pourquoi ; pour la cuisine on peut quand même s’en tirer, mais pour l’eau c’est pire. Nous avons eu du courant pendant une heure peut-être cette nuit, Jacques s’est levé et a fait remplir les cuves, mais c’est demains sans doute la lessive et il faut garder à cet effet le peu d’eau que cela nous donne, …. Et sans savoir combien de temps cette situation va se prolonger. Les deux filles sont ici depuis hier soir ; jeudi, je comptais sur les trois pensionnaires pour déjeuner, mais Jean ayant été empêché n’a pu venir que vers quatre heures, ses sœurs ont eu la permission de l’accompagner, elles ont même pu dîner et coucher ici, en repartant par le car vendredi matin, tandis que Jean a dû rentrer dès jeudi à cause de son travail, l’examen étant si proche maintenant. Bretaudeau est donc allé hier chercher les pensionnaires et leurs bagages, mais elles repartent dès demain pour un concours de fin d’année, pour revenir mercredi soir, je suppose. Mercredi, rien de nouveau ; jeudi, passé l’après-midi dans la cour où il faisait très bon. Hie, fait avec Maman et Françoise la tournée habituelle pour le partage de la laine ; sommes revenues confortablement juchées sur les sacs après une excellente journée. Aujourd’hui, fête de Jean d’Arc ; que la libératrice de la Patrie nous protège.
Dimanche 22 mai
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 22 mai 1944 était un lundi. Texte conservé tel quel.
Après tant et tant de jours de beau temps, après avoir réclamé de la pluie, voici que cette pluie nous arrive juste pour le jour où cela peut nous gêner, alors que la manifestation pour la fête des Mères était prévue sur la place, la salle paroissiale n’étant vraiment pas assez grande. Non seulement il pleut, mais encore il fait froid, aussi on ne peut songer à grouper des femmes et des enfants dehors, sans parler du Préfet qui vient nous honorer de sa présence, et remettre lui-même les diplômes et les insignes. Je suis bien contente d’avoir pu grouper ainsi 88 mères médaillées, mais combien auraient pu l’être si elles avaient pris la peine de venir se faire inscrire ; beaucoup ont trouvé que ce n’était pas la peine « pour une médaille », et qui regrettent maintenant les bons que cela rapporte en même temps, aussi je m’attends à prendre bientôt de nouvelles inscriptions, et à avoir l’année prochaine une liste assez importante. En attendant, cela donne à Jacques une journée un peu chargée, lui qui a déjà tant de travail, et surtout tant de soucis et d’ennuis ces jours-ci. La vie se complique de plus en plus ; nous avons eu cette semaine de l’électricité quelques heures par jour et une partie de la nuit ; tout aurait bien marché de cette façon, mais on menace de nous priver tout à fait de courant ; je ne sais pas comment nous allons faire et encore les jours sont longs, mais si cette situation se prolonge, que deviendrons-nous cet hiver ?
Dimanche, fait une jolie promenade ; nous sommes allés d’abord à la bénédiction du Mois de Marie de la Millière, puis avons filé à la Mételière, où je n’étais jamais allée ; là-bas, il a fallu rentrer dans toutes les maisons et faire pas mal de visites ; cela m’a permis de voir tout un côté de commune où je n’étais jamais allée et cela m’a fait grand plaisir. Lundi, suis allée, comme de coutume, faire les colis de Maman ; mardi, journée à La Roche, quelque peu fatigante pour pas grand-chose. Mercredi, fait la cuisine, Marie étant à son tour à La Roche. Les filles sont arrivées le soir et j’ai mis en place bien des choses. Jeudi, jour de l’Ascension, sommes allés au mois de Marie de Montorgueil et fait une jolie promenade. Vendredi, commencé à faire travailler les filles, qui doivent étudier à peu près cinq heures par jour, c’est pour moi une surveillance et cela me tient bien prise, d’autant plus que petite Anne est plutôt capricieuse et volontaire et fait des colères quand il faut rester dans son parc. J’ai toujours beaucoup de travail à faire, des rangements et du tricot surtout, et ne peux arriver à grand-chose ; je voudrais aussi faire comprendre aux enfants la nécessité du travail et de l’effort et n’y arrive guère non plus. Jean est là depuis hier soir, il va se mettre demain à l’ouvrage pour ses dernières révisions, l’examen étant le 2 et 3 juin. Je voudrais bien qu’il soit reçu !
Dimanche 28 mai
Jour de la Pentecôte. Je trouve que l’on ne fête pas assez ce jour qui devrait être aussi solennel que le jour de Pâques ; c’est l’anniversaire de la naissance de l’Eglise et tout chrétien et tout catholique surtout devrait se réjouir…. De nouveau le beau temps et la chaleur, un peu orageuse et lourde même. La pluie accueillie dimanche avec joie n’a pas duré assez longtemps, mais cela a suffi pour gêner la fête des Mères, qui aurait été autrement bien jolie et bien réussie. Nous avons eu à l’église une cérémonie analogue à celle d’il y a deux ans, avec prière des enfants, prière des mères et procession fleurie, puis, le temps ,’étant pas trop mauvais, la remise des décorations a eu lieu sur la place ; Jacques a parlé, et très bien parlé, puis le Préfet, et la remise des décorations a eu lieu, coupée d’intermèdes par les enfants des écoles. J’étais bien contente, parce que cela était un peu mon œuvre et que j’avais bien travaillé pour y arriver. Jacques, les enfants et moi sommes ensuite allés au cimetière déposer sur la tombe de Bernard un bouquet de roses blanches, puis les deux roses que les garçons m’avaient donné à la procession… Lundi suis allée faire des colis, comme de coutume, mardi également. Mercredi suis restée ici, et j’ai même eu, ce qui ne m’arrive guère, une après-midi tranquille pour travailler ; d’abord, j’étais seule, les filles étant ce jour-là à La Roche faire corriger leurs devoirs, aussi j’ai pu prier et lire tout en tricotant, ensuite Anne a dormi très longtemps, et enfin je n’ai passé que très peu de temps au poisson, ce qui faisait bien mon affaire. Jeudi, laissé petite Anne, et nous sommes embarqués, Maman, les petits et moi, en voiture à cheval pour partager la laine à la Clopière ; les filles nous accompagnaient à bicyclette avec Françoise ; nous avons passé là-bas une bonne après-midi ; les enfants ont joué dans la grange sur le trèfle, nous avons eu un bon goûter de beurre, crème et lait, et sommes revenus pour dîner. Vendredi ; suis allé à l’Hermière, également partager la laine, seulement j’ai dû faire le voyage à pied et il faisait plus chaud que la veille ; le retour, avec le soleil en pleine figure, m’a paru particulièrement pénible et j’ai été contente de retrouver l’ombre de al cour, ainsi que petite Anne dans son parc. La petite chérie marche maintenant toute seule ; elle fait de grands bouts sans avoir peur, elle tombe bien de temps en temps assise, mais cela n’a pas l’air de l’effrayer, seulement elle doit avoir l’estomac un peu fatigué et a vomi à plusieurs reprises ; je l’ai tenue bien à une alimentation plus légère et cela a l’air de s’arranger. Mère et Madeleine sont arrivées vendredi soir. Lyon a été bombardé, ainsi que plusieurs autres villes, on prétend que Nantes aurait quelque chose cette nuit.
Dimanche 4 juin
Je suis lasse, très lasse et n’ai guère de courage, de nouveau je ne me sens guère vaillante, peut-être est-ce la chaleur orageuse de ces dernières semaines, ou bien ai-je tort de me lever chaque jour très tôt, afin d’avoir quelques moments à moi avant le lever des enfants ? Le pire est que cette semaine, j’e n’ai pas pu du tout profiter de ces instants de détente : lundi, j’ai emmené les enfants à la messe, mardi suis allé à La Roche, mercredi il a fallu faire chauffer le petit déjeuner des filles, jeudi celui de Mère qui partaient à leur tour à La Roche…. J’ai des tas de choses à faire, des rangements, des tricots, soit commencés, soit en perspective, des raccommodages de chaussettes dont Marie ne peut plus se tirer… J’ai en train une troisième chemise à Geneviève, une quatrième culotte à réparer pour les filles, une petite culotte pour Anne et une paire de chaussettes à terminer pour Jean ; je prends l’un ou l’autre de ces tricots selon la facilité du moment et le temps dont je dispose, mais j’ai tant de dérangements que cela n’avance guère…. Dimanche, j’ai passé une partie de l’après-midi au tirage de la tombola, où nous n’avons gagné d’ailleurs rien d’intéressant. Lundi, suis allée chez Marguerite ; mardi, matinée à La Roche et colis. Mercredi travaillé ici. Jeudi, sommes allés à Logerie, ce qui nous a fait une bonne promenade en voiture et une après-midi au grand air ; les enfants, grisés par le grand vent, s’endormaient et ont demandé à se coucher aussitôt dîner. Vendredi, travaillé avec Maman à peser les sacs de laine et refaire les listes pour la distribution. Assisté le soir à une réunion d’Action catholique très intéressante… Hier, je me suis attelée au raccommodage des chaussettes, puis je suis allée passer un moment chez Andrée Boyer, avec qui nous avons eu un bon moment de conversation intéressante. Ensuite, il a fallu aller à la corvée du poisson, ce qui m’a pris un grand moment. Jean est arrivé hier soir ; je ne l’ai que très peu vu, j’étais souffrante et j’ai dû me coucher au milieu du dîner ; ce matin, tout allait mieux, j’ai pu me lever et assister à la première messe, Thérèse étant absente, il y a bien à faire et les filles ne mettent pas énormément de bonne volonté….
Dimanche 11 juin
Beaucoup de choses cette semaine et des choses pas gaies : mardi matin, au moment de partir pour La Roche, j’ai appris que les Anglo-américains avaient débarqué en Normandie, aux environs de Caen et qu’ils avaient réussi à s’accrocher solidement sur la Côte ; depuis, les nouvelles nous arrivent comme elles peuvent ; le nouveau front s’étend d’Isigny à Caen, et ce doit être la ruine et la désolation partout. La Radio suisse annonçait hier soir que Bayeux était en ruines et Caen en flammes ; que le bombardement de Vire avait causé deux mille morts. Toutes les gares, tous les embranchements de quelque importance sont bombardés ; Nantes a été bombardé plusieurs fois ! Que tout cela est triste ! On vit dans l’angoisse, avec le cœur tellement serré ! Nul ne peut savoir comment les événements tourneront, mais Dieu veuille que tout cela finisse le plus tôt possible, sans qu’il y ait trop de sang versé. Ici, rien de bien nouveau : je continue à travailler le plus possible, bien que je me sente encore fatiguée et que je commence à avoir un réel besoin de repos, mais personne ne s’en rend compte, et chacun trouve naturel que ce soit moi qui m’appuie les corvées, comme le ramassage des doryphores, que personne ne veut faire, et auquel je passe bien une heure chaque jour ; les filles, sous prétexte de leur travail de classe, traînent tant qu’elles le peuvent et ne me sont d’aucun secours dans la maison. Elles gâtent tellement petite Anne – et elles ne sont pas les seules à cela – qu’on ne peut plus la mettre dans son parc, il faut la laisser trotter et cela demande une surveillance de tous les instants. J’ai des masses de tricots à faire et suis sans cesse dérangée. Lundi, Maman et moi avons expédié nos derniers colis – je ne sais même pas s’ils seront arrivés à destination – et maintenant, on ne peut plus faire aucune expédition, nous allons avoir ici trop de beurre, d’œufs, de porc, de lapins et pas d’épicerie : ni sucre, ni alcool à brûler, ni pâtes ; on se demande si la farine ne va pas manquer pour les boulangeries, ce qui deviendrait tragique. Dieu fasse que cette période troublée se passe bien vite, et qu’il n’y ait pas trop de ruines et de deuils. Je reviens de la procession de la Fête Dieu, qui s’est déroulée, comme d’habitude, sur la route de la Genétouze, mais, vu l’occupation de la Jamonière, il n’y a pas eu de reposoir au Calvaire, mais à la grotte ; j’ai emmené petite Anne qui, d’abord désorientée, a fait ensuite bonne contenance, elle était mignonne au possible, toute en bleu, avec ses petits cheveux blonds brillant au soleil ; nous étions donc tous à assister Jésus-Hostie ; Jacques portait comme d’habitude un cordon du dais, Yves et Pierre étaient enfants de chœur, les aînés prenaient part à la procession, et j’étais heureuse de présenter ma petite chérie à la bénédiction du divin Maître, que Dieu nous assiste et nous aide.
Je suis lasse et découragée, je me sens fatiguée de tout et bonne à rien ; les enfants n’obéissent pas, ou obéissent de si mauvaise grâce que cela est plus pénible que de faire le travail sans rien leur demander ; j’en ai assez de me heurter à la résistance de tous, à la mauvaise volonté de chacun, j’en ai assez de diriger cette maison alors que les ressources – certaines surtout – vont en diminuant et que beaucoup ne s’en rendent pas compte….
