Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.

Résumé de l’année

La Libération vue depuis une cuisine sans électricité : c’est le sujet de 1944.

Le débarquement arrive un mardi matin, au moment de partir pour La Roche, et le journal l’apprend comme il apprend tout depuis quatre ans — par bribes, par la radio suisse, par ce qui se dit au marché (11 juin). Les semaines qui suivent superposent deux mondes. Le 18 juin : « quand nous nous sommes levés le temps était délicieux, mais, presque aussitôt, on a entendu ronronner les avions et tomber les bombes… c’était une chose tellement triste, que ce vacarme de guerre et de destructions sous le beau soleil, sous le ciel bleu, alors qu’ici c’était une paix profonde, pleine de parfums, de roses et de chants d’oiseaux. » Une semaine plus tard, la famille regarde depuis la maison les avions décrire des cercles au-dessus du pont de la Pêcherie, piquer, revenir, puis partir bombarder l’aérodrome (25 juin).

Août est un mois de rumeurs. Le 4 août, « depuis quelques jours, et surtout depuis ce matin, on croit rêver » : Avranches, Rennes, Châteaubriant, Ancenis — et le soir on assure que les Américains sont à Nantes. Le 13 août, on ne sait toujours pas ; le 15 août, « cette fois la chose est certaine ». La Libération, dans ce journal, n’est pas une nouvelle mais une longue incertitude.

La page centrale de l’année est du 27 août. Pendant six heures, une armée en retraite défile sous les fenêtres : « Jacques et moi sommes restés de minuit à une heure et quart à la fenêtre du cabinet de toilette des garçons, regardant, non sans satisfaction, passer cette armée défaite et évoquant le souvenir des convois victorieux de 1940. Il y avait de tout, des camions, des canons, des caissons, et aussi des voitures volées. » Les derniers jours de l’occupation sont faits de réquisitions arrachées de force — trois pneus avec les roues, des bicyclettes raflées au passage — et d’un refus : les Allemands réclament la liste des automobiles du bourg, Jacques la refuse, « ils sont partis furieux » (31 août). Le 30 août, il pousse jusqu’à La Roche et revient à midi : « il n’y a plus un Allemand à La Roche ».

La libération ne ramène pourtant ni le courant, ni les nouvelles. « Voilà plus d’un mois que cela dure et les jours diminuent vite ; nous n’y voyons plus pour finir de dîner et je couche Anne presque à tâtons » (3 septembre). Le frigidaire est inutile, « le beurre tourne en huile et tout se perd » ; il n’y a plus de poisson, plus de pommes de terre au jardin, plus de sucre depuis des mois. Et la peur dure : plus de vingt mille Allemands tiennent encore la poche de Saint-Nazaire, et Andrée redoute « des hordes sans chefs, et surtout sans ravitaillement ; de plus, furieux de se voir vaincus ».

L’automne disperse la famille. Le 6 novembre, Jean part pour Versailles avec son père : le camion prévu se dérobe, un autre le remplace, et il faudra « rouler pendant vingt-quatre heures de suite ». Les deux filles sont recasées à Nantes en vingt-quatre heures, dès que le journal annonce la réouverture des classes. La maison se vide : « je me trouve toute seule avec Pierre et petite Anne ». Le 12 novembre, le défilé au monument aux morts a lieu pour la première fois depuis 1939 ; on y dépose des fleurs et « un peu de terre de la Tranchée des Baïonnettes, que le Dr Lucas avait pu recueillir en 39 ».

Ce que 1944 dit aussi, et sans ménagement, c’est l’épuisement de celle qui écrit. Le 11 juin : « chacun trouve naturel que ce soit moi qui m’appuie les corvées, comme le ramassage des doryphores, que personne ne veut faire, et auquel je passe bien une heure chaque jour ». Le 25 juin : « je suis affreusement lasse, physiquement et moralement, à bout de nerfs, à bout de résistance… nul ne s’en préoccupe ». Le bilan du 31 décembre est pourtant sans amertume : « cette année, il y a de par le monde plus de misères que jamais, mais nous sommes tout au moins libérés ».

Résumés de période

L’hiver et le printemps sous les bombes — janvier à mai

Bronchite d’Anne, un an fêté le 5 mars, tricots perpétuels, colis expédiés tant que la poste fonctionne. Le 11 juin note la fin des expéditions et un paradoxe de l’année : « nous allons avoir ici trop de beurre, d’œufs, de porc, de lapins et pas d’épicerie : ni sucre, ni alcool à brûler, ni pâtes ».

Juin : le débarquement — juin

Les nouvelles arrivent « comme elles peuvent » ; Bayeux en ruines, Caen en flammes, deux mille morts à Vire. Localement, ce sont la gare de La Roche, la voie de Belleville, Montaigu. Andrée entreprend malgré tout de faire travailler le piano à sa fille : « je voudrais leur donner le goût de la musique, qui est une telle ressource et une chose tellement merveilleuse ».

Août : la percée, la retraite, la libération — août

Rumeurs contradictoires, ponts sautés, dépôts de munitions qui explosent, convois de nuit. Le 16 août, le débarquement de Provence et l’arrivée de Leclerc à Cherbourg lui arrachent la seule exclamation de joie de l’année : « enfin des soldats français chez nous ! » Le 27 août, Paris est libéré — « le drapeau français flotte à nouveau sur Paris » — mais le Poiré reste « sous la coupe des Allemands ».

L’après — septembre à décembre

Pas de courant, peu de nouvelles, un ravitaillement plus difficile qu’avant. Le 6 septembre, une visite chez une voisine lui rend quelque chose de sa vie d’avant : « j’en ai rapporté des recettes de cuisine, et quelques livres qui vont me faire penser, méditer, et peut-être prier pendant des jours ». Le 10 novembre, elle assiste à l’enterrement d’une mère de sept enfants décorée six mois plus tôt, veuve depuis février : « c’était une chose affreuse que de voir ces petits suivre le cercueil de leur maman ». Décembre gèle : 4° dans la salle de bains, 0° dans la chambre des filles — et de longues promenades dans une campagne « toute parée de givre », les garçons glissant sur les chemins gelés.

Entrées notables

  • 11 juin — Le débarquement, les doryphores, et l’épuisement.
  • 18 juin — La guerre sous un ciel bleu.
  • 25 juin — Les avions au-dessus du pont de la Pêcherie, vus depuis la maison.
  • 4 août — « On croit rêver. »
  • 15 août — Nantes libéré, les ponts sautés.
  • 16 août — « Enfin des soldats français chez nous ! »
  • 27 août — L’armée en retraite regardée de la fenêtre, une heure durant.
  • 31 août — Les dernières réquisitions, la liste refusée, La Roche vide.
  • 3 septembre — Coucher les enfants à tâtons, un mois sans électricité.
  • 6 novembre — Le départ de Jean pour Versailles, en camion.
  • 12 novembre — Le premier 11 novembre célébré depuis 1939.
  • 31 décembre — Le bilan : « nous sommes tout au moins libérés ».