Texte intégral de la retranscription d’Anne Dugast. Aucune correction n’a été apportée à l’orthographe, à la ponctuation ni aux dates. Les … sont les coupures de la transcriptrice.
Dimanche matin 6 janvier 1952
Quelques minutes seulement à moi, car il y a ce matin la réunion habituelle de la Ligue, et il va falloir sortir ; j’aimerais bien rester ici, et avoir une journée calme, mais il faudra aller à la Genétouze cet après-midi pour une réunion, et je n’aurais guère de répit cette semaine, que deux jours peut-être à la fin ! La semaine passée a été très remplie ; je ne suis pas fatiguée, mais un peu abrutie, et très désireuse de quelques jours de tranquillité… Dimanche, journée assez chargée, cependant je suis arrivée à servir à la famille de Thouars un très joli reps, et bien que Michel, paraît-il, n’apprécie pas les plaisirs de la table et leur préfère ceux de la conversation – les uns d’ailleurs ne nuisent pas aux autres – j’ai été contente que tout soit bien réussi ; Les bouchées n’étaient peut-être bien aussi montées que certaines fois, mais la pâte en était très bonne, et la garniture réussie. Il y avait un très beau turbot, des poulets et la salade de fruits qui était délicieuse, le Savoie qui l’accompagnait était très bon. Nous avons passé ensuite un agréable moment à causer dans le salon, les Granger sont venus, puis Maman en fin d’après-midi ; nous avons dîné ensemble puis sommes allés au cinéma, de sorte que je n’ai rien pu faire de la journée que quelques lettres hâtivement écrites le matin. Les filles étaient parties à Nantes avec Armand. Lundi, déjeuner chez Maman avec les Granger et le ménage Benjamin Gendreau ; il y avait une dinde très belle et très bonne ; ne sommes pas restés longtemps l’après-midi, car il y avait une visite des Gourraud, puis nous sommes allés, ainsi que chaque année, accompagnés des garçons et d’Anne, offrir nos vœux à M. Le Curé ; Une fois rentrés ici, une visite des Frères de l’Ecole, et la dernière journée de l’année a été terminée. Les garçons ont tenu à voir commencer l’année, et ne sont montés qu’après minuit. Mardi matin, avons assisté, Jacques et moi, à la première messe, et prié Dieu de bénir l’année commençante. La journée s’est passée ensuite selon le rythme habituel, des visites et des souhaits toute la matinée ; après déjeuner, Jacques est allé à La Roche chercher les filles, nous avons eu la visite de M. le Curé et de M. l’Abbé, puis sommes allés chez Maman et Tante Abel. Les Granger sont venus finir l’après-midi ici. Mercredi, les domestiques de Maman s’absentaient à cause du baptême d’un petit neveu, aussi toute la maisonnée est venue déjeuner et dîner ici ; nous avons eu un déjeuner très simple, mais l’après-midi, pendant que Maman, les Granger et Jacquie étaient partis au Moulin-Guérin, j’ai confectionné le gâteau de fête de Geneviève ; cela m’a pris pas mal de temps, car ce gâteau à l’orange est minutieux et long à confectionner, pour comble, j’ai eu une longue visite du ménage des instituteurs, si bien que j’ai eu de la peine à arriver à tout. Jeudi, beaucoup de choses à faire le matin ; après-midi à La Roche avec Jacques et Jean Granger, dentiste et pas mal de courses, sommes rentrés peu avant dîner. Je comptais avoir à dîner vendredi soir les abbés Sacré et Boucher, et avais fait mes provisions en conséquence, mais un coup de téléphone, après nous avoir cherché ici, atteint Jacques chez les Lesaffre ; les abbés préféraient déjeuner plutôt que dîner. Jeudi soir, Jacquie et moi nous sommes mises à confectionner des biscuits roulés et une crème au beurre pour une bûche ; cela nous a fait travailler et nous nous sommes couchés plutôt tard. Vendredi, cuisine une bonne partie de la matinée, mais repas assez quelconque, la salade de riz était belle et bonne, mais la sauce de la matelote d’anguilles était trop longue et le gratin de pommes de terre un peu desséché, par contre, la bûche, qui nous avait donné, à Jacquie et à moi, de grosses émotions était très réussie. Passé ensuite un agréable moment. Après le départ des abbés, écrit un peu… Hier, Jacques partait à la foire de Belleville, les filles allaient passer la journée à La Mothe, je comptais donc déjeuner seule avec Anne, mais Jacqueline est venue me demander, de la part de Maman, de déjeuner avec eux ; Nous avons donc réuni nos restes et pris ensemble ce repas avant le départ. Suis restée un peu à parler, et rentrais ici, quand j’ai été abordée par Raymond Brochard, lequel m’a appris qu’une petite fille venait de naître chez eux, et qu’on me priait d’être la marraine. Le baptême devait avoir lieu le soir même vers heures /. Je devais aller chez Mme Dorion, chez Léontine Berthomé, j’avais quelques petites choses à mettre en ordre ici ; j’ai fait en vitesse le plus pressé et j’étais prête à l’heure du baptême. J’étais très émue, d’autant plus que c’était moi qui devait choisir le nom, cela d’après la volonté de la maman. On a donc baptisé une petite Marie-Bernadette, et, en son nom, j’ai renoncé au démon, à ses pompes et à ses œuvres, et j’ai récité le Pater et le Credo. Me voilà donc une nouvelle charge, une nouvelle responsabilité. Suis allée ensuite acheter des dragées, puis tout le baptême est venu ici, boire à la santé de la nouvelle-née et prendre du café et des petits gâteaux. Les uns et les autres sont restés causer, si bien que j’ai été libre vers 7 heures 1/2 seulement… Aujourd’hui dimanche, il est maintenant dix heures – du soir – je vais monter me coucher le plus tôt possible ; n’ai pas eu du tout de temps à moi aujourd’hui. La réunion – avec huit ligueuses seulement – cela a été assez dur… Aussitôt après, la grand-messe de l’Epiphanie, fête que j’aime tant. Après déjeuner, Jacques a été pris, cependant il a pu me conduire assez tôt à la Genétouze pour que j’aie un bout des Vêpres. Réunion ensuite, pas beaucoup de monde, mais elles commencent à se dégeler, à parler, elles étaient encore plus nombreuses qu’ici ! Jacques est revenu au-devant de moi, si bien que le trajet a été vite fait. Sommes allés ensuite en visite à l’école, à l’hôpital, voir les deux « Bonne-Mère », puis nous avons terminé l’après-midi par une visite aux Boyer. Depuis le dîner, Jacquie et moi venons de faire deux biscuits roulés destinés à une bûche demain, Les Pierre Bouliau viennent déjeuner….
Dimanche matin 13 janvier
Quinze jours que je n’ai pas écrit ; il y a eu mon voyage à paris ; je suis rentée ici mercredi dernier seulement… Je reprends cette quinzaine par le début, il y a beaucoup à raconter. Journée du dimanche assez remplie, écrit et préparé ma valise pour le lendemain. Le lundi matin, pluie fine et vent, sommes partis au milieu de la matinée, fait quelques courses à la Roche avant de prendre le train, Voyage passé sans incidents, j’ai pu avoir une place confortable. J’ai déjeuné avant Nantes, gâteaux secs et fruits, et j’ai eu assez de temps à Nantes, pour prendre, au buffet, une tasse de café ; la journée ne m’a pas parue longue…. Journée de solitude, d’indépendance, et, parfois, cela paraît bon ;… J’étais à Paris à 6 heures 20, Mladen était à Montparnasse au-devant de moi ; le crachin du matin avait cessé, il faisait un temps brumeux, mais convenable. Chez Tante Denise, Aline et Marie-France m’attendaient – causé un bon moment, avant, pendant et après dîner – Mardi, journée très pleine, très intéressante et riche. Messe inoubliable dans cette petite chapelle voûtée du Secrétariat central… Au petit déjeuné, retrouvé Mme Taylor et Duchaîne ; nous sommes rendues ensemble à la Maison de la Chimie où avaient lieu les réunions…. Déjeuner entre Ligueuses dans un petit restaurant de la rue Saint Dominique, conversations intéressantes. En traversant l’Esplanade des Invalides les troupes qui devaient escorter à l’Arc de Triomphe le corps du Maréchal de Lattre attendaient ; nous avons attendu aussi, mais il y avait pas mal de retard, j’ai eu peu de manquer le début des réunions et suis repartie, manquant sans doute le cortège de près. Après-midi également très intéressant et très remplie. Suis partie à 6 heures pour aller voir Tante Juliette, que j’ai trouvée très vieillie. Shuis rentrée dîner… Mercredi 26, messe comme la veille, rue de l’Université, vu Mme Taylor au petit déjeuner, mais Mme Duchaîne s’était rendue à Notre-Dame, où, en tant que présidente des veuves de guerre de Vendée, elle avait pu avoir une place. Nous avions temps libre le matin à cause des obsèques du Maréchal de Lattre de Tassigny ; je voulais voir le cortège sans savoir comment m’y prendre, enfin tout s’est arrangé. Suis allée rue de Rivoli avec une autre Ligueuse du Nord… femme de notaire, dix enfants, qui la veille nous avait fait un exposé très intéressant. Sommes allées rue de Rivoli, où nous étions très bien placées ; en attendant le cortège, ce qui a bien demandé une heure et demie, parlé de choses intéressantes si bien que le temps ne m’a pas paru long. Il ne faisait pas trop froid. Avons admirablement bien vu le défilé qui était d’ailleurs très imposant et émouvant. J’ai commencé à pleurer presque au début, au passage des Saint-cyriens, pensant à Jean que nous avons vu en uniforme qu’une fois seulement, le jour du Triomphe de sa promotion ; j’ai continué au passage du cercueil et surtout au passage de al pauvre Maréchale de Lattre, suivant toute seule, le chapelet à la main, le corps de son mari. Il y avait trois voitures de fleurs, et des drapeaux, des délégations de toutes sortes. Avons filé vers les invalides en contournant le Grand Palais, et sommes arrivées pour entendre, retransmis par des haut-parleurs, le discours de Pléven. Assisté ensuite au défilé des unités motorisées, blindés, chars de toute sorte, voitures de transmissions, cela a été très long et d’ailleurs très intéressant, il y a eu pour clôturer la Garde républicaine à cheval et les goumiers. Puis nous sommes parties déjeuner, il était une heure, à ce moment commençait le défilé des troupes à pied, mais elles étaient groupées vers le Grand Palais et montaient par un autre pont, si bien que nous ne pouvions les voir. Quand nous avons eu fini de déjeuner, il était 2 heures ¼ et le défilé se terminait, mais il s’agissait pour nous de franchir l’esplanade pour nous rendre aux réunions, mais les voitures des officiels partaient et cela menaçait d’être long ; nous sommes redescendues vers la Seine et avons eu la chance de rencontrer Mme de Baudry qui nous a aidées à traverser. Après-midi également très intéressante. Dîné ce soir-là chez Marie-Thérèse, beaucoup causé et ai été contente de la revoir ainsi que Mlles Lengrand. Jeudi matin, repos, puis suis allée rue Saint Dominique…. En revenant, pluie et grêle, suis restée un peu à attendre à l’entrée du métro, mais nous déjeunions chez Marie-France et j’avais peu d’être en retard, aussi je me suis décidée à courir sous la pluie. Nous avons d’ailleurs eu un temps affreux à nous rendre, Tante Denise et moi ; j’ai été contente de voir les petits et d’entendre parler de François ; suis restée un peu puis suis rentrée écrire à Jean. Suis allée ensuite chez Tante Marguerite et appris de Jérôme avait une lettre de sa mère lui disant que Jean était à Hanoï. Suis allée ensuite chez Cécile. Dîné chez Suzette, qui n’est pas bien ; elle a fait cet été une hémorragie cérébrale et se trouve encore très fatiguée. Repas agréable, un peu à la façon anglaise, et suis restée causer un peu. Le soir, une lettre de Jacques m’attendait ; Maman avait eu, elle aussi, une lettre de Suzanne Nida, annonçant l’arrivée de Jean à Hanoï ; le grand chéri a du être bien content de ses deux journées là-bas, pris une messe tout près, à Notre Dame des Anges… Déjeuné chez Tante Denise, puis suis allée voir Solange, par un temps vraiment peu agréable, froid et brumeux, mais ai été cependant bien contente, pendant le trajet en autobus, de revoir un peu Paris. Suis rentrée vers 6 heures, vu Jacques Pigeaud, de passage à Paris, puis dîné chez Aline. Samedi, fait une chose à laquelle je tenais essentiellement, un pèlerinage à la chapelle de la rue du Bac…. Passé la matinée avec Caty, à visiter le Père Lachaise, c’est d’ailleurs assez intéressant, mais que de monuments ostentatoires qui témoignent de la vanité humaine, besoin de l’homme de se survivre par un monument ou peut-être piété familiale, mais souvent manque de goût. Au retour, dans le Métro, qui paraît le lieu de monde le moins fait pour ce genre de choses, ai eu avec Caty une conversation sur la foi et la vie éternelle, vraiment en profondeur, qui m’a comblée de joie, car c’est une chose si rare que l’on puisse atteindre ainsi l’intimité d’une âme humaine – joie très grande de la savoir vraiment chrétienne – Besoin de prier davantage, pour « nos frères séparés » en cette semaine de l’Unité. Déjeuner chez Tante Juliette qui n’était pas trop mal, vu Laurence, vu aussi les céramiques de Louise-Marie qui sont bien belles ; parlé d’Oncle Gaston. Me suis rendue à pied chez Suzette ; elle n’était pas chez elle mais avait laissé sa clé à la concierge, si bien que j’ai pu m’installer confortablement et me reposer. Causé un peu, mais Suzette paraissait fatiguée et nous n’avons pas pu avoir la conversation intime que j’aurais désirée ; je voudrais savoir où elle en est par rapport au communisme, elle voit des quantités d’hommes politiques, plutôt de gauche, m’a parlé de militants communistes qui vivent durement pour leur idéal, m’a parlé de Jouhaux, en glorifiant son œuvre, parlé de centaines de militants syndicalistes, qui sont vraiment des êtres désintéressés et passant leur vie à rendre – bénévolement – service aux autres. Il y a bien des choses que j’aurais aimé savoir…Je me sens, sur certaines choses, totalement ignorante. Suis allée ensuite voir Françoise Félix que j’ai trouvée chez elle, avec ses filles. Dîné chez les Poupardin ? Le dimanche matin, messe à Saint François Xavier, joie de cette grand messe si simple, si vraiment communautaire, où tous prient et chantent, où tous, ou presque, communient… Suis allée prendre mon billet à Montparnasse, puis suis allée à Neuilly, où je déjeunais chez Tante Bled ; elle recevait, à l’occasion de son 68ème anniversaire, les membres de sa famille résidant à Paris ou à proximité, c’est-à-dire, en plus de Marie-Thérèse, Michel et Daniel Bouliau ; elle nous a d’ailleurs admirablement soignés : ris de veau aux champignons, faisan, un délicieux gâteau. Suis restée causer un moment, puis pris l’autobus pour Charenton où je voulais voir, au Bon Pasteur, sœur Marie des Saints Innocents, qui fut autrefois Radegonde Guibert ; j’ai fait un voyage assez long, changé d’autobus à Saint-Lazare, puis pris un autre autobus qui longeait la Seine et m’a donné un peu la joie de voir Notre-Dame et les quais. Débarqué à Charenton, où il faisait bien froid, trouvé, au Couvent du Bon Pasteur, une toute petite religieuse, toute tassée, que je n’aurais certainement jamais reconnue, mais elle m’attendait, et pendant plus de deux heures, nous avons parlé et rappelé avec joie bien des souvenirs. Suis rentrée par le Métro, il faisait gris et froid ; dîné chez Tante Denise. Lundi matin, je me demandais bien si je m’arrêterais à Chartres ou non, le temps paraissait très bouché ; me suis mise en route tout de même pour prendre le train de 9 heures 20, Mladen m’a conduite à la gare, il neigeait un peu, mais, une fois en route, le temps s’est dégagé, la neige a cessé, et je suis arrivée à Chartres avec un rayon de soleil, qui malheureusement s’est éteint aussitôt. Malgré le froid et le temps sombre, passé à Chartres des heures inoubliables… Ayant débarqué à 11 heures, suis restée jusqu’au déjeuner dans la cathédrale ou autour, j’ai pu tout à loisir contempler les sculptures ravissantes du pourtour du chœur et surtout les merveilleux vitraux qui m’ont enthousiasmée, des tons bleus merveilleux, quelques tons rouges profonds et splendides, mais surtout ces bleus inoubliables ; j’ai tout particulièrement aimé quelques vitraux à gauche du chœur, et surtout ceux du fond de la nef, en dessous de la grande rose du portail central ; celui de la généalogie de Notre Seigneur est particulièrement beau. Visité la crypte, ce qui est très émouvant… Vu ensuite l’extérieur… Suis allée voir le jardin de l’ancien Evêché, par temps clair, la vue doit être belle sur la Beauce. Déjeuné dans un salon de thé tiède et confortable, et cela m’a été agréable, me suis offert – pour une fois – un petit repas qui m’a fait plaisir. Après déjeuner, visité les vieilles rues de la ville, il y a des maisons aux toits de petites tuiles brunes, comme on en voit dans le Berry, il y a quelques maisons intéressantes, des hôtels avec des vieux portails, un Hôtel de Ville en briques, pas mal, une église Saint Aignan bien moins imposante que sa voisine la cathédrale, sans grande beauté, mais ancienne et sympathique…. Suis revenue à la cathédrale, revu encore une fois les vitraux…. Salué au passage « l’Ange de Chartres » et suis allée à la gare où peu après, j’ai pris le train pour Le Mans, il y faisait bon et cela m’a fait du bien de me trouver au chaud. Au Mans, Jeanne était à la gare et nous nous sommes tout de suite rendues chez elle où une bonne tasse de thé m’a fait un bien immense ; Sommes sorties ensuite faire une course, et retrouvé avec grand plaisir la petite chambre garnie de cretonne qui m’a été si accueillante à mes autres séjours, avec son alcôve tiède et paisible. Ce sera sans doute mon dernier séjour là-bas, car les Lego quittent sans doute Le Mans cet été… Mardi matin, me suis reposée, mercredi aussi ; j’avais eu à Paris des nuits un peu écourtées, aussi cela me paraissait bon de dormir un peu plus longtemps, et même de lire un peu avant de me lever. Mardi matin, fait des courses avec Jeanne, passé de bons moments ensemble et beaucoup causé ; sommes sorties aussi en fin d’après-midi, et passé un moment avec Yvonne Tabourier, toujours aussi vaillante et dynamique ; seulement il ne faisait pas chaud chez elle, aussi j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver la maison tiède. J’ai été heureuse de revoir Jeanne, cependant bien des choses me peinent ; elle est toujours la même, angoissée, inquiète, se tourmentant sans cesse en pensant à ses vieux jours ; j’ai l’impression qu’elle s’éloigne de plus en plus de Dieu, ne sait plus si elle doit croire à la vie éternelle, à la divinité du Christ – je me sens très maladroite pour lui répondre - …. Elle ne se confesse plus que pour les grandes fêtes…. Elle parle durement des prêtres, ceci sous l’influence d’amis, ou d’un de ses frères, les trouvant trop bons vivants, pas assez austères. Son fils Gilles a une tournure d’esprit pénible ; on sent un enfant révolté conte tout et contre tous ; il parle durement à sa mère ; je sais bien qu’il n’a jamais dû être heureux chez lui, dans cet intérieur plutôt triste, il a des paroles et des jugements durs, où l’on sent l’influence des camarades et des professeurs – sur les soldats d’Indochine, sur la vie à la campagne – il ne veut plus voir l’aumônier, mais il se passionne pour le grec, et le professeur de grec doit avoir une grande influence sur lui. Quitté Le Mans mercredi à 11 heures ¼, fait bon voyage ; le temps, très brumeux au Mans, s’est rapidement éclairci, et nous avons eu à partir d’Angers un beau soleil brillant sur la Loire. Jacques était à la gare. Sommes allés chez Mère, où j’ai eu une bonne tasse de Nescafé qui m’a fait plaisir. Fait ensuite des courses avec les filles, avec Jacques, et sommes rentrés pour dîner. Trouvé Anne en bonne santé. Jeudi matin, une lettre de Jean, datée du 15, il a été deux jours à Hanoï, il a vu François et cela lui a fait plaisir ; son petit coin est jusqu’ici toujours calme. Le matin, marché et bien des choses, déjeuné chez Grand-mère et y suis restée un moment ; suis rentrée ici où j’avais à faire. Vendredi, réunion au Boucheau ; Jacques m’a conduite en auto jusqu’à l’Hermière ; suis allée jusqu’au Boucheau à pied et revenue à pied ; bien peu de monde ; pu cependant parler à quelques femmes et c’est déjà quelque chose, seulement, le temps était très dur, et malgré le soleil, le froid quelque peu pénible. Samedi un temps bizarre, nous avons eu dans la matinée une chute de grésil, puis de l’orage, éclairs et tonnerre, de la pluie et de la neige mélangées, u temps si sombre que Jacques a dû garder la lumière jusqu’à midi ; puis, dans l’après-midi, cela s’est éclairci, il y a eu, pendant quelques heures, un beau soleil et un ciel bleu ; sommes sortis Jacques et moi faire des visites ; comme nous sortions de chez Mme Benjamin Gendreau, il y avait un brouillard épais, monté en quelques minutes, nous voulions aller jusqu’à l’école voir le ménage Bricout, mais le sol glissait tellement que nous avons rebroussé chemin, et nous sommes allés chez Maman lui dire de ne pas sortir pour la première messe. Hier dimanche, car ce n’est que ce matin lundi que j’ai le temps de terminer, une bonne couche de neige et un beau temps clair ; le soleil chauffait assez bien, puisque le thermomètre de al salle de bains a dépassé 15°…. J’ai cependant eu froid à la grand-messe. Au milieu du jour, la neige a fondu aux endroits atteints par le soleil. Sommes allés à la Genétouze, pour la représentation prévue, et pris beaucoup de plaisir ; la troupe était très bonne et la pièce intéressante, il était amusant d’entendre la salle vibrer. (était-ce « la Vie est un songe » adaptée par l’abbé You, j’en garde un souvenir enthousiaste ! mon goût du théâtre s’est éveillé avec cette pièce). Sommes rentrés ici vers 7 heures, la voiture était toute givrée, mais la route ne glissait pas, Thérèse était partie au cinéma, mais le dîner attendait près de la cuisinière et la maison était bien chaude. Ce matin, temps très couvert… Je viens de trier les pommes et d’écrire quelques lettres….
Dimanche matin 3 février
Quelques minutes seulement à moi, il a fallu partir pour la réunion de la Ligue habituelle, mais je pense avoir une après-midi à peu près tranquille à part peut-être quelques visites et je pourrai peut-être en finir avec ma correspondance… Hier soir, avons eu de mauvaises nouvelles de Nantes ; Madeleine a téléphoné à Jacques disant que Mère n’était pas très bien ; elle a eu avant-hier, je crois, une vive douleur dans le ventre ; hier, elle a été examinée par le Mme Thomas, laquelle est passée au magasin et a dit à Madeleine qu’elle craignait de l’occlusion intestinale, et, à l’âge de Mère, cela peut être grave. Armand et Suzanne doivent y aller aujourd’hui. Jacques ne peut y aller, d’ailleurs sa venue inopinée pourrait inquiéter sa mère, mais nous aurons sous peu d’autres nouvelles ; d’ailleurs Madeleine parlait de voir un autre médecin. De tous côtés il y a des sujets d’angoisse et d’inquiétude ; vendredi, pour la première fois, le nom de Luc-Nam a paru dans le communiqué d’Indochine et on a parlé de combats sanglants qui s’étaient déroulés de ce côté-là ; peut-être aurons-nous une lettre de Jean dans les premiers jours de la semaine, mais que de choses auront pu se passer depuis ! C’est une angoisse perpétuelle, le jour, cela va encore, mais la nuit, si j’ai le malheur de me réveiller, je ne peux plus me rendormir. A part cela, semaine bien vite passée, comme toujours…. Mardi, après-midi très chargée à La Roche, suis allée à la Maison des Œuvres et fait pas mal de courses urgentes, suis allée aussi à Richelieu où j’ai vu les garçons en bonne santé, ce qui m’a fait plaisir. Mercredi, suis restée au repos pour ma journée au lait ; physiquement et moralement, cela me fait du bien…. Première partie de l’après-midi dans le bureau, où j’ai passé les disques que j’aime le mieux : Beethoven, Schubert, quelques chansons particulièrement jolies, et les disques de Solesmes. Me suis couchée vers 5 heures, lu et prié encore pas mal ce soir-là ; relu certaines pages de mes cahiers et cela m’a fait du bien. Jeudi, les garçons sont venus déjeuner, ceci en l’honneur des 15 ans de Pierre, passés cependant depuis le 25 janvier, il faisait très mauvais temps le matin, aussi nous avions téléphoné qu’ils viennent par le car, et Jacques les a reconduits le soir. Tous deux ont été contents, du moins je l’espère, de se retrouver ici, et ils ont apprécié la bûche confectionnée par Jacquie, il y avait encore une fève, et c’est Anne qui l’a eue ; comme de juste, elle a choisi Pierre pour roi. Après leur départ, suis ortie pour aller chez Marthe Fournier, au cimetière, à l’église. Il faisait venteux et froid. Vendredi matin, pluie, je me demandais un peu comment se passerait l’après-midi la réunion du Plessis, vers midi, le temps s’est dégagé et je n’ai pas eu mauvais. Il n’y avait pas tant de monde que d’habitude, à cause des rougeoles et des rhumes des petits qui retiennent chez elles les mères de famille, mais l’assistance causait, réagissait et c’était intéressant. Suis rentrée ici vers 5 heures ½, sommes allés ensuite, Jacques et moi, pour voir les Brachet, seulement ils étaient sortis tous les deux, et cela m’a permis ‘avoir ici un moment de tranquillité pour préparer la réunion d’aujourd’hui. Nous retournerons chez les Brachet une autre semaine, à part celle-ci, toutes nos visites de janvier à nous deux sont terminées. Lundi soir, nous étions allés chez les Gilbert et les Yvernogeau, ainsi qu’à l’école ; il me restera maintenant quelques visites à faire seule et je tâcherai de la expédier cette semaine. Hier, suis allée chez Marguerite, passé un moment chez Maman, puis suis allée à l’église où je me suis confessée et ai pu assister aux Vêpres de la Chandeleur. A part mercredi et jeudi, j’ai pu avoir ma messe chaque matin ; au contraire, tout est plus facile maintenant que nous avons un second vicaire, cela nous donne trois messes chaque matin et il est possible de s’arranger, à l’occasion, je fais habiller Anne à 8 heures -1/4, je la laisse faire sa toilette, pendant ce temps-là, je file à la messe de 8 heures… Je suis arrivée à me remettre au chandail de Jacques délaissé depuis un certain temps pour d’autres travaux urgents….
Dimanche matin 20 février
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 20 fevrier 1952 était un mercredi. Texte conservé tel quel.
