Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.


Dimanche 3 janvier 1943

Premier dimanche de l’année ! J’aurais voulu écrire tous ces jours-ci mais j’en ai été empêchée, le travail ne manque jamais, j’étais fatiguée, les vacances ne sont jamais reposantes et ceci s’est aggravé du fait que Jacquie a fait un peu de jaunisse ; depuis la veille de Noël, elle se plaignait de maux de cœur et manquait d’appétit, mais ce n’est que mardi que j’ai découvert sa maladie au moment sans doute où elle commençait à aller mieux, elle n’a pas eu de fièvre et paraît maintenant aussi bien que possible, seulement il a fallu la garder ici sans sortir, ce n’était pas bien drôle pour elle et encore moins pour moi qui étais obligée de rester toute la journée dans le tapage des enfants, qui restaient tenir compagnie à leur sœur…. Dimanche avons vu Françoise et fait quelques lettres ; Lundi, suis allée un peu chez Maman, puis suis venue finir l’après-midi ici. Mardi, colis des prisonniers. Mercredi, ne suis pas sortie et jeudi, suis allée avec Jacques et Jean faire la visite habituelle de M. le Curé. Vendredi, reçu les visites traditionnelles du Jour de l’An, et sommes allés le soir chez Tante Abel, par un temps affreux. Hier, Michel est arrivé pour déjeuner ; l’après-midi, Odile et Marie-Annick sont venues, tous, sauf Jacquie, sont allés se promener, puis ils ont fini gaiement l’après-midi en jouant au Nain Jaune. Aujourd’hui, j’ai des tas de lettres à écrire, des visites à faire ou à recevoir… Beaucoup travaillé cette semaine, j’ai fini de tricoter la combinaison de Jacquie, je n’ai qu’à la coudre, ce qui peut se faire après son départ et j’ai fait hier une socquette. Les vacances s’avancent, les petits rentrent demain, Jean et Jacquie rentrent jeudi et vendredi. Nous célébrons aujourd’hui la fête de Sainte Geneviève.

Mercredi matin 6 janvier

J’ai aujourd’hui quelques lettres à écrite, mais auparavant viens de me payer le luxe d’écrire aussi pour moi, bien qu’à vrai dire il vaudrait mieux s’en priver ! les restrictions sur le papier sont de pire en pire, impossible d’acheter des cahiers sans points, pas de papier à lettres ; bientôt, il nous faudra retourner les enveloppes comme l’ont fait de tous temps les religieuses économes ! Suis encore fatiguée tous ces jours-ci… le cœur est fatigué, les nerfs aussi !… Dimanche après-midi, il a fallu avoir les enfants dans la salle à manger, avec Marie-Annick en plus, ceci à cause de la jaunisse de Jacquie et pendant que nous recevions des visites ! c’était plus qu’abrutissant. Lundi, une matinée très dure, il a fallu faire des courses et préparer quelques provisions pour envoyer à Nantes par Michel ; j’ai cru que j’allais périr d’essoufflement ! Hier matin, Jean et Jacquie sont partis pour Nantes, d’où ils reviennent ce soir ; j’ai eu un après-midi assez calme, tout au moins jusqu’au retour de classe. Je suis même sortie dans le jardin voir le coucher de soleil…

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 8 janvier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Jean est parti hier soir, Jacquie ce matin, la maison me semble bien silencieuse sans eux… Je suis toujours patraque, très essoufflée, le cœur fatigué, je ne suis bonne à rien, qu’à lire et à tricoter, étendue dans mon fauteuil ! Mais là, je me rattrape ! j’ai fait deux paires de socquettes à Jacquie, une paire de gants et commence ce matin la troisième et dernière paire de socquettes… Beau temps ensoleillé aujourd’hui, après quelques jours gris.

Dimanche 10 janvier

J’écris en écoutant par la Radio la messe de l’Epiphanie, transmise depuis Marseille… Beaucoup à faire aujourd’hui… J’ai examiné hier les lainages destinés à mon bébé, il me reste bien des petites choses que Bernard n’avait jamais portées, mais il me faudrait faire quelques paletots de laine, des bas, brassières et chaussons… Suis un peu mieux ces temps-ci, à force de repos, j’ai d’ailleurs plus de calme maintenant que les grands sont partis, bien que je regrette bien leur départ. Hier, un temps lamentable, pluie glaciale et vent froid toute la journée, aussi je ne suis pas sortie ; j’ai eu une après-midi paisible, jusqu’à l’arrivée des enfants, leurs tartines et leurs tasses de lait… J’étais ennuyée de savoir Jacques sur la route à bicyclette par un temps pareil ! Heureusement, il n’est pas rentré trop tard. Le temps est meilleur aujourd’hui, bien qu’un peu incertain. La grand-messe sonne.

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 12 janvier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Hier une journée tiède et douce, une vraie journée d’avant printemps, mais une nuit de tempête, avec même de l’orage, ce matin le vent souffle et chasse des rafales de pluie . les enfants sont en classe quand même. Viens de préparer la valise pour la clinique, avec le trousseau de mon bébé ; vais me reposer en tricotant.

Jeudi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 14 janvier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Après une matinée assez calme, la pluie a repris hier à midi et la tempête sur le soir… Ne suis pas sortie ces trois jours, à cause du mauvais temps ; je tricote, peut être à outrance, puisque j’ai fait, en un jour et demi, une chaussette destinée à Jacquie, et que j’étais hier soir un peu fatiguée ! Mais il y a tant à faire et personne pour m’aider ! Je relis de vieux livres… Appris hier la mort de tante Thérèse, elle a du être enterrée ce matin, mais Jacques n’a pu y aller, il pleuvait à verse hier soir et il ne pouvait pas ainsi gagner Belleville à bicyclette.

Dimanche 17 janvier

Suis bien au calme ce matin, les enfants viennent de partir chez grand-mère, ce qui fait que, jusqu’à la grand-messe, je vais avoir quelques heures de calme… Rien de bien nouveau cette semaine, à part quelques petits rangements plutôt bâclés que faits, je passe ma vie dans le fauteuil de la salle à manger à tricoter ou à lire ; je ne trouve pas le temps long, au contraire… Je répare actuellement un vieux paletot à Pierre, pour qu’il soit de nouveau portable ; ensuite, avec un vieux paletot à Yves et une ancienne culotte, je luis ferai un chandail tout neuf ! Je voudrais bien après me mettre à tricoter pour mon bébé, qui aura besoin de beaucoup de petites choses. En attendant, je passe de bien mauvaises journées, j’ai des misères diverses et bien fatigante et les nuits sont assez pénibles…

Passé l’après-midi de vendredi chez Armande Brachet avec Marguerite ; voilà des mois que cela n’était pas arrivé, mais toutes ces visites me fatiguent, parlé surtout du sujet du jour, c’est-à-dire des fiançailles probables du neveu de Marguerite avec Gisèle Gendreau. Sommes revenus par un clair de lune splendide. Aujourd’hui le temps est clair, mais le vent froid.

20 janvier 1943

Sixième anniversaire de Pierre, il n’en est pas peu fier ! Depuis le début du mois, il comptait les jours qui le séparaient de cette date bienheureuse !… petit Bernard aurait trois ans dans trois jours ! Si longtemps qu’il est parti !

Temps toujours très doux, un peu humide…

27 janvier

Petit Bernard aurait trois ans aujourd’hui… Une journée très dure encore hier, surtout hier soir, mais la nuit a été meilleure et, ce matin, je ne suis pas trop mal. Il fait un temps merveilleusement doux ; hier, je suis restée plusieurs heures avec la porte de la salle à manger ouverte.

Dimanche 24 janvier

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1943-01-27). Texte conservé tel quel.

Quelques jours d’un temps si doux, si doux, que , dans l’après-midi, je pouvais rester toutes portes ouvertes au soleil, et c’est délicieux de ne pas avoir à grelotter en circulant dans les pièces non chauffées, ou de ne pas trouver les draps si froids en se couchant chaque soir. Ce matin, le temps est un peu plus dur, il y a de la gelée blanche, mais la journée s’annonce splendide…. Je marche de plus en plus difficilement de ne quitte guère mon fauteuil près du poële que pour aller dans la cuisine et faire quelques brefs rangements. Hier, je suis allée au cimetière avec Jacques, porter un bouquet de camélias blancs sur la tombe de notre petit chéri… Dans deux mois, je l’espère, je serai près de ramener chez nous un autre petit bébé… Jacques et moi allons à Nantes de jeudi à samedi. J dois voir le Dr Leroux vendredi …

Arrivée hier de deux cents Allemands, qui viennent paraît-il pour quelques jours, Maman en a trois pour sa part.

Mardi 26

Passé la matinée au lit, cela m’a fait du bien, je suis plus calme… j’ai passé une mauvaise nuit et j’en ai encore mal à la tête. Après une journée brumeuse et froide le soleil paraît…

Dimanche 31 janvier

Revenus hier soir de Nantes, avec quelques précautions le voyage n’a pas été trop fatigant, d’ailleurs, là-bas, ne suis sortie que pour aller à la clinique, passé mes matinées au lit et mes après-midi dans un fauteuil ; malgré tout cela le docteur m’a trouvé le cœur très fatigué, il m’ordonne huit jours de lit, ce qui ne me surprend pas, et ensuite, jusqu’à la naissance, on m’autorise à me lever que l’après-midi ; cela me paraîtra un peu pénible, mais ce ne sera pas bien long, puisqu’il se peut que dans quatre semaines je soie à Nantes, et ensuite j’espère que cela ne tardera pas ! A part cette fatigue du cœur, le reste est normal…

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 1 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Cela me fait ma seconde journée passée au lit, huit jours seront en somme vite écoulés… je ne suis pas trop mal, mais déjà lasse d’être là… Hier, j’ai eu la visite des Boyer, puis des Brachet ; aujourd’hui le Dr Lucas est monté un peu avec Jacques. Je lis, je me repose, je prie – bien mal - je tricote un peu. Il fait un temps d’averses, de giboulées… Nous venons de dîner, les enfants sont montés faire leur prière ici, ainsi que leur Papa, maintenant, ils se déshabillent en chantant des chansons qu’ils préfèrent. Les Granger viennent mercredi.

Mardi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 2 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

La journée a été longue, mais dans quelques minutes on va me monter mon dîner ; les enfants arrivent de chez grand-mère, j’entends leurs voix dans la cuisine. Je vis dans la solitude, je ne peux pas dire tout à fait que je m’ennuie, mais c’est un peu monotone… Je suis plutôt mieux, les nerfs et le cœur se calment, j’ai bien dormi cette nuit…..

Mercredi 3 février 1943

Toujours de mon lit… Il fait un temps d’une douceur exceptionnelle ; bien couverte, je peux rester dans mon lit avec la fenêtre ouverte, et ceci sans chauffage ; c’est délicieux pour moi qui suis trop souvent enfermée ; j’entends les allées et venues dans la cour, j’entends les petits poulets qui piaulent sous la fenêtre ! J’ai eu des visites aujourd’hui, et les Granger, arrivés ce soir, ont passé un moment avec moi ; le reste du temps, je suis seule… Je ne vois guère Jacques et les petits et cela me manque !

Jeudi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 4 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens d’expédier mon dîner : du kéfir, du potage et une demie pomme, j’entends les enfants qui jacassent tout en dînant avec leur Papa, tout à l’heure ils monteront faire la prière ici. Nous avons eu une journée merveilleuse… Jean est venu déjeuner aujourd’hui, malheureusement Jacquie n’a pas pu venir, il devait y avoir hier soir à Jeanne d’Arc une séance de vaccination antidiphtérique et sans doute la fille aura-t-elle réagi ; cela ne pouvait se trouver plus mal, elle viendra jeudi prochain mais son oncle sera parti. Je suis descendue déjeuner… Je me sens mieux et le pouls est moins rapide, la journée d’aujourd’hui n’a pas été trop longue, Jacqueline a passé presque toute l’après-midi près de moi…

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 5 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une autre journée qui s’achève… Je me sens tout de même mieux, d’ailleurs je dors bien et c’est déjà quelque chose. Vu pas mal de monde aujourd’hui ; Maman est venue en fin de matinée, les Granger après déjeuner et aussi ce soir, Mme Bonnaud dans le courant de l’après-midi, mais je ne vois pas beaucoup Jacques et les enfants, Jacques est toujours bien pris, les petits sont à l’école et le soir, ils vont apprendre leurs leçons chez leur grand-mère. Une belle gelée blanche ce matin, mais ensuite il a fait beau et j’ai pu garder la fenêtre ouverte toute la journée, c’est merveilleux pour un mois de février…

Dimanche 7 février

Je suis seule à la maison, tous sont partis aux Vêpres, je voudrais, pendant ce temps, me reposer un peu, les Granger montent souvent ici, on parle beaucoup et à la longue çà me fatigue….

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 8 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Me suis levée aujourd’hui après déjeuner et suis restée en bas un bon moment, puisque je ne me suis couchée qu’à sept heures. Cela m’a fait plaisir, et m’a permis de voir un peu la maison, il y en a du reste grand besoin car bien des petites choses ont besoin de surveillance. Gelée blanche ce matin, mais un soleil superbe toute la journée et cela fait du bien. Sorti aujourd’hui les garnitures des berceaux, pour les faire remonter demain ; cela me sera dur de retrouver tout cela, qu’il a fallu ranger après la mort de Bernard, et je ne peux m’imaginer que j’y verrai dormir un autre enfant ! Que Dieu le protège…

Mardi 9

Je viens seulement de me coucher, et ne suis pas trop fatiguée, je suis restée dîner avec Jacques et les enfants, cela m’a fait tellement plaisir ! Bonnes nouvelles de Jacquie ce matin, sa piqûre antidiphtérique ne l’a pas trop fatiguée, mais les notes ne sont pas merveilleuses. A Nantes, cela va moins bien, Mère ne se remet pas de sa trachéite, cela me tourmente, parce que dans quinze jours il faut que je me rende là-bas. Je prie le petit Bernard de tout arranger.

Jeudi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 11 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Je viens de dîner toute seule, me suis levée ce matin pour déjeuner, aussi j’ai pensé qu’il valait mieux me coucher un peu plus tôt ce soir. Jacquie est venue, mais ces quelques heures ont été bien courtes, et je n’ai pas eu beaucoup de temps pour voir ma grande fille ; elle a une mine superbe et paraissait contente de se retrouver ici ; Pour moi ne suis pas mal… Temps gris, pluie.

Aujourd’hui vingt-trois ans depuis la mort de Simone.

Vendredi 12 février

Dans quinze jours nous serons à Nantes… Je me suis levée cet après-midi comme d’habitude, je circule un peu dans la maison, mais je suis vite lasse et mon petit fardeau chéri pèse bien lourd ! Le cœur va mieux, mais je suis encore très oppressée et recommence à ne pas dormir…

Rien de très nouveau, les Russes avancent toujours.

Dimanche 14 février

Beau temps de nouveau depuis hier ; je voudrais tâcher ce matin d’assister à la grand-messe, je déjeunerai ensuite à table et me remettrai au lit au début de l’après-midi… Jacqueline passe ici une grande partie de l’après-midi et le temps me paraît un peu moins long. Hier, je suis allée faire un tour de jardin… la végétation « démarre » déjà, il y a beaucoup de violette fleuries et les bourgeons sont aux branches des abricotiers… Geneviève se plaignait hier du ventre et je l’ai gardée l’après-midi sans aller à l’école, elle paraît très bien aujourd’hui. Hier soir, au loin, un bombardement très violent comme jamais encore je n’avais entendu.

Soir - … Le bombardement d’hier soir était à Lorient, il faut que la chose ait été formidable puisqu’on entendait si bien d’ici….

Mardi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 16 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Après une journée passable, une très mauvaise nuit… , les douleurs ont cependant cessé…je suis effrayée à l’idée d’un départ précipité un de ces jours… J’ai peur de la souffrance qui m’attend et cependant j’ai hâte de voir le petit chéri…

Hier une visite de Marguerite, puis d’Armande. Les troupes allemandes sont parties ce matin. Lu ces jours-ci un livre très intéressant sur un voyage au Tibet. Pour quelqu’un qui ne peut sortir, c’est une échappée sur des paysages lointains que nous ne verrons jamais.

