Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.


1er janvier 1925

… Les métayers défilent aujourd’hui pour nous apporter leurs vœux… Nous avons un temps clair et doux presque printanier…

Henri nous a quitté lundi soir ; mardi, nous avons reçu pour manger la dinde traditionnelle les Abel et les Yvernogeau, tout était réussi, le déjeuner plutôt gai et animé, dans l’après-midi nous avons fait un peu de musique.

Samedi 3 janvier

Temps gris et morne comme toujours, ou du moins comme bien souvent ; hier, il a fait une partie de la journée une véritable tempête, vers une heure, quand je suis allée à la bibliothèque, c’était épouvantable ? A cinq heures, nous sommes allés avec les Yvernogeau à la mairie, pour entendre le concert de TSF, mais quelque chose dans les piles ne marchait pas, et nous sommes rentrés à la maison, où Charles nous a raconté bien des choses intéressantes sur son voyage de cet été : Hollande, Norvège, Ecosse. Le soir, bridge chez Armande, il faisait un vent fou, avec de gros nuage…

Courrier chargé ces jours-ci… Hier, une carte de Pierre Touzain avec ses vœux de Nouvel an ; aujourd’hui une lettre de Marie Morvézen qui m’annonce la venue d’un second bébé pour le mois de février…

Jeudi 8 janvier

Terminé hier mes lettres du jour de l’an…

Dimanche s’est écoulé comme d’habitude, avec les offices, les occupations toujours les mêmes, une visite à Mme Lucas et un bon moment de lecture le soir. Lundi, promenade avec Jacqueline, trop courte malheureusement, car il faisait bon à marcher, … Mardi, une bonne promenade vers Pont de Vie, la journée était d’une douceur presque printanière. Hier, journée très occupée : d’abord, le matin, nous sommes allés aux Lucs, à l’enterrement de Mlle Renaudin, le trajet en auto a été un enchantement…Dans l’après-midi, une série de visites : Andrée Boyer et sa fille, Mme Cornilleau, M. le Curé et un moment après, M. Dugast ; puis nous avons fini l’après-midi chez Armande…

Lu quelques livres intéressants ces jours derniers : « Le quatre cavaliers de l’Apocalypse » de Blasco Ibanez, nettement francophile quoique écrit par un neutre, et d’une puissance évocatrice très forte en racontant les premiers temps de la guerre. Terminé hier soir « Comment s’en vont les Reines » ? ? ? de Colette Yver, intéressant et d’une psychologie très fine. J’ai lu aussi il y a quelques temps, dans « La Revue des Deux Mondes »n des articles de Victor Giraud réunis sous ce titre « Les étapes religieuses du XVIIIe siècle », c’est très profond et beau.

Temps superbe, clair et froid…

Lundi 12 janvier

Plusieurs jours que je n’ai rien écrit, d’abord je n’en ai pas eu le temps, étant très prise par des programmes à dessiner pour Chavagnes et puis je n’avais rien de particulier à raconter… tout effort me pèse, et mes journées me semblent grises comme le ciel d’aujourd’hui…

Jeudi, passé l’après-midi chez Tante Abel pour le gâteau des Rois, j’ai eu la fève, sans grand entrain… Avons assisté le soir à la fin du concert Radiola, sui n’était pas mal. Vendredi après-midi plus gai, chez Armande. Samedi, sommes tout de même restées à la maison. Hier, journée particulièrement pénible… il faisait un froid terrible à la bibliothèque… j’ai cependant, lu à la veillée « L’Etape », et cela m’a fait du bien, c’est très beau, quoiqu’un peu dur à lire peut-être.. Lu aussi « L’âme de la brousse » par Jean d’Esme ? ? ?, histoire quelconque, mais descriptions intéressantes de cette Indo-Chine lointaine…

Samedi 17

Je préfère le matin au midi rayonnant et au soir, j’aime mieux l’aurore que le crépuscule, le printemps que l’automne, et plus ma journée s’avance, plus j’aime le soleil, la lumière… le matin, c’est l’effort quotidien… j’ai des heures devant moi et j’espère bien les employer… le soir, trop souvent j’ai le sentiment d’avoir gaspillé, pas toujours par ma faute, il est vrai, des heures précieuses… J’ai des bons et des mauvais moments… j’ai pourtant été très prise toute la semaine, ce la m’a un peu secouée et empêchée de trop me replier sur moi-même, j’avais mes programmes à finir, des livres à éplucher pour la bibliothèque, l’après-midi, nous avons été souvent prises par des réunions, mais ce n’est pas là ce qui peut beaucoup me remonter et me faire du bien, on n’y parle que de banalités et de choses indifférentes, quand on ne s’occupe pas de son prochain, de telle fortune ou de tels héritages, ou quand on ne s’occupe pas de futilités, toilettes, poudre de riz ou bibelots, il y a pourtant autre chose dans la vie !…

… Somme allés ce matin au Moulin-Guérin où un bébé est né dans la nuit de mercredi à jeudi, cela fait cinq, mais quatre vivants, puisque le troisième est mort, l’aînée n’a pas quatre ans, le dernier 10 mois… ! Comme l’enfant est né un peu avant terme, il est tout petit, aussi on l’a mis dans de la ouate et il a été baptisé à la maison…

Passé l’après-midi de samedi chez les Yvernogeau, rien de très amusant ! nous avons pourtant vu de très jolies photos que Charles et ses camarades ont prises cet été, des coins curieux d’Amsterdam, des lacs d’Ecosse de toute beauté ; à cinq heures, sommes allées à la Mairie, l’audition était ce soir-là d’une netteté très grande, nous avons entendu successivement Radiola, Londres et la Tour Eiffel, il y a eu en dernier lieu cette si jolie Danse norvégienne de Grieg que nous avions entendue l’autre année aux Sables…

Hier matin, en guise de repos dominical, il a fallu étendre la lessive, si le froid n’avait pas tant mordu aux doigts, le coup d’œil aurait été charmant, il y avait… une rosée abondante et le soleil… faisait étinceler chaque goutte, comme un diamant.

Mardi 20

Assisté ce matin à la messe de mariage Thobois-Guesdon, depuis hier les parents du marié sont arrivés, et, comme nous logeons deux jeunes filles et Aline, c’est ici un mouvement perpétuel d’allées et venues, avec des circonstances vraiment amusantes et cocasses. Hier, journée superbe, avec un peu de gelée blanche le matin, mais un beau soleil l’après-midi ; aujourd’hui un brouillard épais…, la lessive est sèche, mais nous nous lançons dans les raccommodages, puis ce sera les préparatifs de notre départ pour jeudi.

Lu ces derniers jours la vie d’Hélène Touvé, missionnaire aux Indes, c’est très intéressant par des détails curieux et pittoresques que l’on y trouve à chaque page, sur les mœurs et coutumes de là-bas… quelle belle mort !

Les Sables samedi 24 janvier

Une croix en arrivant ici !… je me suis aperçue jeudi soir que mon mal au pied m’avait reprise… depuis deux ans, je m’en croyais débarrassée !

Reprenons un peu ces derniers jours ! nous avons été très occupés, d’abord le mariage de Marie Guesdon amenait à la maison pas mal d’allées et venues avec des péripéties quelquefois bien amusantes, nous avons reçu les Abel et les Gendreau une après-midi ; il y avait la lessive à finir de raccommoder et nos préparatifs de départ, avec quelque peu de bousculade ? Le voyage s’est bien effectué, le temps était superbe, mais le vent un peu froid, nous avons tout déballé, tout installé, puis, une fois ma chambre rangée, mes livres posés sur les rayons, les objets habituels placés comme de coutume, je me suis retrouvée chez moi. J’ai eu ensuite un bon moment pour lire et travailler sous ma petite lampe électrique, près de la cheminée ou fleurissent quelques brins de mimosa cueillis à la maison…

Hier, je suis sortie un peu malgré mon mal au pied… Ce matin, j’ai dû rester au lit…

Mardi 27 janvier

Le docteur Lanne est venu hier matin examiner mon pied et m’a permis de sortir modérément, aussi, j’en profite, je suis allée hier chez le dentiste (ceci sans aucun agrément bien entendu), mais comme c’était l’Adoration, j’ai pu me rendre aux Vêpres, après dîner, la cérémonie était très belle, l’église brillamment illuminée, les chants merveilleux, la procession superbe et touchante…

Maintenant il pleut, Papa est parti au marais où il doit retrouver ces messieurs du poiré pour une pêche aux anguilles, mais je ne sais s’ils pourront faire quelque chose vu le temps.

Dimanche… gardé la maison, j’ai lu presque toute la journée, trop peut-être car le soir j’étais un peu étourdie, j’ai enfilé deux volumes de Bourget « Mensonges » et quelques nouvelles, le tout ne m’a guère plus, c’est très inférieur à « L’Etage » qui au moins est un beau et bon livre, foncièrement chrétien et moral, le style est toujours quelque peu lourd et indigeste, et il n’y a rien de bon, l’apparition de l’abbé, à la fin du livre, ne suffit pas à spiritualiser trois cents pages de passion brutale. J’ai lu ensuite quelques pages de « La guerre des femmes », quelle différence, combien le dernier est plus vrai, meilleur et plus sain.

… Je suis heureuse de cette halte, de ces quelques jours de paix où je n’entends pas les conversations insipides qui m’impatientent…

Vendredi 30

Nous voilà en ce moment en pleine vie mondaine d’ici, et je connais des personnes du Poiré qui lèveraient les bras au ciel, en apprenant que, depuis deux jours je n’ai pas touché mon ouvrage ! Mardi après-midi, le vent s’était apaisé, la pluie avait cessé, Jacqueline et moi, avons fait une bonne promenade, la mer très haute battait furieusement le Remblai… Mercredi, nous sommes allées voir les demoiselles Bourmaud et nous y sommes restées près de deux heures ; avant de rentrer, visite à Louisette et Odette Parent ? Hier matin, j’ai fait des courses avec Maman, l’air était vif et léger, il faisait bon à marcher ; après déjeuner, visite de Mlle Chalard, puis passé l’après-midi chez Mme Moreau avec Llle Marie Bourmaud et Mme Dory. Tantôt, nous allons voir les Léveillé, demain, nous recevons les Parant…

J’ai fini « La guerre des femmes » quel beau livre et qu’il fait du bien… Jeudi, très veau discours de l’Abbé Bergey à la Chambre, sur le rôle de la Papauté.

Lundi 2 février

… Reprenons un peu ces derniers jours : vendredi, visite aux Léveillé, nous y sommes restées un bon moment ; samedi, nous avons reçu les Parant, bonne après-midi, toutes deux sont très gaies, pleines d’entrain, et, ces réunions nous changent un peu de celles du Poiré, trop souvent ennuyeuses et mornes. Hier… il faisait un temps superbe… nous avons fait une grande promenade le long su Remblai, Jacqueline et moi, un peu de musique en rentrant, puis j’ai eu un bon moment à moi pour lire. J’ai lu ces jours derniers « La tentatrice » de Blasco Ibanez, c’est un livre très intéressant, original et fort, moins banal et plus nouveau que ces éternelles histoires parisiennes qui m’ont tant impatientée dans Bourget ; j’ai lu dans mon après-midi d’hier le livre d’Alain Gerbault « Seul à travers l’Atlantique » qui m’a beaucoup plu…

Mardi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mardi 3 fevrier 1925, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

J’ai commencé depuis peu le XIXe siècle en littérature, j’ai relu Werther, mais cela ne m’enchante pas, malgré une réelle finesse psychologique, il y a trop de sentimentalité germanique, de lyrisme échevelé et d’analyse complaisante ; j’étudie maintenant Chateaubriand que j’aime mieux, malgré son orgueil démesuré et les poses dans lesquelles il s’admire, je l’ai beaucoup aimé autrefois, et me souviens de m’être enchantée de certains passages des Mémoires d’outre-tombe ; ce fut un grand artiste, certaines de ses pages sont magnifiques et ses descriptions merveilleuses, je prends grand plaisir à l’étudier.

Nous sommes depuis samedi en possession d’un nouveau colis de musique, renfermant la partition de « Louise », très intéressante ; nous avions avant « La Tosca », mais le texte français faisant défaut, l’italien ajoutait à la musique une harmonie nouvelle et un charme mystérieux.

Reçu hier Mlle Louise Bourmaud seule, Mlle Marie étant grippée et Mme Moreau prise près de son mari ; tantôt, nous attendons Suzanne et Mimi Léveillé. Il fait un temps superbe, le bon soleil entre largement par les fenêtres ouvertes.

Samedi 7 février

Une suite de belles journées avec un temps calme, un soleil tiède, délicieusement vivifiant, on se croirait au printemps…

Passé mardi une bonne après-midi avec Suzanne et Mimi, dans le petit salon embaumé par les mimosas, nous avons fait pas mal de musique, naturellement. Mercredi, visite aux Bourmaud, nous y avons retrouvé Mme Léveillé et ses filles. Jeudi, nous avons fait une charmante promenade, Jacqueline et moi, vers la Rudelière et Tanchette… Hier, temps nuageux et incertain… nous sommes allées chez Mme Godet, ce qui est toute une promenade.

… La Chambre a voté la suppression de l’Ambassade du Vatican, il y a de quoi faire frémir tout bon français !

Jeudi 12

Hier, cinq ans que notre Simone a quitté cette terre…

Dimanche… « petite »visite aux Bourmaud, nous y sommes bien restées une heure et demie.

Lundi, après-midi très gaie, chez les Parant ; mardi, fait de la musique chez les Léveillé, nous avons joué pas mal, et, au moment de partir, on ne pouvait plus arrêter Jacqueline et Mimi, qui l’une au piano, l’autre au violon, s’appliquaient sur les sonates de Mozart. Hier après-midi, reçu les Lanceleur, après dîner, à l’église, audition de musique religieuse, il faisait un vent fou, et pour ne pas âtre renversé, il fallait passer par l’intérieur de la ville, le Remblai étant intenable ; l’audition était superbe, de très beaux chants, dont plusieurs cantiques populaires harmonisés, il y avait une homogénéité, un ensemble, une sûreté parfaite dans les voix ! En rentrant Jacqueline s’est mise à jouer les Ballades de Chopin et j’ai fait avec grand plaisir ma toilette en musique.

… Dernièrement a eu lieu à Marseille une réunion où devait parler le Général de Castelnau, mais, à l’instigation de M. Flaissières, sénateur-maire de la ville, les anarchistes et socialistes ont provoqué à la sortie des incidents extrêmement graves, il y a eu des bagarres violentes, des coups, deux morts, une centaine de blessés, l’évêque lui-même a été insulté et menacé ! partout on essaie d’entraver l’union de la France religieuse, croyante et patriote, et cela où le Pays aurait besoin de toutes ses forces vives pour cette œuvre de relèvement qui n’est pas achevée !

Dimanche 15 février

Le vent a soufflé en tempête depuis mercredi et ne s’est apaisé qu’hier, par moments, le Remblai était inabordable…

Jeudi, visite de Mme Léveillé et de ses filles, puis nous sommes sorties, Jacqueline et moi, faire un tour de Remblai, malgré le vent furieux ; vendredi, toujours malgré la tempête, nous avons couru toute l’après-midi : visite aux Lanceleur, visite à mme Moreau, quelques courses, puis le soir, visite aux Parant. Hier, passé l’après-midi chez les Bourmaud avec Mme Moreau, Mme Damour et sa fille. Nous regagnons demain au Poiré, pour je ne sais, combien de temps au juste !… notre séjour a été très gai et agréable, il n’en sera peut-être pas toujours de même là-bas, mais qu’importe !

Le Poiré, mercredi 18

Voyage bien effectué, Lundi, malgré une crevaison à la forêt d’Aizenay, ce qui nous a retardés un peu… Le jardin est fleuri de violettes et de mimosas, quelques camélias…, les tulipes commencent à percer…

Dimanche… avons fait une visite aux Léveillé ; à la bibliothèque paroissiale, j’ai causé un moment avec Mlle Chappot… et étudié l’organisation plus complète et mieux comprise que la nôtre. Lundi, préparatifs, nous ne sommes sorties qu’un peu après déjeuner…

Hier, il a fallu se réinstaller complètement, reprendre toutes les habitudes d’ici…

Lundi 23 février

… Nous avons passé quelques heures à Nantes jeudi, entre deux trains, pour voir Tante avant le Carême…

A part cela, rien de bien neuf cette semaine ; vendredi après-midi chez les Gendreau. J’ai repris mon travail régulier de chaque matin… j’ai terminé ces jours derniers le « Vie héroïque de Blaise Pascal » de Victor Giraud, c’est très profond et très beau… Je lis en ce moment « Les Pensées » par petites doses, bien entendu. J’ai relu dernièrement aussi « La Peur de vivre », c’est un beau et bon livre, dans lequel on peut suivre de grandes leçons de courage, d’énergie et de force dans la vie… Hier dimanche, rien de nouveau, une visite de Mme Lucas le soir.

Mercredi des Cendres – 25 février

Il faisait très froid dimanche dernier, j’ai gelé à la bibliothèque et je grelottais aux Vêpres, en chantant le psaume 147 : « Lauda Jerusalem… »… Nous voici à la fin de février, dans un mois ce sera le printemps… le soleil commence à devenir plus chaud, mais ces jours-ci ce sont des averses et des bourrasques continuelles…

Nous avions les Quarante Heures hier et avant hier… hier soir, nous avons eu les vêpres et la procession… puis ce matin Les Cendres…

Trouvé en rentrant de l’office un faire-part de naissance d’une petite Marguerite Morvézen ! Maris deux fois maman !…

Vendredi 27

Temps de pluie, de bourrasques et de tempêtes, avec même des éclairs et du tonnerre… Hier, il faisait un temps affreux… vers 9 heures, le vent avait redoublé de violence, la maison tremblait … Ce matin, le vent est apaisé, mais de bonnes averses nous arrivent de temps en temps.