Semaine très chargée et la semaine prochaine ne le sera certainement pas moins, après cela j’espère avoir un peu de répit, et cela me fera grand bien. Ce matin, je n’ai rien autre chose que la grand-messe, mais, cet après-midi, je vais à la Genétouze, ce qui me fera peut-être revenir de très bonne heure…. Jacquie est à Montaigu depuis hier et revient demain soir. Beaucoup de choses cette semaine ; dimanche la réunion s’est bien passée, il y avait pas mal de femmes et j’ai pu leur dire beaucoup de choses. L’après-midi, écrit plusieurs lettres, puis visite des Boyer et des Gourraud, qui sont restés presque jusqu’au dîner ; Jacques et les filles sont allés au cinéma, j’an ai profité pour me coucher de bonne heure et lire un moment. Lundi matin, une lettre de Jean ; leur nouvel aumônier a débarqué et ne va pas tarder à passer chez eux, je voudrais bien avoir la prochaine lettre. Lundi après-midi temps ensoleillé, mais un peu froid et venteux, suis allée voir ma filleule Marie-Bernadette, et me suis arrêtée à la Faucherie au retour, puis quelques minutes chez Maman. Mardi, passé mon après-midi à faire des visites, chez Radegonde Gendreau, qui est immobilisée depuis plusieurs mois, avec des rhumatismes aux genoux, chez Mlle Lucas, et plusieurs autres maisons. Mercredi, suis allée chez Mme Caillaud, ce qui m’a permis de liquider mes visites les plus pressées, puis suis allée, avec Jacques, aux Lucs où je voulais voir Mlle Parois, là, nous avons bavardé une bonne heure, et le temps ne nous a pas paru long, elle est tellement dynamique, tellement vivante – malgré toutes ses maladies – Suis passée une minute chez Maman en rentrant. Jeudi après-midi, suis allée avec Anne où elle voulait voir ‘le petit frère de Léone Moreau », sommes passés, au retour, par les deux Moulin-Guérin, si bien qu’il était 5 heures ½ quand nous sommes rentrées – avec tout cela, je n’arrive à rien ! – Vendredi, c’était à Angers, la prise d’habit de Madeleine Talonneau ; mercredi, nous avions décidé d’en profiter pour filer jusqu’à La Haye, ayant différentes choses à voir avec Jean et Jacqueline, aussi, au lieu de prendre le car, dès 6 heures, nous ne sommes partis qu’à 7 heures, emmenant M. le Curé. Temps pluvieux, qui s’est d’ailleurs éclairci à mesure que le jour se levait, nous étions à Angers à 9 heures et au Bon pasteur pour l’heure de la cérémonie. Nous étions bien placés dans une des tribunes, et pouvions parfaitement suivre les détails, je ne peux pas raconter cela tout au long, mais c’était émouvant, la messe très belle, bien chantée, un sermon très bien, puis la cérémonie de clôture ; elles étaient dix jeunes filles, habillées en mariées et prêtes à prendre l’habit, puis trois novices qui allaient prononcer leurs premiers vœux ; notre Doyen présidait, et c’est lui qui posait aux postulantes les questions d’usage. Ayant répondu affirmativement à ces questions, elles ont quitté la chapelle, et échangé leur parure de mariées pour al robe blanche des religieuses, avec un voile seulement posé sur la tête, toutes les autres pièces du costume religieux ayant été bénites, elles en ont été revêtues tour à tour – un scapulaire blanc, un autre voile, celui du dessous faisait guimpe, le rosaire, le grand manteau blanc – IL y a eu ensuite les vœux des trois novices qui ont reçu le voile noir et signé leur promesse. Sommes allés déjeuner chez les Baynast que nous avons vu dans leur nouvelle demeure, très bien, mais moins intime et sympathique que leur maison de la rue Bernier. Nous sommes rendus à 2 heures ¼ au Bon Pasteur, car, à 2 heures ½, la clôture se trouvant ouverte, il était possible de voir les religieuses et de nous promener avec elles dans le jardin. Vue ainsi madeleine, qui s’appelle maintenant sœur Marie-Antoinette du Sacré-Cœur, mais qui n’a pas changé et visité la propriété qui est grande et largement ouverte sur la Loire. Sommes repartis ensuite chez les Baynast, avons goûté, visité la maison, et, causé un moment, puis, vers 5 heurs ½, pris le chemin de La Haye. D’Angers à Saumur la promenade est charmante, les bords de la Loire ravissants sous le soleil couchant….Nous étions à la Haye avant 7 heures. Jean paraît bien, il a d’ailleurs un peu maigri, Jacqueline moins bien, peut-être un peu de fatigue. Bien des questions, pour eux, ne s’arrangent pas vite ; peut-être Jean ne s’en occupe t’il pas assez activement ; il n’a pas maintenant l’allant qu’il aurait eu autrefois ! causé assez longuement après dîner. Hier matin, sommes partis plus tard que nous ne l’aurions voulu, par suite d’un réveil, un peu tardif, cela n’a pas été d’ailleurs une mauvaise chose, car il a neigé à gros flocons pendant que nous préparions la voiture, et cela s’est arrangé ensuite. Fait un très bon voyage, à part un petit incident à Châtellerault ; après avoir pris de l’essence, le démarreur ne donnait plus, et il a fallu partir en poussant, tout a bien marché ensuite, nous n’avons pas eu besoin d’arrêter le moteur et sommes arrivés à bon port vers 1 heure. Il s’agissait seulement de quelque chose qui s’était desserré. Après déjeuner, suis allée voir Maman, et lui donner des nouvelles de tous, puis vers 4 heurs ½, sommes partis à La Roche où nous étions invités à goûter chez les Lesaffre. Il y avait les Barbier, Mme Fresneau, le ménage Louis Duchaîne, et nous avons passé un agréable moment. Sommes rentrés pour dîner.
Dimanche matin 17 février
Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1952-02-20). Texte conservé tel quel.
Temps gris, sombre et froid en même temps…. Nous voilà au milieu de ce mois ; il y a eu, avant-hier, sept mois que j’ai embrassé mon grand chéri, près du « bus » qui l’emmenait de Brides, et y aura, après-demain six mois qu’il a débarqué là-bas, et il y a encore, si rien ne change, vingt et un mois à attendre son retour. Nous avons eu une lettre mercredi, elle datait du samedi 9 et n’avait mis, cette fois, que quatre jours à venir, Jean ayant changé de poste. « On m’a retiré de ce poste, où j’étais très bien d’ailleurs, et où j’étais adjoint au Commandant de compagnie, pour me ramener au P. C. du bataillon, et on me donne le commandement de la C.C.B., c’est-à-dire de la Compagnie de commandement du bataillon ; Autrement dit, il s’agit d’administrer le personnel des services, c’est assommant et pas très militaire comme travail, je bénirai le jour où je pourrai retourner tranquillement dans un quelconque poste dans la nature ». Par ailleurs, il nous dit que le coin est toujours calme « c’est peut-être un des plus calmes du Tonkin et peut-être d’Indochine. Il est très amusant de voir dans les journaux, quinze jours après, le compte-rendu d’opérations auxquelles l’un de nous a participé. En général, il n’y a pas un mot de vrai, et on monte en épingle des petits faits de rien du tout » Ce qui est sûr, c’est que ces petits faits de rien du tout, causent du tourment à ceux qui les lisent et qui ont les leurs là-bas. J’ai écrit mardi et vendredi et envoyé, jeudi, un colis de livres, dans un sacoche en cuir qu’il avait à Coëtquidan et m’a demandée. Dans huit jours nous aurons les garçons ici, et cela fera grand plaisir, quoique les notes de Pierre ne soient pas des meilleures. Aujourd’hui, nous assisterons à la salle paroissiale à la présentation de la Coupe de la Joie ; Anne y paraît dans un ballet, avec d’autres petites filles de sa classe, et lle en est ravie (j’étais en page, avec une culotte bouffante et un grand chapeau à plume), depuis un mois, elle ne parlait plus que de cela ; pour moi, je ne suis pas fâchée que la fin des répétitions arrive, elle arrivait chaque soir goûter à 6 heures ½ et ne pouvait dîner ensuite. Ces jours derniers, elle n’était pas à son affaire, sans appétit et se plaignant de maux de tête. Hier soir, cela allait mieux, et maintenant elle paraît très bien. Je me demandais si elle n’allait pas avoir la rougeole, il y en a pas mal ici actuellement, et elle n’y est pas encore passée !… Jusqu’à ce matin, je ne savais pas si j’allais ou non à la Genétouze, la réunion mensuelle devait avoir lieu dimanche dernier, mais au moment où j’allais partir, on est venu me prévenir que M. le Curé n’ayant pas annoncé la réunion, il n’y aurait personne. Je suis donc allée aux Vêpres, puis comme nous avions une après-midi libre, ce qui n’arrive pas souvent le dimanche, nous sommes allés à Bonnefonds, faire à Robert Richard et à sa femme la visite promise depuis leur mariage, il y a quatre ans ! La maison est assez difficile à aborder, il n’y a pas de chemin, et les « panées » des champs sont très détrempées actuellement, mais cela vaut la peine d’y aller, c’est un vieux « logis » qui doit être une ancienne maison noble, laquelle a été démantelée, découronnée d’un étage. Il y a toujours des vieux murs épais, un escalier de dalles de pierre, éclairé par des petites fenêtres jumelées et cintrées, des encadrements de portes, dont l’un portait autrefois deux colonnettes, il n’en reste plus qu’une ; et, surtout, dans une ancienne dépendance à moitié incendiée, une splendide cheminée monumentale au manteau sculptée qui ne déparerait pas un des plus beaux châteaux du bord de Loire. Sommes restés ici jusqu’à 7 heures ; avons tout visité, les champs, l’étang, les douves, les étables, la maison, pris le café, comme il se doit. IL a fallu passer un moment dans une autre maison, si bien qu’il était près de 8 heures quand nous sommes rentrés. Lundi, foire de La Roche, journée très chargée et pluie, ce qui n’avait rien de charmant ; un moment le matin à la Maison des Œuvres, des courses, la réunion l’après-midi chez Mme Coutansais, vu les garçons à 5 heures, et, à 6 heures, pris à la gare Jacquie, qui rentrait de Montaigu. Mardi, réunion à l’Aumère, comme il n’y avait pas de car, Jacques m’a conduite en auto. Moins de monde que l’autre fois, mais une bonne ambiance, sympathique ; le retour à pied ne m’a pas paru long, il faisait d’ailleurs assez beau et j’étais ici un peu avant 6 heures. Mercredi, journée à Nantes, il n’y avait rien à faire, ou bien peu de choses, et serais volontiers restée ici sans sortir, mais je voulais moi aussi voir ce que devenaient Mère et Madeleine. Mère est bien maintenant, il n’est plus question d’occlusion intestinale, mais, elle a au sein, une grosseur qu’il faudrait sans doute lui enlever, du moins les médecins estiment que ce serait préférable, et cela la tourmente beaucoup, ce serait pourtant une opération moins grave que celle dont elle était menacée, mais il y a son âge ! Avons fait quelques courses avec les filles, et sommes rentrés, comme d’habitude, vers 8 heures. Jeudi, une journée tranquille – si on peut dire ! – le matin marche, puis vu M. Le Curé, fait el colis de Jean et pas mal d’autres choses ; l’après-midi, suis allée chez Maman. Vendredi, je devais avoir une réunion à la Petite Durantière, mais on est venu me prévenir la veille que la femme qui devait nous recevoir était tombée de bicyclette et qu’o l’avait transportée à al clinique, craignant une fracture du crâne, cela s’est arrangé pour faire la réunion à la Guilletière ; cela ne m’enthousiasmait pas spécialement, il faisait assez mauvais le matin, en écrivant à Jean, j’ai écouté la retransmission des obsèques du roi d’Angleterre, et j’aurais autant aimé écouter la suite l’après-midi, que de courir sur les routes. Jacques m’a encore cette fois-ci conduite en auto. Il y avait une assistance peut-être pas très nombreuse, mais sympathique et tout a bien marché. Suis allée ensuite au Chiron, visite promise depuis longtemps et suis restée assez longtemps à causer, c’est bien nécessaire parfois, et j’avais à faire à des femmes intelligentes, si bien que cela devenait intéressant. Suis partie de là-bas vers 6 heures, sur la hauteur, le vent était violent et très froid, j’étais glacée au départ, mais je me suis réchauffée en marchant, d’ailleurs le vent est tombé avec le coucher du soleil et il faisait meilleur ensuite. Le trajet m’a cependant paru assez long et j’avais hâte d’être rentrée ici. Encore une réunion mercredi, au Recredy, et ce sera fini pour cet hiver ; j’ai fourni un gros travail, je ne sais pas s’il sera fructueux, cela n’a pas tellement d’importance, j’ai fait ce que j’ai pu, je ne serai pas fâchée que cela soit terminé et contente de rester ici tranquillement, mais au fond, cela a été très intéressant… Hier, journée encore assez remplie ; Marie-Bernadette Lesaffre est venue déjeuner, elle n’est d’ailleurs pas restée très tard, devant aller hier soir aux Lucs ; il y avait un déjeuner très simple, Jacquie avait d’ailleurs fait pas mal de choses. Passé mon après-midi en visites, Mme Dorion, que je n’avais pas vue depuis plus d’un mois, suis passée à la tannerie, chez Léontine Berthomé, dont le mari est bien mal, puis chez Mme Lucas ; suis ensuite allée chez Maman, puis me confesser. Mon tricot a un peu avancé cette semaine, mais pas beaucoup ; j’ai aussi bien des livres à lire et je n’y arrive pas facilement.
Dimanche 24 février
Jean n’a pas écrit cette semaine ; cela me paraît très long, et je voudrais bien que le courrier de demain nous apporte cette lettre tant désirée ; les dernières nouvelles ne datent que de 15 jours il est vrai, mais, en quinze jours, il peut se passer tant de choses et nous attendons les nouvelles avec tant d’impatience. Les garçons sont là, mais la place du grand chéri est terriblement vide et le sera pendant longtemps encore. Tous deux sont en bonne santé – bien qu’Yves ait fait de la sinusite pendant une journée, à la suite d’un gros rhume de cerveau, pas encore terminé d’ailleurs – ils paraissent contents d’être ici. Ces vacances sont très courtes cependant, cela fait la moitié du trimestre, la moitié de l’année scolaire et Pâques sera maintenant bien proche. Dimanche après-midi, avons assisté aux Vêpres, puis à la représentation de la « Coupe de la Joie », dans l’ensemble c’était assez quelconque, deux numéros cependant nettement mieux, dont le fameux ballet de petites filles, il est vrai que Sœur Angèle s’ait donnée tant de peine, et avait parfaitement mis au point ce petit numéro, c’était une sorte de petit menuet, très gracieusement dansé par quatre pages et quatre petites « dames » en robe longue. Nous avions fait pour Anne une sorte de gros catogan, et elle était mignonne et très souriante, cela a eu beaucoup de succès ; j’étais bien contente pour Anne et pour Sœur Angèle ! Le soir, Anne paraissait à peu près bien, elle n’a guère dîné, mais elle avait amplement goûté avec les gâteaux. Sur le matin, cela allait à peu près et elle était allée à l’école. Pour moi, rien de neuf ce jour-là, suis allée un peu chez Maman. Le soir, Anne n’était pas très à son affaire, et, quand elle s’est couchée, j’avais l’impression qu’elle était un peu fiévreuse. Mardi matin… elle avait 39°6. pris immédiatement des dispositions pour quelques jours de maladie ; on a transporté la fille dans le lit de Pierre, la chambre des garçons étant bien plus chaude pour une petite malade et communiquant avec la nôtre. La matinée, Anne n’était pas abattue et jouait sur son lit, mais les boutons commençaient à sortir ; l’après-midi, elle a dormi un peu, je suis allée quand même à la Roche, ayant besoin d’aller chez le dentiste, Jacquie et Thérèse suffisaient à garder la malade, qui d’ailleurs n’avait besoin que de dormir, bien au chaud… Mercredi matin, elle était nettement mieux, 38° seulement, et une rougeole très bien sortie. Suis allée l’après-midi faire au Recredy la réunion annoncée, il faisait bon à marcher et tout s’est bien passé ; suis ensuite restée près d’Anne jusqu’au dîner, elle était d’ailleurs bien mignonne. Jeudi, tout continuait à aller bien, ne suis guère sortie – que pour le marché du matin et un peu le soir pour aller à l’église – tricoté à côté de la malade, sui était très bien, il y a longtemps que je n’avais pas tant avancé mon travail ! Yves est arrivé le soir, un peu avant 8 heures, à peu près en même temps que son Papa, si bien que nous avons dîné ensemble. Pierre est arrivé dans la matinée de vendredi. Levé Anne pour déjeuner, seulement, elle était un peu fatiguée sans beaucoup d’appétit encore, et ne savait quoi faire ! Je l’ai recouchée vers 5 heures, elle avait seulement 37°, cette petite rougeole n’a vraiment rien été du tout, il lui reste maintenant un gros rhume, pas mal d’irritation de la gorge, elle ne sortira pas d’ici quelques jours, ce qui lui est assez pénible, mais voilà deux jours où il y a du brouillard très froid le matin. Jeudi et vendredi, il a fait beau mais froid ; hier après-midi, le brouillard s’est dissipé, le soleil est très bon. Les jours allongent quand même, c’est maintenant l’aube lorsque je pars à la messe de 7 heures et demie. Le soir, on peut maintenant voir du jardin le coucher du soleil. Hier matin, assisté à un enterrement, déjeuné chez Maman et y suis restée jusqu’à 4 heures ; pendant ce temps, Anne avait déjeuné avec Thérèse ; le menu lui plaisait et pour la consoler de ne pas aller chez Grand-mère, elle devait faire une petite dînette à la place du goûter, et tout s’est ainsi arrangé pour le mieux ; Cet après-midi nous avons les Vêpres et la procession des Quarante Heures, mais à part cela ce sera un dimanche ordinaire et j’espère avoir un peu de temps à moi…
Dimanche 2 mars
Nous avons eu mardi la lettre attendue avec tant d’impatience et les nouvelles étaient bonnes. Le secteur de Jean est toujours calme, mais en sera-t-il toujours ainsi ? A l’ouest, à Hanoï, on s’est beaucoup battu, et les nouvelles étaient franchement mauvaises. Jean nous dit aussi que le bataillon de François a eu un coup dur, et, ces jours derniers, une lettre de Solange nous dit que François a été légèrement blessé, une balle lui ayant traversé le mollet, de plus, une piqûre à un œil lui a donné de la conjonctivite ; il n’est pas hospitalisé, mais va deux fois par semaine à Hanoï pour se faire soigner. Je voudrais bien une autre lettre ; en attendant la dernière, il y a eu des jours bien durs. Semaine un peu moins chargée… La rougeole d’Anne est tout à fait terminée, mais, depuis hier, elle tousse encore un peu ; il va falloir arranger cela avec quelques cuillerées de sirop. Dimanche après-midi, rien de très nouveau. Lundi, nous avons eu Pierre Bouliau et les garçons n’étaient pas fâchés d’avoir un bon repas à leur goût ; il y avait un beau plat de soles, des poulets et une délicieuse salade de fruits confectionnée par les filles ; seulement il faisait un temps détestable, un brouillard glacé et pénétrant qui ne s’est pas levé de la journée. Je suis cependant sortie deux fois ce matin-là, d’abord pour al messe, puis pour passer un moment à l’église en raison des Quarante Heures ; il n’y avait guère de monde et j’en suis revenue transie. Vu Françoise un moment dans l’après-midi. Mardi matin, suis encore retournée à l’église pour les Quarante Heures puis écrit à Jean ; dans l’après-midi, le brouillard s’est dissipé et il a fait très bon. Sommes allés chez Maman manger des crêpes et après dîner, embarqué les garçons qui regagnaient Richelieu. Mercredi, repris le travail habituel et rangé bien des choses, suis allée chez Maman l’après-midi, jeudi également. Jeudi soir, vu le docteur Lucas, venu voir mes petits poulets, puis visite aux Brachet. Vendredi, après-midi à La Roche – dentiste, courses, maison des Œuvres – suis allée, ainsi que Jacques, à Richelieu où nous avons vu les garçons, j’étais un peu ennuyée parce que Yves s’était écorché un doigt dans une porte, chez Grand-mère, et cela l’a bien gêné pour la fin de ses vacances ; ce n’a pas l’air de s’infecter et il faut espérer que ce sera vite terminé. Tous deux viennent jeudi fêter les 9 ans d’Anne. Hier après-midi, suis allée voir un peu Léontine Berthomé qui se trouve bien seule maintenant que son pauvre mari n’est plus là ! Passé un moment chez Maman coudre le chandail de Jacques enfin terminé ; j’ai eu tout de même, depuis quelque temps, la possibilité de travailler, et il ne reste plus que quelques détails de boutonnage. Je voudrais faire ensuite un paletot de laine pour Anne, que j’ai d’ailleurs commencé hier, puis un chandail pour Jean, destiné à remplacer, quand il en aura besoin, le chandail gris expédié en décembre, et qu’il a d’ailleurs bien reçu ; Suis ensuite allée me confesser…. Du côté Action Catholique ou plutôt activités qui accompagnent l’A. C., j’ai des soucis ; les brioches de Pâques seront difficiles à organiser et réaliser, d’un autre côté, à La Roche, on me demande de m’occuper activement de la propagande pour le Congrès de Lourdes, cela ne me dit absolument rien…. Nous avons depuis mardi une période de beau temps un peu froid : gelées blanches le matin et après-midi ensoleillés et couchers de soleil splendides, je tâche d’aller un peu dans le jardin à ce moment-là et de voir le disque du soleil disparaître à l’horizon, mais il n’est pas question encore de me promener en tricotant et récitant mon chapelet. Rien ne pousse encore, le printemps est un peu tardif….
Dimanche 9 mars
Une journée que je prévois plutôt remplie ; j’aurai tout à l’heure, à 10 heures, une réunion de Ligue et cela me mènera jusqu’à la grand-messe. Cet après-midi, j’ai une réunion à Aizenay…. Bien des choses encore cette semaine… Dimanche la réunion à la Genétouze s’est bien passée, il y avait un nombre convenable de présences, elles commencent à parler et cela devient intéressant, mais je vois que mon travail là-bas n’est pas tout de suite fini, et je ne voudrais pas les laisser tomber. Jacques est venu me chercher. Un peu de calme ensuite. Lundi, journée de repos, au lait et au lit, comme d’habitude j’ai tricoté pas mal, terminé une brassière commencée depuis un certain temps, et commencé un paletot pour la poupée d’Anne. Le matin, appris par le journal, la mort subite – ou presque – de M. Valéry, survenue pendant une réunion à la mairie de Saint Etienne ; il a repris connaissance, on l’a transporté chez lui, mais il est mort peu après, cela nous a tous bouleversés. Me suis recouchée le soir de bonne heure. Peu après, j’ai eu une courte visite d’Armand et Suzanne qui revenaient de Nantes et faisaient un crochet pour nous dire que l’opération de Mère était décidée ; elle aura lieu demain matin et cela est bien inquiétant. Mardi, repris mon travail accoutumé, suis allée l’après-midi chez Maman. Mercredi, sommes allées aux Sables, Jacques, Geneviève et moi voir le maçon au sujet de al chambre des filles, qu’il faudrait un peu réparer avant de retapisser. Sommes partis à 11 heures, préparé un déjeuner rapide, aussitôt après, Bernard est venu voir ce qu’il y avait à faire, puis nous avons déménagé la chambre et pris le chemin du retour passant par La Roche où Jacques avait à faire. Suis allée un peu chez les Lesaffre, chez Mme Coutansais, à Richelieu, puis pris Jacquie et Marie-Annick qui y étaient depuis le matin et sommes rentrés ici. Le soir, il y avait, au théâtre de La Roche, un concert auquel je tenais beaucoup à assister ; c’était le pianiste Reuschel que j’avais entendu à Luçon il y a bien des années ; malheureusement, j’ai dû y aller seule, personne n’ayant voulu m’accompagner, aussi cela m’ ôté une bonne partie de mon plaisir ; quand on ne peut communiquer ses impressions, cela est tellement moins agréable. J’ai donc dîné avant les autres, pris le car à 7 heures ½. En arrivant, suis allée chez les Lesaffre ; où aller autrement, tout était fermé ! ils avaient fini de dîner et Mme Lesaffre m’attendait, nous avons causé jusqu’à l’heure du concert. J’étais très bien placée et j’ai pu goûter intensément, au maximum, tout ce qui m’a été donné ; j’étais dans une loge avec quelques personnes de connaissance : M. et Mme Berthaut, M. Cacaud… Reuschel a donné du Chopin et du Liszt et c’était une splendeur, d’abord, la fameuse sonate qui comprend la Marche funèbre, cette Marche funèbre elle-même, jouée tant bien que mal trop souvent ; entendue plus ou moins bien retransmise à la Radio, au cours de tant d’obsèques nationales, et là, elle était jouée avec une ampleur, une sonorité, une majesté telle qu’on était empoigné, et que c’était quelque chose de sublime. Il y a eu ensuite différentes choses : valse, étude, mazurka, et la Grande Polonaise qui a été magnifique. La seconde partie n’a pas été moins belle, plus brillante peut-être, quelque chose de merveilleux ; Retrouvé à la sortie Jacques qui m’attendait en causant avec l’Abbé Boucher ; nous avons ramené l’abbé chez lui, et sommes rentrés sans tarder. Jeudi matin, sommes allés à Saint Etienne pour les obsèques de M. Valéry. Beaucoup à faire le matin, d’abord le marché, puis, les garçons venant déjeuner, j’avais le menu à prévoir et le dessert à préparer, Jacquie étant à La Roche pour la matinée. Nous fêtions ce jour-là les 9 ans d’Anne, et, avions décidé de faire un superbe gâteau, composé de choux glacés au caramel et de crème pâtissière, c’était d’ailleurs délicieux, mais la présentation - plutôt délicate – n’était pas des plus réussies, nous ferons mieux une autre fois. L’enterrement avait donc lieu à 11 heures, j’y suis allée avec Jacques, il y avait une très nombreuse affluence, beaucoup de personnalités, beaucoup de monde de connaissance. Dieu merci, il n’y a pas eu de discours au cimetière, ce qui nous aurait par trop prolongé. La pauvre Yolande va se trouver terriblement seule maintenant. Sommes revenus assez tard, les enfants et Maman étaient à table et nous avons mangé en grande vitesse, Jacques devant procéder dès deux heures à la vente d’une partie des meubles d’Armande Baudry. Cela lui faisait de la peine, mais il y avait bien des choses dont la famille Baudry voulait se débarrasser. Jacques a pu acheter une armoire, qui lui servira à l’étude pour mettre ses papiers et une petite vierge ancienne, en faïence blanche et or, qui sera pour nous un souvenir de la pauvre Armande. Vendredi, passé une matinée à préparer ka réunion de tout à l’heure à Aizenay. L’après-midi, repris les réunions du premier vendredi du mois, il y avait peu de monde, mais il n’y en avait pas plus tout à l’heure à la salle paroissiale – Je continue d’écrire après déjeuner – J’espère que tout à l’heure à Aizenay il y en aura tout de même un peu plus. Hier, ne suis sortie que pour aller chez Maman ; Jacquie devant partir à Paris ce matin, m’a demander à lui aider à terminer un vêtement en laine mohair grise, j’ai fait jusqu’ici une manche et demie, et cela fait bien des points. Finalement Jacquie ne part à Paris que jeudi, Tante Denise n’étant pas prête à la recevoir avant – Aline vient d’être malade d’une congestion pulmonaire aussi Tante et Caty sont très prises avec les enfants. Jacquie, en attendant, va quelques jours à Nantes ; Mère sera opérée demain de sa grosseur – qu’on croit cancéreuse – au sein, et Madeleine a besoin d’un peu d’aide. Quand Jacquie partira, Geneviève ira prendre sa place ? Jacques va lui aussi à Nantes, dès demain matin et nous y retournerons sans doute mercredi. Une lettre de Jean lundi, un peu courte, on voudrait toujours des détails ; don secteur est toujours très calme, il nous dit avoir fait quelques petits tours chez les Viets, c’est, paraît-t-il, la meilleure façon de les faire tenir tranquilles. Nous attendons l’autre lettre avec toujours beaucoup d’impatience. Temps doux, souvent nous n’allumons même pas le chauffage ; avons rallumé tout à l’heure au retour de la messe, car il pleut, et, sans chauffage, la maison serait tout de même un peu humide. On voit tout pousser dans le jardin ; le printemps n’est pas tellement loin. Anne se produit de nouveau sur scène avec ses compagnes, dans leur petit ballet.
Dimanche matin 26 mars
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 26 mars 1952 était un mercredi. Texte conservé tel quel.
Je revis ces jours-ci les souvenirs de la naissance de Jean, puisque le grand chéri aura 25 ans demain…. La lettre hebdomadaire nous est arrivée mardi, ainsi qu’une lettre pour Anne dans laquelle il lui souhaite son anniversaire. Jean nous dit que son secteur est calme, bien qu’il ait participé à une opération en liaison avec le régiment de François, que le temps est beau, parfois chaud, que le travail de bureau ne lui plaît guère ! Nous voudrions maintenant une autre lettre. Aujourd’hui, le temps est gris, brouillé, pluie par moments, il ne fait pas froid ; nous allumons le chauffage un moment le soir, et encore, certains jours, nous ne l’avons pas allumé. La réunion d’Aizenay, dimanche dernier, s’est bien passée, il y avait une belle assistance, avons goûté ensuite chez les Violeau, et sommes restés assez tard. Avons dîné très tard, Maman et les filles étaient à la salle paroissiale, et la représentation n’a pris fin qu’à 9 heures et demie ! Lundi matin, Jacques est parti de bonne heure à Nantes avec Jacquie, Grand-mère Dugast a été opérée dans la matinée, l’opération a été rapide et s’est bien passée, il faut espérer que tout ira bien maintenant, seulement il ne faudrait pas qu’il arrive quelque chose au point de vue intestinal ou pulmonaire, car elle est très faible et bien amaigrie. Jacques a quitté Nantes de bonne heure dans l’après-midi, il avait un rendez-vous aux Sables à 4 heures, mais il a pu rentrer pour dîner. Pour moi, suis allée, par le car, à la foire de La Roche, partie à 9 heures et rentrée vers 5 heures. Aller et retour, le car était bondé. Fait quelques courses le matin, vu les garçons, suis allée à la Maison des Œuvres… Après déjeuner, réunion chez Mme Coutansais. Toutes les paroisses du canton étaient là car il fallait fixer la date du pèlerinage annuel, ce sera le 14 mai… quelques courses ensuite et il était temps de prendre le car. Mardi, pas mal de choses à faire, confectionné des petits gâteaux, reçu, chose rare, une visite de Tante Abel et de Marguerite, Samuel lui-même est venu. Suis allée ensuite chez Maman. J’avais à finir la manche de chandail de Jacquie et cela représentait bien des points, si bien que je ne me suis couchée qu’à minuit. Mercredi, nous sommes levés de bonne heure, Jacques, Anne et moi pour aller à Mormaison ; il y avait là-bas un monde fou, si bien que nous avons cru ne jamais pouvoir rentrer dans la chapelle ; Nous avons fini par y rentrer, mais tout à fait dans le fond avec une bousculade quelque peu pénible, si bien qu’Anne a eu mal au cœur et qu’il a fallu sortir – Une fois dans la cour, je me demandais bien ce que j’allais faire dehors, avec ma pauvre fille, quand Sœur Angèle est venue nous proposer une place à al tribune, là, j’étais parfaitement bien, et Anne assise sur mes genoux, n’avait plus mal au cœur, seulement, je n’ai pas pu faire prévenir le pauvre Papa, et il nous a cherchées, se tourmentant pour nous, si bien qu’il n’a rien vu de la cérémonie. Pour nous, avons parfaitement vu toutes choses, prise d’habit, prise de voile et enfin la cérémonie des vœux perpétuels. Avons déjeuné ensuite avec nos provisions apportées puis, il y a eu, dans le jardin, une très émouvante cérémonie : les adieux de cinq religieuses qui partent volontaires fonder une école à Majunga (Madagascar). Monseigneur était là et aussi l’évêque de Majunga, Mgr Batiot, qui est un vendéen, c’était vraiment très beau. Avons vu ensuite, quelques instants, les religieuses et leurs familles, puis filé sur Nantes où nous étions un peu après 4 heures. Vu Grand-mère qui était aussi bien que possible ; vu Jacquie qui était au magasin, sommes allés avec elle à la maison, puis l’avons conduite à la clinique où elle devait rester un moment. Sommes rentrés pas trop tard. Jeudi matin, travail habituel ; l’après-midi, suis allée avec Jacques à La Roche ; acheté à Pierre un veston de velours, il en avait réellement besoin et ce ne luis est pas arrivé souvent d’avoir un vêtement spécialement acheté pour lui. Suis allée ensuite chez le dentiste. Le soir, la séance de Patronage, pas mal, mais pars formidable ; beaucoup trop long, nous nous sommes couchés à 1 heures ½, et il a fallu se lever à 6 heures, Jacques devait déposer Geneviève aux Lucs, pour le car de 7 heures 20, et filer ensuite à Niort avec M. des Rochettes pour une journée de réunions. Pour moi, fait bien des choses dans la matinée, puis, le temps étant à peu près beau, en ai profité pour aller à la Bardinière voir ma filleule. Le printemps se montre maintenant partout… Thérèse était à garder les vaches, je suis allée la retrouver et nous avons causé un moment ; c’est une âme profondément chrétienne, et je voudrais bien en entendre beaucoup raisonner aussi juste qu’elle. Passé un moment chez Maman au retour. Hier, ne suis sortie qu’assez tard, c’est lundi le Conseil de Révision… Aussi, j’ai confectionné à cette intention une certaine quantité de palmiers, et maintenant je suis tranquille. Aujourd’hui, rien de spécial jusqu’à la grand messe, mais cet après-midi, il faut aller aux Lucs pour une réunion…. La maison est calme, les filles étant absentes, et Anne partie la plus grande partie du temps ; je ne sais quand elles rentreront ; Jacquie doit être à Paris depuis jeudi soir, mais nous n’avons pas encore de nouvelles…
Lundi soir 17 mars
Note éditoriale. Cette date précède l’entrée précédente (1952-03-26). Texte conservé tel quel.