Dimanche 18 juin
Nous allons bientôt partir à la messe, et assister ensuite à la procession, mais je n’en prendrai qu’une partie et rentrerai ensuite avec petite Anne, lui faire boire son biberon et la coucher ; il fait très beau temps aujourd’hui ; quand nous nous sommes levés le temps était délicieux, mais, presque aussitôt, on a entendu ronronner les avions et tomber les bombes. Je ne sais pas ce qui a été visé, mais assurément ce n’était pas loin, et c’était tune chose tellement triste, que ce vacarme de guerre et de destructions sous le beau soleil, sous le ciel bleu, alors qu’ici c’était une paix profonde, pleine de parfums, de roses et de chants d’oiseaux. Assez peu de nouvelles de la guerre, celles qui nous arrivent, très irrégulièrement d’ailleurs, sont contradictoires et l’on ne sait au juste que penser…. Jeudi matin, je suis allée à La Roche, comme nous prenions l’auto, on entendait bombarder au loin ; nous avons su ensuite que Nantes, La Pallice et Poitiers avaient été touchés ce jour-là ; quand nous sommes arrivés à La Roche, il y avait une alerte ; on ne sait pas où aller dans ces cas-là puisqu’il n’y avait pas d’abris, et les avions passant en nombre. Dans la matinée, une autre alerte, j’étais dans un magasin et n’ai pas bougé ; ce n’a d’ailleurs pas été de longue durée. Rien de bien neuf à part cela ; nous avons de moins en moins d’électricité ; cela est bien gênant surtout pour le frigidaire et le repassage ; quand le courant nous arrive quelques minutes, on court vite au moteur, et on arrive à faire remplir les cuves, mais il n’y a pas le temps de faire chauffer le fer, quand au frigidaire, on ne peut plus rien y conserver, et cela me manque beaucoup ; tout cela sera naturellement de pire en pire ; et encore si nous n’avions pas de misères plus graves à endurer ! Jean comptait avoir jeudi le résultat de son examen, mais ce ne sera donné que dans quelque temps, on ne peut préciser quand ; c’est regrettable, car tous ces pauvres candidats attendent et seraient contents d’être fixés. Les filles vont commencer demain leurs devoirs de vacances, j’inaugure un système qui ne va peut-être pas les contenter, mais donnera, j’espère, de bons résultats ; il faudrait qu’elles comprennent combien il est nécessaire de travailler et de faire effort, et combien il serait nécessaire qu’elles se mettent une peu au travail de la maison, elles apprennent ces jours-ci à tricoter plus vite et c’est déjà quelque chose ; j’ai entrepris aussi de faire travailler le piano à Geneviève qui ne voulait pas du tout s’y mettre, depuis une semaine que je tiens bon, ce n’est peut-être pas qu’elle y prend déjà goût, mais du moins elles résiste moins pour s’y mettre. Avec les enfants, c’est du travail et du souci à chaque instant, et je me sens si inférieure à ma tâche. Suis allée assez peu chez maman cette semaine, nous n’avons plus de colis à faire, et je suis si occupée ici…. Pierre fait depuis plus de quinze jours un petit dérangement intestinal, j’ai d’abord traité cela par le mépris… mais devant la persistance de la maladie, j’ai dû demander le docteur et mettre le garçon à un petit régime, cela ne va pas sans gémissements, quand il faut ne pas manger des fruits qu’il aime bien ; j’ai dû me gendarmer aussi pour qu’Yves ne réveille pas son frère à une heure impossible ; il ne peut tenir dans son lit et ouvre les volets aussitôt qu’il est réveillé, si bien que le pauvre Pierre est privé d’une bonne heure de sommeil qui lui ferait tant de bien. Petite Anne est toujours mignonne, elle est très drôle et se débrouille à merveille, mais s’obstine à ne rien prendre à la cuiller, et, vu la pénurie des transports, les farines pour bébés deviennent rares.
Je reviens de la procession ; Armande Brachet m’a dit que c’était Montaigu qui avait été bombardé.
Dimanche soir 25 juin
Un moment bien à moi, ce qui ne m’est pas arrivé depuis des jours et des jours, mais ce sera de courte durée, car dans une demi-heure nous allons dîner ; Jean et Auguste jouent au ping-pong dans la cour, les filles sont chez grand-mère et tout le reste de la famille au Moulin-Guérin, si bien que je n’ai à me préoccuper ni de caprices, ni de disputes qui peuvent surgir, ni des fantaisies et des accidents de petite Anne, et cela m’est infiniment bienfaisant, je viens de passer une semaine très dure… je suis affreusement lasse, physiquement et moralement, à bout de nerfs, à bout de résistance… nul ne s’en préoccupe…. Au début de la semaine, roulements d’avions et bombardements à divers endroits. Jeudi soir, nous venions de finir de dîner, c’était un beau soir calme, avec des vols de martinets un peu partout, soudain un bruit d’avions, puis une explosion, de nouveau des avions, des bombes. Le pont de la Pêcherie sur la Boulogne, venait d’être attaqué ; nous voyions distinctement les avions décrire de grands cercles, piquer sur l’objectif, puis revenir encore ; enfin deux escadrilles de quatre sont aller jeter des bombes sur l’aérodrome de La Roche, puis tout est retombé dans l’ordre. La journée de vendredi a été calme, du moins pour cela, j’avais une migraine affreuse et ne pouvais ouvrir les yeux tellement je souffrais, je suis allée me coucher au milieu du dîner, mais j’ai très mal dormi, Anne a piaillé, puis il y a eu des passages d’avions impressionnants ; le matin, assisté à la messe, comme c’était la Saint Jean ; en sortant de la messe, je suis passée par la boucherie ; on entendait des avions bourdonner, puis un roulement semblable à celui du tonnerre, puis quelques éclatements si violents que les maisons en tremblaient ; la gare de La Roche venait d’être visée ainsi qu’une partie de la ligne entre Belleville et La Roche ; la guerre se rapproche de nous et ce n’est pas la fin. En Normandie, les combats sont violents, les Anglo-américains assiègent Cherbourg. Ici, la circulation des autos est pour le moment interdite ; on espère cependant que les cars continueront à fonctionner. J’ai toujours plus de travail que je ne peux en faire, en tricots, couture, rangements, etc.… je m’occupe beaucoup de faire travailler les filles particulièrement le dessin et le piano, je voudrais leur donner le goût de la musique, qui est une telle ressource et une chose tellement merveilleuse, mais les journées sont trop courtes pour tout ce qu’il faudrait faire !
Dimanche 2 juillet
Quelques minutes de détente et de calme, mais ce ne sera pas long, les enfants vont revenir des Vêpres, puis nous aurons un petit goûter auquel j’ai convié la famille Baron et Mlle Baudry ; il s’agit de fêter deux bacheliers puisque nous avons eu mercredi les résultats des bachots, Jean a réussi son examen de math et Auguste a décroché sa première partie, quant à Mlle Baudry, je l’ai convié à se joindre à nous pour fêter le 25e anniversaire de son entrée à l’étude, ce qui est tout de même une date importante. J’ai confectionné un gâteaux aux ananas, avec la dernière boite, ultime réserve et souvenir des temps meilleurs. Madeleine a fait des tartelettes qui promettent d’être délicieuses, et il y a encore du champagne dans la cave. Quoi dire de cette semaine : elle a été relativement calme, nous avons bien entendu quelques bombardements lointains, mais il n’y a rien eu dans la région ; de plus nous n’avons jamais d’électricité ou presque, si bien que nous ne savons guère de nouvelles ; Cherbourg a été pris par les Anglo-américains et on parle d’une grande offensive russe, mais ce n’est pas encore la fin. Par ailleurs, semaine pénible, toujours ! Il y a tant de heurts, de froissements sans nombre, des réflexions désagréables qu’il faut encaisser et toujours manque de patience de ma part et manque d’esprit de sacrifice ; en plus de tout cela je suis tellement fatiguée… Rien de neuf lundi, mardi, suis allée un moment voir Armande Brachet ; mercredi ne suis sortie que pour aller au poisson ; jeudi matin je suis allée à La Roche, Bretaudeau a une autorisation de circuler, et j’en ai profité pour faire quelques courses. Jeudi je suis allée finir l’après-midi chez Maman, vendredi chez Mme Baron et puis restée ici ; Petite Anne est toujours mignonne, mais gênée par sa dentition ; elle perce les deux premières prémolaires supérieures et cela la fait souffrir ; de plus le temps est orageux et fatigant ; mais à part cela elle est mignonne au possible et si amusante. Pierre se retape, mais il n’est toujours guère obéissant ; on dirait que les filles s’améliorent un peu.
Dimanche 9 juillet
Nous allons fêter à déjeuner le dixième anniversaire d’Yves, avec un peu de retard, il est vrai, puisque c’est vendredi qu’il a eu dix ans ; enfin c’est aujourd’hui le dixième anniversaire de son baptême et c’est une date importante…
Peu écrit tous ces derniers temps, d’abord à cause d’occupations trop nombreuses et aussi surtout à cause d’une chose bizarre survenue à un doigt, une sorte de verrue analogue à une verrue plantaire, et tout à fait gênante pour tenir mon stylo ; après avoir essayé plusieurs traitements, je crois que je vais arriver à la faire sécher par des badigeonnages de teinture de thuya, et cela me débarrassera bien. Quoi dire autrement de ma semaine ? Ma petite réception de dimanche s’est bien passée ; il faisait beau, nous avions pu mettre la table dehors et c’était plus agréable ; tout était très bon, et tout aurait été réussi sans quelques critiques absolument superflues. Le soir, j’ai une bonne et longue conversation avec Jacques ; malgré tous mes ennuis présents, j’ai eu la joie de constater que j’étais encore mieux comprise et plus aimée que je ne le supposais. Jacques s’est absenté lundi soir jusqu’à mardi soir, ce qui m’a paru bien long. Jeudi, suis allée finir l’après-midi chez Maman. Vendredi, réunion d’A. C., et hier, en fin d’après-midi, suis allée chez Andrée Boyer, ce qui m’a permis d’avoir avec elle et Madée une de ces conversations « en profondeur » que j’affectionne, au lei de parler potins et toilettes, ce qui ne m’intéresse guère ! J’ai rapporté quelques livres, mais je n’ai guère le temps de lire, durant la matinée je ne m’arrête guère, et l’après-midi, avec le piano de Geneviève, l’ouvrage manuel des filles, la course au poisson deux fois par semaine, les autres fois des visites chez Mamn ou d’autres sorties, je n’ai guère de temps à moi ; je ne peux plus guère me lever de bonne heure pour lire ou prier, ainsi que je le faisais depuis le printemps ; nous sommes de plus en plus restreints comme électricité ; nous n’en avons plus durant la journée mais seulement depuis onze heures jusqu’à 3 heures du matin, aussi on attend cette heure fatidique de onze heures pour prendre les nouvelles, ranger un peu, installer les restes dans le frigidaire et le mettre en marche pour avoir ainsi de la glace et de la fraîcheur jusqu’au matin, si bien que cela nous fait coucher plus tard et que j’ai de la peine à me réveiller le matin. Vendredi vers 6 heures, bombardement de la ligne de Nantes entre La Roche et Belleville ; c’était plutôt impressionnant ; une bombe, que j’ai très bien vue descendre, est tombée à la Faucherie, où d’ailleurs elle n’a pas éclaté ; un réservoir d’essence est tombé à l’Hermière, à quelques pas d’Henri Louineau qui en a été quitte pour une grosse frayeur. Les Russes avancent beaucoup en Pologne, les Anglo-américains en Italie. En Normandie la situation est à peu près stationnaire ; Que Dieu sauve la France et le plus tôt possible !
Me suis remise un peu à la musique, et particulièrement au piano, afin de pouvoir faire travailler les filles, particulièrement Jacquie ; cela me fait un plaisir immense, depuis tant d’années j’en était privée ; je ne joue que des petites choses très simples, une Sonatine de Beethoven, la « Valse favorite » de Mozart, le « Gai Laboureur » de Schumann, et encore je les joue bien mal, mais quelle joie j’y prends, et quel bien cela me fait après des moments ennuyeux et pénibles.
Dimanche matin 16 juillet
Mon doigt est guéri complètement, et j’en suis bien soulagée ; la teinture de thuya a produit un effet rapide puisque, dès mardi, l’objet commençait à se détacher par petits morceaux et que mercredi j’arrivais à l’extraire complètement ; il n’en reste plus rien, qu’une petite trace, et je peux écrire ou coudre sans être gênée… Je suis un peu au calme, ce matin, les enfants jouent sans trop se disputer, Anne trotte dans la cour ; il fait beau… Semaine à peu près calme, à part des bombardements lointains ; dimanche, il a plu ou brumassé presque toute la journée et nous ne sommes pas sortis ; j’en ai profité pour faire beaucoup de musique, mais seule, puisque les filles ne s’y intéressent pas encore suffisamment, et pourtant je pense que Jacquie y viendra peut-être ; cela m’a fait cependant beaucoup de plaisir. Lundi, je ne suis sortie que pour aller chez Maman, et encore bien tard, car j’ai été retardée au dernier moment par des quantités de choses. Mardi, suis allée faire une visite au Beignon, ce qui m’a fait une bonne petite promenade, par un temps agréable ; mercredi, suis restée ici sans bouger, ce qui m’a permis de faire des raccommodages et du travail en souffrance. Jeudi, je suis allée chez Maman un peu le soir. Vendredi, gardé la maison pendant que Madeleine emmenait toute la bande dans le pré de mme Baron. Hier soir je suis allée un peu chez Maman…. J’ai remonté hier une culotte pour Jacquie, et n’ai pu arriver encore à terminer une paire de gants commencée pour Geneviève il y a bien quinze jours, il n’y a plus que deux doigts à faire, et une paire de chaussettes pour Jacquie que je mène en même temps… Je me suis aussi beaucoup occupée du linge cette semaine et suis arrivée, non sans peine, à terminer le repassage ; j’ai repassé le soir, de 11 heures à minuit, le lendemain, Thérèse a pris la place, mais, dès le jour suivant, nous avons été complètement coupés d’électricité, ce qui a duré deux jours, enfin le courant nous est revenu une nuit et a duré cette fois jusqu’à 8 heures du matin, ce qui m’a permis de repasser de 7 à 8 vendredi, mais, comme il restait encore un bon petit paquet de linge, le courant étant revenu vendredi soir à minuit, je me suis levée et ai terminé mon repassage. Hier soir, le courant est venu un peu après 11 heures et a duré toute la nuit ; c’est tellement peu sûr que l’on ne sait plus à quoi s’en tenir. Par ailleurs, pas trop de misères cette semaine, mais il faudrait beaucoup de patience et de vertu que je n’ai pas.
Du côté des enfants, tout n’est aps facile, quoique les filles me donnent moins de peine que certaines années, mais Jean s’impatiente volontiers quand on lui commande quelque chose qui ne lui plaît pas. Pour Yves, j’ai bien des ennuis et Pierre n’a toujours guère d’appétit ; il lui faudrait un changement d’air, mais quand pourrons-nous aller aux Sables ?… Les Russes avancent et vont entrer en Prusse.
Dimanche 23 juillet
Une semaine un peu dure surtout les premiers jours ; j’ai eu de gros ennuis, et connu des moments de souffrance telle que je n’avais pas enduré depuis longtemps : c’est bien dur de voir toujours les moindres gestes mal interprétés, de se voir accusée de choses que l’on a pas faites, ou de mauvaises intentions qui ne sont même pas venues à l’idée et c’est dur aussi d’être accusée auprès de Jean, et de me voir mal jugée par cet enfant qui ne voit que l’extérieur des choses et ne sait pas bien ce qui se passe au fond….