J’ai relu ces jours-ci deux romans de Lieukiewicz : « Par le fer et par le feu » et « Le déluge », il faut les relire plusieurs fois pour les goûter, parce qu’on s’embrouille dans une quantité de noms polonais, mais c’est vraiment intéressant, certains passages sont très beaux, frémissants d’émotion et de vie intense, c’était la guerre héroïque et belle, telle qu’elle n’est plus de nos jours !…

Jacqueline va peut-être partir la semaine prochaine pour Paris.

Mardi 3 mars

Peu de choses en somme depuis vendredi, les mille petits faits de la vie quotidienne ! Samedi je ne suis pas sortie de la journée, Jacqueline est allée passer l’après-midi chez tante Abel, mais j’étais souffrante, incapable de sortir et de prêter attention aux banalités d’une conversation quelconque. Dimanche, les offices habituels et des visites, à Mme Lucas, aux Gendreau ; hier, visite à Armande ; j’ai passé de bons moments ; hier matin, nous avons fait un peu de musique, et Jacqueline a joué « Le poème de la montagne » de Vincent d’Indy, c’est une œuvre puissamment évocatrice, j’avais des visions de paysages, de vallons encaissés…j’ai entendu aussi avec plaisir un « Paysage » de Manuel de Falla qui évoque à la fois la douceur des vallées paisibles et l’âpreté majestueuse des Pyrénées…

La journée d’hier a été superbe, avec une douceur qui faisait croire à la venue du printemps, mais le soir, le vent s’est levé, un vent de Nord glacial, âpre et cinglant…

Dimanche a eu lieu à Nantes une grande manifestation catholique, sous la présidence du général de Castelnau, c’était magnifique paraît-t-il, soixante mille manifestants, certains journaux parlent même de quatre vingt ou de cent mille ! il y avait en même temps une contre manifestation socialiste, mais de dix mille seulement ; il n’y a eu heureusement ni bagarre, ni incident regrettable, le gouvernement soit tout de même s’apercevoir qu’il y a encore des catholiques dans la nation et que leur voix a le droit de se faire entendre.

Reçu samedi des nouvelles de Françoise Forgeau, elle nous invite à son mariage qui aura lieu le 21 avril, Jacqueline sera sa seconde demoiselle d’honneur.

Dimanche 8

Cette semaine a passé je ne sais comment avec une rapidité effrayante et pourtant nous menons toujours ici la même petite vie tranquille et calme… Au début de la semaine, nous avons fait un bon nombre de visites, ce qui nous a pris plusieurs après-midi, puis Jacqueline est partie pour Paris jeudi matin, la maison paraît maintenant plus grande et plus silencieuse sans son piano, je luis écris régulièrement, ce qui me donne un peu plus d’occupation. Mercredi, nous avons eu un service pour les défunts… Vendredi, nous avons reçu Andrée Boyer et sa fille ainsi que Tante Chailloux, il y a eu toutes sortes de péripéties : inondation causée par Madée, sa terreur devant la pendule, effroi du chat à son tour devant la petite, si bien que la malheureuse bête, affolée, a grimé dans la cheminée, où il y avait du feu, elle n’y est pas restée longtemps, heureusement, mais nous n’en revenons pas.

…Malgré les protestations des catholiques Herriot a supprimé en Alsace l’école confessionnelle !

Vendredi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 13 mars 1925, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

J’ai été très prise depuis quelques jours et n’ai guère eu de temps à moi… Depuis avant-hier je traîne mon Chateaubriand partout, de la salle à manger ici et vice-versa dans l’espoir de lire une peu, et je ne suis pas arrivée à l’ouvrir. Tante Denise nous est arrivée mercredi matin, mais elle a raté la correspondance et il a fallu aller la chercher à la Roche, depuis nous ne faisons à peu près que causer, je prends un ouvrage, mais ne peux lire. Hier, nous avons eu la visite des Boisseau, venus nous faire leur invitation officielle. Au mariage de Pierre, il y aura déjeuner puis bal avec buffet.

Le temps est clair et ensoleillé mais très froid et toute la journée je grelotte…

Mercredi 18

Quoi de neuf depuis l’autre jour, bien des petites choses et peu de grandes… Le matin, je travaille régulièrement, je fais ma correspondance, j’étudie mon violon, l’après-midi je sors un peu, ou bien je m’installe auprès du feu, je prends un ouvrage, un livre ou des bas à raccommoder, et cela jusqu’à l’heure de la prière. Le temps s’est radouci et si le vent n’était pas toujours un peu aigre la température serait agréable… Le jardin est embaumé de violettes, les primevères fleurissent sous les noisetiers…

Jacqueline s’amuse à Paris, elle danse, se promène, fait des visites ! j’aime moi aussi cette vie agitée et m’y adapte facilement, mais il faut savoir se plaire partout, et la vie calme de la campagne procure peut-être parfois des satisfactions moins ardentes, mais plus douces…J’aime intensément la contemplation des spectacles de la nature, les cérémonies religieuses, les lectures au coin du feu ou les conversations paisibles, pourvu qu’elles soient intelligentes, mais ici trop souvent on ne cause que de choses banales, on égratigne son prochain et on ne sent pas, dans les propos échangés, cette chaleur d’âme que j’aimerais rencontrer…

Dimanche aux Vêpres nous avons eu un prédicateur de Carême, puis procession du Saint Sacrement… je suis ensuite rentrée à la maison, et, pendant que Maman et Tante faisaient des visites, j’ai lu un bon moment tranquille, il y a dans la « Revue des Deux Mondes » un roman de Louis Bertrand « Jean Perbal » qui est du plus haut intérêt ; j’ai lu aussi des livres de Louis Frédéric Rouquette « Le grand silence blanc », « La bête errante », c’est puissamment évocateur.

… En Alsace, Herriot fait appliquer l’école interconfessionnelle, les catholiques protestent, les enfants résistent et font grève, que va-t-il en sortir ? l’heure est angoissante !

Lundi 23 mars

Le printemps a fait son entrée depuis trois jours, mais on ne s’en aperçoit guère ; hier matin, j’ai été très surprise, en ouvrant mes volets de découvrir une épaisse couche de neige qui d’ailleurs n’a pas tenu… Toute la journée il a fait très froid, le vent était glacial et cinglant…

Reprenons un peu les quelques évènements : mercredi nous sommes allées faire des courses à la Roche, j’ai rencontré Yvonne Dorion lui ai parlé un peu. Jeudi rien de nouveau, mon travail le matin, des visites de Tante Abel et de Tante Guesdon l’après-midi… Vendredi je suis allée un moment chez Mlle Lucas, samedi j’ai passé l’après-midi à travailler avec Andrée Boyer. Hier nous avons eu les offices de chaque dimanche, puis après les Vêpres, plusieurs visites : Mlle Lucas, Mme Edmond, Mme Gabriel, puis j’ai eu un bon moment pour lire tranquille.

Les journaux sont encore inquiétants, les événements d’Alsace-Lorraine sont graves ; il y a eu à la Chambre une séance tumultueuse à propos de la lettre des cardinaux, certains députés se sont battus, des orateurs ont proféré des paroles injurieuses pour les Catholiques, M. de La Ferronnays a été expulsé pour avoir dit la vérité à Herriot !…

Samedi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 28 mars 1925, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Passé hier une bien mauvaise journée à tous points de vue, d’abord j’étais souffrante, ce qui ne m’arrangeait pas, puis, par le fait de diverses circonstances, j’ai eu des moments de détresse…

Nous partons aux Sables aussitôt après déjeuner et il va falloir presser les préparatifs. Nous resterons là-bas huit jours, il y aura pas mal à faire : robes à choisir pour le mariage Boisseau, essayages… Nous rentrerons ici samedi prochain et les Raymond, sauf Aline, débarquent ici le dimanche soir pour quinze jours.

Jacqueline est rentrée de Paris jeudi soir, elle nous rapporte comme un reflet de la capitale, airs de danse, chansons, reflets de modes nouvelles ; j’aime ce Paris lointain, vivant et animé…

Il fait un temps bien désagréable, glacial et pluvieux à la fois, du vent du Nord, de la boue, du ciel gris, des averses…

J’ai lu « La châtelaine du Liban » de Pierre Benoît, c’est un peu toujours le même genre, il y a de curieuses descriptions de ce pays étranger, et de belles figures d’officiers qui sont des héros.

Les Sables lundi 30

Nous sommes arrivés ici à bon port, samedi après-midi ; cette journée a été toute entière très occupée : le matin, les préparatifs, il faut encore pas mal de choses même pour huit jours, l’après-midi ici, la conférence avec Mlle Gauthier au sujet de nos robes du mariage, et quelques courses indispensables, maintenant tout est décidé et j’en suis contente ; Jacqueline sera en blanc : crêpe de chine perlé de diverses couleurs, souliers de daim blanc, chapeau nègre ; ma robe sera en crêpe Georgette vert avec la jupe recouverte de bandes d’étoffe découpées, chapeau, sac et souliers assortis…

Hier dimanche, nous avons eu les offices habituels… en sortant de la grand’messe nous avons été assaillies par les demoiselles Bourmaud qui nous ont invitées à passer l’après-midi chez elles ; nous nous y sommes rendues après les Vêpres, et avons retrouvé Mme et Mlle Damour, que nous avions déjà vues le matin, ainsi que Mme Godet, nous avons fait de la musique, j’ai joué du violon, Jacqueline du piano, Mlle Damour a elle aussi chanté et joué, nous avons confortablement goûté, bien bavardé, et l’après-midi s’est passée le plus agréablement du monde.

Aujourd’hui, temps superbe et soleil rayonnant, le froid de ces jours derniers s’est fondu dans une subite douceur…Nous allons sortir faire des visites, bien que j’aie un pied enflé et marche difficilement…

Jeudi 2 avril

Plusieurs jours que je n’ai rien écrit !… mon pied ne faisant qu’empirer, j’ai dû me décider à me soigner sérieusement, cela m’a occasionné de grandes privations… il a fallu me mettre aux bains de pieds prolongés qui m’immobilisent au moins trois quarts d’heure sans aucun agrément ; je ne me suis pas arrêtée tout à fait, mais j’ai dû restreindre les occasions de marcher et me contenter d’une sortie par jour.. Lundi, nous sommes allées voir Mlle Herbert et Mlle Chalard, puis Jacqueline et moi avons filé chez les Parant qui n’y étaient pas… Mardi, nous n’avons pas rencontré non plus Mme Moreau, mais avons vu Mme Léveillé et ses filles. En rentrant, pendant que Jacqueline allait prendre sa leçon de piano, je me suis mise à écrire longuement à Françoise… et j’ai eu une courte visite de Simone et d’Odette qui nous ont invité pour le lendemain ; nous y sommes donc allées hier après avoir reçu une visite de Mlle Chalard et de Mlle Hébert… nous avons passé une bonne après-midi, très gaie et pleine d’entrain et sommes rentrées pour dîner.

Ce matin Maman s’est trouvée fatiguée, des tournements de tête, des malaises si pénibles que j’ai cru un moment qu’elle allait s’évanouir, Jacqueline l’a remontée avec de l’eau-de-vie, je lui ai préparé en hâte du thé et une bouillotte, maintenant elle se sent mieux ; nous avons fini naturellement le ménage, fait le déjeuner puis la vaisselle et rangé toutes choses, ce qui fait qu’avec tout ce remue-ménage qui n’est pas du tout de mon traitement, mon pauvre pied n’en pouvait plus et j’ai été heureuse de m’asseoir ensuite près du feu bien tranquillement avec les journaux. Il y avait beaucoup à lire aujourd’hui, les séances de la Chambre sont ces temps-ci très tumultueuses, semées d’incidents pénibles, on discute énormément, surtout sur les évènements du Quartier Latin : dernièrement les étudiants en droit irrités de la nomination illégale de M. Georges Scelle à la chaire de droit international, ont manifesté, il y a eu des bagarres, des carreaux cassés et même des blessés, maintenant les choses se sont aggravées, François Albert, mécontent, a fait fermer l’école de droit et suspendre le doyen, M. Barthélémy, lequel est soutenu par tous ses collègues ; l’association générale des étudiants proteste par une grève de trois jours à laquelle devront prendre part tous les étudiants et les élèves des grandes écoles. Le cartel des gauches s’est mis maintenant l’Université à dos, une lourde faute de sa part. Les élections municipales auront lieu le 3 mai ; je crois qu’au Poiré tout se passera dans le calme le plus grand et la paix.

Jacqueline joue en dessous de moi la quatrième Ballade de Chopin, et cette musique si prenante m’émeut jusqu’au fond de l’âme… Demain, il faudra faire les essayages de nos robes et commencer les préparatifs, samedi nous reprendrons la route du Poiré.

Samedi 4 avril

Fait bon voyage aujourd’hui et sommes arrivés à bon port, par un beau soleil qui fait plaisir à voir…

Beaucoup d’occupations ces jours derniers : hier, après avoir essuyé la vaisselle, j’ai fait deux essayages… Ce matin encore, essayage et courses, puis préparatifs de départ. En arrivant ici il a fallu tout ranger…

Demain, dimanche des Rameaux, puis commencera la Semaine Sainte…

Lundi 6 avril

Tante Denise Raymond, François et Catherine sont arrivés hier soir, ce qui fait un peu de remue-ménage à la maison et forcément de l’animation et de l’occupation, nous avons beaucoup causé, depuis hier, et je n’ai guère eu de temps à moi. Hier était le jour des Rameaux, aussi nous avons assisté à la procession et à la grand’messe avec des branches de buis bénit…

Plusieurs événements dans les journaux : d’abord le Quartier Latin a continué la grève et les universités de province ont suivi. Clémentel a été débarqué aux Finances et a cédé la place à de Mouzie. Millerand a été élu dimanche sénateur de la Seine, tant mieux.

Il a plu toute la journée d’hier et il ne faisait pas chaud, aujourd’hui le soleil brille ; serait-ce enfin et définitivement le printemps ?

Vendredi Saint – 10 avril

Le mari de la pauvre Berthe Guilbaud est mort mercredi matin, presque subitement et sans souffrance, nous revenons de l’enterrement, il y avait bien du monde et la pauvre Berthe faisait pitié, veuve à 22 ans, après 8 mois de mariage ! c’est navrant ! Cette cérémonie était particulièrement triste en ce jour de Vendredi saint, dans cette église dépouillée, devant le tabernacle vide…

Depuis lundi nous n’avons rien fait de très sensationnel, une visite à Tante Abel ce jour-là, mardi matin j’ai fait un peu de musique avec Jacqueline ; dans l’après-midi nous sommes allées voir Mlle Lucas et Mme Yvernogeau, puis marché un bon moment avec Tante Denise Raymond sur la route du Boucheau, sous un ciel chargé de nuages… nous sommes revenues trempées. Mercredi, toute la famille est allée à Boulogne, pour l’enterrement de Mme Guias , je suis restée à la maison, où j’ai eu un bon moment pour travailler. Le soir, nous avons fait une petite visite à Victorine, et un tour jusque vers Pont de Vie.

Jeudi matin, hier, oncle Raymond nous est arrivé par le tram… il a plu presque toute la journée… Je suis allée un peu chez les Guilbaud, prier auprès de ce pauvre Pierre Jouan, si calme et reposé sur son lit de mort, Berthe faisait de la peine…

En rentrant, nous avons fait un peu de musique, puis une bonne promenade avec Oncle Raymond, Tante Denise et François… Après dîner, sommes allés à l’office, il y avait prédication de la passion et Stabat à deux voix. Ce matin office du Vendredi Saint…

Nos robes pour le mariage Boisseau sont arrivées ce matin, je crois qu’elles seront jolies, mais il ne faudrait pas que la pauvre Tante Victor vienne à mourir avant le 21, elle est toujours très fatiguée, pourvu qu’elle se prolonge ! On entend parler que de morts et de maladies ces jours-ci : le dernier bébé du Moulin-Guérin a été très mal, il est maintenant un peu mieux ; Marie Aubret est très fatiguée et il est à craindre qu’on ne puisse la sauver. Que de tristesses partout !…

Dimanche de Pâques 12 avril

… Vendredi, nous avons passé l’après-midi chez les Gendreau et assisté au Chemin de Croix… Hier, j’ai cousu presque toute la matinée, après déjeuner, nous avons eu une grosse émotion, Jean-Louis est venu chercher Papa et Maman, disant que la pauvre Tante allait mourir, ils sont partis en toute hâte, et, au bout d’un moment, Papa est revenu disant qu’elle allait mieux ; ce matin, la voilà toute retapée ; puisse-t-elle tenir neuf jours !

Le ministère Herriot est à bas, et ceci depuis hier, on parle maintenant d’une combinaison Briand-Painlevé, que va-t-il en sortir ?

