Le journal couvre 1917-1954 : l’affaire Dreyfus est encore fraîche quand il s’ouvre, et il traverse Vichy, le statut des Juifs, l’étoile jaune et les déportations. Une famille de notables catholiques de Vendée y écrit chaque semaine pendant trente-huit ans, en suivant l’actualité de très près.
Ce dossier expose ce que ce corpus dit des Juifs. La réponse tient en deux constats, et le second est le plus lourd : cinq occurrences en tout, dont une seule dans le journal, et un silence complet sur la persécution, de 1940 à 1945.
Les cinq occurrences
Les Juifs et l’antisémitisme les porte toutes, citées et rattachées à leur source : une entrée du journal en 1924, un passage des souvenirs de guerre écrits en 1973, deux notations des mémoires de sa sœur Jacqueline, et une lecture de théâtre.
Elles ne se ressemblent pas. Celle de 1924 marque une frontière sociale sans l’expliquer. Celle de 1973 est un stéréotype complet : la physionomie et l’argent noués dans la même phrase. Celles de sa sœur passent la judéité en réserve d’un mariage, par un « mais ». La dernière n’est qu’un titre de roman.
Le silence de 1940-1945
Andrée écrit 150 275 mots entre 1940 et 1945. Elle note les réfugiés de mai 1940 jour après jour, les réquisitions, le couvre-feu, les cantonnements, le prix du beurre, les cinquante otages fusillés à Nantes en octobre 1941, le travail obligatoire en juin 1943, les bombardements qu’elle entend de sa fenêtre.
Sur ce qui arrive aux Juifs de France pendant les mêmes années, il n’y a rien. Voici le dépouillement, refait à chaque construction de ce site :
| Terme cherché | Journal (1917-1954) | Annexes du corpus |
|---|---|---|
| juif, juive | 1 | 4 |
| antisémite, antisémitisme | — | — |
| israélite | — | — |
| sémite, sémitisme | — | — |
| synagogue | — | — |
| ghetto | — | — |
| sioniste, sionisme | — | — |
| aryen, non-aryen | — | — |
| statut des Juifs | — | — |
| étoile jaune | — | — |
| apatride | — | — |
| métèque | — | — |
| youtre | — | — |
| Drancy, Vél’ d’Hiv, Beaune-la-Rolande | — | — |
| Dreyfus, Drumont, Rothschild | — | — |
| Blum | — | — |
| Jean Zay | — | — |
| Front populaire | — | — |
Sur 18 entrées de recherche, 17 ne donnent rien nulle part. La seule qui donne quelque chose dans le journal est « juif, juive », et c’est l’entrée de 1924, seize ans avant l’Occupation.
Les annexes dépouillées ici sont les textes publiés dans Documents : les souvenirs d’Andrée, les mémoires de sa sœur, les récits de voyage. Le dépouillement a aussi été passé, à la main, sur les 70 fichiers sources du dossier d’origine, y compris ceux qui ne sont pas encore publiés : la généalogie, la famille Pigeaud, les chapitres 3 à 5 des mémoires, la lettre de tante Canette, les notices Victor Potier et Yves Dugast. Il n’y a rien de plus.
Une vérification. Le passage de 1924 existe dans les deux transcriptions du journal, la série B, qui fait foi, comme la série A, écartée (voir docs/corpus.md). La phrase est donc bien d’Andrée et non un accident de transcription.
Une limite, en revanche. Neuf pièces du dossier sont des scans sans couche de texte : les huit chansons et un arbre généalogique. Aucune fouille textuelle ne peut les atteindre. Ce sont des partitions et un tableau de filiation, mais la réserve doit être faite.
Quelques mots se trouvent dans le journal sans vouloir dire ce qu’on espérait ; les écarter fait partie du travail, autant le montrer :
- rafle — quatre fois, toujours au sens ordinaire : « rafler quelques bicyclettes », « rafler les fraises », « j’ai fait une rafle dans quelques armoires ». Jamais une rafle de police.
- Hébreux — quatre fois : un cours d’histoire de l’art, le chœur de « Samson et Dalila », les figurants des « Dix Commandements » au cinéma, et l’Épître aux Hébreux.
- Mandel — une fois, le 20 mai 1940, sans allusion à ses origines : « Mandel, à l’intérieur, a l’air de vouloir prendre des mesures énergiques. »
- Zay — quatre fois, mais dans Azay-le-Rideau et la cascade de Cenzay. Jean Zay est absent.
Les camps, mais par une autre porte
Ils y entrent trois fois, chaque fois sous une autre catégorie que la leur. Le 24 décembre 1944, à propos de l’offensive des Ardennes : « tous ces requis, ces déportés dont nul n’a de nouvelles depuis longtemps, que tout cela est terrible ! » Ce sont les requis du S.T.O.
Le 22 avril 1945, quand les images des camps arrivent : « La radio donne des détails effarants sur la façon dont les détenus politiques étaient traités. » La catégorie est celle-là, et elle ne changera pas.
Le 8-9 mai 1945, le camp devient un nom et un visage, mais c’est celui d’un prêtre : « l’Abbé Arnaud, professeur de philo à Richelieu, qui avait fait la classe à Jean encore au début de l’année dernière ; il était dans un camp du côté du Danemark et a été tué à coups de bâton dans le courant de l’hiver, avant de l’assassiner, on lui a fait creuser sa fosse. »
C’est la forme qu’a prise la réception française de 1945 : la déportation comprise comme répression politique et patriotique, le génocide non distingué. Ce journal en donne une attestation datée, au ras d’une maison de province.
Les limites de l’argument
L’absence ne prouve pas l’indifférence. Un argument tiré d’un silence reste faible. Ce journal est un journal intime : il enregistre ce qui touche la maison. Quantité d’événements nationaux n’y figurent pas non plus : Léon Blum et le Front populaire n’y sont jamais nommés, alors qu’elle note les grèves de 1936.
La Vendée rurale comptait très peu de Juifs. Le Poiré-sur-Vie n’avait pas de communauté juive ; la visibilité locale de la persécution y était faible. C’est un facteur réel, et il faut le poser avant tout autre.
Mais le filtre n’est pas l’ignorance de l’actualité. Andrée va à Nantes presque chaque semaine, écoute plusieurs radios chaque soir, recoupe les communiqués et sait repérer ce qu’une source tait (voir Comment la nouvelle arrivait). Elle note les otages de Nantes en 1941. Si la persécution n’atteint pas sa page, ce n’est donc pas faute d’avoir l’oreille tendue.
La censure est une hypothèse à poser, pas à trancher. Andrée sait, dès le 28 août 1939, que « la censure joue déjà ». Un cahier tenu dans une maison où cantonnent des Allemands n’est pas un lieu sûr. Rien dans le corpus ne permet d’affirmer qu’elle se soit tue par prudence, ni de l’exclure.
Il reste ceci, et c’est assez : dans un foyer catholique cultivé, attentif aux nouvelles, tenant un journal quotidien pendant toute l’Occupation, le sort des Juifs de France n’a pas laissé une ligne. C’est une donnée sur les angles morts d’un milieu.
Une note sur l’édition
Ces passages sont publiés sans retouche, conformément au premier principe du projet : le texte d’Andrée et celui de sa famille ne sont pas corrigés, pas même quand ils déplaisent. Les gloses qui les accompagnent sont éditoriales et signalées comme telles. Les personnes privées citées dans les mémoires de famille ne sont pas nommées ici : seule la phrase qui fait sens historiquement est reprise.
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