Lundi, chaleur étouffante, après le goûter, j’ai emmené les enfants dans un pré, et nous avons passé quelques agréables moments….seulement en rentrant j’ai reçu tant et tant de réflexions désagréables que j’ai la sensation d’en rester toute étourdie… Mardi, nous sommes retournés dans le fameux pré, par contre, il faisait presque froid ; les enfants se sont amusés à pécher des grenouilles, seulement petite Anne trouvait le temps un peu long ; cela lui fait pourtant du bien. Mercredi, suis allée avec Yves souhaiter la fête de sa marraine. Jeudi, suis allée chez Armande Brachet, vendredi chez Maman, où nous avons passé, avec Françoise, un bon moment dans la cour, et hier, suis tout de même restée ici où j’avais beaucoup de raccommodages à faire. Le travail ne manque jamais ! Le ravitaillement se complique ; heureusement qu’il y a de la sardine assez souvent et aussi un peu de poisson, mais bien des choses manquent ; je n’ai plus de pâtes ni à potage ni autrement ; les légumes sont rares à cause de la sécheresse, et je suis souvent bien en peine pour confectionner les menus, d’autant plus que le frigidaire ne fonctionne plus faute d’électricité ; c’était encore commode d’en avoir quelques heures par jour, ou plutôt par nuit, surtout actuellement. Il se passe bien des choses en Allemagne, on ne sait au juste lesquelles, puisse tout cela amener la fin. Bien de tristes choses par ailleurs.
Dimanche matin 30 juillet
La semaine qui se termine a été pire encore que la précédente, et je me demande comment les choses vont tourner, je ne peux plus rien dire ni rien faire, tout est interprété d’une façon défavorable ; je ne peux même plus donner un ordre aux enfants qans qu’il y soit vu une mauvaise intention, aussi, la plupart du temps, je ne parle plus…. Jacques est peiné de tout cela, mais il ne se rend peut-être pas entièrement compte de tout ; les enfants, inconsciemment peut-être, souffrent aussi de la situation, mais n’ont pas la bonne volonté qui permettrait d’alléger un peu les choses…. Dimanche, en commençant le déjeuner, j’ai reçu un tel paquet de réflexions dures et désagréables que j’en suis restée étourdie. Après les Vêpres, nous sommes allés au terrain de sports où devait avoir lieu une petite fête ; j’y suis restée tout l’après-midi, bien que cela m’ait paru un peu long, d’ailleurs je n’avais guère le cœur à m’intéresser à quoi que ce soit, mais j’aimais mieux cela que de rentrer ici… Lundi, Maman est venue déjeuner avec nous pour célébrer la Saint Jacques ; il y a eu encore des choses pénibles, j’en ai eu le cœur tellement fatigué que j’ai dû m’étendre une partie de l’après-midi ; Jacques a emmené tous les enfants à la pêche, ce qui m’a reposée, je suis allée le soir au-devant d’eux avec petite Anne, et cela aurait fait une bonne promenade si Anne n’avait pas perdu une sandale, puis la voiture une roue, si bien que cela nous a un peu retardés… Mardi après-midi, sommes allés dans le pré, et avons passé quelques bons moments bien tranquilles. Mercredi, suis restée ici pour raccommoder. Jeudi, suis allée à La Roche avec Geneviève pour lui faire faire un essayage, fait aussi quelques courses. Vendredi, après le goûter, suis allée un moment chez Maman ; il avait plu toute la matinée, mais le soir il faisait réellement bon dans la cour. Hier, Jacques et les trois aînés étaient absents toute la journée pour une partie de pêche du côté de l’Atrie ; la journée a été très dure pour moi, et le déjeuner, par suite d’un caprice de Pierre, un véritable supplice ; heureusement, je suis restée seule une bonne partie de l’après-midi et ne suis sortie qu’un peu le soir pour aller au-devant des petits, qui étaient à la pêche à la Bardinière avec leur grand-mère et leur tante. Beaucoup de souci actuellement du côté des enfants ; Jean s’impatiente souvent et m’envoie promener quand je lui donne un ordre ; Yves souffre des gronderies perpétuelles et fuit volontiers la maison pour aller chez sa grand-mère où il est tranquille – comme je le comprends – petite Anne est délicieuse, elle comprend tout, se débrouille à merveille ; il faudrait toujours la garder à cet âge adorable.
Vendredi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 4 aout 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Depuis quelques jours, et surtout depuis ce matin, on croit rêver. Les Américains ont fait, à partir du Cotentin, une formidable percée, dimanche, on parlait de Coutances, puis de Granville, puis lundi d’Avranches, de Pontorson ; mais mercredi, beaucoup assuraient que c’était une fausse nouvelle, quand, hier matin, on annonce la prise de Rennes ; ce matin, il s’agissait non seulement de Dinan et de Mortain, mais aussi de Châteaubriant, Redon, puis Ancenis ; à midi, on assurait qu’il étaient à Nantes, et on disait tout à l’heure qu’ils l’auraient passée. S’agit-t-il d’un brusque effondrement de l’armée allemande ? Quoi qu’il en soit, que Dieu nous protège et nous assiste.
Dimanche 6 août
Les événements continuent sans de précipiter toutefois comme en cette journée de vendredi où tout le monde était un peu affolé, au contraire, tout est si calme, qu’il semble n’y avoir rien de nouveau, on dirait que les choses continuent comme auparavant, tant on se retrouve dans cette ambiance coutumière qui paraîtrait ne jamais devoir se modifier. Et pourtant, la radio annonçait hier que les Américains occupaient Ancenis et Saint-Nazaire ; de Nantes, il n’est pas encore question, des patrouilles avancées y ont peut-être pénétré vendredi, mais la prise de la ville n’est pas encore effective, seulement, par la prise de Saint-Nazaire, la Bretagne se trouve entièrement coupée et par la prise d’Ancenis, la Loire est franchie, tout cela sans grande résistance, semblerait-t-il. Nous avons bien entendu bombarder toute la journée d’hier, mais sans savoir au juste où. Les deux dernières nuits, la gare de La Roche a reçu des bombes, hier il n’y a eu que des dégâts matériels, aujourd’hui, nous ne savons pas encore. Hier soir sont passés cinq ou six camions chargés d’Allemands qui ont pris la direction d’Aizenay. Je me souviens, en juin 40, avoir vu l’armée française en retraite ! Les choses ont quelque peu changé ! Quels que soient les événements, il faut compter sur la Divine Providence.
Quoi de neuf autrement ? Lundi, bombardement de la voie du côté de Belleville, suis allée ensuite un peu chez Maman, il fait bon dans la cour, et je vais souvent y passer un moment avec petite Anne… Jeudi, toute la famille, sauf Jacques, Jean, Anne et moi, est allée en voiture à cheval passer l’après-midi à Palluau, et, après le biberon d’Anne, Maman l’a emmenée chez elle, si bien que cela a été une véritable après-midi de vacances pour moi, j’ai pu m’étendre sur le divan et travailler tranquillement, sans préoccupations ni ennuis d’aucune sorte. Vendredi, cercle d’études très vivant et intéressant. Hier, j’ai eu encore quelques moments pour me reposer… Le moral est cependant un peu meilleur, j’ai pu prier et lire, et cela m’a fait du bien mais il est encore bien des choses ennuyeuses à supporter ; cependant les événements actuels nous donnent quelque espoir. Dieu nous aide en tout.
Lundi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 7 aout 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Une journée calme hier ; pendant le dîner, seulement, de gros coups, régulièrement espacés faisaient trembler les portes et les fenêtres de la salle à manger. Etait-ce le canon ? ou bien les bombes ? Sommes allés ensuite à la neuvaine de la Colonne, prié avec ferveur pour la France ; les grondements lointains continuaient, vers Saint-Nazaire, ou peut-être Lorient. En revenant, Jean est allé aux nouvelles : une colonne anglo-américaine aurait atteint les faubourgs de Brest et Vannes serait aux mains des forces de l’intérieur. D’un autre côté, ils disent avoir pris, et largement dépassé Laval et Mayenne, et marcheraient sur Alençon et Le Mans. La Loire serait atteinte vers Donges. On prétend qu’il se préparerait une résistance à Nantes ; espérons qu’il n’en sera rien et que cette pauvre ville, déjà su meurtrie, ne le sera pas davantage. Furieux combats en Prusse orientale.
Mardi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 8 aout 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Hier soir, la radio annonçait qu’on se battait vers Nantes et Saint-Nazaire, certains communiqués disaient que ces deux villes étaient prises, d’autres le démentaient ; ce qui est certain, c’est que les combats ne doivent pas être très acharnés, car nous n’entendons rien d’ici, aucun bombardement, par d’artillerie, si ce n’étaient des passages d’avions, tout est calme. En Bretagne, la situation est assez confuse. En Normandie, les Allemands auraient repris Mortain, mais les Américains ayant pris Falaise, Vire, ont dépassé Alençon et Le Mans, et se trouveraient à 150 km de Paris. Nous attendons toujours les nouvelles et il faut aller, faute d’électricité, les chercher assez loin.
Quatre jours sans eau, c’était plutôt ennuyeux, enfin le groupe est réparé depuis ce matin, mais provisoirement ; pour toutes choses, il faudrait la paix.
Dimanche 13 août
Rien écrit depuis dimanche ; les renseignements qui parviennent sur les opérations sont incertaines et contradictoires, si bien que l’on ne sait plus très bien où les choses en sont. Hier soir, les derniers communiqués prétendaient que les Américains seraient au sud de Nantes, et descendaient en force en Vendée ; certains disent que la ville de Nantes est occupée, d’autres disent qu’il n’en est rien ; Si tout cela est vrai, d’ici pe nous serons fixés, et pour bien des raisons, je souhaite que ce soit le plus tôt possible. Par ailleurs les troupes américaines auraient dépassé Chartres et seraient en vue de Paris. Alençon, Le Mans, Châteaudun, Angers sont pris ; une colonne se dirige vers Orléans ; en Bretagne, Brest, Lorient et Saint-Nazaire résistent encore, mais Saint-Malo s’est rendu ; en Normandie, les combats sont toujours très durs aux environs de Vire. Nous attendons, tout en priant Dieu, de mettre fin à tant d’horreurs, le plus tôt possible. Toute la semaine, avons continué la neuvaine à la Colonne, que Marie, Reine de France, sauve ce malheureux pays. Semaine très pénible, à cause de la chaleur excessive… les nuits sont étouffantes, on dort mal, je suis affreusement lasse et n’ait le goût à rien…. Jeudi, je suis allée chez Marguerite ; parlé politique, c’était plutôt fastidieux ; vendredi matin, suis allée à La Roche, ne suis pas sortie de l’après-midi ; samedi, passé une moment avec Françoise chez Maman. Toujours pas d’électricité, je regrette le frigidaire ; le beurre tourne en huile et tout se perd ; à cause de la sécheresse il n’y a pas de légumes et les menus sont difficiles à établir. Jacquie est partie aujourd’hui à Palluau pour une journée jaciste.
Mardi matin 15 août
La chaleur est de plus en plus accablante, les nuits sont pénibles, malgré les fenêtres ouvertes on ne peut dormir ; cette nuit a été particulièrement étouffante, la pauvre pouponne gémissait et ne pouvait se trouver à son aise, il a fallu la changer pour lui donner un peu de fraîcheur. Un peu plus tard, nous avons été réveillés par un violent bombardement dans la direction de La Rochelle ; d’après renseignement, reçus ce matin, il s’agirait, paraît-il, d’un combat naval, mais ce devait être d’une violence extrême ; ce matin encore, on entendait des coups espacés, mais dans une autre direction. Les Américains occupent Nantes, cette fois la chose est certaine, ils y seraient entrés samedi, sans trouver de résistance, mais les Allemands ont fait sauter les installations du port, en se retirant ont fait sauter le pont de Pirmil. Hier, on prétendait que les Américains étaient à Cholet ; la guerre est désormais bien près de nous. Que Dieu nous assiste. Bien des ennuis de toutes parts, d’abord des froissements multiples, des soucis du côté des enfants, du personnel, puisque Marie est souffrante et que je n’ose guère la commander ; et puis, je suis si fatiguée….
Mercredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 16 aout 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
On a annoncé hier que des troupes françaises aéroportées, sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, ont débarqué en nombre sur la côte de la Méditerranée, entre Marseille et Toulon. D’autre part le général Leclerc a débarqué à Cherbourg avec une division blindée française ! Enfin des soldats français chez nous ! Des combats très durs sont en cours du côté d’Argentan et de Falaise ; Le combat naval de l’autre nuit a coûté aux Allemands deux contre-torpilleurs, trois mouilleurs de mines et encore autre chose. Hier, la procession traditionnelle à la Colonne, par bonheur, le temps était couvert et il ne faisait pas trop chaud, la nuit dernière aussi a été meilleure et nous avons mieux dormi.
Dimanche 20 août
Enduré ce matin une des pires souffrances que j’aie jamais eue, j’ai passé là un moment bien douloureux… Jacques me reproche de ne pas assez parler et d’avoir sans cesse l’air fâchée, il ne peut savoir qu’il y a en moi quelque chose de brisé et que je suis lasse à mourir de tout cela…. Que dire de toute la semaine, depuis mardi je ne sais plus où j’en suis ; j’ai travaillé de mon mieux et ne suis pas arrivée à grand-chose. Les communiqués annoncent que les forces américaines sont rendues près de Paris, d’un côté ils tiennent Orléans, de l’autre, ils atteignent la Seine. Dieu nous délivre au plus tôt.
Aujourd’hui la fête de notre petit Bernard, que du haut du ciel il prie pour nous.