Fait hier une bonne promenade avec Oncle, Tante et les petits, par la route de la Millière, le Fief, la Marinière et la Braconnerie, il faisait très bon à marcher, et, du coteau de la Marinière… la vue était ravissante…

Samedi 18 avril

Bien des jours que je n’ai rien écrit, il est vrai que j’ai été très prise…D’abord, au début de la semaine, j’ai eu un rhume de cerveau qui m’a donné très mal à la tête et aux yeux, de sorte que je n’étais guère en train ; ensuite, nous avons eu, mardi et jeudi, les voyages à la Roche avec courses et essayages de toute sorte. Le matin, souvent, j’ai fait de la musique avec Jacqueline, mais je n’ai pas encore recommencé à travailler régulièrement, ce sera pour la semaine prochaine. L’après-midi, ouvrage manuel au coin du feu ou bien promenade, mais pas souvent car il y a eu plusieurs après-midi de pluie bien désagréables. A 5 heures, à la mairie, radio-concert de la Tour Eiffel, souvent la musique est bonne et les morceaux bien choisis, puis, à 6 heures, on reçoit les nouvelles du jour, sujet particulièrement grave ces temps-ci : le ministère Herriot est donc à bas depuis la semaine dernière, Briand a essayé de former un ministère, mais les socialistes ayant refusé leur collaboration, il a dû y renoncer, aussi, depuis hier, nous avons un ministère Painlevé, avec Caillaux comme ministre des finances, Caillaux, condamné par la Haute-cour, quelle honte ! D’un autre côté Scelle ayant donné sa démission, les incidents du Quartier Latin sont clos.

Tante Victor nous donne toujours des émotions, il est évident qu’elle touche à sa fin, c’est une lampe qui s’éteint faute d’huile, je suis allée souvent prendre de ses nouvelles… elle s’affaiblir assez vite, puisse-t-elle tenir encore trois jours !

Hier matin, j’ai assisté à une messe pour Pierre Jouan, puis je comptais avoir une grande matinée bien à moi et je n’ai au contraire pas eu une minute, il a fallu découdre, coudre, trier des crabes pour le déjeuner… dans l’après-midi, nous avons eu une visite de Mlle Lucas, puis fait une bonne promenade par la Croix Bouet et la Maumernière, en quelques jours les prés ont fleuri…

Je me suis levée de bonne heure presque tous les jours de cette semaine… le soir j’éteins ma lampe de plus en plus tard, pour lire un peu tranquillement Saint Paul et Pascal, aussi ce matin je suis éreintée et j’ai mal à la tête… J’ai passé des journées particulièrement douloureuses, ce sont des plaisanteries auxquelles il faut faire bon visage… des réflexions indifférentes pour les autres et cruelles pour moi !

Mardi matin 21 avril

J’enrage !… dire que nous devrions être en ce moment aux Herbiers, à nous habiller pour le mariage Boisseau, et nous voilà ici !… La pauvre Tante Victor est morte samedi soir à 11 heures, elle déclinait rapidement depuis quelques jours, mais nous espérions qu’elle se prolongerait encore un peu ! La déception a été dure, pour elle la mort est plutôt une délivrance, mais il nous a beaucoup coûté de renoncer à cette journée pour laquelle nous nous promettions tant de plaisir ! La journée de dimanche s’est passée un peu tristement, mais vite tout de même, avec les offices, la bibliothèque à tenir, des visites et des tas de choses, et puis il y a eu tant d’évènements ce jour-là ! Nous avons d’abord appris que M. Brachet, le père de Ferdinand, était très souffrant d’une crise d’angine de poitrine, son état s’est même beaucoup aggravé hier, et à l’heure présente il est peut-être mort. Ensuite les Yvernogeau nous ont raconté que Benjamin avait presque écrasé un passant samedi matin à la Roche, ou plutôt le malheureux est venu se jeter sur l’aile arrière de l’auto ; le choc l’a renversé et il s’est fracturé le crâne sur un pavé ! Que de choses !…

Hier matin aussi, j’ai cru que nous n’arriverions jamais à tout, les Raymond sont partis à 8 heures, puis Jacqueline a téléphoné aux Herbiers pour dire à Françoise que nous ne pourrions assister à son mariage, aussitôt après arrivent les Petites Sœurs des Pauvres ; elles étaient à peine parties que Pierre Boisseau me demandait au téléphone pour avoir certaines explications ; pendant que j’étais encore à la Poste, Armande recevait une communication disant que son beau-père était au plus mal, Ferdinand n’était pas là, aussi Papa est allé immédiatement le chercher ; nous avons ensuite déjeuné de bonne heure et sommes partis aux Herbiers, il faisait un temps gris et triste, le vent du Nord était glacial… Nous avons vu un bon moment Françoise, Pierre et M. Forgeau, puis les Boisseau sont arrivés et ont joint leurs instances à celle des jeunes fiancés pour nous prier de rester, mais en vain ! et pourtant quelle bonne journée nous aurions passée ! Françoise nous a montré sa robe, sa bague, ses cadeaux, tous sont été charmants et sont venus nous reconduire jusqu’à l’auto, le voyage de retour s’est bien effectué.

Ce matin je suis allée faire mes adieux à la pauvre Tante, sur son lit de mort ; elle dort très calme et reposée, mais combien amaigrie par tant de souffrances ! l’enterrement a lieu demain après-midi, la réconciliation avec les Dodin s’est opérée le mieux du monde, comme si rien n’avait jamais eu lieu ! J’ai passé tout à l’heure un moment à la bibliothèque, nous aurions eu beau pour le mariage, il fait un grand vent, mais un soleil superbe ! Enfin il n’y faut plus penser et puis, au fond, il y a des choses qui me tiendraient plus à cœur…

Jeudi 23 avril

Nous avons enterré hier la pauvre Tante, il y avait beaucoup de monde, et toutes les familles étaient représentées, la cérémonie était majestueuse, avec les tentures noires, les cierges et les chants liturgiques, mais combien plus triste et plus navrante que d’autres moins somptueuses ; pas un voile de crêpe, puis qu’il n’y avait pas de famille immédiate, pas de larmes, à part celles de ses bonnes ! pour nous, il y a longtemps que la pauvre Tante était morte, puisqu’elle n’avait plus sa raison, aussi nous avions moins de peine que si elle était partie il y a quelques années ! Tante Marie-Angèle avait envoyé une tourière de la Visitation pour la représenter, et les langues ont marché bon train, quantité de gens croyaient que Tante était venue elle-même !

Après l’enterrement, étant trop désorientée pour reprendre mon travail habituel, j’ai écrit longuement à Andrée…

Dimanche 26

La France est décidément engagée dans un bien mauvais pas, et nous allons rapidement vers la guerre civile, les événements de Marseille se sont renouvelés, cette fois à Paris, et d’une façon plus grave encore, puisqu’il y a eu manifestement préméditation et guet-apens ; à la sortie d’une réunion où avaient parlé plusieurs hommes politiques, notamment M. Taittinger, les jeunes gens de la ligue des Patriotes ont été assaillis à coups de revolvers par les communistes, ils de sont défendus, comme ils ont pu, puisqu’ils n’étaient pas armés, mais il y a eu trois morts, de nombreux blessés dont un a succombé hier. Et les agresseurs ne sont même pas des Français, ce sont des Kabyles, des Italiens, des Annamites, tout un ramassis de canailles, des gens auxquels nous donnons l’hospitalité et qui viennent assassiner ce que nous possédons de meilleur ; parmi les victimes, il y a un ingénieur de valeur, des étudiants, de braves gens !… Il y a eu ensuite à la Chambre une séance tumultueuse , M. Taittinger a très bien parlé, de façon énergique et ferme, au milieu des applaudissements presque unanimes, seuls les communistes ont eu l’audace de défendre des assassins ! Et il est probable que le gouvernement ne sévira pas contre de tels crimes ! Séance orageuse également mardi, Herriot a été élu président de la Chambre, après deux ballottages, par 260 voix cintre 258, ce qui prouve que la majorité s’effrite ; il y a eu encore là des incidents pénibles, M. Banalant député du Finistère, qui surveillait le scrutin, ayant dénoncé certains abus, a été violemment frappé, toujours par des communistes, ces gens-là sont vraiment bons à fusiller ! Une victoire cependant, l’ambassade du Vatican est rétablie !

Voici bien des choses en quelques jours. A part cela, depuis jeudi rien de bien nouveau, nous sommes allées passer une après-midi chez Tante Abel, j’ai fait hier une promenade au Moulin-Guérin avec maman et Tante, le reste du temps j’ai travaillé, lu, repris mon violon un peu délaissé, et mis en ordre ma correspondance négligée depuis quelque temps…

Lundi soir 9 heures

Une nouvelle, tellement grande, tellement imprévue et formidable pour moi, que je me demande si je dors ou si je suis éveillée !… Demain, à tête reposée, j’écrirai mieux, et je serai peut-être moins secouée !… Une chose tellement décisive pour moi, pour toute ma vie, pour mon avenir !… j’ai tant souffert que je n’ose croire que ce soit vrai. J’ai besoin de beaucoup réfléchir et aussi de beaucoup prier…

Mardi matin 28

Reprenons un peu les choses : depuis dimanche, Maman et Tante étaient toutes bizarres, elles avaient fait une visite mystérieuse chez Mme Lucas, et c’étaient des chuchotements sans fin et des airs impossibles ; il y avait eu également une certaine visite de M. Lucas hier après-midi, toutes choses qui semblaient étranges ; enfin hier soir, comme nous revenions de la prière, Maman et Tante, après quelques phrases de préambule, m’ont annoncé la grande nouvelle : M. Dugast me demande en mariage ! j’étais assise heureusement, sans cela j’aurais pu tomber !… On me donne quelques jours pour réfléchir, puis il me faudra formuler ma réponse. Réfléchir, oui j’en ai besoin, et penser et prier, c’est une chose trop importante pour être traitée à la légère, puisqu’il s’agit d’engager une vie entière ; il me fait bien peser et voir nettement les choses…

Jeudi 30 avril

Beaucoup réfléchi et pensé en ces quelques jours, beaucoup prié aussi… et il est très probable que ma réponse sera favorable. Je suis très émue, d’ailleurs cela est naturel au moment où va se décider ma vie, et cependant, tout au fond de l’âme, je suis calme, délivrée de toute anxiété qui parfois a pesé si lourdement sur moi, parce que je vois mon avenir tracé et je sais quelle sera ma route. J’ai pesé le pour et le contre et vu nettement les choses : si je dois me marier, je ne trouverai jamais un parti réunissant ainsi toutes les conditions désirables : M. Dugast est un jeune homme sérieux, tous se réunissent pour en dire beaucoup de bien, il est très bon chrétien et cela est pour moi de la plus haute importance ; en somme, s’il peut y avoir des petites divergences d’opinion, nous nous entendrons toujours sur les choses essentielles ; enfin, bien que je ne le connaisse guère et que je l’aie très peu vu, il m’est évidemment sympathique. D’un autre côté, le mariage donne des obligations graves, des devoirs et des responsabilités, mais je ne veux pas avoir peur de la vie ni de l’avenir, j’ai confiance en la divine Providence…

Nous allons avoir une entrevue samedi, après-demain, chez Mme Lucas ; j’ai un peu peur lorsque j’y pense !… En attendant, je commence à me mettre au ménage et à la cuisine d’abord pour m’initier, ce dont j’ai besoin, ensuite pour remplacer Marie, qui est partie chez elle, pour se reposer, j’ai travaillé toute la matinée sans m’arrêter, et c’est maintenant mon premier moment libre. Nous avons eu hier une journée superbe, maintenant il pleut…

Dimanche 3 mai

Les événements marchent et vont vite, qui m’aurait dit, il y a huit jours, qu’aujourd’hui je serais fiancée, je peux bien dire fiancée, car, si je ne le serai pas tout de suite d’une façon officielle, je me considère comme engagée dès maintenant !…

Jeudi, après avoir cousu une partie de l’après-midi, je suis sortie pour me confesser, et j’en ai profité pour parler à M. le Curé de ce projet de mariage, il m’a fortement conseillé d’accepter, m’a fait en tous points l’éloge de M. Dugast et a conclu en ces termes : » Ce jeune homme présente un ensemble de qualités peu ordinaires… » En sortant de là, j’ai de nouveau prié et réfléchi, et pris ma décision définitive. Nous sommes aussi allées jeudi faire une petite visite à la pauvre Marie Aubret, qui décline rapidement, elle est jolie maintenant, dans son lit, de la beauté » prenante des gens qui vont mourir ? Vendredi après-midi nous avons reçu Berthe et les Abel.

Hier … hier, ma première entrevue avec M. Dugast !…j’étais un peu émue, pas très à mon affaire toute la matinée, j’ai fait cependant pas mal de ménage, de couture et un bon moment de musique avec Jacqueline, nous devions nous rendre vers deux heures et demie chez Mme Lucas, Tante sortant soi-disant pour se promener et moi pour couvrir des livres à la bibliothèque, mais au moment de partir, sont arrivées Tante Guesdon et Mme Cornilleau, et nous avons eu beaucoup de mal à nous en dépêtrer. Nous sommes donc arrivées un peu en retard, M. Dugast était là depuis dix minutes, plutôt ému, a dit Mme Lucas, et causait avec le docteur dans son cabinet. Quand, après notre arrivée, ils sont entrés au salon, je ne savais que devenir, j’ai cru que je serais capable de me mettre à quatre pattes sous le canapé, ou de monter sur le piano ; enfin tout s’est bien passé, la conversation est restée générale, mais vive et animée, et pour moi tout au moins, l’impression a été extrêmement favorable, puisqu’aussitôt après j’ai donné ma réponse définitive !

Ce matin j’ai communié à 7 heures…, M. Dugast a communié lui aussi à la même heure, c’est un vrai chrétien, comme il en est si peu maintenant, il est tout à fait sympathique et gentil.

Je me mets un peu au courant de la maison, j’ai aussi beaucoup de couture à faire, et, comme je tiens à réserver du temps pour ne pas négliger mon violon, il ne me reste plus guère de temps à moi ; cela ne me fait rien, je vois maintenant la vie sous un tout autre aspect :dévouement, oubli de soi, travail… je me remémore les conseils que j’ai reçu, les lectures que j’ai faites ; cuisiner et balayer ne me déplait pas, puissent ces bonnes résolutions, ces bonnes dispositions durer longtemps, toujours…Je suis heureuse, ce mariage comble tous mes désirs, au-delà de ce que je pouvais souhaiter même…

6 heures du soir – Une bonne chose encore de plus, nous sommes assurés d’un gîte, puisque nous aurons la maison de Tante Victor, de ce côté-là il y a eu du tirage et des choses ennuyeuses, les Abel voulant cette maison, pour faire un placement, paraît-il ; enfin, en leur annonçant la nouvelle, ce matin, Papa est arrivé à les faire céder, et c’est toujours bien une question réglée ; avec beaucoup de réparations, cette maison pourra âtre agréable. C’est encore une joie pour moi de me dire que je resterai au Poiré…

Nous avons eu aujourd’hui les offices habituels… après les Vêpres, il a fallu faire quelques visites, mais j’ai de la peine à débiter des banalités quand j’ai l’âme pleine de tant d’autres choses.

Il fait aujourd’hui un temps radieux, le soleil est tiède… tout verdoie… Le soir, nous assistons au Mois de Marie…

Aujourd’hui ce sont les élections municipales, ici il n’y a qu’une liste et tout se passe dans le plus grand calme, mais que va-t-il se passer ailleurs ?…

Vendredi 8 mai

Bien des jours sans pouvoir écrire, faute de temps, je n’ai guère eu de loisirs, ayant tant de choses à faire et à apprendre !…

Dimanche soir, après dîner, grande réunion chez Tante Guesdon, pour attendre les résultats des élections : nous tous au complet, les Abel, les Yvernogeau, Mlle Bonnin, Mlle Ottolini et son aide… un peu après neuf heures sont arrivés les résultats, la liste entière passait, c’était à prévoir. D’une façon générale, on ne peut savoir au juste le résultat définitif, les ballottages étant nombreux, il faut attendre dimanche prochain.

Lundi, comme tous les matins, j’ai eu beaucoup à faire comme ménage et cuisine, chaque jour j’essaie d’apprendre quelque chose de nouveau, hier j’ai écaillé et vidé des soles, ce matin j’ai fait une grande séance de repassage, il y a tant de nouveau pour moi ! Lundi donc, nous avons fait une bonne promenade Jacqueline et moi, du côté du Moulin Guérin… ces jours-ci la nature est ravissante… et, malgré la température plutôt froide, malgré les averses fréquentes, partout éclate la joie du renouveau.

Mardi j’ai eu un bon moment pour lire, après déjeuner, ce qui est une chose plutôt rare, et j’en ai profité avec joie ; nous avons ensuite fini l’après-midi chez les Gendreau. Mercredi visite à Mlle Lucas, qui connaît la grande nouvelle et en est bien contente, car je puis dire tout de suite que, malgré nos précautions pour ne pas ébruiter de suite la chose, des indiscrétions ont été commises et tout le Poiré est au courant ! Mlle Lucas a été prévenue par sa belle-sœur. Nous avons eu ensuite quantité de linge à raccommoder par suite de la lessive.

Hier j’ai revu M. Dugast, toujours chez Mme Lucas, il est tout à fait sympathique et charmant, nous avons passé là un bon moment qui m’a paru bien court. Mme et Mlle Dugast viennent dimanche, je suis un peu intimidée à l’idée de faire leur connaissance !…

Dimanche soir 10 mai

… M. Dugast et sa mère sont venus tantôt faire une assez longue visite, et en même temps la demande officielle. Je suis heureuse, très heureuse et ne saurais exprimer à quel point. Ma future belle-mère est charmante, et je suis sûre de l’aimer beaucoup. Nous partons aux Sables mardi, M. Dugast viendra samedi, et plusieurs autres fois ensuite, pour que nous puissions faire plus ample connaissance.