Dimanche 21 février

Plusieurs jours sans rien écrire, pas d’événements nouveaux non plus jusqu’à hier ; mes journées sont monotones… Depuis hier je suis ennuyée parce que Pierre est malade : il avait depuis quinze jours la gorge un peu embarrassée, mais ne paraissait pas malade, seulement il a été pris de fièvre hier, et ce matin il avait 39°, il était rouge comme une écrevisse, avec la figure et le corps pleins de petits boutons, j’ai fait venir le docteur qui a conclu à une fièvre éruptive, la rubéole probablement sans autre complication qu’un peu d’angine, j’espère qu’il sera remis pour mon départ vendredi, car j’aurais trop de peine de quitter mon petit garçon malade ! Après quelques journées un peu froides, un temps printanier, mais aujourd’hui le temps est couvert et il fait froid…

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 22 fevrier 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pierre a passé une bonne journée, il était ce soir aussi bien que possible et dort paisiblement… le docteur ne lui trouve rien et m’autorise à le lever demain, ce dont je suis ravie, car il trouve le temps long au lit, à vrai dire, il ne sait au juste quelle maladie a le garçon, soit rubéole, soit érythème grippal, le principal c’est qu’il soit mieux. Temps superbe aujourd’hui, je n’ai pu sortir, étant obligée de garder Pierre ; j’ai vu Armande Brachet et M. Le Curé.

Jeudi 2 heures

Je viens de déjeuner, je vais me lever et préparer mes bagages, car nous partons demain… Pierre est aussi bien que possible, il n’y a plus que son rhume à guérir ; malheureusement, après quelques journées splendides… nous avons un brouillard épais et un vent froid. Suis toujours fatiguée…de plus en plus lourde et mal à l’aise ; les nuits sont mauvaises et je suis obligée de resserrer le régime à cause de quelques traces d’albumine…

Nantes, dimanche 28 février

Me voilà installée ici depuis hier, dans l’attente de l’événement…

Les derniers jours au poiré ont été vite passés, jeudi j’ai préparé la plus grande partie de mes bagages… Nous sommes partis à La Roche en auto, le moment du départ a été dur, cependant je me suis efforcée de ne pas trop penser, cela valait mieux. A La Roche nous avons eu des places assises dans l’expresse, et, à la gare de Nantes, Jacques a pu avoir un taxi, qui nous a amenés jusqu’ici, si bien que je n’étais pas trop fatiguée. Hier, suis restée au lit toute la matinée, ainsi qu’il faut le faire. Jacques m’a quittée après déjeuner… si seulement il pouvait être là au moment de la naissance ! Je suis allée ensuite à la clinique, et vu le docteur qui m’a dit que tout allait bien, il n’y a qu’à continuer jusqu’au bout à prendre du repos. J’ai eu ensuite une bonne et longue visite d’Andrée Jaffré. Deux alertes hier soir, un peu de DCA, mais ce n’a pas été grand-chose. Ce matin, suis allée à la messe à la petite chapelle de la pension de famille en face, il n’y a que la rue à traverser, c’est bien commode ! … En rentrant me suis recouchée…

Lundi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 1 mars 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Passé la matinée au lit, vais maintenant me lever pour déjeuner et sortir un peu ensuite, il fait un peu froid mais très beau. Après-midi calme hier, je suis allée voir Mère Marie-Edmond – Mlle Antoine – puis n’ai pas bougé d’ici. Assisté hier soir à un feu d’artifice peu ordinaire, il paraît qu’il y a beaucoup de victimes et beaucoup de dégâts depuis Le Croisic jusqu’à Saint-Nazaire. Que tout cela est triste !

Mercredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 3 mars 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

De nouveau au lit, j’étais très enrhumée depuis huit jours, et, ce rhume ne passant pas, je me suis décidée à faire venir hier le docteur, qui m’ trouvé de la bronchite, ce que je craignais bien, il m’a ordonné de me soigner énergiquement – comprimés, ventouses etc… - et de garder tout à fait le lit, ce qui ne m’enchante pas, parce qu’en plus de tout cela, je donne de la peine à Mère et à Madeleine. Hier soir, le moral n’allait pas du tout, j’étais tout à fait démontée, je voudrais que cette naissance soit passée, je voudrais être chez moi avec Jacques et tous les petits… et guérie !…

Vu hier soir Françoise et Mme Houdbine, cela m’a peut-être bien un peu fatiguée…

9 heures – journée dure, la matinée n’a pas été mauvaise, mais j’ai eu après déjeuner un violent battement de cœur, tel que je n’en avais pas eu depuis longtemps, et j’ai été bien fatiguée tout l’après-midi. Les ventouses ont été aussi assez douloureuses, et, depuis la tombée de la nuit, le « cafard » me reprend… reçu une lettre de Jacqueline ce soir, une de Jacques ce matin, je suis sûre qu’il trouve la maison vide sans moi ; que Dieu reçoive notre sacrifice, pour les âmes, pour la France, pour le petit chéri que nous attendons.

Jeudi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 4 mars 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Mauvaise nuit, je n’ai pu dormir et suis passablement énervée ; le cœur bat de nouveau vite et fort ; je crois qu’en ces derniers jours j’ai perdu le bénéfice d’un mois de repos ; c’est stupide. Si seulement le bébé était là !

Mardi soir 9 Mars

Petite Anne est arrivée jeudi soir ; je suis encore trop fatiguée, mais raconterai cela bientôt ; je suis si heureuse, merci, mon Dieu !

Mercredi 9 heures

Cela fera demain soir une semaine que notre petite Anne est au monde… Le jeudi 4 mars, j’étais donc bien fatiguée, je toussais beaucoup à cause de ma bronchite, le cœur battait vite et fort, et, de plus, j’avais le moral très bas ; la matinée s’est passée à peu près convenablement, le début de l’après-midi aussi. A 4 heures, la sœur de la pension de famille en face est venue, comme chaque jour, me mettre des ventouses ; à peu près à moitié de l’opération, j’ai senti quelque chose d’anormal, les eaux commençaient à venir, signe précurseur de l’accouchement. J’ai attendu un moment, puis les douleurs ont commencé, et, quand j’ai été bien sûre que le moment était venu, je me suis levée, j’ai préparé ma valise, pendant ce temps, Mère téléphonait à la clinique, et faisait téléphoner à Jacques, lequel a pu prendre avec Jacquie l’expresse de 8 heures de La Roche pour être ici vers 9 heures. Je suis donc arrivée à la clinique vers 5 heures et demie. Les douleurs n’étaient pas très rapprochées, cependant le docteur m’a dit qu’il y avait un bon début de travail. Ce n’est qu’après sept heures que les douleurs se sont rapprochées et sont devenues violentes. Jacques me manquait terriblement… puis le docteur a décidé de m’accoucher, et, à dix heures moins vingt, petite Anne faisait son entrée dans le monde. Pendant ce temps, Jacques et Jacquie, sans aucun tram à cause de l’alerte, faisaient à pied le trajet de la gare à Monselet, et Jacques, ayant laissé chez Mère la fille et les valises, est venu vite à la clinique voir ce qu’il en était ; il m’ trouvée bien contente que ce soit terminé et ravie de le voir ; il a embrassé sa fille, passé quelques instants avec moi, puis il lui a fallu partir afin d’être renté avant le couvre-feu. Pour moi, j’ai été descendue dans ma chambre et la nuit m’a parue plutôt longue ; il y a eu encore deux alertes, avec la DCA et mitrailleuses… Jacques est rentré vendredi soir au Poiré, et Maman est venue samedi après-midi amenant le reste de la petite bande, plus Thérèse, et Jacques est arrivé samedi soir. Le baptême a eu lieu dimanche, Benjamin avait accepté d’être le parrain, et, Geneviève était fière d’être marraine ; la petite poupée chérie a reçu les prénoms d’Anne, Geneviève, Marie, Françoise, Andrée. Maman et les enfants, ainsi que Jacques, sont restés ici lundi et rentrés au Poiré mardi soir ; j’avais souvent leurs visites qui me faisaient grand plaisir. J’ai été un peu fatiguée dimanche et lundi par la montée de lait et quelques petites misères, le docteur ne veut pas que je nourrisse ma petite fille, vu l’état de mon cœur avant la naissance ; je suis pourtant mieux maintenant, le cœur se calme, je dors bien presque chaque nuit et me sens infiniment moins fatiguée. Petite Anne est blonde et rose, exactement comme était mon petit Bernard, que je crois revoir lorsque je la regarde ; elle pesait 7 livres à la naissance, elle a perdu du poids, mais commence depuis hier à en reprendre, elle boit bien ses biberons et dort toute la journée ; je ne l’ai guère entendue crier ; on fait souvent sa toilette dans ma chambre, et j’ai la joie de voir son petit corps potelé et ses petits membres qui se détendent ; elle a une petite figure tranquille d’enfant bien portant. C’est aujourd’hui samedi que je finis d’écrire ; pas eu de nouvelles de Jacques depuis mercredi ; il parlait, dans sa dernière lettre, de venir aujourd’hui ou demain, j’ai hâte de le voir. Chaque jour, j’ai quelques visites, je lis, je dors et ne trouve pas le temps trop long, cependant je serai heureuse de rentrer chez moi avec ma petite chérie.

Dimanche soir 14 mars

Jacques est arrivé hier soir, il est venu aussitôt le dîner et a passé un grand moment avec moi… Il a passé ici une partie de la matinée et la fin de l’après-midi et ne part que mardi, je crois. Passé une journée assez calme, Michel est venu aussitôt après déjeuner, et ce soir Paul Landais avec deux de ses filles et sa nièce. Hier, Françoise est venue un moment. Je voudrais me mettre à tricoter demain, mais je ne sais si Jacques m’apportera mon sac à ouvrage. Je suis aussi bien que possible, sauf une petite histoire idiote qui m’empêche de m’asseoir, je lis, je dors, je me repose, je tâche de reprendre des forces pour tout le travail qui m’attend à la maison. Petite Anne est sage, dort bien et boit à merveille, j’ai pu ce soir la prendre dans mes bras, ce que je n’avais pas encore osé faire à cause de ma bronchite, je n’avais pas tenu de petit enfant depuis Bernard, que le petit ange chéri prie pour sa sœur et la protège.

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 15 mars 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Ce matin, du brouillard, mais le temps s’est dégagé et le soleil a paru vers midi ; ma chambre est fort agréable par ce beau temps, et je trouve délicieux d’avoir la vue des arbres et du jardin. Jacques a passé de grands moments ici, il ne part que demain. Mon départ est fixé à lundi prochain… Vu aujourd’hui Mme Houdbine.

Mercredi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 17 mars 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Reçu à six heures une lettre de Jacques écrite ce matin, ce sont des nouvelles toutes fraîches qui font grand plaisir ; Yves est un peu enrhumé, paraît-il, j’espère que ce ne sera pas grand-chose ; Anne est aussi enrhumée du cerveau, mais cela n’a pas l’air de beaucoup la gêner, elle est toujours sage et mignonne, boit bien, dort bien et digère bien, mais elle ne se décide pas vite à reprendre du poids. Pour moi, je me suis levée aujourd’hui et cela continue à bien aller ; nous pensons partir lundi, Jacques ayant trouvé un taxi pour ce jour-là…

Jeudi 18

Il y a ce soir quine jours que la petite chérie est arrivée… Anne n’a pas l’air plus gênée par son rhume, je me suis levée un long moment tantôt sans fatigue ; j’ai vu Madeleine tantôt et Michel ce soir. Hier le seizième anniversaire de la naissance de Jean…

Dimanche 21 mars

Jacques est arrivé hier soir, mais il est venu me voir que ce matin, il a passé la matinée ici, il doit revenir tantôt et demain, à cette heure-ci, nous partirons ensemble, tous les trois… Je me sens beaucoup mieux, le cœur bat à un rythme normal, je me lève chaque après-midi et suis plus forte. Rien de bien nouveau tous ces jours-ci, vu Françoise avant-hier, hier Andrée Jaffré, qui m’ amené Hélène Jégo, que je n’avais pas vue depuis longtemps. Deux alertes hier soir mais sans DCA, la nuit a ensuite été calme.

Le Poiré mercredi 24 mars

Nous voilà de retour, Anne et moi ; voici enfin terminée cette absence qui me pesait tant… Nous sommes arrivés lundi par un temps merveilleux, une vraie journée printanière, après un voyage aussi confortable que ceux d’autrefois ; La petite chérie, dans son moïse, s’est bien comportée, un peu après notre arrivée, je lui ai donné son biberon de 4 heures, après l’avoir changée, je l’ai déposée dans son berceau, qui a été celui de tous ses frères et sœurs ; ceci non sans évoquer le souvenir de mon petit Bernard, qui y a souffert, qui y est mort. C’est un lundi que le petit ange nous a quittés et c’est un lundi que sa petite sœur est venue le remplacer chez nous, sans combler le vide dans nos cœurs ! Le soir, je me suis un peu réorganisée et depuis tout va bien, Anne dort bien et boit bien, je l’ai pesée, elle a pris du poids hier… la seule chose qui me chiffonne est ce biberon de nuit, mais j’espère que cela ne durera pas longtemps. Hier, reçu quelques visites, tout le monde vient voir ma mignonne poupée… que je suis contente de présenter….

Vendredi 26 mars

Il y a quatre semaines, j’arrivais à Nantes bien fatiguée physiquement et encore plus moralement ;.. tout va bien maintenant. Anne a repris aujourd’hui son poids de naissance, elle dort et voit bien ; pour moi cela va à peu près. Le temps est doux, je laisse la fenêtre ouverte, j’aperçois dans le jardin un cerisier tout en fleurs… mais je ne peux sortir et en profiter, et, à côté de toute cette douceur, la guerre se déchaîne plus violente que jamais, les Batignolles ont été bombardées mardi, il y a des morts et des blessés, et cela se renouvellera. Quand Dieu nous délivrera-t-il de ce cauchemar ?

Dimanche 28 mars

Beau temps aujourd’hui ; Anne s’est endormie un grand moment après son biberon de sept heures, dans un quart d’heure, je vais me lever, la peser, lui faire sa toilette puis je me recoucherai jusqu’à l’heure du déjeuner, pour la première fois aujourd’hui, je déjeunerai dans la salle à manger, cela me fait bien plaisir ; peu à peu je reprends des forces et peu à peu je vais reprendre ma vie normale… quand je suis revenue de Nantes, j’étais toute à la joie d’être de retour avec ma petite fille, mais à mesure que les jours s’écoulent, de plus en plus se ravivent pour moi les souvenirs du temps heureux où j’avais mon petit Bernard, il y a trois ans, et d’ici peu je vais revivre les moments douloureux de sa maladie et de son départ pour le ciel… Tant que petite Anne n’aura pas atteint ses trois mois, je crois que je vivrai dans une perpétuelle inquiétude…

Lundi 29

Hier soir bombardement formidable sur Saint-Nazaire, nous l’avons entendu un peu après dix heures pendant que je faisais prendre le biberon d’Anne ; le ciel était en feu ; c’était une immense lueur blanche, avec, à chaque instant de brusques déflagrations, aucune explosion, ou presque, mais les portes et les fenêtres vibraient. Que tout cela est triste, on ne pourra jamais assez maudire la guerre.

Anne est sage, elle boit bien et dort comme un petit ange. Yves est très enrhumé du cerveau.

Dimanche matin 4 avril

Petite Anne a un mois ce soir, elle est sage et mignonne, à part quelques bonnes petites colères, mais elle passe de bonnes nuits, je pense lui supprimer bientôt son septième biberon… Elle a bien pris du poids ces jours-ci et pesait ce matin 3 kg 770 ; Elle a fait hier soir un ravissant sourire, sous les yeux extasiés de Geneviève, elle est bien éveillée et fait de petites grimaces amusantes. Pour moi, je reprends peu à peu ma vie normale, je descends de plus en plus et me réorganise en bas ; je passe encore de grands moments dans ma chambre à tricoter près de ma petite fille, et j’ai de nombreuses visites. Le jardin est ravissant, tout fleuri de blanc ; les enfants sont mieux de leurs rhumes, quoi que Pierre ait encore bien toussé cette nuit, je n’ai pas de peine avec eux, ils sont toute la journée en classe ; Geneviève reste au cours du certificat et Yves à l’étude ; quant à Pierre, aussitôt son goûter, il s’en va chez sa grand-mère ; il a entrepris de s’habiller tout seul chaque matin ; et y est arrivé du premier coup, il est vrai qu’il est très adroit….