Anniversaire de Jean, le jour le plus heureux de ma vie ; j’aurais bien voulu embrasser mon grand chéri…. Cet après-midi, conseil de révision, reçu le préfet, les maires du canton et quelques personnalités, parmi lesquels un jeune médecin qui arrive de Lyon… Il a connu Jean, qu’il a vu à plusieurs reprises, entre autres à Briançon. Il m’a dit de ne pas me tracasser à son sujet, que tout se passait pour le mieux en Indochine « c’est un garçon à la fois posé et dynamique ! ». Nous avons causé de nouveau à la grille, je lui ai raconté que j’étais, malgré toute ma peine, heureuse que Jean soit là-bas, alors il m’a dit « Il vaut mieux avoir un idéal, quitte à mourir pour cet idéal » J’ai besoin de temps à autres, de quelques paroles de ce genre pour me remonter.
Dimanche matin 23 mars
N’ai pas eu le temps d’écrire depuis lundi soir… Dimanche, la réunion des Lucs s’est bien passée, il y avait un bon nombre de femmes, pas beaucoup de jeunes cependant, il est vrai qu’elles avaient eu, le jeudi précédent, une réunion spéciale, avec Mme Buet, et ne pouvaient peut-être pas se déranger perpétuellement. Le nouveau curé est très bien, et particulièrement à la plage au point de vue éducation, et cela est tout à fait précieux… Vu ensuite Mlle Parois et sa mère chez qui nous sommes restés assez tard ; toutes deux sont en triste état physique, mais toujours aussi dynamiques, aussi vivantes, et c’est tellement intéressant de causer avec elles. Trouvé Andrée Boyer en arrivant ici, arrivant de Brétignolles, elle voulait avoir des nouvelles de Grand-mère. Avons dîné peu après, puis me suis offert un bon moment de lecture… Lundi donc, le conseil de révision, j’avais pas mal de petits gâteaux bien réussis et tout s’est bien passé, il y avait le Préfet, qui paraît très aimable, les maires du canton comme d’habitude…. Dire qu’Yves passera le conseil de révision l’année prochaine ; J’ai actuellement bien des soucis, de côtés différents, mais dans quelques années, mais dans quelques années, j’en aurai peut-être plus encore ! Mardi, passé toute la journée à La Roche, du car du matin à celui du soir, pour une journée d’éducation familiale, c’était très intéressant… Vu beaucoup de monde de connaissance.. Il y avait en plus de la Baronne Taylor et de Mme de Rosambo, trois ou quatre femmes de conseillers généraux, Mme le Maire de la Chaise-Giraud, etc…mais aussi la femme d’un cantonnier et celle d’un boucher et d’autres qui, bien que de situation modeste, sont peut-être très près de Dieu. Grâce à la Baronne Taylor qui a mis à ma disposition sa voiture et son chauffeur, j’ai pu voir mes garçons un bon moment… Attendu longtemps chez le dentiste le soir ! Trouvé une lettre de Jean en arrivant, il a participé à l’opération Bissextile et nous annonce la mort se son camarade Pierre R. qu’il avait connu à Sainte-Geneviève et retrouvé à Saint-Cyr. Mercredi, écrit toute la matinée, la lettre à Jean, les notes prises la veille, passé » un grand moment chez Maman l’après-midi, fait une tournée de quelques visites en retard. Vendredi, sommes allés à Nantes, emmené Raymonde Louineau qui allait chercher sa sœur hospitalisée à Saint Damien pour une petite opération, elle parle beaucoup, mais raisonne juste. Mère était rentrée chez elle la veille, mais ne faisait que se lamenter, elle ne se trouvait guère forte, s’en étonnait et annonçait toutes sortes de maux qui allaient survenir ! Geneviève était au magasin ; ai aidé Madeleine à faire la cuisine, puis, après le déjeuner, fait la vaisselle avec Geneviève, puis tricoté un peu près de Mère pendant que Madeleine était au magasin. Suis sortie un peu avec Jacques, j’avais juste deux courses à faire et cela a été vite expédié. Sommes partis de bonne heure, passant par Saint Damien, pour prendre Raymonde et sa sœur. Les prochains voyages seront plus chargés en courses. Hier, ne suis guère sortie ; je comptais aller chez Maman l’après-midi, mais Jacques était absent et M. Baron à un repas de baptême, si bien que j’ai dû rester ici pour répondre au téléphone si besoin était ! Cela m’a permis de bien avancer mon tricot ; j’ai presque fini le paletot d’Anne, mais voudrais faire maintenant un chandail à Jean pour quand il en aura besoin …. Jacquie rentre de Paris, ce soir, mais repartira sans doute à Nantes sans tarder, Jacques presse d’avoir Geneviève pour son travail ; Je ne pense pas être très dérangée cette semaine….
Avons été très bouleversés, cette semaine, par un accident survenu dans le Gois, deux autos ont été prises par la marée, et Mlle B…. de la Maison des Œuvres, prise de congestion, y est restée, son corps a été ramené le lendemain par la mer. L’enterrement était mercredi, Jacques y assistait, il y avait beaucoup de monde.
La jeune Tachou fait preuve de beaucoup d’indépendance et même d’initiative ! pour une enfant qui était si timide ! il est à croire qu’elle est même une animatrice. Elle a entrepris, avec six de ses camarades, d’aller le soir, au retour de la classe, souhaiter ka fête aux deux vicaires, qui tous deux portent le prénom de Joseph, elles ont fabriqué un dessin, composé un compliment, peut-être même plusieurs, sont allées les demander à la Cure ! Il n’y avait que l’abbé Godet ! elles lui ont débité leur petite affaire. Ce devait être très gentil, mais aucun des autres enfants n’aurait osé faire cela ! la jeune génération ne doute de rien !(Je m’en souviens, en fait, il s’occupait des Croisés, dont je suivais les réunions, nous étions par équipes)
Vendredi matin 28
La pire journée peut-être de l’hiver, et nous sommes au printemps ! Vent glacial et pluie quand je suis partie à la messe, il tombait même de gros flocons de neige, qui d’ailleurs fondait à mesure, enfin un temps désagréable. Je bénis le ciel qu’il n’en ait été de même hier, car il y avait à Saint Laurent 15000 enfants qui priaient pour la paix, et qu’en aurait-on fait avec ces bourrasques de neige fondue ! Hier, il faisait froid, mais c’était supportable. Passé la journée à La Roche, pour les réunions d’Entraide qui ont été vraiment intéressantes… Suis allée, après déjeuner, en courant jusqu’à Richelieu où j’ai vu quelques minutes mes garçons et leur ai apporté un petit dessert qu’ils ont bien apprécié. Suis revenue juste pour la réunion de 2 heures. Beaucoup de contact avec les unes et les autres, ce sont des choses qui font du bien.
Dimanche matin 30 mars
Une journée qui sera très remplie ; fait le marché ce matin, puis suis allée avec les enfants à la messe de 9 heures, quelques petites choses à faire ensuite, des rangements et, tout à l’heure, les garçons vont arriver. Nous tâcherons de déjeuner pas trop tard, puis, cet après-midi, j’aurai à faire de la cuisine pour ce soir, puisque nous aurons les abbés à dîner….Lundi soir, sommes allés, Jacques et moi, à un concert à La Roche, c’était extrêmement intéressant, il y avait un quatuor de Beethoven, un quatuor russe et un quintette de Louis Vierne, j’avais davantage apprécié le concert Reuschel, il est vrai que dimanche soir, nous étions à la salle paroissiale pour une séance de la Coupe de la Joie, et nous étions couchés assez tard, aussi j’avais un peu sommeil. Rencontré là quantité de personnes de connaissance. Mardi, rien de neuf, fait des petits gâteaux et suis allée chez Maman, mercredi également, j’ai fait des essais de pâtisserie à l’Astra, cela réussit très bien et c’est vraiment moins coûteux qu’au beurre. Jeudi, Anne allait pour la journée à Saint-Laurent où il y avait un grand rassemblement d’enfants de toute la région. Les journaux ont parlé de 15000, on a prié pour la paix, il y en a tellement besoin ! Il a fallu auparavant préparer le déjeuner de la jeune personne, et, c’est à cette occasion que j’ai voulu faire des palmiers. Presque en même temps qu’elle, je suis partie à La Roche pour la journée, nous avons eu des réunions très intéressantes et bienfaisants, dont j’ai été ravie ; déjeuné en vitesse, j’avais apporté une salade de riz aux œufs durs et des chaussons aux pommes, confectionnés avec ma pâte feuilletée à l’Astra, ils étaient vraiment réussis et délicieux, j’en ai porté aux garçons qui les ont vraiment appréciés, seulement, je n’ai pas eu cette fois-ci l’auto de la Baronne Taylor, et j’ai du faire à pied, à toute vitesse, le chemin de Richelieu ; Vendredi, suis allée chez Marguerite, puis chez Maman, par un temps affreux ; hier il faisait moins mauvais… mais hier soir, il pleuvait de nouveau. Ne suis pas sortie ; j’avais à faire ici, des choux à préparer pour un gâteau ce soir, un ancien chandail de Pierre à réparer pour Anne, un paletot de laine à finir de coudre…. Les garçons viennent d’arriver ; il y avait une lettre de Jean mardi.
Dimanche 6 avril – Jour des Rameaux
Contrairement à la tradition, nous n’aurons pas eu ici la procession et la grand-messe des Rameaux. Il y a des années et des années que je désirais entendre chanter la Passion, depuis le temps lointain où je l’avais entendue aux Sables – en 23, il me semble – aussi, dès 7 heures ½, ce matin, nous étions à Richelieu pour assister à la cérémonie – idée suggérée par Yves – et j’en ai été très contente. La grand-messe a été admirablement célébrée, de façon très liturgique, la Passion parfaitement chantée… J’ai pensé à Jean tout particulièrement… Avec la bénédiction, la Procession, le chant de la Passion, la cérémonie a été assez longue et il était près de 10 heures quand nous sommes revenus, je pensais avoir aps mal de temps pour écrire, mais j’ai été dérangée… cet après-midi, les Delaroche viennent, je sais bien que c’est pour affaires et qu’ils seront surtout avec Jacques, mais il faudra certainement les voir et leur offrir à goûter…. Semaine encore bien remplie ;.. J’ai été assez fatiguée dimanche et lundi…. L’organisation de la messe des Malades m’a beaucoup préoccupée… Passé une partie de l’après-midi de lundi avec Marcelline, à établir des listes ; Lundi, j’ai vu Marguerite-Marie Tenailleau pour bien des détails, puis suis allée démarcher un certain ombre d’automobilistes bénévoles, ce qui a pris une bonne partie de mon après-midi. Mercredi, suis allée à La Roche, fait des courses, suis allée à la Maison des Œuvres et vu les garçons. Pierre est 7ème sur 25 à son classement de Pâques, ce n’est pas mal, mais ce pourrait être mieux. Yves est reçu à son bachot d’essai ! Dommage que ce ne soit pas le bon ! Jeudi, du monde toute la matinée, j’avais convoqué plusieurs femmes pour passer des directives et elles sont venues les unes après les autres, si bien qu’il a fallu s’y reprendre à plusieurs fois et que c’est à peine si j’ai pu répondre à une lettre de Jean reçue le matin. Travaillé encore une partie de l’après-midi pour organiser le transport des malades, nous avions été dérangés pendant tout le déjeuner et cela nous fait une après-midi un peu réduite. Vendredi matin, j’étais assez tourmentée ; temps beau, mais un peu froid, et cela m’ennuyait pour les vieillards qui devaient venir ; Il y avait du feu dans la salle de Patronage, mais pendant une heure, cela a fumé terriblement, et nous nous demandions si cela finirait, enfin tout s’est arrangé et tout de même réussi, comme me disait le docteur Lucas, au-delà de nos espérances ; puisque nous comptions sur 50 vieillards et malades et peut-être un peu plus, et il en est venu 68 ! Il y a eu un moment angoissant, car nous n’avions pas assez de tables ; enfin, on a pu s’organiser, il y avait heureusement assez de matériel et assez de café et de lait ; on a fait des parts de brioche un peu plus petites, de sorte qu’il y en a eu assez, et Mme Lucas a envoyé chercher une autre boite de petits gâteaux, si bien que rien n’a manqué ! Les vieillards étaient très contents, et cela était touchant, certains exprimaient leur joie de façon émouvante, mais les deux plus heureux étaient sans doute le docteur et Mme Lucas. Grâce à eux nous avions 5 belles brioches et Marguerite Mignen avait offert une boite de petits gâteaux. Je crois que la messe avait été très bien, que beaucoup de vieillards ont peu faire leurs Pâques. Après le petit déjeuner, il y a eu une représentation assez courte à la salle paroissiale, puis les automobilistes ont repris possession de leurs clients pour les emmener chez eux. Nous avons fait la vaisselle, remis toutes choses en place, et il était temps de déjeuner. J’étais exténuée et soulagée à la fois ; suis allée chez Marguerite lui faire un petit compte-rendu de la matinée, puis un peu chez Maman, et j’ai été bien contente après, de me retrouver un peu au calme ici. Hier, journée assez reposante, cela fait du bien ; j’ai pu finir pas mal de petites choses qui restaient à traîner. Demain, je voudrais faire une journée au repos et au lait. Geneviève est revenue hier soir ; Jacquie est arrivée pour déjeuner ; il faudra qu’elle retourne ensuite à Nantes, et je me demande pour combien de temps. J’aurais voulu avoir tous mes enfants pour Pâques ; ce sera déjà bien dur de ne pas avoir Jean. La dernière lettre ne racontait rien de neuf. Dimanche soir, nous avons donc eu les Abbés Sacré et Boucher, et passé un agréable moment ; les paupiettes de veau avaient bien une sauce un peu longue ; la Religieuse, qui nous avait donné hier bien de la peine, était vraiment très bonne, mais la présentation n’était pas parfaite, la sauce se trouvant trop claire ; par contre le soufflet dit « Zéphyr aux fruits de mer » était particulièrement réussi. Yves arrive demain soir, Pierre mardi soir seulement.
Lundi soir 7 avril
Première journée de printemps… Passé ma matinée au lit, mais après déjeuner, fait un tour de jardin, tout commence à pousser… Il fait si doux que ma fenêtre est grand ouverte, Jacques et les enfants sont à dîner ; j’entends la voix d’Yves, arrivé tout à l’heure par le car. Il paraît que Pierre et lui ont eu une lettre de Jean. Je passe ces temps-ci quelques moments libres à retracer tous mes souvenirs relatifs à Jean… je relis mes cahiers, ses lettres que j’ai toutes conservées… cela me fait vivre avec mon grand chéri…
Dimanche matin 13 avril – Pâques
Après m’être promis de venir écrire ici chaque jour, je n’ai pu y arriver de al semaine, faute de temps. Ce matin, Jacques vient de partir à la première messe – messe des hommes – et j’essaie de récupérer un peu de temps en écrivant de mon lit… Ce matin, j’ai une glace à préparer, la crème a été faite hier soir mais il faut la terminer ; il y aura le transport à l’église des brioches de Pâques. Après la messe, la distribution des brioches derrière l’autel ce qui est un beau casse tête et se prolonge toujours un bon moment. Cet après-midi, les Granger sont là et je ne pourrai faire grand-chose ; Je voudrais pourtant écrire à Jeanne Lego, et ce soir nous allons au cinéma. Je reprends donc un peu la semaine. Mardi matin, une lettre de Jean, écrite du samedi précédent ; trois jours pour venir d’Indochine, c’est vraiment prompt et cela fait plaisir d’avoir des nouvelles fraîches ; il ne raconte rien de nouveau, mais nous envoie une photo ; il ne paraît pas changé ; cela va faire 9 mois, après demain soir, que je n’ai embrassé mon grand chéri… Mardi après-midi, suis allée à La Roche, j’ai passé là-bas une après-midi qui m’a parue interminable et peu intéressante ; je n’avais que très peu de choses à faire, et il a fallu attendre le car, faute d’autre moyen de locomotion. Pierre, qui devait venir le soir, s’est arrangé autrement, ne voulant pas attendre le car, il est parti à pied, sac au dos, et au bout de quelques kilomètres a été dépassé par Piveteau, mécanicien, qui lui a offert une place ; Nous l’avons donc trouvé là en arrivant. Mercredi, rien de bien neuf, les Granger sont arrivés chez Maman pour déjeuner, je les ai vus, aussitôt après, quelques instants, puis il a fallu que j’aille à un enterrement, que je fasse quelques visites, que je retourne chez Maman ensuite. Les Granger semblent assurés d’une maison à Montereau, et c’est tout de même une chance. Journée très remplie jeudi ; aussitôt l’office, suis partie chez Marcelline mettre au point les listes des brioches de Pâques. Avons déjeuné chez Maman, mais dès midi, car Yves devait partir à La Roche par le car. Suis retournée aussitôt chez Marcelline, compter tout ce qui avait été apporté, la paroisse a été cette année très généreuse et nous rentrons dans nos frais ; il a fallu ensuite tout transporter chez le boulanger ; suis allée un peu à l’église, puis restée chez moi jusqu’au soir. Vendredi, journée à Nantes ; sommes partis dès 8 heures parce que Jacques avait un rendez-vous dès 10 heures. Emmené Anne, qui n’a pas été désagréable, seulement il a plu presque toute la journée, l’après-midi surtout. Fait quelques courses le matin, puis, l’après-midi, sommes allés visiter la foire ; c’est toujours la réédition de chaque année, cependant certaines choses m’ont intéressée. Sommes revenus vers l’heure habituelle, 8 heures ½. Hier matin assisté à l’office, ce à quoi je tiens beaucoup, puis matinée ensuite très employée, il a fallu faire en partie le marché, transporter une partie des brioches lesquelles paraissent bien belles et réussies… L’après-midi, réparé un paletot pour Anne, dont l’encolure n’allait pas parfaitement, puis suis allée un peu chez Maman. Demain nous allons passer aux Sables une journée avec le ménage Granger et nous y aurons à déjeuner Armand, Suzanne et Michel…. Les garçons partent à Bournezeau pour leur camp de mardi à samedi….
Jeudi matin 17 avril
Beaucoup à faire ces jours-ci, beaucoup à combiner, à prévoir, à réaliser ; suis un peu abrutie par moments, mais ne suis pas fatiguée…. Dimanche, tout s’est bien passé : le transport des brioches à l’église et la distribution avant la messe ; les brioches étaient superbes et bien bonnes, paraît-il ; tout s’est passé rapidement et sans histoires… J’ai trouvé, en rentrant, tout le monde à table ; le gigot aux haricots faisait plaisir à Jean Granger et aux garçons ; la glace était délicieuse et a été très appréciée. J’aurais bien voulu envoyer tout cela en Indochine ! L’après-midi, toute la famille est restée ici ; sommes allés, Jacques, Anne et moi à la fin des Vêpres, en écourtant le café ! Lundi, tout s’est bien passé aussi, sommes arrivés aux Sables au milieu de la matinée ; Jacquie a fait le ménage, tandis que Geneviève m’aidait à la cuisine ; nous avions des hors d’œuvres, un pâté en croûte confectionné par Tante Canette, un rôti de veau et des pâtes. Suzanne avait apporté deux bons gâteaux, si bien que je n’ai pas sorti la brioche apportée pour le dessert. Suis sortie après avec tous ; les filles ont fait la vaisselle e tout remis en place. Sommes allés sur la jetée, puis sur le Remblai ; la mer était calme, mais il faisait un peu froid. Armand et Suzanne sont partis vers 4 heures ; in quart d’heure après leur départ, sont arrivés Pierre et Geneviève Bouliau, nous avons goûté, avec la brioche, puis, une fois tout mis en ordre, il était l’heure du départ.
Mardi matin, les garçons sont partis à leur camp ; jusqu’ici ils auront eu bien beau. Avant leur départ, une lettre de Jean, écrite le vendredi et expédiée le samedi ; il fait maintenant très chaud là-bas, sauf quand le vent du Nord souffle, et d’ici un mois les pluies commenceront, il y en aura jusqu’au mois d’octobre. Mardi matin, une messe de mariage ; l’après-midi, suis allée chez Maman. Hier matin, rangé pas mal de choses, l’après-midi, les Gouraud sont venus, les Granger aussi, nous avons goûté avec de bons petits gâteaux faits par Jacquie, si bien que je n’ai rien pu faire, ou presque, de l’après-midi et cependant, c’est dans huit jours la Confirmation d’Anne – son vêtement de laine blanche est loin d’être fini - .Il y a à l’entrée du jardin, un cerisier en fleurs qui est une merveille, le lilas blanc s’épanouit. C’est en cette saison où tout fleurit, que mon petit bien aimé nous a quittés !
Dimanche matin 20 avril
Il fait très chaud cette semaine, nous avons dû sortir les corsages clairs du printemps, et hier, la température était un peu fatigante, aujourd’hui, ciel couvert et un peu de pluie. Les garçons sont arrivés hier soir, pour dîner, après un bon camp, ils avaient chaud, étaient fatigués et affamés. Une fois changés, ils ont dîné de bon appétit, et, après un bain, une bonne nuit, ils paraissent maintenant frais et dispos… Leur Oncle et leur Tante Granger, qu’ils ont rencontrés à Bournezeau, ont eu, aussitôt quitté La Roche, une averse de grêle si forte qu’ils ont été obligés de s’arrêter… Nous avons donc nos garçons pour 5 jours encore, ce sera vite passé. Jeudi Anne sera confirmée ; J’ai encore une manche de son vêtement à finir, et, si possible, à reprendre les deux devants qui sont un peu étroits ; sa robe, réparée par Jacquie sera convenable ; le principal est qu’elle ait son petit cœur bien préparé à recevoir l’Esprit Saint. Rien de sensationnel depuis jeudi ; des journées bien remplies comme toujours ; je commence à préparer le pèlerinage de Saligny le 14 mai… Jeudi, suis allée quelques minutes aux Lucs avec Jacques, voir Mlle Parois, sa mère et elle sont bien fatiguées, mais toujours aussi courageuses. Chaque soir, ou presque, j’ai pu aller dans le jardin réciter mon chapelet tandis que le soleil baisse lentement vers l’horizon…. Jeudi, suis allée chez Maman, vendredi aussi. Hier, l’ai reçue à déjeuner, ainsi que les Granger sur le départ, afin que Maman n’ait pas à s’occuper du repas. J’avais composé un bon menu, et l’ai bien réussi, sans avoir eu cependant trop de peine, j’avais un très joli soufflé au jambon, une matelote d’anguilles bien réussie – suis arrivée cette fois-ci à mettre la recette bien au point – et la sauce n’était pas trop longue, puis du veau aux tomates – recette maintenant classique – Il y avait aussi de délicieuses framboises en conserves… Aujourd’hui, je compte avoir un dimanche tranquille… Vendredi, une lettre de Tante Denise ; François a vu dernièrement un des officiers de Jean, qui lui en a fait les plus grands éloges. Peut-être aurons-nous une lettre mardi.
Dimanche matin 27 avril
Pas de lettre de Jean cette semaine et le temps paraît très long ainsi sans nouvelles. Je ne sais pas si nous avons été d’autres fois aussi longtemps sans en recevoir, peut-être fin février, mais il y a eu tout dernièrement des opérations à l’est d’Hanoï, et cela est tellement inquiétant. Je tâche de faire confiance en la divine Providence, mais au fond de mon cœur je suis angoissée. Il fait beau, un peu froid, mais le soleil est bon ; tout fleurit, tout pousse et on sent vraiment le printemps…Aujourd’hui un dimanche tranquille, peut-être ferons-nous une promenade Jacques et moi. Dimanche, nous avons fait après les Vêpres un très bon tour par la Carrière de Pont de Vie et l’Idonnière… Rien de bien neuf les premiers jours de la semaine, j’ai travaillé au vêtement en laine destiné à Anne pour sa Confirmation…je l’ai terminé mercredi seulement. Pendant ce temps, Pierre travaillait consciencieusement à peindre la cuisine, il l’a d’ailleurs bien fait, et cela lui permettra de payer un petit bout de sa bicyclette. Jeudi, nous avons donc eu la Confirmation d’Anne, ma petite fille a donc reçu l’Esprit Saint, qu’Il la comble de dons pour toute sa vie, elle est bien petite et n’a pas réalisé du tout la portée merveilleuse du Sacrement, elle a même été ce jour-là particulièrement capricieuse ! Cérémonial habituel, une troupe de jeunes gens en bicyclettes et en motos sont allés au-devant de Monseigneur, escortés de l’Abbé ! « Le Poiré pétaradait sur la route » ; A l’entrée du bourg, il y avait la clique. Nous étions à la grille, les filles et moi, et avons eu le premier salut de Monseigneur. M. le Curé a très bien parlé, Monseigneur aussi, mais « l’espoir de la paroisse », autrement dit les bébés venus avec leurs Mamans, manifestait un peu bruyamment sa joie. Jacquie a été marraine de sa petite sœur. Sommes allés ensuite à l’école, où il y a eu compliments, chants, décorations, tout le cérémonial habituel. Nous avons pu déjeuner à 1 heure ½, Marie gémissait, parce que les poulets seraient desséchés, et c’étaient des poulets de notre élevage ; ils étaient quand même délicieux ; nous avions un repas de fête en l’honneur de notre nouvelle confirmée, avons bu du champagne à sa santé et à la santé du grand chéri qui est si loin. Les garçons sont partis le lendemain matin seulement, et les préparatifs du départ m’ont empêchée d’aller à la procession de la Saint Marc. Jacquie y a représenté la famille. Vendredi, aussitôt déjeuner, Jacques et les filles sont partis aux Sables, avec l’intention de faire quelques petits travaux de peinture et de commencer à tapisser la chambre des filles ; ils sont revenus hier pour déjeuner ; Jacques a pu arriver à peindre un peu, mais les vieux papiers ne sont pas finis d’enlever, et il y en aura encore pour une bonne journée de travail, quand pourra-t-elle se faire ? J’ai eu vendredi une après-midi très reposante, dont j’ai profité pour voir pas mal de choses ; il y a surtout les socquettes d’Anne à réorganiser au plus tôt, puis j’en aurai à faire aux garçons. Hier après-midi, suis allée chez Maman et à l’église, après dîner, à La Roche voir « Autant en emporte le vent ». C’est un film que depuis longtemps je désirais connaître, et qui vaut vraiment la peine d’être vu ; le spectacle dure quatre heures, et l’intérêt ne ralentit pas, c’est d’ailleurs remarquablement joué. Au retour, avons croisé pas mal de voitures du Rallye Vendée Deux-Sèvres où je ne sais quoi, qui devait passer par Aizenay et Le Poiré ; il y a d’ailleurs une voiture qui est allée se jeter dans un fossé peu après la Gendronnière – pas d’accident de personne – mais il a fallu des bœufs pour la tirer de là, et la voiture était un peu abîmée ; il en est passé encore pas mal ensuite….