Hier, journée bien occupée, comme vendredi soir d’ailleurs, et je n’ai eu à moi que quelques courts instants après déjeuner ; il en sera souvent ainsi d’ailleurs, Marie n’est pas mieux, au contraire et malgré l’aide de Berthe nous seront obligées de faire souvent l’ouvrage. Hier matin, bonne lettre de Lyon.

Aujourd’hui fête de Jeanne d’Arc, nous avons sorti nos plus beaux drapeaux, qui ont d’ailleurs essuyé plusieurs averses ; il y a eu à la grand’messe et aux vêpres les chants solennels et toujours si beaux… seulement ce soir, il nous sera impossible d’illuminer comme nous le faisions les autres années, à cause du mauvais temps…

Les Sables jeudi 14 mai

Nous sommes arrivés ici mardi soi, après un bon voyage, le temps était gris, mais la campagne ravissante avec sa verdure nouvelle… je crois que nous avons amené ici le beau temps…

La journée de lundi, au Poiré, s’est vite passée, avec quelques préparatifs, des visites et une après-midi chez les Abel. Mardi matin, Berthe et Jacqueline sont parties par le train, et, nous avons suivi en auto, après déjeuner. Depuis j’ai été très prise… de plus, Mlle Smolska est venue me demander de tenir une partie de violon dans un ensemble avec déclamation, violoncelle et piano, cela ne m’amuse guère, enfin je crois que tout marchera. Hier après-midi, j’ai fait quelques courses avec maman pour sortir un peu sous ce beau soleil, j’ai rencontré les Dorion de Palluau puis Mimi Léveillé, avec qui j’ai causé un peu, j’ai vu chez Mlle Gauthier la robe de mariée de Mlle Giraudeau, qui est ravissante, dire que dans quelques mois ce sera mon tour !

Dimanche matin 17 mi

M. Dugast est venu hier déjeuner et passer la journée avec nous, il s’est fait précéder d’un superbe bouquet que j’ai eu très grand plaisir à recevoir, après déjeuner nous avons fait un peu de musique, puis mes parents et Tante ont ménagé un tête à tête d’environ une heure, j’en ai été heureuse et nous avons pu causer librement ; mon fiancé est charmant, et puis si bon, si affectueux pour sa mère, et tous les siens, je serais vraiment bien étonnée s’il ne faisait pas un mari parfait ; je suis heureuse, très heureuse … M. Dugast revient jeudi, le jour de l’Ascension, j’en suis contente, et je pense que nous pourrons de nouveau bien causer.

Reçu beaucoup de lettres ces jours-ci, de toute la famille, quantité de félicitations et de vœux de bonheur… j’ai aussi beaucoup de lettres à faire, il faut que j’annonce mes fiançailles à mes amies, et je n’ai guère de temps à moi.

Tantôt a lieu l’audition de Mlle Smolska, Jacqueline en est un peu malade, et moi guère enchantée de jouer en public. Samedi nous avons eu une visite des Bourmaud et allons tous déjeuner au Bernard demain ? Nous avons eu trois journées radieuses, et nous en avons bien profité pour sortir, les promenades après dîner surtout sont charmantes, mais depuis hier nous avons du brouillard…

Lundi matin

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 11 mai 1925, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

L’audition de Mlle Smolska s’est fort bien passée hier, nous avons eu le matin une dernière répétition, puis l’après-midi, vers deux heures, je me suis rendue avec Jacqueline à l’hôtel du Casino, nous avons retrouvé Mimi Léveillé, les Chauvière, et causé un bon moment avant de commencer ; je me suis placée dans un coin de la salle avec les élèves de Mlle Smolska, comme je devais jouer un peu, tout s’est très bien passé, les exécutantes ont été parfaites, Mlle Smolska au-dessus de toute éloge, et nous avons passé une charmante après-midi. En rentrant, j’ai eu le plaisir très grand de recevoir un second bouquet de M. Dugast, du muguet, des roses, des iris, du lilas de toute beauté. Le soir, en rentrant de promenade, troisième bouquet, cette fois-ci de Mlle Smolska, pour me remercier du peu que j’avais joué, l’attention était charmante et maintenant le salon est superbe, rempli de fleurs.

J’ai écrit hier matin à Mme Houdbine et à Maris Morvézen, j’ai quantité de lettres à faire, je repasse aussi en moi-même certaines phrases de mon fiancé, dans notre entretien de samedi, je suis heureuse et ne pourrai jamais assez remercier Dieu de tout mon bonheur.

Samedi matin 23 mai

Nous voici aujourd’hui au Poiré pour y passer la journée ; c’est la fameuse grande foire de Mai, Papa et Maman avaient différentes choses à faire, Tante est venue se promener, et moi pour voir M. Dugast un moment après déjeuner, il nous a fallu partir très tôt, dès six heures ; cette nuit, vers deux heures, nous avons eu une violente tempête, ce matin, le vent est calmé, mais le ciel demeure couvert et il pleut par moments…

Nous avons été naturellement très occupées toute la semaine, et je ne peux jamais arriver à tout ce que je voudrais. Lundi, nous avons passé au Bernard une journée charmante, et ne sommes revenus que très tard pour dîner. Mardi, je ne suis sortie que le soir, avec Jacqueline. Mercredi, pas mal de visites à faire, à Mlle Smolska, aux Léveillé, chez qui nous sommes restées goûter ; des courses le soir, de sorte que je n’ai à peu près rien fait.

Jeudi, c’était l’Ascension… M. Dugast est venu de bonne heure pour passer la journée avec nous, nous avons eu de bons moments pour causer tranquillement, et, vraiment plus je vais et plus je peux l’apprécier, c’est un jeune homme comme il en existe guère, nous sommes sortis un peu ensemble d’abord sur la petite jetée… nous sommes allées ensuite à l’église… nous avons fait de la musique, pris des photos, de sorte que l’après-midi s’est écoulée bien rapidement, ce sera maintenant pour mardi. Hier, nous sommes allées voir Mme Damour, puis avons pris le thé chez Mme Godet en compagnie de Mme Billette ; en rentrant j’ai pu prendre un peu mon violon.

Tout à l’heure il a fallu faire plusieurs visites, aux Abel, à Tante Guesdon, je suis allée ensuite dans le jardin cueillir quelques fleurs… je suis allée aussi contempler trois amours de petits chats : des petites têtes dont les yeux ne sont pas encore ouverts, des petites pattes qui cherchent dans le vide, des petites gueules roses qui miaulent sans arrêt ; et la mère est là, qui les lèche, les cajole, les choie…

Mes fiançailles sont avancées au lundi de la Pentecôte 1er juin il me semble, pour que Mme et Mlle Dugast puissent venir, ce sera une grande journée, bien émouvante et douce.

Mercredi 27 mai

… Reprenons un peu ces derniers jours : samedi donc, après déjeuner, j’ai eu un bon moment pour voir mon fiancé, nous avons beaucoup causé, puis il a pris la mesure de mon doigt pour la bague de fiançailles, M. Lucas est arrivé sur ces entrefaites, et nous avons passé plusieurs moments très gais ; nous avons faits ensuite nos derniers préparatifs, et repris le chemin des Sables ; dès notre arrivée, je suis allée avec Jacqueline faire une visite à Simone et Odette. Dimanche, c’était la tempête… nous ne sommes guère sortis, le matin, je me suis occupée de cuisine, l’après-midi… j’ai écrit…j’ai pris un moment pour faire de la musique avec Jacqueline. Lundi matin j’ai pu étudier mon violon, l’après-midi nous avons eu la visite de M. Blanpain venu écouter la fameuse ballade de Chopin, j’ai fait des courses et cousu un grand moment. Hier M. Dugast est venu passer la journée ici, mais la journée complète, puisqu’il n’est parti cette fois qu’après dîner. Tante Guesdon l’accompagnait ; ravie de cette petite escapade. J’ai chois ma bague qui me plait beaucoup : un brillant entouré d’un peu d’émail noir, ce qui fait ressortir son éclat, le jonc est en platine incrusté de quelques petits brillants. Nous avons passé de bons moments sur le canapé du salon, causant d’avenir, de projets et de souvenirs, nous sommes sortis un peu sur le Remblai, Tante Denise nous a tiré les cartes, nous avons joué aux petits papiers, Tante Guesdon était d’une gaieté folle et nous avons eu quelques moments de vrai fou rire.

J’ai eu hier une lettre d’Andrée, qui m’envoie ses félicitations et m’annonce à son tour ses fiançailles avec son oncle Robert, cela ne m’a guère surprise, car je m’y attendais un peu ; j’espère que maintenant elle sera heureuse, elle l’a si peu été jusqu’ici ! Pour moi, je suis toujours très heureuse, de plus en plus, je ne saurais dire combien, et c’est pour toujours.

31 mai – Jour de la Pentecôte

Demain mes fiançailles, je suis toute émue en y pensant, d’une émotion si douce et profonde, mêlée d’un sentiment de confiance absolue en la Divine Providence qui a si bien arrangé les choses et m’a comblée au-delà de mes désirs… Demain j’aurai au doigt la bague, choisie mardi, et qu’en attendant je sors de son écrin pour la contempler, la bague, le premier anneau de la chaîne qui nous liera pour toujours. La fête sera simple et le déjeuner sans cérémonie, nous aurons seulement les Abel et la famille de mon fiancé, et nous serons même obligés de nous serrer quelque peu ! J’espère que le soleil sera de la partie, il fait beau aujourd’hui, mais toute la semaine le temps a été affreux, de la pluie, du vent froid, du ciel gris. Nous avons beaucoup travaillé et ne sommes guère sorties cette semaine, j’ai beaucoup tiré l’aiguille et avancé un peu mon trousseau, et j’ai pu me réserver quelques moments pour jouer du violon, ce qui me fait toujours grand plaisir, quant à la lecture, je suis obligée de la passer au bleu et je n’ai que de très petits moments, et encore pas tous les jours ! Mercredi nous avons reçu une visite de Mme Damour et de sa fille, jeudi nous sommes allées un petit moment chez Mlle Chalard. Vendredi, nous avons passé une après-midi très gaie chez les Parant, et, le soir, avons fait un tour de Remblai avec les Léveillé…

Mardi 2 juin

Le grand jour de mes fiançailles est donc passé, et si vite ! dimanche, nous avons eu beaucoup à faire… le soir il a fallu nous mettre avec ardeur à la confection des desserts, ce qui nous a pris pas mal de temps et de peine ; le soir j’ai pu faire avec Jacqueline un tour de Remblai et j’ai eu la surprise de rencontrer Mme et Mlle Dugast qui étaient ici depuis samedi soir.

Hier matin, je me suis levée à cinq heures pour assister à la messe… ensuite il a fallu nous débrouiller pour apprêter toutes choses ; j’étais habillée à 9 heures et demie, j’avais la petite robe verte que je devais prendre au mariage Boisseau, il paraît qu’elle me va bien. M. Dugast est arrivé presqu’aussitôt, puis il est allé chercher sa mère et sa sœur pour qu’elles assistent toutes deux à la remise de la bague, premier chaînon, premier lien entre nous ! Les Abel et Mignen sont arrivés au grand complet, puis M. et Mme Dugast de Thouars, et leur petit garçon Michel, ou plutôt Mimi, tous sont extrêmement sympathiques et gentils. J’ai reçu une superbe corbeille, des roses, des orchidées, des œillets, puis, au milieu de ces fleurs qui passeront, des plantes qui peuvent durer ! Le déjeuner s’est bien passé, nous étions quelque peu serrés, mais impossible de faire mieux, nous avons ensuite fait de la musique et causé, les Abel sont partis de bonne heure, mais les Dugast sont restés dîner avec nous avant de prendre le train ; après leur départ Jacques nous est resté un bon moment. Nous allons reprendre la route du Poiré demain, et à présent pourrons nous voir chaque jour.

Reçu hier une carte de Berthe et de Cécile Bruot plus un télégramme des Alfred…

Vendredi

Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 5 juin 1925, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.

Bien des occupations ces jours derniers, si bien que je suis ce matin en un état d’éreintement peu ordinaire !… Mardi nous n’avons pas fait grand chose, après l’agitation des jours précédents… j’ai cousu un peu, fait quelques courses, le soir nous avons eu une bonne visite des Parant, puis après le dîner nous avons fait notre habituel tour de Remblai. Mercredi il a fallu emballer, puis, arrivés ici, déballer ; hier il a fallu faire du nettoyage à fond, ce qui n’était pas rien, et puis tous les jours il y a tant à faire que je ne sais comment arriver à tout.

M. Dugast est venu hier et avant-hier et reviendra maintenant tous les soirs ; nous nous promenons longuement au clair de lune dans le jardin… hier soir nous sommes sortis par la petite porte du fond et avons marché dans l’herbe haute…

Lundi 8 juin

Chaleur torride depuis quelques jours… on n’aspire guère qu’à une chose, d’asseoir et ne rien faire ! nous avons pourtant beaucoup d’ouvrage et nos journées sont très remplies, les soins du ménage et de la maison prennent beaucoup de temps!  Vendredi après-midi, Papa nous a conduites en auto à la Monerie voir cette pauvre Marie qui est toujours bien fatiguée, pendant que nous étions tout près, nous avons poussé jusqu’à Sainte Radegonde, mais les chemins étaient étouffants, la chapelle envahie par les gamins de la retraite… Passé ensuite l’après-midi chez les Gendreau. Samedi, visite à mlle Lucas, puis à mme Lucas, de là nous sommes parties toutes ensemble pour voir ma future maison et le parc ; je crois que je me plairai « chez moi » et je ferai tout mon possible pour créer un intérieur accueillant et gai…

Jacques vient toujours après dîner, nous nous promenons dans le jardin, ou bien nous asseyons en famille dans la cour, c’est le meilleur moment de la journée.

Jeudi 11 juin

Toujours la chaleur accablante ! il fait bon cependant dans ma chambre…

Mardi matin, nous nous sommes levés de bonne heure pour aller à Chambretaud, nous sommes partis dès 5 heures et demie, Jacques nous accompagnait bien entendu… vers l’étang de la Jarrie et le château de Rhorteau, c’était un enchantement, nous avons traversé Les Herbiers et gravi le Mont des Alouettes, où nous avons fait halte, de là-haut, le coup d’œil était merveilleux, le Bocage vendéen à nos pieds… nous avons pris quelques photos au pied de la chapelle inachevée qui commémore le passage de la duchesse de Berry. Nous avons vu des meubles à Chambretaud, pris des indications, des avis, et nous déciderons dans quelques jours. Nous sommes rentrés à midi, le soleil était de feu et la route brûlante… Dans l’après-midi nous avons fait visite aux dames Gendreau, puis à Armande. Après dîner, Jacques et venu, comme de coutume, nous avons eu un peu d’orage, puis une grosse pluie, qui a rafraîchi un peu la température… et permis de respirer un moment.

Hier matin, départ pour Nantes, dans la petite Renault, Maman, Jacques et moi, nous avons fait très bon voyage, nous sommes allées à la Visitation voir Tante, avons déjeuné chez Mme Dugast, sommes allés voir des meubles. Vers 5 heures je suis montée à Chavagnes faire quelques visites, j’ai vu Madame, Mlle Clergeaud… puis j’ai quitté cette chère vieille maison où j’ai passé des années si heureuses et si pleines de souvenirs. En descendant le boulevard, j’ai trouvé Mlle Otto puis Mme Houdbine, et j’ai été heureuse de causer un peu avec elle. Nous avons dîné chez Mme Dugast, afin de voir un peu plus Mlle Madeleine et sommes repartis à la fraîcheur, pour arriver à la nuit…

Mardi 16

Passé hier une bonne journée à Luçon, nous sommes partis de bonne heure avec Jacques bien entendu, la matinée était délicieuse, l’air vif et léger ; nous avons filé rapidement sur la grande route qui va tout droit d’abord, s’infléchit en courbes pittoresques avant de descendre dans la vallée pittoresque de Mareuil, puis reprend sa même ligne droite, vers la flèche de la cathédrale qui apparaît au loin, posée au bord de l’horizon. Nous avons déjeuné chez les Boisseau en compagnie de la famille Dugast, tous sont charmants et je suis heureuse de les connaître, dans l’après-midi sommes sortis un peu, nous avons vu l’installation des Louis Dugast, installation superbe, parfaitement comprise et ordonnée, Mme Dugast mère nous a ensuite emmenés goûter chez elle, dans sa maison blottie à l’ombre de la cathédrale, si près que l’on croirait pouvoir en suivre les offices, que l’on doit vivre bercé par les cloches. Avant de partir, nous avons revu la cathédrale et le jardin Dumaine… Jacques évoquait en marchant ses souvenirs d’autrefois, de ses années passées à Richelieu. Le retour s’est parfaitement passé, nous avons dîné ensemble, puis nous sommes assis à la fraîcheur dans la cour…

Le Temps s’est un peu rafraîchi… dimanche, nous avons pu faire sans trop de fatigue la procession de la Fête-Dieu… Jacques a lui aussi suivi la procession… Jeudi, rien de bien neuf, une visite des Gendreau, à qui nous avons fait voir ma future maison. Vendredi je suis allée travailler un peu à la décoration du reposoir, puis nous avons reçu Berthe et les Abel. Samedi, nous avons eu Mme Dodin et Yolande, puis Mme Yvernogeau. Jacques vient naturellement tous les soirs, nous nous promenons longuement dans le jardin, puis nous venons retrouver le reste de la famille dans la cour…

Vendredi 19 juin

Un soleil radieux toujours, mais un grand vent… qui fait grand bien, car j’ai tant remué ces jours derniers que je suis… courbaturée de partout ; tous ces jours-ci je me suis couchée tard et levée tôt… toute la matinée, il faut s’occuper du ménage, de cuisine, l’après-midi, comme la lessive vient de se terminer, il faut faire du raccommodage ; j’ai pourtant eu hier quelques moments bien à moi où j’ai pu lire… ; j’ai pu aussi faire un peu de musique avec Jacqueline, nous avons joué mercredi la sonate de Louis Vierne, hier, celle de Franck que j’aime tant ; j’ai pu aussi étudier mon violon ce matin… et puis Jacques vient tous les soirs à 7 heures et demie, nous faisons dans le jardin de bonnes promenades, causant de mille choses, échafaudant des projets !… Je ne pourrai jamais remercier Dieu de m’avoir donné un tel fiancé.