Jeudi matin 8 avril

Je viens de donner le biberon d’Anne, et me recouche un moment pour me reposer jusqu’à l’heure de la toilette, d’ici quelques minutes, les petits vont se lever, il fait froid, mais très beau et la chambre est illuminée par le soleil levant. Jean vient déjeuner aujourd’hui… Reprenons un peu notre vie depuis dimanche ; je continue à m’occuper d’Anne, qui est bien sage et mignonne, et à beaucoup vivre dans ma chambre ; j’ai supprimé le biberon de nuit, et, jusqu’ici tout à l’air de bien aller, la petite chérie a bien dormi cette nuit jusqu’à cinq heures et boit avec appétit ses rations de 100 grammes. Les occupants annoncés sont arrivés lundi, aussi ces jours-ci ils ont toujours quelque chose à demander, dans la nuit de mardi à mercredi, ils sont venus ici trois fois, pour avoir une auto, des bicyclettes et je na sais quoi encore, cela ne finit jamais.

Maman est fatiguée ces jours-ci et cela m’ennuie, elle souffre de nouveau beaucoup des reins et je me demande s’il n’y a pas autre chose que son rhumatisme. Hier, à la mairie, récupération des chiffons et vêtement usagés en échange de points de textile, c’était une bousculade inénarrable, je suis arrivée à passer tout de suite, vue ma carte de priorité et ma fatigue actuelle et j’ai pu avoir un bon nombre de points…

Vendredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 9 avril 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Nous comptions hiers sur Jean pour déjeuner, et Jacquie nous a fait la surprise de venir aussi, ayant eu la permission de la « Bonne Mère », cela nous a fait bien plaisir de les voir tous deux. Jacquie a une mine de prospérité, elle est gaie et contente comme toujours, mais Jean est un peu maigre et je luis ai trouvé la figure tirée ; il est vrai qu’il vient de passer « le petit bachot », ou d’ailleurs il a été reçu, si seulement il en était de même pour le grand, et ils revoient leurs programmes à bouchées doubles, l’examen étant fixé au 20 mai, avancé par conséquent, pour que les jeunes gens soient disponibles pour les travaux des champs ; de plus, pour la première fois, j’ai entendu le garçon, qui n’est pourtant pas bien difficile, se plaindre de trouver certains repas un peu justes ; à seize ans, il est permis d’avoir bon appétit ! ils sont partis tous deux avec leurs sacoches bourrées : confiture, chocolat, pâtes de fruits, beurre, poulet froid, biscottes pour Jacquie, une bouteille de fortifiant pour Jean. Ce qui me fait plaisir, c’est que dans quinze jours ils seront en vacances, et, avec du repos et de la nourriture solide, Jean sera retapé pour son bachot.

Rien de très nouveau depuis hier, si ce n’est que la grande chambre au fond du couloir est occupée, cela m’ennuie, mais Jacques n’a pas pu faire autrement ; nous avons déménagé certaines choses hier soir. Anne n’a pas pris assez de poids ces derniers jours, s’est rations n’étant peut-être pas suffisantes, maintenant qu’elles sont augmentées, cela va sans doute aller tout seul ; elle est sage la nuit, mais ce réveille dès cinq heures du matin, espérons qu’elle ne sera pas toujours aussi matinale. Hier, les deux grands sont venus la voir changer ; elle contemplait Jean avec étonnement, tout à coup elle a aperçu sa maman et fait un large sourire qui les a tous ravis. Il fati beau, mais froid, les cerisiers sont une splendeur.

Dimanche matin 11 avril

Un temps superbe – pour le moment – je vais aller tout à l’heure à la grand-messe ; dans quinze jours ce sera Pâques… Anne a repris du poids ces deux derniers jours, la nuit de vendredi à samedi elle nous a fait une grosse colère pendant plusieurs heures ; cette nuit elle a commencé à quatre heures, aussi, pour ne pas priver Jacques de son sommeil, j’ai donné le biberon dès cinq heures, je me suis recouchée ensuite et j’ai dormi…. Les enfants vont bien, mais Pierre n’est pas toujours commode, capricieux, volontaire et taquin, peu obéissant aussi. Nos locataires ne sont pas gênants jusqu’ici. Man se dit mieux, mais elle a toujours l’air fatiguée et cela m’ennuie…

Jeudi 15 avril

Petite Anne a très bien dormi cette nuit, elle n’a même pas crié avant son premier biberon, mais elle se rattrape maintenant et fait une petite colère ; elle est la plupart du temps sage et mignonne, elle a de bonnes joues roses et ses petits cheveux blonds prennent une teinte plus foncée. Les trois autres sont bien portants, mais Pierre n’est pas toujours facile, il faut souvent se fâcher, Geneviève est très mignonne, elle me manquera bien l’année prochaine. Jacques est toujours très pris, surchargé d’occupations et d’ennuis. Quant à moi, cela irait tout à fait bien si ce n’est que j’ai toujours les jambes raides et souvent lasses ; je reste encore un peu au lit le matin, mais la semaine prochaine, je m’habillerai aussitôt le biberon de ma petite poupée…

Aujourd’hui le troisième anniversaire de la mort de Bernard, avant de me lever, j’ai évoqué tous les souvenirs de cette journée douloureuse que je ne pourrai jamais oublier ! Je crois que la présence d’Anne, loin de me faire oublier mon petit, ravive presque ma souffrance, et pourtant je suis si contente de l’avoir !…

Dimanche 18 avril

Je reprends tout à fait ma vie normale, je me lève chaque matin pour le premier biberon d’Anne et m’habille aussitôt, pour descendre prendre le petit déjeuner dans la salle à manger avec toute la famille ; je fais les biberons, la toilette de la poupée, quelques courses, un peu d’arrosage dans le jardin, des rangements de temps en temps ; l’après-midi, je me repose et tricote et chaque soir me couche de bonne heure, pour rester allongée un petit moment avant le dernier biberon, et cela me fait du bien.

Vendredi matin, me suis levée de bonne heure pour assister à la messe et me confesser, c’était la fête de Notre-Dame des Sept Douleurs, et je voulais unir ma douleur maternelle à celle de la Sainte Vierge…

Jeudi après-midi sommes allés au cimetière avec les enfants porter des lilas blancs sur la tombe du petit chéri ; avant-hier reçu quelques visites ; hier, il a fallu aller deux fois au poisson, le car étant resté en panne à la Berthelière… Nous avons un temps splendide, trop beau même, puisque tout le monde réclame la pluie…

Jeudi Saint 22 avril

Un mois aujourd’hui que je suis de retour ici avec ma petite Anne, le temps passe vite ! La petite chérie a depuis poussé à merveille et pèse ce matin huit livres et demie ; elle boit bien, digère bien, et ne pleure guère dans la journée ; elle passe de bonnes nuits, mais elle est matinale, puisque, dès cinq heures elle commence à chanter et se met quelquefois dans des rages folles où elle trempe copieusement sa chemise et son oreiller, mais elle fait aussi des charmants sourires et essaie de jaser, c’est maintenant un âge adorable, je me presse à lui faire des petits bas pour la mettre en culotte dès qu’il fera vraiment beau. Jean et Jacquie sont en vacances, ravis tous deux de voir leur petite sœur, seulement les vacances vont être bien de la peine pour moi, et, ce soir, je suis un peu découragée, tant je vois du travail à faire, et tant les enfants me donnent de la peine avec leur désordre, leur résistances incessantes, et leur mauvaise volonté, sans parler du personnel qui n’est pas toujours facile à mener et de l’ennui que j’ai de voir Jacques surchargé d’ouvrage et d’ennuis. Suis allée à La Roche mardi, fait beaucoup de pas pour peu de choses !…

Dimanche 25 avril – Jour de Pâques

Jacques, grand-mère et les enfants viennent de partir aux Vêpres, j’ai un moment devant moi pour écrire… aussitôt les Vêpres, nous devons aller au cimetière porter à petit Bernard quelques roses blanches fraîchement épanouies dans la cour, ces roses qu’il n’a jamais vues ! Dans quarante minutes, il faut changer Anne et lui donner son biberon ; en attendant, elle dort comme un petit ange, elle est fraîche et mignonne au possible, c’est une grande joie de la contempler et aussi, quand elle se décide, de recevoir ses mignons sourires. Depuis ce matin je n’ai guère arrêté, une ou deux courses en revenant de al Communion, le petit déjeuner, les biberons d’Anne, la toilette, la confection d’une crème au chocolat destiné au dîner de ce soir, et il était l’heure de la grand-messe…. Il y avait un bon déjeuner, qui a réjoui les pensionnaires, habitués aux restrictions, et aussi des autres, tous ont fait honneur aux huîtres, au gigot, à la brioche, dessert imprévu et combien savoureux… seulement on pense à ceux qui, en ce dimanche de Pâques, n’ont pas grand-chose pour remplir leurs assiettes… aux places vides…

Appris ce matin la mort du bébé de Simone Toussaint, il devait avoir un peu plus de quatre mois. Je plains les pauvres parents…

Le temps n’est pas très beau, le ciel est souvent nuageux et le vent assez froid, mais je crois que les enfants s’amusent bien, je reste dans le bureau quand ils sont tous là, mais dès qu’ils sont partis chez leur grand-mère ou chez Armande Brachet, je monte retrouver ma petite Anne que je voudrais ne jamais quitter. Je lui ai fait cette semaine trois paires de petits bas, j’ai commencé hier soir à réparer une culotte à Geneviève, mais la dernière chaussette de Jean n’est pas terminée… Au début de chaque saison, c’est un vrai casse-tête pour organiser tout de façon pratique et économique… il se produit souvent des surprises désagréables et que la paire de chaussures, ou la robe, ou le manteau sur lequel on compte se trouve percé ou trop petit. A propos de chaussures, une chose qui me terrifie est l’obligation d’un seul ressemelage par an et par personne ; pour les enfants il en faudrait au moins quatre ! Que tout était simple autrefois, nous n’avons pas suffisamment apprécié notre bonheur.

Une visite de Claude vendredi. Geneviève et lui doivent revenir cette semaine.

Dimanche 2 mai

Pas écrit de toute cette semaine, je ne sais pas comment le temps passe… Je ne suis pas sortie de toute la semaine, suis restée ici et travaillé ; lundi, rien de nouveau, mardi, Jacques et Jean sont allés aux Sables déménager la maison et mercredi matin nous avons répartis les meubles entre la maison de Maman et la nôtre. Jacques a trouvé ce déménagement affreusement triste ; quand nous sera-t-il donné de réaménager pour les vacances ? Jeudi, Jacqueline est arrivée par le car, et Michel hier soir, la maison est pleine, mais Jean et Jacquie partent à Nantes pour deux jours et Jean rentre dès jeudi soir ; ces vacances sont assez vite passées.

Aujourd’hui un temps affreux, de la pluie, ce qui n’est pas en soi un mal, mais aussi du froid, bien désagréable pour un mois de mai. Après déjeuner, orage, avec quelques bons coups de tonnerre et un craquement qui nous a fait tous sauter, et, pas d’électricité depuis, il est à craindre que le foudre soit tombée sur le réseau, soit chez nous, soit ailleurs, aussi, pour avoir de l’eau chaude pour les biberons, j’ai allumé du feu dans ma chambre, ce qui me permet aussi d’avoir une meilleure température pour Anne ; tout cela ne gêne pas la petite chérie, elle dort comme un ange, mais elle nous a encore fait quelques bonnes petites colères cette semaine ; elle aura deux mois après-demain. Suis allée à la messe deux fois cette semaine, Anne m’ayant obligée à me lever de bonne heure, mais je prie assez mal, tant j’ai des préoccupations et de soucis qui me trottent dans la tête ; et pourtant l’Evangile dit « Ne vous préoccupez pas de la nourriture ni du vêtement ».

Dimanche 9 mai

Quelques minutes seulement avant la grand-messe… je ne suis pas arrivée à prendre la plume de toute la semaine, j’ai même des lettres restées en souffrance depuis dimanche dernier sans que j’ai pu les achever ; avec la fin des vacances, les allées et venues continuelles, la présence des enfants, le départ de Jean, j’ai eu des journées bien chargées et suis bien loin d’être arrivée à tout ce que je voulais, je n’ai même pas pu achever une paire de socquettes à Jacquie… Il faudrait que je travaille pour Anne qui n’a que le strict nécessaire et grandit rapidement, elle a maintenant dépassé ses deux mois et pèse 9 livres 90, elle est bien mignonne, mais assez bruyante la nuit, se réveillant vers 2 heures du matin et exigeant à ce moment un maillot sec et son biberon, ceci avec de tels cris de colère qu’elle est trempée de sueur, sur le conseil de Mme Bonnaud, je lui ai donné un peu de sirop calmant, et depuis, elle fait quelques bonnes nuits et aussi des journées bien paisibles, seulement j’espère toujours le beau temps pour permettre de la mettre en culotte et de la sortir, et il a fait toute cette semaine un temps affreux…

Lundi, reçu, Geneviève Bouliau, venue de Palluau passer la journée ici, Michel a regagné Nantes le matin. Mardi, Jean et Jacquie sont partis pour Nantes, l’après-midi, Jacques et moi avons assisté à l’enterrement de Mme Jousset, morte à 42 ans d’une tumeur cancéreuse, laissant un pauvre mari bien malheureux et une petite fille qui n’a pas dix ans. Mercredi, ne suis sortie que pour aller au poisson. Jeudi après-midi, le départ de Jean ; vendredi, Jacqueline est partie à son tour ; hier ne suis pas sortie.

Les Anglo-américains ont pris Tunis et Bizerte.

Notre contingent d’occupants va changer, je le regrette car ils étaient plutôt discrets et pas gênants.

Dimanche 16 mai

Les semaines passent trop vite, je n’arrive jamais à réaliser tout ce que je voudrais faire… Il est 5 heures et demie, dans une heure et quart il faudra m’occuper d’Anne, d’ici là j’ai deux lettres à écrire, si je ne suis pas dérangée, aussi je ne vais faire qu’une revue très rapide de la semaine. D’abord petite Anne va bien, aujourd’hui elle est très calme et dort à merveille, mais nous avons eu quelques jours de grosse chaleur qui l’ont un peu fatiguée, elle transpire énormément et s’énerve ; enfin j’ai trouvé un habillement plus approprié et elle repose mieux. Les trois autres sont en bon état, mais ils ont terriblement grandi, il faut ou allonger les robes de Geneviève ou lui en faire d’autres ; il faut aussi des chandails à Yves ! Je ne sais pas comment je vais faire, je n’ai pas encore liquidé les chaussettes ! Pierre est toujours ficelle, tout à l’heure, il a entraîné Yves dans le jardin et tous deux chapardaient des cerises, il est souvent capricieux et désobéissant, mais parfois se met à faire l’enfant sage avec un art parfait ! Quant à Yves, il m’a fait deux jours de fièvre, conséquence d’une écorchure infectée au genou, c’est maintenant fini, mais j’ai été un peu ennuyée. A part cela, le plus important c’es que nous avons changé d’occupants, le contingent précédent est parti mardi matin, et, dès mercredi d’autres arrivaient, et, cette fois, beaucoup plus exigeants, parce qu’il y a un état-major de bataillon et il leur faut beaucoup de bureaux, aussi réquisitions de pièces et même de maisons entières, aussi les ennuis pleuvent sur Jacques et nous avons eu quelques mauvaises journées ; ce n’est d’ailleurs peut-être pas fini ! Pour notre part, trois sont installés à jouer aux cartes dans la cour, avec mes fauteuils et ma petite table ; c’est peu de chose, mais on s’en passerait.

Tante Denise est arrivée vendredi pour quelques jours.

Dimanche 23 mai

Je suis pour quelques jours au repos, soit au lit, soit sur une chaise longue, et je vais en profiter pour avancer mes tricots… J’ai passé une partie de la semaine à allonger la robe de laine jaune de Geneviève – ces robes de laine sont vraiment pratiques, on peut les allonger comme on veut - …..

Petite Anne a été bien mignonne cette semaine, plus calme et moins piaillarde que la semaine précédente, et surtout elle passe de bonnes nuits, attendant sagement son biberon du matin, elle a dormi aussi de grands moments dans la cour, et cela lui fait du bien, aussi elle pousse très convenablement ; vendredi matin, le lendemain de ses onze semaines, elle pesait 5 kg 100, elle est fraîche et souriante et commence à vouloir jaser. Pierre est bien souvent insupportable et désobéissant. Yves continue à se passionner pour l’histoire de France – ils en sont à Napoléon - et Geneviève travaille avec ardeur pour son certificat. Je suis allée jeudi matin à La Roche, j’ai eu de la peine à faire quelques courses, et n’ai pu voir Jacquie qui était en retraite, mais j’ai pu voir Jean un moment, il passe son bachot le 18 et le 19 juin, et n’a pas l’air de trop s’en tourmenter, il vient d’ailleurs en vacances un peu avant le dimanche après l’Ascension, je lui ai porté des provisions qui lui ont fait plaisir.

