Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.


Dimanche 7 janvier

De nouveau nous voici au calme, très relatif il est vrai, car Anne piaille en ce moment, mais tous les pensionnaires sont partis mercredi et la maison semble vide. Yves est rentré à bon port sous la conduite de son Papa, et je suppose que le voyage des filles, parties en auto avec Bretaudeau, s’est bien effectué ; mais j’ai hâte d’avoir des nouvelles du voyage de Jean jusqu’à Versailles, d’autant plus que sa jambe lui faisait toujours mal et que, si son billet était pris, sa place n’était pas retenue, et que, vue l’affluence dans les trains, il a peut-être voyagé debout jusqu’à Paris ; malheureusement les courriers sont si lents que nous n’aurons peut-être pas de nouvelles d’ici quelques jours. Depuis qu’ils sont partis, j’ai un peu rangé et repris mes occupations habituelles, mais je ne rangerai pas le bureau d’ici quelque temps, il fait froid et c’est vraiment pénible, d’autant plus qu’il me faut garder Anne et qu’elle veut toujours me suivre. Dimanche soir j’ai fini mon année en faisant un peu de correspondance ; lundi, commencé l’année nouvelle en assistant à la messe, puis distribué les étrennes aux enfants, j’espère qu’ils ont été contents de leurs livres que j’avais eu tant de peine à rassembler ; on trouve si peu de chose actuellement. Nous avons ensuite toute la journée reçu les visites traditionnelles ; dans l’après-midi, avons fait visite à Maman, puis aux Mignen ; Tante Abel et Marguerite, enrhumées, gardaient la chambre, aussi nous n’avons pas emmené les enfants qui, pendant ce temps, gardaient Anne en attendant de faire leurs petites visites traditionnelles. Mardi ne suis pas sortie. Mercredi matin, fait les valises de Jean, et des filles qui devaient partir aussitôt déjeuner, puis me suis occupée d’Yves. Jeudi, une journée de bien mauvais temps, alors que la veille il faisait un peu moins froid ; il a commencé à neiger dès le matin, en même temps que soufflait un vent violent de nord ou nord-ouest. Le sol était si mouillé que, en bien des endroits, la neige fondait en touchant le sol, faisant une boue affreuse ; je ne suis sortie que pour aller chez Maman, mais c’était déjà pénible ; la neige a tombé toute la matinée pour la plus grande joie de Pierre, mais ma pauvre petite Anne, qui n’aime guère rester près du feu, ne pouvait se réchauffer et avait ses menottes gelées. L’après-midi, le temps s’est un peu éclairci et le soir le soleil paraissait. Vendredi, gelée et froid sec, je me suis rendue à la messe par un clair de lune splendide ; le soir, les étoiles sont merveilleuses. Suis allée à la réunion d’A. C. ; bien des questions dont à l’ordre du jour, on a parlé de l’ouvroir qui marche bien, dont les besoins sont pressants et il faudrait se hâter ; d’autre part, on lance à chaque instant des collectes, les misères étant si nombreuses, je voudrais bien pouvoir tricoter et n’en ai pas le temps, je voudrais donner et n’ai pas grand-chose !… Hier, temps plus doux, suis sortie un moment avec Anne, seule demeurait un peu de glace dans les ornières, un peu de neige aux endroits que le soleil n’avait pas touchés… Fini hier soir le manteau d’Anne, mais je ne sais pas comment il va, parce que la jeune personne ne veut pas l’essayer ; Augustine doit le doubler demain ; j’ai une culotte à remonter pour Geneviève, puis doit faire une capuche pour Anne ; ce ne sera pas très long ; il me faut faire trois chandails ensuite, un pour Anne, un pour chacune des filles. Grosse offensive allemande en Alsace ; il a fallu évacuer Wissembourg et Bitche ; la classe 43 va être mobilisée à la fin du mois, les classes 44 et 45 dans les premiers mois de l’année. Dieu permette que cette guerre finisse bien vite ! Jean est de la classe 47 !

Dimanche 14 janvier

De pire en pire ! Toute cette semaine a été froide mais les derniers jours ont été les pires que nous ayions eu à endurer jusqu’ici ! Depuis mercredi la neige n’est pas fondue, et, depuis hier, un grand vent s’est levé….Mercredi donc, chute de neige une partie de la journée ; jeudi, suis allée chez maman un moment au début de l’après-midi, puis fait des visites avec Jacques, au crépuscule, sous le ciel sombre, la campagne avait quelque chose de lugubre. La journée de vendredi a été pire, le soleil apparu dès le matin, et nous espérions du dégel, mais la brume est montée, et, le soir il a neigé de nouveau….Les vitres sont gelées partout ; les tuyaux du service d’eau ont craqué dans plusieurs endroits ; il y a 3° dans la salle de bains, et ici, dans la salle à manger, où il y a tout de même une température convenable, j’ai été obligée d’endosser un paletot de laine par dessus ma robe qui est pourtant chaude, et j’ai tellement froid aux doigts que c’est à peine si j’arrive à écrire, et pourtant j’ai beaucoup de lettres en perspective pour aujourd’hui. Jean nous a écrit que le chauffage de leur pavillon a gelé pendant les vacances, aussi sont-ils obligés de travailler le soir dans les classes ; il y aura des changements pour eux, le concours sera de très bonne heure, en admettant qu’il ait ce concours, et je crains bien que le garçon ne soit plus à Sainte-Geneviève l’année prochaine. Les combats continuent très durs en Alsace, Strasbourg est toujours en danger ; que les soldats doivent être malheureux avec un froid pareil, et tous ces pauvres évacués, tous les gens sans abri, sans couvertures, sans vêtements. Que Dieu ait pitié de tant de souffrances. On annonce des restrictions encore très dures sur les trains de voyageurs, sur bien des choses et peut-être sur l’électricité ; ce sera bien pénible, car, si les jours sont censés avoir allongé, nous ne nous en sommes pas encore aperçus. Ne suis pas restée beaucoup à la maison cette semaine ; lundi, le temps était encore beau, promené Anne. Mercredi, suis allée à l’ouvroir, fait des raccommodages et préparé quelques colis de lainages pour l’armée de Lattre de Tassigny. Jeudi et vendredi, continué les visites de janvier, commencées mardi ; vendredi surtout, nous avons eu très froid, et c’est avec joie que j’ai retrouvé ici le poêle, flambant et la pièce accueillante. Suis allée un peu chaque jour chez Maman, il ne faut pas qu’elle sorte par un froid pareil. Le manteau d’Anne est presque doublé et ne sera pas mal du tout, remonté une culotte à Geneviève, commencé un chandail à Yves, après quoi je commencerai un paletot pour Jacques.

Dimanche 21 janvier

Beaucoup travaillé cette semaine, ne suis guère sortie à cause du froid très vif qui a persisté jusqu’à jeudi, de plus traîne un peu de rhume, aussi je ne sais pas si c’est la cause, mais je suis bien lasse et courbaturée de partout, j’ai peine à me lever le matin, c’est peut-être la réaction de toutes ces semaines de grand froid si pénible, alors que du matin au soir, on est crispé et on grelotte. Dimanche nous sommes donc allés à la séance donnée par les hommes, il faisait très froid dans la salle, et on grelottait, si bien qu’à la fin je trouvais vraiment le temps long ; à part cela ce n’était pas mal. Acheté une brioche pour envoyer à Jean, dont les nouvelles sont toujours bonnes, mais qui, dans sa dernière lettre, avouait qu’il recevrait bien « un pain d’épices, avec plaisir » s’il demande quelque chose, c’est qu’il en a vraiment besoin, aussi, en plus du beurre, je lui ai envoyé cette semaine quelques petits colis qui lui aideront à se rassasier. Lundi, suis allée chez Maman ; le froid étant toujours aussi vif, mais le soleil a paru en fin de matinée et cela déjà fait du bien ; après déjeuner, Pierre et Anne ont pu sortir dans la cour, Anne était heureuse de trotter dans la neige et de respirer le grand air après des jours de réclusion ; mardi aussi, elle a pu sortir environ une heure, ces deux jours-là je suis allée chez Maman, afin de l’empêcher de sortir par ce froid si vif. Mercredi, c’était autre chose, dès le matin il a commencé à tomber une petite pluie fine qui gelait en touchant le sol, et bientôt tout était couvert de verglas ; je suis sortie un peu, mais je ne suis pas allée bien loin, c’était déjà toute une affaire que de traverser la rue ; dans l’après-midi, la pluie est devenue plus abondante, et le vent ayant tourné, le dégel a commencé…. Jeudi matin il y avait encore des endroits dangereux, dans l’après-midi tout était fini ; le sol gorgé d’eau réapparaissait et on commençait à sentir un peu de douceur dans l’atmosphère, seulement, le soir, il nous est arrivé une aventure désagréable ; il faut dire que le service d’eau avait gelé en partie, avant que nous ayons eu le temps de le vider en entier et de le fermer ; nous avions découvert une fuite dans les W.C. du 1er étage ; cette fuite nous avait été réparée, mais nous en avions découvert une autre si bien que nous étions sans service d’eau depuis plusieurs jours ; enfin, le second accident réparé, nous espérions que tout irait bien quand, jeudi soir, Thérèse, montant les bouillottes, a découvert que le cabinet de toilette des garçons était inondé et que l’eau arrivait jusqu’au milieu de la chambre ; Jacques a couru fermer le service d’eau et nous nous sommes mis à éponger, mais l’eau avait eu le temps de traverser les plafonds ; il y avait plusieurs chutes d’eau dans le couloir dont une assez grosse devant la porte d’entrée ; tout a été vite arrangé mais le plafond de la salle à manger sera taché en plusieurs endroits. Pierre n’a pu dîner ensuite tellement cela l’avait impressionné. Vendredi matin fait quelques courses ; ce jour là et hier, Maman est venue ici. J’ai bien avancé le chandail d’Yves, je suis à la première manche, dont plus de la moitié est faite, seulement j’ai commencé aussi un gilet pour Jacques, avec de la laine très fine, et ce sera long à faire. Le manteau d’Anne est fini et lui va bien ; je lui ai fait faire dans une ancienne vareuse à Jacquie, une petite culotte bouffante, bien chaude ; Marie lui a terminé cette semaine une petite capuche blanche, elle a aussi deux brassières neuves dont elle avait grand besoin si bien que la voilà tout de même montée, c’est tout de même temps, presque à la fin de janvier ! Bonnes nouvelles de tous les enfants cette semaine ; Jacques a vu Yves mercredi ; les filles ont écrit aussi, Jacquie a les genoux et les mains pleins d’engelures, et la dernière composition était vraiment mauvaise, espérons que cela ne se renouvellera pas. Je tâcherai d’aller à La Roche cette semaine…. Le soleil commence à prendre un peu de force, mais je ne sortirai pas Anne qui est très enrhumée du cerveau. J’ai beaucoup à écrire cet après-midi et ne sais guère si je serai tranquille, car Maman emmène Pierre à la séance du patronage et j’aurai Anne à garder. Reçu une lettre de Marie Morvézen m’annonçant la mort de son père ; Hier une lettre de Geneviève Bouliau annonçant les fiançailles de Claude et une de Berthe Renou apprenant la naissance d’une petite Nicole chez Simone. Suis allée à l’ouvroir mercredi…. Peut-être allons-nous recevoir des réfugiés de Saint-Nazaire ; Jacques en est bien préoccupé, car il se demande où les loger, et comment se procurer les couvertures et objets nécessaires. En attendant avec la laine, on tricote avec des restes des petits carrés destinés à confectionner une couverture. Ces jours ci, une formidable offensive en Russie ou plutôt en Pologne, Varsovie, Cracovie, Lodz ont été pris ; l’armée rouge est entrée en Prusse orientale, a pris Tilsitt, et marche sur Koenisberg ; une autre armée, entrée en Silésie, ne se trouve qu’à 420 Km de Berlin. En Alsace, la menace sur Strasbourg paraît conjurée. Mercredi soir, un discours de de Gaulle suppliant les Français d’accepter courageusement les restrictions causées par l’hiver et les besoins de la guerre. Dans les grandes villes, le ravitaillement est lamentable ! Dieu fasse que ces tristes choses finissent bientôt ! Pierre a 8 ans depuis hier, j’ai confectionné à cette intention un petit gâteau mais le gâteau officiel à huit bougies sera reporté à Pâques, quand ses frères et sœurs seront là.

Mercredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 24 janvier 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens d’écrire à Jean et vais maintenant confectionner un gâteau pour les filles, car je vais demain à Nantes avec Bretaudeau, et les ferai sortir pour déjeuner. Jacques passe la journée de demain à La Roche et fera sortir Yves. Les vacances de Carnaval seront vite venues, mais cela me fera de la peine de ne pas voir Jean à ce moment là…. Hier, Bernard aurait eu cinq ans !…

Dimanche 28 janvier

Toujours le froid ! Quelquefois la girouette tourne au sud, à l’ouest, la pluie se met à tomber, et nous espérons voir la clôture de cette période vraiment pénible… quand encore il y a un beau soleil et un peu de vent la température est supportable, mais certaines journées de grand vent et de neige sont particulièrement pénibles. Jeudi suis allée à Nantes, la veille, il pleuvait et ne faisait pas très froid, mais le soir, un grand vent froid s’est levé, et, dans la nuit, il a neigé ; nous avons eu une journée très dure, d’abord nous sommes partis avec une heure de retard sur l’horaire fixé, ensuite la voiture marchait très mal et il était bien onze heures et demie quand nous sommes arrivés rue Kervégan, et encore nous n’avions attendu qu’un quart d’heure au Pont de Pornic. Il y avait beaucoup plus neigé à Nantes qu’ici, et on piétinait dans cette neige fondante sur les trottoirs ; j’étais transie en arrivant à la maison, où les filles m’attendaient et l’accueil que j’y ai reçu n’a pas été fait pour me réchauffer, tant il y a eu pour moi des choses pénibles à supporter ! Mère est très souffrante, elle a une forte tension, et cette tension lui fatigue le cœur, aussi, en allusions très claires, elle accuse de cet état de choses « tout ce qui s’est passé cet été ». J’ai fait semblant de ne pas comprendre ! Je sais bien que je n’ai pas été assez douce, ni assez patiente, il est vrai qu’il aurait fallu une certaine dose de patience !… Je voudrais qu’on se rende compte que je n’ai jamais eu toutes les mauvaises intentions qu’on me prête, et que je n’ai jamais voulu martyriser personne… Je voudrais ne jamais avoir à aller à Nantes, et pourtant j’ai été contente de voir mes filles, qui sont toutes deux gaies et bien portantes, nous avons déjeuné, puis fait quelques courses ensemble, je les ai rentrées, puis je suis allée voir Andrée Jaffré un petit moment. Partis de Nantes à 7 heures, nous étions ici après 10 heures, ayant fait un voyage particulièrement pénible ; j’avais tellement tellement froid, que je ne pouvais me réchauffer en dînant, même dans une pièce chaude ; ce n’est qu’une fois couchée seulement que je me suis sentie revivre. Ce même jour, Jacques étant allé à La Roche, a fait sortir Yves et l’a fait déjeuner chez les cousines ; il est lui aussi gai et bien portant, j’aurais aimé, d’ici quelques semaines, aller aussi voir Jean, mais il n’y a plus de trains de voyageurs et je dois y renoncer ! Reprenons un peu la semaine : dimanche écrit presque toute la journée ; lundi, suis allée chez Maman, et nous avons fait des petits colis, ne pouvant en faire de gros, mais la situation alimentaire est lamentable en ville, et impossible d’y remédier, puisque nous n’avons pas la possibilité d’envoyer de gros colis et ne pouvons envoyer qu’un peu de charcuterie et bien peu de beurre, puisque nous en recevons que peu ! Mardi, c’était l’anniversaire de Bernard, je suis allée au cimetière, passé un moment chez Mme Baron, puis chez Maman ; Mercredi, suis allée à l’ouvroir et fait des raccommodages. Jeudi à Nantes. Vendredi, passé le plus de temps possible à tricoter au coin du feu, j’étais lasse d’avoir tant grelotté la veille et avais besoin de me reposer, je suis cependant le soir sortie avec Jacques terminer nos visites. Hier, ne suis sortie que pour aller chez Maman le matin et le soir à l’église. Aujourd’hui, comme toujours des lettres à écrire. Situation plutôt bonne sur le front d’Alsace, mais avance formidables des Russes en Prusse orientale et en Silésie ; ils ont atteint la Baltique et seraient à 7 km de Koenisberg ; d’un autre côté ils encerclent Breslau et Katowice, et seraient à 150 km de Berlin, seulement, que sont devenus les prisonniers et requis qui se trouvaient par là ? si seulement cette guerre pouvait finir bientôt !

Mercredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 31 janvier 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Viens d’écrire à Jean comme chaque mercredi ou presque. Depuis hier le dégel, j’étais à La Roche et ai trotté toute la matinée sous la pluie, mais au fond j’aime mieux cela que le grand froid… Pas d’électricité depuis hier matin, c’est vraiment pénible ; pas de lumière et pas de nouvelles. Jacques est parti à Nantes, je redoute pour lui cette journée.

Dimanche 4 février

Petite Anne a vingt trois mois aujourd’hui, bientôt deux ans, le temps passe vite, malgré tout ! Elle est forte et bien portante, amusante et mignonne au possible…. Quand elle ne fait pas de caprices, ni de sérénades nocturnes, ce qui lui arrive de temps en temps ; elle joue et chante toute la journée, trotte entre la cuisine et la salle à manger, et, depuis qu’il fait moins froid, sort avec délices ; car il fait tout de même moins froid, et depuis près d’une semaine, nous respirons enfin ! Le dégel s’est produit le mardi, j’étais ce jour là à La Roche…. Depuis nous avons une alternative de journées médiocres, ou très belles comme hier ou franchement mauvaise comme aujourd’hui, mais le thermomètre est à 12° et c’est une chose qui nous paraît merveilleuse…. On sent actuellement, et non seulement pour le printemps, une vague d’espérance : sur le font les Russes sont à une quarantaine de km de Statten ??? et menacent d’encercler Berlin ; la Prusse orientale est coupée par les forces qui menacent Dantzig. Sur le front Ouest, les Français viennent de reprendre Colmar et il semble que l’Alsace doive être libérée. On entrevoit la possibilité de la fin de la guerre pour cette année, et cela aide à supporter toutes les restrictions et les ennuis. Les lettres de Paris sont de plus en plus lamentables, tous souffrent de la faim et du froid, tous demandent des colis, et on ne peut envoyer que bien peu de chose. Jean écrit régulièrement deux fois par semaine, il sort chaque dimanche chez les uns et les autres, et dîne souvent chez Tante Denise avant de rentrer ; il a dû passer jeudi un conseil de révision et on parle du concours pour le 15 mai, peut-être même avant. Yves arrive en vacances jeudi, les filles samedi ; il sera dur, pendant les quelques jours de vacances, de ne pas avoir aussi le grand frère. Lundi, suis allée chez Maman pendant qu’elle faisait ses colis ; mardi matin à La Roche, mardi après-midi quelques courses. Mercredi suis allée à l’ouvroir ; quelques petites choses pénibles ; ce serait trop beau si tout allait comme sur des roulettes. Ce jour-là Jacques était à Nantes, Mère n’était pas plus mal, et toutes deux moins énervées que la semaine précédente. ; Jeudi, promené les enfants, Anne est allée à pied chez Mme Baron et revenue de même ; nous sommes restés ensuite un moment chez Maman. Vendredi matin fait des courses. Suis fatiguée ces jours-ci par des rhumatismes, du moins je le suppose ; je souffre des épaules et de la nuque, et c’est bien gênant ; il faudrait que je tricote le dos appuyé, et Anne réquisitionne le fauteuil pour son usage personnel….J’ai des déboires pour le chandail de Jacques, le dos est trop petit ; je crois que je vais défaire ce que j’ai fait et retricoter avec un point qui avance plus vite ; il faudrait que je fasse sans trop tarder les paletots des filles, parce qu’il sera temps ensuite de me mettre aux chaussettes de coton pour qu’elles soient prêtes au moment des vacances de Pâques, surtout celles de Jean.

Pierre a un peu mal à la gorge, j’espère que ce ne sera pas grand-chose, mais il faut le garder à la maison, et il ne peut prendre part avec ses camarades aux exercices de la Semaine du Sacré-Cœur.

Appris avant-hier, la mort d’un prisonnier, décédé le 31 décembre des suites d’une opération aux reins, quelle chose affreuse que de mourir ainsi en exil, loin des siens, après avoir souffert et espéré si longtemps….

Vendredi soir 8 février

Note éditoriale. Le journal écrit « vendredi » ; le 8 fevrier 1945 était un jeudi. Texte conservé tel quel.

Une affreuse nouvelle apprise hier soir : Joseph Lesaffre a été tué avant-hier, sur le front de Pornic, d’un éclat de mine au cœur ! Jacques m’a rapporté cette terrible chose hier soir, en rentrant de l’église, depuis nous sommes tous deux bouleversés, et je ne fais que songer à la douleur des pauvres parents. Que Dieu les soutienne et leur vienne en aide, il n’y a que Lui qui puisse le faire ! J’avais espéré aller à la sépulture, demain après-midi, avec Bretaudeau, mais il est de nouveau réquisitionné pour la poste, aussi je partirai avec lui dès demain matin, pour revenir soit par la Genétouze, soit à pied si je ne peux faire autrement, et faire visite aux pauvres parents, prier aussi pour ce garçon, si sympathique et si gentil, qui va laisser un tel vide parmi les siens… Yves est arrivé hier soir, bien heureux d’être ici, seulement il a trouvé moyen de s’enrhumer, peut-être en route, et tousse pas mal ce soir. Les filles arrivent demain.