Rien de neuf tous ces jours-ci qu’une après-midi passée chez les Abel avec Berthe et Armande. Papa et Maman sont partis à La Roche avec jacques, ils doivent ramener Mme Dugast, qui vient pour quelques jours. Dans les journaux, les événements du Maroc sont toujours inquiétants.

Dimanche 21 juin

Marie Aubret est morte hier matin vers 9 heures, elle s’est éteinte tout doucement… cette mort m’a fait beaucoup de peine, nous étions du même âge, nous avions suivi le même catéchisme, fait notre première communion le même jour…

Passé hier, une matinée très fatigante, j’ai repassé pendant près de deux heures et demie, si bien que j’étais éreintée, j’ai eu un bon moment pour me reposer, après déjeuner, en lisant la « Revue des Deux Mondes », nous avons ensuite passé l’après-midi chez les Gendreau, puis, le soir, Jacques est venu avec Mme Dugast, nous nous sommes promenés dans le jardin, et avons passé une bonne soirée.

Vendredi, nous avons eu après dîner la procession au Sacré-Cœur , il y avait peu de monde, mais l’assistance était recueillie… Ce latin, nous avons eu la seconde procession de la Fête-Dieu, comme de coutume, j’ai porté un moment la bannière des Enfants de Marie, c’est ma dernière année…

Mme Dugast vient dîner ce soir ainsi que Jacques.

Lundi 22

Nous avons escorté la pauvre Marie Aubert à sa dernière demeure, par une belle matinée fraîche et calme… les rues étaient jonchées des fleurs de la procession d’hier, il y avait beaucoup de monde, et comme Enfants de Marie, nous étions nombreuses…

Jacques est venu une partie de l’après-midi hier, Jacqueline nous a fait un peu de musique « Peer Gynt », ce qui m’a fait plaisir, et un « Nocturne » de Guy Ropartz ? ? ?, intéressant, quoiqu’un peu long. Mme Dugast est également venue dîner.

Dimanche 28

Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, prétend-on, les gens heureux aussi, et cela est vrai, puisque le bonheur consiste surtout en une joie intense, évidemment, qui dilate l’âme et la soulève… je suis de plus en plus heureuse, chaque jour qui passe ajoute à mon bonheur…

Nous avons été très occupés toute la semaine, nous allons l’être un peu moins, je l’espère, car la nouvelle bonne, rentrée mercredi, va se mettre au courant

J’ai mis ces jours-ci ma correspondance à jour… nous avons eu une après-midi avec Berthe, Armande et les Abel, des visites à faire : Mme Lucas, M. le Curé, Mme Dorion, j’ai pu cependant prendre à peu près chaque jour un bon moment pour étudier mon violon, j’ai eu aussi des après-midi pour lire et travailler.

J’ai fait quelques visites à ma future maison, les réparations avancent tout de même un peu, les plâtriers et les charpentiers y travaillent, les maçons vont s’y mettre cette semaine, les menuisiers ensuite, j’espère donc qu’il y aura quelques pièces habitables en octobre, et qu’en revenant de voyage nous pourrons nous y installer, car la date de notre mariage est fixée au 15 septembre, dans trois mois ce sera passé !… Peut-être irons-nous en Bretagne, voyage que j’avais rêvé tant de fois…

Mme Dugast est repartie jeudi, pendant son séjour elle est venue chaque soir avec son fils, nous avons eu Jacques à dîner jeudi, et chaque soir aussi, nous avons de bien bons moments pour causer en nous promenant. Une grosse déception cependant hier ! peut-être Tante Denise va-t-elle faire son déménagement en juillet et août, au lieu d’attendre en octobre, si bien que tous nos beaux plans pour le mois d’août sont à bas, et je serai obligée d’aller avec mes parents aux Sables au lieu de rester ici pour voir Jacques chaque jour ! Enfin peut-être les choses vont-elles s’arranger !

Mardi 30

Hier matin… j’ai vu arriver Charlotte, toute en larmes, qui m’a annoncé la mort d’Odette Yvernogeau ! j’ai été toute surprise et bouleversée par une nouvelle si inattendue, je savais bien Odette malade, mais on la disait mieux et j’étais loin de m’attendre à une chose pareille. Mercredi dernier, les Yvernogeau avaient reçu un télégramme de M. Gouin leur demandant de venir au plus tôt, Odette étant assez fatiguée, elle avait été prise dans la nuit de dimanche à lundi, de vomissements, croyant à une indigestion, on l’a purgée, mais c’était une crise d’appendicite, et le purgatif a perforé l’appendice ; toute la semaine elle se trouvait mieux sauf pourtant quelques moments où elle souffrait beaucoup, tous les docteurs… ne trouvaient rien, on parlait de la transporter ces jours-ci, quand, dimanche, elle s’est trouvée beaucoup plus mal, le docteur Lerat, appelé en toute hâte, a tenté une opération, disant qu’elle avait une chance sur vint cinq de s’en sauver, mais elle s’est éteinte tout doucement vers onze heures. Le corps est arrivé hier vers quatre heures, Maman y était depuis longtemps déjà, à tout préparer, nous y sommes allées un grand moment avec Charlotte ; les pauvres parents font pitié, Mme Yvernogeau est très énervée, elle vit comme dans un cauchemar… elle a toujours une plainte navrante et douloureuse… Marcel va sans doute arriver aujourd’hui mais Charles est en mer, et la dépêche n’a pu l’atteindre. L’enterrement aura lieu jeudi…

Nous sommes tous bouleversés par ce triste événement et je ne peux penser à autre chose ! Dimanche, nous avons eu une visite d’Armande, une des Abel qui venaient nous inviter pour jeudi, naturellement tous ces projets sont mis de côté.

Jacques est venu un grand moment… après son départ, Jacqueline m’a joué la première partie de la Sonate Apassionata, si merveilleusement belle…

Samedi 4 juillet

C’est jeudi qu nous avons conduit Odette au cimetière, il pleuvait depuis midi, et c’était une chose infiniment triste que ce long défilé sous les parapluies, il y avait beaucoup de monde, beaucoup de fleurs autour du cercueil blanc, mais les pauvres parents faisaient peine, Marcel était arrivé mardi, quant à Charles, ayant débarqué un jour plus tôt qu’on ne pensait, il avait pu venir dès mercredi.M. l’Aumônier officiait, Madame était là, avec Mlle Baron et un groupe d’élèves. Après l’enterrement, nous avons eu la visite des Roch, de Mme Deshayes… de Mme Edmond.

A part cela, rien de bien nouveau depuis mardi, une visite d’Andrée Boyer et de sa fille. Mardi et mercredi nous sommes allées prier un peu auprès d’Odette ; j’ai eu de bonnes matinées pour étudier mon violon, de bonnes après-midi pour travailler… j’ai vu Jacques régulièrement chaque soir, et nous continuons nos promenades, et nos causeries dans le jardin…

Mardi 6

Note éditoriale. Le journal écrit « mardi » ; le 6 juillet 1925 était un lundi. Texte conservé tel quel.

… La journée d’hier a été bien remplie… après les Vêpres, nous avons fait aux Yvernogeau notre visite de condoléances, tous deux sont très courageux, très énergiques… En descendant, je suis passée faire une petite visite à ma vieille amie Victorine, elle est bien malade… En rentrant, j’ai trouvé Mme Lucas en visite et Jacques, qui est resté dîner, ainsi que chaque dimanche ; depuis deux jours nous avons été privés de nos promenades par le mauvais temps, mais samedi nous avons fait des mots croisés, la grande folie du jour, hier un peu de musique et des quantités de projets.

Samedi, j’ai bien travaillé une grande partie de l’après-midi, puis, après mon goûter, je suis sortie un peu, je suis allée voir les réparations de ma future maison, puis j’ai fait un tour au cimetière, sur nos tombes, sur celle d’Odette, garnie de toutes les gerbes encore fraîches, sur celle de Marie Aubret où des lis achèvent de se faner…

Vendredi 10 juillet

Les journées passent avec une rapidité effrayante … j’ai des occupations par dessus la tête… j’essaie d’avancer le plus possible mon fameux dessus de lit commencé depuis si longtemps, et, de plus, j’ai commencé depuis hier un buvard en cuir repoussé pour Jacques, ce qui me donne beaucoup de travail ; de sorte que je n’ai guère de temps à moi ; je me réserve cependant, chaque après-midi, quelques instants pour faire mes lectures de chaque jour : des Psaumes, des Epîtres de Saint Paul, les Pensées de Pascal, quelques pages d’un livre de Mme Faure-Goyau… et je me préoccupe par avance de ma future installation. Le matin, je fais du déchiffrage avec Jacqueline et cela m’intéresse énormément : la Symphonie italienne de Mendelssohn, des Symphonies de Haydn !

Mardi je suis allée avec Papa à Croix-de-Vie, nous sommes partis par une petite pluie fine, souverainement désagréable… mais entre Aizenay et Coëx, le temps s’est subitement dégagé… nous avons eu une belle journée. J’ai vu sur la plage de Saint Gilles, les dégats dont les journaux ont parlé, effectivement, depuis le raz de marée, la mer a sérieusement entamé la dune, et certaines villas sont très proches du bord, en danger. Nous avons déjeuné chez Oncle Logerie et j’ai passé toute mon après-midi à causer avec Tante Aline, toujours aussi originale. Nous avons eu un temps superbe pour le retour…

Mercredi, j’ai passé un grand moment à travailler à la bibliothèque, hier, nous avons eu une visite des Abel ; les journées filent vite !… Jacques vient régulièrement tous les soirs et maintenant que le temps est plus beau, nous avons repris nos promenades dans la grande allée du jardin, moments bien vite passés !

Dimanche 12 juillet

J’ai rapporté de Nantes hier un livre admirable, je l’ai parcouru ce matin, rapîdement, faute de temps à moi… c’est la vie de Geneviève Hennet de Goutel ? ? ?, une jeune fille héroïque, qui s’est dépensée, toute au service des pauvres, des souffrants, des blessés pendant la guerre, puis est morte du typhus, victime de son dévouement, en Roumanie où son devoir d’infirmière l’avait appelée. Comme Louise de Bettignies, comme Maggie Lekeux…

Hier donc, toute la journée à Nantes, nous sommes parties ainsi que Jacques par le premier train… toute la matinée s’est passée en courses de toutes sortes, il m’a même fallu aller jusqu’à Chavagnes chercher l’adresse d’Andrée qui est à Nantes depuis quelques jours… l’après midi a été vite passé, je suis allée à la Visitation, puis j’ai pu voir Andrée, et nous avons longuement causé, elle part au Canada le mois prochain pour se marier là-bas ; peut-être va-t-elle venir passer ici la journée de vendredi. Nous avons pris le train de 4 heures et demie, il faisait une chaleur étouffante et le voyage a été fatigant…

Mercredi 15

Pas mal de choses à dire, et, peu de temps à moi pour les raconter, enfin prenons les événements et mes journées depuis le commencement ; dimanche soir Jacques est donc venu dîner, comme de coutume, et nous avons fait dans le jardin une de nos bonnes promenades… Lundi.. le matin, j’ai travaillé un peu mon violon et mon cuir, l’après-midi, j’ai eu un bon moment pour lire et pour écrire, puis nous avons passé l’après-midi chez les Abel avec Berthe et Armande, ce qui fait que mon « petit ouvrage » a bien avancé ! Hier matin, j’ai travaillé également, nous avons déjeuné plus tôt en vue d’un voyage à Vieillevigne, et nous allions justement nous habiller pour partir, quand Tante Chailloux est arrivée avec une figure rayonnante, nous annoncer le mariage de Josée avec M. Georges Lancelot, étudiant en médecine à Rennes, mais originaire de l’Indre, paraît-t-il, les fiançailles ont eu lieu à Brétignolles dimanche dernier, et le mariage sera célébré à Nantes le 3 ou le 5 septembre ; nous ne nous attendions guère à une pareille nouvelle, et notre stupéfaction a été grande, mais depuis, et dans tout le Poiré, les langues et les commentaires sont marché bon train. Nous sommes donc ensuite partis pour Vieillevigne faire nos visites protocolaires, ce n’est pas que la chose en elle-même ait été très agréable ; sauf Alexis, qui est un bien gentil garçon, tous sont un peu ennuyeux, toujours en racontars, en cachotteries et en histoires ; les conversations n’ont rien offert de particulièrement intéressant, et ce ne sont pas les fleurs en papier d’Elisabeth, qui puissent être artistiques…

Hier soir grande réunion à la maison, les Abel, Mignen, Tante Guesdon, pour commenter l’événement du jour !

Dimanche 19… Mercredi, nous avons passé l’après-midi en courses à La Roche, il faisait une chaleur tropicale, et les allées et venues par ces rues mornes et brûlantes étaient une corvée. Jeudi, j’ai beaucoup travaillé, toute la journée, à toutes sortes de choses : violon, cuir repoussé, filet ! Jacques est venu dîner et comme il faisait très beau, nous avons pu nous asseoir dehors et y rester un grand moment, Mme et Mlle Dugast devaient venir ce jour-là, mais deux dépêches avaient successivement : l’une annoncé l’heure de leu arrivée, l’autre dit que le voyage était remis, aussi Jacques se demandait ce qui avait pu motiver ce retard. Vendredi… j’ai accompagné Papa à Belleville pour aller chercher Andrée, ainsi que Turcaud, qui voulait revoir la maison pour organiser l’arrangement des tables, la matinée a été un peu bousculée, je voulais voir Andrée le plus possible, d’un autre côté, il fallait s’occuper de Turcaud, de l’architecte, et enfin Jacques venait de recevoir une lettre de Mme Dugast, disant que Mlle Madeleine avait été prise la veille de violentes douleurs au ventre et de vomissements, très inquiet, il a filé à Nantes en auto, pour trouver sa sœur en pleine crise d’appendicite, l’opération, qui a eu lieu hier matin, a pleinement réussi, mais c’est toujours une chose ennuyeuse et inquiétante. Vendredi, j’ai passé une bonne journée avec Andrée, je lui ai montré ma future maison, expliqué mon installation, nous avons aussi beaucoup causé, elle part le mois prochain pour le Canada, se mariera là-bas !

Hier, j’ai encore été occupée toute la matinée ; Jacques est venu aussitôt après déjeuner, en arrivant de Nantes, nous donner des nouvelles de sa sœur, nous avons passé l’après-midi chez Armande, on cause toujours des événements du jour, l’accident de M. Edmond, qui, hier matin, a renversé une bicycliste qui est assez grièvement blessée, l’auto est en marmelade.

Les événements du Maroc sont toujours inquiétants, le maréchal Pétain y est rendu, mais les Riffains sont soutenus par les Allemands et la lutte est dure…

Mercredi 22 juillet

J’ai relu hier et ce matin « la Vieille fille » de Pierre l’Ermite, c’est un beau livre si profond qui l’année dernière m’avait tant plu… lire les premiers chapitres , étant fiancée, est une douceur inexprimable, tant l’auteur fait l’éloge du mariage chrétien…

Dimanche, nous avons passé presque toute notre après-midi à faire des visites, Maman et moi, ce n’était pas très amusant, mais il le fallait. Lundi après-midi nous avons recommencé, cela n’est pas très intéressant, cela prend du temps et j’ai beaucoup à faire ! je travaille avec acharnement mon cuir repoussé et ma broderie, pendant presque deux jours j’ai tapé sur mon jeu de fond, j’en avais la tête cassée, aussi, pour ne pas assourdir ma famille, je suis montée travailler dans ma chambre ; quand j’avais les doigts trop fatigués, je m’arrêtais pour lire quelques minutes, et cela me reposait la tête et les mains. Hier matin, nous sommes allés à la Roche, Papa, Maman, Jacques et moi, et avons fait l’acquisition d’une belle armoire ancienne ; hier après-midi, nous avons reçu les Abel et Gendreau, et eu la visite de Tante Guesdon, ainsi que M. et Mme Lucas.

Ce matin nous avons de l’orage… nous partons demain soir aux Sables… s’il fait beau, nous ferons ce soir, Jacques et moi, notre dernière promenade à la nuit tombante, puisqu’il faudra se séparer !