Tante Denise est toujours là jusqu’à mardi, aussi Maman et elle ont passé de grands moments à tricoter près de moi ; vendredi, nous sommes allés à l’Hermière voir Eugénie Moreau qui a eu la semaine dernière un petit Pierre, il ne faisait pas trop chaud et nous avons eu là une bonne promenade. Souhaite mercredi le fête d’Yves ; la veille trentième anniversaire de ma Communion solennelle.

Dimanche 30 mai

Dans dix minutes le biberon d’Anne… Cette semaine j’ai allongé une paire de gants à Yves, lui ai commencé un chandail et fini de remonter une paire de chaussettes à Geneviève… Lundi, me suis encore reposée, passé ma matinée au it et l’après-midi sur le divan, de même mardi et mercredi, tout allant mieux, je suis allée l’après-midi avec Maman à La Clopière, en voiture à cheval, il faisait très bon et cela nous a fait une agréable promenade. Jeudi, matinée comme toujours très occupée avec les bains, la toilette des garçons, suis allée ensuite chez Maman jusqu’à l’heure du biberon d’Anne. Vendredi, passé un moment chez Armande Brachet avec Marguerite ; conversation toujours sur les mêmes sujets, sur l’occupation, particulièrement sur la toilette des jeunes filles, et beaucoup de petits potins ; il y a pourtant des choses plus intéressantes et plus élevées dans la vie. Hier, ne suis sortie dans l’après-midi que pour aller au poisson ou à l’église, et c’était encore assez tant la chaleur était accablante ; aujourd’hui, par contraste, le temps est couvert et il fait presque frais. Petite Anne est toujours sage et mignonne, elle pousse très bien et passe de bonnes nuits. Geneviève rentre demain en retraite, pour renouveler sa Communion jeudi jour de l’Ascension, et passe samedi son certificat d’études. Yves et Pierre, de ce fait, vont être en vacances toute la semaine, et Jean arrive samedi prochain. Aujourd’hui, fête des Mères, les enfants avaient joliment fleuri et décoré la table pour le déjeuner et m’ont offert leurs vœux, Jacques, qui était hier à Nantes, m’a apporté de la part de Madeleine une grande branche de seringa double que nous porterons ce soir au cimetière au tout petit que mon cœur ne peut oublier…

Dimanche 6 juin

Je vis maintenant des journées bien pleines, et ne peux arriver à faire, même de loin, tout ce que je voudrais…. Que je reprenne vite la semaine ; lundi, suis allée chez Maman l’aider à faire des colis ; mardi, après-midi à La Roche pour ne pas arriver à grand-chose. Mercredi, suis restée travailler ici, à part l’obligatoire sortie pour le poisson. Jeudi, jour de l’Ascension, nous avions Geneviève en communiante, et elle est tellement mignonne avec sa robe blanche et son voile ; le temps qui est très douteux, s’est cependant maintenu et nous n’avons pas eu de pluie ; j’ai assisité avec Jacques et les enfants à la messe de communion, et, l’après-midi, en donnant le biberon à Anne un quart d’heure plus tôt, j’ai pu prendre au passage la procession qui allait à la grotte. Après le goûter des enfants, nous sommes tous allés porter des roses blaches sur la tombe du tout petit….Vendredi, remis bien des choses en place et travaillé, j’ai en tain un chandail pour Yves et il n’avance guère, en plus d’une semaine je n’ai pu faire que le devant et une partie du dos…. Hier, c’était le certificat d’études de Geneviève, la petite chérie était un peu émue, elle avait bien travaillé depuis des mois, aussi j’ai été ravie d’apprendre hier soir qu’elle était reçue avec la mention bien ! si seulement il pouvait en être de même pour Jean d’ici quelques jours ! En attendant, le grand garçon nous est arrivé hier matin ; le collège est en vacances pour trois jours, mais luis nous reste jusqu’à son bachot, qui est fixé au 16 et 17 juin ; il va travailler sérieusement ici et aussi reprendre des forces à la table familiale.

Il est neuf heures, ce n’est qu’après dîner que j’ai pu commencer à écrire… Ce matin, j’ai confectionné un gâteau à la confiture et une crème au chocolat, afin que nous fêtions dignement le succès de Geneviève ; tantôt j’ai eu beaucoup à écrire, et encore je n’ai pas pu faire certaines lettres pressées, je suis allée jusqu’à l’Idonnière voir Renée Trichet qui se meurt d’un ulcère à l’estomac, suis passé quelque minutes chez Marguerite, fait quelques comptes en rentrant, puis c’était l’heure de m’occuper d’Anne. Jacques et les enfants cueillent des cerises dont je ferai demain des confitures.

Anne est bien mignonne, elle profite à vue d’œil et pesait onze livres pour ses trois mois, elle fait bien des colères dans la journée, mais depuis trois semaines passe de bonnes nuits, ce qui est encore le principal ; c’est une joie pour moi que de recueillir tous ses sourires et de voir s’éveiller cette petite intelligence, seulement, comme Pierre, elle fait des caprices et prend moins bien ses biberons avec les autres qu’avec moi ce qui est un peu assujettissant. Pour moi, sui fatiguée, de nouveau essoufflée, le coeur fatigué et quelques autres misères, et il est bien difficile de se reposer !

Dimanche 13 juin

Semaine encore bien remplie… Beaucoup travaillé comme de coutume, j’ai avancé le chandail d’Yves, mais il n’est pas encore terminé, j’ai fait de la confiture de cerises, de la gelée de castilles, il a fallu ensuite couvrir tous les pots, j’ai fait des courses, de la cuisine, du raccommodage, des rangements, j’ai décousu d’anciennes robes des filles pour en faire une robe toute neuve à Geneviève, je me suis occupée de petite Anne et la semaine s’est ainsi passée. Jean est toujours là, il part mardi soir pour passer son bachot mercredi et jeudi, il nous reviendra jeudi soir pour attendre le résultat, quel qu’il soit ! Geneviève part mardi matin à Nantes pour une huitaine ; Jean ira la chercher au début de la semaine suivante. Anne est de plus en plus souriante et mignonne, elle a un petit air malin tout à fait amusant et pousse bien puisqu’elle atteindra sans doute demain onze livres et demie, elle dort de grands moments dans la cour et cela lui fait du bien.

De nombreux jeunes gens sont requis cette semaine pour aller travailler en Allemagne, tout cela est bien triste, on vit dans une angoisse perpétuelle… Nos occupants sont partis, et je ne suis pas fâchée de voir la chambre libérée, quoiqu’ils n’aient pas été vraiment désagréables, mais il en reste encore beaucoup ici et il peut très bien nous en arriver d’autres. Jacques vient d’avoir quelques journées très dures et hier, il était fatigué, aujourd’hui, cela va mieux, mais il a tant d’ennuis qu’il a vraiment besoin de la protection divine…

Dimanche 20 juin

Suis seule à la maison ; Maman vient de rentrer chez elle, Jacques a emmené les garçons en promenade et j’ai la paix pour un moment ce qui me fait infiniment de bien. Petite Anne dort tranquillement dans le salon. Je viens d’écrire deux lettres, j’en ai une troisième à écrire assez pressée, et ensuite peut-être pourrais-je trouver du temps pour classer des papiers qui traînent sur le bureau depuis plus d’un mois…

Semaine un peu dure, presque pas eu de temps pour travailler, et aussi pour me reposer… Lundi, je suis sortie un peu avec Geneviève, préparé sa valise pour l’expédier le lendemain matin, quelques raccommodages, la journée était passée ; l’après-midi, départ de Jean pour La Roche et aidé Maman à répartir la laine. Mardi, expédié la fille de bonne heure le matin. Mercredi l’habituelle séance au poisson. Jeudi, matinée à La Roche, dentiste et courses ; le soir, Jean est arrivé pour dîner ; il est assez content de son français et de ses versions mais a dû faire des erreurs en math ; enfin il n’y a qu’à attendre. Hier matin, il a fallu retourner chez le dentiste et passer la matinée à La Roche, pour comble de bonheur le gazogène ne fonctionnait pas et nous sommes partis de la Roche avec du retard ; le soir, séance au poisson et quelques courses, je n’en pouvais plus hier soir tant j’étais fatiguée. Le moral est bien bas aussi, il se passe actuellement des choses très tristes, et de quelque côté que l’on se tourne l’avenir est terriblement noir…Toute la semaine je travaille sans arrêt et pourtant je n’ai jamais été si en retard pour la couture et les tricots… je suis souvent dérangée par les uns et par les autres, il y a des personnes qui ne peuvent comprendre qu’il m’est impossible de rester à causer tout en restant inactive, et qu’on peut aussi bien dire ce qu’on a à se dire pendant les repas ou pendant le biberon d’Anne ou les autres jours en tricotant…

Anne piaule et pourtant elle a encore un grand moment à attendre, elle est pourtant bien éveillée et mignonne, je remercie toujours Dieu de me l’avoir donnée.

Dimanche 4 juillet

Quinze jours que je n’ai pu venir ici, dimanche dernier, alors que je pensais beaucoup écrire, je n’ai pas eu une minute à moi… aujourd’hui, j’ai exactement dix minutes devant moi, je reviens de la procession de la Fête-Dieu où j’ai pris une bénédiction, dans dix minutes il faudra changer Anne et lui donner son biberon, puis les autres arriveront, il faudra débarrasser Geneviève de sa robe de communiante et faire mettre tout le monde à table ; j’ai ensuite des lettres et des rangements que je veux absolument faire, et, au lieu de tout cela, j’aimerais mieux m’allonger sur le divan, ou mieux encore me mettre au lit, et lire tranquillement ou dormir, alors qu’il faudra être tout le temps prise ! Je suis éreintée physiquement et surtout moralement, je me sens à bout de résistance…. Et, en ce début de vacances comme toujours, les enfants ne mettent aucune bonne volonté à faire chacun une petite tâche pour m’aider à supporter tout ce fardeau.

Il y a chaque jour de nouveaux tracas, de nouveaux soucis, de nouvelles inquiétudes, je ne pense qu’à cela et prie très mal. Jean a échoué à son bachot, sur le moment cela nous a été une certaine déception, mais l’échec ayant été collectif, puisque beaucoup de camarades ont échoué, puisque Odile elle-même a échoué, Jean ne s’est pas trop désolé et maintenant il va se remettre au travail pour tâcher de réussir en octobre. Le plus ennuyeux, cette semaine, est l’imposition sur le beurre, Jacques a de gros ennuis, il parlait pendant un moment de démissionner, j’en aurais été pour ma part bien heureuse, car c’est une vie infernale qu’il mène en ce moment, ne pouvant s’occuper ni de l’étude, ni de la maison, ni surtout des enfants qui auraient bien besoin d’une main plus ferme que la mienne, mais tous ont été d’accord pour dire que sa démission serait une catastrophe pour la commune, mais ons maintien à la mairie est une catastrophe pour nous ! Je ne sais plus ce qui s’est passé l’autre semaine, j’ai travaillé ferme, comme toujours…. Le chandail d’Yves est à reprendre, le devant étant raté, j’ai à m’occuper du trousseau de Geneviève pour la rentrée et à vérifier ceux de Jean et de Jacquie, et je suis sans cesse dérangée. Quand je pense qu’hier il a fallu passer une heure et demie pour avoir du poisson ! Je n’ose pas me servir de ma carte de priorité de peur de faire crier les autres personnes qui sont là et qui, pour la plupart, ont deux fois plus de temps que moi ! Seulement il y en a qui ne comprennent rien ! Dimanche, je comptais avoir une bonne journée tranquille, et n’ai rien pu faire le matin, je suis allée à la grand-messe et à la procession ; l’après-midi suis allée aux Vêpres avec Anne pour la faire évangéliser ; la petite chérie était mignonne au possible, tout en blanc, elle a été très sage ; au retour, j’ai eu des visites et cela jusqu’au soir. Cette semaine passé quelques bons après-midi à travailler sous le tilleul, qui tout en fleurs, sentait délicieusement bon….Petite Anne aura quatre mois ce soir.

Jeudi soir 8 juillet

Anne a ri aux éclats ce soir pour la première fois, une fois de plus j’ai pensé à mon petit Bernard dont j’ai connu le délicieux sourire, mais dont je n’ai jamais entendu le rire ; plus Anne avance en âge, plus je vois combien j’ai perdu en voyant partir mon tout petit, et plus le regret de son absence est grand.

Aujourd’hui, après-midi très reposante et paisible, les enfants étant à la carrière avec M. Baron. Avons souhaité les neuf ans d’Yves. Reçu ce matin une lettre de Mme Boisseau, les Allemands ont repris la maison des Sables et la transforment à leur goût !

Dimanche 11 juillet

C’est à peine si j’ai le courage de me mettre à écrire, je voudrais ne penser à rien, t ne m’occuper de rien, et j’ai bien à faire jusqu’à ce soir. La tête me fait mal et j’ai le cerveau bien vide. Jacquie vient de partir à la kermesse de Venansault avec Odile et Irène Gendreau ; Geneviève est partie retrouver ses compagnes pour offrir des vœux de fête à M. le Curé, Jacques et Jean font une partie de ping-pong. Tout à l’heure il va falloir préparer les petits pour les Vêpres, écrire quelques lettres, chercher une façon de robe pour Jacquie, m’occuper d’Anne… Dimanche prochain, si rien ne survient, nous devons aller à Thouars, pour assister aux noces d’argent d’Armand et de Suzanne, nous rentrerons le lundi matin. Cela m’ennuie un peu de laisser Anne qui est si petite, mais j’espère bien que d’ici samedi elle ne sera pas malade, et que pendant mon absence il ne lui arrivera rien. Les filles resteront sans doute quelques jours à Thouars. Les santés sont bonnes actuellement ; Anne est mignonne et assez facile, à part quelques caprices dans le genre de ceux que faisait Pierre pour ses biberons ; je ne peux pas la sortir autant que je le voudrais car le temps est souvent douteux, et cependant il n’arrive pas à pleuvoir suffisamment pour que cela fasse du bien ; rien ne pousse à cause de cette sécheresse et si cela continue, je me demande ce que nous mangerons l’hiver prochain. Hier soir, il ne restait plus une miette de beurre dans le frigidaire, heureusement Jean a fait une tournée sur Aizenay et nous a rapporté quelques morceaux, seulement il faut que je trouve un peu de ravitaillement à emporter à Thouars samedi.

Les troupes anglaises et américaines débarquent en Sicile depuis hier ; pourront-elles s’y maintenir ?

