Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
L’année où naît la septième enfant, Anne — celle qui, un demi-siècle plus tard, retranscrira ce journal.
Elle naît le jeudi 4 mars à vingt-deux heures moins vingt, à Nantes, au terme d’un séjour d’attente que la bronchite de sa mère a rendu pénible. Le récit, écrit cinq jours après (9 mars), tient dans la guerre autant que dans la famille : le travail commence pendant une séance de ventouses ; Jacques et sa fille aînée prennent l’express de huit heures ; à Nantes, il n’y a plus de tram « à cause de l’alerte », et ils font le trajet à pied depuis la gare — ils arrivent après. Le père embrasse l’enfant, passe quelques instants, et repart « afin d’être rentré avant le couvre-feu ». La nuit compte deux alertes de plus. Baptisée le dimanche suivant, la petite reçoit cinq prénoms ; sa sœur Geneviève, onze ans, est marraine.
Andrée ne peut pas la nourrir : le médecin l’interdit à cause de son cœur, fatigué depuis des mois — essoufflements, battements violents, « je ne suis bonne à rien, qu’à lire et à tricoter, étendue dans mon fauteuil » (8 janvier). Et elle voit dans le visage de sa fille celui de son fils mort : « petite Anne est blonde et rose, exactement comme était mon petit Bernard, que je crois revoir lorsque je la regarde ». Quatre mois plus tard, la même comparaison, plus dure encore : « Anne a ri aux éclats ce soir pour la première fois… j’ai connu le délicieux sourire de mon petit Bernard, mais je n’ai jamais entendu son rire ; plus Anne avance en âge, plus je vois combien j’ai perdu » (8 juillet).
En septembre, la guerre atteint la famille de plein fouet. Nantes est bombardée deux fois en une semaine ; sa belle-sœur, arrivée le matin même du second bombardement, « a jugé plus prudent de repartir, et elle a été bien inspirée, puisque le jeudi soir, un second bombardement, plus terrible encore… anéantissait des quartiers entiers » (26 septembre). Belle-mère et belle-sœur s’installent au Poiré pour une durée indéterminée : « il faut donc prévoir que Mère et Madeleine camperont ici pendant des mois, et je me demande comment va se passer cet hiver ! » Suivent des semaines de déménagements par petits voyages — deux chambres à coucher, du linge, des provisions, des meubles rapportés de Nantes entre deux alertes, déchargés dans la rue à la nuit, « avec des bourdonnements d’avions au-dessus de nous ! C’était quelque chose de lugubre » (10 octobre).
La maison compte dès lors dix personnes, et la santé d’Andrée cède. Le 13 octobre, son entourage finit par l’admettre : « il m’a été prescrit de monter chaque jour dans ma chambre pendant que Mère et Madeleine font faire l’ouvrage manuel aux filles ». La même entrée contient l’une des scènes de famille les plus franches du corpus : une dispute violente avec sa sœur, devant les enfants, qu’elle regrette aussitôt — et le fait que sa mère, arrivée ensuite, « a pris fait et cause pour Jacqueline et m’a fait bien des reproches. Si j’ai eu parfois des torts, cela n’a jamais été que par négligence ou par ignorance, jamais par mauvaise volonté… Une personne qui n’a pas d’enfants ne peut pas comprendre les préoccupations et les soucis qui sont ceux de toute mère de famille. »
Deux notations disent la France de 1943. Le 6 janvier : écrire est devenu un luxe, « les restrictions sur le papier sont de pire en pire, impossible d’acheter des cahiers sans points, pas de papier à lettres ; bientôt, il nous faudra retourner les enveloppes ». Et le 24 octobre, le passage de la Vierge de Boulogne : la veille au soir, toute la maison fabrique des guirlandes de feuillage pour décorer une mairie nue, et « au milieu, Madeleine a déposé, faute de drapeau national, un bouquet tricolore ».
Résumés de période
L’attente — janvier et février
Cœur fatigué, repos ordonné, tricot en série, colis des prisonniers. On prépare la layette avec ce qui reste : « il me reste bien des petites choses que Bernard n’avait jamais portées » (10 janvier). Fin février, une fièvre éruptive de Pierre manque de retarder le départ pour Nantes.
La naissance — mars
Une semaine de clinique sous les alertes, un feu d’artifice qui n’en est pas un — « il paraît qu’il y a beaucoup de victimes et beaucoup de dégâts depuis Le Croisic jusqu’à Saint-Nazaire » (1<sup>er</sup> mars) —, puis la naissance et le baptême. Le 14 mars, elle ose enfin prendre sa fille dans ses bras : « je n’avais pas tenu de petit enfant depuis Bernard ».
Les bombardements — septembre et octobre
Nantes frappée, la famille recueillie, la maison réorganisée, les cours qui ne reprennent pas — « vu les événements, on se demande quand sera la rentrée ». À La Roche, la gare « avait un peu la physionomie de ces journées de juin 40 où les réfugiés arrivaient, mais cette fois-ci la guerre est bien près de nous ! ». Au milieu de tout cela, Jean passe son baccalauréat et l’obtient (17 octobre) ; une camarade échoue le même jour, ce qu’Andrée note avec autant de soin.
La fin d’année à dix — novembre et décembre
Des soixante dossiers de mères de famille qu’elle instruit, des colis préparés avec sa mère, des promenades quotidiennes en poussant la voiture d’enfant — « je récite mon chapelet, je lis, je regarde la campagne » (19 décembre). Noël garnit tout de même sept paires de chaussures, ballons et sacoches de bicyclette compris, « mais il nous manque toujours les petits souliers de Bernard ». Une ancienne domestique de vingt-deux ans meurt d’un cancer, et le 27 décembre se termine sur cinq mots : « Anne a quatre dents depuis hier. »
Entrées notables
- 6 janvier — Écrire devenu un luxe, faute de papier.
- 8 janvier — Le cœur qui lâche, et le tricot comme seule activité permise.
- 1<sup>er</sup> mars — Le « feu d’artifice » vu de Nantes, du Croisic à Saint-Nazaire.
- 9 mars — La naissance d’Anne, entre deux alertes, et un père arrivé trop tard.
- 14 mars — Le premier enfant tenu dans ses bras depuis Bernard.
- 8 juillet — Un premier rire, et ce qu’il rappelle.
- 26 septembre — Nantes bombardée, la famille réfugiée au Poiré.
- 10 octobre — Un déménagement déchargé dans la rue, la nuit, sous les avions.
- 13 octobre — La dispute, les reproches, et une heure de solitude enfin prescrite.
- 17 octobre — Le baccalauréat de Jean.
- 24 octobre — La Vierge de Boulogne, et le bouquet tricolore à la mairie.
- 19 décembre — Les promenades quotidiennes ; et, dans le bloc du jour de Noël, sept paires de chaussures garnies malgré les restrictions — une paire manquant toujours.