Les Sables, samedi 25 juillet2Nous voilà installés ici depuis hier matin… le temps est superbe…

Nous avons eu beaucoup à faire les derniers jours au Poiré, une lessive à faire sécher, ce qui n’était pas une petite affaire, car nous avions presque toujours un temps affreux ; mercredi après-midi il a cependant fait assez beau ; le soir, je suis allée avec Berthe ramasser du linge, dans le champ au-dessus du jardin, les draps claquaient au vent… Jeudi, pluie de nouveau, j’ai passé ma matinée à faire du repassage, et mon après-midi en préparatifs et visites de départ ; après dîner il pleuvait à torrents, aussi nous n’avons pu Jacques et moi faire notre dernière promenade ? Hier matin il a fallu se lever de bonne heure pour les derniers préparatifs, Jacques est venu un instant, et nous sommes partis à 7 heures et demie, en route le temps s’est dégagé… en arrivant ici, il faisait un temps superbe.

Hier, visite à l’escadre, avec les Abel ; qui étaient ici pour la journée, et Lucien, la mer était un peu agitée, et la traversée charmante, le bateau filait comme une flèche sur les vagues ; nous avons vu le cuirassé-amiral « Paris », visite extrêmement intéressante, le retour a été moins agréable, tout le monde verdissait, et il était temps de trouver l’abri des jetées.

Nous avons fait plusieurs tours de Remblai, Jacqueline et moi, avant et après dîner. Le Remblai est maintenant muni d’arcs électriques qui le changent un peu ; on y voit plus clair, mais on voit moins la splendeur profonde de la nuit. Les cuirassés ont fait hier soir des projections, le spectacle était merveilleux…

Reçu jeudi une lettre de Tante Denise, ses projets sont changés, elle abandonne l’idée de s’installer à Besançon, et se décide pour La Roche. Reçu jeudi également une lettre de Jeanne, hier matin une carte de Josée, ce qui m’a fort étonnée, et ce matin enfin un charmant petit coussin marocain envoyé par Andrée.

Jacques vient demain soir, et passe avec nous la journée de lundi ; j’ai pensé à lui, hier soir, à l’heure où il a coutume de venir !

Mardi matin 28

Jacques nous est arrivé dimanche soir, nous avons passé hier ensemble une bonne journée, trop courte, et il a dû repartir ce matin ! Aujourd’hui, c’est la pluie, j’ai profité de ma journée de réclusion pour écrire longuement à Jeanne…

Hier, malgré le vent fou, j’ai passé quelques bons moments sur la plage. J’espère que le beau temps va vite revenir, et que je pourrai « lézarder » longuement ainsi que je l’aime !

Jeudi 30

Passé sur la plage quelques moments exquis… d’abord une heure seulement, mardi soir, avant le dîner, le vent était grand, un peu froid… j’ai lu quelques pages de la vie de Geneviève Hennet de Goutel, lentement, et malgré le mouvement pittoresque de la plage… la musique endiablée du Casino…j’ai pu m’isoler…

Hier, c’était autre chose, la mer était idéalement bleue, le ciel d’une beauté inexprimable… j’ai dû faire effort pour me décider à rentrer. Ce matin, j’ai fait des courses, puis j’ai pu m’asseoir un moment sous le parasol… je suis rentrée cuisiner le déjeuner, Maman étant au Poiré aujourd’hui ; je viens d’étudier mon violon, puis je vais repartir…

Dimanche 2 août

Soleil superbe aujourd’hui, tout à l’heure, le cortège de la Fête des Fleurs va passer, et, si le vent est un peu violent, nous pourrons admirer tout à notre aise les véhicules poussiéreux et fleuris où la fantaisie plus ou moins créatrice se sera donné libre cours…

Assisté.. ; ce matin à la messe de 11 heures à Saint Pierre, M. Hardy y a joué, et merveilleusement bien, c’était d’ailleurs pour l’entendre que j’y étais allée, car en principe je n’aime pas ces messes en musique on n’y prie pas … je préfère la grand’messe de Notre Dame avec la beauté grave et pleinement religieuse de ses chants liturgiques…

Reprenons un peu les jours derniers : jeudi, j’ai passé toute mon après-midi sur la plage, avec un livre et mon ouvrage, comme d’habitude ; le soir, nous avons fait un tour de Remblai et de jetée. Vendredi, pluie presque toute la journée, dans l’après-midi nous avons eu la visite de Mme Lucas et de Mme Logeais, puis nous sommes sorties faire des courses Jacqueline et moi, sans parapluies, si bien qu’au Phare Rouge, nous avons été prises par la pluie ; de portes en portes, nous avons tout de même pu arriver, et finalement, nous nous sommes réfugiées sous la tente de Simone et Odette Parent, pour y rester jusqu’au dîner. Hier matin, j’ai fait le marché avec maman, puis j’ai fini l’après-midi sur la plage avec mes livres ; après-midi sur la plage également, en compagnie des Abel, arrivés du matin, comme toute la colonie du Poiré ; le soir, tour de Remblai, très lentement et sans aucun intérêt.

J’ai pas mal de correspondance à faire ces jours-ci, les Raymond m’ayant envoyé une petite table, les Gaston un plat à hors d’œuvres, j’ai dû écrire aux deux familles pour les remercier ; hier, j’ai écrit à Andrée, qui doit quitter Nantes mardi, passe par Le Mans, Paris, et s’embarque à Cherbourg le samedi 8. Reçu hier une bonne lettre de Jacques, ce qui m’a fait grand plaisir ; Jacques lui-même doit arriver ce soir, c’est encore mieux.

Les Alfred débarquent mercredi.

5 Août

Assisté hier soir au cinéma, à la représentation des dix Commandements », et passé une agréable soirée, la première partie était une histoire assez bien, morale et symbolique, mais un peu longue à mon gré, la seconde, beaucoup plus belle, racontant l’exode du peuple de Dieu, certaines scènes étaient d’une grandeur merveilleuse : les Hébreux travaillant sous les coups, les plaies d’Egypte, le peuple fuyant à travers le désert, le passage de la Mer Rouge et enfin, Moïse au Sinaï… j’ai pris là un plaisir très vif et un intérêt profond.

Passé ce matin une heure charmante à jouer du violon, pour moi seule, le son était bon, et j’arrivais à rendre, à exprimer ce que je voulais, j’ai joué l’Adagio de la 7e Sonate de Beethoven, je l’ai joué mieux que jamais, et jamais je ne l’avais tant apprécié. Passé aussi ces jours-ci de bons moments sur la plage, des moments de solitude… où je peux lire en paix, rêver, méditer tout en me chauffant à ce bon soleil vivifiant… je m’arrange pour ne pas rencontrer ceux que je ne veux pas voir…

Vu Jacques dimanche soir, nous avons bien employé ces cours moments, causé pas mal, et, plus je vais, plus j’apprécie vraiment les grandes qualités de celui que Dieu m’a choisi !.. et puis je l’aime et il m’aime, n’est-ce pas délicieux à écrire et à penser ! Lundi matin, nous avons passé un bon moment sur la plage, lundi après-midi, fait des visites : Mme Logeais, M. et Mme Bouliau, les Bourmaud ; chaque soir fait un bon tour de Remblai. Peut-être irais-je au Poiré vendredi, nous nous verrons là-bas.

Les Alfred arrivent ce soir, je suis heureuse d’avoir Françoise et me promets quelques bonnes conversations avec elle. Ce matin, rencontré Louisette arrivée depuis avant-hier, elle m’a appris le mariage d’Aline Huet avec son danseur d’il y a deux ans ! ils habiteront Saïgon ! un vrai roman.

Vendredi matin 7

J’ai terminé depuis deux jours la lecture de la vie de Geneviève Hennet de Gontel… je vais relire maintenant un des volumes d’Elisabeth Lesueur… j’ai relu auparavant dans le cours de l’hiver et jusqu’en juillet, les oeuvres de Lucie Faure-Goyau, ce sont de très belles âmes, quoique différentes, trois belles âmes de chrétiennes…

Autre sujet ! les Alfred sont arrivés mercredi soir, nous sommes allés les chercher à la gare ; Menine a beaucoup grandi, Françoise s’est fait couper les cheveux, cela m’a fait de la peine ! Henri va âtre fiancé en octobre à Mlle Suzanne Pont, fille d’un grand chirurgien lyonnais. Reçu hier matin une carte de Jacques qui était à Nantes, son frère vient de se faire opérer de l’appendicite, et il était grand temps, il commençait à faire de lé péritonite ! c’est effrayant !

Mardi 18

Plus de dix jours que je n’ai rien écrit ! je ne sais pas comment le temps passe, mais, avec les lettres que j’avais à écrire, les occupations ordinaires et les moments que je me réserve pour passer sur la plage, je ne peux arriver à tout ce que je veux. Jacques est venu pas mal ces temps derniers, d’ailleurs je ne m’en plains pas ! il est resté une première fois du dimanche 9 au mercredi matin 12 et une seconde fois du 14 à hier ! nous avons eu de bons moments ensemble, de bonnes et longues causeries, le soir nous nous promenions souvent sur la plage, déserte à cette heure, où nous pouvions causer librement, loin de la foule ; samedi matin, jour de l’Assomption… nous avons assisté ensemble à la grand’messe qui était très belle ; assisté ensemble également dimanche matin à la messe en musique de la Croix-Rouge, M. Hardy a parfaitement joué le morceau que Jacqueline étudie pour ma messe de mariage… Jacques et moi avons passé de bons moments sous la tente à contempler la mer, et hier, avant son départ, nous avons fait une grande promenade dans les pins et autour du lac de Tanchette , aussi après tant de réunion, la séparation n’ a été que plus dure !… Dans un mois nous serons mariés et quelque part en Bretagne, tous deux !

Comme on ne peut pas être tout à fait heureux, il a fallu que par ailleurs j’aie des peines, et c’est cette fois-ci du côté de Françoise ! cette année elle n’est plus la même avec moi et il me semble qu’elle se détache de moi ! elle a toujours été la plus chère de mas cousines et ma meilleure amie, mais pour elle, je ne suis plus une amie comme avant.. Maintenant elle flirte à outrance avec Benjamin, à tel point qu’ils font continuellement des aparté ensemble, eu’elle lui consacre tous ses moments libres de la matinée ; et pendant que, la plupart du temps, je suis seule sous la tente, je les vois, assis un peu plus loin, causant gaiement ! D’abord, je n’admets pas le flirt, je trouve que ce n’est pas entièrement honnête ! il est vrai que je n’en ai pas l’expérience ! puisque c’est jouer avec le plus noble des choses qui est l’amour, ensuite Françoise me fait de la peine en nous délaissant pour flirter, elle le voit, mais ne s’en préoccupe pas ! Je trouve affreusement tristes les choses qui ont été très chères et ne le sont plus, et cette amitié qui meurt me laisse au cœur un vide très grand…

Quoi de neuf autrement ! nous avons passé plusieurs soirées au théâtre, l’une pur voir Cora Laparcerie ? ? dans « La grande duchesse et le garçon d’étage », c’est désopilant, mais Cora est trop vieille pour jouer les jeunes personnes. Jeudi dernier, nous avons vu « Primerose », comédie délicieusement fine et jolie qui nous a fait passer une soirée charmante. Dimanche soir enfin, nous avons vu la troupe de l’Atelier dans une comédie de Marcel Achard, nous nous attendions à quelque chose de très bien et avons été fortement déçus : c’était une suite de pitreries qui n’avaient même pas le mérite d’être drôles ! peut-être sommes-nous trop profanes pour comprendre !…

Nous avons eu la semaine dernière Oncle Logerie et Tante Aline à passer la journée, jeudi, nous sommes allés au Poiré, et c’est là ma seule bonne journée avec Françoise, je lui ai montré ma future maison et expliqué mes projets, mais les réparations n’avancent guère vite. Ma robe de mariée est à peu près choisie, elle est en tulle et tulle d’argent, avec de grandes fleurs brochées et des effilés ? ? ?, la traîne sera en tissu uni, la robe de Maman sera très jolie aussi, en crêpe Georgette broché de velours ; j’aurai pour mon mariage civil un manteau de satin brun, ma première toilette de jeune femme !

Jeudi 20 août

Passé hier une charmante matinée et une détestable après-midi ; le matin, Françoise et moi avons accompagné à Jard Papa qui conduisaient deux Petites Sœurs des pauvres, et nous avons fait un voyage excellent, nous avons visité l’église de Jard, qui est fort ancienne et tout à fait curieuse, nous nous sommes assis un moment au bord de la mer, et sommes revenus par Le Bernard où Papa avait à faire, les Bourmaud n’y étaient pas, mais nous avons fait un tour de jardin et rapporté des roses… Par contre l’après-midi a été pénible, Françoise a raconté différentes choses concernant son flirt avec Benjamin, tout cela m’a énervée… de sorte que j’ai dû lui dire des choses désagréables. Nous sommes sorties ensuite pour voir les Léveillé qui n’étaient pas sur la plage, aussi je suis revenue sous la tente où j’ai passé un après-midi plutôt solitaire, Françoise étant à la Chaume. Aujourd’hui tout va mieux, j’ai repris possession de moi-même et passé une bonne matinée à la plage, en rentrant, j’ai eu la joie de trouver une bonne lettre de Jacques. Tantôt j’ai essayé ma robe de mariée et j’en suis tout à fait contente, je serai coiffée d’un diadème, il paraît que cela me va bien. Ce soir, reçu une charmante carte de Mme Dugast.

Un incident comique hier soir ! vers la fin de notre promenade sur le Remblai, nous avons été surpris par une véritable trombe d’eau, tous les promeneurs s’enfuyaient en criant, et mous mêmes, après avoir essayé les abris les plus invraisemblables, avons été obligés de nous réfugier sous la tente d’un café ! non sans avoir été copieusement trempés.

Mardi 25

Jacques vient de repartir à l’instant, après avoir passé ici la soirée de dimanche et la journée d’hier ; nous nous reverrons maintenant au Poiré, où nous rentrons probablement vendredi, … puis dans trois semaines, ce sera le jour de notre mariage !

Depuis vendredi, temps affreux ! nous avions projeté pour ce jour-là une promenade à Cayola, et, vu le mauvais temps, il nous a été impossible de partir, mais, vers quatre heures, le temps s’est un peu dégagé », nous avons pu aller à la Chaume, il faisait un vent fou, la mer était superbe et les vagues formidables… Samedi rien de neuf, faute de pouvoir nous asseoir sur la plage, nous avons passé une partie de l’après-midi au Pierrot et fait quelques tours de Remblai ; soirée au Casino pour « Mon Curé chez les riches » extrêmement comique et amusant. Dimanche, tempête formidable ! … nous avons reçu les Alfred à déjeuner ; je ne suis sortie qu’un peu le soir avec Jacques… hier, nous n’avons pu guère sortir non plus, nous avons essayé de disposer nos invités à table, ce n’est pas une petite affaire ! Je suis très contente de ma robe de mariée, qui est très jolie et peu banale, le diadème complète bien l’ensemble… et surtout je suis très heureuse.

Jeudi 27 août

Une grande nouvelle, éclatant ce matin comme une bombe : les prochaines fiançailles de Berthe avec Marcel Guillaumé ! je le savais depuis dimanche, car Jacques me l’avait confié sous le sceau du secret, aussi je n’ai rien dit à personne. Le mariage sera ,paraît-il, pour la fin de l’hiver… en attendant les langues marchent !

Quant à nous, le départ est fixé à samedi matin et nous aurons bien à faire d’ici là ; ce mois a passé avec une rapidité fantastique et, si je n’avais pas eu les visites de Jacques qui m’ont procuré tant de bonheur, cette saison n’aurait guère été une des plus agréables. J’ai eu au sujet de Françoise une déception très dure, elle a beaucoup changé cette année, et ce n’est pas à son avantage, elle est devenue beaucoup plus personnelle et indifférente ; la peine qu’elle me cause, le sachant parfaitement, ne la préoccupe guère ; elle nous laisse, non seulement le matin, mais une grande partie de l’après-midi ; pour elle, le plaisir seul compte, et aucunement le devoir, ni la satisfaction de faire plaisir aux autres. J’ai vu mourir une amitié qui m’étais chère ! on ne peut jamais être pleinement heureux !

Fait mardi une bonne promenade à Cayola ce qui nous a permis de revivre nos gais souvenirs de l’an dernier ; il faisait bon à marcher, la mer était superbe, nous avons passé un grand moment au Puy d’Enfer et nous sommes faits sérieusement arroser par une vague. Hier soir, nous sommes allés au Royal avec Benjamin et Pierre Touzain, j’ai dansé plusieurs fois, la soirée était très gaie. Je passe ces jours-ci pas mal de temps à faire des courses…

Le Poiré, dimanche 30

Nous voilà revenus ici pour les derniers jours de ma vie de jeune fille, puisque mon mariage est toujours fixé au 15 septembre ; d’ici là nous allons être absorbés, occupés, bousculés et n’aurons guère de temps libre.

Notre voyage s’est bien effectué hier matin, nous avons été obligés de nous presser pour tout emballer, et arrivés ici, il a fallu tout déballer, cette fois-ci sans être tranquilles car c’était un perpétuel va et vient autour de nous, Jacques est venu aussitôt après déjeuner, mais il n’est pas resté longtemps, nous avons eu ensuite Mme Guesdon, Marguerite, Mme Lucas, qui parle avec volubilité, se défend d’avoir trempé dans le mariage de Berthe, et paraît mécontente de ce que les Gendreau ne la tiennent pas suffisamment au courant. Il a fallu montrer à tous les toilettes, les cadeaux qui maintenant commencent à arriver de toutes parts.

Je suis allée voir ma future maison, les travaux avancent, tout doucement, les carrelages sont presque terminés, la salle à manger sera bien, je crois.