Dimanche 25 juillet

Jacques et les garçons partent pour les Vêpres ; après quelques occupations pressées, qui m’ont tenue prise depuis le jeune, je viens m’asseoir un peu, et j’espère avoir un moment de calme et de paix, jusqu’au biberon d’Anne si possible, d’autant plus que j’ai beaucoup de choses à raconter, depuis deux semaines… j’ai d’ailleurs eu une semaine assez remplie, avec des essayages pour Jacquie qui m’ont pris bien du temps, Bourasseau lui faisant un manteau et Marie Martin une robe ; Les deux sont bien réussis, mais la robe m’a donné du travail parce qu’il y avait des tas de points d’épine à faire au col et aux manches et sur des fronces qui garnissaient tout le corsage. J’y ai travaillé toute la journée de jeudi et l’après-midi du vendredi, pour terminer juste à sept heures. Le samedi matin, grand branle-bas de départ, j’ai eu une matinée un peu bousculée et bien de la peine à arriver à tout, de plus il faisait une chaleur effroyable ! J’étais un peu ennuyée de petite Anne qui pleurnichait et prenait très mal ses biberons. Nous sommes partis pour La Roche un peu après déjeuner, Jacques ayant à faire avant de prendre le train. Un train bondé qui a quitté La Roche avec une bonne heure de retard, tandis que nous étions debout, piétinant dans cette fournaise. A Bournezeau, on a commencé à respirer, à Chatonnay, le couloir s’est un peu dégagé, et à Pouzauges, tout le monde a pu s’asseoir pour le plus grand soulagement de tous, mais il était très tard quand nous sommes arrivés à Thouars, et il y a encore un bon bout de chemin à faire à pied, si bien que nous étions plus qu’éreintés, et nous nous sommes couchés aussitôt dîner. La journée de dimanche a été un peu pénible, vu la chaleur, plus difficile à supporter dans une maison pas très grande, ici nous avons plus de place et d’air. Sommes tous allés à la grand-messe à Saint Médard, en rentrant, une petite promenade vers les anciens remparts et l’après-midi sommes allés au jardin qu’Armand a loué non loin de chez eux. Suzanne avait fait deux beaux repas de cérémonie, parfaits en tous points, mais un peu longs pour les enfants qui éprouvaient le besoin de remuer, si bien que je craignais de leur voir casser quelque chose. Nous sommes couchés très tard dimanche soir, et levés très tôt lundi matin, puisque le jour paraissait à peine quand nous nous rendions vers la gare, mais au moins il ne faisait pas si chaud que le samedi et il y avait des places assises. Nous étions à la Roche une peu avant neuf heures, Bretaudeau nous attendait ; j’avais hâte d’arriver ici et de retrouver petite Anne, à qui j’avais tant pensé depuis mon départ. Elle était dans la salle de bains, sur les genoux de Marie, toute souriante, un peu surprise de me revoir ; mais Marie avait été ennuyée car la fille avait laissé passe plusieurs biberons sans vouloir les boire ; la chaleur y était pour quelque chose et aussi la constipation, puisque avec quelques cuillerées de sirop, Anne a pu se soulager, aussi elle a depuis bien dormi et bien bu. Lundi après-midi, remis les choses en place, il nous fallait d’ailleurs remuer, car nous tombions de sommeil les uns et les autres ; Jean a même dormi un moment sur le divan, et Jacques ne tenait plus debout ; les petits étaient plus vaillants, bien que Pierre se soit endormi au dîner dans son assiette. Mardi, tout allait mieux ; je suis allée avec Yves chez Marguerite lui offrir nos vœux de fête. Mercredi, ne suis sortie que pour aller au poisson ; en rentrant, j’ai trouvé Yves allongé sur le divan ; il venait d’avoir un accident qui aurait pu être très grave : Auguste et Jean jouaient à lancer un javelot, à un moment le javelot lancé par Jean a dévié, et est venu heurter Yves à la hanche, où la pointe s’est fixée jusqu’à l’os, c’est-à-dire peu profondément. Mme Baron a fait le premier pansement, puis M. l’Abbé qui se trouvait là, a ramené le blessé sur sa bicyclette, Jean était bien ennuyé ! Heureusement la blessure était peu de chose ; je n’ai même pas fait de pansement ce matin, et Yves n’a plus l’air de souffrir pour marcher. Jeudi, Oncle Alfred et Tante Jeanne sont arrivés, tous trois, avec Maman, sont venus déjeuner vendredi ; je devais aller ensuite chez Marguerite avec Armande Brachet, mais j’ai totalement oublié, aussi j’en ai été quitte pour faire hier une visite d’excuses…. J’ai terminé hier une petite brassière destinée à Anne, j’en ai une autre à faire, plus le chandail d’Yves qui n’est pas fini….

Les Anglais et Américains avancent toujours en Sicile. Les Guillaumé ont leur maison entièrement réquisitionnée.

Dimanche 1er août

Pas eu le temps d’écrire encore toute cette semaine… nous venons d’avoir quelques journées de chaleur vraiment pénible ; une vraie fournaise ! le thermomètre de la salle de bains est monté vendredi jusqu’à 31° ! les nuits aussi étaient très dures et ma pauvre petite Anne était bien malheureuse : elle ne pouvait supporter aucune couverture, et dormait avec ses petites pattes à l’air, mais j’avais toujours peur qu’elle prenne froid une fois mouillée, et, de bonne heure le matin, elle se réveillait et se mettait à piailler, à part cela l’appétit est bon et ses selles convenable, elle va doubler son poids de naissance pour ses cinq mois. Les autres sont bien portants aussi ; les filles sont revenues de Thouars mardi matin avec Michel et Jacquie est allée à Nantes jeudi, pour en revenir vendredi soir. Michel est parti hier matin et nous avons depuis hier soir l’abbé Jacques Coupet, le fils d’Aline, qui a chanté la grand messe ce matin et repart demain. Mardi soir, nous avons célébré la fête d’Anne, remise d’un jour à cause de l’absence des deux grandes sœurs, et, mercredi, avons reçu Maman, Oncle Alfred et Tante Jeanne, pour célébrer avec plus de retard encore la fête de Jacques et celle de Jacquie ; j’avais deux beaux gâteaux bien marbrés et nappés de chocolat et nous nous sommes régalés. Avec tous cela – la confection des gâteaux prend bien du temps – avec les courses indispensables : au poisson, à la boucherie, dans les épiceries, le temps passe vite. J’ai presque terminé une seconde brassière destinée à Anne, et suis bien contente des deux, elles sont légères et assez amples, ce qui est appréciable par cette chaleur…

La grande nouvelle de la semaine est la démission de Mussolini, démission annoncée par la radio lundi matin ; le régime fasciste s’écroule en Italie ; que va-t-il se passer maintenant ? Si seulement tous ces événements hâtaient la fin de la guerre !

Dimanche 8 août

Je me presse, dans une demi-heure il va falloir m’occuper d’Anne, j’ai des comptes et trois lettres à faire, dont deux urgentes, et je me demande comment j’arriverai à tout cela ! Après le biberon d’Anne, ce sera le goûter des enfants et encore Maman voudrait que je passe une partie de mon après-midi à causer avec elle ; je ne demanderais pas mieux, mais préférerais que ce soit au cours de la semaine, parce que je pourrais coudre ou tricoter en même temps, alors qu’aujourd’hui, je ne le peux pas, et j’ai du travail plus que je ne puis en faire ! Personne ne peut comprendre à quel point, mes journées sont pleines à craquer… Je souffre perpétuellement de ne faire les choses qu’à peu près…. J’ai beaucoup de choses à préparer pour la rentrée, et surtout, quoi que les vacances soient bien entamées, je voudrais faire travailler les filles pour qu’elles comprennent le sérieux de la vie et participent un peu aux travaux de la maison. Jusqu’ici je ne suis arrivée à rien… Hier soir, j’étais à bout de courage j’ai crié au secours, vers Dieu d’abord, et aussi la Sainte Vierge et puis vers le Papa, qui a pris les choses en main, et a édicté aussitôt un règlement, si bien que j’espère que cela va marcher, du moins je le souhaite… Il faudrait aussi que Maman ne m’en veuille pas trop quand je ne vais pas chez elle autant que je le pourrais, je ne puis faire autrement… Nous avons commencé hier soir la neuvaine à la Colonne, il fait bon prier là-haut dans la paix du soir ! Vite maintenant une revue de la semaine : lundi, nous avons donc eu l’abbé Coupet et sa sœur Hélène, qui sont partis lundi soir, par un temps effroyable…. Jeudi, reçu à déjeuner Maman, Oncle Alfred et Tante Jeanne, qui sont partis vendredi matin. Rien de nouveau à part cela. Les Anglais ont pris Catane, les Russes Orel.

Dimanche 15 août

Nous avons souhaité à déjeuner la fête de Maman, Jacques et les enfants sont partis aux Vêpres, Geneviève habillée en communiante pour la dernière fois, encore une chose qui finit ! Dans onze ans, si Dieu le permet, ce sera le tour de petite Anne ! Dans un moment la procession va se rendre à la Colonne et j’irai peut-être prendre un bout de cérémonie, si Anne daigne ne pas mettre trop de temps pour prendre son biberon !…Je me presse, j’ai des lettres à écrire comme de coutume, après la procession, les amies de Jacquie doivent venir ici, nous avons eu à déjeuner ici jeudi Odile et Irène Gendreau, de Pont de Vie , Jacquie avait invité aussi Anne-Marie Berotheau, mais, la lettre étant arrivée trop tard, elle n’a pu venir, aussi, pour compenser, j’ai organisé cette petite réunion pour ce soir ; Marie-Annick viendra, naturellement et peut-être même Odile. Demain, les deux filles partent pour Nantes, puis pour La Haye, elles rentreront vers le milieu de la semaine prochaine, aussi ces derniers jours ont été un peu bousculés parce qu’il a fallu mettre certaines choses en ordre pour le départ ; toutes deux ont demandé des maillots de bain pour pouvoir barboter dans la Creuse ; j’ai rouvert le paquet, qui n’a pas servi depuis 39 : Geneviève avait un maillot à sa taille, mais tout cela est trop petit pour Jacquie et il a fallu lui réparer un ancien maillot à Jean, qui sera bien un peu étroit, mais fera quand même l’affaire. A part cela, j’ai fini les socquettes pour Geneviève et à peu près fini le chandail d’Yves qui traînait depuis si longtemps, il faut maintenant me mettre aux chaussettes d’hiver ! Hier soir, nous sommes allés à la Colonne, comme chacun des jours de cette semaine, il tombait une petite pluie fine qui mouillait à peine, mais noyait l’horizon, et mettait sur toutes choses une tristesse, un avant-goût de mauvaise saison qui se rapproche à grands pas maintenant. Rien de nouveau autrement cette semaine. La guerre continue, partout des ruines, des morts et des blessés, des choses affreuses, quand une si affreuse chose cessera-t-elle ?

Dimanche 22 août

Suis de plus en plus bousculée, dans un mois, les rentrées seront toutes proches et je ne vois pas comment je vais arriver au bout de tout ce que j’ai à faire. Je dispose d’assez peu de temps pour travailler ; chaque jour ramène des occupations urgentes ; je ne peux tout de même pas laisser les rangements habituels, ni l’entretien de la maison… J’ai fait la révision des chaussettes de laine et entrepris cette semaine leur réfection, il y a peu à faire pour les grands, une paire à tricoter pour Jean, une paire à remonter pour Jacquie, mais pour les trois suivants, c’est autre chose, il faut que je remonte Geneviève à neuf pour sa rentrée en pension et cela représente au moins quatre paires à tricoter ; celles d’Yves et de Pierre sont en mauvais état, chaque année je les remonte avec de la vieille laine, et cela finit par ne pas être utilisable ! Il me faut aussi prévoir des chandails pour Jean, pour Jacquie, pour Geneviève, comment arriverais-je à tout cela ? Et le linge de Geneviève à marquer ! …Je comptais faire beaucoup de travail pendant l’absence des filles et je n’ai pas fait grand-chose ; j’ai pourtant été obligée de me reposer un peu, tant j’étais fatiguée et mal en point… Enfin, depuis hier, çà a l’air d’aller mieux. Demain je vais faire de la confiture de poires et de pommes, il y a pour le moment abondance de fruits, nous avons des poires, du raisin et les pêches commencent, mais à part quelques espèces précoces, il n’y aura pas de pommes cette année, et je me demande ce que nous aurons cet hiver, aussi, comme j’ai un peu de sucre, je voudrais avoir un peu de confiture pour les desserts et les goûters, sans parler du petit déjeuner de Jean où cela file vite, mais il n’est pas souvent en vacances § Il y aura aussi cet hiver pénurie de pommes de terre, et c’est bien inquiétant, nous avons déjà fini celles du jardin, qui étaient toutes petites ; cela ne nous était jamais arrivé, et je me demande si nous en trouverons à acheter ; il paraît qu’il y aura des haricots, mais lorsque j’en sers un peu trop souvent, Jean me dit que cela va devenir pire qu’au collège ! Je ne peux pas servir des haricots verts tous les jours, ainsi que nous le faisions les autres années, il n’y en a presque pas et cela nous manque bien. Enfin, espérons que Dieu arrangera cela, et que nous ne manquerons pas trop cet hiver. La conquête de la Sicile par les Anglo-américains est terminée ; que va-t-il se passer maintenant ? Hier matin, sommes allés à Belleville à la sépulture du second des fils Privat, décédé accidentellement jeudi aux Sables, au cours d’un bain, avec un camarade dont le corps n’a pas été retrouvé ; on suppose qu’il a succombé en cherchant à sauver son camarade ! La douleur des parents est navrante ! Il avait dix huit ans et devait revenir dans un an travailler avec son père ! A part cela, rien de bien nouveau, si ce n’est que je suis allée vendredi passer un moment chez Armande Brachet en compagnie de Marguerite ; je ne suis pas restée bien longtemps, entre deux biberons d’Anne, mais cela m’a suffi ! On a parlé très longuement des fiançailles de Gisèle Gendreau et de Louis Dugast, on a émis sur les événements actuels et la guerre des considérations bien des fois redites ! Je ne suis pas au diapason et ne peux m’y mettre, j’ai des soucis, des préoccupations qui sont autres, et je ne peux arriver à m’intéresser au menu du repas de fiançailles, aux toilettes des invitées et au prix de la bague, pas plus qu’à l’énumération des personnes invitées. Vendredi également, suis allée au cimetière, c’était la fête de petit Bernard…

Dimanche 29 août

Encore une semaine passée et bien remplie… Anne me prend toujours beaucoup de temps, quoi qu’elle boit bien ses biberons, mais il faut encore bien des moments pour la changer, faire sa toilette ; elle est toujours bien mignonne, éveillée et souriante, elle joue volontiers et commence à bien se tenir assise, le dos appuyé à un coussin, c’est une jolie poupée rose qui fait la joie de tous. Avec cela il y a toujours beaucoup de travail à la maison, nous avons actuellement abondance de poires et de brugnons… je fais quelques confitures et conserves avec les fruits disponibles, et je surveille de très près les rares pommes que j’ai pu avoir afin de les conserver le plus longtemps possible. J’ai commencé aussi les conserves d’œufs en les pliant dans des papiers, comme ceux de l’année dernière, lesquels s’étaient très bien conservés, seulement, je n’en ai jusqu’ici que six douzaines et demie et j’en voudrais le triple au moins. La question ravitaillement est toujours épineuse, il nous faut manger – faute d’autre chose – uniquement des légumes frais : bettes, céleri, tomates, concombres et haricots verts… Si seulement il y avait des pâtes et du riz, mais voilà plusieurs mois que nous n’avons pas touché de pâtes, à part un peu dans la seconde quinzaine de juillet, et la provision que j’avais faite est bien réduite maintenant ; quand au riz, il m’en reste encore un peu, mais ce ne sont pas les 300 gr. touchés par Anne par mois qui permettraient d’en faire de nombreux plats ! Pour le beurre, c’est de plus en plus difficile, les propriétaires à moitié n’ont plus droit aux matières grasses, aussi impossible de ne rien toucher ici ; Jean va chaque samedi faire une petite tournée et en ramasser plusieurs morceaux, mais, lorsqu’il sera rentré, je ne sais pas comment nous pourrons faire ! La question vestimentaire n’en est pas moins inquiétante, surtout avec la perspective de la rentrée qui approche… tabliers pour Jacquie, lingerie, robes pour Geneviève, vêtements pour Jean, pour les petits cela presse moins ; Pour le moment, j’en suis aux chaussettes, celles de Jacquie sont à l’ordre, et celles de Jean vont l’être, Mme Bonnaud ayant pitié de moi, confectionne la paire qui lui manque, il me reste donc les chaussettes de Geneviève… Rien de neuf autrement ici cette semaine, lundi et mardi, ne suis pas sortie, mercredi, allée seulement au poisson ; mercredi soir les filles sont revenues de La Haye bien contentes de leur voyage. Le lendemain jeudi, les trois grands sont allés déjeuner à Pont de Vie et y sont restés jusqu’au soir ; le matin, j’avais reçu quelques mères de familles nombreuses, venues me donner les renseignements nécessaires pour leur faire obtenir la médaille de la famille française ; Jacques m’a chargée de m’occuper de cela parce qu’il n’en a pas le temps….