Dimanche matin 27
J’aurais du écrire un peu chaque jour de la semaine, car les événements marchent avec une rapidité qu’il est impossible de reprendre la chronique des jours passés ; enfin, hier, la situation semblait être la suivante : les troupes anglo-américaines ont dégagé la Normandie au sud de la Seine, passé la Seine à Mantes et approchent de Rouen ; d’un autre côté, elles ont atteint Troyes et ne vont vraisemblablement par tarder à faire leur jonction avec les troupes du général de Lattre de Tassigny, qui, ayant remonté » cette route Napoléon que nous avions parcourue, ont pris Grenoble, puis Lyon, qui avait é »té déjà libéré par les forces de l’intérieur, et atteint la frontière suisse. Il paraît aussi qu’une colonne, partie de Tours et ayant passé par Châtellerault, Poitiers et Angoulême, aurait atteint Bordeaux. Quant à Paris, après quelques jours de combats, les Allemands, ayant conclu avec les FFI un armistice, ont dénoncé cet armistice et la lutte a recommencé, mais entre temps, le général Leclerc ayant atteint la capitale avec ses blindés a pu se rendre maître de la situation ; le drapeau français flotte à nouveau sur Paris, mais nous voudrions bien maintenant en avoir des nouvelles, et quand sera-ce possible ? En attendant, nous sommes toujours ici sous la coupe des Allemands, qui détruisent tout et font sauter les ponts, les installations ferroviaires, réquisitionnent les chevaux, les bicyclettes et interdisent même de circuler dans la campagne, sous peine d’être traité comme terroriste, mais tout le monde circule. De temps en temps on voit circuler quelques cyclistes, ou un groupe de camions avec des mitrailleuses ; dans la nuit de mercredi à jeudi est passé un très important convoi ; il en est passé avec quelques interruptions de onze heures du soir à cinq heures du matin. Jacques et moi sommes restés de minuit à une heure et quart à la fenêtre du cabinet de toilettes des garçons regardant, non sans satisfaction, passer cette armée défaite et évoquant le souvenir des convois victorieux de 1940. Il y avait de tout, des camions, des canons, des caissons, et aussi des voitures volées. Mercredi et jeudi, toute la journée des explosions, surtout deux très violentes mercredi, on fait sauter les dépôts de munitions. Nous nous demandons quand les Américains vont venir nous débarrasser de tout cela. Jacques a reçu lundi soir la visite de deux F.F.I. qui ont été assez corrects. Comment tout cela se passera-t-il ?
En attendant, il a beaucoup plu au début de la semaine et cela a fait grand bien. Malgré tout, je suis bien en peine pour composer les menus ; les haricots verts ne donnent pas, il n’y a plus de pommes de terre dans le jardin ; nous n’avons plus de poisson et, faute de frigidaire, ne pouvons rien conserver. L’électricité manque de plus en plus, et il peut se passer encore bien du temps avant que nous ayons du courant, puisque nous sommes toujours coupés de Nantes et que bien des choses son détruites là-bas. Il fait nuit avant la fin du dîner et je couche les petits sans presque y voir, c’est tout à fait pratique, et ce sera pire d’ici quelques jours. Encore bien des ennuis cette semaine, mais la situation est peut-être moins tendue. Dire que cela dure depuis bientôt un an !
Jeudi matin 31
Quelques mots seulement pour résumer les événements de ces derniers jours. Dimanche, après-midi calme, sommes allés au cimetière, Jacques, Madeleine et moi. Lundi, rien de très extraordinaire, de temps en temps passaient des autos ou des motos allemandes. Dans la nuit de lundi à mardi un défilé presque continuel de véhicules, dont beaucoup ne marchaient pas, ou marchaient mal ; c’était un chahut infernal sous les fenêtres ; il y avait aussi des canons, remorqués de main d’homme. Le matin, les Allemands sont venus réclamer d’abord une auto puis la liste des autos du pays ; devant le refus de Jacques, ils sont partis furieux, et sont revenus le soir nous réquisitionner trois pneus de la grosse voiture, avec les roues, il a fallu que Jacques aille chercher à Belleville le bon de réquisition, et cela m’ennuyait beaucoup, d’autant qu’on racontait que les troupes étaient nombreuses à Belleville ; enfin son voyage s’est fait sans encombre et il nous a raconté des tas de choses sur les réquisitions dans les autres communes ; nous avons encore eu de la chance ici. Le soir, on nous annonçait le passage de deux autres convois, l’un venant d’Aizenay, l’autre de Palluau, qui ont trouvé moyen, au passage, de rafler quelques bicyclettes ici. Le lendemain matin, en se levant, Jacques m’a annoncé qu’il partait pour La Roche, cela m’ennuyait beaucoup, mais il ne pouvait remettre ce voyage, enfin, il nous est arrivé à midi disant qu’il n’y avait plus un Allemand à La Roche ; la veille, ils étaient encore nombreux avec des mitrailleuses ou des canons à tous les coins de rues, et le matin plus personne. Depuis, nous n’en avons pas vu, nous attendons les événements ; on prétend que les Américains auraient débarqué aux Sables hier, mais cela n’est pas confirmé. Paris est libéré ; les troupes sont à 200 km de la frontière du Luxembourg. Dans le midi les choses vont rapidement, que Dieu nous assiste !
Dimanche matin 3 septembre
Quelques jours d’angoisse, et ce n’est pas fini, il y a toujours des troupes allemandes dans la région, assez nombreuses même, et on peut tout attendre et tout craindre de la part de hordes sans chefs, et surtout sans ravitaillement ; de plus, furieux de se voir vaincus. Jeudi ou vendredi, se sont passées à Apremont des choses terribles si l’on en croit tout ce que l’on raconte. A La Roche sont passés des convois ; l’un d’eux, hier matin, a été attaqué et mitraillé par des avions ; les hommes, furieux, tiraient sur les civils. Il y a encore plus de vingt mille Allemands dans la région de Saint-Nazaire, s’ils cherchent à s’échapper par le sud de la Loire, nous pourrons les voir passer par ici et ce n’est pas réjouissant comme perspective. Par ailleurs, les choses vont mieux, les troupes américaines auraient atteint Dieppe, Arras, Maubeuge, Verdun, et ne sont pas loin de Metz et de Nancy, d’autres troupes ont pénétré en Italie ; une armée allemande remonte en désordre la vallée du Rhône. On ne sait encore ce qui se passe à Paris, c’est plutôt pénible de ne jamais recevoir de nouvelles. Pas d’électricité non plus, voilà plus d’un mois que cela dure et les jours diminuent vite ; nous n’y voyons plus pour finir de dîner et je couche Anne presque à tâtons, pourtant nous avons ces soirs-ci un beau clair de lune. Rien de bien neuf à part cela ; je tricote tant que je peux, l’automne vient et j’ai bien des choses à faire ; je commence les préparatifs de rentrée sans même savoir q’il y aura une rentrée ; il faut attendre les événements.
Hier, une visite de Berthe Guillaumé, suis allée ensuite chez Maman.
Mercredi matin 6
Suis allée hier soir passer un moment chez Andrée Boyer, moment trop court, tant tout y a été intéressant, et même enrichissant. J’en ai rapporté des recettes de cuisine, et quelques livres qui vont me faire penser, méditer, et peut-être prier pendant des jours. Par ailleurs, les troupes américaines ont traversé la Belgique, la Hollande et abordent la frontière allemande.
Dimanche matin 10 septembre
J’ai 42 ans aujourd’hui et il me semble que mes vingt ans sont d’hier… Je me presse, car je n’ai pas beaucoup de temps avant la grand-messe, et je serais heureuse d’avoir quelques minutes pour faire de al musique, pourtant j’ai pas mal à écrire, puisque je réserve toujours cela pour le dimanche matin, les autres jours, je n’ai pas le temps, mes journées sont de plus en plus remplies et je ne peux arriver à rien. Les fruits me prennent beaucoup de temps, le fruitier est plein de pommes, nous avons aussi quelques poires, les brugnons et les pêches commencent à donner, et ce n’est pas un petit travail que de surveiller, cela de très près, de classer les fruits destinés à être consommés crus, ceux qui sont destinés à la marmelade ; je fais quelques conserves, mais hélas pas de confitures, puisque nous n’avons pas de sucre ; depuis juin je n’en ai touché que pour les deux plus jeunes des enfants, et encore certains mois pour Anne seulement, aussi impossible de penser à ces gelées de pommes qui seraient si agréables à trouver cet hiver. Après les fruits il y a quantité de choses à faire, je fais la révision des trousseaux d’hiver, il y a beaucoup de travail en perspective et je ne peux en faire que très peu. La matinée se passe vite ainsi. L’après-midi, il y a le piano de Geneviève, puis l’ouvrage manuel des filles, cela me mène jusqu’au biberon d’Anne ; Après le goûter, je sors presque chaque jour si bien qu’il ne me reste jamais de temps pour lire… Je vais chez Maman tous les deux jours, elle voudrait bien, je pense, que j’y aille chaque jour, mais cela n’est guère possible, car j’ai parfois q’autres sorties à faire, et encore je ne fais jamais de visites alors que je devrais en faire parfois. Après le dîner, impossible de faire quoi que soit ; la nuit nous prend au milieu du dîner ; il nous faut achever à la lueur de la lampe Pigeon, je monte aussitôt coucher les trois petits, mais, aussitôt redescendue, je souffle la lampe, pour ménager l’essence si précieuse, et nous restons dans le noir, alors que nous aurions une bonne heure pour lire ou travailler…. Si nous avions l’électricité, mais quand l’aurons-nous ? Lundi, suis allée chez Andrée Boyer, mercredi chez Maman, jeudi chez Armande Brachet, vendredi c’était la fête de la Nativité, je n’ai pu assister à la grand-messe, mais suis allée aux Vêpres, puis ai fait une visite à Mme Lucas, chez qui je n’étais pas allée depuis janvier ; suis allée ensuite chez Maman chercher Anne. Hier, j’avais décidé de rester ici et d’employer une partie de l’après-midi à lire en tricotant, mais…. Thérèse est arrivée de la vigne avec une brouette de pommes, que j’ai installées dans le fruitier avec l’aide d’Yves et de Pierre, puis je me suis aperçue qu’il n’y avait plus d’eau et je suis allée pomper un moment, puis, j’avais des bas à raccommoder et ils étaient bien malades, si bien que mon grand moment de lecture s’est réduit… à une demi-heure, mais cela a pourtant été un moment merveilleux, je lisais le journal de Guy de Larigaudie qui contient des pages splendides.
Aux dernières nouvelles, les troupes alliées étaient devant la ligne Siegfried ; nous sommes dans une situation paradoxale : les Anglo-américains en Belgique, en Hollande et les Allemands chez nous ; il en reste beaucoup, paraît-il, à Saint-Nazaire, à La Rochelle ; Que Dieu nous aide.
Dimanche 17 septembre
Nous allons fêter aujourd’hui, avec deux jours de retard, le 19e anniversaire de notre mariage….
Le mois de septembre s’avance, il fait beaucoup plus frais ; nous avons cependant une série de belles journées qui sont délicieuses ; mais tout parle de l’automne qui vient à grands pas ; j’ai bien du travail en perspective, et guère de temps à moi, je pense terminer cette semaine la veste de Jacquie, mais il y a encore un peu de travail à y faire, après quoi il faudra me mettre aux tricots d’hiver. Nous espérons cependant avoir l’électricité aujourd’hui ou demain, ce sera une grande chose, et une bonne heure de travail en perspective el soir. La situation a l’air de se clarifier par ici, on prétend que les Allemands de La Rochelle se sont rendus, il ne reste donc plus que ceux de Saint-Nazaire, lesquels peuvent descendre par ici, mais les F.F.I. s’organisent, et, dès à présent, on peut faire flotter les trois couleurs, dimanche aura lieu la cérémonie officielle de la libération. Dimanche dernier, nous avons fait une bonne promenade à la Maldemée et à la Cotrelière, et plusieurs visites promises depuis longtemps. Lundi, Jacques est allé aux Sables, en bicyclette, avec Jean et Jacquie ; voyage un peu pénible, d’autant plus qu’il faisait un grand vent froid. Départ au point du jour et retour juste pour le dîner ; ils ont trouvé là-bas notre pauvre maison en bon état, mais toute transformée, aménagée pour un civil allemand qui y venait bien une fois par mois ; ils doivent y retourner demain si possible pour faire faire un constat par huissier ; il y a eu bien des dégâts aux Sables ; la petite jetée a sauté à neuf endroits ! Mardi, suis allée un peu chez Maman ; mercredi, Jacques a fait la récolte du miel, ce qui nous a occupés une partie de l’après-midi, nous en avons bien une dizaine de kilos, ce qui nous rendra grand service. Jeudi, suis allée un peu chez Maman. Hier et avant-hier suis peu sortie… Petite Anne est gênée un peu par ses canines qui voudraient percer, aussi elle grogne volontiers la nuit ; j’ai essayé aussi de la coucher avant dîner, mais elle ne veut pas être couchée si tôt, et nous fait de telles comédies, que j’ai dû y renoncer ; cette petite chipie nous fait « marcher » tous. On commence à parler des rentrées à La Roche aux environs du 15 octobre, mais nous ne savons rien pour Jean. On se bat en Allemagne.
Dimanche 24 septembre
Aujourd’hui, la cérémonie officielle de la libération ; nous avons malheureusement de la pluie pour commencer la journée et c’est sous une bonne averse qu’a eu lieu le lever aux couleurs devant la mairie. Dieu merci, pendant la messe, le temps s’est éclairci, et nous avons eu un beau rayon de soleil pour la cérémonie aux Monuments aux Morts. Jacques a prononcé un petit mot, puis a eu lieu l’appel des morts de la dernière guerre, enfin une prière a terminé la cérémonie ; tout cela aurait été très bien, s’il n’y avait eu à cette occasion de gros ennuis pour Jacques et de grosses angoisses en perspective ; nous voilà revenus au temps des luttes politiques les plus âpres et on peut bien se demander ce que nous réserve l’avenir. Nous étions cependant bien heureux de voir flotter les trois couleurs si longtemps proscrites, mais à la joie de cette fête se mêlait le souvenir des prisonniers, des requis et des soldats dont nul n’a de nouvelles depuis si longtemps, aussi la fête ne pouvait pas être bruyante ni joyeuse. Que Dieu nous donne non seulement la liberté, mais la paix intérieure et l’union de tous les français dans une Patrie forte et respectée. Je suis lasse ce soir, je serais heureuse d’avoir un moment de tranquillité, mais, quand Jacques viendra, sans doute irons-nous tous deux au cimetière prier sur la tombe de notre petit Bernard, nous avons tant besoin actuellement de sa protection. Hier, sommes allés aux Sables avec Bretaudeau et toute une voiturée, comme de coutume, j’avais emmené Pierre, qui ne se souvenait plus de la mer, j’ai été heureuse de revoir tout ce que je n’avais plus vu depuis si longtemps ; la maison est toute transformée ce qui est assez pénible ; il faudra bien du travail pour la rendre habitable à une famille comme la nôtre, et, quand pourrons-nous la réinstaller ? La mer était très belle, très bleue, ravissante… Mais l’herbe pousse au bord du remblai et des pieux sont plantés à peu près à hauteur de la mi-marée ; la petite jetée, minée, a sauté en neuf endroits ; un peu partout on voit des blockhaus, dont certains ont sauté ; un peu partout des trous de mitrailleuses ; les traces de la guerre seront visibles pendant longtemps. Pierre a été content de voir la mer, de patauger, de jouer dans le sable, de ramasser des cailloux, des coquillages, de voir rentrer les bateaux. Nous sommes partie au coucher du soleil, après avoir acheté de la sardine qu’un des bateaux venait d’amener au port ; quand y retournerons-nous ?