Jacques est venu après dîner, comme il le faisait au mois de juillet, mais maintenant il fait nuit et nous n’avons pu reprendre nos promenades, nous avons causé un bon moment, mais il est parti tôt, prétendant que j’étais fatiguée et que j’avais besoin de sommeil, d’ailleurs c’était vrai, aux Sables, on se couche trop tard et je ne dors pas assez, enfin dans quelques jours je sera reposée.

Vendredi matin, j’ai fait des quantités de courses, l’après-midi je suis allée m’étendre sur la plage où j’ai lu un grand moment, goûter au Pierrot avec Charlotte. Le soir, Françoise devait aller à un bal, avec les Gendreau, mais Tante Jeanne l’en a empêchée et nous nous sommes promenées sur la plage… Françoise a été ce soir à peu près elle même, comme avant, au fond elle est gâtée, un peu par les lectures trop modernes qu’elle a faîtes cet hiver, par le trop grand désir de succès ; quand elle s’amuse, elle ne se rend pas compte de l’heure qui passe, ni de la peine qu’elle peut faire, mais elle joue là un jeu dangereux.

Ce matin, j’ai fait quelques rangements dans mes papiers, j’ai brûlé mes petits carnets de pensionnaire, mais ans les relire, parce que peut-être je n’aurai pas pu…

Mardi 1er septembre

Me voici tout à fait réhabituée ici, mais très occupée par un peu de correspondance en retard, et mille détails relatifs à ma future installation ; j’ai aussi trouvé moyen d’attraper un rhume stupide… Nous partons demain à Nantes, pour assister jeudi au mariage de Josée, nous aurons aussi quantité de courses et d’achats à faire. Dimanche j’ai tenu la bibliothèque… fait une petite visite à Mme Lucas, puis Jacques est venu de bonne heure dans l’après-midi. …

Samedi 5 septembre

Bien des occupations tous ces jours-ci, et ce n’est pas fini ! reprenons un peu les événements !

Mardi rien de nouveau, le matin j’ai été très prise par les adresses des faire-part, l’après midi il a fallu faire quelques visites et régler des détails relatifs à la cérémonie. Mercredi matin nous sommes partis à Nantes avec Jacques, l’auto pleine de colis, nous avons trouvé là-bas les Dugast de Thouars, venus pour passer quelques jours ; l’après-midi a été vite passée avec une visite à tante Marie-Angèle, des courses et des achats de toutes sortes. Jeudi, nous avons assisté au mariage de Josée, la mariée était très à son avantage, dans une toilette perlée argent, le nouveau cousin paraît assez gentil, la messe de mariage a eu lieu à Saint Nicolas, le cortège était très peu nombreux, mais assez élégant parce que presque toutes les toilettes étaient jolies ; les nôtres faisaient bien, celles de Marguerite et de Charlotte aussi, celle d’Andrée Boyer était très chic ; les mariés n’avaient guère l’air ému ni recueillis… Le déjeuner, chez Turcaud, était bien servi, nous sommes partis à 3 heures, il nous a fallu faire une quantité de courses avant de reprendre la route du Poiré vers 6 heures ; nous avons fait à Rocheservière une halte de quelques minutes et, nous étions ici un peu avant huit heures ! Hier j’étais souffrante et n’ai pu faire grand chose.

Les Alfred arrivent ce soir, Tante Denise demain matin, d’ici quelques jours nous allons être très occupés. Les cadeaux arrivent de tous côtés, certains me font grand plaisir, d’autres moins, j’ai des quantités de lettres de remerciements à faire…

Mercredi 9 septembre

Nous voici en plein dans la bousculade, la maison est au complet, et nous avec pas mal d’occupations sur les bras.

Les Alfred sont arrivés samedi soir, nous sommes heureux de les avoir, mais du fait même de leur présence, notre vie est un peu désorganisée. Tante Denise est arrivée dimanche matin, je suis allé à la première messe avec Maman, afin d’être à la gare pour la recevoir. L’après-midi, j’ai assisté à ma dernière réunion d’Enfants de Marie, puis j’ai tenu une dernière fois mon rôle de bibliothécaire, ensuite nous avons assisté aux courses, qui n’étaient pas mal du tout ; le soir, feu d’artifice, très bien réussi, chevaux de bois ! Jacques et moi, gens sérieux, nous en sommes abstenus, mais nous avons pris part ensuite à la bataille de confettis.

Lundi matin, nous avons reçu à déjeuner Mme Dugast, Madeleine et Jacques, et nous avons passé une partie de l’après-midi à visiter le Parc et à voir les réparations, avant dîner, courte promenade à Pont de Vie

Hier après-midi, nous sommes allés à Palluau, pour la signature du contrat, puis nous avons visité les ruines du château, très curieuses et intéressantes, tout à fait pittoresques, en revenant, nous avons fait avec Françoise et Charlotte une délicieuse promenade par la Braconnerie, la Pallulière et la Milière ; en septembre, la campagne est vraiment ravissante…

Mon grand jour approche, c’est pour moi une suite d’émotions infiniment chères et douces…

Reçu dimanche une lettre de Marie, qui compte nous voir à notre passage à Pont-Aven et nous garder à déjeuner. Reçu lundi une lettre d’André, qui s’est embarquée à Cherbourg, elle sera sans doute mariée le 15, en même temps que nous.

Jeudi 10 septembre

Aujourd’hui mes 23 ans !… j’ai revécu tout cet hiver, avec les souffrances qui m’ont marqué…les journées grises de février et de mars, puis au printemps, la brusque révélation de ce qui allait transformer ma vie, ensuite la joie de mes fiançailles…

Du côté de Françoise, toujours des déceptions, des ennuis et des souffrances, il n’y a plus entre nous cette intimité d’autrefois, et je crains que cette amitié qui m’était chère soit éteinte !

Samedi 12

Dans trois jours mon mariage ! le temps passe avec une rapidité effrayante, et, si je n’avais en Jacques une telle confiance, je serais effrayée de voir arriver le début de cette vie nouvelle où je vais m’engager, vie très belle, mais pleine de responsabilités, de devoirs… J’ai commencé mes préparatifs de départ, je me promets beaucoup de plaisir de ce voyage en Bretagne, je suis si heureuse et Jacques est si bon, mais Maman a des moments de grosse émotion qui me peinent. Je vais voir chaque jour les réparations de notre future maison, l’étude est prête, et certaines pièces seront habitables bientôt, de sorte que nous nous installerons le plus tôt possible, j’aurai un peu de peine pour quitter la maison de mon enfance, mais en somme, je ne m’éloignerai pas beaucoup, et bien des choses ne changeront pas pour moi…

Hier, nous avons été occupés toute la journée par la décoration de la maison du parc, il a fallu tendre des draps le long des murs et décorées avec les grandes jetées de lierre, j’étais fatiguée, je commençais un mal de gorge… aujourd’hui tout va mieux…

Jeudi, nous avons eu la visite des Gendreau nous annonçant officiellement les fiançailles de Berthe avec Marcel Guillaumé, Berthe aura de la peine de quitter le Poiré et nous regretterons son départ. Nous avons fait ensuite une bonne promenade par la Minoterie, la Tirière et le chemin du Puy-Chabot…

Lundi matin 14

La maison est pleine de monde, c’est un va et vient perpétuel, un charivari effroyable, j’en ai la tête cassée ! Madeleine et Solange sont arrivées au trin hier matin, Aline et François ont débarqué à 2 heures, venant en bicyclette de la Roche ; Tante Denise et Catherine par le train de 3 heures, Oncle Raymond, Tante Marguerite et Suzanne le soir, nous avons été sans cesse bousculés et préoccupés… j’aspire au silence et au calme. Hier matin, j’ai assisté à la première messe, qui était dite pour les défunts de nos deux familles ; Mme Dugast, madeleine et Jacques y étaient aussi…

Ce matin, ce sont des préparatifs sans fin, le déjeuner de tantôt, le dîner de ce soir, la journée de demain ! je suis émue à un point incroyable ! je viens de terminer la valise pour notre départ de demain soir !…

La journée s’achève, et demain va bientôt commencer, nous avons eu une journée très chargée mais tout s’est passé à merveille, pour mon mariage civil j’étais très émue, mais le serai plus demain ; le dîner a été très joli, gai animé, nous avons dansé, avec Oncle Raymond et Alexis comme cavaliers…

Mardi 6 octobre

La page blanche s’est tournée sur ma vie de jeune fille, et me voici, trois semaines après mon mariage, revenue de voyage depuis deux jours, et commençant à organiser ma vie de jeune femme…je voudrais reprendre un peu mes souvenirs… j’ai tant à raconter…

Je me revois au matin de mon mariage, il faisait un temps radieux, j’étais prête de bonne heure, je me trouvais moins émue que j’aurais cru, je vivais plutôt dans un rêve, il y a là un phénomène de dédoublement qui est assez curieux, il, semble qu’on se regarde agir ; je me suis laissée habiller et coiffer sans guère me regarder dans la glace ; à 9 heures et demie, j’étais déjà descendue au salon, les premiers invités arrivaient, enfin le cortège s’est acheminé vers l’église avec un peu de retard seulement, je ne sais comment je m’y suis comportée, mais je n’ai à peu près rien vu. Le discours de l’Oncle Pasquier était fort bien, la cérémonie réussie, autant que j’ai pu m’en rendre compte ; M. Hardy a parfaitement joué son « Grave » de Friedmann-Bach ; ensuite le défilé à la sacristie, où j’ai été complimentée, félicitée, embrassée pendant un bon moment. Puis le cortège s’est reformé, cette fois-ci j’étais au bras de Jacques, et, c’est avec confiance que je m’y appuyais ! Le déjeuner a té réussi, très gai, il me semble, il nous a fallu faire ensuite quelques visites, aux Lucas, à Tante Caillé et aux Dorion ; Nous avons trinqué avec les métayers et cherché à voir le plus possible nos invités, puis nous avons filé. J’ai eu un peu démotion à quitter ma robe blanche de mariée, mon diadème et mon voile, en voyant se terminer ce beau jour, et se clore définitivement ma vie de jeune fille ! Nous sommes partis pour Nantes vers 6 heures, là-bas nous avons dîné un peu et regagné tout de suite l’appartement. Le lendemain, nous sommes sortis pour déjeuner, avons fait quelques courses et sommes partis vers 3 heures pour notre beau voyage…

VOYAGE en BRETAGNE – 9 pages-

Jeudi 22 octobre

Ce ,n’est que ce soir seulement que j’ai pu mettre à jour les notes… prises au cours de ce voyage qui nous a laissé à tous deux un si charmant souvenir, mais depuis notre retour il y a beaucoup à faire… d’abord il a fallu tout remettre en place et réorganiser de façon provisoire seulement, puisque nous pensons pouvoir nous installer bientôt ici, ensuite il y avait beaucoup à faire à la maison, Tante Denise est actuellement très souffrante, elle a eu pendant notre voyage une très forte crise d’urémie, si forte que tous l’ont crue perdue ; depuis elle ne se remet pas, tous les organes sont atteints, le cœur, l’estomac, les reins, si bien que Papa l’a conduite hier à La Roche, dans une maison religieuse où elle sera, nous l’espérons, bien soignée et remontée. Pour comble de bonheur, Adeline a trouvé moyen de se faire mordre par une vipère, il y a presque quinze jours, et elle n’est pas encore remise, d’où surcroît d’occupation, et tout cela juste au moment où nous avons le plus à faire ! Nous couchons ici depuis mercredi soir, je suis tout à fait contente de ma nouvelle chambre, les meubles sont bien et la pièce par elle-même est agréable et gaie, j’y suis déjà habituée ; la salle à manger arrive au commencement de la semaine prochaine, le fourneau va être posé et la cuisine installée bientôt, puis nous pourrons emménager, non sans l’agréable perspective d’avoir tout l’hiver les ouvriers sur le dos. Pour le moment, toutes mes affaires sont dispersées dans les deux maisons, mon ancienne chambre est à moitié vide, tout en désordre, et triste infiniment…

Au Poiré, bien des choses nouvelles ! d’abord il a fallu nous mettre au courant des événements survenus depuis notre départ, et il y en avait pour la peine ! d’abord l’intrigue de Benjamin et de Françoise, loin de cesser, a continué de plus en plus belle, il y a eu des rendez-vous de toute sorte, à La Roche, dans le parc, ce qui a causé une rupture éclatante entre Benjamin et Charlotte, tout cela avec des péripéties fort amusantes. Maintenant, en plus, les Abel tournent de dos aux Gendreau, comme si toute la famille était responsable des infidélités du héros, nous avons plusieurs fois tenté un rapprochement sur un terrain neutre, c’est à dire à la maison, mais tout cela a échoué par l’opposition des Abel qui ne veulent rien savoir. Naturellement, toutes les bonnes langues du Poiré vont bon train, sauf celle de Mme Guesdon, et pour cause, sa propriétaire ne revenant que demain d’un voyage à Lille et à Givenchy ; nous allons en entendre !

Eugénie Rorthais est morte lundi matin, elle avait décliné rapidement depuis quelques mois, sa dernière sortie avait été pour passer les gâteaux bénits à ma messe de mariage, et peu après, elle avait été obligée de s’aliter…

Mercredi soir 28 octobre

Je m’occupe tous ces jours-ci de notre déménagement, je déblaie des tiroirs, je brûle des papiers, je range du linge, chaque jour on transporte une ou deux valises chargées dans la nouvelle maison et il faut ensuite tout mettre en place, classer et ranger, ma chambre est presque vide, débarrassée de tous ses objets familiers, mon bureau est parti aujourd’hui, mon poële il y a quelques jours ; je n’aurais pas cru avoir tant d’émotion pour quitter cette chambre… il m’est aussi un peu pénible de penser que la maison de mes parents ne sera plus tout à fait mienne…

Rien de neuf ; les derniers jours de la semaine dernière j’ai fait des rangements et trié des haricots ; dimanche soir, nous sommes allés à Nantes, Jacques et moi, et ne sommes revenus qu’hier matin, ce qui nous a donné du temps pour voir Mère et Madeleine ; Lundi matin, nous avons fait des courses, l’après-midi nous avons fait des visites, malheureusement sous une pluie battante. Aujourd’hui voyage à La Roche pour faire des courses et voir Tante Denise qui est un peu mieux…

Vendredi 30 octobre

Trois belles journées… mais les nuages gris montent de l’Ouest… J’ai beaucoup travaillé… quantité de déménagements et de rangements à faire, je n’ai pu encore me remettre à la musique de façon soutenue, j’ai à peine le temps de lire un peu le soir, quant à mon ouvrage manuel, il passe forcément au bleu ; j’ai cependant pu jouer avec Jacqueline, il y a quelques jours, la sonate de Franck, et cela m’a fait très grand plaisir, Jacqueline m’a aussi joué ces jours-ci au piano de très jolies choses. La salle à manger est arrivée aujourd’hui, les meubles sont bien ; on installe la cuisinière et l’évier, je crois que dans quelques jours nous pourrons nous mettre « chez nous ».

Mardi 3

Note éditoriale. Mois établi par l’éditeur : novembre 1925. L’en-tête ne porte que le quantième « 3 », et celui-ci recule par rapport à l’entrée précédente — signe qu’Andrée a changé de mois sans le réécrire.

Premiers jours de novembre, par un ciel gris où le vent chasse de gros nuages… Les fêtes de la Toussaint sont passées… Dimanche, après les Vêpres, nous sommes allés Jacques et moi, au cimetière de Palluau et nous avons fait des visites à la famille, nous en sommes revenus à la nuit sous une pluie battante, je suis allée ensuite faire mon traditionnel chemin de croix à l’église, pendant que tintait le glas des défunts. Hier matin, j’ai assisté à l’office et fait la procession au cimetière…

Hier après-midi, nous avons passé l’après-midi chez Armande, sans Marguerite bien entendu (Charlotte est à Paris depuis jeudi) et une fois de plus, nous avons longuement parlé de la question brûlante, nous recevons maintenant toutes les confidences des Gendreau, et elles s’accordent avec nous pour trouver que Benjamin a eu tort de flirter avec Charlotte, les Abel ont eu grand tort de lui faire des avances, et, surtout d’afficher maintenant une attitude si ridicule. De Françoise, pas un mot ! j’ai écrit longuement à Lyon hier, mais je me rends compte moi-même que le ton de ma lettre n’est pas ce qu’il était, il ne peut plus y avoir entre Françoise et moi la même intimité qu’avant, il y a quelque chose de cassé, qui ne se renouera pas, je le crains !

J’ai fait un peu de musique ce matin avec Jacqueline, et j’ai pu me remettre un peu à lire, surtout à nos veillées dans l’étude, certains articles de la « Revue des Deux Mondes » sont intéressants ; j’ai relu aussi « Pêcheur d’Islande », jamais ce livre ne m’avait produit une telle émotion poignante et douloureuse, j’ai mieux ensuite apprécié mon bonheur de garder près de moi mon Jacques chéri. L’installation s’avance tout doucement, les appareils de chauffage sont posés et nous faisons de feu partout pour assécher les plâtres, mon petit poële ronfle joyeusement, je me sens bien « chez nous ».

