Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
L’année la plus dure du journal : un enfant né en janvier, mort en avril, et un pays occupé en juin. À partir du 21 avril, le journal cesse de parler de lui-même et s’adresse à un mort.
Bernard naît le mardi 23 janvier, un mois avant terme, dans une clinique neuve de Nantes où rien n’était prêt. Il est « en danger quelques instants, le docteur a dû le baptiser sur un pied » (25 janvier). Il pèse six livres quatre cents. Les entrées de février et mars le décrivent sage, blond, « une tête ronde au duvet blond de petit poussin ».
Le 5 avril, il a 40°. Onze entrées en onze jours suivent la pneumonie heure par heure : les deux médecins qui « ne trouvent rien », puis le foyer au sommet gauche, puis un second à droite, les piqûres, les enveloppements — « quelle souffrance de le faire souffrir ainsi » —, l’eau de Lourdes passée sur le front, 41° le matin du 15 avril. Le 17 avril, une seule ligne : « Bernard est mort lundi soir à minuit moins dix. »
Quatre jours plus tard, Andrée reprend, et change de destinataire : 21 avril, « petit Bernard chéri, c’est à toi désormais que je vais m’adresser ». Suit le récit complet de la dernière journée — la main de chaque parent tenant une menotte, la cuillerée d’eau de Lourdes bue « encore », la dernière toilette faite par elle, « j’ai refait la petite coiffure que j’aimais tant », le cercueil blanc qu’elle borde elle-même, et cette phrase : « nous t’avons conduit à l’église, au cimetière, c’était ta première sortie, il faisait un temps radieux ». Le tutoiement tiendra jusqu’à la fin de l’année.
Sur la source. Deux notes d’Anne Dugast se croisent précisément ici. À partir de juin 1938 et jusqu’en 1940, le texte publié suit le second cahier, « plus intime ». Et avril 1940 est l’un des deux mois qu’elle signale avoir copiés « depuis un cahier (bis) sans doute recopié ». Le mois le plus douloureux du corpus est donc aussi celui dont la chaîne de transmission est la plus longue. Voir
docs/corpus.md.
Le 10 mai, l’offensive allemande commence, et le journal se met à tenir deux comptes en parallèle : le deuil et la guerre, mesurés l’un à l’autre. Le 13 mai : « tous disent qu’il aurait mieux valu que tu ne sois pas né, ou que tu meures à ta naissance ! Comment penser une chose pareille ! Malgré ma douleur si vive, j’aime mieux t’avoir eu pendant ces quelques semaines. » Le 18 mai : « toi du moins, mon petit bien-aimé, tu es mort dans ton berceau ! Alors que de petits enfants ont été abandonnés sur les routes, mitraillés par des avions allemands. » Et le 16 juin, quand les Allemands entrent dans Paris : « il y a deux mois nous étions dans la plus grande douleur… et cette épreuve n’était que peu de chose auprès de celle qui nous atteint aujourd’hui… J’avais cru, il y a deux mois, toucher le fond de la douleur et je m’aperçois qu’il y a pire encore ! »
La défaite est vécue depuis une maison pleine. Jacques, notaire et conseiller municipal, est chargé du logement des réfugiés : « je crois qu’il a été logé hier plus de cinquante personnes, et combien d’autres il faut renvoyer, et encore essuyer des reproches et même des menaces ». Le 17 juin, Pétain demande l’armistice, « d’une pauvre voix brisée ». Le 20, le terrain d’aviation de La Roche est bombardé au réveil. Le 22, une compagnie française reçoit l’ordre de se retrancher dans le bourg ; on dresse des barricades, et Andrée est évacuée avec les enfants à l’Hermière pendant que Jacques va plaider à La Roche pour éviter le massacre. Les barricades sont enlevées ; le soir même, elle voit passer la première patrouille allemande (23 juin).
L’occupation s’installe par les réquisitions — « mobilier, bicyclettes, postes de radio, machines à écrire, pommes de terre, en attendant le blé, le bétail et les haricots » (3 août) — et par la pénurie. Jacques encaisse les reproches de ceux qui « semblent se figurer qu’il est responsable des exigences de “ces messieurs” ». En octobre, la radio rapporte les entrevues de Montoire et des conditions de paix qu’Andrée note sans y croire tout à fait. Noël est « gelé » : la messe de minuit est dite à cinq heures et demie de l’après-midi, il n’y a presque plus de cierges, la famille vit dans la seule salle à manger chauffée, et les chocolats sont laissés en magasin, « à soixante francs la boîte » (22 décembre).