Rien de nouveau toute la semaine, chaque soir ou presque, je suis allée chez Maman, si bien que je n’arrive plus à lire. La veste de Jacquie est finie, je n’ai plus qu’à la monter et j’ai commencé un chandail pour Geneviève. Jeudi, la fête de l’Adoration, nous avons eu de bien belles cérémonies, les Vêpres surtout ont eu une très belle assistance d’hommes ; j’avais emmené petite Anne, qui d’ailleurs a été très sage…. Vendredi, une bonne conversation avec André Boyer et voilà les faits saillants de la semaine.
Dimanche matin 1er octobre
Quoi de neuf à raconter ? Le début de la semaine a été empoisonné par toutes sortes d’ennuis pour Jacques et une certaine agitation des esprits qui pouvait faire craindre bien des choses ; Dieu merci, en fin de semaine, les choses ont eu l’air de vouloir se tasser, et c’est quand même une petite chose. Ce matin, la radio annonce la reddition – non officielle – de Dunkerque et de Calais, mais nous n’avons pu avoir de nouvelles de Hollande, et, c’est la chose la plus intéressante, puisqu’il s’agit du passage du Rhin ; en Pologne, la lutte continue très dure ; on se bat partout, en Yougoslavie, en Hongrie, en Italie, tout près de nous, autour de Saint-Nazaire ; la guerre n’est pas terminée, et, à moins d’un effondrement brusque de l’Allemagne, il est à craindre que nous n’ayons pas de paix avant le printemps. A l’intérieur, cela ne va pas comme il faudrait et nous avons peut-être de durs moments à passer, enfin il faut avoir confiance en Dieu… Lundi suis allée chez Maman, comme de coutume, mardi, suis restée ici, j’ai actuellement beaucoup de travail en perspective. Mardi, nous avons eu l’heureuse surprise, à la nuit tombante, après que nous venions d’allumer les petites lampes Pigeon, de voir arriver l’électricité, depuis plus de deux mois que nous en étions privés ! Et c’était de plus en plus pénible à mesure que les jours diminuaient ; il nous a semblé revivre ! le frigidaire s’est remis à marcher, la maison s’est trouvée toute éclairée, c’était presque trop brillant pour un premier soir ! mais nous avons été vite réhabitués, c’est tellement pratique et enfin on y voit ! le fer électrique est bien pratique aussi ! nous n’avons pas encore le gros réchaud de la cuisine, ni le moteur du service d’eau, mais j’ai tout de même un petit réchaud qui marche sur la lumière et qui peut servir à faire chauffer bien des choses, et enfin et surtout, on y voit clair. Mercredi matin, Mère et Madeleine sont parties avec Bretaudeau se réinstaller à Nantes ; depuis nous n’avons pas de nouvelles, mais il paraît qu’on peut vivre là-bas, assurément elles me rendaient bien des services, mais deux personnes de plus donnent un peu plus de travail et puis surtout, je suis libre, libre de diriger la maison comme je crois être le mieux, libre de réprimander les enfants comme je crois devoir le faire, je n’entends plus de réflexions désagréables, je ne vois plus mes moindres actions mal interprétées ; après plus d’un an d’épreuves, cela me semble si bon ! Les repas sont gais avec les enfants, on rie, on plaisante sans arrière pensée malgré la tristesse de certains événements, cela vaut mieux pour les petits, et, nous avons ainsi, tous ensemble, une intimité plus grande. Malheureusement, d’ici peu de temps, notre table va encore se rétrécir, les rentrées sont fixées, en principe au 16 octobre, du moins celle de la région, aussi cela fera bien des vides chez nous ; c’est le départ d’Yves qui me fait le plus de peine, il est encore petit, et puis plus fragile que les autres, j’espère qu’ils s’habituera bien mais beaucoup de choses le surprendront et cela me tourmente ; les deux filles sont déjà toutes habituées ; quant à Jean, c’est encore une autre préoccupation, nous n’avons aucune nouvelle de Versailles, ni de la session du bachot qui aurait dû avoir lieu ce mois-ci : cela me tourmente aussi. Je reprends ma semaine, mercredi, pelé des fruits tout l’après-midi pour faire le lendemain du raisiné ; ce jour-là, Jacques était parti à la Buzenière faire cueillir des pommes, il avait emmené les filles, et Yves qui était ravi ; jeudi, Chabot, a amené les pommes, il y en avait plus de 4000 et nous avons passé de grands moments à les ranger chez Maman tandis que le raisiné bouillait ; je suis restée là-bas assez tard, pour voir la fin de la cuisson et faire la mise en pots ; tout cela a donné de la peine, mais cela fera une bonne provision pour l’hiver, puisqu’on ne peut pas faire de confitures. Vendredi, je suis restée travailler ici, avec la rentrée qui approche, j’ai beaucoup d’ouvrage en perspective… j’ai fini hier soir la veste de Jacquie et j’étais bien contente, mais je la lui ai fait essayer, et réellement, ce n’est pas très réussi, la taille est un peu trop haute, le devant manque d’ampleur, et surtout j’ai posé au bord un biais qui fait très bien mais tire un peu trop, cela me fait bien des heures, non pas perdues, puisque ce modèle rectifié me rendra service, mais bien du retard ; j’ai bien avancé le chandail de Geneviève et commencé des chaussettes pour Yves, à qui il en faut trois paires ; il faut aussi que je tricote un chandail à Jacques, un manteau et une robe à petite Anne, un chandail à Yves et bien autre chose encore ; c’est un peu affolant ! Enfin, après dîner, j’ai une bonne heure de travail, grâce à la lumière retrouvée. Hier, rien de nouveau, j’ai dû sortir faire quelques visites obligatoires, heureusement avec mon tricot ; aujourd’hui, après les Vêpres, nous devons assister à une petite représentation donnée par le patronage d’Odile.
Dimanche 7 octobre
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 7 octobre 1944 était un samedi. Texte conservé tel quel.
L’hiver vient très tôt cette année, et nous avons actuellement une période de mauvais temps bien désagréable ; il pleut et il fait froid, ce qui est le comble de l’ennui…. Nous n’avons que 14° dans la salle de bains… naturellement on ne fait pas encore de feu, puisque c’est une habitude dont on ne pourrait se passer ensuite, je ne crois pas cependant que les enfants en souffrent, je ne peux pas arriver à obtenir qu’ils se couvrent et j’ai même eu toutes les peines du monde à faire mettre des socquettes à Yves et à Pierre qui aimaient bien mieux aller pieds nus. Pour malchance, Jean est parti à Nantes vendredi matin, à bicyclette, avec Auguste Baron, le temps était froid mais paraissait devoir être beau, mais cela n’a pas tardé à changer ; ils devaient revenir hier soir, seulement il a plus presque toute l’après-midi et nous n’avons vu personne, sans doute allons-nous les voir revenir aujourd’hui, mais il pleut encore bien que pas très fort, et le vent d’est est glacial. La semaine qui vient de s’écouler à été bien remplie, celle qui vient ne le sera pas moins, puisque ce sera la préparation immédiate des rentrées, sauf pour Jean, puisque nous n’avons aucune nouvelle de Versailles. Mon travail n’avance pas autant que je le voudrais, et cependant je m’y tiens le plus possible ; je suis arrivée à terminer vendredi seulement le chandail de Geneviève, et c’était plus que temps, car la pauvre fille grelottait avec ses robes de coton, maintenant, avec une bonne jupe de laine et un chandail, cela va mieux. Je travaille maintenant au manteau d’Anne, qui presse vraiment beaucoup, mais, comme je lui fais une forme très ample, et que le point est assez long à faire, je n’ai fait encore que la moitié du dos à peu près, heureusement Françoise doit faire le paletot et la petite robe et cela m’avance bien… Suis peu sortie cette semaine, allée deux fois seulement chez Maman, seulement il va falloir s’organiser autrement d’ici peu, car il fait nuit noire quand nous revenons avec Anne et ce n’est pas bien pratique, seulement avec le sommeil de la pouponne et le biberon qui coupe l’après-midi, je ne sais pas bien comment faire, d’autant plus que d’ici peu il faudra profiter des rares belles heures de l’après-midi pour sortir la petite chérie, st qu’il ne faudra pas faire de visites à ce moment-là !… Jeudi matin, passé quelques heures à La Roche pour des courses remises depuis longtemps ; vendredi, une réunion d’A.C. très intéressante, surtout en raison des événements actuels. Mercredi, nous avons eu l’agréable surprise de voir arriver les électriciens venus nous rebrancher la force, nous avons donc ainsi le moteur du service d’eau, ce qui est vraiment appréciable et aussi un gros réchaud qui nous rend tant de services ; cela est venu fort à propos, car est arrivé ce jour-là une circulaire interdisant tout transport de bois, et notre provision est loin d’être considérable ; il va falloir restreindre encore le chauffage, pourtant peu important ; nous n’allumons donc plus la cuisinière matin et soir malgré toutes la commodité que cela nous donnait ; nous reprendrons en des tas meilleurs ! La grande nouvelle de la semaine est que Maman a reçu vendredi une lettre de Jacqueline, laquelle lettre est passée par Saint-Laurent pour venir ici : ils sont en bonne santé et paraissent être au calme ; d’après la lettre, il semblerait que la poste fonctionne normalement ailleurs, est-ce la proximité de Saint-Nazaire et de la Rochelle qui nous vaut cette mesure d’exception ; c’est en tous cas bien pénible et gênant. Rien de très nouveau ici, si ce n’est que les combats sont partout très durs et la situation intérieure rassurante. Que Dieu nous vienne en aide toujours.
Dimanche 15
Je me suis levée à six heures, afin de faire habiller Yves qui, pour la dernière fois ici, sert la première messe ; je l’ai muni de galoches et d’un capuchon, car il pleut à verse, puis je suis remontée faire ma toilette, dans un quart d’heure à peu près je lèverai les autres, mais j’ai quelques minutes à moi et cela me fait du bien, je prévois une journée un peu chargée, avec une chose qui ne m’était pas arrivée depuis longtemps : de la correspondance à faire, depuis une semaine les cartes ouvertes circulent dans toute la France, sauf quelques départements et dans certaines régions, on peut même envoyer des lettres fermées, aussi, avant-hier et hier, cela nous a valu une avalanche de courrier ; il y avait surtout des lettres en retard, expédiées dans le courant d’août, mais d’autres,datées de fin septembre, sont encore relativement récentes et tout cela nous a tout de même donné des nouvelles ; une des plus intéressante est celle de François, reçue hier soir, il est maintenant sous-lieutenant au 1er régiment de chasseurs portés et n’attend que le moment de marcher contre les Allemands, son beau-père a été tué au cours d’un combat, il y a eu aussi beaucoup de victimes ; Aline est maman d’une petite Sylvie. Il y a encore une carte toute récente de Madeleine de Baynast ; J’ai donc beaucoup à écrire aujourd’hui et ne sais pas si j’y arriverai. Jacques est à Nantes depuis vendredi matin, avec Jacquie ; j’ai su que leur voyage d’aller s’était bien effectué, mais trouve le temps long en cette absence ; chaque soir, je rentre avec des tas de choses que je voudrais raconter à Jacques et je suis obligée d’attendre, enfin ce sera pour demain sans doute. Après demain sera la rentrée d’Yves ; cela me fait beaucoup de peine de le voir partir, et lui aussi, j’en suis sûre, aura le cœur bien gros de rester là-bas tout seul ; enfin, j’espère qu’il s’habituera vite. Nous ne savons toujours pas quand sera la rentrée de Jean ; son examen sera sans doute un peu après le 25, mais nous n’avons aucune nouvelle de Sainte-Geneviève, et les moyens de transport pour Paris sont encore inexistants : on commence à envisager un départ en bicyclette, mais les bagages !… Quant aux filles, elles rentrent à Françoise d’Amboise, d’un côté, j’en suis bien contente, cela me rappellera mes souvenirs de pensionnaire, et j’espère que cela marchera mieux qu’à Jeanne d’Arc mais la question des voyages ne sera pas toute facile à arranger. Jacques a dû y aller ces jours-ci, et conférer avec la Bonne-Mère et Mère Marie-Edmond ; seulement il faudra que j’écrive à la Bonne-Mère de Jeanne d’Arc pour la prévenir, et cela ne m’amuse pas du tout. Cet après-midi, je compte accompagner Yves pour ses visites d’adieu, chez Tante Abel, chez Mme Baron, chez M. le Curé, à l’école, etc…
Que dire de ma semaine ? J’ai bien travaillé sans avoir cependant beaucoup avancé mon ouvrage et j’ai eu peu de temps pour lire, réfléchir ou prier, et j’en aurais tant besoin. Lundi, Jean est arrivé vers la fin du déjeuner, il aurait eu encore bien mauvais temps le dimanche soir et a bien fait, en la circonstance, d’attendre le lundi, il nous a bien intéressés en parlant de Nantes et de tout ce qu’il avait vu. Mardi, Marie était à La Roche et j’avais la cuisine à faire, cela se compliquait de ce que nous avions Marie-Annick à dîner et à coucher, aussi, j’avais un peu soigné le menu et allongé le dessert ; Jacquie m’a bien un peu aidée, mais elle n’est pas d’une grande ressource et voudrait faire les choses très bien sans soupçonner toute la peine que cela donne et les difficultés du moment. Mercredi, il y a eu bien à faire aussi. Je suis allée presque chaque soir chez Maman, mais pas très longuement, d’ailleurs la nuit vient vite et il faut rentrer Anne plus tôt. Jeudi, rien de nouveau. Vendredi, passé une très agréable après-midi chez Andrée Boyer, nous avons compulsé des tableaux généalogiques, ce qui m’intéresse toujours beaucoup, et j’y ai trouvé des renseignements que je n’avais pas et cela m’a fait plaisir. Hier, suis allée un peu chez Maman, mais brièvement, car j’ai été retardée par diverses choses ; dans l’après-midi ont débarqué 78 F.F.I., Jacques n’était pas là, André Boyer et Ferdinand Brachet se sont débrouillés ; ce n’est que pour quelques jours, du reste. Les Américains ont pénétré dans Aix-la-Chapelle, mais partout la lutte est très dure. Saint-Nazaire et La Rochelle tiennent toujours, et cette proximité n’a rien de particulièrement agréable. Reçu aussi une lettre de Jean Granger, antérieure à la lettre reçue par Saint-Laurent ; il raconte qu’il y a eu un petit combat à La Haye, et que lui aussi a fait le coup de feu ; les Allemands ont incendié un petit village des environs et massacré 125 personnes.