Samedi 7 novembre

Bien des tristes événements depuis quelques jours, Tante Denise est très mal, au plus mal, nous n’avons aucun espoir de la sauver, et elle souffre terriblement. Papa, Maman et Jacqueline étaient allés à La Roche mardi et, l’ayant trouvée plus fatiguée, avaient projeté de la ramener ici, comme nous allions a La Roche vendredi matin, Jacques et moi, nous pensions lui faire faire le trajet, quand, jeudi matin est arrivée une dépêche demandant à Maman de venir aussitôt, Papa étant à Aizenay, maman et Jacques sont partis tous deux, Jacques est revenu pour déjeune, et Maman a ramené Tante l’après-midi dans une voiture d’ambulance ; après son arrivée, elle a fait bonne contenance, elle est restée assez longtemps dans son fauteuil sans paraître trop fatiguée ; la nuit a été pénible, maman, qui couchait dans sa chambre, n’a pu dormir, la journée d’hier a été atroce, elle étouffait et ne pouvait rester couchée, tous les organes sont atteints, elle a plus de 30 de tension, 1 gr. 5 d’urée, 1 gr. d’albumine et les reins ne fonctionnent plus. Il est venu beaucoup de visites, de nombreux témoignages de sympathie, M. Lucas est venu trois fois, il a fait des piqûres d’huile camphrée qui n’ont pas l’air de donner grand résultat ! la nuit a été terrible, je suis restée jusqu’à 10 heures, ainsi que Mme Guesdon, puis Jacques est venu me chercher pour rentrer ici. Sœur Marie-Anne a passé la nuit avec Berthe, Maman a dormi dans un fauteuil ; Tante a souffert d’une façon épouvantable, toute courbée en deux et suffoquait terriblement ; je suis allée faire un tour le matin, la situation était toujours la même. Nous devions aller à Luçon dimanche soir et Lundi, mais je crois que notre voyage est fait. Nous avons pris notre premier petit déjeuner ici, nous l’aurions fait si gaiement en d’autres circonstances !

Mercredi, fait toute une tournée de visites : Mlle Lucas, les Yvernogeau, Herbreteau, Brachet, M ; le Curé et ses vicaires, Mme Flavet ? ? ? et pour finir Mme Guesdon.

Lundi 9 novembre

Tante Denise est toujours au plus mal, et une seule chose nous étonne, c’est qu’elle soit encore en vie après tant d’horribles souffrances ! La nuit de samedi à dimanche… Tante Abel et Tante Guesdon l’ont veillée jusqu’à 1 heure… Jacques et moi jusqu’au matin… La journée d’hier a été mauvaise, cependant Tante a été heureuse de parler avec Oncle Alfred, arrivé du matin, mais après le dîner elle s’est mise à divaguer… Maman et Sœur Marie-Anne ont passé la nuit et la matinée a été un peu plus calme. Oncle Raymond est arrivé. Aujourd’hui Tante s’affaiblit rapidement… c’est terrible de la voir souffrir ainsi et de voir s’en aller cette intelligence jusqu’alors si lucide…

Dimanche 15

Notre pauvre Tante Denise s’est éteinte doucement mercredi matin ; … Ce matin-là nous étions à la messe, Jacques et moi, en l’honneur de l’Armistice, et nous finissions de déjeuner quand on est venu nous chercher… l’après-midi nous sommes allés à La Roche commander les faire-part et nous occuper des chapeaux de deuil. Le lendemain, Jacques nous a conduites à Nantes, Jacqueline et moi, nous acheter un peu de noir ; il faisait un temps gris et sombre avec un grand vent très froid, aussi nous étions gelés en arrivant, nous avons déjeuné chez Mère, fait quelques courses et sommes rentrés de bonne heure. Vendredi… l’enterrement était à deux heures, il y avait bien du monde, … Tante repose maintenant tout en haut du cimetière, tout près du mur. En revenant, je suis allée avec Jacques conduire Mère au train de Palluau, puis nous avons eu la visite des Gouraud, nous sommes retournés au train le soir conduire mes oncles et Mme Boisseau ; Tante Marguerite s’est décidée à rester jusqu’à ce matin. Hier nous sommes peu sorties, nous avons passé la plus grande partie du temps à travailler au coin du feu ; j’ai amené Tante ici, voir mon installation, et nous sommes allées au cimetière…

Mercredi 18

Rien de neuf depuis dimanche… Maman se remet peu à peu de ses émotions, et nous faisons au cimetière des fréquentes visites. Notre installation s’avance peu à peu, hier on a organisé la cuisine, et cela me fait plaisir, nous allons commencer demain à prendre nos repas chez nous. Je passe cependant ici de longues heures, surtout le matin, et je viens toujours au moins faire un tour l’après-midi… nous veillons toujours dans l’étude, je lis, je travaille tandis que le poële ronfle…

Dimanche 22

Temps gris, infiniment morne et triste… le vent du Nord est glacial, heureusement qu’il fait bon chez nous ! Nous sommes maintenant tout à fait installés, nous prenons nos repas ici depuis jeudi, j’essaie de déployer mes talents de maîtresse de maison, et j’appelle toutes les ressources de mon esprit pour la composition des menus, mais je suis encore novice. Je fais chaque jour de fréquentes visites à la maison, nous y avons même dîné hier soir. Vendredi passé l’après-midi chez les Gendreau, nous allions parler de la « question brûlante » quand les Jousset sont arrivés, et on a parlé de tout autre chose. Hier matin nous avons reçu une bonne et longue lettre de Suzette. Hier après-midi, je suis allée au cimetière avec Maman, porter les derniers chrysanthèmes à notre pauvre Tante…

Jeudi 26 novembre

Un temps radieux aujourd’hui… j’ai laissé toutes les fenêtres grandes ouvertes, pour que le bon soleil rentre et réchauffe la maison… Je suis seule à la maison aujourd’hui, Jacques est à La Roche avec mes parents, et j’ai devant moi une grande après-midi tranquille…

Reprenons un peu les événements : dimanche, … après déjeuner j’ai fait une petite visite à Mme Lucas et assisté aux Vêpres, nous avons eu ensuite plusieurs visites : les Boyer, le docteur Lucas, Papa et Maman ; après dîner nous avons lu au coin du feu. Jacques m’a dit qu’il n’avait pas passé depuis longtemps une aussi bonne soirée, il est heureux de se sentir chez lui, et moi je fais tout ce que je peux pour qu’il s’y plaise.

Lundi, passé la journée à Mortagne chez les Renou, le voyage a té un peu pénible, car le brouillard était glacial et cachait complètement le paysage ; au retour, nous nous sommes arrêtés quelques minutes aux Herbiers chez les Moreau. Mardi j’ai fait tout à fait mon office de maîtresse de maison, d’abord, nous avions invité Jacqueline à déjeuner, et j’avais tâché de lui faire un bon petit menu, de bonne heure, nous avons eu la visite de l’abbé Loizeau, puis nous avons reçu mes parents, Tante Abel, les Mignen, puis Tante Guesdon qui est arrivée en surplus. Hier j’ai reçu Mme Flavet, puis Berthe et Armande ont passé l’après-midi avec moi.

Bien entendu je fais de fréquentes petites visites à la maison plusieurs fois par jour souvent, puis je tâche de travailler ici le plus possible, j’ai commencé un jeté de table pour la salle à manger, et je le voudra déjà fini ; je lis aussi à mes moments perdus le « Saint Paul » de Baumann, c’est très intéressant et beau ; j’ai apporté mon violon aujourd’hui, joué un bon moment tout à l’heure, et je veux me remettre à travailler chaque jour…

Mercredi 2 décembre

Bien des choses depuis quelques jours, et pas de temps pour écrire, mes occupations de maîtresse de maison m’occupent davantage et ne me laissent pas autant de moments libres, et puis Maman est contente de ma voir venir à la maison, aussi je fais fréquemment des petites visites ; ce matin, avant déjeuner, j’ai passé une heure à faire de la musique avec Jacqueline… nous avons joué une « Prière » de Franck, particulièrement belle, une Sonate de Mozart et plusieurs autres choses qui m’ont fait grand plaisir.

Reprenons un peu les jours précédents… nous avons fait vendredi notre tournée de visites chez les métayers, samedi j’ai reçu mes parents et Jacqueline à déjeuner, puis je me suis rendue à la maison passer l’après-midi avec Armande et Berthe…

Dimanche, j’ai assisté à la grand’messe avec Jacques, puis, à 1 heure et demie, nous avons pris l’auto et filé à Thouars, à partir de Pouzauges, nous avons trouvé de la neige… vers Bressuire tout était blanc. Le lendemain, c’était le dégel, aussi sommes-nous restés causer tranquillement à la maison, et ne sommes sortis qu’un peu le soir, voir le porche roman de la vieille église Saint Médard et la vue du Thouet, auprès du château ; nous sommes revenus hier pour déjeuner. Tantôt nous allons chez Armande, demain avec Jacques, à un enterrement à Remouillé, vendredi chez Tante Abel !

Jacques m’a souhaité ma fête dimanche… j’ai reçu plusieurs lettres, dont ce matin une de Jeanne Lego, qui va être maman au mois d’avril.

Samedi 4 décembre

Note éditoriale. Le journal écrit « samedi » ; le 4 decembre 1925 était un vendredi. Texte conservé tel quel.

Un froid très vif, un vent glacial et mordant… je ne suis bien que dans la salle à manger, et d’ailleurs je ne sors guère, j’ai le pied enflé…

Mercredi nous avons passé l’après-midi chez Armande, hier nous étions chez les Abel, et tantôt nous allons chez Berthe. Jeudi, j’ai passé mon après-midi seule, tandis que Jacques était à Remouillé, et mes parents à La Roche, le soir, Papa, Jacqueline et Marguerite sont venus me voir. Le matin, je travaille, je tâche de jouer du violon, le loir, je lis, je brode tandis que Jacques travaille, on est bien dans la pièce tiède, il fait si bon chez nous.

Mercredi 9 décembre

Une grande nouvelle, Charlotte épouse Léon Gourraud ! la chose est certaine, puisque Tante Abel elle-même est venue en faire part à la maison, est-ce par dépit, est-ce par inclination, je’ n’en sais rien, mais voilà Charlotte vengée de l’abandon de Benjamin, on ne parle pas encore de date du mariage !

Le temps s’est enfin radouci… je respire enfin et cesse de grelotter. Dimanche nous devions aller à Luçon, mais Louis nous a téléphoné que Vevette était souffrante, et nous sommes restés ici, nous avons eu pas mal de visites : les Bonnaud, Gendreau, Chailloux, puis nous sommes allés passer un moment à la maison. Lundi j’ai eu une visite de Charlotte qui m’a parlé de son séjour à Paris, mais pas de son projet de mariage. Hier, c’était la fête de l’Immaculée Conception… toutes les Enfants de Marie étaient là, pour la première fois je ne me trouvais au milieu d’elles et cela me faisait tout drôle…

Vendredi 11

Le mariage de Charlotte commence à faire marcher kes bonnes langues, et d’ici quelques jours, tout sera commenté ferme, il y a évidemment de quoi surprendre : d’abord, la différence d’âge, trente sept ou trente huit, et vingt trois ans, et surtout la précipitation avec laquelle Charlotte se marie après l’abandon de Benjamin. Hier nous sommes allés à La Roche, puis nous avons eu une visite des Brachet, puis Jacqueline est arrivée, et enfin M. Guillaumé et Berthe, j’ai lancé la grande nouvelle, et c’était trop drôle de voir la stupéfaction générale, Berthe n’en revenait pas, mais le plus drôle était M. Guillaumé, il a commencé par dire que c’était une blague, puis a déclaré ce que tout le monde pensait : c’est un mariage de dépit ; enfin nous avons causé et ri jusqu’au dîner…

Mercredi 16 décembre

…Nous avons fait un excellent voyage à Luçon, nous sommes partis dimanche, sitôt après les Vêpres, une fois les derniers clients partis, pour arriver là-bas un peu avant 5 heures ; nous avons passé une excellente journée, tous sont très gentils, et j’ai eu grand plaisir à les connaître davantage, nous avons dîné dimanche soir avec les Boisseau, qui nous ont annoncé une naissance chez Pierre et Françoise pour le mois de mai.

Vendredi j’ai passé l’après-midi chez Maman avec les Abel, Charlotte fait beaucoup de projets et les expose : il lui faut une alliance en platine, une très belle bague, elle achètera ses meubles à Nantes, il faut que Léon Gourraud change son auto etc… tous ces détails sont évidemment à régler, mais ils ne sont pas d’une telle importance, le principal dans les fiançailles, c’est l’union des cœurs , les aspirations communes, tout ce qui prépare l’union de deux âmes !

Samedi, les meubles de Tante sont arrivés, nous les avons fait monter dans un grenier où Maman vient, quand elle le peut, faire l’inventaire des caisses, c’est navrant de déballer toutes ces pauvres affaires, alors que celle qui les a emballées n’est déjà plus ! Dimanche matin, j’ai reçu une lettre d’Andrée, elle paraît heureuse, cela doit lui sembler bien doux après toutes ses épreuves !

Jeudi 14 décembre

Note éditoriale. Le journal écrit « jeudi » ; le 14 decembre 1925 était un lundi. Texte conservé tel quel.

Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1925-12-16). Texte conservé tel quel.

… Reprenons un peu cette dernière semaine ; jeudi, la lessive ayant pu sécher, je suis allée à la maison plier le linge, et, le soir, j’ai pu écrire à Andrée. Vendredi et samedi, nous avons été finir nos visites ici, il faisait très froid, et sortir ne m’enthousiasmait guère, d’autant plus que, presque partout, on nous faisait pénétrer dans des pièces sans feu, et nous en sommes revenus à peu près gelés, samedi soir, nous avons terminé par la Métérie, où du coup nous n’étions pas mal, au coin du feu, entre Mme de La Thébaudière et Mlle Morin, toujours aussi désopilante. En rentrant nous avons trouvé Pierre Bouliau qui nous attendait depuis un moment déjà ; comme il était 6 heures, nous l’avons gardé à dîner, il a fallu improviser un menu, et j’ai dû déployer mes talents de maîtresse de maison.

Dimanche après-midi nous sommes partis pour Nantes, nous sommes passés par Palluau prendre Pierre Bouliau ; peu avant notre départ, il y avait eu du côté de Nantes un orage formidable, l’eau passait sur la route en plusieurs endroits… J’ai fait là-bas la connaissance de Marie-Thérèse Bled, qui surprend d’abord par ses yeux froids, mais se découvre ensuite aimable et amusante, elle logeait Au Central, mais venait prendre ses repas avec nous. La journée de lundi s’est passée presque toute en courses, vers 5 heures seulement nous avons pu aller jusque chez les André Landais faire la connaissance du bébé, nous avons rencontré là-bas Paul et Irène. Je suis allée ensuite voir Mme Houdbine que je n’ai pas trouvée chez elle. Le retour mardi matin a été pénible, la réverbération du soleil dans les flaques d’eau était fatigante et le vent si violent que l’auto avait du mal à tenir la route.

Hier, voyage à La Roche, visite chez le dentiste qui m’a extrait deux dents… Ce soir nous partons aux Sables passer en famille la veillée de Noël et réveillonner après la messe de minuit…

Dimanche 27

Temps affreux, pluie torrentielle, il est bientôt dix heures, et, c’est à peine s’il fait jour…

Noël, nous l’avons passé cette année aux Sables ! nous sommes partis jeudi soir vers 5 heures, Jacques et moi, le temps était doux et très calme, nous croisions de nombreuses voitures qui gagnaient les bourgs, pour la messe de minuit… Nous avons passé en famille une bonne veillée de Noël, mais, pour aller à la messe de minuit, le temps ayant changé, nous avons eu à essuyer une vraie tempête ; peu de monde à l’église, mais une assistance recueillie et des chants merveilleux… En rentrant nous avons réveillonné très gaiement, ainsi que le veut la tradition.

Le jour de Noël, nous avons assisté à la grand’messe et aux Vêpres, les chants étaient superbes : Kyrie, Santus, psaumes à plusieurs parties, cantiques harmonisés… Nous avons pu, malgré le mauvais temps, faire un tour de Remblai, fouettés par le vent… Le soir, j’ai pu faire un peu de musique avec Jacqueline, ce qui m’a fait bien plaisir.

Hier matin, nous avons fait notre voyage avec la pluie… dans l’après-midi, je suis allée avec Marguerite et Charlotte, à l’arbre de Noël des enfants de l’asile, c’était une petite fête assez bien réussie, puis, comme il pleuvait, je me suis renfermée de bonne heure, avec mes livres et mon ouvrage.

31 décembre 1925

Je suis seule ici, Jacques met à jour sa comptabilité dans son bureau, et c’est maintenant seulement que j’ai un peu de temps à moi… j’ai eu ce matin une trentaine de cartes à écrire, tantôt 5 lettres à faire, et, entre temps, nous sommes allées au Moulin-Guérin où une petite Odette vient de naître ! c’est la sixième et l’aînée aura cinq ans au mois d’avril ! …

On annonce toujours beaucoup de mariages : Hervé épouse Jacqueline Mignen, le docteur Moreau est fiancée à Juliette Dorion… on parles toujours du mariage de Charlotte, dimanche M. Lucas me disait fort irrévérencieusement, en parlant de Léon Gourraud « la poire était mûre, il est arrivé à point pour la cueillir », j’étais malade rire, d’autant plus qu’à ce moment-là Charlotte arrivait majestueusement : rouge aux lèvres, rose aux joues, etc… les fiançailles sont vers le 15 ou le 20 janvier.

Passé l’après-midi chez les Abel ; mardi, voyage à La Roche et séance chez le dentiste ; , hier Papa et Maman sont revenus des Sables, je suis allée les voir, ils son venus aujourd’hui…

L’année 1925 n’a plus que quelques heures à vivre… !