Dimanche 5 septembre

Petite Anne a six mois depuis hier soir et pesait jeudi 7 kg 880, elle est toujours mignonne et souriante, bien éveillée et aussi bien amusante, elle se tient maintenant bien ferme sur les genoux et je ne vais pas tarder à l’asseoir tout à fait, soit dans sa petite chaise, soit dans son berceau ; je crois aussi qu’elle ne va pas tarder beaucoup à mettre des dents, ses gencives sont très grosses et elle mord quelquefois sa tétine avec rage ; elle est aussi toujours bien nerveuse et il lui faut beaucoup de calme, pas trop de mouvement autour d’elle. C’est quand même un petit trésor chéri. Les autres enfants sont bien, quoiqu’ils me donnent souvent bien du mal et bien du souci… Jean travaille toujours, son examen est pour le 27 ou le 29. Yves va souvent en promenade avec les garçons et passe ainsi de bonnes journées à jouer au grand air ; Pierre l’accompagne quelquefois, mais il reste souvent à jouer ici, ou, ce qu’il aime beaucoup, va « travailler » au Moulin-Guérin. Quant à moi, j’ai eu une semaine très dure… J’ai fait de la confiture à deux reprises, la première fois avec des brugnons, poires et pommes, et la seconde fois avec des pêches à la place des brugnons, nous avons actuellement une abondance de fruits, un peu excessive, surtout lorsqu’on songe à la pénurie qu’il y aura cet hiver, j’ai fait aussi des conserves et nous en mangeons en compotes, au four et surtout crus ! Il y en a tant qu’on voudrait en faire profiter ceux qui n’en ont pas, mais les pêches ne peuvent voyager ! Tout cela me donne beaucoup de travail, il faut que je passe une partie de mes matinées au fruitier, et, avec le bain, le biberon d’Anne, il ne me reste plus de temps du tout ; après déjeuner, il y a l’ouvrage manuel des filles, lequel n’est pas de tout repos, ensuite, il faut souvent m’occuper d’Anne qui piaule, ce qui fait qu’avec les occupations diverses, la course au poisson deux fois par semaine, j’arrive quelquefois au soir sans avoir eu le temps d’ouvrir un livre, ou de dire une dizaine de chapelet. Je tricote aussi tant que je peux, j’ai fini une paire de socquettes destinées à Geneviève et j’ai une paire de chaussettes pour elle aussi bien avancée, mais j’en ai plusieurs autres paires à faire, et, comme j’ai peu de temps, cela ne va pas très vite. J’ai aussi des chemises de nuit à faire à Geneviève, d’autres à réparer pour Jacquie…. Lundi donc, confitures et conserves, conserves aussi mardi, et jeudi, encore confitures. Vendredi, Pierre Bouliau et Geneviève sont venus de Palluau un moment dans l’après-midi ; Pierre a l’air fatigué, il a beaucoup souffert de la chaleur cet été à Marseille, il a hâte lui aussi que tout cela finisse, mais quand ?

Les Anglo-canadiens ont débarqué vendredi matin en Calabre, mais ce n’est pas fini tout de suite pour cela ! Je me presse, encore des lettres à écrire aujourd’hui. Demain, les trois cousines de La Roche viennent déjeuner, puis Mère et Madeleine arrivent demain soir.

Dimanche 12 septembre

Par où commencer, car j’ai bien des choses à raconter et peu de temps devant moi ; Anne piaule dans son berceau, il me faut à chaque instant la coucher et lui chanter une petite chanson, ce qui est vraiment commode quand on a beaucoup à faire…. J’ai eu une semaine bien remplie, lundi, les trois cousines sont venues déjeuner, nous avons passé l’après-midi dans la cour, et, le soir, j’ai profité de l’auto qui allait les reconduire à Belleville, en allant chercher Mère et Madeleine, pour faire une visite à Mme Privat, les journées s’occupent rapidement.

Jacques est parti mardi soir pour Luçon, où il est resté jusqu’à hier après-midi, à une retraite d’Action catholique ; j’ai été bien contente que Mère et Madeleine soient avec moi pendant son absence, je me serais trouvée bien seule et j’aurais eu bien du mal avec les enfants. Il y a toujours beaucoup de travail, les fruits prennent bien du temps, et mes tricots n’avancent guère ! Heureusement, Mère me fait une paire de chaussettes pour Geneviève et Madeleine remet à l’ordre ses robes… Combien je regrette de voir partir ma petite Geneviève !

Jacques est revenu ravi de sa retraite, et je suis bien contente pour ma part qu’il ait pu y assister ;ces quelques jours de détente, dans son ancien Richelieu, loin de ses préoccupations , de ses soucis, de ses travaux habituels, ces quelques jours de méditation et de prière ont été pour lui un grand bienfait ; il en est revenu renouvelé et fortifié…

Petite Anne pesait jeudi plus de 8 kg ; j’ai quarante et un ans depuis hier.

Dimanche 19 septembre

Quelques mots ici bien rapidement… d’ici la rentrée des classes, j’ai beaucoup à faire, celle des filles est en principe le jeudi 30 septembre… celle des garçons est le lendemain vendredi, ce n’est pas la même chose ! Quant à Jean, il passe son examen dans huit jours et il lui faudra attendre le résultat… Anne est toujours bien mignonne, mais, depuis deux jours, elle a moins d’appétit et ne finit pas ses biberons, elle en a même laissé deux hier, un peu d’embarras gastrique peut-être, aussi je profite de ce que, momentanément, elle prend moins, pour opérer le changement que je voulais faire que dans une quinzaine, la mettre à cinq biberons par jour, ce qui sera pour moi beaucoup plus reposant, je n’aurai pas à me déranger pour lui faire prendre son biberon au milieu du déjeuner, et le soir, son dernier biberon étant aussitôt dîner, je n’aurai pas besoin de la réveiller à dix heures et je pourrai me coucher tranquillement dès que j’aurai sommeil. Espérons qu’elle s’y mettra bien. Rien de nouveau au début de la semaine, jeudi, nous avons passé une après-midi très calme dans la cour, cependant, vers sept heures, entendu au loin un violent bombardement, que nous avons supposé être sur la côte ; le soir, panne d’électricité, laquelle s’est prolongée plus que de coutume, après dîner, avons appris que le bombardement entendu était bien sur La Pallice, mais qu’il y en avait eu un autre, à quatre heures, sur Nantes, et qu’il avait été terrible. Le lendemain, Madeleine s’est décidée à partir pour Nantes, aux nouvelles, et Jacques a tenu à l’accompagner, tous étions bien anxieux en attendant leur retour. A quatre heures et demie, Odile Brachet est arrivée par le car, les petites filles ont couru lui parler, mais sont revenus aussitôt en racontant des choses effarantes ! Tout le centre de Nantes a été arrosé de bombes incendiaires, la rue du Calvaire a brûlé, le pourtour de la place Royale est effondré, les églises Saint-Louis et Saint-Nicolas sont très abîmées, l’Hôtel-Dieu a de gros dégâts, et quatorze religieuses ont trouvé la mort. On parle de plusieurs milliers de victimes. Quant à Odile, elle avait quitté le pensionnat au moment où il allait flamber et y avait laissé tous ses livres et ses objets personnels. Le soir, Jacques et Madeleine sont arrivés, apportant de tristes nouvelles : le quartier Monselet a été très touché ; une des bombes est tombée au milieu de l’avenue Luc-Olivier Merson ; la maison de M. Bouet est effondrée, celle de Mère très abîmée, cloisons de cuisine démolies et les meubles bouleversés. Quelle chose navrante ! Toutes deux sont bien courageuses, mais elles ont, naturellement, beaucoup de peine. Madeleine va repartir demain voir à faire quelques réparations provisoires pour qu’une partie de la maison au moins soit habitable ; puis, ensuite, elles ne savent pas ce qu’elles feront, tout cela dépend des événements ! En Italie, il s’est passé tant de choses que je ne sais pas par où commencer. Les Anglo-américains occupent tout le sud, presque jusqu’à Naples, mais Mussolini, qui est emprisonné, a été enlevé par des parachutistes et se trouve maintenant en Allemagne. L’avenir est très inquiétant, on se demande ce qui va se passer !

Dimanche 26 septembre

Encore un dimanche où je n’ai presque rien plus faire… les enfants sont à une représentation à la salle paroissiale, Jacques et Madeleine à Nantes, et, j’espère qu’ils ne rentreront pas trop tard, sans cela je m’inquiéterai. La pauvre ville de Nantes a été bien éprouvée cette semaine. Madeleine était partie lundi matin voir un peu la maison ; elle revenait mercredi soir pour prendre avec Mère et Jacques quelques dispositions, et repartir dès le jeudi matin, mais, ce jeudi matin précisément, il y a eu un bombardement des chantiers et de la gare de l’Etat, aussi, à peine arrivée à Nantes, Madeleine a jugé plus prudent de repartir, et elle a été bien inspirée, puisque le jeudi soir, un second bombardement, plus terrible encore que celui de la semaine précédente, anéantissait des quartiers entiers. Madeleine est retournée là-bas hier après-midi, sauver quelques choses indispensables, et Jacques y est reparti avec elle aujourd’hui faire un petit déménagement. Il faut donc prévoir que Mère et Madeleine camperont ici pendant des mois, et je me demande comment va se passer cet hiver ! Rien autre chose de la semaine, je travaille tant que je peux et ne peux arriver à grand-chose tant je suis dérangée souvent, tant mon travail est morcelé. Jacqueline est là depuis vendredi ; Maman et elle viennent déjeuner ici, puisque la bonne de Maman vient d’être opérée des amygdales, aussi cela fait un peu plus d’encombrement. Suis allé à La Roche vendredi ; les classes ne rentrent pas, et, vu les événements, on se demande quand sera la rentrée. La gare de La Roche avait un peu la physionomie de ces journées de juin 40 où les réfugiés arrivaient, mais cette fois-ci la guerre est bien près de nous ! Il fait froid, nous avons eu aujourd’hui des averses, pas ou peu de soleil, je suis ennuyée, petite Anne tousse un peu et cela me tourmente.

Dimanche 3 octobre

Je ne sais pas si je vais pouvoir arriver à avoir un moment de solitude et de tranquillité…. J’ai eu beaucoup à faire toute cette semaine, et, n’ai pu arriver à grand-chose ! Une maisonnée de dix personnes n’est pas une petite affaire à mener, et encore Mère et Madeleine ne demandent pas mieux que de prendre leur part de la besogne…. J’ai reçu cette semaine pas mal de mères de famille, cela me fait plus de soixante dossiers, et je pense encore en voir quelques unes cette semaine. Je finis aussi de préparer les trousseaux des pensionnaires… et j’ai encore bien des choses é préparer pour Yves et Pierre. Mère et Madeleine ont mis à l’ordre bien des choses aux filles et confectionné deux jupes ; Marie Martin a fait un manteau, Augustine deux pantalons à Jean, mais avec cela mes pauvres réserves fondent rapidement, et aucun moyen de les remplacer ! Jean a passé son examen lundi et mardi, il est revenu assez content, mais cela ne signifie pas grand-chose ; il faut attendre le 19 pour avoir le résultat ; les rentrées doivent être en principe le 18, mais se passera-t-il quelque chose d’ici là ? Nantes n’a pas eu de bombardement cette semaine, en Italie les Anglo-américains ont pris Naples et remontent vers Rome ; les Russes avancent ! On vit malgré tout dans l’angoisse, de quoi demain sera-t-il fait ? Jacques et madeleine sont allés à Nantes dimanche, ils ont rapporté deux chambres à coucher, du linge, des provisions ; tout cela est entassé là-haut ; ils doivent retourner demain chercher autre chose, mais je me demande bien s’il sera possible de caser d’autres meubles ! Anne est toujours bien mignonne, elle aura sept mois demain et pesait jeudi 8 kg 500, seulement elle est plutôt gâtée par les autres et assez exigeante, il faut s’occuper d’elle et l’amuser, à part cela, elle a pris beaucoup de force, se tient très bien assise toute seule et commence à appuyer ses petits pieds ; elle passe de bonnes nuits, ce qui est appréciable, et s’est facilement mise à son régime de cinq biberons par jour. Pour moi, suis toujours un peu fatiguée, ai eu, il y a quinze jours, une crise nerveuse assez pénible et l’autres semaine un violent battement de cœur qui m’a beaucoup fatiguée ; il faudrait du calme et du repos et ce n’est pas chose facile

Dimanche 10 octobre

Je me presse, car les Vêpres ne vont pas tarder à finir, et, presque aussitôt, je dois aller, avec Jacques et Jean, à une séance récréative donnée par les jeunes filles à la salle paroissiale, cela m’ennuie un peu car il faut laisser Anne, et aussi parce que j’aimerais mieux me mettre au lit et dormir que d’entendre tout ce brouhaha, mais il vaut mieux que j’y aille cependant. Je vais vite faire une revue de la semaine : Lundi, Jacques et Madeleine sont allés à Nantes, d’où ils ont ramené encore pas mal de mobilier, mais j’ai passé une journée d’inquiétude, me demandant s’il n’y aurait pas quelque chose de fâcheux. De fait, ils ont eu une alerte, mais alerte seulement ! Ils sont rentrés assez tard, et, le chargement étant trop haut pour passer le porche, il a fallu tout défaire sur la rue, dans l’obscurité naturellement, avec des bourdonnements d’avions au-dessus de nous ! C’était quelque chose de lugubre. Dans l’après-midi, je suis allée à La Jamonière voir Aurélie Guilbaud pour son dossier de mère de famille, il faisait un temps doux, voilé, j’aurais fait, si mon pied ne m’avait pas tant gênée, une de ces promenades délicieuses que j’aimais beaucoup et qui me manquent tant ; je suis restée dire mon chapelet à la grotte, c’était un moment de pais indicible ! Mardi, que dirais-je ? il a fallu mettre en place tout le chargement apporté la veille, et cela a donné un certain travail. Mercredi, rien de nouveau, travaillé comme d’habitude. Jeudi, Yves a été un peu malade, il traînait depuis plusieurs jours avec un peu mal au cœur, comme d’habitude, mais dans la nuit, il s’est plaint d’avoir un grand mal à la tête, et avait 38°2 le matin, le docteur ne lui a rien trouvé de grave qu’un peu d’infection intestinale, depuis d’ailleurs, tout à l’air de marcher, quoiqu’il ait encore facilement mal au cœur. Vendredi rien de neuf. Hier je suis allée à La Roche, journée éreintante, je voulais voir le docteur Bouteilier à propos de ma verrue plantaire, et il a fallu partir dès le matin pour cela, j’ai marché toute la journée, j’étais bien lasse et j’ai eu de forts battements de cœur, mais le retour par le car m’a achevée et j’ai été obligée de me coucher en arrivant. Je ne suis pas encore bien retapée, et, plus que jamais, j’ai un besoin intense de calme et de repos. La semaine a été dure, jamais de tranquillité, jamais de cette solitude qui m’est, je crois indispensable, aussi j’ai les nerfs à vif et cela est bien pénible. Vu aussi le Dr Leroux, de passage chez ui, la clinique a quelques dégâts, mais rien de grave, il insiste pour que je me fasse examiner et soigner le cœur.

Mercredi 13 octobre

Mon entourage a fini par se rendre compte qu’un peu de calme et de repos m’était vraiment nécessaire, et il m’ été prescrit de monter chaque jour dans ma chambre pendant que Mère et Madeleine font faire l’ouvrage manuel aux filles ; le traitement a commencé hier, et ces quelques minutes de solitude m’ont été infiniment bienfaisantes, d’autant plus que j’étais bien fatiguée. Nous avons eu Jacqueline et moi, avant-hier soir une discussion plutôt… violente ! Je me suis mise très en colère et ceci devant les enfants, ce qui est un bien déplorable exemple. Je l’ai bien vivement regretté ensuite de m’être emballée car, pour le reste, je ne croyais pas m’être mise dans mon tort, mais, ce qui m’a fait le plus de peine de tout, c’est que Maman, venue ensuite, a pris fait et cause pour Jacqueline et m’a fait bien des reproches. Si j’ai eu parfois des torts, cela n’a jamais été que par négligence ou par ignorance, jamais par mauvaise volonté et, je ne croyais pas mériter tout ce que j’ai reçu. Heureusement Jacques a été très compréhensif et très bon, et cela me fait du bien ; Une personne qui n’a pas d’enfants ne peu pas comprendre les préoccupations et les soucis qui sont ceux de toute mère de famille….

Jean est parti à La Roche pour avoir le résultat de son bachot ce soir.

Dimanche matin 17 octobre

Pas eu le temps d’écrire depuis mercredi, les préparatifs de la rentrée des enfants me tiennent un peu prise…. Le grand événement de la semaine est le succès de Jean à son bachot, succès qui nous a fait le plus grand plaisir à tous. Jacqueline et moi sommes allées au poisson jeudi soir, à la fois pour avoir du poisson et pour aller au-devant de Jean Granger qui devait arriver ce soir-là. Jacques était lui aussi au car, et nous a annoncé la bonne nouvelle ; les enfants étaient ravis, seule la pauvre Odile, venue pour avoir son résultat, était bien anxieuse. Jean est arrivé assez tard ; il avait eu son résultat officieusement à l’inspection, mais les listes officielles n’étaient pas affichées, et il avait dû se presser pour arriver avant la nuit ; ce n’est que le lendemain que nous avons appris l’échec d’Odile, ce qui nous a bien peinés. Le jeudi, les Granger sont venus déjeuner, et nous avons fêté ensuite le succès de Jean. Vendredi, les garçons, Jacques et moi, avons déjeuné chez Maman avec les Granger, qui sont partis hier matin. A part cela, rien de nouveau, j’irai demain conduire les enfants à La Roche ; cette rentrée me fera de la peine, depuis si longtemps qu’ils sont en vacances, nous sommes réhabitués à eux, et puis, par ces temps si troublés, on aime mieux avoir les enfants auprès de soi qu’au loin ! L’absence de Geneviève nous fera aussi un grand vide, car elle est bien mignonne et plutôt facile. Après leur départ, je voudrais me reposer un peu… Je suis lasse, surtout moralement, je ne voudrais plus m’occuper de rien et dormir sans cesse et pourtant plus que jamais il faut que je maintienne la direction qui doit être « une » dans la maison…. Jacquie a l’estomac un peu fatigué, c’est un peu ennuyeux juste pour la rentrée. Yves paraît tout à fait bien, et fort heureux de rentrer en classe demain. Petite Anne est un amour.