Dimanche 22
Vais essayer de reprendre ma semaine par le commencement aussi exactement que possible, mais ce n’est pas toujours facile, parce que je n’ai pas de mémoire et que, lorsque je ne note pas au fur et à mesure, j’oublie beaucoup de choses. Dimanche, passé l’après-midi à faire des visites avec Yves, il faisait un temps lamentable… Nous sommes allés voir les Lucas, M. le Curé, M. le directeur de l’école, Tante Abel et Marguerite, pour finir par une visite moins protocolaire à la famille Baron ; Jean y était et nous sommes revenus pour dîner. Lundi, pluie diluvienne encore toute la matinée, j’étais ennuyée en pensant au retour de Jacques et de sa grande fille, et me demandait si ils pourraient rentrer ce jour-là ; enfin, après déjeuner, le temps s’étant un peu éclairci, Jean est parti faire sa tournée hebdomadaire dans les fermes, et j’ai eu l’heureuse surprise vers six heures de voir arriver les deux voyageurs, après un voyage où ils n’avaient pas été trop mouillés, ils nous ont donné de bonnes nouvelles de Nantes et annoncé que la rentrée de Chavagnes serait sans doute le 3 novembre. Mardi, je me suis donc mise à remarquer le trousseau de Geneviève, qui hérite du n°7. J’ai beaucoup travaillé le matin à finir les préparatifs de la rentrée d’Yves, nous devions partir aussitôt déjeuner, mais avons eu une bonne heure de retard, si bien que notre après-midi à La Roche a été très écourtée. Yves est parti bien courageusement. Au collège, nous avons fait la visite domiciliaire de chaque rentrée, vu les professeurs, le supérieur, le directeur, les sœurs de la classe, du vestiaire, de l’infirmerie, etc… Nous avons eu juste le temps de faire quelques courses en ville et il était temps de partir, il m’a été dur de laisser mon petit garçon ; Jean est resté quelques minutes avec lui, mais il lui a fallu partir aussi pour ne pas se mettre en retard, d’autant plus qu’il pleuvait et que la nuit venait vite ; la table nous a paru grande le soir, sans le couvert du petit chéri, et, plus d’une fois, dans la nuit ou la journée de mercredi, je me suis demandée ce qu’il devenait. Bien entendu, nous avions oublié quelques petites choses ici, aussi j’ai demandé à joseph Baron d’aller les porter et de voir, en même temps, la figure que faisait le petit pensionnaire. Joseph nous a rassurés en disant qu’il avait l’air gai et paraissait devoir s’habituer ; d’ailleurs il n’ pas manqué de visites depuis ; Marie y est allé le jeudi, Jacques le vendredi et moi hier, et j’ai été bien heureuse de le voir ; je revois toujours son petit sourire content quand il m’a aperçue devant la porterie ; nous avons causé un peu ; il a l’air de s’habituer, se plaît là-bas, mais il lui manque de rentrer à la maison chaque soir. Il a dans sa classe plusieurs petits garçons dont nous avons connu les parents, entre autres, un petit Dorion d’Apremont, et un petit Jean Crochet, dont la maman est Jeanne Gallonnier, que j’ai tant connue autrefois ; enfin j’espère que tout ira bien. Mercredi, je me suis donc mise à marquer le trousseau de Geneviève, tout en tricotant des chaussettes en retard pour Yves et pour Jean. Jeudi matin, fait la cuisine, Marie n’étant pas là. Vendredi matin nous est arrivée une carte de Versailles, de Cadette, nous annonçant que Jean était bien admis à Sainte-Geneviève, et qu’il lui fallait s’y rendre le plus tôt possible, la rentrée ayant eu lieu le 16 octobre ; je me suis mise aussitôt à marquer le trousseau de Jean, qui a le numéro 183, et à réparer toutes choses ; pendant ce temps, Jacques qui allait à La Roche, se mettait à la recherche d’une occasion pour envoyer le garçon à Versailles, malheureusement il est revenu sans avoir rien en vue. J’y suis retournée hier, et j’ai encore battu le pavé à cette intention, j’ai vu les camarades de Jean qui doivent partir avec lui et pris quelques renseignements ; Marthe et son patron m’ont donné quelque espoir, il s’agirait d’une camionnette bâchée, où chaque voyageur serait assis sur sa malle ; je voudrais bien que cela réussisse, car c’est un vrai tourment de penser à tout cela ; quant à la rentrée des filles, on ne sait pas au juste quand est la date, ni quand elles pourront rentrer, que tout était simple autrefois !
On se bat toujours ; Aix-La-Chapelle est pris ; les Américains marchent sur Cologne. La Hongrie demande un armistice. Les Allemands tiennent toujours à Saint-Nazaire.
Dimanche 29
Il fait froid, j’ai de la peine à écrire, et ne veux pas encore allumer de feu, espérant que la température va se radoucir… Espérons que les enfants ne s’enrhumeront pas. Pour les rentrées, situation inchangée, je ne sais toujours pas quand est celle des filles ; quant à Jean, nous n’avons toujours rien en vue pour l’expédier à Versailles, l’occasion sur laquelle nous comptions a raté ; on nous parle de plusieurs autres choses, espérons que l’une d’elles finira par aboutir ; en attendant, je continue les préparatifs pour les uns et les autres… il faudrait que les enfants aient leurs chaussettes de laine, Jacques un chandail neuf, le sien date de 37, petite Anne un manteau chaud ! Il y a encore bien des choses à finir pour les filles, et je ne trouve pas chez elles l’aide qui me serait nécessaire ! Jacquie a pourtant quinze ans ! Cette semaine, j’ai fini les chaussettes de Jean, cousu bien des choses, fait hier et avant-hier une paire de chaussettes à Anne, il lui en faudrait au moins quatre !… le trousseau de Jean est terminé, mais celui des filles ne l’est pas. Je ne vais plus chez Maman qu’un peu chaque matin, en principe ; quand tout mon travail sera un peu tassé, je reprendrai à sortir un peu, d’autant plus qu’il faudra promener petite Anne, mais tout cela dépend de la rentrée des filles, ce sera différent si elles sont là ou non. Je suis très préoccupée de Jacquie, elle ne manifeste aucune bonne volonté pour le travail à la maison et pour le travail en général ; seuls comptent le jeu et la lecture ; il lui faudrait pourtant comprendre que j’ai besoin d’aide et qu’elle est en âge de fournir un travail utile. Ce matin, à la grand-messe, un beau sermon sur le Christ-Roi ; combien est-il de mes enfants qui veulent ou voudront travailler, chacun dans sa sphère, au règne de Dieu sur la terre ?…Ne suis pas sortie tous ces jours-ci, travaillé le plus possible ! Mercredi soir, Jean est parti à La Roche pour son examen de philo ; il en est revenu jeudi soir, et, vendredi, parti à Nantes par un bien vilain temps ; il est rentré hier soir assez tard après avoir essuyé quelques bonnes averses. Ce matin, j’ai rangé le fruitier, cela m’a pris presque toute la matinée…
On se bat beaucoup en Hollande, actuellement, pour la possession d’Anvers et des bouches de l’Escaut ; lutte très dure actuellement dans les Vosges ; offensive russe en Prusse orientale.
Lundi matin 6 novembre
J’arrive de chez Bretaudeau, où j’ai embarqué Jacques et Jean pour Versailles ; une occasion s’est tout de même présentée, alors que nous n’y comptions plus guère, et ils doivent prendre un camion tout à l’heure à La Roche, mais sans savoir où ils passeront et quand ils reviendront. Ce départ me pèse beaucoup, je voudrais les savoir arrivés à bon port, et il me tarde que Jacques soit de retour, mais quand va-t-il pouvoir revenir ? Les voyages d’autrefois étaient bien faciles, mais maintenant !… Ils sont partis chargés avec un peu de ravitaillement pour les Parisiens et de quoi se sustenter en cours de route. Quant aux filles, nous avons appris brusquement, jeudi matin, par le journal, que les établissements secondaires de Nantes rentraient à partir de la 3ème, j’ai donc préparé en vitesse toutes les affaires de Jacquie et y ai joint différentes choses pour Geneviève, comme ses draps, couvertures et tabliers de classe, puis nous nous sommes faits conduire hier après-midi à Nantes ; là, j’ai appris qu’on comptait garder Geneviève, si bien que je les ai laissées toutes les deux hier soir, seulement Geneviève n’a rien de ses affaires ; heureusement M. Bretaudeau va mercredi à Nantes et les lui apportera. La maison est donc bien vide maintenant, surtout avec l’absence de Jacques qui est encore la plus pénible de toutes ; je me trouve toute seule avec Pierre et petite Anne, mais il m’est très dur de n’avoir pu conduire Jean à Sainte-Geneviève, mais je ne pouvais tout de même pas partir en camion ! Si la circulation des trains s’arrange, ce qu’il faut toujours espérer, je voudrais aller le voir au cours du 2ème trimestre. Quoi dire de ma semaine ? J’ai eu beaucoup de travail, je ne suis sortie que pour la Toussaint, j’ai passé mon temps à coudre et à emballer, et je vais recommencer pour les valises de Geneviève ; ses affaires sont presque prêtes ; il ne reste plus que les épaulettes de chemises à coudre et les manches d’un chandail à allonger….
Mardi soir 7
Beaucoup travaillé ces deux jours-ci, enfin tout est prêt, les bagages de Geneviève sont chez Bretaudeau, en attendant de partir demain matin, et je me suis mise à terminer le trousseau d’Yves, dont plusieurs choses étaient restées en souffrance, comme il est le plus près, c’est tellement facile de lui faire passer ce dont il a besoin. Jacques et Jean ont dû s’embarquer hier matin pour Versailles, après bien des péripéties qui seraient trop longues à raconter, d’autant plus que je ne sais pas tous les détails ; enfin le camion sur lequel ils comptaient n’a pu les prendre et les a laissés à La Roche ; Jacques s’est donc décidé à filer sur Nantes avec l’intention d’organiser un départ par le train, et Jean est revenu ici avec les bagages, mais quelques instants après, Jacques téléphonait qu’un autre camion pouvait les prendre, et que Jean se rende à la Roche le plus tôt possible ; heureusement, Bretaudeau, qui devait partir à Nantes, n’était pas encore parti, il a rechargé les bagages et consenti à faire un crochet par La Roche ; comme je n’ai vu personne depuis, je suppose qu’ils sont partis, mais il faudra encore plusieurs jours avant d’avoir de leurs nouvelles ; Hier, journée assez belle, après quelques heures de pluie torrentielle ; aujourd’hui, c’est la tempête, et le vent à l’air de grandir, j’ai très peur d’une panne d’électricité….
Mercredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 8 novembre 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Tempête toute la journée, peu de pluie, mais des rafales incessantes, des tourbillons de vent et un ciel obstinément bouché ; je ne sais quel temps ont nos voyageurs, ni où ils sont, ni ce qu’ils font ; c’est pénible de ne pas avoir de nouvelles rapides. Ici tout va bien, je suis allée travailler chez Maman, puis Françoise est venue et nous avons causé de façon intéressante ; ce matin, fait de la pâtisserie pour emporter quelques petites choses à Yves que je voudrais aller voir demain, puis déblayé et rangé bien des choses, il reste encore beaucoup à faire, mais je trouve agréable de pouvoir faire cela tranquillement et de ne pas être harcelée par des besognes plus urgentes ; je voudrais ranger une armoire ou une pièce par jour, et il faut me presser pour le faire avant le froid, car, lorsque les chambres sont glaciales, et Dieu sait si elles le sont quelquefois, je n’existe plus. Malgré le vent et la pluie le temps est doux ; le tilleul est tout en or ; les feuilles mortes jonchent le sol.
Vendredi 10
Reçu une carte de Jacques ce soir ; le voyage s’est bien effectué, mais il a fallu rouler pendant 24 heures de suite, ce qui a dû être éreintant ; ils se sont rendus directement à Paris, t, là devaient s’occuper de faire transférer les bagages à Versailles, ce qui n’a peut-être pas été facile ; enfin Jacques compte revenir demain et ce sera pour moi une grande joie… Hier, je suis allée à La Roche, après bien des péripéties, j’ai pu faire sortir Yves, qui a fait avec moi toutes els courses, il est bien portant, à part engelures, et surtout paraît bien habitué. Aujourd’hui, assisté à la sépulture d’une mère de famille nombreuse, une de celles qui avaient été décorées en mai ; son mari est mort en février, et, elle laisse sept enfants, dont l’aînée à quinze ans ; c’était une chose affreuse que de voir ces petits suivre le cercueil de leur maman, si peu de mois après leur papa ! Que Dieu leur vienne en aide ! Je suis allée ensuite chez Marguerite. Il fait froid… je n’ai pas encore fait de feu, on peut « tenir » encore sans cela !