Mercredi matin 30 avril
Sommes en pleine réparation ; cela me fait un peu de peine que de voir transformer ce qui, pendant plus de 25 ans, fut ma chère maison, mais il paraît que ce sera mieux ainsi…. Pas de nouvelles de Jean depuis plus de 15 jours ; c’est une angoisse affreuse et suis complètement démolie.
Vendredi 2 mai
Une grande joie ce matin, la lettre de Jean, tant attendue, nous est enfin arrivée ! elle date du 25, cela fait huit jours, mais la précédente remontait à 3 semaines ! Quelques phrases seulement, dont la plus importante « tout va bien, et ma santé est bonne » Il a dû être très occupé, sans doute a-t-il pris part aux opérations qui se sont déroulées là-bas. Il ajoute que les Viets prennent une « frottée » magistrale. C’est un peu court, mais nous n’en demandons pas davantage. Que Dieu soit béni.
Dimanche matin 4 mai
Je pense avoir une journée très chargée aussi, Jacques étant parti à la première messe, je me suis secouée un peu pour gagner une heure ce matin et m’avancer un peu, avant d’aller réveiller Geneviève et d’habiller Anne. Ce matin, j’ai une réunion de la Ligue, et cet après-midi, j’irai en faire une à la Genétouze. Jacques viendra me conduire, mais ne pourra venir me chercher, parce qu’il sera en réunion…. Bien des choses cette semaine. D’abord, nous avons eu au début quelques mauvaises journées, attendant toujours la lettre de Jean qui ne venait pas… enfin vendredi, la lettre nous est tout de même parvenue !… Je reprends maintenant au début. Dimanche, une journée tranquille, avec les offices habituels, et un moment l’après-midi pour une bonne promenade ; sommes allés du côté de la Gillardière, où nous comptions passer le ruisseau sur une planche qui n’existe plus ; nous nous sommes assis sur le coteau ; il faisait un temps délicieux et al vue sur al campagne est bien jolie. Lundi, suis allée, avec deux cars du Poiré, à Boistissendeau, près d’Ardelay, où j’étais invitée à la prise d’habit du jeune Brethomé de la Bizière, qui était de l’âge d’Yves et avec lui à l’école. La cérémonie du matin a eu lieu dans l’église d’Ardelay, ils étaient 38 « petits frères » à prendre l’habit, et il y a eu de très beaux chants. Avons déjeuné ensuite sur l’herbe, et par ce beau temps, c’était un vrai plaisir. Visité ensuite la propriété, il y a un château du 16e siècle, bien conservé, et pas trop abîmé pa une aile de construction récente, contenant dortoirs et classes ; certaines salles, comme le réfectoire, ont été aménagées d’une façon assez heureuse. Sur la façade, le château domine la rivière, ainsi qu’un jardin à la française qui a beaucoup d’allure…. Il y a eu, pour finir la journée, la bénédiction du Saint Sacrement, en plein air, mais ensuite, il a fallu attendre longtemps les uns et les autres, si bien que nous sommes partis et arrivés bien tard, après un arrêt aux Herbiers pour visiter le Séminaire. Trouvé ici la maison quelque peu bouleversée, les réparations ayant commencé le matin, cela n’ira pas très vite je le crains ! Ce jour-là, les maçons ont fait le petit mur de la véranda, et commencé à élargir la porte de la salle à manger, aussi, il y avait partout une poussière épaisse ; cette porte donnera maintenant beaucoup de clarté et ce sera agréable, seulement, comme pour l’instant la porte n’est pas mise, nous dormons avec la maison toute ouverte. Depuis vendredi, il n’y a plus de poussière, nous prenons de nouveau nos repas dans la salle à manger, mais, quand il pleut, comme hier soir, il ne fait pas plus chaud que cela. On a aussi percé une petite fenêtre qui éclairera l’escalier, et cela transformera ce fond de couloir un peu sombre. Maintenant, il faudrait menuisiers, plâtriers, forgerons ! Mardi après-midi à La Roche, mais Jacques étant très pris, somme partis beaucoup plus tard que nous n’avions pensé et je n’ai rien pu faire ou à peu près… vu les garçons qui sont bien et fait quelques courses. Mercredi, suis allée chez Maman ainsi que jeudi, et commencé à tricoter des socquettes à Pierre, qui en a vraiment besoin. Vendredi matin, un peu de cuisine, l’après-midi, une réunion de la Ligue, il y avait quelques personnes, et nous avons discuté, mais cela ne « collait » pas autant que j’aurais voulu. Suis allée ensuite voir Marie-Josèphe Remaud qui attend son 9ème enfant et chez Mme Dorion, j’avais ensuite un peu de pâtisserie à faire car nous avions hier la Tante Bled à déjeuner, et je voulais bien la soigner ; si bien que cela m’a prise jusqu’au dîner, ou à peu près. Geneviève est rentrée de Nantes jeudi soir, mais Jacquie est rentrée hier matin seulement ; elles étaient parties mercredi matin. Bien des choses ayant été faites la veille, je n’ai pas eu de peine hier matin, et mon déjeuner était très réussi. Nous avions un bon soufflé, la cuisinière « Aga » les réussit particulièrement, et cela fait très bien dans le plat en « Pyrex » que j’ai acheté il y a quelques mois. Nous avions aussi un poulet de notre élevage, avec des tatelettes aux champignons et une glace vanille et poires vraiment délicieuse. Passé l’après-midi à causer avec la Tante Bled tout en tricotant ; les Guévenoux devaient venir la chercher à partir de 6 heures, mais ne sont venus que vers 7 heures ½. Jacques était occupé, ils ont attendu un peu pour el voir, nous avons causé, si bien qu’ils sont partis aux environs de 8 heures ½ ; nous avons dîné ensuite, c’est-à-dire que nous nous sommes mis à table pour prendre quelque chose, nous n’avions pas faim ni les uns ni les autres, et le repas a été vite fait… Yves passe son bachot les 18 et 19 juin.
Dimanche soir 11 mai
De mon lit encore, j’écrivais dimanche dernier, il y a huit jours, pour commencer la journée, et aujourd’hui pour la terminer. Il est 10 heures moins 20 et j’ai bien des choses à écrire, pas eu le temps de venir ici cette semaine… j’aspire à quelques jours de paix….Je reprends un peu les choses – en vitesse – Dimanche, ma réunion de la Ligue, il y avait vraiment peu de monde… la grand messe ensuite, puis Jacques m’a emmenée à la Genétouze où j’ai eu une partie des Vêpres. Un bon petit groupe à la réunion… Suis allée à pied jusqu’au Recredy, il faisait beau, et la campagne est à cette saison tellement jolie ! Fait quelques visites dans le village, puis il y a eu la bénédiction traditionnelle du Mois de Marie, après quoi, M. le Curé m’a ramenée ici en auto, ce qui m’ permis d’avoir un long moment à moi avant le dîner. Sommes allés au cinéma, le film était bon, mais l’acoustique est défectueuse. Lundi, ne suis guère sortie, quelques courses cependant, mais employé l’après-midi à quelques petits travaux, sans cesse remis, fait ensuite de la pâtisserie. Mardi matin, la messe de mariage de Marcelle Arrivé, déjeuné en vitesse pour aller à La Roche, dentiste, courses, visite à Mme Coutansais pour l’organisation du pèlerinage cantonal, visite à Richelieu, l’après-midi a été assez chargée. Mercredi, reçu Mmes Grangé – mère, fille et belle-fille – toutes trois sont arrivées assez tôt dans la matinée, mais j’avais déjà fait bien des choses, et elles sont sorties se promener avec les filles, nous avons tricoté, déjeuné – le repas était réussi – j’avais fait le soufflé habituel et la m^me glace que pour Marie Bled ; je suis arrivée, maintenant, à une bonne technique pour les deux. Tricoté de nouveau après déjeuner, puis un tour de jardin, beaucoup bavardé, regardé des photos, et évoqué les souvenirs de Rome ; goûté avec un très bon savarin et des petits gâteaux ; enfin Louis Grangé est venu chercher tout le monde. La jeune femme est tout à fait gentille, elle attend un bébé pour septembre. Jeudi matin, beaucoup à faire, le marché, une lettre à Jean, dont nous avions eu des nouvelles le matin même. Déjeuné de bonne heure, car Jacques désirait être à 2 heures ½ à Mouilleron-en-Pareds où avait lieu l’inauguration d’une plaque sur la maison natale du Maréchal de Lattre. Nous étions bien placées les filles et moi. Jacques était parmi les personnages officiels, il y a eu une revue de quelques troupes qui étaient là…puis gerbe au Monument aux Morts ; il y avait une délégation de Saint-Cyr, une de Saumur et une de Saint-Maixent ; Puis ont eu lieu différents discours – que nous n’avons pas entendus, les haut-parleurs ayant cessé de fonctionner à ce moment-là, terminé au cimetière avec remise de gerbes sur les tombes du Maréchal et de son fils. Avons visité l’église puis sommes allés à la poste ; il y avait une émission de nouveaux timbres, à l’effigie du Maréchal, et nous voulions en prendre pour Pierre. Avon fait ensuite un tour par Bazoges en Pareds… Le bois de la Folie, l’église de Saint Michel Mont Mercure tout au loin, semblaient tout près. Nous sommes arrêtés à Bournezeau chez les Bastard, et y avons passé plus d’une heure ; ils sont en réparations et en préparatifs, le mariage étant ficé au 7 juin. Yves sera invité au lunch et à la sauterie. En rentrant ici, avons eu l’heureuse surprise de voir installée la porte de la salle à manger, elle devait être placée mardi, mais à cause d’une erreur, il a fallu la refaire et le mardi, pendant le déjeuner, il pleuvait jusqu’au milieu de la pièce….La porte fait bien et la salle à manger est tellement plus claire. Vendredi, rien de bien nouveau, suis allée chez Maman l’après-midi. Samedi matin, comme la veille, préparé la réunion que je fais à Saligny mercredi, l’après-midi suis allée chez Marguerite, chez Maman puis à l’église. Hier matin – car je continue ce matin lundi – fête de Jeanne d’Arc, fête de la Libération, fait le marché, puis suis allée avec les enfants à la messe de 9 heures, ce que je n’aime pas du tout, mais les garçons devaient venir, je préférais que nous puissions déjeuner tranquillement sans trop nous presser. Nous fêtions hier la Saint Yves, avec huit jours d’avance, mais dimanche prochain, Jacques est pris toute la journée et après ce sera trop près des vacances de la Pentecôte, il y avait un bon gâteau au caramel et chocolat qu’ils ont bien apprécié. Tous deux sont partis vers 4 heures ½ ; sommes allés ensuite, Jacques, Maman et moi au Mois de Marie de la Maldemée, puis revenus par la Favrie, où Maman avait promis, depuis longtemps, une visite à Armance. Etions de retour juste pour dîner, et voilà comment une journée de dimanche file bien vite. Je comptais avoir un peu de temps pour écrire après la messe, mais il y a eu la cérémonie au Monument aux Morts qui a été assez longue. Jacques y a parlé comme d’habitude, puis, en rentrant ici, j’ai eu un gâteau à préparer et pas mal de choses à faire….
Dimanche matin 18 mai
Trente neuvième anniversaire de ma communion solennelle…. Ce sera, du moins je l’espère une journée de repos, et cela ne me fera réellement pas de mal. Je ne prévois exactement que les offices habituels, si Jacques avait été disponible, nous serions allés au Mois de Marie de la Pampinière et de l’Aumère, ce qui représente toujours de nombreuses visites et un retour tardif, mais Jacques sera pris toute la journée à La Roche par les élections sénatoriales…. Il est 7 heures 20, Jacques est à la première messe, j’ai presque une heure devant moi avant de réveiller Anne. Il fait un temps délicieux…. Semaine un peu dure que je ne suis pas fâchée de voir passée… Lundi après-midi, foire de La Roche, dentiste et courses, cela a été assez pénible, car il est très dur quand on veut aller vite de circuler entre des flâneurs, de plus les magasins étaient pleins de monde, et il fallait attendre. Mardi, par contraste avec la chaleur de la veille, pluie. Sommes partis à Vouvant un peu avant 8 heures… Campagne mouillée, ravissante sous la pluie et la brume, il y avait un car plein, avec pas mal d’enfants dont deux bébés superbes, qu’on allait présenter à leurs tantes et un groupe de jeunes filles qui chantaient. Cérémonie traditionnelle, très simple dans cette pauvre chapelle, mais pas moins belle, la plupart des assistants étaient très émus. Rencontré pas mal d’ecclésiastiques de connaissance…l’Abbé Bessonnet qui est maintenant curé de Loge-Fougereuse, tout près de Vouvant. Après déjeuner, nous avons pu voir les religieuses, la nouvelle visitandine et sa sœur puis Charlotte avec qui j’ai longuement parlé ; je lui ai confié toutes mes intentions comme autrefois je les confias à Tante et lui ai demandé de prier pour toutes. Pris le départ à 5 heures, mais il a fallu passer par Loge-Fougereuse et s’y arrêter, plusieurs autres arrêts en route i bien que nous étions ici seulement à 8 heures. Après une journée de pluie, il faisait tout à fait beau… en tous cas, Jacquie avait pu faire avec ses amies un pique-nique projeté du côté du Petit-Bourg. Mercredi, un temps splendide, le pèlerinage s’est bien passé… Nous avons eu une belle messe… causeries… déjeuner en commun, très agréable, dans la cour de l’école. Nous avons eu aussi une bonne petite réunion des présidentes paroissiales. Pour finir, procession à la grotte et Salut à l’église ; Nous avons projeté pour l’année prochaine un pèlerinage à Sainte Radegonde. Jeudi, la journée la plus dure, j’aurais aimé gagner Nantes par l’autorail qui passe à Belleville vers 6 heures du matin, mais mercredi soir, les filles étant à La Roche, au concert du début des Jeunesses musicales de France, Jacques est allé les chercher à 11 heures, si bien que je ne pouvais pas le faire lever à 5 heures du matin. Nous sommes donc parties pour Nantes à 9 heures, si bien que je n’ai pas pu avoir la messe à Chavagnes, ni la réunion du matin, ce sera pour une autre année. Temps superbe encore ce jour-là, menaçant seulement d’être chaud. Quelques courses le matin, acheté du tissu pour la robe de demoiselle d’honneur que Jacquie mettra au mariage d’Isabelle, c’est de l’organdi brodé, et je crois qu’elle sera très jolie. Déjeuner ensuite à Chavagnes ; Geneviève avait retrouvé Majo et était ravie, j’ai retrouvé un groupe à peu près de mon âge, mais je n’ai guère pu parler avec Andrée Jaffré, elle n’écrit guère maintenant ; nous avons été très amies, et après des années d’affection, la vie nous sépare, du moins j’en ai l’impression – c’est toujours un peu triste – Sommes allées ensuite un peu dans le jardin, vu quelques personnes puis sommes allées au magasin puis à la maison voir Mère. Entrepris ensuite des courses et cela ne nous amusait pas du tout, il s’agissait d’acheter pour les filles des robes un peu habillées, qui soient jolies et leur plaisent, afin qu’elles se sentent, quand il en est besoin, bien mises et pas inférieures à d’autres. J’ai bien trouvé ce que je désirais et je crois qu’elles en sont contentes. Un seul inconvénient – le prix – mais les robes sont vraiment jolies, et cela épargne beaucoup de fatigue, d’essayages. Une robe faite par une couturière n’aurait certainement pas autant de chic. Celle de Jacquie est framboise et lui va bien. Quant à celle de Geneviève, non seulement elle est jolie, mais elle met la jeune personne réellement en valeur, Geneviève est dix fois mieux dans cette robe que dans les autres qu’elle a pu avoir jusqu’ici ! cela lui donne un air espagnol qui lui va à ravir. Quelques autres courses et il était temps de prendre le car, où il faisait une chaleur pénible. Nous étions plutôt fatiguées en arrivant ici. J’aurais voulu me coucher après dîner, mais M. le Curé est venu pour quelques questions relatives à la Fête des Mères et il a fallu rester ; Traîné un peu de migraine le lendemain, cela va mieux. Repris mon travail habituel hier et vendredi, suis allée chez Maman les deux jours. Je voulais aller hier au Recredy voir Denise Louineau qui vient d’avoir une petite fille, mais il faisait tellement chaud que j’ai renoncé, cela m’aurait fait 6 km. Chaque soir, ces deux derniers jours, après dîner, j’ai pu aller dire mon chapelet dans le jardin… C’est un moment de paix merveilleux…Je reste dans le jardin jusqu’à l’heure des premières étoiles. Jean n’a pas écrit cette semaine, sa dernière lettre qui était du 3 mai, nous est parvenue le 8, il n’y a pas lieu de s’inquiéter encore, mais cela nous semble assez long. Hier soir, une surprise, Yves nous est arrivé vers 9 heures ½, en moto, avec un professeur de Richelieu…. Yves a vu à la P. M. un adjudant, Bellier, qui était avec Jean en Indochine et l’a quitté il y a trois mois à peu près, je voudrais bien le voir et parler de mon grand garçon – 8 heures 20, il est temps de lever Anne.
Jeudi 22 mai Ascension
Je comptais faire beaucoup de choses aujourd’hui, et n’arrive exactement à rien ; dans quelques minutes, le temps que Geneviève finisse une pâte à cake, nous allons nous mettre à table et dîner. Ce matin, j’ai été prise par une grande visite de Marie Barreteau, après déjeuné, causé un peu au salon, jusqu’à l’heure des Vêpres. J’ai eu un peu à sortir après les Vêpres, puis, Jacques et moi, sommes allés au Recredy voir la petite fille de Denise Louineau, née il y une dizaine de jours. J’ai eu ensuite des listes à faire pour la décoration des mères de famille dimanche ; cette journée inquiète un peu Jacques aussi nous avons passé un grand moment à mettre au point certaines choses… Temps superbe, un peu frais… Jacquie est à La Roche, à représenter la JIC à une journée de al JOC. Anne est en promenade avec les camarades et ne va pas tarder à rentrer. Nous avons eu des nouvelles de Jean lundi matin, une lettre très brève ne racontant absolument rien ; depuis Pâques, ses lettres sont nettement plus irrégulières et plus courtes. Nous avons réussi hier à nous procurer l’adresse de l’adjudant Bellier, il n’était pas chez lui, mais nous devons le voir mercredi prochain, espérons qu’il nous racontera bien des choses sur le garçon ; cela ferait tellement plaisir ; les garçons sont bien, nous les avons vus hier et les vacances de la Pentecôte approchent. Me suis reposée, sans être fatiguée, comme je l’ai été parfois, j’ai tout de même besoin d’un peu de détente. Dimanche, rien de spécial à faire, j’ai beaucoup écrit, Jacques n’est pas rentré trop tard de la Roche ; Lundi, fait une journée au lait, et, pour mieux me reposer, suis restée au lit toute la journée, cela m’était facile, Jacques et les filles étant pour la journée aux Sables, Thérèse pouvait s’occuper d’Anne. Cela m’a fait beaucoup de bien, surtout de ne pas avoir à parler… Mardi, nous avons déjeuné à la Blanchère, chez les Roy. Bon repas et conversation agréable. Suis restée ensuite à causer avec Mme Roy, pendant que ces messieurs allaient à une réunion à Palluau…. Hier matin, pas mal à faire, hier après-midi à La Roche. Aujourd’hui, les offices habituels de l’Ascension…. Suis allée hier matin à la procession des Rogations.
Vendredi 23
Une lettre de Suzanne Nida, datée du 16 mai, elle dit avoir toujours attendu, pour nous donner des nouvelles de Jean, qu’il vienne en permission, mais cette permission est peut-être assez lointaine. Jean se trouve actuellement en opération dans un zone très dangereuse, et il commande une compagnie depuis la mort de son capitaine, il a, paraît-il, toutes les qualités d’un vrai chef. Nous nous doutions bien qu’il était en opérations, depuis Pâques ses lettes sont plus rares et encore plus brèves, et visiblement, il ne raconte rien parce qu’il ne peut rien raconter. Mais de le savoir ainsi, de façon certaine « en opérations dans un zone « très dangereuse » avec toutes les responsabilités d’un chef, c’est pour nous une angoisse nouvelle. Que la Sainte Vierge veille sur notre cher petit.
Lundi 26 mai
Pas eu le temps et surtout le courage de venir écrire ici depuis vendredi ; à la lecture de la lettre de Suzanne, j’aurais dû comprendre que le malheur était sur nous, et qu’lle voulait nous y préparer ; j’aurais dû comprendre et n’ai rien compris ; il y a des jours où on est aveugle ! Jacques avait compris. Nous avons déjeuné comme d’habitude, le dernier repas heureux. A la fin du repas, on entend le téléphone, Jacques s’y rend ; c’est Jean de Baynast qui lui demande s’il y a des nouvelles de Jean, puis il dit qu’il a lui aussi une lettre de Suzanne, Jean est blessé. Jacques n’a pas besoin d’en entendre plus long pour réaliser la chose. Jean de Baynast lui dit d’ailleurs que Madeleine et lui prennent l’auto et nous arrivent. Dès ce moment-là, tout est fini pour nous ; plus aucun espoir. Jacques et moi allons tous deux dans le salon, devant la photo de notre grand chéri, et nous essayons, appuyés l’un sur l’autre, d’accepter le sacrifice si grand soit-il. Nous récitons ensemble le Pater, que la volonté de Dieu soit faite, puis une prière à la Sainte Vierge, pour que la Mère des douleurs nous aide à porter notre peine. Nous retrouvons ensuite les filles dans le bureau ; toutes deux ont un immense chagrin (et moi, on m’a expédiée à l’école, toute chamboulée, éperdue, pleurant… !) Je garderai toujours le souvenir des quelques heures passées ensemble, dans le bureau, attendant la visite qui devait confirmer notre malheur, c’était quelque chose de si atroce que, bien que la douleur soit aussi grande maintenant, et le sera peut-être plus grande dans les jours qui vont venir, je me demande comment nous avons pu vivre des heures pareilles, à découvrir peu à peu, à réaliser peu à peu l’étendue de notre malheur. Madeleine et Jean de Baynast sont arrivés vers 4 heures, Madeleine m’a embrassée en disant « J’ai autant de peine que si c’était un de miens « et peu à peu, très délicatement, elle nous apprenait ce que disait la lettre de Suzanne. Cela a été pour nous des moments affreux, et cependant nous désirions savoir, et maintenant encore, malgré tout le déchirement que cela peut nous causer, nous voudrions connaître toutes choses, alors que nous ne saurons sans doute à peu près rien. Suzanne disait avoir reçu un coup de téléphone de François, lui disant que Jean avait été tué. Je ne croyais pas avoir jamais à écrire une chose pareille ! D’après elle, la terrible chose, se serait passée le 15, alors que par ailleurs on parle du 14 (le 14 effectivement). Le samedi 17, son mari et elle ont été prévenus par l’hôpital que les obsèques auraient lieu à 9 heure s1/2. Ils s’y sont rendus, mais n’ont pas pu revoir notre cher petit. Ils nous ont remplacés pour la cérémonie, et c’est tout ce qu’ils pouvaient faire ! Nous étions atterrés, sans pouvoir comprendre encore très bien, et quelle douleur affreuse d’entendre de pareilles choses, je ne sais plus très bien comment c’est passé ce soir-là. Il est venu du monde presque tout de suite : Tante Abel et les Mignen, Armande et Marie-Annick et Ferdinand aussi, tous trois pleuraient avec nous. M. Baron est venu, Anne Péchereau qui sanglotait en pensant que d’ici deux mois du retour d’Yves, il peut se passer tant de choses ! Il a fallu téléphoner à Madeleine, téléphoner aussi à Richelieu pour faire venir les garçons ; nous avions tellement besoin, ce soir-là, de voir les cinq autres autour de nous, maintenant que nous n’en verrons plus jamais six ! Tous ont tant et tant de peine. Nous n’avons pu dîner et impossible de dormir ensuite. Jacques a dormi un peu, j’en étais heureuse, quand il dort, il ne souffre pas, et on le sent tellement écrasé, broyé par la douleur. Samedi matin, M. Le Curé a dit une messe pour Jean, nous y assistions tous… tous ceux qui restent, plus Maman, Armande Brachet, Marie-Annick et quelques autres personnes. La première messe de Requiem dite pour lui ; quelle affreuse douleur ; je ne sais pas très bien comment s’est passée la journée ensuite, il est venu des tas, des tas de Jean ; Léontine Berthomé est venue la première… dès le matin, les abbés Sacré et Boucher, Madeleine Remaud, si inquiète pour son mari, Françoise et Benjamin puis les Lesaffre, les Durand et tout l’après-midi sans arrêt : les Michaud du Boupère, les Brianceau…. Nous avons rassemblé sur al commode quelques souvenirs de Jean, sa photo en Saint Cyrien, quelques petites photos d’amateur, son kasoar, son képi de Coët, son béret de Lyon, tout ce qui nous reste désormais. Au courrier ce matin, il y avait déjà des lettres, de Richelieu, la nouvelle s’était répandue partout à La Roche, et de beaucoup nous arrivaient des témoignages de sympathie. Le supérieur nous annonçait que la messe du collège le matin serait pour notre cher petit. Dimanche, nous sommes donc tous allés à la messe du collège, partout nous le retrouvions… La messe a été très belle, comme d’ailleurs toutes les messes de Richelieu ; nos deux garçons étaient avec nous ;… Il y avait aussi des amis, les Lesaffre, les Gourraud et aussi Jean Durand. A la sortie de la chapelle, parlé un peu au Père Pateau, au Père Roblin qui étaient très émus. Nous ne nous sommes pas attardés, c’était impossible ; aussitôt le petit déjeuner, beaucoup de gens nous arrivaient : deux femmes du Plessis pour commencer, les conseillers municipaux en grande partie, puis tant et tant d’autres ! L’après-midi, Armand a amené Mère, Madeleine et Suzanne, nous avons pleuré ensemble, parlé ensemble de notre cher petit. Le soir, fini de préparer les listes de faire-part ; il y avait tant de noms auxquels il fallait penser. Dès lundi matin, Jacques et moi, sommes allés à l’imprimerie…. Toute la journée de lundi, les visites ont recommencé et cela jusqu’au soir ; Il y a autour de nous beaucoup de sympathie et tous nous rappelaient les grandes qualités de Jean. Une des visites qui nous a le plus ému est celle de l’Abbé Bouhier, qui est venu en vélomoteur, nous parler de notre cher petit. La visite a été trop brève et nous avons été dérangés tout le temps. Il a pu cependant nous dire le principal – que Jean avait parlé intimement avec lui, au cours de sa dernière visite, qu’il était sûr de ce cher petit, de ses conversations religieuses, de sa foi et de sa pureté. Il nous a dit avoir reçu les premières confidences de sa vocation militaire. Jean y pensait depuis la sixième, bien des fois, l’abbé avait voulu le faire réfléchir ; il avait un idéal, il est mort pour cet idéal. Beaucoup d’autres visites ont été très mouvantes pour nous…. Les Granger, qui étaient arrivés dimanche matin sont partis lundi après-midi. Auparavant, Jean Granger et Jacquie étaient allés chercher les faire-part à La Roche ; les enfants, avec un peu d’aide, se sont mis au travail et la plus grande partie a pu partir le soir même. Hier, nous sommes allés à Nantes ; journée épuisante en même temps que particulièrement pénible, il y avait beaucoup de choses à prévoir, à faire et c’était en même temps douloureux ; Tout est à peu près organisé, du moins pour le moment, on verra ensuite. Tous ces jours-ci, une avalanche de lettres, de cartes, de témoignages de sympathie ; Beaucoup de prières sont dites à l’intention de Jean et aussi à la nôtre ; beaucoup de prêtres offriront le sacrifice de la messe pour le repos de l’âme de notre cher petit, et pourtant tous expriment leur conviction profonde que les grandes qualités de Jean, ses sentiments religieux, et surtout son sacrifice, lui ouvriront, lui ont déjà ouvert le ciel. Je reçois de nombreuses lettres de Ligueuses, en ce moment à Lourdes… on prie pour lui aussi à la retraite de Chaillé, dans les couvents où nous avons écrit… Certains n’ont pas compris, ne comprendront jamais ; il y a eu, plusieurs fois, des choses pénibles à entendre, cela importe peu ; à côté de cela nous avons eu des choses admirables. Une de celles qui m’a le plus émue est celle de Mladen : »Attiré vers Dieu par sa foi, et vers une mort de soldat par sa vocation, Jean avait atteint son idéal : la prière et la méditation vous aideront, j’espère, à comprendre que l’âme de Jean a trouvé son épanouissement » Il y a eu aussi une bien bonne lettre de Bernard Pigeaud, une autre qui m’a fait du bien de l’abbé Henri Tenailleau… L’abbé Bretaudeau a écrit lui aussi une lettre qui nous a été au cœur. Si Dieu le permet, un jour je réunirai tous ces témoignages…. Pour nous la douleur est atroce, c’est un tel déchirement que al vie ne peut plus être ce qu’elle était auparavant. Jacques était terriblement effondré les premiers jours, tellement, que je craignais pour lui ; il se reprend, mange, dort et retrouve son équilibre physique ; Il accepte le sacrifice, dut il lui broyer le cœur, et pense, raisonne, voit les choses en vrai, en grand chrétien. Pour moi, c’est une chose étrange, tout en souffrant de façon terrible, je me sens portée, soutenue, peut-être par mon cher petit, sûrement par la miséricorde divine…. Chaque matin, Jacques et moi allons à la première messe… Les enfants, sauf peut-être Anne qui est petite, sont très frappés, les filles ont un immense chagrin ; les garçons sont subitement mûris ; Yves réalise brusquement qu’il est devenu le fils aîné, et Pierre, qui aimait et admirait son parrain, a bien de la peine (moi, à 9 ans, ayant peu de souvenirs de Jean, j’entendais et vivais tout, le plus souvent seule ou au côté de Grand-mère). Que Dieu les bénisse et leur donne à suivre l’exemple de leur grand frère, dont, nous écrit François, ils peuvent être fiers.