Samedi soir 10

Suis allée ce matin à La Roche voir ma pauvre amie Lesaffre et prier et pleurer avec les pauvres parents si affligés ! Quelle chose atroce que de perdre ainsi un garçon de vingt ans ! Ils sont tous les deux très courageux, lui plus effondré, mais les deux admirables de résignation chrétienne et d’esprit de foi. Beaucoup de gens se lamenteront parce que Joseph est mort accidentellement, tué par l’explosion d’une grenade française ; la cause de sa mort, la cause immédiate, ne signifie rien, la seule chose qui compte c’est que ce garçon, lorsqu’il s’est engagé, avait fait son sacrifice, pour la France… J’ai passé un grand moment là-bas ; le cercueil était recouvert d’un drapeau tricolore, sur lequel étaient déposé le ceinturon et la croix des scouts, deux F.F.I. veillaient de chaque côté. Mme Lesaffre et moi avons causé longtemps, à voix basse ; il n’y avait personne et cela lui faisait du bien de parler de son fils…. Je suis revenue par la Genétouze, pendant le trajet à pied, j’ai dit mon chapelet, m’unissant de loin à la cérémonie funèbre. Jacques m’a dit qu’il y avait un monde fou, une délégation du 98e et une troupe scoute rendaient les honneurs, il y a eu des discours très émouvants, mais le plus émouvant de tout a été d’entendre le chant scout « Ce n’est qu’un au revoir » devant cette tombe ouverte. Les filles sont arrivées un peu après moi ; tous sont partis pour la dernière illumination de la Semaine du Sacré Cœur ; je suis seule ici, petite Anne dort là-haut, je suis unie de tout cœur aux pauvres parents qui se retrouvent chez eux, avec quatre enfants seulement, et tous leurs souvenirs !…

Dimanche soir 11 février

Je voudrais pourtant un peu reprendre cette semaine, mais il se fait déjà tard… J’aurais voulu pourtant raconter un peu en détail ce qu’a été la semaine du Sacré Cœur, si émouvante, si belle et si consolante. Nous avons eu de beaux sermons, il y a eu une cérémonie pour les prisonniers, très émouvante, avec défilé des enfants tenant à la main la photo d’un prisonnier ou d’un requis, ces photos ont été déposées sur l’autel du Sacré Cœur où elles sont restées toute la semaine. Le Père est un ancien prisonnier et il parle d’une façon touchante de ceux qui furent ses frères de misère. Lundi, suis sortie seulement pour aller à l’église avec Maman… Mardi, suis allée chez Maman un moment puis à l’église… Mercredi, l’ouvroir où nous avons terminé la couverture en carrés de laine, toutes les ouvrières en étaient ravies et il a été décidé de l’exposer le soir… Jeudi, c’était la journée des femmes, il y a eu une messe suivie d’un sermon… Yves est arrivé à bicyclette comme nous allions nous mettre à table, seulement il faisait bien mauvais, le garçon a eu froid et il s’est enrhumé… Dans l’après-midi, second sermon… Vendredi soir, suis allée à l’église à mon heure habituelle, mais le soir ne suis pas sortie, j’étais un peu lasse, et aussi contente de voir les filles… Assisté plusieurs fois à la messe cette semaine, il y a eu le matin, chaque matin une ferveur remarquable ; plus d’une heure avant la messe, il y avait déjà des personnes pieuses à prier, récitant le chapelet à l’autel du Sacré Cœur et, samedi matin, avant que la porte soit ouverte, il y avait déjà deux chapelets récités devant la porte fermée, dans la pluie et la tempête… Ce qui n’a pas empêché certaines familles les plus éloignées, mais aussi les plus ferventes, du Printemps, de la Bizière ou autres d’être là dès le matin ou aux cérémonies du soir. Aujourd’hui, le vent et la pluie faisaient rage, il y a eu cependant beaucoup de communions ce matin, une très belle assistance à la grand-messe et surtout aux Vêpres… Jacques était plutôt ému quand il a consacré la commune au Sacré Coeur. En rentrant j’ai goûté et fait goûter les enfants en vitesse, pour retourner faire un moment d’adoration. A 7 heures, M. le Curé est venu ; Jacques lui avait demandé hier soir de venir faire l’Intronisation du Sacré Cœur chez nous ; nous avons fait en même temps notre consécration ; la cérémonie s’est passée dans notre chambre, qui est comme le cœur de la maison ; c’est là que tous les enfants ont dormi, c’est là que Bernard nous a quittés pour retourner au ciel. La photo était là et son cœur certainement avec nous ; j’avais mis aussi, sur la table de nuit, la photo du grand chéri qui ne pouvait venir ; ce soir je suis bien heureuse de tout cela. Autrement tout va bien, le rhume d’Yves a l’air d’évoluer, et Pierre ne parle plus de ses tournements de tête mystérieux ; son Papa l’a conduit en classe de force, mercredi, alors qu’il prétendait ne pas pouvoir y aller, et cela a dû le guérir….

Mardi soir 13 février

Suis très au calme ce soir, un peu trop ! Les filles sont parties pour Nantes à 7 heures avec Bretaudeau qui a bien voulu les conduire après avoir fait la poste ; Jacques y est parti aussi, et reviendra aussitôt après avoir vu sa mère et sa sœur quelques minutes, seulement il ne sera pas de bonne heure, ils n’ont guère dû être à Nantes que vers neuf heures, en admettant que le gazo ait bien marché, et qu’ils n’aient pas à attendre pour passer les ponts !… Les filles sont parties gaiement comme toujours, Yves par demain matin à 7 heures et quart avec Bretaudeau qui partira faire sa poste, et la maison sera de nouveau presque vide…

Vendredi soir 16 février

Suis allée chez Marguerite cet après-midi, lui porter une lettre de l’Abbé Coupet et lui faire une visite amicale, ce en quoi j’ai été mal inspirée ; après des propos d’une banalité lamentable, coupées de quelques petites remarques vinaigrées, Marguerite est venue faire des réflexions idiotes sur le syndicat agricole, sur Jacques, etc… J’ai répondu vertement, ce en quoi j’ai eu tort et j’ai préféré prendre la porte que de continuer à entendre de semblables choses. Je suis allée au cimetière…. Me suis rendue ensuite chez Mme Baron, j’étais énervée et je n’ai pu m’empêcher de lui raconter une partie de ce que j’avais souffert l’an dernier ; Mme Baron m’avait fait autrefois des confidences analogues, et cela soulage quelquefois de se confier…

Dimanche 18 février

Nous venons de finir le petit déjeuner, je vais maintenant me mettre à écrire à Jean, dont nous avons eu une lettre hier soir ; je commence à « repenser » à un voyage à Paris ; il paraît qu’il est plus facile de circuler, et je serais si contente d’aller voir mon poussin, ainsi que l’appelle Tante Denise ; je crois que je serais plus contente que lui, contente de voir la maison où il vit, et où il ne sera peut-être plus l’année prochaine, de causer un peu avec lui, si la chose est possible, car il n’est guère expansif ; enfin je vais me renseigner pour savoir si ce n’est pas trop difficile ! Les vacances des enfants ont été vite passées ; lundi je les ai emmenés un peu à l’église adorer le Saint-Sacrement, puis je suis retournée à la bénédiction avec Anne, après quoi nous sommes tous allés manger des crêpes chez grand-mère. Mardi, journée de préparatifs pour le départ des enfants ; je m’y suis occupée toute la journée ; il avait été décidé qu’ils partaient à 6 heures, mais Bretaudeau étant resté en panne, avait du retard, si bien qu’ils sont partis à sept heures seulement, par comble de malchance, impossible de passer par le pont de Pornic, qui était en réparation, aussi les filles, escortées de Benjamin, sont parties à pied par la passerelle de Pirmil, enfin rétablie, et Jacques a dû faire demi-tour avec Bretaudeau et revenir ici sans avoir vu sa mère. Mercredi matin, avons expédié Yves avec Bretaudeau, qui a dû le déposer directement à Richelieu, et la maison se trouve de nouveau vide ! Le travail ne manque cependant pas ; j’ai des tricots en quantité à faire et suis souvent dérangée pour une chose ou une autre ; le chandail de Jacques avance cependant, j’ai fait les deux devants, et pense terminer le dos lundi ; les manches seront ensuite vite faites, seulement il me faudra ensuite travailler pour les filles, et j’ai fait hier l’inspection des chaussettes d’été qui nécessiteront beaucoup de réfection et de travail. Je fais aussi actuellement le rangement du bureau, maintenant qu’il fait moins froid, et nous nous y réinstallons en général pour les vacances de Pâques. Mercredi, suis allée à l’ouvroir … Jeudi, suis allée chez Maman retrouver les enfants, suis revenue vers 7 heures recevoir une visite des Brachet. Vendredi, suis donc sortie une partie de l’après-midi ; hier suis allée un moment chez Maman, puis revenue travailler ici….

Dimanche 25 février

Une semaine bien remplie, et celle qui vient ne le sera pas moins, car j’ai déjà un programme assez chargé auquel peuvent venir s’ajouter bien des choses imprévues. Le chandail de Jacques s’avance, j’ai fini hier la première manche, fait l’assemblage des morceaux terminés, et fait faire un premier essayage à l’intéressé ; par bonheur, il n’y a pas de retouches, aussi je voudrais terminer le tout pour dimanche prochain ; j’aurais peut-être quelque peine à y arriver ; mercredi, il y a l’ouvroir, jeudi je voudrais aller à La Roche faire sortir Yves, et cela me prendra toute une grande journée ; d’ici là j’ai encore un chandail à lui réparer… Ensuite, je songe à un départ pour Paris, puisque la chose est tout de même possible, seulement il y a un arrêt très long au Mans, de 7 heures du soir à 3 heures du matin ; cela me sonnerait la possibilité de voir Jeanne Lego et me ferait tellement plaisir ; nous allons calculer cela Jacques et moi. Reçu vendredi une lettre de Jean qui était un peu grippé, je pense que cela n’a pas été grave et qu’il est mieux maintenant… les filles vont bien. Les vacances de Pâques seront en somme vite venues…. J’ai révisé cette semaine tous les trousseaux, il y a beaucoup à faire pour chacun, beaucoup à faire aussi pour les chaussettes de coton, tout ceci avec des ressources extrêmement réduites, et pas moyen de se réapprovisionner ! Nous avons eu une suite de belles journées… aujourd’hui le temps est couvert mais il ne fait pas froid, nous ne faisons plus de feu dans la journée, j’allume en général pour le dîner… en attendant Anne vit dehors, et on a toutes les peines du monde à la faire rentrer le soir, tant elle se trouve heureuse en liberté ; dès le matin elle va avec Thérèse chercher le lait au Moulin-Guérin et fait très bien le chemin ; elle s’essaie à parler et dit chaque jour quelques mots nouveaux. Les pensionnaires la trouveront bien changée à Pâques. Lundi, vu Armande Brachet et Françoise. Mardi, ne suis pas sortie, Françoise est revenue ici avec Maman. Mercredi suis allée à l’ouvroir ; Jeudi, emmené les enfants chez Mme Baron, puis suis restée chez Maman jusqu’après goûter. Vendredi, passé un bien agréable moment avec Andrée Boyer et Madée. Hier, suis allée chez Maman avec Anne…. Dimanche dernier, Jacques et moi, avons fait une longue promenade sur la route des Lucs, il faisait très beau et très bon à marcher….

Vendredi soir 2 mars

Suis allée hier à La Roche ; journée éreintante, d’autant plus que j’étais restée assez tard à tricoter la veille au soir, et que le nuit a été encore raccourcie par un concert de petite Anne, mais, cependant, bonne journée. Nous sommes partis dès 7 heures, étions à La Roche vers 7 heures et demie, je suis allée à l’église de l’Immaculée où j’ai eu une messe… Suis allée vers neuf heures voir Mme Lesaffre avec qui j’ai beaucoup causé ; elle m’a longuement raconté les circonstances de la mort de Joseph, parlé de lui, et de quantité de choses encore ; fait ensuite des courses et suis allée chercher Yves un peu avant midi ; le petit chéri a très bonne mine, il paraît gai et content, il a déjeuné avec un appétit qui faisait plaisir à voir ; je l’ai emmené faire mes courses, puis l’ai fait goûter et rentrer à cinq heures. Fini mes courses, puis comme nous ne partions qu’à sept heures, suis allée passer un moment encore chez Mme Lesaffre…. Suis arrivée bien lasse, me suis couchée de bonne heure et endormie en priant. Ce matin, une déception, Jean écrit qu’ils sont menacés d’une épidémie de scarlatine et vont peut-être licenciés ; cela m’ennuie beaucoup car je n’ose plus partir ; peut-être allons-nous le voir arriver ! Espérons qu’il ne passera pas à la scarlatine lui aussi ! Il dit que tous sont fatigués par le froid prolongé de l’hiver et la sous alimentation ; il veut essayer de tenir bon encore trois semaines, mais ne croit pas aller plus loin. Il faut qu’il se sente réellement fatigué et cela me tourmente, lui qui ne se plaint guère. Cependant l’appétit commence à être meilleur et c’est déjà quelque chose ! J’aurais été aussi contente d’aller à Paris, de voir Marie-Thérèse, Suzette et surtout Jeanne Lego au passage. Je ne sais pas quand j’irai maintenant.

Dimanche 4 mars 1945

Petite Anne aura deux ans ce soir… elle est devenue bien rose et fraîche, elle a des petits yeux bien éveillés, des joues superbes, un beau petit corps potelé, elle est bien intelligente et mignonne, si elle ne pleurait pas la nuit, et si on ne lui passait pas ses nombreux caprices, ce serait une enfant tout à fait agréable. Ce matin, j’écrivais à Jean, elle m’a dit : « Maman équi ? », j’ai dit « Oui, à Jean, fait-il lui dire quelque chose de la part de Teta ? », elle m’a dit : « un bibi ». Je ne pourrai jamais remercier Dieu de m’avoir donné mon petit trésor. Aujourd’hui, il fait de nouveau très froid ; depuis deux matins il y a de la gelée blanche… pour l’instant j’ai du feu, mais la porte ouverte au soleil ; Anne joue dehors !… La semaine dernière avions fait avec Pierre une bien bonne promenade sur la route de La Roche. Lundi, suis allée chez Maman ; le mardi, j’étais prise ; mercredi ne suis pas allée à l’ouvroir, je comptais avoir assez peu de temps avant mon départ pour Paris et voulais terminer le chandail de Jacques, il ne me reste d’ailleurs qu’à le coudre. Vendredi, cercle d’études ; hier, Maman est venue… Jacques va mardi à Nantes conduire le déménagement de sa mère ou tout au moins une partie, nous allons donc voir partir ces meubles que nous avons hospitalisés depuis bientôt dix-huit mois. Je veux m’efforcer d’oublier tout de que j’ai souffert depuis ce temps là…. Hier soir je me suis promis de ne plus jamais parler de cela….

Malgré le froid, le printemps se fait sentir… J’ai sur la cheminée des violettes, des primevères et des petits iris mauves qui fleurissent beaucoup en fin d’hiver ; il y a quelques jours, j’avais tout un bouquet de giroflées.

Mercredi soir 7 mars 1945

Passé hier une journée très dure ; lundi nous avons fait les ballots, organisé toutes choses et ce remue-ménage a éveillé en moi le souvenir de certaines choses passées, ainsi que de certaines paroles entendues fin janvier à Nantes ; de plus, j’étais pas mal patraque…. Jacques s’est aperçu que je n’étais pas la même, il m’a pressée de questions, et j’ai dû lui raconter, en partie, ce que j’aurais voulu garder pour moi ; cela a été douloureux pour nous deux, mais il a été compréhensif et si bon ! Au courrier une lettre de Jean, il est uniquement préoccupé des démarches relatives à son concours et ne répond à aucune des questions que je lui pose, il ne parle même pas de sa santé, ni de la fameuse épidémie de scarlatine ; j’en conclus qu’elle ne s’est pas étendue et que j’aurais pu partir hier !…Ce matin, une lettre des filles ; Geneviève a de bonnes notes mais Jacquie a de mauvaises notes et de mauvaises places ! Et qu’y faire ? Yves a de très bonnes places, il est 1er en orthographe avec 20 ! Cet après-midi, ouvroir, avons travaillé avec entrain… Jacques est parti à midi avec le déménagement, je ne sais pas à quelle heure il va rentrer !

Vendredi matin 9

Les troupes américaines sont entrées à Cologne cette semaine, et hier soir la radio a annoncé officiellement qu’une tête de pont a été établie sur la rive droite, entre Bonn – qui a été occupé – et Coblence. Les Russes semblent lancer leur offensive sur Berlin ! La fin serait-elle proche ? Beau soleil, malgré le vent assez froid. Quelques fleurs d’abricotiers se sont ouvertes avant-hier.

Dimanche 11 mars

Je regrette de plus en plus de ne pas avoir été à Paris, tout était prêt, tout était organisé pour mon départ…. Et surtout je saurais comment va Jean, dans ses deux dernières lettres il ne parlait pas de sa santé, je m’imaginais donc que tout allait mieux, mais une lettre de Tante Denise, reçue hier, disait que Dimanche dernier il a déjeuné chez elle, que l’appétit était bon, mais qu’il souffrait toujours de la tête et qu’il est parti dès cinq heures sans vouloir se promener, aussi, depuis hier, je me tourmente à son sujet de nouveau…. Pierre passe tous ses moments libres chez Lambert ; jeudi après-midi, il a tout de même fait une apparition au moment du goûter pour les crêpes de la Mi-carême, mais il est parti aussitôt, « éparer » le fumier ! Il est très différent de ses frères, toujours plongés dans les livres, il lui faut une activité physique dont les autres n’ont pas eu besoin, et n’aiment pas bien au fond. Anne est de plus en plus intéressante et mignonne ; elle se débrouille à merveille pour parler et sait dire « non » depuis trois jours, aussi elle en use ! Elle chante toujours toute la journée, mais c’est surtout l’Ave Maria qui a ses faveurs ; elle aime aussi beaucoup « Malbrough » ; c’est un âge adorable surtout que depuis trois nuits elle nous laisse dormir tranquilles ! Beaucoup travaillé cette semaine, mais j’ai vu – chose rare – mon ouvrage avancer et commence à me dire que je ne serai peut-être pas trop en retard. J’ai terminé le chandail de Jacques, les boutons ont été cousus avant-hier soir et il l’a étrenné hier, il va bien et je suis contente ; j’ai commencé une veste pour Geneviève, la laine est grosse et cela avance vite, si bien que le dos est déjà fait, et un des devants presque terminé… Jacques est absent aujourd’hui, il est allé à Saint-Denis faire une conférence sur l’enseignement libre, pendant que M. Baron allait pour le même but à Beaufou ; il y en aura une ici dimanche prochain ; Jacques a ainsi du travail de toutes sortes et bien des soucis ; le déménagement de sa mère lui a donné beaucoup d’inquiétude ; dimanche il a passé son après-midi à emballer de la vaisselle, lundi nous avons fait les ballots et organisé toutes choses, tout était prêt pour le mardi matin quand…. On est venu prévenir que le gazo était en panne ! Il a fallu rester toute la journée avec l’étude encombrée de meubles et de paquets ; mercredi matin, on a chargé toute la matinée, mais ensuite le gazo refusait de partir ! Cela a traîné pas mal, enfin, il était à peu près midi quand ils se sont mis en route, et ils sont arrivés à Nantes à cinq heures, après bien des arrêts et des émotions ! à un de ces arrêts, le gazo s’est mis à flamber, et un peu plus le feu se communiquait à tout le camion, Jacques a eu quelques minutes d’angoisse ; Dieu merci, cela a été vite éteint, seules ont été endommagées deux couvertures et une armoire ; enfin Jacques est rentré le soir bien fatigué, mais content d’être débarrassé de cette journée ; il reste encore un peu de mobilier ici, mais ce ne sera pas une peine pareille, car la seule armoire qui reste est presque vide…. Mercredi suis allée à l’ouvroir, nous étions peu nombreuses, mais avons travaillé avec entrain, je tâcherai d’y aller chaque mercredi, il faut donner l’exemple ! Jeudi passé la plus grande partie de l’après-midi chez Maman ; suis rentrée un peu après six heures ; il me faut un moment pour lire et tricoter, autrement rien ne va plus. Vendredi, une petite promenade avec Françoise et Anne, hier, suis allée un peu chez Maman….

Les Américains élargissent leur tête de pont de Remagen ; ils ont passé le pont dix minutes avant l’heure où il devait sauter ; ils occupent Bonn et marchent sur Coblence. Les Russes ont pénétré à Dantzig.

Dimanche 28 mars

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 28 mars 1945 était un mercredi. Texte conservé tel quel.

Anne a été un peu malade ces jours-ci. Dieu merci, cela paraît terminé, mais j’en ai été ennuyée quand même, d’autant plus que cela ne nous est pas arrivé souvent et que nous avons l’habitude d’une petite poupée bien vivante et bien remuante…. Elle ne voulait plus quitter mes genoux… elle était abattue, très assoupie, j’ai fait venir le docteur ; il ne lui a rien trouvé, qu’un peu d’embarras gastrique, mais elle avait aucune réaction, était inerte et cela l’étonnait, mais, aussitôt qu’il a été parti, Thérèse a trouvé la fille assise dans son lit, et s’amusant ; à partir de ce moment, elle a été beaucoup mieux, hier soir, elle n’avait que 37°7 et était endiablée ; ce matin, tout va bien…. Nous avons aujourd’hui un temps splendide, officiellement le printemps sera là dans trois jours, mais les pêchers sont tout en fleurs…. Reçu une lettre de Jean jeudi, il se plaint de la fatigue, lui qui n’a pas l’habitude de se plaindre ! Il arrive en principe samedi, seulement il n’a que dix jours de vacances, voyage compris, et six jours seront insuffisants pour le « retaper », il faudra prendre l’avis du docteur. Les filles ont écrit aussi, les places de Geneviève sont bonnes, les notes de Jacquie convenables. Yves a aussi de bonnes places. Quant à Pierre, il fait maintenant partie des Cœurs Vaillants, et il est ravi.

Lundi, suis allée passer une partie de l’après-midi chez Maman. Mardi, un moment chez Armande Brachet. Mercredi suis allée bien entendu à l’ouvroir. Jeudi un moment chez Maman ; Vendredi, suis retournée un moment chez Armande Brachet, elle fait un peu de pleurésie, rien de grave, mais le moral est bas, il faut la distraire et la remonter. Hier, ne suis pas sortie, Anne étant au lit, Maman est venue un moment… Le paletot de Geneviève est presque fini, il ne manque plus que la bande de boutonnage, mais voudrais le faire essayer, aussitôt qu’elle arrivera et le faufiler en attendant…

Les Américains sont rentrés hier à Coblence ; ils élargissent leur tête de pont sur la rive droite du Rhin et ont passé la Moselle sur plusieurs points. On parle de propositions de paix de la part de l’Allemagne.

Jean a dix huit ans depuis hier.

Mercredi soir 21

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1945-03-28). Texte conservé tel quel.

L’offensive alliée en Rhénanie se développe rapidement, les Américains ont fait une avance foudroyante, atteint Kaiserslautern, sont entrés à Mayence et menacent Manhein et Ludwigshagen ; les Français ont chassé les Allemands de la partie de l’Alsace qu’ils occupaient encore, il n’y a plus, en France, que les poches de l’Atlantique qui ne soient pas libérées….