Dimanche 12
Jacques n’est pas rentré hier soir, j’ai été déçue, bien qu’à vrai dire pas trop étonnée, il est si difficile actuellement de voyager, et j’ignore quel mode de locomation il a dû prendre pour le retour… Il fait froid, le thermomètre de la salle à manger est descendu à 11°, j’ai dû me décider à allumer… ce n’est d’ailleurs pas merveilleux, le tirage est mal établi, le poêle fume, enfin c’est le début de l’hiver. Maman et Pierre sont aux Vêpres, petite Anne joue près de moi, elle est de plus en plus amusante et mignonne, comprend tout, mais n’en fait qu’à sa petite tête. La maison est bien grande avec ces deux numéros là seulement. Pas de nouvelles des filles depuis huit jours, ce qui n’a rien d’étonnant, tous me manquent bien, mais j’ai été un peu déçue de ne pouvoir garder Geneviève qui est une petite compagne fort agréable et n’aurait pas demandé mieux, surtout une fois seule, de prendre sa part de travail de la maison. J’ai beaucoup de rangements à faire et aussi des tricots en quantité ; j’ai tout laissé pour faire les trousseaux des aînés… Demain, je voudrais faire un peu de confiture de coings parce que nous avons tout de même trouvé du sucre, chose qui ne nous était pas arrivée depuis des mois, à part la ration d’Anne que j’ai toujours touchée ; je n’ai pas fait de confitures depuis les groseilles, ni cerises, ni prunes, ni figues, espérons que ce sera possible une autre année, car c’est pour moi une chose bien pratique à envoyer aux pensionnaires ; le miel aussi rend grand service. J’ai hâte d’avoir des nouvelles de l’installation de Jean.
Ce matin, la messe habituelle pour les morts des deux guerres… ensuite nous avons eu un défilé au Monument aux Morts, ce qui n’avait pu avoir lieu depuis 39 ; des fleurs ont été déposées et aussi un peu de terre de la Tranchée des Baïonnettes, que le Dr Lucas avait pu recueillir en 39, au cours d’un voyage au cimetière du Front… Je ne sais guère où en sont les événements depuis que Jacques est parti, je ne prends pas la radio et ne lit que très peu les journaux ; il ne paraît pas y avoir rien de très sensationnel, si ce n’est que Roosevelt a été réélu à la présidence des Etats-Unis…
Mercredi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 15 novembre 1944, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Reçu ces jours-ci des nouvelles des enfants : lundi soir, une lettre des filles qui, toutes deux, semblent bien habituées ; elles ont dû sortir jeudi chez leur grand-mère, et, jeudi prochain, sortiront chez Paul ; je ne suis pas inquiète sur leur compte, et je sais par une lettre de Madeleine, reçue ce matin, que les bagages de Geneviève sont arrivés. Jacques est de retour depuis dimanche et se trouve maintenant reposé ; leur voyage a été pénible ; partis lundi matin à 10 heures de La Roche, ils sont arrivés dans la matinée de mardi à Paris, ayant roulé pendant vingt quatre heures. L’après-midi de mardi a été employé à expédier les bagages à Versailles, ce qui n’a pas été une petite affaire. Jean est rentré mercredi soir ; Jacques a passé jeudi et vendredi à Paris et pris la route le samedi matin ; le voyage, quoique très inconfortable, a été peut-être moins fatigant, parce qu’ils se sont arrêtés pour les repas et pour la nuit ; ils ont déjeuné à Orléans, dîné et couché à Vouvray, déjeune le dimanche à Niort et sont arrivés à La Roche dans l’après-midi. Reçu donc, une lettre de Jean ce matin, lettre datée du vendredi, mais cela ne va pas très fort, il y a une telle différence avec Richelieu ! Beaucoup de choses sont nouvelles pour lui et il se sent bien isolé ne connaissant personne ; le moral doit être très bas et le garçon un peu découragé ; je vais lui écrire un peu demain, en même temps qu’à ses sœurs ; j’espère d’ailleurs que cela ne durera pas et que la prochaine lettre sera plus gaie. Tous me manquent bien aussi, mais quoi qu’en disent ceux qui ne comprennent rien, le travail non plus ne manque pas, j’ai tellement de rangements, de nettoyages, de tricots à faire, que je me demande comment je vais arriver à tout !
Dimanche 19
Temps très doux ces temps-ci, cela fait plaisir et on peut se contenter de n’allumer le feu que pour le dîner… Jeudi matin il y avait une gelée blanche ravissante, qui d’ailleurs n’a pas tardé à fondre ; je suis allé promener Pierre aussitôt déjeuner, nous sommes allés retrouver nos anciens souvenirs, du côté du Pré-Curé et du Puy-Chabot et j’y ai pris un grand plaisir, seulement si le petit garçon de sept ans et demie est aussi agréable compagnon que le petit garçon de quatre ans puis de cinq ans que j’ai si souvent promené par là, la maman, elle, a bien vieilli et souffle de plus en plus pour monter le coteau. Hier, Anne s’est réveillée pendant le déjeuner et n’ pas voulu dormir ensuite, aussi je l’ai installée dans sa voiture et nous sommes allées sur la route de La Roche la promenade que nous avons faite si souvent l’année dernière, nous avons salué au passage le « pâtis aux moutons »…. Seulement le bébé de l’année dernière est maintenant une petite personne très remuante qui ne manifeste aucune envie de dormir, gesticule dans sa poussette et s’intéresse à tout ce qu’elle voit… Reprenons la fin de la semaine, chaque matin, en principe, je fais quelques rangements, mais souvent il y a des courses à faire, ou un peu de cuisine, ou encore, comme jeudi des lettres à écrire pour les enfants, ce qui a pris toute ma matinée ; j’ai cependant pu ranger quelques placards et armoires, encore une ou deux matinées, j’aurai tout rangé en haut et pourrais me mettre à ranger le bureau, ce qui est urgent aussi. L’après-midi je tricote tant que je peux et sors quelquefois ; jeudi, j’ai fini l’après-midi chez Armande Brachet avec Françoise. Vendredi, je suis allée un moment chez Andrée Boyer, et nous avons causé de façon intéressante…. Samedi, promené petite Anne, puis suis allée avec elle chez Maman jusqu’au biberon de quatre heures. Nous avons pris nos quartiers d’hiver dans la salle à manger, c’est-à-dire que je me tiens encore dans le bureau dans la journée, mais nous faisons un peu de feu chaque soir, aussi, après le goûter des enfants, je m’installe dans la salle à manger avec mes livres et mon travail, et j’ai un moment bien paisible et agréable. Nous avons mis un tapis sous la table, apporté des fauteuils du salon et organisé un abat-jour neuf pour la lampe portative. Comme nous sommes peu nombreux cette année, cela va. Beaucoup tricoté cette semaine, hier j’ai pu arriver à ce que je voulais et c’est déjà quelque chose, mais il y a beaucoup, beaucoup à faire. J’ai remonté cette semaine une culotte à Geneviève et fini les quatre paires de chaussettes destinées à Anne, je commence maintenant des chaussettes pour Pierre, celles de l’année dernière étant très usées, ensuite il faudra reprendre un manteau pour Anne commencé depuis quelques semaines… ainsi qu’une culotte-guêtres et une petite capuche…. Après le déjeuner, j’ai fait un tour de jardin, joué du piano un petit moment, puis Anne étant réveillée, lui ai fait faire une promenade…
Mercredi 24
Note éditoriale. Le journal écrit « mercredi » ; le 24 novembre 1944 était un vendredi. Texte conservé tel quel.
Je viens d’écrire aux filles, dans un petit moment je ferai boire Anne et la matinée sera écoulée ; j’ai fait des courses, cette lettre et c’est tout, je n’ai pas fait le rangement de l’armoire de Jean projeté depuis plusieurs jours. Tantôt, réunion d’A.C., certains problèmes se posent à l’heure présente et il faut les examiner sans tarder. Hier après-midi suis allée voir Yves, je l’ai fait sortir et nous avons fait des courses sous la pluie ; bien causé aussi. Je tricote avec acharnement les chaussettes de Pierre
Dimanche matin 26
Je n’ai pas grand temps avant la grand-messe, je veux écrire un peu, car je ne sais pas quand j’aurai le temps de m’y remettre ; après déjeuner, Maman viendra sans doute, puis nous irons à une séance récréative donnée par les jeunes filles, enfin je voudrais me coucher de bonne heure, je suis lasse… Beau temps aujourd’hui, un peu froid, mais clair et ensoleillé et cela fait plaisir après la semaine pluvieuse que nous avons eue. Lundi, je suis sortie avec Anne, mais il faisait beaucoup de vent… Mercredi, suis allée finir le déjeuner chez Maman avec des galettes, Françoise y était aussi et nous y avons passé une partie de l’après-midi, il pleuvait et il n’y avait pas à sortir. Jeudi matin, je me suis brusquement décidée à aller voir Yves, nous avons eu un temps lamentable….Le vendredi, pluie sans arrêt toute la journée, nous avons eu dans l’après-midi une réunion d’A.C. dans laquelle a été décidé la création d’un comité d’entraide pour les F.F.I. et les victimes de la guerre, particulièrement des régions sinistrées et d’un ouvroir chaque mercredi pour les personnes de bonne volonté ; après la réunion, Andrée Boyer et moi, toujours sous la pluie, avons été démarcher quelques personnes pour leur demander de faire partie du comité… Hier, aussitôt déjeuner, Andrée Boyer est venue me demander d’aller avec elle à la Genétouze relancer le curé au sujet des consignes d’A. C. et le décider à la création d’un comité d’entraide, d’un ouvroir, etc… il faisait un beau soleil, nous avons pris au Recredy Mme Léon Berthomé, et fait à la Genétouze quelques visites intéressantes, il y a là-bas une institutrice extraordinaire, pleine d’allant, quoique âgée, très compréhensive et sûrement capable de faire beaucoup de bien ; nous avons vu M. le Curé qui a fini par se rendre à nos vues, mais il nous a envoyé au Lieu-Dieu déranger Mme Gendreau, ce qui nous a fait deux bons kilomètres de l’autre côté de la Genétouze, tout cela nous pris bien du temps… la nuit nous a surprises au Recredy, heureusement l faisait clair de lune et le temps était très beau, je ne me sentais pas trop fatiguée en rentrant ici, mais je l’étais au fond beaucoup plus que je ne croyais, puisque, après m’être mise au coin du feu, j’ai été prise de frissons, et, vers la fin du dîner, après un moment de malaise pendant lequel je m’obstinais à « tenir le coup », j’ai eu une espèce de petit commencement de syncope ; les choses se sont assez vite arrangées, et je me suis réchauffée peu à peu. Aujourd’hui, cela va bien, à part un peu de lassitude. Je voudrais un peu me reposer la semaine prochaine, mais il faudra que j’aille un jour à Aizenay pour la réquisition de la laine, un autre jour à Nantes, du moins je l’espère, et mes tricots ont besoin d’avancer. Je tricote actuellement la dernière paire de chaussettes pour Pierre, mais je n’en suis qu’à la première chaussette… J’ai fini le rangement des armoires et des placards du 1er étage, je voudrais cette semaine ranger le bureau…
Avance importante en Alsace, Metz, Belfort, Mulhouse, Colmar sont pris, et, hier, les cloche ont sonné à toute volée pour annoncer l’entrée des Français à Strasbourg.
Dimanche 3 décembre
Beaucoup de travail en perspective…de plus en plus ma vie, déjà bien remplie, doit absorber de nouveaux travaux et de nouvelles tâches…. actuellement l’A.C., et surtout le Comité d’entraide, promettent de nous donner bien du travail, il y a mardi une réunion de dirigeants, aussi les Boyer viennent, quelquefois le soir, préparer tout cela ; et mercredi je pense être prise presque toute la journée à l’ouvroir….
Je me tourmente pour mes tricots qui n’avancent pas comme je le voudrais, j’ai tout de même fini les chaussettes de Pierre et la culotte-guêtres d’Anne, et il faudrait maintenant que je me mette au manteau, mais avant il faut que je tricote des manches pour une robe qui a besoin d’être réparée ; il faudrait aussi des guimpes pour Anne, un chandail pour Jacques, un pour chacune des filles…. En attendant, je pense avoir aujourd’hui une après-midi à peu près tranquille pour écrire ; il pleut une petite pluie fine et plutôt froide, un temps à rester chez soi au coin du feu ; j’ai des lettres en retard, ma correspondance avec les enfants me prend beaucoup de temps, je voudrais que, de loin, ils ne perdent pas contact avec la maison.
Lundi, suis restée ici travailler, mardi, si je ne me trompe, suis allée chez Maman ; mercredi, expédition à Aizenay, en voiture à cheval, pour la réquisition de la laine. Jeudi, fait une grande promenade sur la route de La Roche avec Françoise et Pierre. Vendredi, suis allée un moment chez Maman ; le soir Pierre toussait et se plaignait d’avoir froid ; hier matin il avait 38°, je l’ai installé dans la chambre de Jean et laissé toute la journée au lit…. Il a bien dormi et n’avait ce matin que 37°, aussi nous l’avons levé pour déjeuner ; dans la salle à manger, il fait bon avec le poêle allumé, j’espère que ce ne sera rien.
Dimanche 10
Quelques lignes très rapidement car j’ai très peu de temps devant moi aujourd’hui ; nous allons déjeuner d’ici quelques minutes ; après j’ai des lettres à écrire, et ne sais quand je pourrai les finir, car nous avons, ce soir, une dernière représentation au profit de l’Entraide sociale, ancien Secours national, et Jacques et moi devons y aller, Maman dînera avec nous…. Bien des choses cette semaine, lundi Pierre paraissait bien, et, comme il ne faisait pas froid, je me suis décidée à l’envoyer à l’école ; le mardi, il a pris froid de nouveau, il est rentré le soir avec un bon mal de gorge qui m’ inquiétée, j’ai fait venir le docteur qui n’a trouvé que de l’amygdalite ; il est d’ailleurs aussi bien que possible maintenant. Mercredi, j’ai été prévenue que Bretaudeau ne pouvait aller à Nantes jeudi ainsi qu’il avait été convenu, aussi je me suis décidée à y partir par le train avec Armande Brachet, pour en revenir en auto le vendredi soir. Nous avons fait un bon voyage, mais le trajet par le train est un peu long et fatigant, cependant, nous avons eu beaucoup de chance, parce que notre train n’avait pas de retard et que nous avons pu avoir des places assises. Nous étions à Pont-Rousseau un peu avant six heures, avons eu la chance d’avoir un porteur, et, une fois débarrassées de nos bagages, avons traversé la ville et les ponts sans fatigue ; il était sept heures quand nous arrivions à Chavagnes, et avons pu voir les filles aussitôt, les bagages sont arrivés un moment après. Le jeudi, j’ai fait quelques courses, mais les magasins sont vides et le spectacle des ruines bien navrant, j’ai fait sortir les filles pour déjeuner et nous nous sommes promenées l’après-midi ; le soir, en rentrant, j’ai pu parler avec la Bonne-Mère et Mère Marie-Edmond, qui m’ont dit que tout allait bien ; les deux filles sont d’ailleurs très contentes, les notes sont bonnes et les places aussi. Passé ensuite un moment chez Andrée Jaffré. Vendredi matin, fait des courses, déjeuné chez André Jaffré, puis terminé mes courses en vitesse. Nous avons pu avoir un porteur pour les valises, si bien que nous n’avons guère eu de fatigue, cependant, j’avais le soir une migraine affreuse, et hier, n’était guère vaillante non plus ; ce sont des voyages qu’on ne pourrait pas recommencer souvent, mais je suis bien contente tout de même. Mon travail, avec tout cela, n’a guère avancé ; il fait froid et Anne est enrhumée….