Dimanche 24 octobre

La Vierge de Boulogne passe ici ce soir, toute la paroisse doit être partie au devant de la Statue qui doit arriver de la paroisse d’Aizenay, le conseil municipal doit la recevoir au Pont et la procession doit ensuite se rendre à l’église où une cérémonie doit avoir lieu ce soir ; d’autres auront lieu demain matin. Hier soir, Jacques s’est avisé que la mairie n’aurait aucune décoration, et nous nous sommes tous mis à faire des guirlandes de feuillage, et il a fallu bien travailler pour que tout soit prêt ce matin. Tout le tour de la place a été décoré avec des moyens de fortune, et beaucoup de bonne volonté. A la mairie, on a recouvert le panneau des affiches de guirlandes de feuillage, et, qu milieu, Madeleine a déposé, faute de drapeau national, un bouquet tricolore. Que Notre-Dame de Boulogne nous bénisse, et sauve notre pauvre France !…

Lundi, rentrée des enfants ; il a fallu se presser pour arriver à partir à 4 heures et demie. J’étais un peu ennuyée, car Jacquie n’était pas très bien, avec une fatigue intestinale qui durait depuis deux ou trois jours, aussi j’avais le cœur bien gros en les laissant le soir toutes deux, et Jean de son côté, et en retrouvant ici une table des repas toute rétrécie ; avec cela, il faisait un temps lamentable, j’étais fatiguée, et avec un moral bien bas. Et voilà qu’hier soir mes deux petites filles sont arrivées, avec la permission de Bonne Mère, pour venir voir ici la Vierge de Boulogne. Cela m’a fait une bien agréable surprise, malgré l’absence de Jean. Jacquie est mieux, et Geneviève paraît tout à fait habituée, aussi cela ‘a fait grand plaisir. Rien de nouveau, toute la semaine j’ai travaillé, tricoté, rangé, mis bien des choses à l’ordre. Tout a bien marché, malgré de petites choses désagréables qu’il vaudrait mieux supporter avec plus de patience que j’en ai.

Il pleut souvent ; souvent aussi il fait froid, l’hiver s’annonce vite ; dans huit jours nous arriverons à la Toussaint….

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 25 octobre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Tous sont couchés et je ne vais pas tarder à en faire autant… mais auparavant je voudrais raconter un peu ce qu’a été pour nous le passage de la Vierge de Boulogne. Hier, un peu après cinq heures, nous nous sommes rendus au pont de la route d’Aizenay, il était temps, le cortège descendait de Sainte-Marie, il y a eu au Pont un très court arrêt, le temps pour la municipalité de recevoir la Vierge, et de s’atteler dans les brancards qui la traînaient, puis le cortège a remonté la côte, contournant la place bien décorée. Nous avons coupé au plus court pour assister à l’entrée de la Vierge à l’église, là il y a eu une de ces bousculades comme il peut y en avoir par les femmes du poiré ; j’ai cru que Pierre et moi allions être écrasés, et j’en ai une un battement de cœur qui m’a duré une partie de la nuit. Là, nous avons une petite cérémonie d’installation très simple, au cours de laquelle on a donné l’horaire de la journée ; je suis restée ensuite dire un chapelet et vénérer la statue, pour ne pas avoir à revenir le soir. Nous avons ensuite dîné en vitesse et tous, sauf Pierre et moi, sont partis à une veillée mariale qui a duré à peu près deux heures. Pendant ce temps, je me suis couchée, ce qui m’ fait grand bien ; Jacques est revenu ensuite coucher Yves, puis il est parti pour la veillée nocturne, qui durait jusqu’à cinq heures du matin. Ce matin, sommes allés les uns et les autres, à des messes de communion puis avons déjeuné de bonne heure pour assister à la grand-messe, qui a été très belle et très émouvante, l’assistance était nombreuse et recueillie… enfin a eu lieu le départ de Notre-Dame de Boulogne, par les rues bien pavoisées. Il y avait une très belle procession d’hommes et c’était vraiment émouvant, nous étions sur le perron de M. Baron pour voir passer, mais, malheureusement, le temps ne s’est pas mis de la partie, et, de le départ de l’église, il s’est mis à pleuvoir puis la pluie à forcé ; cependant un bon groupe de paroissiens a escorté Notre-Dame de Boulogne jusqu’à la Métairie, où la paroisse de Beaufou devait la prendre, pour la passer un peu plus loin à celle des Lucs. Jacques et Yves sont allés jusque là et sont revenus copieusement trempés ; des vêtements secs et une boisson chaude, du lait pour Yves, du thé pour Jacques, les ont remis d’aplomb, et, si ce n’est que Jacques avait sommeil, tout aurait bien été ce soir. Maintenant le vent souffle et la pluie tombe diluvienne ; je voudrais bien que le temps s’arrange, Jacques doit aller aux Lucs demain matin et moi à La Roche demain après-midi. Les deux filles sont parties ce matin, mais je voudrais bien voir Jean. Que Notre-Dame de Boulogne nous bénisse tous et prie pour nous.

Dimanche 31 octobre

Veille de la Toussaint !…Pierre vient de partir aux Vêpres avec Madeleine, Yves étant enfant de chœur était déjà parti ; j’espérais avoir un moment de tranquillité et de calme pour écrire, et voilà qu’Anne piaille et je ne sais ce que je vais pouvoir faire… Semaine aussi bien vite passée et n’ai pas pu faire grand-chose, mardi, suis allée à la Roche, après-midi très courte, parce que partis tard, et quelque peu fatigante, car il a fallu courir d’un bout à l’autre de la ville, j’ai tout de même vu les enfants quelques minutes. Mercredi, brouillard intense au réveil, mais dans la matinée le ciel s’est dégagé et nous avons eu ensuite un soleil splendide ; après la bouillie de deux heures, j’ai mis Anne dans sa voiture et nous sommes allées faire, avec Mère, une bonne promenade sur la route des Lucs, avec un arrêt au retour chez Mme Baron. Les trois jours suivants, il a fait également très beau, j’ai sorti la poupée chaque après-midi ; jeudi, nous sommes allés avec les garçons sur la route de La Roche ; vendredi, avec Madeleine, sur la route de Palluau, et hier, suis allée avec Anne toute seule sur la route de La Roche… au retour Anne étant tout à fait endormie. J’ai roulé la voiture dans un pré et me suis assise à côté, j’ai lu un peu, tricoté un moment, et l’heure du retour est venue trop tôt ; il a fallu rentrer pour le biberon de la poupée et les tartines des écoliers. Avec cela pas beaucoup travaillé cette semaine ; pour comble de bonheur, j’ai perdu une chaussette de Pierre, et voilà la paire perdue, mon travail de bien des jours ! J’ai encore beaucoup de tricots à faire et en suis un peu affolée, d’autant plus qu’il est souvent illusoire de compter beaucoup sur les autres, et que, d’un autre côté, il est bien dur d’avoir à demander un service quand on doit vous l’accorder comme une grâce. J’ai donc des journées bien remplies… le plus dur est de ne jamais avoir un moment de solitude pour penser ou lire en travaillant…. Ce qui est dur aussi, c’est de ne jamais être tout à fait chez soi ; il vaudrait mieux en faire le sacrifice joyeusement et généreusement, mais souvent bien des choses me peinent, et je ne peux les éviter…

Situation confuse, on ne sait ce qu’il faut espérer et demander…

Soir de la Toussaint

La nuit tombe, je viens d’allumer ; il pleut ; dans quelques instants le glas va tinter, et nous allons nous rendre à l’église faire un chemin de Croix pour les âmes des fidèles trépassés. J’ai pu suivre aujourd’hui, non sans distractions, tous les offices de l’église… après le bain d’Anne, j’ai pu, avec tous les autres, aller porter des fleurs au cimetière, sur les tombes de nos chers défunts, celle de Bernard était toute fleurie de blanc, quatre fois déjà que nous lui souhaitons cette fête du ciel…. Nous avons eu cet après midi les Vêpres de la Toussaint, les Vêpres des morts, la procession au cimetière, et là, pour la fin de la cérémonie, la pluie, qui menaçait depuis longtemps, s’est mise à tomber. Nous sommes rentrés pour le goûter des enfants… la première fois que les quatre grands ne sont pas là le jour de la Toussaint.

Dimanche 7 novembre

Il va faire beau, mais le vent est froid, cependant si le soleil continue à paraître cet après-midi, je compte mettre Anne dans sa voiture et lui faire faire une bonne promenade. Maintenant, que la saison l’oblige à être de plus en plus enfermée, surtout quand il faut, ainsi que ces deux jours derniers, rester dans une seule pièce, il devient nécessaire de al faire sortir le plus possible, afin qu’elle puisse respirer un peu d’air pur. Je l’ai ainsi promenée, mardi, mercredi et jeudi. Jeudi surtout nous avons fait une délicieuse promenade, j’avais emmené les deux garçons qui étaient en congé, nous avons roulé la voiture dans un champ de genêts, au coin du chemin de la Gillardière, et là, à l’abri du buisson, Anne a dormi au grand air, tandis que les garçons couraient et jouaient. Il faisait un soleil superbe ; de là-haut la vue était ravissante…. Hier, suis allée à La Roche, je voulais faire voir Jacquie au docteur Boutelier, ce qui n’a pas été sans peine, et le coteur lui a trouvé le foie un peu sensible, aussi a-t-il ordonné un traitement et un petit régime. J’ai causé longuement avec Jacquie, en attendant le docteur et cela m’a fait plaisir, c’est une chose qui arrive si peu ! Geneviève paraît bien habituée, mais elle était un peu enrhumée et avait les yeux rouges, espérons que ce ne sera rien. Nous sommes revenues par une pluie diluvienne ; l’hiver est tout à fait là maintenant ! A part cela, travaillé le plus possible, mais avec les promenades d’Anne, les courses et le travail obligatoire, je n’arrive pas à grand-chose…

Jean, Geneviève et Henri Landais viennent déjeuner jeudi ; Jacquie sera en retraite.

Mardi soir 9 novembre

La nuit tombe, je viens d’allumer, tout en prenant de grandes précautions pour ne pas réveiller petite Anne qui vient de commencer un somme. Je suis seule au coin du feu, car nous avons commencé le régime d’hiver, et nous sommes installés tout à fait dans la salle à manger. Jacques doit être à l’étude, Madeleine est malheureusement au lit, avec une crise intestinale qui va s’arranger vite, espérons-le, Mère est à l’église, les deux garçons chez Maman. J’ai une heure et demie avant dîner ; je serai sans doute dérangée, mais c’est délicieux de me dire que je peux tricoter pendant une heure et demie… Aujourd’hui, pluie fine et ciel bas, je n’ai pu promener Anne et en ai profité pour faire une petite visite à Maman. Hier, nous avons fait une bonne promenade sur la route de la Genétouze…. Dimanche, suis allée sur la route de La Roche, temps plus sombre, il pleuvait par instants, mais la petite chérie a dormi et respiré au grand air pendant plus d’une heure et demie. Sommes allés ensuite faire aux Herbreteau une visite de deuil. Commencé après dîner seulement une lettre pour Suzette, sur laquelle lettre je me suis endormie, et que je n’ai pas eu le temps de finir depuis ! Benjamin est venu ce matin m’ausculter, je n’ai rien au cœur, que de la fatigue, fatigue surtout causée par un mauvais état pulmonaire, emphysème et bronchite chronique, cela vaut mieux, drogues à prendre, naturellement, et prière de me reposer.

Jeudi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 11 novembre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Les pensionnaires sont venus déjeuner aujourd’hui, sauf Jacquie qui est en retraite, et qui d’ailleurs n’aurait peut-être pas obtenu la permission. Ils avaient emmené Henri Landais et tous ensemble avons fêté les douze ans de Geneviève, pour le douzième anniversaire de son baptême, seulement, cette réunion dont je me faisais une telle fête, a été en partie gâchée, d’abord, il pleuvait à verse, et tous trois sont arrivés si trempés qu’il a fallu commencer par leur donner des vêtements secs ; les chaussures trempées aussi, ont été mises à sécher, près des poêles, et celles de Jean, malheureusement si près que, nous les avons retrouvées en parties brûlées ! Une bonne paire de chaussures toutes neuves, et qui sont maintenant irréparables ! J’en aurais pleuré. Avec tout cela, nous avons déjeuné tard, si bien qu’après j’ai eu seulement le temps de préparer leurs provisions, et il a fallu partir en vitesse ; je n’ai pas eu le temps de les voir et de parler avec eux ! Et j’avais tant de choses à leur demander et à leur dire ! Je suis lasse, infiniment lasse moralement ce soir ! Sans cesse des critiques, des réflexions désobligeantes, des remarques désagréables ; le sentiment que je ne suis rien et ne fait rien…

Aujourd’hui le 11 novembre ! Il y a vingt-cinq ans l’Armistice, il y a dix-huit ans la mort de Tante Denise, il y a douze ans le baptême de Geneviève, il y a quatre ans la mort d’Oncle Raymond ! Et maintenant !

Passé hier un bon moment avec Anne dans un champ de genêts.

Dimanche 14 octobre

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 14 octobre 1943 était un jeudi. Texte conservé tel quel.

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1943-11-11). Texte conservé tel quel.

Quelques minutes seulement avant le déjeuner, je n’arriverai jamais aujourd’hui encore à faire tout ce que j’ai à faire, d’autant plus que, si le soleil de maintient assez beau jusqu’après le déjeuner, je voudrais promener Anne, que je n’ai pu sortir depuis mercredi, à cause du mauvais temps. Avant-hier, il pleuvait, hier c’était un temps plus que douteux qui, le soir, s’est transformé en tempête. Ce matin le soleil brille, mais le vent est froid. Rien de neuf ces deux derniers jours, travaillé de mon mieux…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 19 octobre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Matinée passée à La Roche, et bien employée en courses de toutes sortes ; j’ai pu voir un peu les enfants ! Cinq minutes à Richelieu, cinq minutes à Jeanne d’Arc ; j’y retournerai maintenant dans une quinzaine. Après déjeuner, n’ayant pas sorti Anne à cause du froid, j’ai fait encore quelques courses, puis je me suis installée à tricoter. Promené Anne hier et avant-hier malgré le froid…. Je récite mon chapelet en poussant la voiture, avec bien des distractions. Pierre a fait dimanche un accès de fièvre : une écorchure infectée au genou, tout à l’air rentré dans l’ordre.

Dimanche matin 21

Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 21 octobre 1943 était un jeudi. Texte conservé tel quel.

Froid plutôt vif depuis plusieurs jours ; vendredi, malgré un vent violent, le temps était encore supportable, grâce à un beau soleil, mais, depuis hier matin, le ciel est gris et bien, si bien que le thermomètre de la salle de bains est descendu à 9°, ce qui signifie 4° dans la chambre des filles, 6°dans la chambre des garçons et 7, dans la mienne. Hier, je n’ai pas pu baigner Anne, je n’aurais pus, avec un simple radiateur électrique, faire monter suffisamment la température, aussi, je me contente de lui faire une toilette sommaire, à côté du poêle de la salle à manger ! On s’arrange comme on peut ! Vendredi j’ai pu sortir encore la petite chérie, je la mène au grand air le plus possible, afin qu’elle s’habitue aux intempéries et se fortifie ainsi, nous avons fait ainsi deux promenades, une avant le déjeuner sur la route de la gare, puis après déjeuner jusqu’au Beignon ; le vent était très froid mais le soleil bien bon, et, tout en promenant ma petite fille, c’est une joie pour moi que de contempler ces paysages d’automne, baignés à la fois de soleil et de brume. A part ces quelques sorties et quelques courses obligatoires pour le ravitaillement, je reste ici le plus possible, mais j’ai plus de travail que je ne peux faire…. Le chandail de Geneviève n’est pas terminé, j’ai celui de Jacquie à allonger, un autre à réparer pour Yves… je n’ai même plus de lainages pour moi ! Jacques est allé vendredi à la Roche et m’a rapporté des nouvelles des enfants ; en raison d’une épidémie de diphtérie, tous sont vaccinés. Jean a eu jeudi sa première piqûre, qui ne l’a pas fatigué, et Geneviève a dû avoir la sienne vendredi… Je me presse, Anne pleure dans son berceau, je vais faire sa toilette devant le feu. Pierre est aussi bien que possible, mais son genou n’est pas encore guéri. Yves était très heureux hier soir, ayant rapporté la croix.