Vendredi aura lieu un service pour le repos de l’âme de notre grand chéri ; il y aura sans doute beaucoup de monde. Tante Denise arrive cet après-midi, Caty demain soir, Pierre Douxami vendredi matin ; Marie-France ne vient pas, elle est très secouée et très angoissée au sujet de François. Jacques et moi venons de répondre à quelques lettres aujourd’hui mercredi. Cet après-midi, nous avons des visites : Guy Herbreteau, le Dr Lucas, … Tante Denise qui est bien affectée et pense à François. Hier soir, coup de téléphone du Supérieur de Richelieu me demandant de rassembler quelques souvenirs, pour qu’il puisse rendre plus personnel le petit mot que M. le Curé lui a demandé de prononcer au service ; j’ai rassemblé ce que j’ai pu et le lui ai envoyé aujourd’hui. J’ai écrit aussi à l’abbé Bouhier ; Jacques a écrit à l’abbé Bretaudeau, qui lui a adressé une lettre charmante, il lui parle des deux soldats indochinois que lui-même, in jour d’Ascension, a dû ramasser, en morceaux, sur la voie ferrée. Tout ce que je raconte est plutôt décousu, je ne sais plus très bien où j’en suis, c’est en moi un tel désarroi, et il va falloir se remettre à vivre !
Dimanche 1er juin
Je ne peux réaliser que c’est aujourd’hui la Pentecôte ; le temps à la fois orageux et froid n’a rien de très estival et rien ne me met dans l’atmosphère de ce jour qui est pourtant une si grande fête… Je m’efforce de méditer et de réaliser les leçons de ce grand jour, mais c’est en moi un telle secousse, un tel désarroi, que je prie très mal, toujours avec la même, l’unique pensée : Jean est mort, nous ne le reverrons plus, son corps repose au cimetière d’Hanoï….J’essaie toujours d’ajouter : mais son âme, du moins je l’espère, est au ciel où il vit en Dieu….Je ne sais plus très bien comment nous avons passé ces derniers jours. Mercredi, jeudi, nous avons eu du monde toute la journée, je ne sais plus qui maintenant. Il fallait aussi s’occuper de bien des choses. Vendredi matin, il y a eu le service religieux pour le repos de l’âme de notre cher petit. Laurence était venue la veille au soir, Pierre Douxami le matin ? Caty, arrivée à Angers, venait avec les Baynast. Mère et Madeleine nous arrivaient avec les Landais ; Il y avait un monde fou, je crois que jamais autant de personnes ne s’étaient rassemblées à l’église. Jacques et moi n’en voyions rien, étant jusqu’auprès du catafalque, mais l’offrande a été interminable. Juste derrière la famille, il y avait le Préfet, le président du Conseil général, le docteur Robert, etc…. le conseil municipal, toutes les sociétés, la classe 47 au complet, beaucoup de monde des environs…. Il y avait dans le chœur plus de 25 prêtres. Le service a été présidé par le Chanoine Vrignon, assisté de l’Abbé Poirier, qui fut notre vicaire et de l’Abbé Aubret, natif du Poiré. Nous avons communié, entouré de tous les enfants, sauf Anne, de Madeleine et de quelques personnes amies… J’ai vu que M. le Curé qui célébrait la Messe, était entouré de deux camarades de Jean : Gilles Dézamy et Bernard Tesson. Après la Messe, le Supérieur de Richelieu a très bien parlé de Jean, de ses qualités, de sa foi, de son idéal. Beaucoup étaient très émus ; il paraît qu’on s’écrasait dans le fond de l’église. Nous avons ensuite reçu les condoléances près de la porte de l’église ; cela a été long… Il était plus d’une heure quand nous sommes rentrés ici. Madeleine et Jean de Baysnast avec Michel et Wallerand sont restés déjeuner ici, avec Pierre et Geneviève. Tante Marguerite déjeunait chez Maman. Jacqueline, qui était venue le matin avec Marcel, est partie aussitôt déjeuner. Nous avons eu les personnes de la famille tout l’après-midi. Laurence est partie dès hier matin ; Maman, Tante Denise et Caty sont venues déjeuner ici, toutes eux repartaient dans l’après-midi, dont Auguste, il était déjà venu jeudi soir, très touché par la mort de Jean – peine d’avoir perdu un ami de toujours – remords de ne jamais lui avoir écrit alors qu’il savait cette lettre attendue – remords aussi peut-être de constater que Jean est mort pour son idéal, alors que lui-même a abandonné l’idéal qui était le sien. En un sens, je peux dire que al vie de Jean a été pleinement réalisée, plus complète, plus remplie que celle d’Auguste qui cependant sera beaucoup plus longue… Aujourd’hui, depuis les Vêpres, il y a toujours eu du monde : Xavier et Odile, les Boyer, M ; et Mme Paul Mignen….Avons reçu aussi ce matin toutes les cartes et lettres qui, en quantité, nous sont arrivées chaque jour ; il faut faire une liste pour les cartes de remerciements et il y en a d’autres à qui je veux répondre moi-même… Il y a un an Jean était parmi nous… et maintenant plus jamais nous n’aurons nos six enfants chez nous ! et pourtant il faut vivre ; par moments les enfants rient, ils sont jeunes, et, bien qu’ils aient de la peine, ce n’est pas pour eux un brisement comme pour nous, et, si je n’ai pas tellement le cœur à rire avec eux, je les laisse faire bien volontiers, tant j’ai le sentiment que Jean est avec nous. Jean et Bernard chéris priez pour nous.
A Jean et Bernard au ciel
Mardi 3 juin 1952
Malgré toute notre peine, il faut vivre, vivre avec tous les souvenirs…. Je reprends peu à peu le travail de la maison. Les garçons partent ce soir et je leur confectionne des lamiers qui doivent se vendre demain à la Fête des Anciens, cette fête où Jean avait si heureux de participer l’année dernière, mais où, cette année, le Papa n’ira pas… Je réponds aussi peu à peu aux lettres et cartes reçues, tout au moins à certaines qui méritent autre chose qu’un carton banal. J’ai repris un tricot. Repris aussi mon chapelet dans le jardin… Assisté ce matin à la sépulture de M. Boutelier. Daniel a dit qu’il viendrait nous voir. Jean l’aimait bien.
Jeudi 5 juin
Ce matin, une lettre d’Indochine du secteur qui fut celui de Jean, et dont j’ai si souvent noté le numéro sur les lettres et les colis : 70.662. C’est d’un capitaine qui était avec Jean et nous écrit pour nous dire tout le bien qu’il pensait de notre grand chéri et nous donner quelques détails, contrairement à ce qu’on nous aurait dit, il a été tué d’une balle. « Le lieutenant Dugast que je venais de proposer pour une citation à l’ordre de l’armée pour sa très brillante conduite… est mort à la tête de sa compagnie (la 12e compagnie dont il avait pris le commandement au feu le 14 avril 1952) alors qu’il se portait en reconnaissance… Le 14 mai à 18 heures. Pris en embuscade par un ennemi numériquement supérieur, il a été tué sur le coup, par balle, le projectile touchant la région du cœur, et il est mort sur le coup… Votre fils, par sa droiture, sa haute valeur morale et son sens profond du devoir, avait forcé notre admiration. Il est mort en héros…. » Il y a aussi deux propositions de citations à l’ordre de l’armée, une du 1er mai, l’autre du 28 ; je tiens à les transcrire ici : « officier de très grande valeur, a fait preuve durant toutes les opérations auxquelles a pris part son bataillon, du 13 avril au 25 avril 1952 (Porto, Polo, Turco) du plus grand courage, poussant à l’extrême l’esprit combatif. Ayant pris, sous le feu, le commandement d’une compagnie déjà fortement éprouvée par la mort de son chef, a réussi à la relancer à l’attaque dans des circonstances très difficiles. A réussi, dans les combats de Tinh-Yen et de Mao-Thon à infliger des pertes sévères aux rebelles, faisant de nombreux prisonniers, récupérant des armes et des munitions. S’est particulièrement distingué en donnant l’assaut au village de Mao-Thon nord acculant l’adversaire contre le canal des Rapides. » …. La seconde citation, après sa mort : « le lieutenant Dugast, jeune commandant de compagnie, avait su par son courage, son sens du devoir et sa haute valeur morale, imposer rapidement son autorité et son ascendant à une troupe très aguerrie dont il avait pris le commandement au feu lors des récentes opérations. Ayant reçu la délicate mission de reprendre le contact avec une compagnie rebelle retranchée dans le village de Thi-Thon (Tonkin), le 14 mai 1952, s’est trouvé, en cours de progression, sérieusement accroché par des éléments numériquement supérieurs. Malgré l’intensité du feu adverse, n’a pas hésité à livrer combat, et a été tué par balle, en se portant vers ses voltigeurs de pointe pour ordonner une manoeuvre. Cet acte de volonté de se porter à l’attaque, dans une situation quasi désespérée a décidé d’un arrêt dans l’assaut des rebelles et permis l’arrivée d’un renfort formant l’ennemi à se replier. » Il n’y a rien à ajouter, notre cher petit est mort en soldat, de la mort que sans doute il avait rêvée. Que Dieu le bénisse et le rende éternellement heureux. Pour nous, il faut tenir le coup ; Jacques travaille ; j’écris, je tricote, je fais des confitures, mais il y des moments où tout flanche et c’est terriblement dur.
Dimanche 8 juin
Aujourd’hui la Communion solennelle, il fait frais mais beau ; Anne est partie à la grand-messe avec Thérèse ; Jacques et moi sommes allés à la première messe, je n’avais pas le courage d’aller à la Messe de Communion et de voir des parents heureux accompagner leur enfant à la Sainte Table…. Ces derniers jours se sont passés je ne sais trop comment ; il faut vivre quand même ; j’ai fait des confitures à deux reprises, les ai couvertes, ai passé la matinée de vendredi à La Roche pour me dentiste et des courses. Ecrit pas mal de lettres, mais suis obligée de m’y reprendre à plusieurs fois dans la journée, j’ai les nerfs malgré tout plutôt secoués et n’arrive pas toujours à former mes lettres ; j’écris aussi trop vite et cela ne marche pas. L’après-midi, quelques visites… Autrement, je tricote, je lis, je m’occupe mais je n’ai pas le cœur à cela… Reçu quelques bonnes lettres consolantes. Je revis aussi, peu à peu, tous les jours passés depuis que nous avons appris la terrible nouvelle… Il paraît qu’au service de vendredi, il y avait tant de monde ; on m’a parlé ce matin de plus de quinze cents personnes ; quand nous sommes partis, en groupe, pour l’église, les sociétés anciens combattants, prisonniers, secours mutuels, classes 47, qui s’étaient rassemblées devant la mairie, défilaient, avec leurs drapeaux, pour gagner l’église, et cela faisait beaucoup d’hommes ; il a fallu nous arrêter quelques minutes, mais à l’autre bout de la place, ce sont eux qui se sont arrêtés pour nous laisser passer ; je revois encore cela et pourtant j’étais si bouleversée que je ne voyais pas grand-chose. Il y avait, paraît-il, un service d’ordre très bien fait et l’entrée de l’église était interdite avant que nous-mêmes, la famille et les sociétés aient pénétré. Le catafalque était recouvert d’un drapeau tricolore. On prétend qu’il y avait 33 prêtres dans le chœur, et l’assistance était très émue et recueillie ; j’espère que beaucoup auront prié. Hier matin, une lettre de François, il ne raconte rien de plus parce qu’il est à l’hôpital et n’a pu aller chercher les renseignements et détails que nous voudrions tant avoir. Il nous redit toute sa peine… Nous voudrions bien avoir des nouvelles des Nida….
Mardi 10 juin
Ce matin, une lettre de Jean Nida, nous parlant de la possibilité d’un retour assez prochain – relativement – du corps de notre cher petit Jean. Il y a un départ prévu pour dans un mois…Nous n’aurons jamais qu’un cercueil avec la dépouille de notre chez petit, mais nous , nous ne verrons plus jamais ici-bas….A la lettre de Jean était jointe une lettre du capitaine Fondecci… il donne à Jean Nida des détails qu’il ne nous avait pas donnés craignant peut-être que ce soit trop douloureux. Ces détails sont en effet un déchirement, mais j’aime lieux les avoir quand même… « Il a té tué par balle, presque à bout portant… projectile pénétrant par le côté gauche. Il n’a pas souffert, son corps a été ramené dans nos lignes, malgré le feu intense des rebelles, et veillé au P.C. du bataillon. Cette récupération n’a pu avoir lieu que grâce au courage et à la combativité de deux sous-officiers : adjudant Face et sergent-chef Dufau…. Le sergent-chef Dufau… a ramené lui-même sur ses épaules, pendant plus de trois kilomètres, le corps de son commandant de compagnie…. ». Je vais écrire à Suzanne…. Je voudrais toujours d’autres détails. Les journées se traînent actuellement et paraissent tellement vides d’intérêt….
Jeudi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 12 juin 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Nous déjeunons aujourd’hui chez Maman, cela n’était pas arrivé depuis le jeudi saint avec les garçons… Suis allée hier avec Jacques à La Roche, fait quelques courses. A la Maison des Œuvres, vu un bon moment l’Abbé Sacré, nous avons parlé longuement, ou plutôt, chose presque surprenante, c’est moi qui ai surtout parlé… Beaucoup écrit ces jours-ci, il va falloir ralentir, d’ailleurs le paquet de lettres à répondre baisse pas mal, et aussi, j’ai beaucoup à coudre et à tricoter… Marie n’est pas venue ce matin….
Samedi 14 juin
Un mois aujourd’hui que notre cher petit Jean repose dans la paix du Seigneur… Nous étions à Nantes hier… Je suis allée à la Visitation… Fait quelques courses l’après-midi….
Dimanche 15 juin
Il y a onze mois aujourd’hui que je n’ai pas embrassa mon grand chéri, et je ne l’embrasserai plus jamais ici-bas. Ce matin, par la pensée, j’ai vécu cette journée du 15 juillet à Brides….
Reçu encore quelques lettres cette semaine, une de la Maréchale de Lattre, elle est bien plus à plaindre, elle a tout perdu ! une autre très gentille de Joseph Talonneau, maintenant frère de Saint Gabriel…. Ce matin, première procession de la Fête-Dieu ; Jean y était l’année dernière pour la seconde, cette année c’est Yves qui sera là ; il passe son bachot mercredi et jeudi, et nous arrivera jeudi soir pour repartir lundi matin. Je voudrais bien qu’il soit reçu, il semble prêt et ne paraît pas trop fatigué. Ce matin, Maman et Tante Marguerite ont déjeuné ici…. Il y a un mois Jean est mort, mais nous ne le savions pas, et continuions notre vie habituelle, maintenant, il y a une cassure, et quelque chose est irrémédiablement brisé.
Mercredi 18 juin
Ce matin nous sont arrivées les photos des obsèques de notre cher petit ; elles sont très bonnes et nous pouvons ainsi nous représenter la cérémonie funèbre. Je ne crois pas que ce soient celles prises par Suzanne ; elles sont admirablement présentées et classées….
Lundi 23 juin
Cela fait aujourd’hui un mois que nous avons appris cette terrible nouvelle de la mort de Jean…. Yves est ici depuis jeudi soir, il est content de son français et de son latin, mais moins des math et de la physique ; il espère cependant avoir ses questions de cours ; cependant, depuis son arrivée, il ne paraissait pas très en train, et souffrait de la tête. Hier soir… il avait 38°6… le docteur est venu, il croit à une petite fatigue du côté du foie, mais ne trouve rien d’alarmant…. Pierre passe son pré-bac le 30 juin et le 1er juillet. Les vacances sont le 4. Je voudrais bien qu’Yves soit reçu et puisse se reposer ensuite. Hier, journée très remplie, pas eu le temps d’écrire, le marché le matin et un peu de cuisine ; Marie ne vient pas depuis une dizaine de jours, elle en a pour 3 semaines de repos chez elle, et le travail ne manque pas. La messe à 10 heures ½, la procession, qui a été terminée après 1 heure, le déjeuner qui, avec les Granger, a été assez long. Nous avons eu ensuite la visite des deux plus jeunes Gaillard qui nous ont amené Mme Denis, Hélène et Jacqueline. Puis les Gourraud sont venus aussi, Léon ayant rendez-vous avec deux des ouvriers. Les Granger et Maman ont dîné ici et sont partis assez tard. Plusieurs visites ces temps derniers : les Bastard sont venus la semaine dernière je crois, ces jours-ci les Barbier et Antoine, Mlle Auvynet, son frère et sa belle-sœur. Un autre jour Françoise Boisseau et Jacques. J’ai recommencé à écrire un peu chaque matin dans mon cahier de souvenirs de Jean… Du travail pas mal, couture et tricot, je n’ai pas tellement le cœur à tout cela.
Mardi 24 juin
Aujourd’hui la fête de Jean. L’année dernière nous le lui avions fêtée le plus gaiement et le plus solennellement possible…. Au courrier, un mot de Mme Lesaffre, qui dit combien elle pense à nous aujourd’hui ; cela fait plus de sept ans qu’elle connaît cette souffrance. Il y avait une messe ce matin pour notre grand chéri ; elle avait été offerte par le groupe des jeunes femmes de la Bobière, et plusieurs y sont venues ; j’en ai été très touchée…. Yves est toujours ici, j’aime mieux le garder encore quelques jours en observation….
Vendredi 27 juin
Il y a un an nous partions pour Lyon, conduire notre grand chéri ; je crois qu’il avait été content de faire ce voyage en auto….Beaucoup à faire, heureusement, il y a la cuisine, des conserves de haricots verts, le raccommodage de la lessive. Je ne vais guère chez maman, je n’ai pas trop le courage. Yves y va, il est vrai, puisqu’il ne peut pas encore repartir… il souffre de la tête ; le docteur dit toujours que cela vient du foie, il l’a fait passer à la radio ce matin, rien de pulmonaire et c’est le principal ; cependant c’est bien ennuyeux et en supposant qu’il soit admissible, il n’aura pu préparer son oral. Hier après-midi, sommes allés rapidement à La Roche, Jacques et moi plus Jacquie qui voulait parler à l’Abbé Sacré. Nous avions su que la Maréchale de Lattre présidait le matin un congrès de veuves de guerre et Mme Duchaîne m’avait fait dire qu’elle nous recevrait entre deux et trois heures. Nous voulions lui parler du retour du corps de Jean, et lui demander s’il ne serait pas possible d’accélérer les démarches, afin qu’il fasse partie du prochain départ. Elle a été charmante, si simple, si courageuse, si affable ; elle doit écrire au général de Linarès. Nous avons parlé de nos enfants, et elle m’a dit sa joie d’avoir pu voir son fils en Indochine et de constater combien là-bas il était heureux ; pour ces jeunes officiers la vie est exaltante, ils font, en plus de leur métier de soldat, un beau métier humain et ils aiment, m’a-t-elle dit cette terre d’Indochine. Cela nous a fait du bien…. Ce matin, avons embarqué les filles pour Nantes, l’une d’elles doit aller à Paris accompagner sa Tante Madeleine, mais elles n’avaient pas encore décidé laquelle. Avons assisté aux Lucs à une messe offerte par les Ligueuses, il y avait du monde….J’ai les jambes enflées ces jours-ci, les chevilles surtout à cause de la chaleur, aussi je reste le plus possible allongée et ce n’est pas commode pour écrire.
Dimanche matin 29 juin
Aujourd’hui la kermesse paroissiale ; il fait très beau mais terriblement chaud, aussi, sur le terrain de sports, les glaces et les boissons fileront à merveille. L’an dernier, Jean était là, il y avait passé l’après-midi et nous étions revenus très tard dans l’auto des Brachet…Aujourd’hui nous resterons ici… Armande Brachet se sera procuré d’autres serveuses pour le salon de thé. Anne sera très privée, mais elle a obtenu que Thérèse lui apporte quelques paquets de la pêche à la ligne, et ce sera une petite compensation. Yves est parti à la messe de 9 heures qui doit être celle de la Saint Hubert, avec les cors de Mareuil, cela lui faisait plaisir… Yves trouvera bien l’après-midi un peu longue sans sortir, il n’est toujours pas guéri, il fait toujours de la fièvre, j’ai cependant l’impression depuis quelques jours qu’il est mieux ; il est un peu plus gai… Hier matin, un coup de téléphone de Jean-Pierre l’a mis en joie, ils parait que tous, les philos et les « première », ont fait un tel chahut que le Supérieur, excédé, les a priés de faire leurs malles et de partir chez eux ; une fois les malles faites, certains ont eu des remords, ce qui leur a permis de rester, mais d’autres ont filé chez eux et travaillent en attendant le résultat qui doit être donné mardi ou mercredi. Je voudrais bien que mon pauvre Von soit admissible, et assez remis pour passer son oral. Vendredi, rien de nouveau, ai écrit, travaillé, suis allée un peu chez Grand-mère. Hier, nous étions à Nantes, Jacques et moi, pour assister à l’ordination du petit Paul Renaud, qui fut mon premier « petit gars »… Nous sommes allés ensuite déjeuner chez Grand-mère et Jacquie, puisque c’est finalement Geneviève qui est allé à Paris, et sommes restées jusque vers 4 heures ½ ; puis sommes allés acheter une « custode » pour le Père Paul, qui est nommé, nous a-t-il dit, vicaire à Casablanca… Sommes rentrés ici de bonne heure ; j’avais demandé au docteur de passer voir Yves, il ne l’a pas trouvé plus fatigué et a donné une autre médication…
Dimanche matin 6 juillet
Pas écrit de toute la semaine, faute de temps, Marie n’étant pas là, j’ai forcément pas mal à faire et je ne sais pas encore si Marie nous reviendra ; elle se fait prier, et, si elle ne nous revient pas, il faudra s’organiser autrement. Avec les enfants ici, cela fait pas mal de travail pour Thérèse ; il faudrait que les filles en fassent un peu plus… Yves est beaucoup mieux, c’est déjà quelque chose… Il n’a plus mal à la tête, son foie n’est pas douloureux, il est plus gai, il a davantage d’appétit, seulement… il a échoué à son bachot, et ce troisième échec est très dur. Je sais que cette année, en toute branche, il y a eu une véritable hécatombe, mais le pauvre petit espérait, il avait fait, paraît-il un bon devoir de français, le latin était bon, en math et en physique, il avait sa question de cours : dans quelques jours ses notes diront ce qui a flanché. Nous étions mardi soir à La Roche, en attente du résultat, et, à Richelieu, tous étaient navrés de cet échec d’Yves. Le supérieur nous disait qu’il comptait tout à fait sur lui…Sans doute suivra-t-il des Cours à Merveilleux du Vignaux, mais le pauvre petit aurait besoin aussi de se détendre et de se reposer. Nous sommes allés aux prix vendredi ; Yves avait 8 nominations dont 5 prix, et Pierre 9 nominations ; pour lui, il y a eu des années ou çà a été plus mal. Dimanche, journée assez calme, du moins dans la maison, car au dehors, il y avait bien du bruit ; une caravane publicitaire a défilé le matin, et, toute la journée, il y a eu des pétarades de motos, une des principales attractions de la kermesse ; vu aussi le défilé des enfants se rendant au terrain de sports ; ils étaient précédés par la clique en grande tenue dont les bérets basques habituels ont été remplacés par des bérets parachutistes qui font un effet splendide. L’après-midi, sommes allés à l’Hermière, voir opérer un sourcier que Jacques avait été chercher aux Lucs ; c’était très amusant que de le voir promener sa baguette ou don pendule, il a reconnu une très bonne source, juste derrière la maison ; maintenant il n’y a plus qu’à creuser. Lundi, ne suis pas sortie, il y a toujours bien à faire, de plus la chaleur était très forte, j’avais les jambes enflées et je suis restée allongée le plus possible. Mardi après-midi à La Roche, rencontré place Napoléon, Pierre qui venait de passer son pré-bac ; Christian et lui étaient très satisfaits d’eux-mêmes – ils ont échoué tous les deux – A côté de l’échec d’Yves, cela paraît assez secondaire. Mercredi, passé la journée aux Sables, la chambre des filles est finie mais il reste à nettoyer. Le matin, suis allée voir Mme Le Bourhis ; elle attend son fils en permission de départ ; la pauvre est folle d’inquiétude. Fait ensuite le marché, la cuisine et me suis reposée l’après-midi. Jeudi matin, changement de temps, il s’est mis à pleuvoir, ce qui, depuis longtemps était désiré, mais il a fait assez froid…. Suis allée cet après-midi-là à la Bardinière, voir ma petite filleule qui est vraiment bien mignonne, j’avais emmené Anne qui n’était pas fâchée de se promener, mais, au retour, nous avons eu de la pluie, et il faisait franchement mauvais en rentrant. Vendredi matin, sommes allés à La Roche pour les prix ; fait quelques courses en sortant et ramené les garçons avec leurs bagages. L’après-midi, rangé ce que nous avions apporté ; j’en ai profité pour ranger en grande aprtie al chambre du fond qui en avait vraiment besoin. Hier, déjeuné chez Maman et entrepris la révision des slips de plage. Dans l’après-midi, visite des Coutansais, qui d’ailleurs s’étaient annoncés vendredi matin ; j’avais des petits gâteaux d’avance, et fait des cakes hier matin si bien que je n’ai pas eu de peine ; ils avaient amené cinq enfants : trois garçons et deux filles, si bien que le salon était plein. Cet après-midi, nous aurons la visite des abbés Sacré et Boucher, je n’ai pas eu le courage de les inviter à dîner, cela rappelait trop de choses, l’hiver prochain nous reprendrons cela. Demain, nous verrons l’adjudant Bellier, qui était cet hiver en Indochine avec Jean et qui doit nous apporter des photos…. Rien d’Indochine cette semaine, Citoyen est, paraît-il en convalescence. Les Nida n’ont pas écrit, l’aumônier non plus… J’écris pendant la première messe, je vais avoir une journée très chargée et ne vais pas terder à me lever. Temps douteux encore aujourd’hui, nous avons eu de l’orage ces deux dernières nuits… L’eau est rentrée dans la salle à manger et le couloir et fait pas mal de saletés. Les réparations se poursuivent…. Doucement. On nous installe la véranda, il paraît que cette semaine ce sera l’escalier. Je pense que nous partons aux Sables d’ici peu. Je n’aurais pas voulu y aller cette année, mais il le faut pour les enfants.
Mercredi soir 9 juillet
Dimanche matin, une visite de Radegonde Gréaud ; elle est restée pour moi une amie, depuis l’hiver où chaque semaine, ou presque, je suis allée la voir à l’hôpital… Elle m’a raconté, confidentiellement, que sa fille aînée, Radegonde, a fixé au printemps prochain son entrée dans une toute jeune congrégation des Sœurs missionnaires des campagnes….Cette visite m’a fait du bien, cela m’a fait remonter sur un plan supérieur… Il n’y a que cela qui m’aide à supporter ma peine. Par contre, il y a certaines personnes que je voudrais ne pas voir, leurs lamentations me dépriment complètement. Il n’a jamais été utile de se lamenter ; il faut souffrir, agir et prier….
Reçu dimanche dernier les Abbés Sacré et Boucher, j’avais un goûter convenable, souhaité au dîner la fête de Pierre et les 18 ans d’Yves. Lundi, ma journée au lait, mais l’après-midi a été un peu fatigante, il a fallu parler à peu près tout le temps. Nous avons eu l’adjudant Bellier. Il nous a dit être resté avec Jean du 1er janvier au 14 mars… Il nous a raconté un peu les conditions de vie là-bas, la surprise quand Jean lui a dit qu’il était du Poiré, et bien des choses concernant la guerre du Tonkin… l’adjudant Bellier avait eu des nouvelles depuis peu ; le sergent-chef Dufau, celui qui a porté notre grand chéri, a été blessé. Il nous a redit que Jean, là-bas, était bien portant et plein d’entrain. Il nous a montré quelques photos du pays… Hier matin, avons assisté à une des premières messes du P. Paul Renaud….