Dimanche 25 mars

Jour des Rameaux. Jean nous a fait la joie de nous arriver vendredi soir, au moment où nous commencions à ne plus l’attendre. Il a eu la chance de trouver une occasion pour Palluau, là, il a emprunté une bicyclette chez M. Dorion et a pu arriver ici un peu avant neuf heures. Je l’ai trouvé bien maigre, mais constaté avec plaisir qu’il avait bon appétit ; il fait honneur aux menus que je soigne tout spécialement à son intention. J’ai fait venir hier le docteur qui ne lui trouve rien, que de la fatigue et du surmenage ; il se trouve d’ailleurs bien mieux depuis une dizaine de jours, aussi j’espère qu’avec un peu de repos et une bonne nourriture cela va s’arranger, d’autant plus que les vacances sont un peu plus longues que prévu. Malheureusement depuis hier il pleut, et cela nous prive du soleil si bienfaisant, mais d’un autre côté la campagne avait nettement besoin d’eau…. Dimanche, suis allée voir Armande Brachet, qui va mieux, puis nous avons fait, Jacques, Pierre et moi, une bonne promenade jusqu’à la carrière. Lundi, suis allée chez Maman, mardi, passé une partie de l’après-midi chez Armande Brachet, mercredi à l’ouvroir, comme de coutume, nous continuons les petits carrés de laine ; il y aura bientôt une troisième couverture et peut-être une quatrième. Jeudi, ai été obligée d’aller à La Roche pour le dentiste ; ai fait bon voyage, un peu fatigant, n’ai pu voir Yves, mais Jacques l’avait vu Mardi… Suis allée voir Mme Lesaffre qui m’a donné une photo de Joseph pour Jean et m’a montré tous ses souvenirs… Vendredi me suis réinstallée dans le bureau avec plaisir, j’ai tout sous la main et c’est quand même plus commode ; depuis hier, il fait cependant plus froid et nous faisons un peu de feu pour le dîner dans la salle à manger ; je réorganise aussi bien des choses en haut maintenant que la chambre du fond est déblayée, cela va me permettre de remettre la maison dans son état normal. L’après-midi, suis allée avec Maman et Anne au Moulin-Guérin ; le soir, beaucoup parlé avec Jean. Hier matin, me suis occupée de ses affaires, car il y a bien des choses à vérifier et à mettre à l’ordre ; je lui ai réparé deux chandails hier et ai commencé à mettre à l’ordre un troisième ; il faut qu’avant son départ je lui en ai tricoté un autre, que je lui organise quelques paires de chaussettes et socquettes….la veste de Geneviève est prête à essayer, mais celle de Jacquie à peine commencée. Sur le front de l’Ouest les événements vont vite ; la partie comprise entre le Rhin et la Moselle a été rapidement nettoyée, et le Rhin franchi en quatre points maintenant. Vu mardi un prisonnier libéré de Beaufou, qui raconte des choses très intéressantes.

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 27 mars 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Appris ce matin les fiançailles de Caty avec Mladen Zujovic, avec qui j’avais dansé à Paris, alors qu’il faisait ses études et que Caty était encore une toute petite fille ; il est en mission en France, colonel d’un régiment yougoslave, après avoir « tenu » pendant quatre ans le maquis serbe. Tante Denise dit que, malgré l’éloignement qui en résultera, après la guerre, elle est heureuse de donner sa fille à un homme de grande valeur morale. J’attends Yves d’ici un moment, Jean est parti dès ce matin pour le chercher…. Les Américains ont annoncé avoir occupé Darmstadt et Wiesbaden, les blindés ont dépassé Francfort sur le Main.

Jeudi Saint 9 heures

Suis seule pour l’instant, tous sont partis à l’église pour la prédication de la Passion… Yves est arrivé mardi par le car, les filles hier pour déjeuner et je suis contente d’avoir tout mon monde au complet…. Seulement quelle avalanche pour la pauvre Maman ! Ce sont les souliers à faire réparer, des tricots à raccommoder ou à reprendre…. Yves réclame des sandales, Geneviève une paire de souliers, Jacquie un chapeau neuf ! Pour Yves, j’ai pu trouver quelque chose dans mes réserves, mais pour Geneviève, je ne vois aucun moyen de lui trouver une paire de chaussures ; quant au chapeau de Jacquie, je me refuse absolument à lui acheter, vu le prix prohibitif qu’ils atteignent … Je pense terminer demain un chandail pour Jean, puis une paire de chaussettes sans tarder ; après son départ, je travaillerai pour les filles ; la veste que j’avais tricotée pour Geneviève passe décidément à Jacquie, seulement il faudra la reprendre depuis les emmanchures, la taille étant un peu trop haute…J’ai pu aller quelques minutes à l’église, ayant eu la fâcheuse idée d’amener Anne, qui, après avoir crié « Yéyu » s’est mise à chanter ; j’ai hâté le départ !… Avance foudroyante des alliés en Westphalie et en Bavière.

Dimanche matin, jour de Pâques

Déjà dix heures. J’ai beaucoup à écrire, un peu de cuisine à faire, et serais heureuse de faire un peu de piano avant la grand messe… cela me paraît agréable d’avoir un peu de musique, ce qui me manque, depuis des années, bien plus que je ne saurais dire. J’ai travaillé ces jours derniers comme une enragée pour avancer mes tricots… j’ai fini le chandail de Jean et continue la paire de chaussettes…. Jacquie est toujours insolente, difficile et exigeante. Il y a des tas de problèmes à résoudre… Il y a des jours où le fardeau est particulièrement lourd et où le moral est bien bas, comme ce matin où une lettre de Nantes m’a été plutôt pénible à lire…. J’ai assisté à l’office du Samedi Saint dont j’aime beaucoup la liturgie… les Litanies des Saints, et surtout l’ « Alléluia » triomphant et les sonneries des cloches nous rappelant que le Christ est ressuscité. Pour compléter, il y a eu hier matin un baptême, comme au temps des premiers chrétiens, M. le Curé nous en a expliqué tous les rites, au fur et à mesure….

Les nouvelles sont bonnes, l’offensive continue en Allemagne, mais on observe « un silence de sécurité » qui laisse passer très peu de chose seulement…

Dimanche 8 avril

La maison a commencé à se vider, puisque Jean nous a quittés mercredi soir pour Nantes afin de prendre le lendemain le train pour Versailles, et les autres partent jeudi soir. Le grand chéri nous a manqué hier, la nichée est incomplète sans lui… De moins en moins il restera chez nous ! il paraissait mieux portant en tous cas, seulement la perspective de l’examen le tourmente, bien qu’il ne pense pas être reçu, mais le travail est vraiment dur, et il lui reste seulement un peu plus d’un mois ! Il ne faudrait pas voir ainsi les enfants grandir !

Beaucoup travaillé toute la semaine et ne me suis accordé ni sorties, ni repos, qu’un peu seulement hier. Dimanche soir avons fait, Jacques, les enfants et moi, une bonne promenade sur la route de La Roche ; nous nous sommes égarés dans les chemins du côté de la Crêpelière et ne sommes rentrés qu’à la nuit. Lundi, j’ai repris mon travail, les enfants auraient désiré aller ce jour-là à la pêche, mais le temps était plutôt menaçant et il a fallu renoncer ; les enfants sont allés passer l’après-midi chez leur grand-mère, Jacques et moi sommes restés ici, ce qui nous a permis d’avancer nos ouvrages respectifs, lui à l’étude, moi dans le bureau….. J’ai terminé mardi les chaussettes de Jean, mais n’ai pas pu lui garnir avant son départ ; je les lui enverrai la semaine prochaine. Mercredi, journée plutôt pénible, il a fallu faire la révision du trousseau des filles, essayer et vérifier leurs robes ; pour Jacquie, tout va bien, le seul ennui c’est qu’il faut batailler pour allonger ses robes, non parce qu’elle grandit, mais parce qu’elle vieillit, et elle ne peut le comprendre ; quant à Geneviève, elle a terriblement grandi, et l’une de ses robes ne peut lui servir, je ne sais quoi faire et suis bien en peine ! Il fallait aussi que je prépare le départ de Jean ! Nous avons su que le garçon avait fait un bon voyage en bicyclette jusqu’à Nantes, mais n’avons pas eu de lettre encore. Terminé vendredi la veste de Jacquie, et passé à coudre une journée délicieuse, non pas que j’aime particulièrement ce travail, mais, là, il faisait un temps merveilleux…. Le soir la veste était finie ; elle va bien, il n’y a qu’une légère retouche à faire demain, mais ça sera peu de choses, et Jacquie si difficile habituellement, paraît cette fois-ci contente. J’ai commencé aujourd’hui la veste de Geneviève, mais n’ai fait jusqu’ici que le dos et pas tout à fait la moitié d’un des devants, je voudrais bien la lui faire essayer avant son départ. Le jardin est tout en fleurs, d’ici peu de jours les lilas du parc vont embaumer ; j’ai envoyé hier soir au cimetière le premier bouquet de lilas blanc le même qu’il y aura cinq ans d’ici peu de jours, entourait le berceau où le tout petit chéri reposait, après tant de souffrances…. L’avance des alliés continue en Allemagne ; les Anglais marchent sur Brême, les Américains sur Hanovre ; d’autres colonnes sont à Erfurt, les Français avancent sur Stuttgart, les Russes sont entrés dans Vienne ; on dit que beaucoup de prisonniers vont revenir, cela donne espoir, bien que le ravitaillement n’ait jamais été plus mauvais et que bien des questions épineuses soient bien loin d’être résolues. Petite Anne a été un peu malade, avec l’estomac fatigué pendant deux jours ; cela a l’air de s’arranger, mais il faut faire bien attention, d’autant plus qu’elle est gourmande et volontaire ; à part cela elle est de plus en plus mignonne, comprend tout et se débrouille bien pour parler ; elle commence à être propre dans son lit, et, en lui faisant faire une fois par nuit ne se mouille pas jusqu’au matin, ce dont elle est très satisfaite… moi aussi ! Pierre retourne en classe demain, cela va le faire gémir.

Dimanche 15 avril

Il y a onze ans, c’était la Première Communion de Jean…. Il y a cinq ans le départ pour le ciel du petit bien aimé… cinq ans qu’il est parti, et que de choses depuis, de choses affreuses ! La défaite, les réfugiés, l’occupation, jusqu’à l’été dernier qui nous a libérés. Les communiqués sont bons ; les troupes américaines ont franchi l’Elbe et on s’attend à une attaque sur Berlin. La Hollande est presque entièrement libérée, seuls les ports restent aux Allemands ; les troupes alliées avancent partout en Thuringe, en Bavière, elles occupent Leipzig et ne sont pas loin de Dresde. Chaque jour arrivent des prisonniers et des requis venant d’être libérés, leurs familles sont dans la joie, les autres sont dans l’attente… Il paraît qu’une attaque sur la poche de la Gironde a été déclanchée hier matin par des troupes américaines et celles du Général de Larminat ; hier et surtout ce matin, nous entendions d’incessants passages d’avions.

J’ai eu une semaine bien remplie ; lundi et mardi j’ai travaillé d’arrache-pied à la veste de Geneviève, mais, Andrée Boyer n’étant pas là, j’ai été obligée de me rendre à l’ouvroir mercredi, ce qui a entamé mon après-midi…. J’ai maintenant terminé les deux manches, mais il me reste à faire la bande de boutonnage, les poches et le montage, plus une rectification à faire aux emmanchures, je me presse car la pauvre fille a vraiment besoin de cette veste, et je voudrais la lui envoyer le plus vite possible… Jeudi matin, nous avons eu une bousculade quelque peu pénible et un déjeuner en vitesse qui manquait de charme, j’ai passé après le départ un moment chez Maman, puis préparé le départ d’Yves pour le lendemain matin, il a fallu l’expédier de très bonne heure, puisqu’il faisait à peine jour quand l’auto est partie, j’ai eu ensuite une heure avant la première messe….J’ai repris mon ouvrage habituel, remis un peu d’ordre dans la maison, fait des courses et surtout passé de grands moments à tricoter dans la cour….Je me presse… je voudrais aller au cimetière avec Jacques…

Dimanche 22 avril

J’ai tout de même terminé vendredi la veste de Geneviève, seulement, la teinture n’ayant pas été très réussie, Maman l’a reteinte hier, j’espère que cela aura fait bon effet, et que le vêtement n’aura pas été déformé, seulement j’aimerais savoir comment il va, l’essayage n’ayant été que très approximatif…. Cette semaine j’ai eu beaucoup de courses qui m’ont pris mon temps à peu près chaque matin, et, mon tricot l’après-midi, si bien que le temps passait vite. Jeudi, journée à La Roche avec Pierre, nous avons pu prendre le car, bien que ce n’ait pas été sans bousculade ; là-bas, il a fallu attendre très longtemps chez le docteur, il y avait bien trente cinq ou quarante personnes avant nous ! Il était une heure vingt quand nous sommes arrivés déjeuner ; Yves est venu nous rejoindre, et nous avons fait des courses tous les trois ; j’ai rentré le collégien à 4 heures et demie pour pouvoir prendre le car ensuite. Il faisait une chaleur très pénible, et j’étais tellement éreintée que je n’ai pas eu le courage de travailler le soir, je me suis couchée aussitôt dîner…. Lundi matin il est passé des avions en quantité, revenant de bombarder l’estuaire de la Gironde, c’était impressionnant de voir ces formations serrées et d’entendre ce vrombissement qui semblait emplir le ciel, les opérations sont terminées là-bas, sauf dans l’île d’Oléron où de nombreux Allemands se sont réfugiés.. On se demande s’ils entreprendront maintenant la liquidation des autres poches. En Allemagne, les Américains et les Russes ont fait leur jonction aux environs de Dresde. Les Russes se battent dans les faubourgs de Berlin. Les Anglais attaquent Hambourg. Les Français ont pris Stuttgart et Fribourg en Brisgau. Les prisonniers continuent à arriver petit à petit, certains en avion. La radio donne des détails effarants sur la façon dont les détenus politiques étaient traités. Dieu fasse que tant d’horreurs prennent fin le plus tôt possible !

9 heures et quart – Nous avons dîné et je viens de coucher les petits, cela me fait un moment à rester tranquille et à lire en paix avant de me coucher. Tantôt fait un peu de musique, assisté aux Vêpres, et suis allée avec Jacques jusqu’au Printemps, ce qui nous a fait une agréable promenade, au cours de laquelle nous avons pu causer, ce qui est bien rare actuellement. Passé là-bas un grand moment à causer avec ces gens si simples et si sympathiques ; ce sont des visites que j’aime, parce que je m’y sens tout à fait en communauté de pensées et de sentiments bien plus qu’avec certaines personnes de mon entourage, même immédiat. Je ne suis plus du monde, je l’ai pensé et senti bien souvent, mais je me sens tout à fait la sœur de ces mères de familles, préoccupées de leurs enfants, de leur travail, tourmentées par les soucis vestimentaires ; quand je pense à la vie de cette femme, mère de douze enfants, dont l’aîné n’a pas seize ans, j’ai honte de ma vie relativement si facile ; je ne devrais pas me plaindre de mon travail alors qu’elle arrive à faire le sien….

Ca matin à la grand messe, le « Largo » de Haendel, quelle joie ! Il y a quelque temps à la radio « La symphonie inachevée » qui m’a fait un plaisir inouï. Je suis tellement sevrée de musique, car je ne compte pas pour de la musique celle que je fais en tapotant sur le piano.

Dimanche 29 avril

Aujourd’hui, les élections ; Jacques passe sa journée à la mairie, mais il n’y a qu’une liste et tout est calme ; il n’en est pas de même dans certains pays environnants : à Aizenay, à Saint-Denis, cela chauffe dur ; à Belleville il y a quatre listes, à La Roche trois ; peut-être aurons-nous les résultats demain, mais il y aura des ballottages. En attendant, j’espère aller avec Mme Baron au mois de Marie au Recrédy…. Depuis ce matin je n’ai fait qu’écrire… à Jean, aux filles, je ne sais pas pourquoi elles n’ont pas écrit cette semaine, et j’attendais toujours leur lettre pour y répondre. Rien de bien neuf cette semaine ici, le retour seulement de quelques prisonniers ; cela ne va pas vite, il n’en est guère arrivé qu’une vingtaine, il est vrai que ce doit être là-bas un bel embouteillage. La nouvelle officielle de la jonction des troupes russes et anglo-américaines est arrivée cette semaine ; Berlin est au trois-quarts pris ; ce qui reste aux Allemands n’est plus qu’un brasier. Les Russes ont pris Stettin (Szczecin), atteignent l’Elbe et avancent en Autriche ; l’armée française a nettoyé la frontière suisse. En Italie, c’est un effondrement complet, toutes les grandes villes, sauf Venise, sont aux mains des insurgés, les troupes anglo-américaines atteignent la frontière suisse, et la Radio prétendait à midi, mais peut-être est-ce un faux bruit, que Mussolini avait été arrêté et fusillé. Il faudrait pouvoir noter un peu chaque jour, car chaque jour arrivent des nouvelles plus sensationnelles et intéressantes les unes que les autres. La conférence de San Francisco s’est ouverte vendredi ; puisse-t-elle se dérouler pour le bien de tous. Ici, je continue à travailler tant que je peux ; je termine des chaussettes pour Jean, mais ensuite il faut que je lui fasse des socquettes…. Jean écrit régulièrement deux fois par semaine ; il voit approcher son concours ; il prétend qu’il sera peut-être admissible, mais sûrement refusé à l’oral ; il paraît gai et ne se plaint pas de sa santé. Des filles, rien cette semaine, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais j’ai eu des nouvelles par Armande Brachet, qui les a vues jeudi ; Jacquie était punie pour ne pas avoir fait un devoir, et privée de sortie, mais autrement Bonne Mère dit que cela va bien, qu’elle est bien gentille et très aimée de ses maîtresses et de ses compagnes ; Geneviève paraissait toute triste, était-ce de sortir sans sa sœur ? Jacquie a toujours mal à la tête et doit voir le médecin cette semaine ; j’ai hâte d’avoir le résultat, mais toutes deux ne donnent vraiment guère de nouvelles. Jacques est allé à La Roche et a vu Yves qui est bien portant, quoi que crasseux ; Sœur Agnès est contente de lui et dit qu’il est bon élève, malgré son étourderie. Pierre se prépare à son opération sans trop s’en effrayer, mais il n’a pas du tout d’appétit, et il faut lui faire des petits plats à part pour qu’il consente à manger. Quant à Anne, c’est toujours un petit amour, mais un amour souvent capricieux ; elle se débrouille bien pour parler et on peut faire avec elle une vraie petite conversation ; elle chante toujours autant et elle est toujours aussi gourmande.

Lundi, ne suis pas sortie, fait pas mal de raccommodages et de petites réparations, ce qui m’a bien arrangé et débarrassé ma travailleuse. Mardi, suis allée au mariage de la fille d’Henri Chevillon, un peu plus loin que la Clopière ; il faisait beau sans faire trop chaud, et cela m’a fait à pied une bonne promenade. Jacques, empêché, ne pouvait venir qu’à la fin du repas, mais je ne me suis pas ennuyée tellement je me trouvais en pays de connaissance au milieu de braves gens avec qui nous avons toujours les meilleures relations ; il y avait une gentille mariée et un beau repas ; le moins bien était le genre de chansons que nous y avons entendues, celles des jeunes filles en général bébêtes, celles des jeunes gens, pour la plupart, nettement inconvenantes ; seules ont été bien quelques chansons en patois, et deux vieilles chansons par une voisine de la mariée, une femme âgée qui devait être dans son temps une fameuse chanteuse. Je suis revenue le soir en voiture à cheval. La campagne à cette époque, merveilleusement jolie. Mercredi, suis allée à l’ouvroir. Jeudi fait quelques visites, dont une me coûtait fort, et n’a pas été des plus agréables. Vendredi, suis restée ici et hier, je ne suis sortie que pour aller un peu chez Maman.

10 h 20 – Jacques ne va pas tarder à rentrer, il est à la mairie où il remet un peu d’ordre et termine les dernières formalités. Tout à l’heure en rentrant de promenade je suis passé à la mairie voir si le dépouillement s’avançait ; il y en avait encore pour un moment, aussi je suis venue dîner et faire dîner les enfants. Je suis retournée ensuite, et m’y suis trouvée au moment de la proclamation du résultat ; toute la liste passe à une belle majorité ; je n’ai pas les chiffres sous les yeux, mais il semble me souvenir que Jacques arrive dans les tous premiers, second ou troisième…. Fais tantôt une bonne promenade au Recredy avec Mme Baron.

Mardi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 1 mai 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La débâcle est complète en Italie, Mussolini a été pris et exécuté sur le champ… On prétend qu’Hitler serait mort. On a l’impression que les choses vont aller très vite, seulement les prisonniers et les requis ne reviennent pas rapidement, il fait un froid bien pénible et tout va être gelé dans la campagne. A la grâce de Dieu.

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 2 mai 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La Radio allemande annonce la mort d’Hitler, est-ce vrai ou s’est-il caché ? Si c’est vrai, cette mort vient bien à propos ! Il s’est suicidé ou on l’a supprimé. Jacques a du aller hier soir annoncer la mort d’un prisonnier, victime d’un bombardement ; mission bien pénible ; en neuf ans de mariage, la pauvre femme a vécu six mois avec son mari, il reste deux petits garçons, dont un que son père n’a jamais vu ! Mauvaises nouvelles de Paris ; Françoise Félix est très malade, d’abord de la grippe, maintenant on lui trouve une grande lésion aux poumons, et peut-être de la pleurésie !

Dimanche matin 6 mai

Je suis installé dans la chambre de Jean auprès de Pierre qui a été opéré hier, je suis contente que la chose soit faite, c’est une journée qui me pesait beaucoup à l’avance. Tout s’est bien passé, on a retiré du nez du garçon un gros paquet de végétations, et les amygdales étaient bien volumineuses aussi ; j’espère qu’il se portera bien maintenant. La journée d’hier a été un peu pénible, il a dormi une bonne partie du temps mais se réveillait assez souvent pour cracher et vomir du sang qu’il avait avalé, et, à ces moments-là, il pleurait et se plaignait un peu ; nous sommes rentrés en auto, après quelques péripéties. Le garçon a bien dormi…. Reçu ce matin une lettre des filles, Armande Brachet, que j’ai vue hier soir, m’a dit que Jacquie souffrait un peu du côté droit du ventre et devait voir le docteur ces jours-ci ; j’ai toujours peur qu’elle fasse l’appendicite ! Hier, près de Pierre, terminé une socquette pour Jean, des chaussettes à faire pour Yves et bien des choses à préparer pour sa Communion Solennelle qui est la veille de la Pentecôte, c’est-à-dire dans moins de quinze jours !… Il faudrait que j’aille à La Roche le plus tôt possible… Lundi, suis allée chez Maman, il me semble, mardi, une visite à Mme Yvernogeau, jeudi, sommes allées, Andrée Boyer et moi, porter, de la part du Comité d’entre’aide, un secours à une femme de la Courollière dont le mari, prisonnier, a été tué au cours d’un bombardement ; il a plus un peu au retour, mais cela nous a fait une jolie promenade. Vendredi, sommes allées, Maman et moi, partager la laine au Moulin-Guérin…. Quelques prisonniers et requis sont arrivés ces jours-ci, mais en petit nombre ; la guerre est pourtant pratiquement finie ; il aurait fallu écrire un peu chaque jour et relater tout à mesure ; les choses vont tellement vite que cela paraît presque irréel. Les troupes du Nord de l’Allemagne, de la Hollande et du Danemark ont capitulé vendredi, et devaient cesser le feu hier matin à midi. Se battent seulement certaines troupes en Autriche et Bohême, mais la Bohême se soulève contre les Allemands, et cela paraît vite se finir ! On attend la nouvelle de la reddition complète ; déjà sont arrivées à la mairie des instructions prescrivant de pavoiser et de sonner les cloches dès que l’annonce officielle sera donnée. Serait-ce enfin la fin du cauchemar ? Que Dieu nous assiste toujours.