Vendredi 26 novembre

Semaine déjà presque écoulée, sans que j’ai eu le temps de faire grand-chose ; j’ai pourtant terminé le chandail de Geneviève et le lui ai envoyé, j’ai bien avancé celui de Jacquie, et voudrais lui porter mardi puisque je vais à La Roche ce jour-là, mais j’ai encore bien du travail en perspective. Ne suis pas sortie avec Anne cette semaine, c’est Madeleine qui a promené la jeune personne les rares jours où le temps était possible, pendant ce temps, nous avions les sermons d’une petite retraite de femmes…

Dimanche 28 novembre

Journée normale d’hiver ; temps gris, vent d’ouest et pluie fine, un temps que j’aime bien au fond, parce qu’on ne grelotte pas, et qu’on ne sent pas continuellement crispé, seulement je ne pourrai pas sortir Anne et je le regrette, parce que le grand air lui fait du bien et qu’elle dort infiniment mieux en promenade que lorsqu’il faut la faire dormir dans la salle à manger ; elle a le sommeil extrêmement léger, il faut rester auprès d’elle sans parler et le moindre bruit la réveille ; en général, les nuits sont bonnes, bien qu’elle nous ait fait hier soir une petite sérénade, et que cette nuit il m’ a fallu me lever pour la changer, après cela elle a bien dormi. C’est une belle petite poupée fraîche et rose sous ses cheveux blonds et potelée à souhait puisque jeudi dernier elle atteignait 9 kg 500, c’est le record de tous puisque Yves, qui était le plus fort – on ne le dirait guère aujourd’hui – ne pesait que 9 kg 850. les autres loin derrière. En attendant, elle n’a jamais été malade jusqu’ici, pourvu que cela dure ! Quoi dire de ma semaine autrement ? Elle a été vite écoulée, bien qu’il y ait eu des moments très durs ! Il est difficile de faire plaisir à tout le monde et de s’organiser pour que cela arrange tout le monde, en tenant compte des possibilités, lesquelles ont des limites. Je fais pour le mieux, et je crois qu’il n’en est guère tenu compte ! Comment faire avec les goûts, les régimes et les exigences de chacun, et boucler les tickets sans entamer les ultimes réserves, en tenant compte de ce que les provisions de pommes de terre, de bois, de charbon, sont des plus limitées et que l’électricité peut nous être coupée d’un moment à l’autre, surtout vu la consommation considérable que nous en faisons depuis plusieurs mois ! Le mauvais temps nous oblige à vivre de plus en plus dans la salle à manger et il m’est très dur de n’avoir jamais, ou presque jamais, quelques moments de solitude indispensables, de ne jamais être tranquille pour réciter un chapelet, lire, écrire ou simplement penser ou prier, sans crainte des regards inquisiteurs ou les réflexions désobligeantes. Personne ne peut se figurer quelle épreuve c’est pour moi et quelle épreuve aussi de me retenir de toutes mes forces pour ne pas arrêter certaines gronderies maladroites faites aux enfants, lesquelles sont une critique plus ou moins ouverte de la façon dont je les ai élevés….

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 30 novembre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Pierre est arrivé tout à l’heure tout heureux du catéchisme, annonçant qu’il était admis le 8 décembre à faire sa Première Communion, maintenant, il va falloir lui préparer son petit cœur ; il est bien un peu enrhumé, mais il faut espérer que cela va s’arranger vite. Suis allée à La Roche, matinée infernale, j’ai beaucoup couru pour ne pas arriver à grand-chose ; obtenu cependant des permissions pour les pensionnaires, qui sont tout heureux de ces petites vacances. Hier, promenade avec Anne, la campagne est maintenant rouille et vert émeraude. La pauvre petite Agnès Vrignon est morte hier matin.

Dimanche 5 décembre

La semaine s’est passée mieux que je ne pouvais espérer ; il y a eu encore quelques petites choses désagréables, mais cela a pu s’arranger avec l’aide de Dieu…. J’ai pu avoir aussi quelques bons moments de solitude et de paix, qui me sont indispensables… J’ai pu promener Anne plusieurs fois, malgré le temps souvent douteux ; mercredi, il faisait relativement bon, j’ai roulé la voiture dans le « pâtis aux moutons » et j’ai tricoté un grand moment pendant que la petite chérie dormait, j’aime beaucoup ces moments de paix en pleine campagne, je tricote, je prie…. En route, j’arrive à lire en poussant la voiture, quelque chose de simple évidemment…. Et lorsque le soir approche, je rentre reposée, revigorée, avec une petite poupée, qui, ayant bien dormi, est de charmante humeur. Hier, la promenade a été de plus courte durée, il faisait très froid… malgré ses gants, petite Anne avait les menottes froides, mais son petit corps, enfoui sous les doubles et triples paletots de laine, était bien chaud. La petite chérie a été vaccinée mardi, son vaccin est bien pris, mais il n’ pas l’air de la fatiguer jusqu’ici ; ce même jour elle a percé une première dent, la seconde ne tardera pas à suivre sans doute. Je me presse… cet après-midi j’ai des lettres à écrire, j’ai reçu des vœux de fête auxquels il faut que je réponde, car on m’a souhaité ma fête en famille, comme chaque année, mardi soir, les garçons m’ont récité chacun leur fable, très gentiment, puis nous avons eu deux bons gâteaux au dessert ; Maman était venue dîner et nous avons eu une bonne soirée. Mardi soir, je suis allée aussi dire mon chapelet auprès de la petite Agnès Vrignon, qui s’est éteinte lundi matin, la pauvre petite n’aurait eu sur terre qu’une vie de malade, au ciel elle sera la protectrice de tous les siens, mais Mme Vrignon, voyant Jacquie, ne pourra s’empêcher de penser qu’Agnès était du même âge, comme, lorsque je vois son petit Paul, je ne peux m’empêcher de songer que Bernard était du même âge…

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 6 decembre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Une très bonne promenade à l’Hermière, avec Madeleine, nous avions même emmené Anne ; il faisait très doux et nous sommes rentrées pour le biberon de cinq heures, si bien que la petite chérie a pris l’air aujourd’hui ; Au retour un très beau coucher de soleil…

Dimanche 12 décembre

Tout à fait en hiver ! depuis plusieurs jours le temps s’est refroidi, la journée d’hier a été très dure, avec un vent glacial, et, ce matin, au réveil, les toits étaient couverts de neige, par terre, cela fond et l’on patauge si bien que tout cela n’a rien de particulièrement attrayant. Beaucoup de choses à raconter… mardi, suis allée promener petite Anne, il faisait bien un peu froid, mais le temps paraissait devoir s’éclaircir et j’espérais un peu de soleil, nous nous sommes rendues au « pâtis aux moutons », où j’ai rentré la voiture à l’abri du buisson, mais le soleil, qui désormais ne monte guère sur l’horizon, n’a pu se dégager des nuages qui traînaient sans que, le vent du Nord étant assez faible, n’ait pu les refouler, et le soleil baissait de plus en plus quand le vent d’Est s’est levé chassant des lambeaux de brume qui ont vite envahi tout le ciel ; il a fait brusquement beaucoup plus froid, aussi je me suis dépêchée de rentrer, mais la petite chérie, bien que très couverte, avait déjà des menottes glacées. Le soir, les trois pensionnaires sont arrivés alors qu’il faisait presque nuit, et nous avons eu un bon moment bien joyeux, tous étaient contents de se retrouver ici, et de revoir petite Anne qu’ils trouvent si transformée. Le lendemain, Première Communion de Pierre ; le petit chéri n’était pas très recueilli, il est encore si petit, mais ce petit cœur est si pur et si innocent ! Nous avons eu une messe bien recueillie, et Jacques et moi, avons été heureux, bienheureux de communier pour la cinquième fois, de chaque côté d’un petit enfant !…Nous avons eu une journée bien paisible, avec seulement un déjeuner plus soigné pour marquer la fête ; après les Vêpres sommes allés réciter un chapelet à la grotte, puis porter quelques fleurs au cimetière ; nous avons eu une bonne veillée, les enfants ne partant que le lendemain matin. Jean est parti en bicyclette à 7 heures et demie alors qu’il faisait à peine jour, les filles n’ont pu monter dans le car, qui n’ pris personne, elles sont parties avec la camionnette du boulanger. Le soir, Anne était très enrouée, avait-elle pris froid dans sa promenade de mardi, elle toussait et n’avait pas l’air en train, j’ai fait venir le docteur qui lui a trouvé la gorge un peu rouge, son vaccin était très gros, très rouge et pouvait la gêner aussi, avec des gouttes dans le nez et quelques petites compresses de moutarde, le rhume a l’air d’aller mieux, mais l’appétit n’est pas encore revenu ; hier, j’étais à La Roche, elle n’a pris aucun biberon pendant ce temps et, sa grand-mère était affolée quand je suis rentrée, cela va s’arranger sans doute, elle a très bien dormi, sans se faire changer dans la nuit comme elle en prenait l’habitude depuis quelque temps, et elle est sage depuis ce matin, quoi que le berceau commence à se secouer ferme ! Vendredi, rien de nouveau, ne suis pas sortie. Hier, passé la journée à La Roche et fait beaucoup de choses, des courses, des essayages, des achats de toute sorte. J’ai pu trouver des livres, et – avec peine, il est vrai – des choses qui leur feront plaisir, mais le petit Jésus est bien en peine et ne sait quoi mettre dans les souliers, pour Jean particulièrement je n’ai rien trouvé ! La journée a été plutôt dure, à cause du froid très vif, mais je n’ai pas été très fatiguée à force de remèdes, je suis tout de même remontée et marche mieux …

Dimanche 19 décembre

Pas eu le temps d’écrire de toute la semaine… Nous avons eu quelques jours de froid très vif, ciel brumeux et vent glacial, puis, après une journée printanière, jeudi, une journée vraiment trop belle pour la saison, deux jours de temps doux et brumeux, et aujourd’hui vent d’Ouest et tempête, un temps que j’aime bien au fond, parce qu’on y respire mieux que par le grand froid. Dimanche dernier, suis allée aux Vêpres, j’en avais le temps, et j’aime particulièrement cette liturgie de l’Avent qui est si belle ; nous sommes allés au cimetière ensuite, Jacques, Madeleine et moi, malgré le froid vif ; cela faisait du bien de se remuer. Lundi et mardi, suis allée avec Maman préparer ses colis habituels, puis je suis allée à la Jamonière et à Sainte-Marie où je devais aller depuis longtemps ; il faisait vraiment très froid, et c’est avec plaisir que je me suis retrouvée près du feu. Mercredi, la journée a été très dure, je ne pouvais pas réagir et ne faisais que grelotter ; ne suis pas sortie, que pour aller au poisson, car j’avais des raccommodages en perspective et j’ai toujours plus d’ouvrage que je ne peux en faire. Jeudi, donc, temps superbe, nous avions décidé d’aller à l’Hermière avec Pierre, Mère est même venue avec nous, mais je les ai laissé aller, et je suis allée avec Anne que jusqu’à la croix, le retour aurait été trop tardif pour la pouponne ; je suis revenue tout doucement avec elle, poussant la voiture et lisant ; j’étais ici juste pour le biberon de cinq heures. Suis allée également promener la petite chérie hier et avant-hier, malgré le temps brumeux, il faisait plutôt doux et, à l’abri de sa capote, elle ne peut pas sentir le vent, cela lui fait du bien, elle est plutôt mieux cette semaine, prend presque bien ses biberons, passe des nuits entières et ne fait pas beaucoup de colères dans la journée ; elle a mis une troisième dent, mais son vaccin d’est pas encore sec. Quant à moi, je passe de bons moments en promenade, je récite mon chapelet, je lis, je regarde la campagne, aux arbres dépouillés mais toujours verdoyante, grâce aux prairies, aux champs de choux et aussi au blé qui lève, seulement, avec tout cela, je n’ai pas le temps de tricoter ! J’ai cependant presque terminé un chandail à Yves, fait avec un ancien chandail à Geneviève et un à Pierre, mais j’ai en train une paire de chaussettes à Yves, doit me terminer une robe….

Samedi 25, jour de Noël

Temps sombre, brouillard ! Malgré la tristesse du temps, la tristesses des événements, il y a quand même un peu de soleil chez nous, grâce au sourire des enfants quand ils ont reçu les cadeaux du Petit Jésus, même ceux qui n’y croient plus ! Ils sont heureux des cadeaux, des livres et il y a encore, d’ici quelques jours, la perspective des étrennes ; c’est une époque ravissante pour les enfants, et encore plus peut-être pour les parents, qui ont la joie de gâter et de faire plaisir. Malgré les restrictions chaque soulier était garni : des souliers de football et des balles de ping-pong pour Jean ; des sacoches de bicyclettes pour les fille, une écharpe pour Jacquie, un portefeuille pour Geneviève, des jouets pour les garçons, des animaux en bois découpé pour petite Anne, et un livre pour chacun, et des bonbons dans la chambre de grand-mère Dugast et des livres chez grand-mère Potier ! Nous avons eu la joie de voir les petits chaussons d’Anne à côté des souliers de ses frères et sœurs, mais il nous manque toujours les petits souliers de Bernard ! Ce doit être une grande fête pour lui au ciel. Sommes allés à la messe dite de minuit, allons retourner à la grand-messe qui est dite pour la paix. Hier un temps splendide, suis allée promener Anne.

Dimanche 26 décembre

Lendemain de Noël et dernier dimanche de l’année, brouillard encore ce matin, on ne sait plus comment se retourner dans la salle à manger avec une table à trois rallonges, les chaises nécessaires et le berceau d’Anne, ce n’est, en vérité, pas très commode, mais il faut faire, par ces tristes temps, quelque pénitence. Tous les enfants lisent leurs livres de Noël ou bine jouent. J’aurais voulu commencer mes lettres de Noël, mais je ne pourrais certainement pas y arriver, nous avons une visite à faire aux Gilbert, et, j’irai à la sépulture de Baptistine, l’ancienne bonne de Maman, emportée à vingt-deux ans par une tumeur cancéreuse du poumon. Hier, nous avons assisté à la grand-messe, aux Vêpres, et fait ensuite une petite promenade jusqu’au terrain de sports, en passant par le cimetière. Quoi de neuf dans la semaine : les deux premiers jours, suis allée faire des colis avec Maman, pendant que Madeleine promenait Anne. Le mercredi, les pensionnaires nous sont arrivés, Jean, de bonne heure le matin, les deux filles pour déjeuner ; suis allée promener Anne, accompagnée par Geneviève, et j’ai été contente de causer une peu longuement avec ma grande fille. Jeudi, pas mal d’occupations avec la révision des trousseaux des pensionnaires. Vendredi, quelques préparatifs de Noël, puis la messe à six heures, Andrée Jaffré devait nous arriver par le car ce soir là, et, par le car personne, en arrivant de la messe personne encore, je croyais qu’elle avait renoncé à son voyage, quand, au milieu du dîner, elle nous est arrivée à pied de La Roche, dans la nuit ; cela lui fera tout de même quelques jours à passer en famille à l’occasion de Noël, c’était peut-être une charité à faire..

Lundi soir

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 27 decembre 1943, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Quelques minutes à moi, quelques minutes de cette solitude dont j’ai si grand besoin ; je vais écrire un peu puis dire mon chapelet, mais je voudrais être à ce soir, Jacques est à Nantes avec Jacquie et Madeleine, Andrée Jaffré a profité de leur voiture pour rentrer à Nantes…. Aujourd’hui, temps gris et vent froid ; suis allée chez Maman faire des colis. Hier, malgré le temps brumeux, promené Anne, il est vrai qu’il faisait très doux ; longuement parlé avec Andrée, j’ai peut-être eu tort, mais cela fait du bien de se soulager un peu de temps en temps. Suis allée avec Jacques à la sépulture de Baptistine ; je pense sans cesse à elle depuis, elle a été tellement de la maison pendant plusieurs années ! Que Dieu la reçoive dans son Paradis.

Anne a quatre dents depuis hier.