Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
La victoire — et une année de pénurie pire que celles de la guerre.
Le 8 mai est raconté d’un point de vue que peu de journaux offrent : celui d’une femme qui n’y est pas allée. Andrée est à La Roche pour ses courses ; l’après-midi, pendant que la ville se masse place Napoléon pour le discours du général de Gaulle et le défilé, elle s’installe cours Bayard « avec un livre et un tricot ; j’étais délicieusement seule ». Elle entend, grâce à un poste de radio voisin, les hymnes, puis les sirènes, puis les cloches : « la fin de la guerre ! On ne peut pas croire que ce soit vrai ! J’ai récité mon chapelet pendant ce temps pour le salut de la France et la paix du monde. » Et le seul regret qu’elle formule est celui-ci : ne pas avoir entendu « nos cloches » sonner la délivrance, « alors qu’il me semble entendre encore celles du 11 novembre 1918 » (8 mai). Au Poiré, Jacques a prononcé un discours au monument aux morts ; le soir, la maison est envahie de gens qu’il ramène « trinquer et boire à la paix », la clique vient donner une aubade dans la cour, on allume des lanternes vénitiennes le long de la grille, il y a une retraite aux flambeaux « avec bien peu de flambeaux — signe des temps — mais beaucoup de gaîté », et un bal populaire autorisé « à titre exceptionnel ». Andrée dîne seule.
Le surlendemain, la contrepartie : l’abbé Arnaud, professeur de philosophie de Jean l’année précédente, est mort dans un camp près du Danemark, « tué à coups de bâton dans le courant de l’hiver ; avant de l’assassiner, on lui a fait creuser sa fosse » (9 mai). « Quelques prisonniers sont arrivés tous ces jours-ci, d’autres sont annoncés, mais combien manqueront ! »
L’hiver qui précède est le plus dur de tous : 3° dans la salle de bains, les vitres gelées en permanence, les tuyaux du service d’eau qui craquent, et un soir de dégel où l’étage est inondé, l’eau traversant les plafonds jusque devant la porte d’entrée (21 janvier). Andrée écrit en paletot de laine par-dessus sa robe, « et j’ai tellement froid aux doigts que c’est à peine si j’arrive à écrire ». Pendant ce temps, elle tricote pour l’armée de De Lattre, prépare des colis à l’ouvroir, et son fils aîné, en préparation à Versailles, travaille le soir en classe parce que le chauffage du pavillon a gelé.
La fin de la guerre mondiale tient en quelques lignes du 15 août : « on annonce ce matin la capitulation du Japon… Dieu fasse que nous n’en revoyions pas d’autre, d’ailleurs avec cette invention terrible qui s’appelle la bombe atomique, une guerre serait une chose tellement effroyable que l’on ne peut oser l’imaginer. »
Et l’année s’achève dans le manque : plus de lait, plus de beurre, le retour de la carte de pain, l’électricité coupée « les trois quarts au moins de la journée ». Noël se passe sans jouets, faute d’argent — « il aurait fallu mettre plus de cinq cents francs pour avoir une poupée pour Anne, et encore une poupée pas très jolie ! » —, mais avec cinq oranges obtenues sur les tickets de la petite : « et ce parfum, dans la salle à manger, évoque les noëls d’autrefois » (22 décembre).
Un document qui naît ici. Dans l’entrée que la transcription date du 20 décembre, Andrée écrit : « ai entrepris, pour les enfants, de rassembler et d’écrire nos souvenirs de guerre, afin qu’ils puissent se souvenir plus tard de quantités de choses qu’ils auraient oubliées sans cela ; je m’aide un peu de mon journal pour certaines dates ». C’est l’acte de naissance des Souvenirs de guerre conservés avec les cahiers — un texte tiré du journal, par son autrice, à chaud. Voir
docs/corpus.md.
Résumés de période
L’hiver de glace — janvier et février
Neige, verglas, service d’eau éclaté, restrictions annoncées sur les trains et l’électricité. Andrée court entre l’ouvroir, les visites de janvier et la maison de sa mère, « afin de l’empêcher de sortir par ce froid si vif » (21 janvier). Sur le front, l’offensive allemande en Alsace, puis l’avance russe en Pologne. Le 20 janvier, les huit ans de Pierre, fêtés d’un petit gâteau — le vrai, à huit bougies, est remis à Pâques, quand les pensionnaires seront là.
Le printemps de la victoire — mai
L’opération des végétations de Pierre, le 5 mai (6 mai), au moment même où la capitulation approche. Puis le 8 mai, la mort de l’abbé Arnaud, et les prisonniers qui rentrent au compte-gouttes.
L’été aux Sables — juillet et août
Un mois de mer où Andrée reste à la maison. Le 8 août contient le reproche le plus direct qu’elle ait formulé : « pas un n’a eu l’idée qu’il me serait agréable à moi aussi, d’aller à La Chaume… de tricoter assise sur un rocher, en regardant la mer ! De me reposer au lieu de faire tout le travail de la maison ! Enfin de prendre, moi aussi, et avec eux, un peu de vacances ! Pas un des enfants n’a eu l’idée de se lever cinq minutes plus tôt et de faire son lit afin que je n’aie pas… six lits à faire avant de balayer ! »
L’automne, et le manque — septembre à décembre
Retour au Poiré, trousseaux de quatre pensionnaires à réviser, mites dans un placard et souris dans une armoire. Le 19 août esquisse un programme d’éducation à la fois pratique et têtu : ouvrage manuel avec les filles, lectures choisies à leur faire, chandails tricotés pour « un malheureux qui en a grand besoin ». Décembre est un mois de listes — prisonniers nécessiteux, vêtements à répartir, colis à faire — et de vitrines qu’on regarde sans acheter.
Entrées notables
- 7 janvier — L’hiver, la classe 47, et un fils qui a l’âge d’être mobilisé.
- 21 janvier — Trois degrés dans la salle de bains, et l’étage inondé.
- 6 mai — Une opération d’enfant à la veille de la capitulation.
- 8 mai — La victoire entendue seule, cours Bayard ; puis, dans le même bloc, la mort de l’abbé Arnaud.
- 11 mai — Une tournée de laine à l’Hermière, et des jambes enflées.
- 8 août — Six lits à faire pendant que les autres sont à la pêche.
- 15 août — La capitulation du Japon, et la bombe atomique.
- 19 août — Mites, souris, et un programme d’éducation.
- 20 décembre — Les Souvenirs de guerre mis en chantier.
- 22 décembre — Un Noël sans jouets, et cinq oranges.
- 30 décembre — Une messe de minuit enfin retrouvée, et le lait qui manque.