Dimanche 17
Pluie depuis quelques jours presque sans arrêt et ce matin le temps est très pris, tous les fleuves et toutes les rivières sont en crue, l’eau recouvre tous les prés et il paraît qu’à Nantes le pont flottant de Pirmil est inutilisable ; je me demande comment vont faire les enfants pour venir en vacances et cela me tourmente un peu… Pierre est tout à fait rétabli, et a repris sa classe vendredi, mais Anne est toujours enrhumée, et il me faut la garder dans la salle à manger, de peur qu’elle ne prenne froid à la cuisine, aussi, avec ses petits caprices, ce n’est pas toujours de tout repos. J’ai entrepris quelques petites choses pour mettre dans les souliers des enfants, puisqu’on ne trouve presque rien autrement , j’ai fait pour Jacquie un petit bonnet au crochet, qui paraît assez bien réussi, et commencé une cravate pour Geneviève, en laine bordeaux, avec des rayures de laine angora, mais j’en ai seulement le quart de fait, et je voudrais tricoter une paire de moufles pour chacun des garçons, peut-être aussi pour Anne, mais je ne peux travailler à tout cela quand Pierre est avec moi, parce que ce ne serait plus le Petit Jésus, heureusement qu’il n’y a pas le même inconvénient pour Anne ! Le petit manteau avance cependant, j’ai fait la plus grande partie du second devant, après il n’y aura plus grand-chose à faire. Semaine bien rapidement passée ! Lundi, je suis allée à l’ouvroir avec Andrée Boyer, Madée et Madeleine Bouchereau, classer, compter et emballer tout ce qui avait été donné jusqu’alors, cela nous a pris tout l’après-midi, mais nous avons eu trois gros ballots et une caisse qui ont pu être envoyés et cela représente peut-être quelques misères un peu soulagées, seulement, il en est tant, et, avec les ressources très limitées on ne peut faire grand-chose ! Mardi, il faisait très beau, suis sortie avec Pierre, nous sommes allés à la vigne et dans le chemin du Puy-Chabot. Mercredi, suis retournée à l’ouvroir, cette fois-ci pour y travailler ; il y a beaucoup de bonnes volontés et cela fait tout de même plaisir. Jeudi, promené Pierre jusqu’à la Bardinière ; il y avait près de l’Idonnière, une mare gelée qui a fait son bonheur ; il a fallu au retour ramasser des cailloux pour bombarder la glace et la briser ; je suis rentrée écrire à jean et aux filles puis suis allée finir l’après-midi chez Marguerite, ce que je n’aime guère, car il y a là un état d’esprit tellement opposé au mien, tellement éloigné de mes préoccupations, de mes pensées que je ne m’y sens pas à l’aise et que j’ai hâte de revenir… Vendredi, passé le début de l’après-midi chez Mme Bonnaud avec mon tricot. Hier matin, suis allée à La Roche par un temps affreux, j’avais un capuchon et ne craignais pas grand-chose, cependant je suis revenue avec les jambes trempées jusqu’aux genoux et j’ai eu de la peine à me réchauffer toute l’après-midi ; Aujourd’hui je crois que je ne sortirai guère, je voudrais écrire un peu et le temps est propice à la correspondance au coin du feu. Quoi raconter encore ? On se bat en Alsace, en Allemagne, en Italie, les troupes soviétiques ont atteint Budapest ; en France, la situation n’est pas toujours très réjouissante, mais je ne peux désespérer de la Providence…
Dimanche 24 décembre
Veille de Noël, tous les enfants sont ici, et, malgré tout, c’est un immense plaisir que de les avoir tous réunis ici, pour assez peu de temps il est vrai, mais de reprendre contact avec eux, de revoir bien des choses, et de les regrouper dans le nid familial. Jean est arrivé le premier, nous avons été prévenus mardi, par le père d’un de ses camarades, que les vacances étaient avancées au mercredi ; après quelques conversations téléphoniques et autres, il a été décidé que Bretaudeau, qui devait aller à Nantes ce jour-là, ramènerait toute sa troupe de jeunes gens dans sa remorque ; s’ils arrivaient trop tard, il ferait un second tour, nous avons donc attendu mercredi après dîner, nous demandant à quelle heure il nous arriverait, bar bonheur, le train n’avait pas de retard à son arrivée à Nantes, et ils ont pu arriver à l’auto de Bretaudeau avant les autres clients, et ils se sont embarqués cinq dans la remorque où ils étaient quelque peu empilés ; il était onze heures et demie quand ils sont arrivés ici, et Jean qui n’avait rien pris depuis son déjeuner, était quelque peu affamé, nous l’avons fait vite dîner, mais nous avions tant à causer que nous ne nous sommes couchés qu’à une heure et demie. Le lendemain, en fin de matinée, Jean est parti à La Roche chercher Yves, mais le garçon n’était pas prêt, si bien qu’ils sont arrivés déjeuner après deux heures, et, bien que le poulet ait été plutôt desséché, ils y ont fait largement honneur. Vendredi, les filles sont arrivées de bonne heure dans l’après-midi, après un voyage assez long et commencé de bonne heure le matin. Le soir, Jacqueline est arrivée elle aussi, elle avait pris une auto depuis La Haye jusqu’à Saint-Laurent, une camionnette jusqu’à Saint-Fulgent et fait la fin du trajet à bicyclette. La maison est moins clame et silencieuse que lorsque nous avons seulement Pierre et petite Anne, et nous avons grandi de nouveau la table de la salle à manger. J’ai tout de même fini hier les objets destinés à remplacer ce que le Petit Jésus n’a pas pu se procurer ; il y aura un calot pour Jacquie, une cravate pour Geneviève, laquelle cravate a nécessité beaucoup de travail, des moufles pour Anne, Pierre et Yves, j’aurais voulu faire des gants pour Jean, seulement il aurait fallu y passer des nuits… J’aurai encore pas mal de travail pendant ces vacances, il y a des poignets effrangés, des coudes percés, aussi cela me prendra pas mal de temps, aussi j’ai été obligée d’abandonner une fois de plus le manteau de petite Anne. Lundi, il faisait doux et presque beau, ce qui est rare actuellement, j’ai pu faire sortir Anne dans le jardin, où elle est restée un bon moment, j’ai cueilli encore tous un bouquet de roses, tandis que la jeune personne dévalisait les framboisiers ! (à Noël !!!). Mardi, il faisait déjà plus froid et nous ne sommes pas sorties. Mercredi, je suis allée à l’ouvroir, pendant que Maman gardait les enfants, nous n’étions pas très nombreuses, mais nous avons ourlé bien des torchons et fait pas mal de raccommodages. Depuis, rien de nouveau, ne suis pas sortie, le froid est devenu très vif et je n’ose pas faire sortir petite Anne, qui ne se donne pas encore assez de mouvement pour bien réagir contre le froid ; l’année dernière, je la sortais presque par tous les temps, mais c’était bien différent, elle était bien couverte dans sa voiture et à l’abri dans sa capote, et puis il viendra des jours plus cléments où l’on grelottera moins, mais quand viendront des jours plus cléments pour tous ? La guerre ne paraît pas devoir prendre fin ; les Allemands ont lancé une offensive en Belgique et dans le Luxembourg, fait une percée importante et gagné bien du terrain, il est à croire que ceci sera enrayé, mais combien de temps vont durer toutes ces horreurs ? Et voilà le cinquième Noël que les prisonniers vont passer loin de chez eux ! Et tous ces requis, ces déportés dont nul n’a de nouvelles depuis longtemps, que tout cela est terrible !
Reçu pas mal de lettres ces jours-ci, il me faudra aussi écrire et je voudrais préparer avant dîner les paquets du Petit Jésus, afin de ne plus avoir qu’à me lever et à garnir les souliers lorsque tous seront partis à la messe de Minuit, à la grande joie d’Yves et de Pierre qui s’attendent à quelque chose d’extraordinaire, et trouvent merveilleux de se coucher à une heure inusitée ; pour moi, je regrette presque la messe du soir, parce que nous pouvions y aller tous et rentrer tranquillement pour dîner, alors que cette année, je devrai rester garde Anne et aller à la messe de l’Aurore, puis à la grand messe…
Soir de Noël
Encore un Noël passé, le vingtième depuis que Jacques et moi soyons ensemble ; il y en a eu de plus beaux, d’abord de plus paisibles, où il n’était aucunement question des affreuses tueries que nous vivons actuellement, de plus beaux aussi par ce que la joie des enfants était plus vive devant les cadeaux venus du ciel que devant les pauvres choses que leur Maman a réussi à grand peine à rassembler, quelquefois en les fabriquant elle-même, aussi, pour moi, ces jours-ci ne sont pas sans quelque mélancolie ; seul, Pierre a été content de ses cadeaux, et a émis l’idée que la Sainte Vierge avait joliment bien fait, que de tricoter des moufles, parce que Maman n’avait pas le temps de les lui faire, et que cela économiserait de la laine ! Si petit Bernard avait été là, cela aurait fait deux heureux au moins, mais petite Anne n’y comprend rien encore ! Je ne sais si les grands ont été heureux de leurs cadeaux, en tous cas, ils ne l’ont guère témoigné, et cela m’a été un peu pénible, car j’avais mis tout mon cœur dans la confection ou le choix de ces pauvres petites chose !… A part cela, la fête de Noël s’est bien passée, nous avons veillé hier soir, les enfants ont confectionné la crèche, puis je suis partie avant qu’ils ne partent pour la messe… Assisté ce matin à la messe de 8 heures, puis réveillé les dormeurs, j’ai pu ensuite aller à la grand messe, mais pas aux Vêpres, car le temps était beau, quoi que très froid, je suis allée faire faire une promenade à petite Anne qui s’est beaucoup intéressée à la glace dans les ornières du chemin ; cela m’a privée de l’Adestes que j’aime tout particulièrement. Maman et Jacqueline ont déjeuné ici, le menu était un peu plus soigné et les enfants ont mangé comme des ogres, seulement Anne n’a pas voulu dormir, elle est un peu énervée par toutes ces figures nouvelles qu’elle voit autour d’elle, et parfaitement insupportable. Au retour de promenade, sommes allés au cimetière, fait goûter les enfants, puis Françoise est venue et restée jusqu’au dîner. Demain je reprendrai mes tricots et mon travail habituel.
L’offensive allemande en Belgique paraît stoppée.
Dimanche 31 décembre
Dernier dimanche et dernier jour pour cette année qui, malgré tout, a été bien vite passée… Cette année, il y a de par le monde plus de misères que jamais, mais nous sommes tout au moins libérés, et, alors que certains pays sont affreusement ravagés par la guerre, la plus grande partie de la France a été épargnée ; c’est toujours une angoisse de moins, car j’espère que ces poches de Saint-Nazaire et de La Rochelle, toujours menaçantes, ne le deviendront pas davantage… Nous avons eu toute la semaine un froid très rigoureux ; lundi, il faisait froid, mais ce n’était pas encore trop dur, j’ai pu sortir Anne un bon moment ; lundi aussi j’ai pu lui faire faire une promenade, mais à partir de mardi il a fallu renoncer à ces sorties et se contenter de lui faire prendre l’air un peu dans la cour quand le temps le permettait. Depuis hier, il fait peut-être un peu moins froid, mais le thermomètre est descendu très bas ; jeudi, il y avait 4° dans la salle de bains, ce qui signifie 0° dans la chambre des filles et 1°5 dans la chambre des garçons. Nous avons donc copieusement grelotté, non dans la salle à manger où il fait tout de même bon, mais dans tout le reste de la maison. Le seul moment agréable était celui où nous sortions après déjeuner , j’ai pu faire faire ainsi deux bonnes promenades aux enfants, l’une par la carrière, la Prévisière et l’idonnière l’autre, par le vieux chemin de Belleville et Montorgueil ; La campagne était merveilleuse, toute parée de givre, des chemins remplis de glace, sur laquelle les garçons faisaient des glissades tandis que nous l’abordions avec un peu plus d’appréhension ; c’étaient des promenades entièrement nouvelles, bien différentes de celles du printemps ou de l’été aux mêmes endroits ; et, sous le ciel bleu, avec un bon soleil, nous finissions par bien nous réchauffer ; seulement il faudrait trouver en rentrant une maison bien chauffée, comme l’était la nôtre au temps heureux de l’avant guerre, et non pas des chambres glaciales comme sont les nôtres à présent. Rien de neuf autrement ; vendredi déjeuné chez Maman ; à part cela, suis restée ici et travaillé le plus possible, j’ai finis les gants de Jean et remis à neuf le chandail de Geneviève, maintenant je vais me mettre au manteau d’Anne et ne ferai rien d’autre tant que ce ne sera pas fini. Je me suis pourtant aperçu qu’il fallait un nouveau chandail à Yves, et qu’une culotte de Geneviève méritait une sérieuse réparation, mais il faut absolument que je termine le manteau et la petite coiffure assortie… J’ai ces jours-ci beaucoup de cartes et de lettres à écrire, et pas grand-chose de fait ! Les rentrées se rapprochent bien vite ; les enfants partent tous sans doute mercredi. Je ne sais pas comment fera Jean ; il a attrapé jeudi un accident stupide en faisant le fou avec sa petite sœur Anne ; il a voulu monter sur une chaise, a manqué son coup et est tombé très lourdement ; il de s’est rein cassé, Dieu merci, mais abîmé le muscle de la cuisse qui, le soir était très enflée ; cela va mieux, mais je ne sais encore s’il pourra faire le trajet de Nantes à bicyclette. Je ne sais pas non plus comment les filles partent ; ces vacances ont été bien vite passées !
Les Américains reprennent quelque avantage en Belgique.