Lundi 7 mai 1945, 9 heures du soir

L’Allemagne a capitulé sans conditions ; la reddition a été signée à Reims, cette nuit, vers 2 heures. La journée de demain célèbrera cet événement ; ce ne sera pas une joie comme en 18, l’horizon est trop sombre, mais c’est tout de même un immense soulagement de penser qu’on ne se bat plus ! Ni combats, ni bombardements, aucune de ces horreurs qui duraient depuis cinq ans et demie.

Pierre paraît aussi bien que possible, j’ai l’impression que, demain, il commencera à être insupportable.

Mardi soir 8

Je voudrais écrire quelques minutes seulement et aller me coucher le plus vite possible ; je suis affreusement lasse, et m’étendre me ferait grand bien, mais je veux dire un peu ce qu’été pour nous cette journée ; puisse-t-elle avoir d’heureux lendemains. Ce matin , suis allée à La Roche, mais auparavant, comme c’était les Rogations, nous avions une messe plus matinale, ce qui m’a permis de pouvoir y assister avant de déjeuner et de m’embarquer. Me suis bien pressée à faire tout ce que j’avais à faire dans la matinée, les magasins étaient tous fermés à partir de midi. J’ai vu Yves, qui a eu la semaine dernière l’estomac un peu fatigué, mais paraît maintenant aussi bien que possible. Suis passée voir les pauvres amis Lesaffre ; ils avaient pavoisé eux aussi, non sans évoquer douloureusement le souvenir de leur fils ! Déjeuné chez les cousines, puis, ayant mon après-midi de libre, je suis allée m’installer cours Bayard, avec un livre et un tricot ; j’étais délicieusement seule, toute la foule s’était portée sur la place Napoléon où, après le discours du général de Gaulle, devait avoir lieu un défilé ; cela ne me disait rien que d’aller me mêler à cette manifestation un peu assourdissante ! J’ai entendu, grâce à un poste de radio qui se trouvait non loin de là, les hymnes nationaux, puis les sirènes ont annoncé la fin de la guerre, puis les cloches ! La fin de la guerre ! On ne peut pas croire que ce soit vrai ! J’ai récité mon chapelet pendant ce temps pour le salut de la France et la paix du monde. Quand le car nous a ramenés ici, la manifestation prenait fin ! J’ai bien regretté de n’avoir pu y assister, et de ne pas entendre « nos cloches » chanter la délivrance, alors qu’il me semble entendre encore celles du 11 novembre 1918 ! Il y a eu sonnerie de cloches, défilé au Monument aux Morts, où Jacques a prononcé un petit mot, qui devait être très bien ; ensuite une délégation s’est rendue au cimetière sur les tombes des trois prisonniers et enfin la cérémonie s’est achevée par un Salut solennel, avec Magnificat et Te Deum. Depuis et presque jusqu’au dîner, nous avons eu un défilé de gens que Jacques amenait trinquer et boire à la paix ; il en est venu plusieurs groupes, dont la clique qui est venue donner une aubade dans la cour, à la grande joie de Pierre qui avait pu se mettre à la fenêtre. Les jeunes gens étaient un peu énervés, et Pierre Péchereau évoquait avec attendrissement le souvenir de Jean « qui était pour lui comme un frère », aussi, avec plusieurs camarades de la classe 47, ils ont décidé de venir trinquer avec Jean le jour de la Pentecôte ; Tout cela a duré jusqu’à l’heure du dîner, que j’ai dû prendre seule, Jacques n’étant pas rentré bien entendu ; Après nous avons installé des lanternes vénitiennes tout au long de la grille, et les avons allumées à la tombée de la nuit ; il y a eu tout à l’heure une retraite aux flambeaux, avec bien peu de flambeaux – signe des temps – mais beaucoup de gaîté, enfin, la fête est en train de se terminer par un bal populaire sur la place, bal qui a été autorisé à titre exceptionnel ! Je viens de coucher les enfants ; Jacques ne rentre pas, il a dû être retenu par les uns ou les autres….

Jeudi 9 mai Jour de l’Ascension

Appris ce matin une triste nouvelle : la mort de l’Abbé Arnaud, professeur de philo à Richelieu, qui avait fait la classe à Jean encore au début de l’année dernière ; il était dans un camp du côté du Danemark et a été tué à coups de bâton dans le courant de l’hiver, avant de l’assassiner, on lui a fait creuser sa fosse. Les autres détails manquent ; ceux-ci viennent d’un camarade qui malade, est encore en Allemagne, mais qui a chargé des rapatriés d’annoncer à la famille l’affreuse chose. Quelques prisonniers sont arrivés tous ces jours-ci, d’autres sont annoncés, mais combien manqueront ! Je suis auprès de Pierre qui est toujours au lit, il a eu de la fièvre ces deux derniers jours, mais le docteur dit que c’est intestinal, il n’a pas encore repris son appétit ni sa malice. Il faut monter et descendre bien souvent, et cela est pénible ; je suis affreusement fatiguée… Si ce n’était pas Anne que j’aurai à surveiller tantôt, et qui n’est pas précisément facile, je crois que je me coucherais et dormirais une partie de l’après-midi….

Vendredi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 11 mai 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Suis allée tantôt à l’Hermière, ce qui fait une bonne promenade, un peu fatigante, car il fait assez chaud ; je me suis cependant bien reposée là-bas, ai causé avec la Mère Moreau, dont le bon sens paysan et les propos pleins de saveur font toujours ma joie, j’ai partagé la laine avec Eugénie, et en ai laissé à quelques familles du village, j’ai goûté avec du lait, du pain et du beurre, et j’ai repris la route du retour, u peu pénible à cause du soleil qui, assez bas, vous darde à cette heure là ses rayons en pleine figure, et de la route poussiéreuse et sans ombre. Je suis arrivée pour dîner, je viens de coucher les enfants et me suis mise au lit, ce qui me permet d’allonger mes jambes enflées et bien lasses. Pierre paraît mieux ; il a joué dans la cour et ne s’est couché qu’après dîner, seulement il n’ pas d’appétit, et pour comble, des dents gâtées qui le font souffrir. Hier, j’avais renoncé à aller au Mois de Marie pour pouvoir me reposer, et j’ai eu du monde jusqu’au soir, si bien que je n’ai rien pu faire !

Dimanche matin 13 mai

Bientôt la grand messe, et suis loin d’être arrivée à tout ce que je voulais faire ; j’ai eu des choses à mettre en ordre, une terrine de lièvre recouverte de graisse, à arranger et à mettre de côté pour manger dans quelques jours. Je viens de mettre à l’ordre les menus de la semaine et commence à combiner les menus pour la Première Communion d’Yves qui aura lieu à la fin de la semaine ; ce sera une fête toute intime, puisque nous serons très peu nombreux, je compte sur tous les enfants, et c’est encore le principal. Jacqueline arrive sans doute dans le courant de la semaine ; Armand et Suzanne débarqueront sans doute à La Roche le matin même de la Communion, si bien que pendant quelques jours nous serons plus nombreux, il faudra des menus un peu plus soignés, et cela m’effraie un peu, car je suis toujours bien lasse, et c’est sur moi que retombera la préoccupation des menus à combiner, avec des ressources des plus limitées et d’exécuter tous les desserts, sans parler des plats un peu plus compliqués que je ne peux laisser à Marie, laquelle s’affole dès qu’il y a un peu plus de monde. Je serai bien contente d’avoir tous mes petits, surtout Jean qui est un peu loin, et aussi les filles dont nous n’avons guère de nouvelles. J’espère que Pierre sera tout à fait remis ; il serait aussi bien que possible si ce n’était qu’il a mal aux dents et qu’il souffre beaucoup pour manger ; il aurait pourtant grand besoin de s’alimenter, car il est bien maigre et grandit beaucoup. J’ai eu une semaine très remplie… j’ai passé les premiers jours de la semaine près de Pierre, ne pouvant guère le quitter ; mardi a été une journée exceptionnelle, vibrante de joie. Jeudi, Pierre est tout de même descendu, ce qui a été pour moi un grand soulagement, mais vendredi, il a fallu aller à l’Hermière pour partager la laine, ce qui m’a pris toute mon après-midi ; hier, suis allée à la Jamonière aider Mlle Tenailleau à servir aux enfants un goûter en l’honneur de la Victoire ; il faisait bien chaud et il a fallu rester debout longtemps. Aujourd’hui, fête de Jeanne d’Arc, les cloches sonnent à toute volée pour la grand messe ; que notre grande sainte prie pour la Patrie qui a si grand besoin de sa protection ; la guerre est gagnée, mais pas la paix, et bien des problèmes seront difficiles à régler ; aujourd’hui, second tour des élections municipales ; que va-t-il en sortir ?…

Jean passe son concours demain, mardi et mercredi.

Mercredi 23 mai – 6 heures du matin

Armand et Suzanne viennent de partir avec la voiture de la poste ; l’Angélus sonne, j’ai un peu de temps devant moi avant de partir à la messe….

Reprenons un peu les jours passés ! J’ai d’abord prolongé les vacances de Pierre toute la semaine et cela lui a fait grand bien ; il mange maintenant convenablement et a meilleure figure. Le lundi, passé l’après-midi chez Maman avec Pierre et Anne ; il faisait beau et nous sommes restés dans la cour. Mardi suis restée ici ; mercredi, suis allée à l’ouvroir, mais nous ne sommes pas restées longtemps ; jeudi, nous avons fait notre expédition annuelle pour partager la laine, Maman, Pierre et moi ; sommes revenus assez tard ; nous avions à dîner Pierre Taillandier, venu passer quelques jours en Vendée. Jacqueline est arrivée aussi ce soir-là. Vendredi fait tous mes préparatifs pour le lendemain et n’ai guère arrêté de la journée. Samedi, nous nous sommes embarqués de bonne heure, pour ne pas être en retard pour la messe de Communion ; la cérémonie était jolie, il y avait de beaux chants, et surtout mon petit chéri était bien gentil en communiant, un petit peu distrait parfois, mais une figure de grand garçon déjà. Après la messe, nous avons trouvé Armand et Suzanne qui étaient arrivés pendant la cérémonie puis nous sommes tous allés prendre le petit déjeuner chez les cousines ; fait ensuite quelques courses, puis nous sommes tous retrouvés à Richelieu pour la seconde cérémonie qui a été assez courte : sermon, consécration à la Sainte Vierge, bénédiction, puis, après avoir vu quelques professeurs, nous avons emmené notre petit communiant et étions ici d’assez bonne heure, si bien que j’ai pu faire les derniers préparatifs du déjeuner, qui s’est d’ailleurs bien passé. Dans l’après-midi, sommes allés au cimetière, chez Mme Baron, puis Jacqueline a emmené Yves chez sa marraine. Dimanche, assisté tous à la grand messe, puis Maman et Jacqueline sont venues. Lundi, emmené les enfants à la grand messe, après quoi repris mon ouvrage habituel ; l’après-midi emmené Yves faire quelques visites et offrir des images. Hier ne suis sortie que pour quelques courses…. L’Oncle Chailloux est mort lundi soir, après une courte maladie, aussi Andrée Boyer ayant une petite parisienne, comme pensionnaire chez elle, j’ai pris l’enfant pour qu’elle ne gêne pas, et aussi pour qu’elle ne soit pas dans cette atmosphère de tristesse qui entoure forcément un décès ; tout cela a donné quelques allers et venues de plus, et un peu de dérangement. Maintenant onze heures sonnent, je me suis interrompue pour assister à la messe puis je suis allé prier un peu près de l’Oncle Chailloux pendant que sa famille déjeunait, puis il a fallu faire habiller les enfants et reprendre le travail ; maintenant je range un peu la maison, qui en avait grand besoin… Pas de lettre de Jean ce matin, je suis un peu déçue ; pourvu qu’il ne soit pas malade. Si rien ne survient, j’irai peut-être à Paris la semaine prochaine.

Dimanche 27 mai

Je pense partir à Paris mardi matin…. Ici rien de bien nouveau, Anne est enrhumée…. Hier il faisait mauvais, aussi elle n’est pas sortie, et était parfaitement désagréable, sauf un moment où elle était assise auprès de moi, tripotant un brin de laine et chantant :

« Travaille, zeune fille,

Sous les yeux du Meigneu »

en fait de « Jeune fille » !!! Elle répète tout ce qu’elle entend, et elle est souvent bien amusante ! Pierre n’a pas encore repris son appétit et il est souvent capricieux. Mardi, passé une mauvaise journée, j’étais éreintée et énervée, j’ai dormi une partie de l’après-midi dans un fauteuil, ce qui n’a pas arrangé les choses, ensuite, j’ai voulu organiser du travail mais j’étais sans cesse dérangée et ne pouvais avoir la paix ; Je me suis couchée très tôt tous ces jours-ci, cela va un peu mieux… Jeudi après-midi à la Clopière pour partager la laine, comme la promenade était courte, nous avons emmené Anne qui était ravie d’aller « à vaval », et s’est fort bien comportée là-bas, mais au retour il faisait un peu froid et j’avais peur que la petite chérie, un peu enrhumée, ne vienne à compliquer son rhume ; au contraire, elle a l’air d’aller mieux. Le matin, nous avons eu la sépulture de l’Oncle Chailloux. Vendredi matin, il m’a fallu me lever de bonne heure pour expédier Yves par la voiture de la poste, puis Jacquie par un camion qui partait un peu après….Hier, je ne suis pas sortie, restée ici à tricoter…

Dimanche 10 juin

Arrivée avant-hier soir, et bien contente de me retrouver ici ; je voudrais noter rapidement les faits de ces dernières semaines, bien que le temps me manque et que j’aie des lettres à écrire plus que je ne pourrai en faire. La veille de mon départ, j’ai eu une journée bien remplie, les préparatifs de mon départ, et un chandail à Pierre qu’il me fallait absolument terminer. Le mardi matin, je me suis levée très tôt pour terminer mes valises, me préparer et déjeuner ; j’apportais pas mal de provisions pour Nantes, pour Le Mans, pour Paris, si bien que j’étais un peu chargée. La première partie du voyage s’est bien passée ; partie d’ici à 6 heures et demie, j’ai pris le train pour Nantes à 7 heures cinquante, pour y arriver à 2 heures seulement ; j’ai filé tout de suite à la gare d’Orléans pour déposer ma valise en consigne, puis suis allée à Monselet, je suis allée ensuite voir les filles, faire quelques courses et une petite visite à Françoise. Mercredi matin, j’ai pris à 8 heures le train de Paris ; j’ai eu de la chance de trouver une place assise, et suis arrivée au Mans presque sans retard. Jeanne m’attendait à la gare, et nous avons été vite rendues chez elle pour déjeuner. Après déjeuner, sommes allées au cimetière, puis avons passé l’après-midi au Jardin des Plantes, causant dans une grande intimité, et ces quelques heures se sont écoulées bien vite ; nous sommes allées ensuite à la chapelle des Franciscains, à celle des Réparatrices où Jeanne se rend souvent, et sommes rentrées pour dîner. Jean Granger est arrivé peu après, nous avons dîné ensemble et bien causé. Bien bavardé avec Jeanne encore le lendemain matin, puis j’ai déjeuné de bonne heure et pris mon train vers 11 heures et demie. J’ai pu m’asseoir au bout d’un moment et n’ai pas été trop fatiguée ; nous étions à Paris vers 3 heures ; pas de Tante Denise à la gare, aussi j’ai pris un porteur, et me suis fait conduire rue du Cherche-Midi ; en arrivant au 6ème, pas de Tante Denise ; je me suis assise sur ma valise et ai attendu patiemment ; elle est arrivée peu après ; nous nous étions manquées à la gare. Ensuite, j’ai rangé un peu mes affaires, nous avons goûté, j’ai écrit à Jacques et suis sortie faire un tour ; je suis allée rue du Bac, au Séminaire des Affaires Etrangères, où j’avais une commission à faire à Georges Talonneau, nous avons bavardé un moment, puis sur ses indications, je suis allée à la chapelle où a eu lieu un très beau Salut en l’honneur de la fête du Saint-Sacrement. J’avais pu assister à la messe le matin au Mans. Le soir, fait la connaissance de Mladen Zujovic qui vient dîner presque chaque soir. Vendredi matin, suis allée voir Tante Marguerite et fait quelques courses ; Déjeuné de bonne heure, car je voulais aller voir Jean à Versailles et espérais arriver pour la récréation entre 1 et 2 heures. J’ai manqué le train…aussi je suis arrivée à Sainte Geneviève pour la fin de la récréation ; j’ai alors décidé d’aller voir Cadette, mais je me suis trompée de chemin… si bien que je n’ai pas eu le temps d’aller jeter un coup d’œil sur le parc du château… Cadette m’a accompagnée à Sainte Geneviève, j’ai peu voir Jean une petite demi-heure, puis j’ai repris le train pour Paris. Suis allée voir les Gaston le soir. Samedi, Jean étant sorti, j’ai fait quelques courses le matin, puis suis allée déjeuner avec lui chez Tante Marguerite ; sommes allées ensuite voir Michel, et fait quelques courses avant de rentrer ; Dimanche matin assisté à la messe à la chapelle des Maristes, rue de Vaugirard, puis suis allée voir Aline, Jean est venu m’y chercher et tous deux sommes allées chez Marie-Thérèse. Toute la famille Lengrand nous a reçu de façon charmante et nous avons passé avec eux de bons moments. Marie-Thérèse nous a emmenés à la chapelle des Orphelins d’Auteuil, tout près de là… elle est venue nous conduire jusqu’au métro, puis nous sommes allées goûter chez Marie-France ; j’ai vu les trois petits garçons ; l’aîné est tout à fait le portrait de son papa. Lundi, me suis promenée le matin du côté du Cours la Reine, je suis allée jusqu’à Saint Pierre de Chaillot, désirant beaucoup voir cette église dont le pauvre oncle Pâquier nous avait parlé ; je me suis fait conduire sur sa tombe, dans un des caveaux de la crypte. Suis allée déjeuner chez les Gaston ; Louise-Marie m’a montré tous ses travaux de céramique, il y a des choses merveilleuses. Ai filé ensuite voir Suzette Bruot, mais essuyé une grosse averse en sortant du métro à l’Etoile. Vers 5 heures et demie, je suis rentrée en vitesse chez Tante Denise pour voir Mme Montigny, puis suis allée un peu voir Michel dans sa chambre ; dîné chez les Poupardin. Mardi matin, me suis reposée un peu, j’avais tellement marché la veille que j’en avais grand besoin. Suis allée déjeuner chez Solange ; ai passé un moment avec elle, puis pris à Saint-Lazare le train pour Versailles ; j’avais donné rendez-vous à Jean chez Cadette ; nous sommes allés nous promener dans le parc du château ; Jean m’a laissée au bout d’un moment, pour ne pas se mettre en retard, et j’ai continué ma promenade jusqu’au Trianon et au Hameau de Marie-Antoinette ; le parc est ravissant en cette saison… Quant au château, je n’ai pu visiter et ne l’ai regretté qu’à moitié, si intéressant que soit le Musée, ce n’est pas cela que je voudrais voir, mais les appartements où le public n’est pas admis, et qui doivent être infiniment plus intéressants. J’ai dîné ensuite chez Cadette et suis rentrée à Paris pour la nuit. Mercredi matin, suis allée me promener du côté des Tuileries, du Louvre et suis allée, en suivant les quais, jusqu’à Notre-Dame ; j’étais heureuse de revoir tout cela. Suis allée après déjeuner voir Aline, puis ai goûté avec Suzette Bruot, fait ensuite visite à Mme Herbreteau et suis rentrée. Jeudi, j’étais lasse et avais besoin de me reposer, ne suis pas sortie le matin, déjeuné chez les Gaston et suis allée ensuite voir Tante Marguerite qui n’y était pas. Aline et Marie-France sont ensuite venues goûter. Le soir, commencé mes préparatifs de départ. Vendredi matin avons quitté Paris à 9 heures et quart, nous étions à Nantes à 4 heures et demie, avec presque une heure de retard ; j’ai eu aussitôt un train sans sortir de la gare et j’étais à la Genétouze un peu avant 9 heures. J’ai trouvé des personnes complaisantes qui se sont chargées de mes bagages et c’est allégrement que j’ai pris la route du Poiré ; il faisait délicieusement bon, le vent était frais, l’air sentait le foin coupé, on respirait autrement que dans le métro. J’avais dépassé le Recredy quand j’ai trouvé Jacques qui venait à ma rencontre avec Bretaudeau et son auto, et le voyage a été vite terminé. Je suis bien contente d’être revenue et d’avoir fait ce voyage ; un peu de repos d’ici quelques jours et il n’y paraîtra plus. Je me suis un peu reposée moralement et c’est déjà quelque chose…. Parmi mes meilleurs souvenirs de Paris, je dois citer mes messes matinales, plusieurs fois à la chapelle des Missions Etrangères, une fois à la chapelle des Sœurs de Saint Vincent de Paul, cette chapelle bénie de la Médaille miraculeuse ; j’étais heureuse de me retrouver dans une atmosphère purement catholique et de prier de tout mon cœur, alors que dans la journée il m’était impossible de le faire. Jean est là pour la semaine ; je ne sais pas ce qu’il pense de son concours….

Mardi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 12 juin 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Un moment de paix, j’étais lasse et je me suis couchée… Jean a pris un essaim tantôt ; son Papa et lui viennent de l’installer dans une ruche, espérons que cela marchera. Suis allée à l’Hermière tantôt voir le garçon, qui, revenu d’Allemagne depuis quinze jours, n’est guère bien portant ; il se sent cependant plus fort. J’ai emmené Anne… Pierre vient sans doute de faire une petite grippe… cela va mieux aujourd’hui.

Jeudi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 14 juin 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pierre ne se remet pas vite, il tousse toujours et n’a pas d’appétit, aussi je vais me décider à l’emmener aux Sables pour le changer d’air, j’emmènerais aussi petite Anne à qui la plage fera le plus grand bien ; quand aux pensionnaires, ils viendront plus tard, comme cela sera possible, car il ne s’agit pas d’une installation mais d’un campement… ! En attendant, nous emmenons samedi aux Sables ce qui nous est nécessaire, aussi je suis allée faire un tri chez Maman, et emballer du linge, de la vaisselle, enfin les quelques choses indispensables…. Fait vingt pots de confiture de groseille que nous trouverons avec plaisir l’hiver prochain. Avons enterré aujourd’hui ma vieille amie Héloïse….