Jeudi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 10 juillet 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Des ennuis toujours, il faut nous dire que c’est pour notre bien, puisque telle est la volonté divine… Yves a eu ce matin les notes de son bachot, 15 en latin ce qui est très bien, 8 en physique ce qui n’est pas mal, 5 en math, ce qui n’a rien d’extraordinaire, mais un 3 en français, ce qui nous a tous suffoqués. Pour un garçon qui, depuis les plus petites classes a toujours eu tous les prix de français, c’est une chose extraordinaire. Nous nous sommes demandés si ce n’était pas dû à l’orthographe et à la mauvaise écriture. Yves prétend que non. Il dit aussi qu’il n’était pas du tout à côté de son sujet et qu’il pense l’avoir bien traité. Jacques a téléphoné ce soir au Supérieur de Richelieu en lui demandant de prendre de plus amples renseignements. Il faudrait savoir ce qui clochait dans le devoir d’Yves pour pouvoir y remédier une autre fois. En attendant, le pauvre petit est découragé ! 3, c’est une note de cancre, et il avait tellement travaillé cette année ! Au courrier de ce matin également, une lettre du lieutenant Yves de Sesmaisons qui fut un bon camarade de Jean. Nous avions appris il y a quelque temps qu’il était rentré en France, libéré par les Viets, et lui avions envoyé un faire-part, ce n’est pas là qu’il a appris la chose, mais à Sainte Geneviève où ont été inaugurées dernièrement des plaques portant les noms des anciens élèves morts en Indochine, y cherchant le nom de son frère, il a vu celui de Jean et en a été douloureusement surpris… Je lui ai écrit aujourd’hui. Pendant le déjeuner, un coup de téléphone du ministère des Anciens Combattants, était-ce le ministre ? Jacques n’a pu le savoir… Jacques avait demandé à M. de Baudry d’Asson de s’informer de la demande de rapatriement du corps de Jean, craignant avec raison que cela traîne dans quelque tiroir administratif. En effet, la demande, déposée à la Préfecture le 6 juin, n’est pas encore arrivée à Paris ; mais le haut fonctionnaire en question, ministre ou autre, a dit à jacques de ne pas s’inquiéter, sue 6, dans 8 jours, la demande n’était pas arrivée à Paris, il en fait une lui-même par télégramme, parce que l’on est en train de préparer un convoi, et que Jean pourrait en faire partie. Il a d’ailleurs offert à Jacques ses condoléances personnelles….
Aujourd’hui on a bouché une des portes de la salle à manger, celle où nous passions habituellement ; on a ouvert une porte entre le couloir et le bureau. Cela me fait un peu de peine, parce que ce ne sera plus la maison des mes premières années de jeune femme, la maison telle que Jean l’a connue, où il a joué petit…
Journées bien remplies et souvent coupées par toutes sortes de choses ; je travaille, mais n’ai pas tellement le goût à mon travail, et c’est dur, mais cela ne peut plus maintenant être pareil.
Vendredi 11 juillet
Hier soir, une bonne et intime conversation avec jacques… Nous comprenons les choses de la même façon. Jean est vivant et heureux au ciel, sa vie trop courte a été bien remplie et nous ne devons rien regretter pour lui, mais travailler et agir non parce qu’il en serait heureux, parce qu’il en est heureux. Ce matin, assisté à un enterrement, ensuis revenue avec Marie-Josèphe Remaud, qui attend son neuvième enfant pour al fin d’août… Vu Mme Dorion ce soir ; elle a été plus éprouvée que nous… Nous partons aux Sables mardi, cela me pèse beaucoup…
Dimanche matin 13 juillet
Jacques est parti à la première messe, il a aujourd’hui une réunion du Conseil municipal… (souvenirs de la dernière journée de Jean à Brides)
Jeudi matin 17 juillet
De la plage – Beaucoup de choses à écrire, et je suis bien peu de temps à la maison pour le faire – les quelques moments dont je peux disposer après déjeuner ont été jusqu’ici consacrés à coudre – je préfère rester le plus longtemps possible sur la plage avec Yves et Anne. Ce matin, nous y sommes arrivés un peu après dix heures, je suis allée faire quelques courses urgentes, et je m’installe maintenant. Les enfants partent faire un tour en canoë. Anne rame presque convenablement et al mer est d’huile, si bien que je crois qu’il n’y a pas d’imprudence, ce matin d’ailleurs, de nombreuses embarcations sillonnent la baie. Il n’en était pas de même hier après-midi tant le vent d’ouest était violent. Tous les canoës dérivaient vers les pins, et pour revenir, c’était toute une histoire. Aussi Yves a débarqué sa sœur sans tarder et s’est débrouillé seul ensuite, il ne faisait d’ailleurs pas chaud et nous sommes rentrés assez tôt. Mardi soir il faisait carrément froid… La plage est toujours la même ; Les Sables n’ont pas tellement changé, à part des améliorations à cause de la piscine et sur le quai menant à la petite jetée. Nous retrouvons nos habitudes des autres années, tout serait tellement pareil si ce n’était pas notre douleur qui ne peut nous quitter…. Rien écrit de puis dimanche, je n’ai pas eu le temps. Le matin, fait le marché… et le soir, commencé les préparatifs de départ. Lundi, nous avions projeté pour les enfants, tout un tour en auto vers La Rochelle, Jacques et moi, aurions tout autant aimé rester tranquillement à la maison, mais il faut bien distraire les enfants et ne pas les faire vivre dans un climat de tristesse trop lourd pour eux. Malgré des prévisions pessimistes, il a fait très beau et je crois que les enfants ont passé une agréable journée. Nous avons filé directement sur La Rochelle, visité la ville, le port de la Pallice, qui a intéressé les garçons. Le port de La Rochelle et ses tours, l’Hôtel de Ville et quelques vieilles rues, puis avons filé pour aller déjeuner un peu avant Châtellaillon ; toute cette côte n’est guère ravissante, et la mer jaune et vaseuse a paru aux enfants un peu moins sympathique que la mer d’ici, si bleue et si belle, cependant, nous n’étions pas mal installés pour déjeuner, il faisait bon et les enfants avaient bon appétit. Nous sommes ensuite repartis pour aller jusqu’à Châtellaillon et Fouras. Là, la verdure serait jolie si les abords de la plage n’étaient pas si sales et négligés. L’eau est toujours boueuse et l’île d’Oléron bouche l’horizon ; Nous sommes descendus plus au sud, avons traversé Rochefort, puis, à travers la campagne charentaise, verdoyante, coupée de canaux, sommes allés jusqu’à Marennes ; il y a quelques vieilles maisons intéressantes. Au retour, nous nous sommes arrêtés à Brouage, que je désirais beaucoup voir. Les remparts sont admirablement bien conservés, et cette ville, qui devait être un port, est maintenant réduite à un pauvre bourg …. Nous étions à 9 heures à la maison, sans incidents. Mardi matin, il a fallu faire vite pour partir un peu avant neuf heures. J’ai fait le marché et al cuisine pendant que Thérèse cirait la chambre des filles pour y remettre les divans. Jacques et Jacquie ont déjeuné avec nous. Jacques est parti aussitôt déjeuner et Jacquie par le car ; je voulais qu’elle voit un oculiste, elle se plaint de la t^te aussitôt qu’elle va au soleil sans ses lunettes ; il paraît que c’est de la conjonctivite saisonnière, quelque chose analogue au rhume des foins. Suis allée sur la plage avec Yves et Anne à partir de 4 heures. Yves paraît bien, il a bon appétit et semble plus calme qu’il y a quelques jours ; il est tout à fait gentil avec moi, avec Anne et beaucoup de choses en lui me rappellent Jean. Il va recommencer à travailler la semaine prochaine, en attendant les cours de vacances du mois d’août. Anne est souvent bien chipie. Pierre a dû partir mardi soir rejoindre Richelieu et filer dans les Pyrénées la nuit suivante.
Dimanche matin 20 juillet
De la plage encore. Nous sommes allés ce matin, les enfants et moi, à la messe de 8 heures, et sommes installés ici pour la matinée. Yves a emmené Anne en canoë, la mer est comme un lac, il fait un temps splendide, c’est souvent ainsi le matin, puis dans l’après-midi le vent se lève et certains soirs il fait presque froid ; jeudi, par exemple, nous sommes rentrés de bonne heure, moi, complètement gelée et Anne un peu fiévreuse d’un coup de soleil sur le bas du dos… Je ne m’ennuie pas, bien que je sois la plupart du temps seule – à part hier matin où Mme Yvernogeau et Madeleine sont venues me rejoindre – je tricote des slips pour Anne, je prie, je pense, je réfléchis, je vis beaucoup dans les souvenirs du passé…. Yves a meilleur appétit, il recommence à goûter et mange bien aux repas ; il est gai, bien gentil, mais il a changé ; est-ce l’âge, ou la secousse de la mort de son frère. Ce n’est plus le garçon insouciant, bavard, exubérant de ces dernières années, il réfléchit, il voit, il juge, très droit d’ailleurs ; je crois qu’il recommence à travailler cette semaine. Pas grand-chose à raconter de plus, suis allée voir Mlle Chalard hier soir ; chaque soir, nous faisons notre tour de Remblai. Il y a en rade deux bateaux de l’école de maistrance de Loctudy : l’Etoile et la Belle-Poule. Yves en est allé faire le tour en canoë hier et ce matin…
Jeudi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 24 juillet 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Pas mal de choses depuis dimanche ; suis un peu pressée ce matin et le raconterai plus tard. Hier, sommes allés à la pêche – au retour, trouvé ici une lettre de Geneviève, laquelle contenait une lettre du P. Chevalier qui fut l’aumônier de Jean : « …. » Jean avait accompli tout ce que Dieu demandait de lui. Sa vie, trop courte, à notre gré, et sa mort seront peut-être plus fructueux qu’une vie longue et traînée sans amour. Anne a un orgelet et ne pourra sans doute pas aller à la plage aujourd’hui.
Dimanche 27 juillet
Je viens de réveiller les enfants pour qu’ils aillent à la messe de 8 heures avec leur Papa, pour moi, je prendrai la grand-messe que je préfère tellement. Geneviève est là depuis hier soir, ainsi que Jacques, et doit s’occuper de sa petite sœur. Il fait beau, il va faire très chaud aujourd’hui… Hier, Anne a pu regagner la plage, son orgelet guéri, le matin, elle est allée en canoë avec Yves, s’est amusée sur le sable. L’après-midi, ils se sont baignés, Yves a donné à sa petite sœur une leçon de natation – qui jusqu’ici ne donne pas de résultat appréciable. Avant dîner, tous deux se sont rebaignés ; Yves a emmené le canoë, s’en est servi pour plonger, y a regrimpé à plusieurs reprises. Anne barbotait non loin de lui ; il faisait délicieusement bon et on regrettait de rentrer dîner. Pendant les longues heures passées sur la plage, je ne cesse de penser à mon Jean chéri…. Dimanche, Jacques et les filles sont arrivés vers 4 heures seulement. Jacquie avait pensé qu’il était aussi simple de partir d’ici pour Fromentine et l’Ile d’Yeu. Passé la fin de l’après-midi sur la plage où il faisait bien bon e suis allée sur la petite jetée après dîner avec Jacques et Anne, pendant que les enfants étaient sur le Remblai. Lundi, rien de bien nouveau, Jacquie est partie aussitôt déjeuner. Jacques est venu, en fin d’après-midi, nous retrouver sur la plage. Geneviève et lui sont partis dès mardi matin. Mercredi, nous sommes donc allés à la pêche, ce qui a du faire plaisir aux enfants ; passé une bonne matinée sur les rochers, il faisait très bon. Nous avons déjeuné là-bas, avec des berniques que Thérèse a accommodées sur place, du saucisson et du jambon – ceci pour les jeunes – j’ai déjeuné de poires et de pêches et m’en suis bien trouvée. Sommes revenus ici vers 3 heures, il faisait très chaud pour le retour ; nous sommes bien reposés en arrivant, et avons pu retourner sur la plage vers 4 heures. Jeudi, suis allée à la bibliothèque paroissiale avec Yves…. Vu au marché Yolande Valéry, qui ne peut se remettre de al mort de son mari. Jacques ce matin, me parlait de certaines choses qui se passent dans notre entourage ; il y a des peines plus dures et plus lourdes que la nôtre. Je demande à Jean de prier pour toutes ces intentions… Aujourd’hui, à Saint Aubin la Plaine, c’est la première messe de son camarade Bernard David, qui a dû être ordonné hier. La semaine prochaine Benoît des Rochettes, maintenant dont Benoît Marie célébrera sa première messe dans l’église des Lucs, je tâcherai d’y aller avec Jacques. Je rentrerai au Poiré demain soir pour assister mardi à la sépulture de Mlle Armande Gendreau décédée après une maladie lente qui a dû être affreuse pour elle et pour les siens. Je rentrerai mardi soir, je ne peux laisser les enfants seuls… Hier soir, Jacques m’a apporté une lettre de al Préfecture : le corps de Jean sera placé sur le premier bateau en partance pour al France, il y avait un départ vers le 14 juillet, mais pour lui, les formalités n’avaient pas été remplies. Hier est arrivé le bulletin de Sainte Geneviève donnant le compte-rendu de l’inauguration des dernières plaques apposées là-bas à la mémoire de ceux qui sont tombés. Quelle émotion d’y voir le nom de Jean.
Mardi soir 29 juillet
Suis rentrée ce soir du Poiré où j’ai passé à peu près vingt quatre heures, à cause de l’enterrement de Mlle Armande Gendreau, décédée samedi matin. Encore une figure de mon enfance qui s’en va ! J’avais été demandée pour porter le cierge, au lieu et place de Maman qui ne peut le faire, mais de toutes façons j’y serais allée. Suis partie hier à cinq heures avec Madeleine Dézamy e son fils, ai eu le temps, avant le dîner, d’aller faire un tour à la maison mortuaire, et, une autre à Maman. Ce matin la cérémonie a duré une grande partie de la matinée, avons déjeuné chez Maman, puis ai eu bien à faire. Nous avons déménagé, Geneviève et moi, le meuble du bureau, j’avais ensuite des lettres à faire et bien des choses à voir. Suis partie à 5 heures ½, avec les Gourraud, pour prendre l’autorail de 6 heures, aussi j’étais de bonne heure ici…. Cet après-midi écrit à l’aumônier pour le remercier de sa lettre ; écrit aussi à Mme de Lattre pour la tenir au courant de la réponse du Ministère des Anciens Combattants, cette réponse, arrivée voilà quelques jours, nous annonce que le Haut-commissaire de France en Indochine a été avisé que le corps de Jean doit être placé sur le premier bateau en partance pour Marseille. Je suis contente d’avoir passé cette journée près de Jacques, il a besoin de moi, mais cependant il me faut aussi être ici. Yves a recommencé à travailler hier après-midi – ce sera assez dur pour lui, aussi je veux surveiller sa santé. Ce qui a été dur aussi, c’est la réponse de l’Académie de Poitiers à la demande renseignements ; il aurait échoué à cause de son orthographe défectueuse ; je trouve cela navrant de faire échouer un bon candidat quand il fait 9 fautes en quatre pages. Dimanche matin, suis allée à la grand messe…. Dans l’après-midi, vu Françoise Boisseau et Mimi Cesbron ; Françoise est venue sur la plage avec nous. Je vais me coucher, nous ne sommes pas sortis ce soir et cela m’a donné un peu de temps à moi ; il faudra que je retourne au Poiré la semaine prochaine. Les réparations avancent – petit à petit – l’escalier est posé.
Vendredi soir 1er août
Pas beaucoup de choses ces jours-ci ; davantage de travail, Thérèse n’étant pas là ; la cuisine cependant et la vaisselle se font facilement. Jacquie fait le marché et bien des choses à la maison, j’ai eu quelques bonnes heures de solitude sur la plage, mais cela passe vite Je voudrais me tenir en présence de Dieu et n’y arrive pas… Je pense souvent, presque sans cesse à notre cher petit……. Suis allée ce matin m’occuper des cours de Pierre, il en aura moins qu’Yves, mais devra travailler quand même. Le Supérieur de Richelieu est nommé Supérieur du Grand séminaire, l’abbé Seguin le remplace. Jacquie et Pierre sont sortis, Yves et Anne dorment, je vais me coucher.
Dimanche matin 3 août
Jacques est arrivé hier soir ; c’est une joie de nous retrouver ensemble ; je partirai d’ailleurs avec lui demain soir pour assister mardi matin aux Lucs à la première messe de Benoît des Rochettes et resterai un pu au Poiré pour rentrer mercredi soir, les Granger arrivant ce jour-là. Aujourd’hui, n’aurai certainement pas grand temps à moi ; les Henri Pigeaud sont depuis hier au Poiré et viennent déjeuner ici aujourd’hui ; je ne sais pas s’ils retournent au Poiré ce soir. Ils sont venus conduire Tante Jeanne qui était hier soir à Nantes et vient ce soir au Poiré avec Benjamin et Françoise. J’ai combiné un déjeuner qui ne sonnera pas de mal à faire, si bien que je peux me reposer ce matin et aller à la grand-messe. Les enfants vont aller avec leur Papa à la messe de 9 heures ; je laisse les garçons dormir ce matin ; ils se lèvent plus tôt les autres jours et cela leur fera du bien. Rien de très nouveau depuis vendredi ; suis allée à la plage l’après-midi, il y faisait bien bon. Hier matin aussi, j’avais un déjeuner vite fait et j’ai été contente d’en profiter ; hier après-midi, bourrasques et pluie ; le temps s’est dégagé ensuite, mais il était trop tard pour sortir ; aujourd’hui c’est encore un peu douteux. Pierre a essayé de pêcher, mais n’a pris qu’un tout petit poisson. Yves est allé en canoë avec deux camarades, ils ont eu un peu de peine à passer les premières vagues, la mer était un peu grosse, puis ils ont fait les fous, sautant du canoë et se baignant autour. J’aime autant ne pas avoir vu cela. Sommes allés à la petite jetée hier soir, avec Jacques….
Jeudi soir 7 août
Suis montée de bonne heure, ce qui fait que j’ai devant moi un bon moment pour écrire ; Anne est couchée, Yves dans sa chambre, les autres sont dans la salle à manger avec Grand-mère ; il n’a pas fait beau aujourd’hui, et nous n’avons pu aller à la plage ; ce soir, dîné de bonne heure et fait un tour sur la petite jetée. Pas mal de choses depuis dimanche. Nous avons donc reçu Henri et Suzanne à déjeuner… Nous avons passé un bon moment avec eux et bien causé, rappelé avec Henri de vieux souvenirs. Suzanne m’a parlé de Jean, tous l’avaient bien apprécié. Henri et Suzanne étaient encore là quand les Denis sont arrivés. Mme Denis est restée à la maison. Nous avons vu passer la fête des fleurs, qui était quelconque ; je suis ensuite restée à la maison lire les journaux, puis sur la plage où il faisait bien bon. Le soir, un tour à la petite jetée ; au retour, rencontré les Barbier avec qui nous avons commentés les récents événements de Richelieu… Nous regrettons vivement M. Ducept, comme supérieur… Quant à la nomination du Père Seguin, tout le clan « vieux professeur » s’en réjouit… Jean s’amuserait tellement de toutes ces nouvelles là …Lundi, sommes allés à la plage, et dîné de bonne heure pour regagner Le Poiré aussitôt, nous y étions à 10 heures. Mardi matin, assisté aux Lucs à la première messe solennelle de Benoît des Rochettes, maintenant Dom Marie Benoît, il fut un camarade de cours de Jean. Ce qui était splendide, c’est qu’il était assisté de ses deux frères, dom Bède et dom Damien, bénédictions tous les deux, qui célébraient en même temps leurs messes à deux autels latéraux, c’était vraiment beau et émouvant, ces trois frères si totalement donnés à Dieu ; les parents doivent être tellement heureux et fiers, malgré le sacrifice que cela représente. Monseigneur est monté en chaire et a commenté la portée de cette triple fête… Vu en sortant des quantités de personnes de connaissance, j’avais déjà vu Mme Taylor, les Coutansais, l’abbé Sacré, les Lesaffre ; vu ensuite une grande partie de la famille Dorion. Sans l’après-midi, fait pas mal de choses. Les réparations continuent dans la maison ; le plancher du bureau a été enlevé, tout est prêt maintenant pour mettre la cloison à sa nouvelle place et mettre le nouveau parquet. J’y suis passée en allant au salon, à deux reprises, mais il ne faut pas que je m’y attarde, cela me donne un cafard affreux… Sommes rentrés le soir pour dîner, amenant Maman. J’avais un peu insisté pour que Jacques vienne ce jour-là afin qu’il puisse aller à la pêche… Je l’ai accompagnée, ainsi qu’Anne… En rentrant, il a fallu se presser un peu car Hélène Denis nous arrivait ce jour-là pour quelques jours, et sa mère, qui devait montrer Jacqueline au docteur Thébaud, l’avait accompagnée avec les deux plus petits. Geneviève les a invités à déjeuner, et elle a bien fait ; je me suis arrangée avec un peu de charcuterie, et des radis et tout a bien marché….
Dimanche matin 10 août
Jacques se prépare à aller à la messe de 8 heures, Yves aussi, je crois, les autres n’iront qu’à la messe de 9 heures, et moi à la grand-messe. Le temps n’est pas très sûr encore ce matin, mais cela peut s’arranger. Nous venons d’avoir quelques vilaines journées. Vendredi matin, impossible d’aller sur la plage ; nous y avons cependant passé l’après-midi et il faisait bon ; la mer était tout près et j’aime intensément cela. Dans la nuit le temps s’est de nouveau gâté, et, en allant à la messe, j’ai essuyé une averse diluvienne, au retour, il faisait un peu moins mauvais, mais il a fallu repasser tout le bas de ma robe qui était trempé. Matinée pas mauvaise ensuite, ai pu passer un moment à la plage au retour de mon massage, dans l’après-midi, suis allée voir Mlle Chalard, que je n’ai pas trouvée, Mme Lesaffre, que je n’ai pas trouvée non plus ; il y avait juste Geneviève qui s’apprêtait elle aussi à regagner La Roche. Passé un moment sur la plage avec Yolande Valéry et ses filles et il est arrivé de nouveau une averse très violente, j’avais une petite pèlerine de Nylon, mais de nouveau le bas de ma robe était trempé et j’ai dû la repasser en rentrant. Jacques est venu vers 8 heures ainsi que Geneviève. Les Granger sont arrivés vendredi soir vers 10 heures. Je pars demain soir au Poiré avec Jacques ; j’y resterai sans doute deux jours, pour y faire une journée au lait, et surtout pour rester avec Jacques qui en a besoin. Nos vacances se termineront là, car Thérèse rentrera au Poiré samedi soir, le mariage de sa sœur étant le mardi 29, et, en son absence, j’aurai bien à faire ici. Hélène est toujours là ; elle est tout à fait gentille et agréable à recevoir. Yves se plaignait hier matin d’un peu de sinusite, et cela me tourmente, car il lui faudrait sans doute renoncer à ses bains pour quelques jours, et cela sera dur pour lui, d’autant plus qu’il ne dispose pas de tellement de temps pour se reposer et profiter de la plage… Certains soirs, il a pu aller en canoë avec des camarades, plonger et nager autour, et cela lui fait plaisir. Pierre passe à la pêche une grande partie de son temps - comme les goûts des enfants peuvent être différents - …
Le Poiré, jeudi 14 août
Depuis lundi soir, suis ici, en principe pour ma journée au lait qui était hier, en réalité, surtout pour passer quelques jours avec Jacques qui en a besoin. Il y a des moments si durs….
Les Sables, vendredi matin 15
Je n’ai pas eu beaucoup de temps hier pour écrire et reprendre mon habitude d’utiliser ainsi les temps où Jacques et les enfants s’habillent, avant d’aller à la messe ; ce matin encore, Jacques, les garçons et Grand-mère vont à la messe de 8 heures, les filles à 9 heurs. Le ménage Granger et moi à la grand-messe ; c’est un de mes derniers jours de vacances. Thérèse s’en va demain pour le mariage de sa sœur qui est mardi, elle ne reviendra que samedi, aussi j’aurai bien à faire pendant ce temps. Les Granger s’en vont lundi matin, mais Marie-Thérèse et Mlle Anne-Marie Lengrand arrivent dans l’après-midi ; nous n’aurons que le temps de préparer la chambre. J’espère que les enfants mettront un peu de bonne volonté à aider.
Je veux reprendre les jours derniers depuis dimanche. Suis allée à la grand-messe comme d’habitude. Au retour, suis passée à la kermesse paroissiale avec Jean Granger qui devait acheter des gâteaux destinés à célébrer la Saint Jacques, un peu oubliée cette année. Nous nous sommes donc efforcés de célébrer cette fête le mieux possible, mais c’était affreusement dur…. En plus de ma peine, je sentais Jacques terriblement secoué, aussi, aller d’aller à la plage, où il y aurait foule, nous sommes allés à Sainte Foy où nous avons vu l’abbé Pontoreau et Clémence. Passé un agréable moment à parler de bien des choses. L’abbé est intéressant et Clémence semble si indulgente et si bonne. Au retour, pris le volant ; je n’avais conduit la Citroën qu’une seule fois, et encore sur al route de al Genétouze ; il vaut mieux tout de même que je m’y mette… En rentrant ici, Mme Dereure s’y trouvait ; les enfants étaient rentrés, le temps s’étant mis à la pluie ; cela faisait beaucoup de monde ici et beaucoup de bruit ; je suis montée pour avoir un peu de calme et aussi pour écrire à François ; il y a des jours où j’ai un tel besoin d’écrire en Indochine… Lundi, temps convenable, suis allée pas mal à la plage ; sommes partis comme la semaine précédente, après dîner, pour arriver vers 10 heures. Mardi matin, assisté à la messe de mariage et vu pas mal de petites choses ; cela fait du bien de se retrouver au calme ; passé de grands moments à lire ou à travailler, dans la salle à manger, qui est la seule pièce habitable ; il y a là un tel fouillis qu’on ne se reconnaît pas bien, mai il ne faut pas que je m’attarde dans ce qui a été le bureau, et qui sera maintenant une pièce tellement différente… Mercredi, fait ma journée au lait comme d’habitude, j’avais un livre intéressant et du travail intéressant aussi ; cette journée dans le silence a été vite passée. Hier, repris l’activité habituelle ; un enterrement hier matin, un peu à écrire, deux sorties l’après-midi. Nous devions partir vers 6 heures, mais Jacques a été empêché au dernier moment, nous ne sommes partis que vers 7 heures. J’ai repris le volant, sauf entre Beaulieu et La Mothe, à quelques petites choses près, cela a bien marché, les changements de vitesse sont un peu différents de la Chenard ; il faut aussi débrayer beaucoup, mais, ce qui me gêne le plus, c’est al conduite à gauche, et, surtout la largeur de la voiture, tellement différente de celles que j’ai conduites jusqu’ici. Sommes arrivés ici vers 8 heures et demi, personne n’était encore à table, si bien que le dîner a traîné pas mal ; j’ai rangé les fruits dans la cave puis je me suis couchée. Ce matin, le temps n’est pas mauvais, mais orageux, il y a beaucoup de vent et il y a beaucoup de vent ; je voudrais bien qu’Yves puisse profiter de son repos, puisqu’il est en congé jusqu’à lundi 3 heures. Hier, reçu ses notes de la première partie des cours de vacances, elles sont excellentes ; s’il avait eu le même chose pour son bachot, il serait reçu avec mention ; de plus l’appréciation du supérieur ou du professeur dit qu’il fait un bon travail, sérieux. Puisse-t-il réussir à son examen, réellement il le mérite. Les réparations à la maison avancent doucement ; hier, François Barbin plaçait les vitres de la véranda ; les tuyaux de chauffage – retour de al chaudière – doivent être posés la semaine prochaine ; après quoi le plâtrier pourra passer et on pourra poser plancher et carrelage. Il faudrait pourtant que la maison soit à peu près en ordre pour le retour du corps de notre petit Jean chéri, nous ne savons pas encore quand ce sera. Jacques a reçu la semaine dernière, en mairie, un papier demandant à quelle adresse faire parvenir les objets personnels. Je voudrais que toutes ces choses nous reviennent, mais ce sera dur. Yves Péchereau est revenu, il se marie dans une quinzaine.
Mercredi soir 20 août
Tant de jours sans rien écrire ; occupations intenses qui ne me laissent guère de loisirs ;.. Aujourd’hui la fête de notre petit Bernard… Quelques jours assez pénibles comme souvent à cette époque ; il y a bien des raisons pour cela ; un peu de fatigue et manque de calme, manque de solitude surtout ; manque de patience, de compréhension peut-être…. Jour de l’Assomption, comme d’habitude nous avons eu du homard et la glace traditionnels ; Jean nous manquait terriblement… La grand-messe du matin a été très belle, sommes allés l’après-midi à la procession. J’ai pu aller à la plage mais Yves est venu me chercher pour aller au Veillon et nous avons fini la journée par une promenade là-bas, ainsi qu’à Bourgenay. Rien de nouveau samedi, Thérèse est partie à 5 heures, j’ai fait le dîner, mais les Granger qui devaient aller à Sion, sont allés jusqu’à Fromentine et rentrés assez tard. Appris ce jour-là la mort de Marguerite Dorion-Delaroze, malade depuis quelque temps déjà. Dimanche matin, je me suis levée de bonne heure, il y a bien des choses à faire ce jour-là, d’autant plus que je voulais le matin préparer bien des choses pour le dîner. Il y avait un meeting d’aviation grandiose et qui devait être très intéressant ; comme il fallait aller à l’enterrement à Palluau, nous n’avons rien vu… Beaucoup de monde à l’enterrement, vu quantité de personnes de connaissance. Temps merveilleux e jour-là, qui s’est assombri le soir et bien gâché le lendemain ; il ne fait guère beau depuis. Thérèse n’est pas là, je ne peux d’ailleurs pas tellement sortir… Les Granger sont partis lundi matin, mais Marie-Thérèse et Mlle Lengrand sont arrivées lundi soir ; je fais les choses très simplement, mais il faut tout de même soigner un peu plus les menus. Nous avons aussi réorganisé la chambre des Granger pour y faire tenir un autre lit et qu’elles puissent y être à l’aise toutes les deux. Hier matin, ne suis sortie que pour mon massage, mais l’après-midi, Jacques nous a promenées, ainsi que Maman, un peu partout autour des Sables, jusqu’à Cayola d’un côté et la percée d’Olonne de l’autre côté. Ce matin, fait du ménage, mais, comme je n’avais pas beaucoup de cuisine à faire, j’ai pu avoir un peu plus d’une demi-heure sur la plage, cela m’a fait un bien immense ; j’ai un tel besoin de solitude…. Au déjeuner, avons traîné pas mal à table, il y avait à manger la pêche de Jacques, d’hier matin ; Pierre et Geneviève Bouliau sont arrivés quand nous étions encore à table, il sont partis vers 4 heures ½. Jacques et Geneviève sont partis un peu avant. Il est venu ensuite un gros orage, avec une pluie torrentielle ; suis sortie cependant, vers 6 heures, faire un tour sur la jetée….