Une scène, entre toutes, dit ce que fut cette année. Le 30 juin, une réfugiée enceinte de son troisième enfant vient demander de l’aide : « je lui ai donné différentes choses, mais ne peux me décider à donner les brassières, les couches, les langes que Bernard a portés ; si tout cela quittait la maison, il me semble que je perdrais une seconde fois mon petit, et pourtant il vaudrait mieux que j’en fasse profiter d’autres bébés ! »
Résumés de période
L’attente et la naissance — janvier
Repos forcé, visites de la clinique neuve — « tout cela est frais, neuf, rose, une vraie maison pour petits enfants » (13 janvier) —, les trois ans de Pierre fêtés avec un gâteau à trois bougies, et une œuvre de guerre à laquelle elle ne peut donner que du tricot : « le colis vendéen aux armées ». Puis l’accouchement en pleine nuit, un mois trop tôt.
La maladie — avril
Onze jours, onze entrées, une courbe de température. Le 9 avril, la première syncope et l’eau de Lourdes ; le 13 avril, « je suis folle d’angoisse… effrayée par l’idée des heures où il faudra le voir souffrir » ; le 14 avril, une ligne : « 40°7 ce matin ». Au milieu, en deux phrases sèches, l’invasion du Danemark et de la Norvège.
Le deuil et l’invasion — mai
La première communion de Jacqueline, le 12 mai, « notre première fête de famille sans toi », sans réception, avec un bouquet de roses blanches déposé sur la petite tombe. Les réfugiés commencent à arriver le 14 : « quatre sont arrivés hier matin, sept hier soir, parmi ceux-là des petits enfants, une maman qui attend un bébé d’ici peu ». Le 17 mai, la question de Pierre, trois ans : « Pierre m’a demandé si tu resterais longtemps encore dans le paradis, et il a ajouté un “voudrait Bernard”, qui m’a déchiré le cœur ! »
La défaite — juin
Paris, l’armistice, le bombardement de La Roche, les barricades, la première patrouille. Le 27 juin, La Roche vue pour la première fois occupée : « partout des troupes allemandes, le drapeau à croix gammée sur les édifices, c’est affreusement pénible ». Quatorze personnes à table chaque jour.
Vivre sous l’occupation — juillet à décembre
Colis des prisonniers, réquisitions, rationnement, courriers rares et émissions brouillées. Le 20 octobre, neuf ans après la mort de son père, une lettre d’amie endeuillée lui fait mesurer sa propre façon de porter le deuil : « malgré nos croix identiques, nous n’avons pas du tout la même façon de souffrir… elle accuse la vie ou la providence d’injustice, comme si le bonheur nous était dû ». En décembre, on prend « les quartiers d’hiver » dans la salle à manger, comme aux deux premiers hivers du mariage — « seulement, alors nous étions seuls, Jacques et moi ; maintenant il y a trois petits autour de nous… si le berceau de Bernard était là ! »
Entrées notables
- 25 janvier — La naissance de Bernard, un mois avant terme, et le baptême d’urgence.
- 5 avril — Le premier jour de la maladie.
- 9 avril — « J’ai pris de l’eau de Lourdes et lui en ai passé sur le front. »
- 17 avril — « Bernard est mort lundi soir à minuit moins dix. »
- 21 avril — Le récit de la dernière journée, et le changement de destinataire du journal.
- 12 mai — La première communion de Jacqueline : « notre première fête de famille sans toi ».
- 17 mai — « Voudrait Bernard. »
- 18 mai — Les enfants mitraillés sur les routes.
- 16 juin — Les Allemands à Paris, mesurés à un deuil de deux mois.
- 17 juin — Pétain demande l’armistice.
- 23 juin — Les barricades du Poiré, l’évacuation à l’Hermière, la première patrouille allemande.
- 30 juin — Les brassières qu’elle ne peut pas donner.
- 3 août — La liste des réquisitions.
- 6 août — Jacques accablé, et tenu pour responsable par le bourg.
- 22 décembre — Un Noël gelé, sans cierges et sans chocolats.