Dimanche 17 juin

Sommes allés hier aux Sables comme il était prévu ; journée un peu fatigante, mais suis contente que ce travail soit fait ; nous avons emménagé deux chambres, qui seront bien un peu encombrées, mais dans lesquelles nous pourrons tout de même vivre. En bas, la cuisine – salle à manger ne sera ni sombre, ni désagréable, en tous cas il n’y aura pas grand ménage à faire, la surface à balayer étant assez réduite. Le ravitaillement est assez dur, paraît-il, cependant il y a du lait, sur carte, pour les enfants, et beaucoup de poisson ; nous vivrons de produits de la mer, et j’espère que le bon air fera du bien à mes petits chéris… J’ai remis à neuf les maillots de plage, voici tant d’années qu’ils n’avaient pas servi… fait aussi un peu de cuisine, surtout des desserts, Jean étant là toute la semaine, j’ai fait un peu plus pour qu’il puisse en profiter ; nous avons en ce moment des fraises des bois et quelques framboises, mais cela sera tout, il n’y aura pas d’autres fruits, les gelées ayant tout réglé, je ne sais pas ce que nous aurons comme dessert cet été. Jean est parti hier soir, il a dû voyager de nuit et arriver à Paris ce matin. Caty est mariée depuis hier. Ce matin, messe d’actions de grâces pour le retour des prisonniers et requis ; la plupart sont rentrés maintenant ; il en reste peut-être onze ou douze sur cent soixante, et peut-être certains donneront-t-ils de leurs nouvelles d’ici peu, prière aussi pour le repos de ceux qui ne reviendront pas. Il y a eu ensuite un défilé au Monument aux Morts, les autorités, les prisonniers libérés, les anciens combattants, précédés de la clique. Jacques a prononcé un petit mort, ainsi que le Dr Lucas, il y a eu une prière, puis le Salut au Drapeau. Malgré tous les sujets d’angoisse, de telles cérémonies font du bien. Que Dieu protège la France.

Dimanche 24 juin

Aujourd’hui la fête de Jean… Nous allons partir le plus tôt possible, afin que les enfants puissent profiter de ces derniers jours de juin qui sont, en principe, les plus agréables ; d’ici le départ, j’ai encore bien à faire…. J’ai eu une semaine un peu fatigante, travaillé au début à réparer les maillots et les chandails de plage pour les enfants. Passé l’après-midi de lundi chez Maman, il faisait très bon dans la cour. Mardi, allée un peu chez Andrée Boyer ; le soir un orage assez fort. Mercredi, suis retournée un peu chez Maman. Jeudi, voyage à La Roche, je comptais faire sortir Yves, mais il était grippé, et j’ai dû me contenter de le voir à l’infirmerie, il avait un peu de fièvre et était fatigué, avec nausées et vomissements, par les sulfamides qu’il avait prises, du moins je le suppose. Jacques est allé le voir vendredi, et l’a trouvé mieux ; hier soir, j’ai téléphoné pour avoir des nouvelles, il paraît qu’il ne vomit plus. J’ai fait quelques courses le matin, vu Mme Lesaffre, fait quelques petites choses l’après-midi et suis rentrée par le car. Vendredi, voyage à Nantes ; départ par l’auto de la poste, train ensuite… en arrivant, je suis allée chez les Gendreau, où j’ai vu Françoise un bon moment, Benjamin m’a ensuite examinée ; il me trouve le cœur plutôt mieux, mais les nerfs bien fatigués et de la fatigue générale, il voudrait que je me repose, mais comment faire ? Suis ensuite allée jusqu’à Monselet, vu les filles ainsi qu’Odile et Marie-Annick, de 4 heures et demie à cinq heures et demie. Suis allée ensuite à la gare chercher mon billet, au retour une visite à André Jaffré, vu ensuite les filles un moment avant le dîner. Me suis couchée le plus tôt possible pour partir de bonne heure par l’autorail hier matin ; là, il y a eu une belle bousculade, mais tout le monde est monté quand même et le trajet a été relativement vite fait. A La Roche, après peu d’attente, j’ai eu l’auto d’Arrivé et j’ai pu arriver ici pour déjeuner, ce qui m’a fait grand plaisir. Je me suis reposée hier après-midi et j’ai continué mes préparatifs de départ… Reçu une lettre de Jean qui nous a raconté le défilé auquel il a assisté.

Les Sables, mercredi soir 27

Première journée dans notre campement ; les choses ont à peu près bien marché, mieux même que je l’aurais cru ; j’ai passé deux journées plutôt pénibles à préparer les bagages… Ce matin, le départ qui était prévu à 8 heures a eu lieu à 9 heures… nous avons fait en Simca un voyage bien agréable, et avons grandement apprécié le confort et la rapidité de ce mode de locomotion. Il faisait d’ailleurs un temps délicieux. Aussi arrivés, Mme Conté nous annonce que, malgré toutes les démarches de son mari, nous n’avons ni gaz, ni prise de courant pour le réchaud ; j’étais navrée, et me voyais réduite, avec les enfants sur le point d’arriver, à une seule lampe à alcool ! Enfin, je suis sortie ; Vu Mme Dereure qui m’a donné quelques « tuyaux », suis allé à la recherche du pain et du lait, cela faisait toujours deux choses assurées ; fait un tour au marché avant de rentrer… Arrivée ici, j’ai mis un peu d’ordre dans la cuisine, épluché des légumes et les ai mis à cuire…. Sur la lampe à alcool ; il y en avait si peu que cela a cuit quand même, et nous avons fait, Jacques et moi, un repas pas désagréable du tout ; M. Conté m’avait d’ailleurs mis du baume au cœur en annonçant que l’électricien allait venir dans l’après-midi. Après avoir rangé la cuisine, déballé et mis en place le contenu des valises, je me suis mise en route pour voir une question très importante, celle de la glace, mais la glacière n’est plus sur le quai, il faut, pour y arriver, contourner le port et traverser les chantiers de construction ; là, on l’a dit qu’on ne livrait pas en ville, mais que des commissionnaires s’en chargeaient ; je me suis renseignée, on m’en a indiqué un qui habitait rue « Hôtel France », je me demandais ce que c’était ce nom de rue que je n’avais jamais entendu ; il s’agissait de la rue Anatole France !!! Mais là, il n’y avait personne ; en désespoir, je suis allée à la gare et suis tombée sur le beau-père du commissionnaire en question, lequel vient tous les jours dans le quartier et doit venir me parler demain matin. On viendra aussi nous poser le gaz ; cela fera deux questions résolues, du moins je l’espère. En rentrant, l’électricien était là, la prise de courant a été posée, quelques petites choses arrangées. J’ai fini de mettre de l’ordre partout, j’ai fait les lits puis Jacques est parti ; j’ai préparé ensuite mon dîner, bien court et vite fait, j’ai mangé bien tranquillement et suis venue me coucher le plus tôt possible… Jacques revient demain avec les deux petits et Thérèse…

Dimanche 1er juillet

Premier dimanche ici, je suis allée avec Pierre à la messe de 8 heures… Cette fin de semaine ne s’est pas trop mal passée, on peut évidemment vivre, mais cela sans confort ni beaucoup d’agrément, à part les bons moments passés sur la plage. Jeudi, j’ai passé ma matinée à faire des rangements et un peu de ménage ; le plombier est venu, et, après quelques difficultés, m’a annoncé qu’il reviendrait le lendemain. Suis sortie l’après-midi m’occuper d’une tente ; c’est encore un problème résolu, Mme Dereure, nous en prête une et l’établissement la plantera et la gardera. Je me suis installée à travailler ici, j’ai dîné et attendu les voyageurs qui sont arrivés vers 10 heures ; Anne avait vomi dans l’auto, Thérèse et elle étaient dans un bel état ; nous nous sommes couchés le plus tôt possible. Vendredi, le plombier est venu, maintenant nous avons le gaz quelques heures par jour ; il n’y a guère de pression, et on ne peut arriver à faire bouillir que de très petits récipients, mais c’est mieux que rien. L’après-midi suis allée un peu sur la plage retrouver Jacques et les enfants… Hier, suis allée au marché, qui est loin de ressembler à ce que l’on voyait autrefois, suis ensuite restée à la maison pour parler au commissionnaire pour la glace ; il nous en apportera un peu quatre fois par semaine ; ce sera toujours mieux que rien. Après-midi à la plage avec les enfants, tous deux ont bien joué, et Anne est couverte de coups de soleil, elle en a sur les bras et sur ses deux petites joues, à part cela, elle a l’air très heureuse de barboter et de se rouler dans le sable. Les pauvres enfants ne sont pourtant pas bien ici, à part la plage ; ils n’ont pas de lait le dimanche, heureusement que j’ai de la farine lactée, cela va « dépanner » un peu ma pauvre Tétachette. Tous deux sont partis se promener avec Thérèse ; il fait beaucoup de vent et sans doute ne fait-il pas très bon sur la plage, je me demande ce que je vais en faire cet après-midi. Je pense que Jacques et Yves seront là dans huit jours. Pas de nouvelles d’Yves et de son certificat. Quant à Jean, sa dernière lettre nous dit que si il est admissible, ce qui n’est pas du tout certain, il ne viendra peut-être pas avant le quinze août ! Je ne sais comment nous nous arrangerons pour qu’il vienne ici, il serait cependant content de pêcher et de se baigner ; d’un autre côté, je ne sais trop ce que je lui donnerai à manger. Pierre à ces jours-ci un appétit superbe, mais Anne ne se décide pas à manger de tout, et c’est bien regrettable !

9 heures et quart – Je viens de coucher les deux petits…. Thérèse a promené les enfants une partie de la matinée, puis lorsqu’elle est rentrée pour préparer le déjeuner, je suis sortie à mon tour avec eux…. Fatigués par le grand air, ils se sont endormis jusqu’à 5 heures, si bien que j’ai pu écrire et lire tranquillement. Après le goûter, le temps s’étant un peu arrangé, nous sommes allés un moment sur la plage… Ne suis pas trop fatiguée, c’est un changement de vie et un repos pour moi, une halte dans mes occupations habituelles…. (je me souviens du sous-sol des Sables avec Thérèse, quand on entendait des avions passer je pleurais contre les « oiseaux boum »…)

Samedi soir 7 juillet

Je viens de coucher les petits et maintenant j’attends Jacques et Yves qui doivent nous arriver tous les deux par le train ; je suis bien heureuse de les voir tous deux, mais je ne sais pas très bien encore comment nous allons nous arranger ici avec deux personnes de plus tellement nous sommes à l’étroit. Yves doit coucher sur un matelas par terre, mais je ne sais pas encore où nous allons mettre ledit matelas. Quant à la cuisine, il faudrait de plus grandes casseroles…. Nous avons récolté les enfants et moi une belle collection de coups de soleil ; petite Anne a été la plus atteinte, ce qui n’a rien d’étonnant, vu sa peau fragile de blonde ; la nuque, les bras, les cuisses, les mollets, les dessus de ses petits pieds, tout était pris, elle en a même aussi sur chaque doigt ; ses joues étaient rouges et enflées ; cela s’arrange avec quelques applications de pommade et un chapeau de toile qui protège la petite figure, mais il y a eu des séances peu agréables, au moment surtout de la toilette du soir ; elle en a profité pour devenir affreusement crampon, et veut toujours être sur mes genoux pour prendre son biberon, ou pendant les repas, ou pour dormir comme aujourd’hui sur la plage « à nounou, Maman, bobo « . Pierre a de bons coups de soleil lui aussi sur le cou et sur les bras et commence à devenir capricieux pour les repas. Quant à moi, j’ai les deux bras et la cheville droite enflés et douloureux, mais c’est peu de chose, quoique gênant. Lundi, le temps s’est amélioré, il faisait du vent, mais moins froid et le ciel s’est éclairci. Depuis nous avons un temps délicieux… lundi et mardi, suis allée au marché pour n’y pas trouver grand-chose. Mardi soir, j’étais déjà couchée lorsque j’ai entendu secouer le rideau du garage, puis la voix de Jacques qui m’appelait. Il arrivait par le train avec une valise de ravitaillement, craignant que nous soyons trop mal pris ici ; il a déballé ses provisions, nous avons dormi et il est reparti le lendemain matin de bonne heure. Grâce à cette courte apparition, j’ai pu me dispenser pendant trois jours d’aller au marché et m’installais avec les enfants sur la plage avant neuf heures et demie. Ce matin, je suis quand même allée chercher quelques légumes et fruits, mais on ne trouve pas grand-chose ; ce qui est plus agréable, c’est le marché au poisson, chaque soir, on trouve beaucoup de choix, et du poisson tellement beau et tellement frais que c’est un plaisir rien que de le regarder. Sur la plage, je lis un peu, je tricote, mais je n’ai pas beaucoup de courage ; ce soir, la mer était tout près de nous, et je suis restée longtemps sans rien faire, rien qu’à regarder les vagues… détente qui ne durera pas ; actuellement Thérèse est là pour faire le travail de la maison, mais une fois qu’elle sera partie et que les filles seront là, il faudra que j’assume tout le travail… reçu ce soir une lettre de Jean, il attend avec impatience son résultat qui tarde beaucoup, et ce retard va lui gâcher une grande partie de ses vacances. Yves a onze ans depuis ce matin….

Dimanche matin 15 juillet

Pas le temps d’écrire de toute la semaine… sur la plage ce n’est pas pratique à cause du sable et du vent, c’est à peine si j’arrive à tricoter ; Anne veut souvent être « à nounou Maman » pour dormir ou se reposer ; à d’autres moments je n’arrive pas à travailler, je ne peux que regarder la mer…. Hier, j’ai dormi sur la plage… Cette nuit a été la plus bruyante que nous ayions eue : musiques de manèges à La Chaume, le feu d’artifice du 14 juillet, un orage qui a duré une bonne partie de la nuit, des colères d’enfants ici et chez nos voisins, des passages d’autos ou des bandes chantant à tue-tête, tout cela a été plutôt pénible… Thérèse a emmené les enfants se promener si bien que j’ai eu tout de même un peu la paix… Le temps a l’air de s’éclaircir, peut-être irons-nous tantôt à la plage. Dimanche dernier nous avons eu une très belle journée, j’ai pu causer longuement avec Jacques, les enfants se sont baignés et Yves était ravi. Les jours suivants, Jacques a été chaque matin à la pêche avec les garçons ; jeudi, ils ont même emporté des tartines pour déjeuner sur les rochers ; seulement, les matinées à la plage, seule avec Anne ou à peu près, n’étaient pas de tout repos ; il fallait amuser la petite chipie ou la bercer, et ce n’était pas toujours drôle, d’autant plus que ses coups de soleil la gênaient bien. Nous avons eu quelques bien bon moments, mercredi soir surtout, le temps était merveilleux, et les enfants sont restés longtemps à faire nager leurs bateaux ; ayant mouillé leurs fonds de culotte, en ont profité pour se mouiller jusqu’aux épaules. Hier, le temps a été moins beau, nous sommes pourtant allés le matin voir le défilé des troupes, et les enfants sont allés, avec Thérèse, voir le feu d’artifice… Je pense que Jacques viendra samedi chercher Anne et Thérèse et amener les filles qui sont en vacances depuis jeudi, je ne sais pas quand Jean viendra, il attend encore le résultat de son concours.

10 heures – Beaucoup écrit aujourd’hui …. Nous ne sommes pas allés à la plage, il a fait un grand vent toute la journée. Après déjeuner, avons décidé d’aller voir l’église Saint Pierre ; avons coupé par la plage ; il ne faisait pas trop mauvais, j’ai fait visiter l’église aux enfants et leur ai explique les vitraux, les mosaïques puis nous sommes revenus par le Remblai. A peu près à mi-chemin, le temps s’est couvert, le vent s’est levé ou plutôt a redoublé, chassant des tourbillons de sable qui aveuglaient, il a fallu porter Anne, nous nous sommes changées Thérèse et moi, mais ce n’était pas un plaisir. En rentrant, ai fait goûter les enfants je me suis mise à écrire ; un peu avant le dîner, comme il ne pleuvait plus, fait sortir les garçons pour aller voir la mer balayant la grande jetée ; le spectacle était, comme toujours, fascinant et grandiose. Anne a été odieuse aujourd’hui ; toujours « à nounoux maman », il a fallu que je la garde pendant tout le déjeuner, que je monte la coucher au milieu du dîner, et encore elle voulait que je me couche à côté d’elle ; j’espère que ses caprices cesseront une fois au Poiré, mais en attendant, c’est bien pénible…

Dimanche 22 juillet

De la plage…. Enfin voici la seconde journée que je suis seule ici avec les enfants, et tout va pour le mieux, sans récrimination et mauvaise volonté ; je sais qu’au début il y a toujours plus d’entrain ; pourvu que cela dure ! J’ai montré aux filles les fournisseurs, et me suis mise moi-même au courant de bien des choses que je laissais faire à Thérèse… A partir de demain, chacune sera, à son tour, de cuisine ou de ménage. Pierre essuie la vaisselle, fait les couteaux, met toutes choses en place. Tantôt, avant de sortir, nous avons nettoyé en chœur les légumes destinés à la soupe, et, comme elles sont en vacances, c’est moi qui ferai le dîner… Hier soir, Jacques et Jean devaient venir par le train, c’est-à-dire vers 10 ou 11 heures ! nous les avons attendus jusqu’à minuit, et personne ! je me suis couchée bien ennuyée, me demandant ce qui se passait, si Anne était malade, ou Maman, qui était fatiguée cette semaine ? A la messe, ce matin, j’ai vu Mme Bretaudeau, laquelle m’a dit qu’ils avaient tout simplement raté le train, parce que Jean n’était pas revenu de sa tournée hebdomadaire au beurre ; j’espère que cela n’a pas été un accident, je suppose que Jacques aurait trouvé moyen de me prévenir, mais je suis bien déçue, je comptais les avoir pour la journée et ne sais quand ils pourront venir maintenant. Jacques est venu jeudi chercher Thérèse et Anne ; il a pu venir en auto, malgré les restrictions apportées à la circulation routière, et cela a été plus pratique pour nous ; il a emmené les filles et même Jean, qui avait débarqué au Poiré mardi soir, toujours dans l’attente de son résultat. Nous avons donc passé la journée ensemble, c’était toute une affaire que de caser huit personnes dans notre salle à manger cuisine ; il a fallu installer Yves et Pierre sur une malle comme table, Pierre avait pour siège un pliant et Yves, un seau renversé, rembourré d’un coussin. Quand Anne a vu cette installation, elle a voulu un petit coin pour elle, y a transporté son couvert et s’est assise sur un petit banc. Les enfants se sont beaucoup amusés. Jean a pu prendre un bain qui lui a fait grand plaisir. Ce matin, suis allée avec les enfants à la messe de 8 heures, mais, étant un peu en retard, nous sommes retournés à la grand messe… J’ai maintenant ici des moments plus restreints, mais bien tranquilles ; cependant ma petite chérie me manque ! Je serais heureuse de la voir dans son petit maillot, et sa petite figure rouge sous son chapeau ; mais impossible de les avoir tous à la fois !…

Dimanche 29 juillet

Semaine vite passée, et bien passée en somme avec mes deux filles comme aide, elles mettent assez de bonne volonté à faire leur travail, comme elles savent qu’il n’y a pas de bonne derrière pour le faire ; Geneviève accepte tout d’une humeur égale tandis que Jacquie avoue carrément ne pas aimer le ménage et se plaire beaucoup à faire les commissions. Enfin cela va, quoique avec un peu de peine ; seulement la famille Brachet arrive demain et j’ai peur que la présence de Marie-Annick entrîne davantage les filles et n’empêche d’avoir avec elles cette intimité que je n’avais guère eue jusqu’ici, et qui m’est cependant si agréable. Aujourd’hui, nous sommes nombreux sur la plage, il fait délicieusement bon, mais d’ici quelques instants, il va falloir allumer le gaz et mettre la soupe au feu. Jacques m’a fait la surprise d’arriver hier soir ou plutôt ce matin puisqu’il était plus de minuit, amenant Jean et Auguste Baron…. Il a fallu réveiller les filles et Yves pour réorganiser les lits autrement, nous avons installé les deux garçons, Jean et Yves, dans la chambre des filles, avec Auguste entre les deux lits sur un sac de couchage ; les filles ont pris des matelats dans ma chambre, et tout le monde a dormi. Ce matin, nous sommes tous allés à la grand-messe, puis les enfants se sont baignés pendant que je préparais le déjeuner. Passé l’après-midi sur la plage ; pour le moment, Pierre fait une belle colère, ce qui lui arrive assez souvent ; les garçons me donnent nettement plus de peine que leurs sœurs ; Yves est ronchonneur et nonchalant, Pierre capricieux et peu commode. J’ai eu par Jacques de bonnes nouvelles de petite Anne, à qui sa maman n’a pas l’air de manquer beaucoup ; elle est bien portante et beaucoup plus calme qu’ici où l’air trop fort ne lui réussissait pas très bien. Je pense rester ici plus longtemps que je n’avais prévu ; Jacques voudrait revenir pour la prochaine grande marée et les enfants sont si contents d’être ici !… Je vais forcément moins à la plage chaque jour ; il y a la vaisselle et les choses à mettre en ordre, les légumes à éplucher ; en général, j’y ai à peu près une heure chaque matin ; dans l’après-midi, j’y pars vers 3 heures et demie, mais il faut rentrer dès 7 heures faire le dîner à cause du gaz. Et il y a la correspondance, les raccommodages, quelques courses obligatoires qui passent du temps ! Je lis un peu, j’ai trouvé à la bibliothèque paroissiale des volumes intéressants ; j’avance peu à peu la veste de Geneviève, mais j’ai été obligée de défaire une grande partie du devant parce qu’étant trop étroit. Mercredi, temps orageux… après le goûter des enfants, nous nous sommes mis en route pour aller jusqu’au Phare Rouge voir la mer sur les rochers ; les enfants ont fini par m’entraîner jusqu’au lac de Tanchet ; il y a bien longtemps que je n’avais pas été jusque là ; les filles ne s’en souvenaient guère, et les garçons ne connaissaient pas, seulement il était trop tard pour faire le tour du lac ; il faisait un vent fou et la mer était splendide. Je finis d’écrire en surveillant le dîner, les tomates sont dans la poële en attendant les œufs, tous vont rentrer bientôt.

Jeudi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 2 aout 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens de me coucher, c’est-à-dire de faire une toilette rapide dans le peu de place qui me reste devant le lavabo, au pied du matelas d’Yves… la fin de la journée a été pénible. Cela ne m’ennuie pas de faire la cuisine et la vaisselle, je préférerais bien sûr rester une heure de plus sur la plage, comme ce soir où il faisait si bon, mais il faut bien se conformer à « l’heure du gaz ». Les filles font à peu près leur ouvrage, mais Pierre fait des caprices, Yves des entêtements, boude et ronchonne… Reçu une lettre de Jacques, Anne est charmante, et toute la maison, grand-mère en surplus, doit être sous ses ordres.

Vu ce soir Mlle Chalard, en ai été heureuse, malgré tant de choses qui nous séparent, elle est toujours une véritable amie ; je luis suis reconnaissante de tout ce qu’elle m’a enseigné et inculqué, de tous ces principes solides de droiture, ces sentiments élevés, cette honnêteté, cette largeur d’esprit qui étaient la base de son éducation. Les liens du passé sont forts et je suis toujours bien attachée à elle. Que Dieu l’éclaire et lui envoie sa grâce et sa lumière.