Samedi soir 23 août
Trois mois aujourd’hui que nous apprenions la mort de notre petit Jean… Le jeune Le Bourhis est parti hier ; j’ai vu ce matin sa maman qui s’efforce d’avoir du courage, mais qui a tant de peine… Je viens écrire ce soir, car demain matin je me lèverai pour habiller Anne, afin q’elle aille à la messe de 8 heures avec ses frères, et ensuite j’aurai bien à faire dans la matinée. Thérèse ne rentre que demain avec Jacques et Geneviève pour déjeuner, mais un peu tard. Je lui passerai sans déplaisir les cordons du tablier. Tout a cependant à peu près marché, à part aujourd’hui, où j’ai servi à déjeuner du veau aux tomates qui n’avait rien de commun avec celui que me réussit si bien la cuisinière Aga, il était un peu brûlé et pas savoureux du tout. Le reste s’est passé convenablement, je m’en tire mieux à la fin de cette semaine qu’au début, parce que je me suis organisée. Si cela devait durer, il me faudrait cependant un peu d’aide pour le ménage et c’est tout. J’ai pu aller à la plage quand le temps l’a permis. Jeudi matin, il faisait très bon ; jeudi après-midi, suis allée avec Anne à la bibliothèque ; au retour, trouvé l’abbé Hidier qui était venu pour me voir et s’en retournait ; il est revenu avec moi à la maison et nous avons bien causé d’une façon que j’aime au sujet de la mort de Jean, c’est-à-dire en l’envisageant sous l’angle surnaturel et en lui donnant sa pleine signification ; cela permet de se soutenir un peu et vaut mieux que les lamentations sans aucun sens de certaines gens. Vendredi matin, suis allée à la plage où il faisait un peu chaud ; l’après-midi, le vent était plus frais mais très supportable, j’y ai eu quelques heures de solitude extrêmement bienfaisants, la mer était tout près et j’aime infiniment cela. Ce matin, ne suis sortie que pour aller à mon massage, j’avais trop de choses à faire autrement : cuisine, ménage et bien des petites choses à la maison, par contre, cet après-midi, j’ai pu sortir un peu, il faisait délicieusement bon à la plage. Je recommence à trouver – un peu – mon équilibre… Reçu ce matin, une lettre de François, il est mieux portant, mais ne compte guère revenir avant Pâques, alors qu’il doit être libéré – en théorie – en janvier. Une lettre de Marie Morvézen, une bonne lettre très affectueuse qui m’a fait infiniment plaisir.
Jeudi matin 28 août
Jacques nous a fait hier soir l’agréable surprise d’arriver, avec Geneviève, pendant le dîner ; ils ont dîné avec nous, nous avons fait un tour sur la petite jetée et ce matin tous deux vont se préparer à repartir, emmenant sans doute Grand-mère qui va se réinstaller chez elle sans attendre notre retour, qui ne tardera pas désormais, puisque nous rentrons samedi soir pour repartir à Montereau le mardi suivant. Il est maintenant près de 6 heures et demi ; le jour est levé, mais le soleil ne paraît pas encore… Après quelques jours de temps orageux nous avons une série de belles journées un peu chaudes peut-être, mais infiniment agréables sur la plage ; les soirs surtout… C’est l’heure où Yves, revenant du cours peut prendre son bain, et avec quel plaisir ! Hier soir, il avait le canoë, amené par les autres, et, après avoir fait un tour, il a plongé et il est revenu à la nage, tirant le canoë par la corde. Anne aussi s’en donne à cœur joie ; elle sait maintenant nager, ne fait encore que de petits bouts, mais avance quand même ; hier, elle a appris à faire la planche. Je voudrais voir mon Jean chéri, profitant de la plage et heureux au milieu des autres…. Maman a reçu ces jours-ci une lettre de Suzanne Nida ; je lui avais, il y a quelques semaines, posé des questions auxquelles elle n’avait pas répondu ; il y a des choses que nous ne saurons sans doute jamais, cependant elle nous dit qu’un départ est annoncé, et que sans doute le corps de Jean va bientôt quitter l’Indochine, je suppose que nous en serons avisés… Rien de très neuf depuis dimanche ; beaucoup de travail ce matin afin de pouvoir assister à la grand-messe et bien des choses à faire avant. Au retour, préparé le déjeuner ; Jacques est arrivé pas trop tard avec Geneviève et Thérèse. Après déjeuner, sommes allés à Saint-Vincent sur Jard, à la maison Clémenceau, que Marie-Thérèse et Mlle Lengrand ne connaissaient pas, et, après la visite avons fini l’après-midi sur la plage de Saint Vincent, à peu près déserte et où il faisait vraiment bon. Lundi, Jacques et Geneviève sont partis après déjeuner ; rien de bien nouveau ce jour-là ; sommes allés l’après-midi à la plage, où, contrairement à celle de la veille, il y avait beaucoup de monde. Mardi, Mlle Anne-Marie Lengrand et Marie-Thérèse sont parties de bonne heure ; Jacquie allait ce jour-là en pique-nique à Longeville avec les Plessy, aussi j’ai emmené Anne à mon massage, et nous sommes allées sur la plage ensuite ; passé une très agréable après-midi, il faisait vraiment bon. Hier, reçu à déjeuner les Plessy et Hélène, qui est actuellement chez elles ; nous avons mangé une matelote d’anguilles de Pierre. Ce matin, une visite de Joseph Talonneau – frère Daniel – en France pour un peu de temps. Hier après-midi suis allée voir Mlle Chalard….
Le Poiré dimanche 31
De retour ici depuis hier soir, mais pour bien peu de temps, dès mardi matin, il faudra repartir pour Montereau, afin d’y passer une huitaine, ce sera un voyage assez pénible à cause de Maman que nous emmenons, et que cela fatiguera certainement, s’un autre côté, si elle ne peut pas y retourner une autre fois, ce qui est tout à fait possible, elle pourra toujours se représenter les Granger chez eux. Nous rentrerons tout à fait au début de la semaine suivante, pour nous installer tant bien que mal dans une maison où les réparations sont loin d’être terminées. Les plombiers sont encore là pour deux ou trois jours ; il y aura maintenant des radiateurs dans toutes les pièces, ce qui nous fera un premier étage infiniment plus confortable. Les cimentiers passeront ensuite pour les carrelages, ce ne sera peut-être pas très long. Les plâtriers auront ensuite pas mal de travail, mais ensuite nous pourrons peut-être entrer en possession du couloir qui longera la rue et du salon – alors que pour l’instant nous n’avons que la salle à manger, déjà bien encombrée. La véranda n’est pas terminée non plus. Je ne sais ce que j’aurais donné, hier soir en rentrant, pour retrouver le bureau comme autrefois et pouvoir, une fois mes valises défaites, m’asseoir dans mon fauteuil habituel, avec tous les souvenirs du passé, des années heureuses dans cette piève familière. Le séjour aux Sables s’est terminé dans la pluie. Jeudi, nous avons eu encore très beau, la matinée sur la plage a été délicieuse… après dîner, une bonne promenade sur la jetée avec Yves et Anne. Vendredi, temps orageux, mais matinée encore convenable, suis allée à la plage dans l’après-midi. Anne était à un concours de sable et Jacquie sous la tente Plessy, mais il a fallu me réfugier sous une tente, où je n’étais d’ailleurs pas mal ; mais vers 6 heures, le temps se prenait de plus en plus et j’ai dû rentrer. Hier, pluie diluvienne toute la matinée…. Jacques est venu vers 3 heures ½ et nous sommes partis deux heures après. Nous étions ici assez tôt pour que je puisse défaire les valises avant le dîner. Ce matin, messe à 9 heures avec les enfants, puis suis allée voir Marie qui, je le crois, ne reviendra plus ici ; il va falloir s’organiser autrement. Aujourd’hui, congrès départemental des Mutilés, Jacques a dû recevoir le Préfet et les autorités ; il assiste en ce moment à la messe, qui doit être dite par le chanoine Lesaffre, puis il ira au vin d’honneur à la mairie, mais n’assistera pas au banquet. En allant à la messe, rencontré M. Grangé de Fontenay, lequel ma dit que sa famille devait sans doute augmenter aujourd’hui ; quand il partait, son fils venait de conduire sa jeune femme à la maternité. Depuis, un coup de téléphone est arrivé pour l’heureux grand-père, annonçant un garçon. Pour ma part, quelques lettres à écrire… Appris hier par le journal que la nomination de Jean comme chevalier de la Légion d’honneur, venait de paraître à l’Officiel ; cette nomination comprend aussi la croix de guerre avec palme… Le fils d’Eugénie, René Aubret a écrit à sa mère qu’il avait pu aller à Hanoï au cimetière et prier sur le cercueil de Jean….
Montereau – mercredi 3 septembre
J’arrive à écrire – assez mal il est vrai – mais j’y arrive quand même ; je me suis ébouillanté, lundi matin, les doigts de la main droite, et c’est plutôt gênant. Le premier jour, je ne pouvais rien faire, j’avais les quatre doigts complètement emprisonnés ; hier matin, Jacques a pu me faire un pansement moins gênant, trois doigts seulement – ceux du milieu – sont pris, et si l’un d’eux n’a pas grand-chose, les autres portent sur la phalange du milieu une énorme cloque, aussi je ne peux pas beaucoup m’en servir. Jacques a percé les cloques ce matin, j’espère que cela activera la guérison… Tout a bien marché hier, Jacques était très préoccupé à l’avance, se demandant comment les choses iraient pour Maman. Grâce à un remède préventif, cela a été tout seul. Maman n’a pas eu le moindre malaise, et elle parlait avec désinvolture des voyages où elle était malade. Par contre, Tachou nous a fait arrêter deux fois, et la seconde fois, elle a copieusement arrosé ses vêtements et les mains de Jacquie. Pour un peu, par contagion, Geneviève aurait été malade elle aussi. Tout le reste du voyage s’est bien passé et, pour Anne, c’était moins ennuyeux que pour Maman. Nous sommes partis hier matin vers 6 heures et demi, laissant à la maison Thérèse et Yves, qui s’était levé pour nous voir partir. De Montaigu à Cholet nous avons été un peu gênés par le soleil. A Saumur, rejoint la Loire, que nous avons suivie par la rive Nord… Nous avons passé Tour facilement, Amboise aussi ; arrêt un peu après Amboise. A Blois, pris la rive gauche où la route est très bonne et moins fréquentée. A partir d’Orléans, ce sont des bonnes routes de plaine où l’on marche bien. Nous étions ici à 1 heure ½, déjeuné, visité la maison, puis nous nous sommes installés ; la maison est bien spacieuse et agréable, très confortable aussi ; l’Yonne coule devant, puis c’est la campagne, et tout est infiniment paisible. Visité Montereau hier soir ; les ponts sur l’Yonne et la Seine, el confluent, l’église où est l’épée de Jean Sans Terre, cet après-midi sans doute irons-nous à Fontainebleau.
Jeudi
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : jeudi 4 septembre 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Un petit moment de solitude et de tranquillité, cela ne fait pas de mal. D’ici quelques minutes, Jacques et moi allons partir à la gare où nous prendrons Marie-France et les enfants – deux tout au moins – qui passent l’après-midi ici. Une bonne journée hier ; ne suis pas sortie le matin, mais, l’après-midi nous avons passé une agréable après-midi à Fontainebleau. Pour l’aller, Jacqueline nous a fait passer par les bords de la Seine à Saint Mammès ; il y a des coins charmants. Visité le château de Fontainebleau ou tout au moins ce qui forme le tour traditionnel, il y a des choses très intéressantes appartenant à des époques différentes, de François 1er à Napoléon 1er, et même Napoléon III ; il y a de très beaux meubles et de jolies vues sur les jardins, nous y retournerons un de ces jours visiter les « petits appartements ». Fait ensuite un tour en forêt… malheureusement le temps était sombre et il a plu un peu. A Fontainebleau, après la visite du château, avons fait un tour dans le parc… Sommes rentrés pour dîner. Ce matin, un tour à pied avec Jacques, Geneviève et Pierre ; je connais à peu près la ville maintenant ; les vieux quartiers se trouvent vers la Seine ; il y a quelques petites rues anciennes, mais, à part l’église, rien de vraiment remarquable. Temps incertain, ciel nuancé et changeant, de l’autre côté de l’Yonne, j’aperçois des meules de blé ; de temps en temps passe une péniche. Je regrette qu’Yves ne soit pas avec nous ; nous l’emmènerons une autre fois. Je regrette toujours aussi et tellement que mon Jean chéri ne soit pas avec nous, il serait content, il taquinerait sa Grand-mère, son Oncle et sa Tante !….
Dimanche matin 6 septembre
Note éditoriale. Le journal écrit « dimanche » ; le 6 septembre 1952 était un samedi. Texte conservé tel quel.
Plus d’encre dans mon stylo, il me faut écrire au stylo-bille, et je n’aime pas beaucoup cela ; de plus, il y a un doigt qui me fait mal ; les deux autres vont bien, les brûlures sèchent, mais, pour l’autre, la peau a craqué, la brûlure est à vif et cela me fait mal. J’ai pourtant beaucoup de choses à raconter…. Ces jours-ci, temps assez désagréable, on sent l’automne tout proche… Vendredi, toute la journée, il a plu et il a fait froid ; l’après-midi cela s’est un peu arrangé, et, hier matin, il faisait un temps à peu près convenable… Ce matin, brouillard épais… Vendredi matin, ne suis pas sortie. L’après-midi, sommes allés à Sens, qui n’est qu’à une trentaine de kilomètres… vu d’abord la cathédrale, façade ample, tour d’un beau jet de pierre, nef large, mais voûtes sans grande beauté, le chœur est entouré de très belles grilles ; il y a autour quelques vitraux anciens vraiment splendides. Tombeau du dauphin, fils de Louis XV et de Marie Josèphe de Saxe. Le trésor n’était pas visible, mais sommes montés aux tours ; cela a amusé les enfants et enthousiasmé Anne, mais c’était bien haut ! des tours, cependant, la vue était bien belle…. Parcouru les vieux quartiers, mais remarqué seulement une belle maison ancienne aux poutres sculptées. L’église Saint Pierre a elle aussi des grilles au pourtour du chœur et quelques belles choses… Sommes revenus par une autre route sur la rive droite de l’Yonne, route que j’ai beaucoup plus aimé que la précédente… Il y a de belles vieilles églises … Arrivés ici à la nuit, avec la pluie, et lettre d’Yves qui nous fait grand plaisir ; lui aussi nous manque bien ici ; il s’intéresserait tant à tous, aux souvenirs historiques, à la découverte de cette France si variée dans ses paysages et ses aspects. C’est pour moi la joie de la découverte et un grand intérêt que de découvrir une nouvelle ville, une nouvelle province…. J’ai oublié, vendredi, notre visite au palais épiscopal de Sens, il y a quelques belles choses. Hier, en fin de matinée, suis sortie un peu, j’avais besoin de marcher pour me réchauffer, et je ne peux faire grand-chose ici. J’avais aussi besoin de ma trouver seule un moment….Rien de ravissant dans cette promenade ; je suis partie par le jardin public et revenue par les bords de l’Yonne…. Hier après-midi, sommes allés à Meaux, qui, bien que plus éloigné que Sens, est tout de même l’évêché. Trajet agréable… traversé la forêt de Crécy, au milieu se dresse un obélisque – est-ce là qu’a eu lieu la bataille ? – Nous n’étions guère qu’à 40 km de Paris. Je me souviens de cette journée de 14 où on nous a annoncé : « les Allemands dont à Meaux ! ». Là, vu la cathédrale, elle est plus récente que celle de Sens, plus claire, mais moins recueillie ; les vitraux ont presque tous disparu, il n’y a rien de très remarquable que le monument de Bossuet… visité le palais épiscopal, il y a un très joli jardin, dessiné par Lenôtre, petit mais admirablement fleuri ; une promenade s’étend sur les remparts, avec une maisonnette qu’on appelle le cabinet de Bossuet. Dans le palais, il y a la salle du synode et une autre salle qui sont très belles… Le salon des évêques, les chambres où couchèrent Marie-Antoinette et Louis XVI au retour de Varennes… le lit, n’est d’ailleurs par celui de Marie-Antoinette, mais celui où coucha Napoléon…. La ville ne paraît pas remarquable ; la Marne est assez large, franchie par un vieux pont… Retour par Melun, sommes passés tout près de Vaux le Vicomte, mais il était trop tard pour y aller. Aujourd’hui, Tante Marguerite, les Chaise et peut-être Perrine viennent déjeuner. Jacques et les enfants viennent de partir à la messe de 8 heures ½, j’irai tout à l’heure à la grand-messe…
Le Poiré mercredi 20 septembre
J’ai cinquante ans ce soir ; au fond, cela m’est bien égal, car je suis infiniment mieux portante que je n’ai jamais été, et si Dieu me conserve la santé, je peux avoir quelques bonnes années encore à employer à son service. Cela m’est égal aussi d’avoir quelques rides et des cheveux gris, je n’irai jamais cacher mon âge. Tout ce que je demande, c’est d’accomplir au mieux les années qui me restent, selon la volonté de Dieu et d’aller rejoindre, quand le moment sera venu, les enfants bien aimés qui m’attendent au ciel, Jean et Bernard chéris. Nous sommes rentrés hier soir de Montereau, eu fond, ces quelques jours de vacances m’ont fait du bien, et d’autant plus de bien que, par le fait de ma brûlure, je ne pouvais rien faire, et j’ai été ainsi obligée de me reposer. Mes doigts sont très bien maintenant, seulement, la nouvelle peau qui les recouvre est très fragile et je suis obligée de faire un peu attention. Dimanche, suis allée à la grand-messe qui a té belle ; c’était la fête de Saint Loup (Saint Leu, évêque de Sens et patron de la paroisse) si bien que nous avons eu un petit exposé historique tout à fait instructif. Pendant la messe, el brouillard s’est dissipé, et nous avons eu une journée un peu froide mais convenable. Peu après la messe, Tante Marguerite, Solange et son mari sont arrivés ; nous avons déjeuné et passé l’après-midi ensemble, après leur départ, nous sommes promenés, à pied, partis par les hauteurs qui dominent la Seine un peu avant le confluent, nous avons fait le tour d’une colline, et rejoint la Seine un peu en aval, il faisait bon à marcher, et, pour moi, c’était la joie de la découverte du pays, tellement différent du nôtre. C’est un des meilleurs moments de Montereau. Lundi matin, pluie encore une partie de la matinée. L’après-midi, sommes retournés à Fontainebleau ; pluie diluvienne en arrivant ; nous sommes engouffrés dans le château pour visiter les « petits appartements », au moins aussi intéressants, sinon plus, que les « grands appartements », il y a des pièces charmantes avec de très jolis meubles. La salle à manger est d’une simplicité qui surprend. Il y a un salon, dit « salon de travail » vraiment ravissant, et une chambre de dame d’honneur, vert et blanc, tout à fait jolie ; le « salon jaune » est aussi très beau. La pluie ayant cessé, sommes allés à Barbizon ; c’est un village qui vit un peu sur sa réputation mais la forêt est splendide. Sommes allés aussi à Samois pour rejoindre la Seine… Les rives de la Seine sont ravissantes, il y a de très jolies maisons, des jardins admirables, de très belle verdure, des pavillons de week-end, dont certains sont très coquets. Suivi la Seine jusqu’à Montereau. Hier matin, sommes partis un peu plus tard que prévu ; j’avais fait des provisions et nous aurions mangé en pique-nique si il avait fait beau, mais la pluie nous a pris en quittant Montereau et ne nous a guère quittés, qu’un peu vers Tours. Sommes partis par Nemours ; ces routes de plaine, à travers la Brie, ont un certain charme, mais celles-ci étaient étroites et un peu tortueuses, d’où perte de temps. Nous sommes arrêtés quelques minutes à Cléry, voir le tombeau de Louis XI et prier Notre Dame de Cléry, mais il faisait très froid. Avons déjeuné à Saint Dizé sur Loire, de nos provisions ; nous n’étions pas mal, et du café chaud a été réconfortant. Sommes allés ensuite visiter Chambord, mais sous la pluie ce château immense et vide, perdu au milieu des bois, est plutôt triste. A part un court moment, vers Tours, où la pluie s’est arrêtée, et, où nous avons eu un rayon de soleil, le voyage s’est terminé sous la pluie battante et un temps très sombre… A Saumur, nous avons quitté la Loire et la campagne est devenue très rapidement vendéenne. La nuit nous a pris un peu après Colet ; nous étions ici vers 9 heures ; j’avais très peur que Maman soit fatiguée, mais, ce matin, elle ne paraissait pas mal. Beaucoup à faire aujourd’hui, il y a le linge de la lessive à ranger et bien des choses à réorganiser ; demain je verrai aux fruits…. Cet après-midi, fait des petits gâteaux, il vaut mieux en avoir d’avance. Ce soir, une visite de Mme Michaud, que j’ai reçue dans la salle à manger plutôt en désordre ; c’est la seule pièce dont nous disposons actuellement ; le chauffage est à peu près terminé ; quand le couloir sera terminé, que les plâtriers auront fait la cloison du bureau et ouvert la porte, nous pourrons disposer du salon et ce sera beaucoup. Il fait froid ; les journaux prétendent qu’une température aussi basse, dans la première quinzaine de septembre, ne s’était pas vue depuis cent ou cent cinquante ans. J’ai eu grand plaisir, en arrivant, à trouver la cuisinière allumée, de l’au chaude à volonté et la possibilité de me faire une bouillotte. J’espère que cette température ne va pas durer. Pas de nouvelles d’Indochine ; nous ne savons quand le corps de notre grand chéri va nous revenir…..
Dimanche 14 septembre
Hier matin nous est arrivée une petite boite contenant quelques petites choses de Jean ; c’est avec émotion que nous l’avons ouverte, mais il y avait que bien peu de choses : un porte-mine et un stylo, une petite médaille, deux insignes de régiments, des clés, probablement les clés de sa valise, de sa cantine. Peut-être le reste de ses objets personnels va t’il nous revenir bientôt, mais nous aurions aimé, pour ce premier envoi, recevoir quelque chose qui nous parle davantage de lui ; son portefeuille, ses lunettes, sa montre. Peut-être est-ce tout ce qu’il avait sur lui au moment de sa mort….
Demain, notre 27ème anniversaire de mariage. Il y a sept ans, pour nos 20 ans, nous avions tous les enfants autour de nous, et ils nous avaient fait la charmante surprise de cette Jeanne d’Arc qui est dans le salon…. Aujourd’hui, ciel gris, pluie vent, presque un temps de Toussaint, il fait toujours froid et les girouettes sont fixées au Nord, on a peine à se croire à la mi-septembre. La maison est dans un état effroyable, nous avons eu hier cimentiers et plâtriers, on fait le couloir qui mène au salon et la porte du salon est ouverte, cela ne sera pas fini tout de suite pour cela, mais enfin les choses se dessinent peu à peu. Repris mon travail habituel : le fruitier, divers rangements dans la maison, un peu de couture, car je crois que cette fois-ci Marie ne reviendra plus, mes doigts, qui sont beaucoup mieux, me permettent de tricoter, mais il ne faut pas que la laine frotte trop longtemps, parce que la peu est encore trop fragile. Jeudi, je suis allée un peu chez Maman et chez Marie ; vendredi chez Maman, un peu plus longtemps. Hier, suis allée à la Jamonière pour les certificats de scolarité, et passé voir Marie-Josèphe Remaud qui vient d’être maman d’un petit Philippe. J’aurais beaucoup d’autres choses à faire, mais ne peux sortir en même temps que Jacques, à cause des ouvriers. Le matin, il me faut faire la cuisine, Thérèse ne peut pas arriver à tout. Hier matin, sommes allés à Challans, à la messe de mariage de Dodo Baron, le mariage ne plaît pas beaucoup aux parents, mais ils n’ont pas été consultés ! Caty, son mari et sa fille arrivent mardi soir. Tante Denise ne sait pas encore si elle pourra venir ; elle ne peut laisser Aline qui fait une crise d’asthme terrible ; Yves passe son examen jeudi et vendredi, puisse t’il cette fois être reçu !
Jeudi soir 18 septembre
Guère le temps d’écrire actuellement, et guère le temps de lire non plus. J’arrive à prier, mais mal, et pas beaucoup à me recueillir…. Journée de dimanche vite passée sans que j’ai pu arriver à tout ce que j’avais à faire ; il est vrai que c’était assez chargé. Sommes allés à Beaulieu, Jacques et moi, pour un enterrement…. Au retour, une visite aux Pierre Bouliau. Lundi matin, rangement du fruitier et utilisation des fruits. Visite d’Auguste, ce n’est plus comme autrefois ! L’après-midi, suis allée chez marguerite. Mardi matin, cuisine, maintenant que marie n’est plus là, je fais une grande partie du déjeuner, Thérèse prépare les légumes et je m’occupe de la cuisson. Après-midi à La Roche ; vu un peu l’abbé Sacré. Au retour, Geneviève nous apprend que le beau-père de M. Baron est mort vers le milieu de l’après-midi. Il avait 94 ans et il était au bout du rouleau. Heureusement qu’il ne s’est pas éteint le jour du mariage de Dodo ! Y sommes allés tout de suite, Jacques et moi… Par le car, ce soir-là, sont arrivés Caty, son mari et sa fille. Hier mati, rien de neuf, hier après-midi, sommes retournés à Beaulieu, cette fois pour l’enterrement de Chabot, le vieux vigneron est parti dans la saison des vendanges. Un autre enterrement encore aujourd’hui, après une matinée assez chargée. L’après-midi ne l’a pas été moins ; en sortant du cimetière, je suis allée chez M. Baron, puis à l’école, chez Marie et enfin chez M. le Curé. Mardi matin, une lettre des Nida disant que le dossier relatif au transfert du corps de Jean n’était pas encore arrivé à Hanoï, Jacques a fait mardi de nouvelles démarches près du Préfet, lequel en a fait près du Ministère des Anciens Combattants ; où le malheureux dossier a-t-il pu rester ? Tout cela est très pénible…. Yves passe son examen aujourd’hui et demain ; d’après Tante Denise, qui est arrivée ce soir et l’a vu à La Roche, il serait assez content, mais qu’est-ce que cela donnera ?
Dimanche matin 21 septembre
Aujourd’hui l’Adoration ; nous assisterons, avec les enfants, à la grand-messe et aux vêpres… Il fait un vilain temps gris, il pleut un peu… cette année, c’est toujours pluie ou froid. Avant-hier seulement, dans le jardin où j’étais allée cueillir des poires, j’ai eu un sentiment de tiédeur sous les rayons du soleil, mais cela n’a pas duré. Pierre a un gros rhume, qui a commencé à Montereau et n’en finit pas. Jacquie a mal à la gorge, je lui ai fait ce matin un badigeonnage au bleu de méthylène. Tante Denise, qui est depuis jeudi soir chez Maman, est perpétuellement gelée, et il faut faire du feu. Ici, heureusement, la salle à manger, chauffée par la cuisine, n’est pas froide et quand il y aura un rayon de soleil, la véranda nous chauffera agréablement. Il y a eu tout de même quelques progrès cette semaine ; le carrelage de al véranda est terminé ; le parquet du bureau est posé. Les plâtriers, qui devaient venir jeudi, ne sont pas venus, mais doivent tout de même nous arriver à la fin de la semaine. Beaucoup de travail ces jours-ci, je ne suis pas fatiguée et j’arrive à ce qu’il y a à faire, mais il ne me reste guère de temps pour tricoter, alors que j’aurais tant à faire. Il me faut aussi faire la revue des vêtements des garçons, Pierre rentre vendredi ; ce sera vite venu et je n’ai absolument rien fait. Quant à Yves, on ne sait quand il rentrera ; il nous est arrivé vendredi soir, assez content de son examen ; son devoir de français doit être bon ; en math et en physique, il croit atteindre la moyenne ; quant à la version latine, il l’avait faite à Richelieu et a dû, par conséquent, s’en tirer honorablement ; la question est donc de savoir si il a fait des fautes d’orthographe ! Pourvu qu’il ne tombe pas sur un examinateur grincheux. Nous aurons les résultats samedi. J’ai donc des journées bien remplies, il est à croire que Marie ne viendra plus, et Thérèse ne peut pas tout faire ; je fais une partie de al cuisine, souvent de la pâtisserie ; il y a des fruits à trier, un peu de raccommodage, quelques sorties obligatoires. Hier, reçu un quart de cochon, et aussi un lièvre ; il a fallu cuisiner toute la matinée ; Jacquie s’est mise à couper le saindoux ; Thérèse et elle ont fait des pâtés et un pâté de tête. En même temps, je préparais un bon plat de cèpes, rapporté par Jacques et Pierre vendredi soir, et je mettais à mariner le derrière du lièvre, que nous mangerons mardi matin. Demain, nous déjeunons tous chez Maman, mais cela ne me donnera pas une matinée de liberté, car j’aurai les desserts à faire, tout le fruitier à ranger, des fruits à utiliser, et bien des choses à mettre en ordre. Je pense que Caty et les siens resteront encore quelques jours. Pas d’autres nouvelles d’Indochine. Martial Moreau est revenu.