Vendredi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 3 aout 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une aventure ce matin ; quand je suis descendue avec Jacquie, vers six heures et demie, pour m’apprêter avant de partir à la messe, j’ai trouvé la cuisine pleine d’eau ; il y en avait bien par endroits, un ou deux centimètres ; j’ai supposé que cela venait d’un robinet mal fermé et me suis contentée d’en chasser un peu à coups de balai ; je m’y suis remise en revenant de la messe, et nous avons réussi, les enfants et moi à expédier presque tout. Cependant j’avais toujours dans l’idée que ce pouvait être une fuite et cela m’inquiétait. Dans la matinée, je me préparais à partir à la plage quand Mr Conté m’appelle ; leur cave était pleine d’eau ! Il y en avait presque dix centimètres, tout nageait là-dedans et c’étaient les infiltrations qui étaient passées chez nous ; je suis allée un peu les aider, puis j’ai recommencé à balayer chez moi et cela m’a menée jusqu’à l’heure du gaz, si bien que je n’ai pas pu sortir. Tantôt un temps délicieux, Armande Brachet est venue un peu, je regrettais bien de rentrer le soir ! Essayé de raisonner un peu Yves et Pierre qui se battent comme des enragés et crient comme des putois ! Yves a fait effort pour obéir ce soir, mais étais-ce pour me faire plaisir ou pour retrouver le livre dont je l’avais privé ?

Dimanche soir 5 août

Jacques et Jean sont arrivés hier soir ; je comptais les voir arriver par le train et ils sont venus nous surprendre alors que, ayant fini la vaisselle, nous allions envoyer les garçons au lit ; ils restent toute la semaine ou presque, pour aller à la pêche, et après ce sera le retour pour le Poiré… Jean a échoué à son concours ; c’est une déception pour lui, bien qu’il paraisse ne pas avoir trop de chagrin, je pense qu’il retournera à Sainte Geneviève… espérons que l’année prochaine ce sera un succès. En attendant, sans doute, va-t-il aller en pèlerinage à Lourdes à la fin du mois, et représentera là-bas toute la famille…. Les filles ont moins d’ardeur pour m’aider à faire la cuisine, et aussi pour leurs devoirs de vacances ; enfin cela va à peu près quand même. Lu quelque livres intéressants puisés à la bibliothèque paroissiale, très bien montée d’ailleurs. Trois volumes de Sigrid Unset, la Norvège d’autrefois… Cette semaine « le livre de Jacqueline » de Jeanne Ancelet-Hustache, dont j’avais lu d’autres choses si attachantes…

Mercredi 8

Je termine la cuisine, et juste le gaz vient d’être coupé ; il y en a bien peu actuellement et c’est un problème pour préparer quelque chose, particulièrement de faire bouillir la soupe ! Je suis seule pour l’instant, Jacques et les enfants sont à la pêche, je pense qu’ils ne tarderont pas à rentrer ; ils y sont allés aussi hier et avant-hier, et ces trois matinées ont été un pu pénibles ; pas un n’a eu l’idée qu’il me serait agréable à moi aussi, d’aller à La Chaume où je ne suis pas allée depuis bien longtemps ; de tricoter assise sur un rocher, en regardant la mer ! De me reposer au lieu de faire tout le travail de la maison ! Enfin de prendre, moi aussi, et avec eux, un peu de vacances ! Pas un des enfants n’a eu l’idée de se lever 5 minutes plus tôt et de faire son lit afin que je n’aie pas, en montant dans les chambres, une fois la cuisine à l’ordre et les légumes nettoyés, six lits à faire avant de balayer !… passé de bons après-midi à la plage ces deux derniers jours ; Jean s’est baigné hier, et il nage très bien, seulement il va beaucoup trop loin et cela me fait un peu peur !

Reçu Hier soir des nouvelles des Clérault, Françoise se marie aujourd’hui !

Dimanche 12 août

Dernier soir ici, puisque nous regagnons le Poiré demain… Jacques en arrivant hier soir, m’a dit qu’il trouvait Maman fatiguée, elle a 24 de tension et c’est un peu angoissant ; il va me falloir veiller sur elle davantage et la soigner si elle veut bien se laisser faire !… Peu de choses de mes derniers jours, les quelques moments passés à la plage ont été bien courts. Jacques est venu hier soir. Passé l’après-midi à la plage ; nous avons vu une belle procession, hommage de reconnaissance de la ville des Sables à Notre-Dame qui l’a protégée… Demain, j’aurai bien à faire avec les bagages à préparer et tout à mettre en ordre ; nous partirons en fin d’après-midi, Jacques et moi en auto, les enfants par le train… Je me presse, le papa est les enfants vont venir dîner, la soupe bout, il n’y a plus que les œufs brouillés à préparer….

Mercredi 15 août

On annonce ce matin la capitulation du Japon, c’est donc la fin de cette guerre mondiale qui durait depuis tant d’années ; Dieu fasse que nous n’en revoyions pas d’autre, d’ailleurs avec cette invention terrible qui s’appelle la bombe atomique, une guerre serait une chose tellement effroyable que l’on ne peut oser l’imaginer. Nous voilà réinstallés ici depuis lundi soir ; les enfants sont partis par le train, et venus depuis La Roche en auto. Jacques et moi sont partis assez tard, après avoir rangé et nettoyé le plus possible ; nous étions ici un moment avant le dîner, j’ai eu le temps d’aller un peu voir Maman, tandis que les filles aidaient Jacques à décharger l’auto et à défaire les bagages ; je l’ai trouvée moins fatiguée que je le craignais ; d’ailleurs, maintenant que nous sommes là, le moral va mieux ; peut-être le physique s’en ressentira-t-il ! Hier j’ai remis toutes les choses en place… j’ai touts les armoires et placards à ranger, les trousseaux de quatre pensionnaires à mettre à l’ordre…. Je comptais faire beaucoup de choses aux Sables, et n’ai même pas pu terminer une veste à Geneviève…. J’apprécie ici le confort, de même que j’apprécie l’évier, les lavabos commodes, les armoires où il y a de la place et surtout l’espace dont nous disposons, les pièces claires et aérées. Aujourd’hui nous allons assister à la grand-messe à la procession, et en même temps que pour toutes les « Marie », prier pour la France. Il y a un an, c’était le débarquement de Lattre, sur la Méditerranée…

Dimanche 19 août

Me voilà tout à fait réinstallée ici ; j’ai tout repris en main et le travail ne chôme pas ; je révise les trousseaux des pensionnaires… après quelques semaines de repos relatif, mais de repos tout de même que j’ai eues aux Sables, je me sens plus vaillante et aborde ma tâche avec plus d’entrain. Cependant j’ai quelques surprises plutôt désagréables, j’ai trouvé le placard des garçons envahi par les mites, elles n’avaient pas encore fait de dégâts bien considérables, mais il n’était que temps ; dans l’armoire de la chambre des garçons, ce sont les souris qui ont pénétré, ont entamé un sac de riz et déchiré des papiers, il va falloir faire un bon nettoyage. J’ai repris contact avec toutes choses, avec l’église d’abord, pour les messes matinales et aussi pour la fête de l’Assomption ; nous avons eu la traditionnelle procession à la Colonne, à laquelle j’ai emmené petite Anne qui a été bien sage ; la veille au soir avait eu lieu la clôture de la neuvaine à la Colonne, et maintenant chaque soir, nous allons dire un chapelet à la grotte, en union avec le pèlerinage national en ce moment-ci à Lourdes. Chaque après-midi je vais un peu chez Maman, elle a besoin qu’on lui tienne beaucoup compagnie ; heureusement les enfants y sont une grande partie de la journée. Je suis allée avant-hier chez Mme Baron, hier chez Andrée Boyer. Je m’occupe des rares fruits que les gelées du début de mai ont daigné nous laisser, afin d’avoir quelques desserts mais nous n’en aurons pas cet hiver ! Il y a peu de lait, impossible jusqu’ici de faire des laitages pour le soir ; il faut s’ingénier à trouver quelque chose avec des ressources limitées, attendu qu’il n’y a pas de poisson tous les soirs comme aux Sables. Jacquie est prise d’un grand amour pour la pâtisserie, elle confectionne en ce moment des gâteaux pour utiliser les blancs d’œufs qui restent d’une crème faite hier soir ; laquelle doit faire aujourd’hui une glace aux noisettes ! Cela lui donne peut-être le goût de la cuisine ! En attendant, elle se donne la peine de travailler cette année ; elle suit des cours par correspondance, et cela l’oblige à avoir fini ses devoirs au jour dit. Demain, nous commençons l’ouvrage manuel, avec Marie-Annick, bien entendu ; cela ne fera guère qu’un mois à travailler, mais on va tâcher de leur trouver un peu d’ardeur ; Jacquie veut se refaire un chandail ; Marie-Annick et Geneviève vont en faire un pour un malheureux qui en a grand besoin, ou tout au moins en faire une partie ; j’ai en réserve quelques livres intéressants à leur lire…. L’abbé Jacques nous arrive mercredi.

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 20 aout 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une journée crucifiante… personne ne me comprend et c’est bien dur. Il y a assurément beaucoup d’amour-propre froissé, d’orgueil blessé, mais il y a surtout une souffrance très profonde d’avoir cherché à bien faire… de ne pas avoir réussi… Hier, bonne promenade à la Maldemée. Pierre et Geneviève Bouliau sont arrivés pendant que nous dînions, avec la fiancée de Claude. Jean est arrivé comme ils partaient, son voyage s’est bien passé et il était plus gai que je ne l’avais vu depuis longtemps.

Vendredi soir 24

Un peu de temps à moi !… Mardi encore une matinée un peu dure, surtout au début, puis mon travail m’a reprise et cela a mieux été. Pierre et Geneviève ont déjeuné ici avec Nicole, bien entendu. Jacquie avait confectionné, avec un peu d’aide, des tartes à la noisette qui étaient exquises et tout s’est bien passé malgré un temps lamentable. Mercredi, nous attendions l’abbé Jacques Coupet pour déjeuner mais il n’est arrivé que pour dîner. Fini, ce soir-là, la neuvaine à la grotte et essuyé au retour une bonne averse. Hier matin, suis allée à La Roche, fait des courses, pour trouver des magasins fermés, mais ai pu passer à peu près une heure chez Mme Lesaffre, et cette heure a été bien précieuse. Le conducteur, qui devait nous ramener à une heure, ne nous a pris qu’après trois heures, et il était presque quatre heures – légale – lorsque je me suis mise à table, j’étais un peu migraineuse et abrutie, si bien que je me suis réfugiée dans le salon, et j’ai pris un repos tel que je n’avais pas goûté depuis longtemps, quelques heures de lecture et de prière – avec une petite sieste au milieu – et dans le silence !! C’était merveilleux. Auguste est venu me porter des livres, et nous avons eu une conversation intéressante, enrichissante, sur des sujets qui me passionnent : la messe, la liturgie. Après dîner, une bonne conversation avec l’abbé Coupet, avec lequel nous nous entendons sur beaucoup de points….

Dimanche matin 26

Pas mal de lettres à écrire et peu de temps à moi, d’autant plus que, cette après-midi a lieu au terrain de sports une petite kermesse organisée par les jacistes, et qu’il faudra tout au moins faire acte de présence. Maman viendra aussi après déjeuner, et je n’aura pas aujourd’hui la ressource de tricoter ou de coudre en causant. Rien de neuf ces derniers jours, l’abbé Coupet est parti vendredi après déjeuner, après avoir passé sa matinée à la Roche. A part çà le travail ordinaire…. Je vais chaque jour chez Maman, j’y reste entre une heure et une heure et demie, mais m’arrange pour avoir un moment à moi ici, pour lire et pour prier tout en tricotant…j’ai adopté le divan du salon, où je m’installe avec mon tricot et mes livres, et j’y suis bien tranquille et en paix, si bien que je me demande ce que je deviendrai, l’année prochaine, quand le divan sera reparti aux Sables…

Vendredi matin 31

J’arrive de La Roche avec Jacques, en auto ! Cela m’a paru merveilleux ! Il y a tant d’années que cela ne nous était pas arrivé…. Partir à l’heure qu’il plaît, revenir quand on veut… Passé un long moment chez le dentiste, il y avait sept personnes avant moi,… suis allé ensuite chez les cousines, puis voir Mme Lesaffre ; nous avons fait salon à la cuisine pendant une heure et demie, tandis qu’elle préparait le déjeuner ! On peut très bien causer ainsi. Pierre vient d’être blessé à un œil d’un éclat de grenade, il est aussi bien que possible, mais on ne sait quel degré de vision il aura gardé…. Le pauvre garçon doit – en principe – se présenter à une session spéciale pour Saint-Cyr réservée aux engagés. Les deux petites filles aident leur maman et sont bien gentilles. Nous avons causé longuement et cela m’a fait grand bien….

Maman a l’air de trouver que je ne reste pas assez chez elle. Faut-il faire le sacrifice de ces moments qui me sont si précieux ? Jean est arrivé mardi soir de Lourdes, après un bon voyage, si rien ne survient, nous irons là-bas l’année prochaine, et quelle joie ce sera !

Dimanche 2 septembre

Pluie cette nuit, pluie ce matin, cela fait du bien à la campagne… Oncle Alfred et Tante Jeanne sont ici depuis hier ; ils vont venir déjeuner tout à l’heure ainsi que Françoise, aussi ce matin j’ai pas mal de choses à préparer, quoique nous ayons un repas très simple ; heureusement, Jacquie va m’aider à préparer le plat de thon accompagné d’une salade de légumes, tourner la glace, faire un gâteau pour ce soir. Je n’arrive à rien ces jours-ci, mais tricot avancent un peu, tout en faisant l’ouvrage manuel des filles ou en causant chez Maman, mais j’ai du mal à monter la veste de Geneviève, et ne peux arriver un après-midi tranquille pour le faire. Vendredi après-midi, chez Armande Brachet, pour clôturer le comité des prisonniers… bien que n’aie travaillé effectivement que dix huit mois environ au comité des prisonniers, j’aimais ces réunions où, du moins, si les langues marchaient bien un peu, les mains travaillaient réellement…

Mercredi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 5 septembre 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jacques s’est absenté ces deux derniers jours pour aller faire une inspection à Jonzac et aux environs ; il en est arrivé hier soir, plutôt fatigué, et avec une crise d’entérite telle qu’il n’en avait pas eue depuis des années, j’espère que nous allons très vite arranger cela par un régime et une médication appropriés, mais cela m’ennuie et me tourmente quand même. Cet après-midi, nous devions aller à Cugand chercher du tissu ; le voyage étant fixé, je me suis décidée à y aller quand même en prenant un chauffeur, car je n’osais me lancer de nouveau seule sur la route avec une voiture que je ne connaissais guère déjà il y a cinq ans. Notre voyage s’est bien passé et cela m’a fait plaisir de rouler comme autrefois ; j’ai rapporté plusieurs métrages de tissu qui nous rendront bien service pour l’hiver qui va venir. Nous sommes allés jusque chez un autre fabricant qui habite de l’autre côté de la Sèvre et, au retour, j’ai eu la surprise de rencontrer, au bord de la rivière, Andrée Jaffré, que je croyais en ce moment à Sainte Anne d’Auray, nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour parler, mais cela a fait plaisir quand même. A part cela, rien de neuf depuis dimanche, notre déjeuner de ce jour-là s’est bien passé, la glace était réussie, avons causé longuement dans le salon, puis ai fait une petite promenade avec Françoise et Tante Jeanne. Suis allée chaque après-midi voir Maman… mon tricot n’avance guère. Quelques moments très pénibles ce matin ; ce serait trop beau si on ne souffrait jamais par ses enfants !

Vendredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 7 septembre 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Suis bien inquiète ce matin ; Jacques a passé hier une journée pénible, il a eu du monde toute la matinée, nous avions Maman, Oncle Alfred et Tante Jeanne à déjeuner, pour manger du civet de lièvre, et, tout l’après-midi, il a eu des réunions à la maison. Hier soir, il avait un peu de fièvre. Cette nuit là il a beaucoup souffert, et a dû se lever plusieurs fois… Ce doit être de la dysenterie ; en revenant de la messe je vais prévenir Guy Herbreteau, qui remplace le docteur Caillaud, absent pour une huitaine encore…. Les garçons viennent de partir à Nantes où ils resteront jusqu’à lundi soir, le jour se lève à peine et je me demande comment ils doivent y voir sur al route de la Genétouze, je ne sais pas comment j’ai fait leurs préparatifs, mais j’ai constaté avoir oublié plusieurs choses…

Dimanche matin 9 septembre

Auguste Baron a « pris la soutane » hier ; il est venu après les Vêpres, car c’était la fête de la Nativité, pour se faire voir dans son nouveau costume, et nous avons pu causer un peu un bon moment ; j’ai réalisé, mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici, le symbolisme de la soutane, de ce vêtement différent des autres, qui sépare celui que Dieu a choisi, et qu’Il réserve pour son service. Causé aussi de cette vocation sacerdotale… J’aurais tellement aimé qu’un de mes fils soit prêtre, mais ni l’un ni l’autre ne donne jusqu’ici de signe de vocation, que la volonté de Dieu soit faite ! Jacques va mieux, sans être tout à fait guéri, mais il reprend en partie son activité ; le docteur est venu dès vendredi matin, et n’a trouvé qu’une dysenterie banale… la journée de vendredi a été meilleure, quoi qu’il ait eu tout le temps des visites, un peu trop même, jusqu’au marquis de Baudry d’Asson qui venait s’assurer de al candidature de Jacques au conseil général. Hier matin, le malade est descendu déjeuner, l’appétit revient un peu et il voudrait même aller passer la journée de demain à La Roche pour des réunions au sujet des Associations familiales… Pas reçu de nouvelles des garçons, je suppose que leur voyage s’est bien effectué… Jeudi soir nous arrivent deux petites amies de Geneviève, les filles de Jeanne Gallonnier, et samedi, nous fêtons, dans l’intimité, nos vingt ans de mariage ; je me demande ce que je pourrai donner comme dessert, les pêches se terminent, il n’en a d’ailleurs eu qu’une trentaine au petit pêcher de la cour ; il n’y a presque plus de poires, les quelques que je ramasse étant toutes attaquées par les oiseaux, il faut les faire cuire le plus tôt possible, autrement elles pourrissent, les raisins s’achèvent et il n’y aura pas de pommes cette année ; la situation ne va pas en s’améliorant. Suivi avec grand intérêt, sur La Croix, le compte-rendu du 1er Congrès de Pastorale liturgique qui a eu lieu à Saint-Flour ; ces questions mes passionnent tellement, et je voudrais tant faire comprendre aux autres ce que j’ai compris depuis bien peu de temps seulement, le sens de la messe.

Dimanche matin 16

La grand messe commence à sonner, je n’ai que quelques minutes avant moi, après quoi il va falloir m’habiller, préparer les enfants et les rassembler, ce qui n’est pas un petit travail, d’autant plus qu’ils sont nombreux, Geneviève recevant depuis jeudi soir ses amies Crochet, cela fait une belle petite bande qui joue, jacasse, rit, se fait des farces, et court d’une chambre à l’autre jusqu’à une heure impossible. Hier, nous avons fêté le vingtième anniversaire de notre mariage et remercié Dieu de toutes ces années de bonheur, des sept enfants qu’Il nous a donnés et aussi de nos épreuves, de la plus grande de toutes, de la mort de notre petit Bernard… Nous avons assisté à la messe, entourés de tous les enfants, et avons eu à déjeuner Maman et Jacqueline plus tous les enfants adoptifs, c’est-à-dire Auguste et Marie-Annick ; la glace a fait la joie de tous et nous avons passé ensuite une bonne après-midi. J’ai été très prise cette semaine, et avoue que je suis un peu lasse, je n’ai pu que très peu m’allonger sur le divan du salon… Les garçons sont revenus de Nantes lundi soir après un bon voyage. Mardi matin, assisté à une messe de mariage, mercredi également. Mercredi soir Jacqueline est arrivée par le car, et compte rester ici une quinzaine, aussi il y a ici beaucoup d’allées et venues, par conséquent suis plus dérangée dans mon travail. Jeudi soir sont arrivées Jeannette et Thérèse Crochet, toutes deux sont bien gentilles, et Geneviève est ravie. Vendredi, suis allée un moment à l’église avec Auguste et Jacqueline qui désirait essayer l’orgue… Ces jours-ci, pour mes jeunes invitées, j’ai fait un peu plus de cuisine et de pâtisserie ; Jacquie en fait volontiers, mais c’est quand même moi qui ai la plus lourde charge. Je n’ai presque pas tricoté tous ces jours-ci, presque pas lu ; il me reste beaucoup de choses à faire d’ici la rentrée qui est dans quinze jours pour les filles et pour Jean, dans neuf jours seulement pour Yves !… Demain, je vais à Aizenay pour la réquisition des laines, mardi, nous avons un mariage à Logerie ; vendredi, c’est l’Adoration et samedi j’ai M ; l’abbé Bouhier à déjeuner. Je n’ai pas encore revu le trousseau de Jean. Naturellement j’ai arrêté avec la grand messe ; après déjeuner je n’ai eu le temps de rien faire ; j’ai emmené Anne aux Vêpres, où elle s’est endormie ; au retour, je l’ai amenée chez grand-mère pour avoir un peu de tranquillité ; puis, après été au cimetière, avec les Alfred, Françoise et Jacqueline, je suis venue m’installer ici….. J’ai à préparer une mallette pour Geneviève et Yves qui partent à leur tour demain pour Soullans….

Jacques se présente au Conseil général, ou plutôt on lui dit que c’est son devoir et il l’accepte, non sans faire un réel sacrifice ; c’est une épreuve de plus pour nous… un peu moins de présence ici… Ce matin, avons eu une bonne conversation, bien intime, c’est une chose si rare. Quelques moments pénibles pour moi ces jours-ci ; je ne me trouve plus en harmonie avec bien des personnes de mon entourage ; ce qui les intéresse ne m’intéresse pas du tout, nous n’avons pas la même mentalité, ni la même façon de concevoir la vie ; je n’ai plus aucun plaisir à ces conversations là ; rien ne vaut les entretiens que l’on peut avoir avec ceux qui ont la même façon de penser : avec Mme Lesaffre, avec André Boyer souvent ; avec Auguste, quand nous causons liturgie, avec l’abbé Coupet pour bien des choses, avec Jeanne quand je la revois au Mans, avec Andrée à mon dernier passage à Nantes !…

Hier, en commençant le déjeuner, les enfants nous ont offert des fleurs et une « Jeanne d’Arc » qui restera pour nous un souvenir de cette journée.

Dimanche 23

Aujourd’hui les élections au Conseil général ; cette journée me pèse beaucoup et j’ai hâte qu’elle soit passée ; on prétend que le résultat n’est pas douteux, mais on ne peut jamais savoir ; il y a actuellement, en beaucoup d’endroits, une si triste mentalité ; il faut avoir confiance en Dieu, et attendre le résultat sans trop d’anxiété. Une semaine très remplie, et celle qui vient ne le sera guère moins. Lundi matin, je me suis levée de bonne heure pour envoyer toute la petite bande à Soullans, seulement les uns et les autres ont bien traîné si bien que le train était en vue quand ils sont arrivés à la gare de la Genétouze, et je me demandais bien, en les voyant partir, s’ils n’allaient pas revenir un moment après. Matinée très remplie… après déjeuner, suis allée en voiture à cheval, avec Marie Barreteau, à la réquisition des laines d’Aizenay, suis allée ensuite un peu chez maman. Mardi, sommes allés, Jacques Jacqueline et moi, à un mariage à Logerie ; la mariée était gentille, il y avait un beau repas, nous avons dansé un peu, et nous sommes beaucoup amusés à voir danser « la Maraîchine ». Mercredi, fait de la gelée de pommes et coings, mais dans mon désir d’en avoir fini plus tôt, je ne l’ai pas assez laissé cuire, et j’ai été obligée de la reprendre le lendemain… Vendredi, c’était l’Adoration, assisté à la grand-messe et aux Vêpres, ou plutôt à la procession avec Anne. Hier, reçu M. l’abbé Bouhier ; j’ai eu une matinée un peu bousculée, Marie souffrante, n’est venue que très tard ; Jacquie et Geneviève étaient à La Roche pour un essayage, si bien qu’il m’a fallu tout préparer moi-même ; j’ai été contente de parler de mes garçons avec M. l’abbé Bouhier qui a fait beaucoup de bien à Jean et veille affectueusement sur Yves. Avec tout cela, je n’ai guère pu avancer mon travail… la rentrée de Richelieu est repoussée au 1er octobre, mais j’ai les quatre trousseaux à finir de préparer… je termine une veste et un chandail à Geneviève….

Lundi matin – Ecrit hier tout l’après-midi, tandis que les enfants chahutaient et jouaient au Nain jaune. A l’heure du dîner, suis allée faire un tour à la mairie, il n’y avait guère que les résultats du Poiré et de la Genétouze, assez bons d’ailleurs. Je suis rentrée dîner, Jacques est venu peu après, nous avons dîné tranquillement. Aussitôt après suis retournée à la mairie avec Jean, il ne manquait plus que Beaufou, mais déjà le résultat était acquis. Enfin les résultats définitifs ont été sus ; Jacques passe avec plus de 2000 voix de majorité sur son concurrent. Tout se termine donc bien, mais que de tracas et de soucis supplémentaires pour lui. Je suis rentrée presque aussitôt ; Auguste était là naturellement, à attendre les résultats, puis Jacques a amené plusieurs maires et adjoints des autres communes, si bien que nous nous sommes couchés assez tard. Je me presse, nous allons déjeuner chez Maman.

Dimanche 30 septembre

Les rentrées sont arrivées ; Jean nous quitte demain matin pour coucher à Nantes demain soir et rentrer à Versailles dans le courant de la journée. Dans l’après-midi, nous allons rentrer Yves, quand aux filles, leur rentrée étant mardi, nous nous embarquons avec elles mardi matin de bonne heure à La Genétouze, et ne reviendrons que mercredi… Pour l’instant, il y a au terrain de sports une kermesse organisée par les prisonniers, les enfants y sont avec leur Papa ; Anne est chez sa grand-mère, aussi j’ai un peu la paix, quelques heures devant moi et cela me change agréablement de la dernière semaine qui a été quelque peu bousculée… La malle de Jean est prête et va partir ce soir, celles des filles sont presque terminées et les valises d’Yves seront bouclées demain matin. Ces vacances ont été bien vite passées, je comptais faire beaucoup de choses et n’ai pu arriver à tout ; enfin je crois que les enfants se sont bien reposés…. Ils ont été contents d’avoir été un peu aux Sables… Aujourd’hui, fête du retour, nous avons eu ce matin, devant la mairie, la réception du dernier prisonnier, auquel a été remis une gerbe de fleurs, Jacques a prononcé un petit mot, puis il y a eu un défilé, pour se rendre à l’église où une messe a été célébrée pour les morts de cette guerre ; après l’absoute, défilé au Monument aux Morts, où un discours a été prononcé par le vice-président de l’Association des prisonniers…

Dimanche 7 octobre

Semaine très remplie, un peu bousculée peut-être… Aujourd’hui un temps gris, très sombre et froid, on supporterait volontiers du feu … Dimanche dernier, il a fait très beau pour la kermesse, je n’y suis pas restée longtemps, ayant trop à faire ici. Lundi, Jean est parti pour La Roche dès le début de la matinée…. L’après-midi, nous avons rentré Yves, fait son installation comme d’habitude, vu les professeurs et quantité de gens de connaissance. Dîné le soir chez Maman, avec Jacqueline, Jean Granger arrivé la veille au soir, les deux filles et Pierre - Les deux garçons seuls manquaient – Mardi, départ matinal par la Genétouze, il faisait très froid à la gare en attenant le train ; nous avons rentré les filles avant six heures et j’ai pu monter ensuite chez Andrée Jaffré avec qui j’ai eu une bonne et courte conversation. Mercredi matin, fait quelques courses, je suis allée à la Visitation, ce que je n’avais pu faire depuis les bombardements, les sœurs y sont maintenant toutes rentrées. Après déjeuner, avons un peu traîné à partir, si bien que nous avons failli manquer notre train… A la Genétouze, nous avons trouvé avec plaisir la voiture, et tout allait bien quand nous sommes restés en panne d’essence à 50 mètres de la Thibaudière ; Jacques a emprunté un vélo pour aller chercher un bidon de secours, et le retard n’a pas été bien grand. Mercredi, j’ai commencé à reprendre mon travail en retard, à mettre un peu d’ordre dans ce qui traînait, à voir quels travaux pressent le plus et à m’organiser pour cela. Jeudi, suis allée chez Marguerite, il faut maintenant faire rentrer les cotisations de la Ligue d’AC et de l’Oeuvre des Campagnes. Suis allé à la Jamonière pour les certificats de scolarité de mes dossiers pour la Médaille de la famille française, au retour, suis passée chez Armande Brachet, puis chez sa mère. Vendredi, cercle d’études, nous n’étions pas nombreuses, mais avons pu bien causer, et discuter certaines choses que j’ai été priée de soumettre à M. le Curé. Je suis passée ensuite une minute chez Maman, puis rentrée ici. M. le Curé est venu le soir et nous avons causé de bien des choses intéressantes ; je voudrais tant arriver à un résultat : faire un peu comprendre la Messe, y attirer le plus de fidèles possible, afin que nous puissions mieux vivre notre Religion ! Hier, n’ai pas vu Jacques de la journée, de même que la veille - du reste - il a eu vendredi à La Roche une réunion politique pour décider quels seraient les candidats à présenter aux élections législatives, dans quinze jours ; une réunion a été décidée pour aujourd’hui, aussi, il a fallu que Jacques parcoure hier toutes les communes du canton pour y faire apposer des affiches, ceci en plus de la foire de Belleville et de la tournée hebdomadaire aux fermes. J’espérais donc qu’il serait venu déjeuner, et personne ! Je l’ai attendu jusque vers quatre heures, puis ai dû sortir ; j’ai passé un moment chez Maman, suis allée chez Mme Yvernogeau, à l’école des filles pour les certificats de scolarité, à l’école laïque pour la même raison ; en rentrant ici, Marie me prévient qu’Andrée Boyer voulait me parler ; j’avais passé chez elle un grand moment le matin et nous avions discuté de bien des choses, seulement, très occupée par un départ à Lourdes le lendemain, elle voulait m’envoyer à M. l’Abbé pour différentes choses. J’y suis allée, mais c’était l’heure du Mois du Rosaire, il a fallu attendre que la cérémonie soit finie, ensuite je suis rentrée juste pour dîner. Ce matin, suis allée à la messe de 9 heurs avec Pierre, écrit ensuite jusqu’au déjeuner, il y a eu ensuite la fameuse réunion, c’était intéressant et il y a eu bien du monde, Mme de Suzannet est venue un peu se reposer ici, puis je suis allée assister à un enterrement et faire une visite à Radegonde Gendreau. Je rentre à l’instant, il est presque sept heures et demie et nous allons nous mettre à table et j’ai à écrire après le dîner. Reçu une lettre de Jean ce matin, il a fait bon voyage et repris son travail avec courage, mais le programme a encore été augmenté. Jacquie a fait passer une lettre par Françoise ; elle passe en seconde et est ravie. J’espère aller à La Roche cet après-midi et voir mon petit Yves. Anne a aujourd’hui un tablier à manches longues, on dirait presque une petite écolière ; elle est tout à fait mignonne, très caressante et a de petites réflexions tout à fait drôles. Pierre est à peu près sage et a repris sa classe avec ardeur.

Dimanche 14 octobre

Je me presse, j’ai trois ou quatre lettres à écrire aujourd’hui, dont une à Jean, ce qui me prend toujours beaucoup de temps… nous dînons ce soir chez Maman avec Tante Denise arrivée jeudi soir et Jean de Baynast, qui doit arriver ce matin, à moins que ce soit Madeleine. Demain, tous viennent déjeuner ici. Je comptais me reposer un peu après le départ des enfants, et faire beaucoup d’ouvrage, et je n’ai jamais été si occupée que ces dernières semaines. Dimanche j’ai été prise une partie de l’après-midi par la réunion électorale et des visites. Lundi, je suis allée chez Mme Dorion, puis un moment chez Maman. Mardi, suis allée chez Marguerite-Marie Tenailleau ; je comptais n’y rester que quelques minutes, mais j’y ai passé une heure et demie sans trouver le temps long, tellement elle me parlait de choses intéressantes. Mercredi, suis allée avec Maman au cimetière et chez Mme Baron. Jeudi, suis tout de même restée un peu ici, ne suis sortie que pour aller au car chercher Tante Denise et cela m’a paru bien agréable de pouvoir tranquillement travailler. Le soir, Jacques est allé à Grand’Landes chercher Marie-Thérèse et l’a amenée ici pour dîner. Nous avons travaillé et causé ensemble vendredi, et elle est repartie hier matin par le car. Hier et avant-hier, réparations à la cuisinière et au service d’eau ; j’ai profité de ce que tout était sans dessus dessous pour faire quelques rangements…. Je ne peux plus me tirer de mes tricots.

Mardi soir 8 heures 10

Jacques vient de partir à Aizenay pour une réunion politique… J’ai été malade une partie de la nuit dernière, ai beaucoup souffert et mal dormi. J’ai passé l’après-midi à la Roche, beaucoup marché ; en suis revenue avec une ampoule éclatée au talon gauche, et les jambes bien douloureuses. Vu Yves assez longuement, il est bien portant, mais réclame des suppléments pour son goûter qui est un peu juste. Suis allée à la maison des Œuvres…. Fait quelques emplettes, acheté quelques livres, et c’était l’heure de rentrer. Dimanche soir, une bonne promenade à la Pampinière ; retour au clair de lune, puis dîné chez Maman. Reçu toute la famille à déjeuner hier.

Dimanche 21

Je pense avoir une journée très chargée…. Ce soir, Jacques m’a embauchée à la mairie pour le dépouillement du scrutin, comme ce sont aujourd’hui les élections ; cela se prolongera sans doute assez tard. Journée un peu angoissante et bien grave pour les destinées de la France ; ici, six listes en présence et, comme dans toute la France, bataille acharnée, que sortira-t-il de tout cela ? Que Dieu sauve notre pauvre Patrie, Lui seul en est capable ! Semaine encore bien remplie, cependant j’ai pu avancer un peu certains travaux et mettre à l’ordre bien des choses ; j’ai fini un chandail que Maman m’avait fait depuis plusieurs mois et que je n’avais pu terminer ; je répare actuellement les chandails de Pierre après ce sera ses chaussettes ainsi que les robes et les chaussettes d’Anne ; j’ai ensuite à finir des vestes destinées aux filles…. Si seulement j’avais de grands moments à moi pour travailler ! Mercredi j’ai eu plusieurs personnes à voir et cela m’a pris bien du temps ; jeudi aussi, une matinée bien remplie ; vendredi, j’ai cru qu’il était mieux d’aller faire une visite à Pont-de-Vie, d’abord je devais depuis longtemps faire une visite à Mme Gendreau, ensuite j’avais à cœur de l’intéresser à nos œuvres, comptant un peu sur sa générosité, mais elle m’a reçue de telle façon, lorsque je lui ai parlé des familles nombreuses et des rapatriés, que je n’ai pas osé lui présenter mes requêtes ; il y a des gens qui ne comprennent pas grand-chose, et, à part Mme Dorion, toute dévouée aux œuvres et Anne-Marie Mollé qui s’est chargée de faire faire des collectes par les jeunes filles, et s’occupe de la JAC avec beaucoup de dévouement et de zèle, je n’ai guère trouvé de compréhension et de générosité ; le peu de charité de certains catholiques fait honte, je sais que les charges son lourdes, mais enfin ! Nous commençons l’ouvroir mercredi, je ne sais comment cela marchera ; je ferai de mon mieux….

Mardi matin 22

Note éditoriale. Le journal écrit « mardi » ; le 22 octobre 1945 était un lundi. Texte conservé tel quel.

Matinée de « cafard » ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps…. Samedi, c’était le quatorzième anniversaire de la mort de Papa, nous sommes allées Maman et moi accompagner Jacques, qui faisait sa tournée des fermes, afin de nous arrêter un peu à la Croix. Chez Gaudin, le petit garçon – sept ans et demie – était au plus mal… il est mort hier matin et sera enterré cet après-midi…. Hier, je comptais avoir une bonne après-midi pour travailler et Jacques, allant pêcher au marais, a voulu m’emmener, au fond, cela me faisait grand plaisir, mais mon travail !… Nous avons eu assez beau, le vent n’était pas froid, la pêche a été splendide…. Dimanche, j’ai été prise toute l’après-midi par les élections, le dépouillement a été assez vite fait et les résultats donnés avant neuf heures, nous avons rapidement dîné, puis Jacques est allé porter les chiffres à la Préfecture. Nous avons eu les résultats définitifs hier matin : quatre sièges sur cinq, cela ne pouvait guère être mieux ; maintenant nous n’avons pas encore les résultats pour le reste de la France, il faut attendre demain. Hier matin, suis encore allée faire une visite à propos de l’ouvroir ; bien des froissements ; nous n’avons pas le même façon de comprendre la charité.

Vendredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 26 octobre 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques journées de tempête, averses très violentes…. Deux jours sans électricité, ou presque ; les repas, avec la lampe à pétrole, n’avaient rien de bien gai. Mercredi, première séance de l’ouvroir ; ce n’a pas été un succès, trois présences ! J’ai recruté Augustine pour faire la quatrième, mais je prévois bien des difficultés pour cette année… M. le Curé est venu après dîné, causé de façon intéressante. Hier, passé un moment chez Maman, ayant laissé Anne un peu enrhumée. Après dîner, l’électricité est revenue….

Dimanche matin 28

Aujourd’hui doit avoir lieu à la Roche une grande journée de prières, en l’honneur de la fête du Christ-Roi ; le programme était magnifique, ce matin messe pontificale ; tantôt défilé, rassemblement au Sacré-Cœur et consécration du diocèse, malheureusement le temps n’est pas de la partie, il pleut à verses depuis ce matin… Jacques devait y partir dès ce matin, il n’ira que tantôt. Pour moi, je reste ici, et s’il ne fait pas trop mauvais, j’irai avec les enfants à l’église prier en union avec tout le diocèse. Je viens de ranger le linge, de trier les fruits… Les filles viennent mercredi soir, leurs vacances sont cette année à la Toussaint, alors que celles de Richelieu ont été reportées cette année au 11 novembre. Quant à Jean, nous ne le verrons pas avant Noël, il passera son congé de la Toussaint chez Tante Denise ; ses lettres viennent très régulièrement mais il n’écrit, cette année, qu’une fois par semaine ; ils ont six heures de cours par jour au lieu de cinq, font de l’escrime et de l’équitation ; aujourd’hui, ils doivent avoir une sortie du côté de Marly…. Anne est bien enrhumée du cerveau, cependant elle est gaie, mignonne et très intéressante ; avant-hier soir, elle me voyait réciter quelques Ave Maria en tricotant, alors elle a dit : « Maman dit Jésus » ; quand elle me voit prendre mon « Manuel du Chrétien » pour lire un psaume ou un chapitre de « l’Imitation », elle va chercher un livre de Messe de Pierre et l’installe devant elle, puis elle veut embrasser toutes les images. Pierre est bien plus facile aussi maintenant qu’il est seul avec Anne ; mes tricots avancent un peu, j’ai eu tout de même plus de temps cette semaine, le chandail que je tricote pour Pierre sera sans doute prêt pour la Toussaint ; j’en répare un autre et n’ai plus qu’à le coudre, j’ai aussi commencé à remonter une paire de chaussettes pour Anne et voudrais terminer la veste de Geneviève. Quelque livres très intéressants ; j’ai, ces jours-ci, lu « Le journal d’un prêtre ouvrier en Allemagne » c’est remarquablement intéressant…

Lundi soir 5 novembre – 9 heures

Les filles regagnent Nantes ce soir, Benjamin les emmène en auto, cela les fera rentrer un peu tard, mais au moins elles ne perdront pas leur classe de demain matin ; Jacques vient de partir avec elles chez Maman, où l’auto passera les prendre ainsi que Menine, qui était là depuis hier soir. Je n’ai pas eu le temps d’écrire hier, ayant eu une journée très remplie ; nous sommes allés, Jacques et moi, ainsi qu’Andrée Boyer, aux Herbiers, assister à une manifestation en faveur de l’enseignement libre ; par bonheur, il a fait un temps superbe, bien que nous ayons eu un gros orage la nuit précédente. Il y avait une messe pontificale, en plein air, c’était très beau et très émouvant. Déjeuné chez les Moreau, qui nous avaient invité l’avant-veille par téléphone ; il y avait également le Dr Grelier, avec deux de ses enfants, atmosphère sympathique qui faisait plaisir. L’après midi, plusieurs discours intéressants, une allocution vibrante de Monseigneur, puis défilé jusqu’à la place du Marché, où ont eu lieu la bénédiction finale et la dislocation. Il y avait bien, paraît-il, trente mille personnes. Je suis allée voir un moment Françoise Boisseau, puis goûté chez les Moreau qui nous ont reçu de façon charmante. Nous n’étions pas très tard ici ; cependant Menine était arrivée avant nous ; Maman et les enfants étaient à une représentation donnée au patronage par les jeunes filles, mais n’ont pas tardé à rentrer, si bien que nous avons pu dîner tous ensemble.

Semaine également bien remplie ; lundi rien de nouveau ; mardi, passé la journée à la Roche, Jacques étant en session du Conseil général ; le matin, fait des courses, déjeuné chez les Cousines ; dans l’après-midi, suis allée à la bibliothèque paroissiale où j’ai trouvé quelques volumes intéressants, puis à la Maison des œuvres où Mme Coftier m’a longuement parlé de l’œuvre des aides familiales. Fini ensuite l’après-midi chez Mme Lesaffre, y suis même restée jusqu’à 7 heures et demie passée, la session du Conseil général se prolongeant plus que je l’avais pensé. Mercredi, suis allée à l’ouvroir, il y avait un peu plus de monde, et les choses ont marché mieux que je ne l’avais espéré… Le soir les filles sont arrivées par le car, alors que Jacques s’apprêtait à aller les chercher à Aizenay ; elles avaient fait un voyage très confortable par l’autorail, où elles étaient assises, ce qui est bien rare une veille de Toussaint, puis par le car qui n’était pas trop bondé, aussi étions –nous contents de les avoir un peu plus tôt. Jeudi, jour de la Toussaint, nous sommes allés faire notre pèlerinage habituel au cimetière, avant la grand-messe, puis, après les Vêpres, sommes allés à Palluau, emmenant Pierre qui n’y avait jamais été, et Geneviève qui ne s’en souvenait pas bien. Vendredi, sommes allés aussi à Rocheservière. Ce matin, fait les préparatifs de départ des filles, un petit colis pour Yves ; ce soir, sommes tout de même plus au calme. Yves vient samedi matin pour trois ou quatre jours. Terminé le chandail de Pierre mercredi soir, terminé aussi la veste de Geneviève….

Dimanche 11 novembre

Ce matin, messe pour les morts des deux guerres, suivie comme toujours par la manifestation au monument aux Morts. Jacques a dû y aller de faire un petit discours, il a d’ailleurs fort bien parlé, rappelant des souvenirs peut-être trop oubliés, et disant à ses administrés quelques vérités qu’ils avaient peut-être grand besoin d’entendre. Le Dr Lucas a parlé lui aussi. Vingt sept ans depuis l’Armistice et il semble que c’est encore d’hier, seulement cette fête de 1945 ne peut pas être joyeuse comme l’ont été d’autres fêtes d’après l’autre guerre, ni pleine de confiance et d’espérance comme était celle de l’année dernière, alors que, pour la première fois depuis des années, il n’y avait plus d’Allemands chez nous ! Cette année, c’est encore l’angoisse et l’inquiétude bien pesante au sujet de l’avenir ! La France ne reprend pas comme nous l’avions espéré ; le ravitaillement des grandes villes est à peine amélioré, les magasins sont toujours vides, l’industrie de marche guère encore, et tout ceci ne serait rien, car nous avons tant attendu que nous pourrions peut-être attendre mais le pire de tout est l’angoisse au sujet de l’avenir, et toutes les questions affolantes que l’on peut se poser désormais. Comment vont marcher les choses à la Constituante ? Le chef du gouvernement sera élu mardi ; quel sera-t-il ? Si c’est le général de Gaulle, saura-t-il résister à l’emprise communiste qui s’affirme de plus en plus puissante ? Sur quoi s’appuierait-t-il ? Sur l’armée ? Elle n’a rien de ce qu’il faut pour cela, on n’y voit qu’indiscipline, nonchalance et débraillé, quand ce n’est pas pire ! De plus, on diminue les crédits qui lui sont affectés ! D’un autre côté, le nouveau statut du fermage va nous apporter les plus gros ennuis, et mettre certaines familles dans la gêne, sinon dans la misère. Enfin le pire de tout, est la mentalité générale ; les âmes sont désaxées et on ne sait comment leur donner le sens du réel et du vrai. Mercredi, réunion d’ouvroir, cela a marché à peu près, bien que nous n’ayions pas été bien nombreuses, cependant il se fait un peu de travail ; de la part de certaines, aucun élan cependant, elles ne comprennent pas qu’il faut laisser son ouvrage pour quelques heures, même s’il presse, et venir, ne serait-ce que pour tricoter, mais travailler avec les autres pour les encourager par leur exemple, au lieu d’avoir l’air de s’en désintéresser. Vendredi, cercle d’études ! Les choses ne marchent plus comme il y a deux ans… nous étions six ! et aucun élan, aucune vie, aucun désir e réaliser quelque chose d’utile… cela fait mal !…

Avec tout cela, la semaine a passé vite ; Mardi, ai rangé bien des choses après le départ des filles et suis allée un peu chez Maman. Mercredi, Caty et son mari sont arrivés par le car ; dîné avec eux chez Maman. Jeudi, je devais les recevoir à déjeuner, mais Ernestine Gouraud ayant téléphoné la veille au soir qu’elle venait déjeuner, ainsi que sa belle-fille, nous étions un peu plus nombreux que nous n’avions pensé. J’avais un joli déjeuner, de belles crevettes, du poulet, et surtout un savarin dont Jacques, lui-même, m’a fait compliment, disant qu’il n’avait jamais mangé de meilleur gâteau ! Vendredi, reçu encore à dîner Maman et ses invités, j’avais un pâté de pommes de terre, bien réussi, un beau plat de soles, une crème au chocolat en petits pots, vraiment très bonne, mais la brioche qui devait l’accompagner était complètement ratée ! Cela me servira de leçon pour al prochaine fois ! Hier, fini l’après-midi chez Maman et y avons dîné pour le dernier soir. Yves est arrivé hier soir et part mardi soir ; je suis heureuse d’avoir pour quelques jours mon petit garçon ; j’ai causé avec lui, et crois que son travail va mieux ; les choses vont sans doute s’arranger. Beau temps aujourd’hui, il fait froid, il a gelé ce matin, mais le soleil est bon, nous allumons depuis jeudi soir du feu dans la salle à manger, mais je continue à travailler ici dans la journée….

Mercredi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 14 novembre 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une journée un peu décourageante ! Suis allée à l’ouvroir, et pas une présence ! Je suis restée une heure à causer, fort agréablement d’ailleurs, avec Mme Dorion, puis suis partie ! Que faire pour secouer toute cette inertie ?…Fait quelques courses et visites ; impression pénible partout ; on ne parle que des événements actuels, lesquels n’ont rien de rassurant, mais ans un mot d’espoir ou de foi envers la Divine Providence On dirait que pour les chrétiens ou les soi-disant chrétiens, Dieu n’existe pas… Un moment de clame, avant le dîner, ce qui est une façon de parler, car petite Anne, si adorable soit-elle, est souvent un petit tyran. Une bonne lettre d’Auguste aujourd’hui, cela fait tout de même plaisir.

Vendredi soir 16

Jacques vient de partir à Aizenay, avec Samuel et André Boyer ; j’ai couché petite Anne, mais, comme nous avons dîné de bonne heure, il n’est pas encore bien tard et Pierre a obtenu la permission de rester un peu ici…. Ces messieurs se réunissent pour échanger des vues sur le statut du fermage, lequel est pour nous tous un bouleversement complet, une notable diminution de revenus ; pour certains presque la ruine, aussi tout cela est bien inquiétant. Que va-t-il sortir de tout cela ? Suis allée un moment chez Andrée Boyer ; pour eux, la situation est inquiétante ; ils essaient de se soumettre de leur mieux à la volonté divine. Passé un moment avec Maman qui a des ennuis et se tourmente elle aussi. Suis sortie pour aller au cimetière… après m’être arrêté sur la tombe de mon petit chéri, suis allée sur celle de Papa ; comme tout cela le peinerait ! Et nos grands parents qui ont tant travaillé, tant économisé pour nous léguer quelque chose ! Nous devons, en tant que chrétiens, être détachés des biens de ce monde, et c’est une grande leçon pour nous, peut-être une grande grâce, mais c’est tout de même un peu dur. Suis ensuite rentrée ici, Anne était dans la cuisine avec Marie et Thérèse. A quoi faudra-t-il renoncer encore ?

Dimanche 18 novembre

Hier matin, la radio annonçait la démission du président de Gaulle, à la suite de désaccord avec les communistes. Cela m’a valu quelques heures de « cafard ». Je sais bien qu’il faut se soumettre avant tout à la Volonté Divine…C’est tout de même inquiétant de voir s’installer un gouvernement communiste, sous la direction de Thorez, inféodé à Moscou ! Hier soir, de Gaulle a parlé, et d’une façon énergique et nette, seulement nous ne saurons que demain soir ce qu’il en est au juste ; l’Assemblée se réunit demain, et c’est son vote qui décidera. Que le Saint Esprit inspire tous les représentants et les fasse agir pour le mieux, que la volonté de Dieu soit faite. Suis allée hier chez Maman, comme d’habitude, mais pris une demi heure pour faire une petite promenade, maintenant qu’il faut faire du feu, et vivre toujours portes et fenêtres fermées, il me semble que je ne respire plus, et j’ai un besoin impérieux de grand air. Je suis donc allée un peu sur la route de la gare… Beaucoup travaillé ces jours-ci, j’ai terminé la réparation des chaussettes d’Anne, mais il me faut d’urgence réparer une paire de gants à Geneviève et me faire un chandail dont j’ai grand besoin ; j’ai entrepris aussi d’ourler des serviettes de table qui attendent depuis longtemps, et commence à combiner les cadeaux du Petit Jésus ; il y aura encore cette année beaucoup à faire…. Jacques a fait hier la tournée habituelle sur Aizenay ; personne ne lui a parlé de rien ; peut-être pour cette année les choses vont-t-elles s’arranger ; ensuite à la grâce de Dieu. Temps plus doux depuis deux jours, cela fait plaisir.

Mardi 20 novembre

Thérèse partie ce matin à un mariage, ne doit revenir que demain après-midi. Suis allée ce matin, avec Anne, chercher le lait au Moulin-Guérin…Dimanche,…. une bonne promenade avec Pierre…

Jeudi matin 22

Après une matinée brumeuse, on dirait qu’un peu de ciel bleu paraît… Viens d’écrire à Jean ; avais eu sa lettre ce matin, au sortir de la messe, en allant conduire Maman chez elle, vais me mettre maintenant à coudre…. Hier après midi à l’ouvroir, nous étions neuf, presque un succès, et avons fait du bon travail… Hier et avant-hier, courte promenade au crépuscule, une demi-heure de marche rapide, cela fait du bien, réchauffe et met en train pour la soirée….

Dimanche 25

Beau temps ce matin, il fait un peu froid mais le ciel au levant était très pur, et tout donne à penser que nous aurons une belle journée. Jacques est pris toute la matinée avec une réunion du Conseil municipal, mais je pense qu’il sera libre cet après-midi…. Semaine très remplie, comme toujours…. J’ai commencé mon chandail… Je suis allée chaque jour chez Maman, tout au moins un moment. Mercredi à l’ouvroir. Jeudi, Maman s’est trouvée fatiguée, elle a eu dans la matinée des battements de cœur assez violents et a failli s’évanouir. Pierre est venu me prévenir, je me suis rendue près d’elle, j’y ai même déjeuné et lui ai tenu compagnie une partie de l’après-midi ; le docteur ne lui a rien trouvé de grave, le cœur est bon, et la tension aussi. Menine est arrivée le soir, et reste jusqu’à mardi matin. Maman et elle sont venues déjeuner hier matin, les Granger doivent venir à la fin de la semaine……

Dimanche 2 décembre

Semaine très remplie, au cours de laquelle je n’ai guère eu de temps à moi. Les Granger sont arrivés mercredi, pour partir hier matin ; ils avaient bien à faire pendant ces deux jours ; d’un autre côté, Jacques était extrêmement pris, si bien que nous avons décidé de nous réunir à chaque repas, puisque c’étaient les seuls moments où il nous était possible de nous voir ; nous sommes donc allés dîner chaque soir chez Maman et jeudi et vendredi ils sont venus déjeuner ici ; j’avais fait jeudi un savarin, mais il était infiniment moins réussi que celui mangé en compagnie de Caty et de son mari ; cela m’apprendra un peu ! Vendredi, nous avions un canard sauvage, mais Jacques n’a pu venir déjeuner avec nous et a téléphoné d’Aizenay qu’il était obligé de rester là-bas, il est même revenu tard pour dîner. Ces jours-ci, je vais peut-être rester au calme….

Lundi déjeuné chez Maman avec Françoise et Menine, plus Pierre et Anne ; travaillé en causant près du feu, puis fait, un peu avant la nuit, une bonne promenade jusqu’à la Braconnerie. Mardi après-midi à La Roche ; j’ai vu Yves qui est bien portant et gai, et pense aux vacances de Noël ; beaucoup circulé et fait pas mal de courses, passé un grand moment à la Maison des Œuvres. Suis revenue avec une bonne migraine. Mercredi, après-midi à l’ouvroir, cela n’a pas trop mal marché ; j’avais rapporté de La Roche des petites robes de fillettes à confectionner et cela a plus de succès que les culottes, seulement il faut toujours aiguillonner les bonnes volontés défaillantes, et cela est une réelle fatigue. Jeudi, reçu les Granger, ils ont passé, ainsi que Maman, l’après-midi ici et, avant la nuit, sommes allés, ainsi que Pierre, jusqu’à la carrière. Vendredi, passé l’après-midi à travailler ici ; pris seulement trois quarts d’heure pour faire une petite promenade sur la route de la Genétouze… Hier, fait pas mal de courses dans l’après-midi. La grand-messe sonne, je suis navrée de ne pas y aller, d’autant plus que j’aime tout particulièrement cette liturgie de l’Avent… dont c’est aujourd’hui le premier dimanche…. Dimanche dernier, j’ai emmené Anne aux Vêpres pour la fête de la Saine Enfance, puis l’ai conduite chez grand-mère ; nous sommes partis nous promener aussitôt Jacques, Pierre et moi, nous sommes partis par la route de la Genétouze et revenus par la route de La Roche, promenade classique et souvent faite ; il faisait un peu froid… J’ai fait du thé en arrivant ici, et avons fait la dînette tous les trois, puis allé chercher Anne. Pendant ce temps, Jacques a organisé pour Pierre, une séance de cinéma, les deux petits étaient ravis, Pierre appréciait surtout les dessins animés, Anne était très intéressée ; quant au Papa et moi, nous étions heureux de voir les enfants petits, cela paraît si loin maintenant !… Pierre m’a souhaité ma fête vendredi soir chez Maman ; les filles m’ont écrit, mais Jean a bel et bien oublié, Yves aussi !…

Mercredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 5 decembre 1945, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pluie, brouillard, temps gris, il ne fait pas chaud et l’on se trouve bien au coin du feu. Suis à la maison depuis dimanche, passé ce jour-là une mauvaise après-midi, j’avais mal partout… dans la nuit, j’ai du faire un gros accès de fièvre, aussi je me suis vue obligée de garder lundi le lit toute la journée ; me suis reposée et beaucoup dormi ; depuis hier cela va mieux, seulement je me sens bien enrhumée encore et nous avons été obligés de renoncer à notre voyage à Nantes….

Vendredi 7

Temps gris, pluie intermittente…. Suis sortie un peu hier, mais il faisait un peu froid… je tousse encore un peu… Beaucoup tricoté ces jours-ci, faute de mieux ; j’ai fait une paire de gants pour Jacquie et commencé une autre pour Geneviève, maintenant, il faut que je cherche des laines pour les rebroder en dessins norvégiens. Lu aussi pas mal, des récits de voyage surtout, c’est ce qui m’intéresse le plus quand je suis obligée de rester enfermée.

Dimanche matin 20 décembre

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 20 decembre 1945 était un jeudi. Texte conservé tel quel.

Froid très vif ce matin…. Hier soir il gelait, j’ai dû me décider à ne pas sortir, et ne suis même pas allée chez Maman ; à vrai dire, cela m’a bien un peu arrangée pour mon travail ; j’ai tricoté ces derniers jours une paire de gants pour Jacquie, et, hier et avant-hier je lui ai brodé des dessins genre norvégien ; j’ai fait un gant à Geneviève et lui broderai dès que la paire sera terminée puis j’aurais ensuite des écharpes assorties à leur faire…. J’ai laissé une fois de plus mon chandail, dont j’avais pourtant un besoin urgent ; je le reprendrais après Noël. Les enfants seront ici dans quinze jours…..Ai entrepris, pour les enfants, de rassembler et d’écrire nos souvenirs de guerre, afin qu’ils puissent se souvenir plus tard de quantités de choses qu’ils auraient oublié sans cela ; Je m’aide un peu de mon journal pour certaines dates, mais je me souviens encore bien des faits, et, au fur et à mesure, il me revient à la mémoire, quantité de détails que j’avais un peu oublié ; cela m’amuse et m’intéresse beaucoup, et cela nous fera plaisir à retrouver plus tard.

Dimanche 16 décembre

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1945-12-20). Texte conservé tel quel.

Le froid a duré presque toute la semaine, mais depuis hier la glace a fondu, et aujourd’hui nous avons de la brume, un ciel gris, de la boue, bref, une vraie journée d’hiver vendéen, mais elle est infiniment préférable au froid de lundi… Je me demande comment je vais arriver à tout ce que j’ai à faire d’ici les étrennes ; j’ai terminé les gants de Geneviève hier soir…. Je n’ai fait que la moitié de l’écharpe de Jacquie de tricotée, il me reste à faire aussi celle de Geneviève, et à broder les deux ; avec cela, je vais être obligée d’aller mardi à la Roche par le car, Jacques n’y allant pas ces jours-là…. Je tousse encore un peu… Jacques fait un gros rhume du cerveau et Pierre a un gros furoncle très mal placé qui l’a empêché d’aller en classe hier et avant-hier. Reçu lettre de Jean hier, il vient d’être grippé, mais cela va mieux. Dimanche, ne suis pas allée aux Vêpres, écrit une partie de l’après-midi ; Lundi, froid très vif, suis allée quand même chez Maman ; mardi, il faisait plus doux, suis allée promener Anne jusqu’au « Pâtis aux moutons » où elle a si souvent dormi il y a deux ans ; j’y serais volontiers resté tricoter, mais qu’aurais-je fait de ma fille ? Mercredi, voyage à Nantes, temps très beau jusqu’à Pont-Rousseau, puis, en ville, brouillard épais, pénible à respirer. Parcouru les magasins, beaucoup de choses en vitrine, mais surtout des objets de luxe et des jouets affreusement chers, aussi je n’en ai pas acheté, les enfants auront autre chose. Dans l’après-midi, vu les filles, toutes deux sont bien, sauf les engelures de Jacquie. Plusieurs petites choses pénibles dans la journée ! Le soir, avons voulu partir vers 6 heures, mais impossible de mettre l’auto en marche, il a fallu une heure et demie pour cela ; Jacques a demandé de l’aide dans un garage, mais il était plus de six heures et il n’y avait rien à faire ; enfin, après avoir poussé et tiré l’auto sur la pente, elle a fini par démarrer, à notre grand soulagement, seulement le voyage a été pénible à cause du brouillard épais et très froid. Le lendemain matin tout ce brouillard s’était condensé en givre… le spectacle était féerique. Fait quelques courses ce jour-là avec Anne ; vendredi, suis allée chez Marguerite, hier chez Mme Baron, et voilà la semaine terminée…. On annonce de nouveau la carte de pain et des restrictions de plus en plus dures en charbon – que nous ne voyons jamais – et en électricité – nous en sommes déjà coupés les trois quarts au moins de la journée. On trouve difficilement du beurre, presque plus de lait ; la viande et le poisson sont hors de prix ! En plus de tout cela, de grandes inquiétudes au sujet de l’avenir, et de toute sorte ! Il n’y a plus de sécurité, de stabilité…

Dimanche matin 22 décembre

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 22 decembre 1945 était un samedi. Texte conservé tel quel.

Les enfants sont tous au complet depuis hier soir, et cela nous est une grande joie, bien que je pense souvent au tout petit… Il aurait bientôt six ans et on parlerait de son entrée à la Jamonière pour le printemps prochain !… Mardi, suis allée à la Roche, et à Richelieu dans la matinée, là, trouvé Yves malade, depuis une dizaine de jours il traînait, et avait dû se mettre au lit à deux reprises ; la sœur infirmière m’a demandé de l’emmener, disant qu’il ne travaillerait pas d’ici ses vacances, et que cela débarrasserait l’infirmerie ; je me suis donc décidée à l’emmener le soir par le car, il faisait un temps affreux, mais le garçon n’avait pas de fièvre, et je l’avais bien couvert. Nous avions une grosse valise à traîner, et le trajet de Richelieu à la gare a été assez pénible. J’ai fait voir le garçon au docteur hier matin, il lui a trouvé l’intestin un peu fatigué, le foie aussi, mais rien de grave, d’ailleurs, le soi-disant malade a un appétit superbe et beaucoup d’entrain, et je pense, qu’en prenant quelques précautions pendant ces vacances tout ira bien. Jean, Jacquie et Geneviève sont arrivés hier soir ; ils ont pris le même train à Nantes et débarqué ensemble à Belleville, puisque les trains passent maintenant, depuis trois jours, par la ligne directe Montaigu-Clisson… Ce sera tout de même moins ennuyeux que de passer par Challans ! Jacques était au-devant d’eux en auto, et ils étaient là un moment avant dîner. Maintenant la maison est bruyante et gaie ; il y a du désordre, des livres et des jouets à traîner partout. Je combine des menus plus confortables et surtout plus copieux, ainsi que quelques desserts qui leur feront plaisir. J’ai presque fini les préparatifs de Noël ; encore quelques petites chose à faire demain seulement, mais l’écharpe de Geneviève, pour ses étrennes, n’est pas finie… Lundi, suis allée un peu chez Maman. Mardi, journée à La Roche, beaucoup de courses de toutes sortes, passé un grand moment à la Maison des Œuvres, j’étais éreintée le soir. Mercredi, vu Andrée Boyer pour différentes choses. Jeudi, c’était la foire, ai été dérangée à plusieurs reprises. Vendredi, passé un moment dans la matinée à établir la liste de prisonniers nécessiteux, auxquels, par le Comité d’entraide, nous allons être à même de distribuer quelques vêtements. Travaillé d’arrache pied toute l’après-midi ; les enfants étaient chez grand-mère, et j’ai pu travailler tranquillement. Hier, il a fait un temps affreux tout l’après-midi, mais Anne était partie « chez Mémé » avec Yves et ne suis sortie que quelques minutes pour aller à l’église. Tous les enfants sont contents d’être là, et heureux aussi à la perspective des cadeaux du Petit Jésus ; il n’y aura pas cependant grand-chose dans les souliers ; les jouets sont trop chers et je n’ai pu en acheter ; cela me faisait de la peine, mais il aurait fallu mettre plus de cinq cent francs pour avoir une poupée pour Anne, et encore une poupée pas très jolie ! Je me suis efforcée de combiner des cadeaux pratiques et pas trop coûteux, je ne sais pas si je suis arrivée à quelque chose qui leur plaise ; il y aura toujours des livres et c’est déjà quelque chose ; il y aura aussi des bonbons, puisque depuis plusieurs mois j’ai gardé ceux auxquels me donnaient droit les tickets des enfants ; j’ai même cinq oranges obtenues avec le ticket d’Anne, et ce parfum, dans la salle à manger, évoque les noëls d’autrefois….

Dimanche 30 décembre 1945

Le dernier dimanche de l’année ; il fait beau, très doux ; Jean et Yves jouent dans la cour, Anne trotte autour d’eux. D’ici un moment nous irons aux Vêpres, ce soir j’ai pas mal de lettres à faire et la journée sera vite terminée. Semaine très chargée, je n’ai pas encore fini de préparer les étrennes…. Il me reste encore à finir de broder l’écharpe de Geneviève. Lundi, je me suis pressée à finir de broder les cravates des garçons. J’ai eu une après-midi à peu près tranquille, les enfants étant partis chercher de la mousse et des feuillages pour la crèche ; ils ont même attrapé une grosse averse, car il faisait un temps affreux ce jour-là ; nous avons eu une veillée bien tranquille, Anne avait mis avant de se coucher ses petits souliers devant l’emplacement de la crèche, et les grands ont travaillé gaiement. Nous avons eu bien mauvais à nous rendre à la messe de Minuit, il y avait là-bas beaucoup de monde, et les chants traditionnels ; cela faisait bien longtemps que je n’avais pas assisté à une vrai messe de Minuit, l’année dernière, j’étais de garde, et, en 39, j’attendais Bernard et devais me reposer. Le lendemain, tous étaient heureux, du moins je l’espère, des surprises trouvées dans leurs souliers ; j’avais fait pour le mieux pour les garnir convenablement, et à peu près économiquement. Pas de jouets, ils ont vraiment trop chers ! Il y avait pour chacun quelques livres, une cravate pour chacun des garçons, un flacon d’eau de Cologne et une ceinture pour chacune des filles. Jean pourra se faire faire par Chéneau un rayonnage pour ses livres et une table à écrire ; pour les trois plus petits, il y avait des gravures pour leur chambre ; celle d’Anne est tout à fait charmante : une petite fille blonde en train de se coucher ; le bon ange tire les rideaux. Anne en est enchantée et ce sera un souvenir qui restera. Dans l’après-midi de Noël, sommes allés aux Vêpres, puis écrit quelques lettres de Nouvel An, après avoir fait une visite au cimetière… Avant dîner, avons fait pour les enfants une séance de cinéma, Jacques a passé pas mal de films déjà un peu anciens, et certains ont eu beaucoup de succès. Mercredi, suis allée chez Mme Dorion, avec Armande Brachet et Andrée Boyer, afin de répartir quelques vêtements pour rapatriés donné par le Comité d’entraide ; nous y sommes restées une grande partie de l’après-midi et avons goûté avant de repartir. Jeudi, journée d’A.C., le matin, une réunion de la Ligue, assez intéressante, l’après-midi, une réunion générale, présidée et dirigée par le chanoine Loué… Vendredi, suis allée, après déjeuner, chez Maman, une fois rentrée, visite de Tante Abel, puis de Bonne Mère. Hier matin, cuisine ; hier après midi travaillé d’arrache pied à l’écharpe de Geneviève. Je presse, j’aurais voulu faire quelques lettes, mais ne sais si je pourrais y arriver ; après les Vêpres, nous sommes sortis, Jacques, Jean et moi ; il faisait très beau, mais nous avons été pris par le brouillard et nous sommes rentrés plus tôt que nous n’aurions voulu. Maintenant le courant est coupé, il faut nous contenter d’une lampe à pétrole ; les enfants jouent aux dames ; on n’y voit pas grand-chose… Les enfants voudraient aller au cinéma ce soir, si toutefois le courant nous est revenu ! …. Jacques n’ rapporté que très peu de beurre hier et nous n’avons pas assez de lait pour les petits déjeuners, depuis une dizaine de jours, je suis au tilleul, et encore, la semaine prochaine, le litre de lait que nous avons chez Roux nous sera supprimé ! Si seulement il y en avait assez pour Pierre et pour Anne ; ce n’est plus le moment où nous pouvions envoyer du ravitaillement ailleurs ! A partir d’après-demain, nous revenons à la carte de pain, c’est bien regrettable pour les pensionnaires !