Mardi soir 23 septembre
Quatre mois aujourd’hui que nous avons appris la terrible nouvelle ; depuis la vie ne peut plus être, ne sera jamais la même…. La journée de l’Adoration a été à la fois douce et déchirante, d’un côté nous étions heureux d’adorer Dieu, de le louer et de le fêter, comme font nos enfants au Ciel et avec eux, mais d’un autre côté je croyais sans cesse revoir Jean, à sa place à l’église ou à la procession, cierge à la main… Sommes allés ensuite goûter chez Maman, mais j’ai pu avoir un peu de temps pour quelques lettres urgentes. Hier déjeuner chez Maman, pour qu’elle ait un peu moins de peine, j’avais fait les tartes aux pommes du déjeuner. Suis revenue ici de bonne heure pour vérifier et réunir les vêtements de Pierre en vue de la rentrée, maintenant toute proche. Ce matin, quelques courses à la Roche, puis à Belleville, la messe de mariage de Marie-Josée Privat. Cet après-midi, cousu et rangé mon armoire, il y en avait besoin. Ce soir, vu Marie-Annick, qui m’a parlé de Jean.
Jeudi soir 25 septembre
Une lettre de Suzanne Nida ce matin, elle nous dit que le corps de Jean a dû quitter Hanoï lundi matin à 7 heures 45 « Ce n’est pas un grand départ ; il n’y aura que les corps de cinq officiers qui prendront le bateau à Haïphong, où d’autres sans doute y seront joints… Nous avons prévenu François qui viendra dîner et coucher la veille à la maison pour être à l’heure. La cérémonie d’embarquement se fera à la gare. Il y aura des troupes pour présenter les armes, et je crois, un aumônier militaire qui bénira les corps avant le départ. Il faut compter au moins cinq semaines avant l’arrivée en France, je ne sais quels sont les délais du voyage en France, mais je crois que vous pouvez prévoir l’inhumation pour la Toussaint… ». Suzanne dit aussi qu’elle nous communiquera le nom du bateau dès qu’elle le saura. Tout cela est terriblement dur…. Je me sens devenir folle quand je pense à tout cela….
Hier, voyage à Nantes. Ce matin, une longue visite de Martial moreau ; pour ses parents, je suis bien heureuse qu’il soit de retour…
Dimanche matin 28 septembre
Avons appris hier soir qu’Yves était admissible, c’est notre première joie depuis la mort de Jean, et nous sommes vraiment heureux de ce premier succès. Espérons qu’il sera suivi d’un second et que l’oral, qui doit être passé à la fin de la semaine, sera heureux également. Le pauvre petit a bien mérité son succès. Avant-hier, jour de la rentrée, parlé de lui avec de nombreux professeurs, et tous, même l’abbé Huteau qui n’est pas suspect de partialité, s’accordaient pour dire que c’est un « chic garçon », qu’il travaille très sérieusement, qu’il a du courage et de la volonté. Pendant les vacances aussi, il a fait un gros effort, et il mérite d’en être récompensé. Nous aurons encore quelques moments d’anxiété pour le résultat de son oral. Hier la fin de la journée a été très dure. Nous comptions sur le résultat à partir de six heures, mais le temps passait et rien n’arrivait, et cela nous paraissait de mauvais augure. Un peu après sept heures, essayé de téléphoner à Richelieu, mais le téléphone à Richelieu était en dérangement. Pas étonnant, il y a eu la nuit précédente une tempête épouvantable qui a démoli pas mal de lignes électriques. Téléphoné ensuite à Jean-Louis Duboux, lequel nous a dit que les résultats n’étaient pas parvenus et n’arriveraient sans doute que ce matin. A la fin du dîner, un coup de téléphone, cette fois de Joël Bourgais, nous annonçant que le lycée n’avait pas voulu afficher les résultats, la transmission des noms ayant été trop défectueuse à cause des perturbations téléphoniques, mais qu’il avait réussi, par une autre ligne, à avoir quelques noms dont celui d’Yves, et qu’il avait voulu lui annoncer immédiatement. Tout ceci coupé de pas mal d’émotions et d’autres coups de téléphone, ceux-ci pour Jacques, qui n’en finissaient pas. J’étais épuisée hier soir et j’avais l’impression que Jacques était fatigué lui aussi. Quant à Yves, qui avait été très gai, mais plutôt énervé toute la journée, il paraissait ensuite un peu à plat. Il veut recommencer à travailler aujourd’hui. C’est donc l’événement du jour. Vendredi, nous avons eu la rentrée ; journée plutôt remplie ; les bagages le matin, puis l’après-midi à la Roche selon les traditions établies. Le rhume de Pierre paraissait aller mieux ; espérons qu’il fera une bonne seconde ; Vu pas mal de monde à Richelieu ; ce jour-là sont arrivés les résultats de la seconde partie ; Antoine était admissible, Jean-Pierre aussi. Un très beau succès d’ailleurs : douze admissibles sur quinze. Espérons que l’oral se passera pour le mieux. Sommes revenus assez tard de La Roche, Jacques avait à voir des clients ; il pleuvait, et, dans cette auto, j’étais gelée. Dans la nuit, une tempête effrayante, qui n’a duré que quelques heures seulement, mais d’une violence inouïe. Des dégâts partout, des arbres arrachés, des toitures démolies – trente arbres paraît-il dans le parc – des bateaux dans les ports et peut-être en mer. Les journaux de demain nous donneront cela. Hier, temps plus calme, mais froid ; ce matin, le soleil paraît, mais des nuages montent. Tante Denise est partie hier matin. Je pense que Caty, son mari et sa fille, partent demain matin. J’aurais besoin de quelques jours de calme, et voudrais faire une journée au repos et au lait… Demain, je m’occuperai du départ d’Yves, car, je suppose qu’il rentrera de nouveau à Richelieu, pour une dernière année, il faut l’espérer. Vu M. le Curé pour organiser avec lui la reprise du travail d’Action catholique ; il y a bien de l’ouvrage en perspective. Rien de nouveau autrement. Nous n’avons aucune nouvelle d’Indochine, et ne savons où est actuellement le corps de notre Jean chéri ; ce sont sans doute les dernières démarches faites par Jacques à la Préfecture, la démarche du Préfet au Ministère des Anciens Combattants, et le télégramme du Ministère à Saïgon, qui ont fini par aboutir. Tout cela est bien douloureux et il y aura des moments très durs… A Nantes mercredi, fait pas mal de courses, il faut réorganiser la garde-robe des filles pour leur hiver. Les plâtriers ont fini, ou à peu près, pour le moment. Thérèse commence à nettoyer. D’ici quelques jours, nous pourrons sans doute réoccuper le salon et le bureau.
Jeudi soir 2
Note éditoriale. Mois établi par l’éditeur : octobre 1952. L’en-tête ne porte que le quantième « 2 », et celui-ci recule par rapport à l’entrée précédente — signe qu’Andrée a changé de mois sans le réécrire.
D’ici quelques minutes, je vais partir à l’église pour le Mois du Rosaire. J’aime tellement cette ancienne habitude, reprise l’an dernier, du chapelet devant le Saint Sacrement exposé ; cette année je n’ai pas à regretter mon chapelet en tricotant dans le jardin, il fait tellement froid et mauvais, les couchers de soleil sont souvent si ternes que cela n’a vraiment rien d’attrayant, de plus, je ne peux plus, depuis la mort de Jean, trouver aux choses qui m’entourent la même saveur et la même joie qu’autrefois…. Pas de nouvelles du corps de notre cher petit, cela fait plus de dix jours qu’il a quitté Hanoï, et nous ne savons où il est, c’est une souffrance de tous les instants. Assisté ce matin à la messe de mariage de Paul Durand, il y avait un monde fou ; cortège très réduit, les mariés, un charmant groupe d’enfants, quelques membres de la famille immédiate et c’était tout ; j’oubliais trois demoiselles d’honneur, dont Geneviève Lesaffre. Jacques et moi étions invités au déjeuner, les enfants à la soirée ; je le regrette pour mes filles qui auraient contentes, à leur âge, de danser et de s’amuser. Cela fait le troisième mariage auquel Jacquie ne peut aller. Ce qui m’a le plus privée, ou plutôt ce que j’ai le plus regretté, c’est un dîner auquel nous étions invités hier soir chez les Boisdé, en d’autres circonstances, cela m’aurait fait plaisir que de passer un moment avec des gens sympathiques et intéressants comme le docteur et Mme Robert Jean-Yole, oncle et tante de la mariée. Ils assistaient d’ailleurs au mariage d’aujourd’hui, faisaient partie du cortège, où ils étaient splendides tous deux….
Lundi matin, nous avons embarqué pour La Roche Caty, Mladen et Danitza ; cela nous a fait tout drôle ensuite de nous retrouver si peu nombreux ici ; l’ouvrage ne manque cependant pas maintenant. Mardi, reçu à déjeuner Jacqueline et Marie-Claude Gaillard, ainsi qu’Hélène. Toute la matinée, un temps affreux, tempête et trombes de pluie, Jacques, qui était à la Roche, est revenu cependant pour déjeuner, et j’y suis retournée avec lui. N’ai pas eu trop mauvais, j’ai pu faire mes courses sans trop ouvrir mon parapluie, mais il faisait u vent terrible. Suis allée à la bibliothèque, où j’ai eu quelques instants de bonne conversation avec Mlle Forestier ; parlé de al Bible… Je relis ces jours-ci l’histoire de Tobie, il y a des choses très jolies, et même des détails délicieux. Vu Pierre dont le rhume va mieux. Hier, travaillé ici, ne suis sortie qu’un peu pour aller chez Maman, chez Marie et à l’église. Bernard Pigeaud nous est arrivé hier soir, il a dîné ici, ainsi que Grand-mère e nous avons déjeuné chez maman avec lui. Ramené Pierre ce matin de La Roche et l’avons conduit à Richelieu en mettant Bernard au train. Il est immense en soutane, mais toujours tellement gentil et sympathique. Combien je serais heureuse à la place de sa mère ! Sans doute l’est-elle aussi, mais tellement ne comprennent pas ! Certains me disent qu’elle a accepté, mais qu’elle ne peut en être heureuse… Yves passe après-demain, Jean-Pierre est reçu, mais Antoine a échoué.
Dimanche matin 5 octobre
Yves est reçu définitivement, c’est pour nous une grande joie et un immense soulagement. Maintenant, j’espère qu’il ne va pas être malade ; hier soir, il paraissait un peu « aplati » et c’est à peine s’il a pu dîner. Sans doute était-ce la réaction après l’effort très dur de ces dernières semaines, et même de ces derniers jours, puisque hier matin il était levé avant 7 heures pour travailler. En tous cas, il veut rentrer à Richelieu dès demain pour commencer son année de math élem. Nous avions fait le projet, son Papa, ses sœurs et moi, d’aller le conduire tous ensemble à Niort, et de nous promener un peu en l’attendant, mais hier matin il a commencé à pleuvoir, et la pluie n’a pas cessé ou presque de la journée, aussi, Jacques y est allé tout seul avec Yves. Ils sont partis vers 11 heures ¼, ont déjeuné en arrivant là-bas ; Yves passait à deux heures. Il a eu fini vers 5 heures ½, et c’est vers 6 heures que les résultats ont été donnés. Jacques nous a téléphoné immédiatement et cela nous a fait bien plaisir. Souhaitons que l’année prochaine il réussira dès juillet… A part cela, rien de très nouveau ces deux jours ; Je ne suis pas beaucoup sortie, le travail ne manque pas ici. Vendredi après-midi, une visite de M. et Mme des Rochettes…. Nous sommes toujours dans la salle à manger ; c’est d’ailleurs là où il fait le meilleur, car il vient un peu de chaleur par la cuisine ; d’ailleurs le reste de la maison, avec ses plâtres frais, est très humide, surtout avec le temps vraiment désagréable de ces jours-ci… Il a fallu faire un peu de feu hier, on se croirait plutôt en novembre. Le parquet du bureau a été raboté et ciré ; hier on a remis les rayonnages qui encadrent le divan ; tout cela reprend tournure peu à peu. Je voudrais bien que l’on nettoie le salon cette semaine, mais, pour que tout soit vraiment habitable, il faudra le chauffage, je ne sais pas quand nous l’aurons. Pour Jean, nous ne savons rien de plus. Où est donc son corps en ce moment ? Les Nida n’écrivent pas et cette attente est tellement pénible !…
Dimanche 12 octobre
Pas écrit depuis dimanche, faute de temps ; mes journées sont très remplies, et il y a aussi des moments où je n’ai pas beaucoup de courage. Rien encore au sujet de Jean. Suzanne Nida n’écrit pas, et cette incertitude est une chose affreuse, j’essaie de voir sur le journal quels sont les bateaux qui quittent l’Indochine, mais cela n’apporte rien de précis… Je sens Jacques tellement touché que c’est pour moi une angoisse profonde et une double peine. Aujourd’hui nous déjeunons à Montaigu chez les Denis. Jacques n’aurait pas voulu y aller, j’ai insisté pour que nous y allions quand même, d’abord pour les filles qui n’ont guère de distractions et sont contentes de voir leurs camarades, et ensuite pour Jacques qui passerait cette journée de dimanche à penser et souffrir, cela le détendra un peu. Pour ma part, je serais volontiers restée ici, car j’ai tellement de travail que je n’y arrive que difficilement. Thérèse a nettoyé le salon, mais j’ai des tas de choses à y remettre en ordre, enfin nous pouvons y recevoir et c’est déjà quelque chose ; il n’y fait pas chaud, mais on peut tout de même y faire du feu. Le bureau va être nettoyé et nous nous y installerons tant bien que mal cet hiver. Les papiers et peintures ne seront faits qu’au printemps prochain. J’ai aussi des tas de choses à faire, couture et tricots, et je ne peux guère compter sur les matinées au cours desquelles il faut faire et surveiller la cuisine. Beaucoup de choses surtout à réorganiser pour Anne. Cette semaine, Armande lui a retourné un manteau, qui fut jadis à Jacquie puis à Geneviève. C’est le dernier de la série des manteaux marrons ; il restera encore des manteaux bleus. Il me faut allonger ses combinaisons, voir aux socquettes de laine, aux chaussettes d’hiver, lui faire une paire de gants blancs, et sans doute un chandail. Il faudrait aussi reprendre le travail d’Action catholique si nécessaire, mais je n’ai pas tellement le goût de sortir et de parler… Tout dépend de la date du retour de Jean. Lundi fait ma journée au lait, cela a été assez dur moralement, on a trop le temps de penser. Jacques et Jacquie étaient ce jour-là à Pouzauges. Yves est parti dès l’après-midi. Mardi après-midi, suis allée aux Lucs avec jacques, vu quelques minutes Mlle parois qui est au plus mal, peut-être mourante, quel vide elle laissera !… Goûté chez Mme des Rochettes, maintenant installée dans la vieille maison qui était autrefois le presbytère du Petit-Luc, et où a peut-être vécu mon arrière grand-oncle Germain Pizagou, qui fut curé du Petit-Luc. Ils en ont tiré parti avec un goût parfait, mais il faudrait un bon chauffage pour l’hiver. Mercredi, suis allée chez Maman, jeudi, nous y avons déjeuné, Thérèse étant absente. N’ayant pas de repas à faire pour midi, cela m’a donné du temps ; couvert de la gelée de pommes faite la veille, rangé le fruitier et bien des choses. L’après-midi, fait des raccommodages et suis allée chez Mme Lucas. Vendredi suis allée à la Bobière, la Bardinière et la Faucherie ; cela m’a fait bien des visites. A Georgette Billaud pour reprendre les réunions de quartiers. A ma filleule qui vient d’être malade, à sa voisine qui a eu un bébé. A la Faucherie… Il faisait beau et j’ai été contente de marcher… Hier, nous sommes allés à La Ferrière voir une vente ; il n’y avait vraiment rien d’intéressant, que la propriété avec un étang splendide, au milieu d’arbres de toute beauté.
Je finis d’écrire ce soir de mon lit ; sommes allés ce matin à la messe de neuf heures, ce que je n’aime pas, mais j’avais besoin de dormir ce matin. Je dors assez mal ces temps-ci, et, les heures de nuit sont longues et dures lorsqu’il faut penser et souffrir. J’espérais avoir une matinée à moi, mais Marie Barreteau est venue et il a fallu causer si bien que je n’ai rien pu faire. Sommes partis pour Montaigu un peu avant midi, conduit presque jusqu’au bout ; je commence à connaître un peu la voiture. Passé une bonne journée, déjeuner simple, mais familial, gai, avec toute cette bande de jeunes ; il y avait tous les enfants Denis, mes trois filles, ainsi que Marie-Claude Gaillard et Nicole. Cela faisait une belle tablée. Que les Denis sont heureux d’avoir tous leurs enfants ! Peut-être Jean était-il là, invisible ; il aimait bien les réunions de ce genre… Hélène nous a fait goûter, Paul nous a passé des disques rapportés d’Espagne. Sommes revenus par un temps de pluie tout à fait lugubre ; il pleut et il fait froid, on ne croirait en novembre….
Jeudi soir 16 octobre
Reçu ce matin les décorations de Jean : la légion d’honneur et la croix de guerre avec palme…. Je suis allée déposer les deux écrins dans le salon, devant sa photo qui, depuis quelques jours, a repris la place qu’elle avait occupée déjà dans le salon….
Dimanche 19 octobre
Pour la première fois depuis longtemps, je me suis réinstallée au secrétaire du salon ; la pièce est tout de même nettoyée, et nous pouvons y recevoir ; c’est tout de même plus commode d’avoir tout sous la main pour écrire. Peu à peu, nous arrivons à nous réorganiser, mais ce n’est pas sans peine et sans il faut de la patience. L’électricité a été remis cette semaine dans l’entrée et l’escalier, c’est tout de même plus commode, on va nous le remettre aussi dans le bureau, ce qui est le plus pressé. Un peu plus tard, il faudra réorganiser l’éclairage du salon, de la salle à manger et éclairer la véranda. Tout cela se fait parce qu’il faut bien le faire, mais c’est sans goût et sans joie. Pour moi, cette maison ne sera plus la même que celle que mon cher petit Jean a connue… Dans sa dernière lettre il y a cinq mois, il s’informait de toutes ces transformations….
Je me presse un peu, j’ai beaucoup à faire cet après-midi ; ce matin, impossible de faire quoi que ce soit, j’avais une réunion de la Ligue, et cela m’a pris tout mon temps. Depuis les Vêpres, j’ai parlé avec jacques de pas mal de questions que nous n’avions pas encore abordé ensemble et qui sont bien pénibles : les images souvenirs de Jean à faire faire, la destination de sa chambre, et bien des choses encore. Ce soir, je voudrais classer certaines lettres et cartes reçues au moment de sa mort, et j’ai à préparer une réunion à la Bobière pour mercredi…. Demain, Armand et Suzanne viennent, j’aurai un déjeuner un peu plus soigné… Cette semaine-ci j’ai eu encore bien à faire ; lundi, la foire de La Roche, avec son horaire habituel, il n’y avait pas de réunion chez Mme Coutansais, mais j’y suis tout de même allée la voir un moment. Vu les garçons qui sont très bien. Mardi, sommes allés aux Sables ; ces voyages-là me sont désormais très pénibles, j’ai un cafard fou à me retrouver dans cette maison, si gaie, si pleine pendant les vacances, et qui, à cette époque de l’année est silencieuse et déserte ; il y a là tant de souvenirs dans cette maison que Jean aimait, où il ne reviendra plus. Fait des courses le matin, puis le déjeuner ; après déjeuner, pendant que les filles mettaient le canoë en hiver, s’occupaient du nettoyage et de peinture, j’ai passé toute la literie à l’anti-mites, puis tricoté en attendant l’hure du départ. Pendant que les deux filles faisaient un tour de Remblai pour s’aérer, Jacques et moi sommes allés au bout de la petite jetée ; il faisait froid et j’ai tout trouvé tellement triste. Nous avons vidé le service d’eau et sommes repartis ; j’étais contente de rentrer ici et de reprendre mon travail habituel, bien que n’y aie pas autant de goût que jadis. Mercredi et jeudi après-midi, suis allée chez Maman. Vendredi, restée ici et fait pas mal de rangements urgents ; il faudra continuer cela ; je n’y arrive plus le matin ; la cuisine, le fruitier et les courses me prennent tout mon temps. Je mets en ordre, peu à peu, le trousseau d’Anne ; je lui ai allongé deux paires de socquettes, deux combinaisons ; il y en a d’autres à réparer, des chaussettes à remettre en ordre. Il faudrait reprendre en main l’Action catholique ; tout cela me prend un temps considérable, je me sens si inférieure à ma tâche, et je n’ai pas, pour le moment, tout le goût, l’enthousiasme qu’il faudrait y apporter…. Hier un court voyage à La Roche, puis suis restée ici à terminer une paire de gants pour Anne, que je voulais pour aujourd’hui. Ce matin donc ; réunion de la Ligue, je n’ai aps tellement el goût à tout cela, mais il faut reprendre le travail. Suis allée aux Vêpres avec jacques et Anne, puis, vers 5 heures, Jacques est parti pour La Roche où il doit avoir une réunion avec l’abbé Sacré sur le rôle social du notaire catholique, il est bientôt 8 heures et je suppose qu’il a rentrer sans tarder. Françoise est venue et restée assez longtemps ; je n’ai rien pu faire de tout ce que je voulais.
Vendredi 24 octobre
Il est déjà cinq heures et demie, je me suis réservé cet après-midi sans sortir pour travailler, et je n’arriverai pas à faire le quart de ce que j’aurais voulu. Il y a tant de choses que je voudrais faire ! expédié à Saint-Cyr Coëtquidan une photo de Jean, demandée aussitôt sa mort, ainsi que ses citations ; de Sainte-Geneviève, on demande une photo aussi, ainsi que divers renseignements ; je me suis occupée de tout cela. Toujours aucune nouvelle du retour de notre grand chéri et il y a un mois que nous savons son départ d’Hanoï ….Quelques jours bien remplis. Lundi, reçu Armand et Suzanne à déjeuner, tout s’est bien passé. Mardi, journée de réunions à La Roche, plusieurs choses très intéressantes. Vu beaucoup de monde, et quelques personnes avec qui j’ai pu avoir une conversation vraiment intime. Cela fait du bien. Mercredi, réunion à la Bobière, onze personnes, assistance sympathique. Hier matin, appris la mort de Mlle Jeanne Parois, y sommes allés hier après-midi ; sa pauvre mère reste seule et elle a plus de 80 ans. Pour ma part, j’ai beaucoup de peine, nous avions sympathisé tout de suite, c’était une joie que de travailler ensemble ; elle était si vivante, si allante, si dynamique ; que du ciel elle prie pour tous.
Dimanche matin 26 octobre
Il a l’air de faire beau ce matin, rien ne dit que cela continue, car, depuis le début de septembre, nous avons eu de si vilains jours que cela paraît presque extraordinaire de voir le soleil… Rien de très nouveau depuis vendredi, nous ne savons toujours rien au sujet du corps de Jean, et cette attente, cette incertitude, sont affreusement dures ; je voudrais écrire cet après-midi à Suzanne Nida…. Je voudrais bien qu’elle donne quelques précisions, c’est tellement pénible de ne rien savoir et d’attendre. Hier matin, assisté aux Lucs à la sépulture de Jeanne Parois ; il y avait du monde, beaucoup de prières sans doute…. Hier après-midi, Jacques et les deux filles sont allés aux Sables ; Jacques avait une réunion à la sous-préfecture ; les enfants voulaient commencer à « détapisser » l’escalier. Suis restée avec Anne qui avait un gros orgelet et un petit mal de gorge, cela n’allait d’ailleurs pas mal. Suis allée voir Mme Dorion, puis passé un moment chez Maman, et la semaine aura été vite terminée… Le déjeuner de lundi, avec Armand et Suzanne, s’est bien passé, c’était assez simple, Marie n’étant plus là, cela change bien des choses, il y avait tout de même un plat de soles avec moules et champignons, qui était beau et bon. Je commence tout de même à avoir rangé bien des choses dans la maison, et aussi à voir clair dans mes tricots ; Anne a des socquettes de laine, et quelques paires de chaussettes pour commencer ; son petit paletot sera prêt cette semaine. Jacquie lui a fait des tabliers d’école qui sont très bien ; cependant le travail de manque pas, ni d’un côté, ni de l’autre.
Lundi soir
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : lundi 27 octobre 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Hier, en allant à la grand-messe, rencontré Rémi Charron ; il devait passer l’après-midi prendre une photo de Jean, je l’ai gardé à déjeuner ; comme il avait déjà été à la messe, il a fait un tour en moto en nous attendant. Après déjeuner, regardé des photos, des choses écrites par Jean, et remué bien des souvenirs, certains bien gais, mais maintenant douloureux parce que cela ne peut plus être. Françoise est venue ensuite si bien que je n’ai rien pu faire de l’après-midi. Aujourd’hui, suis allée au Plessis, afin d’organiser une réunion pour novembre, et fait quelques visites en même temps. Bien des misères partout…….Je suis malade de tout cela ce soir. En rentrant je me suis mise à désoperculer les rayons de miel que Jacques avait ramené aujourd’hui, mais je n’avais qu’une idée – aller à l’église et déposer aux pieds de la Sainte Vierge tout ce fardeau de misères dont je me rendais réellement chargée, afin qu’elle prie et vienne en aide à toutes….
Samedi – jour de la Toussaint
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : samedi 1 novembre 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Aujourd’hui la fête de ceux que nous avons aimés, qui nous ont aimés, et nous ont précédé dans l’au-delà…. C’est la fête de ceux qui sont heureux… d’un bonheur infini, où leurs âmes s’épanouissent en Dieu…C’est la fête de mon petit Bernard aimé, parti pour le ciel dans toute l’innocence de son baptême ; c’est la fête de notre grand Jean chéri, mort peut-être ainsi qu’il l’avait rêvé en pleine bataille, d’une balle au cœur, mort pour la France, pour Dieu. Dans ses papiers, nous avons trouvé des vers, maladroits peut-être, mais qui disent tout l’élan de son âme :
Donner sa vie, son sang pour un bel idéal,
La Patrie, le Drapeau, enfin pouvoir remuer,
Epanouir son être sans ce maudit mal.
Oui, quand on a vingt ans, et que son sang bouillonne,
On veut se sacrifier, pour une belle cause…
On veut que l’on nous donne
La possibilité de faire quelque chose.
Notre vie toute neuve, notre belle jeunesse,
Pour une tâche utile nous la sacrifierions.
….
Beaucoup travaillé cette semaine, et surtout, au début, j’ai été extrêmement fatiguée, je ne m’explique pas pourquoi, car je n’avais rien fait de particulièrement épuisant. Je croirais volontiers que c’est le choc moral de lundi, quand je suis rentrée absolument bouleversée et malade de la misère entrevue dans ma dernière visite. Mardi, reçu à déjeuner Mlle Battut, j’avais à parler avec elle de différentes questions, et cela a été pour moi une vraie joie que cet échange de vues. Un peu de peine à préparer le déjeuner, car je devais aller à l’enterrement de la mère d’Anne Bouhier, qui était à l’école la grande amie de Geneviève, Geneviève aussi y allait, et Jacquie allait à La Roche faire des courses urgentes pour son Papa. Je me suis arrangée pour faire les achats dès le matin et préparer pas mal de choses avant l’enterrement, il ne me restait guère de travail ensuite, et tout a bien marché. Suis allée chez Maman un peu le soir. Mercredi, journée à Nantes ; bien des courses. Sommes rentrés assez tôt, car les filles allaient à La Roche, le soir, pour un concert des Jeunesses musicales françaises, concert d’ailleurs très intéressant. Elles ont couché chez Mimi Jousset et sont rentrées jeudi à midi. Je comptais sur les garçons jeudi soir, mais ils sont arrivés pour déjeuner ; j’ai rajouté au menu deux côtelettes, un gros plat de pâtes, et j’ai pu rassasier tout le monde. Hier, déjeuné tous ensemble chez Maman, mais suis revenue assez tôt, parce que j’avais pas mal à faire. Il y a du travail que je n’arrive jamais à faire, le paletot d’Anne, commencé depuis septembre, est presque terminé, il y a encore un bout de manche à faire et je pourrai le monter, mais tout cela traîne, j’ai une écharpe pour Jacquie, des chaussettes pour Anne à faire, et en plus, un vêtement pour moi, commencé depuis juin, et auquel il reste une manche à faire. Il est très rare que je puisse coudre ou tricoter le matin, et même l’après-midi, je suis souvent dérangée. Vendredi soir, visite d’Yves Péchereau et de sa jeune femme, je suis bien contente qu’il soit revenu, mais j’aurais tant voulu que mon pauvre Jean revienne lui aussi ; et pourtant c’est son bonheur que nous devons désirer, et il est tellement plus heureux au ciel. Toujours rien au sujet de son retour ; j’ai écrit à Jean Nida vendredi, aurais-je une réponse ? Une lettre de Jeanne Lego hier, une lettre tellement triste que j’en ai été bouleversée… Il est bientôt six heures ; je me suis arrêtée, ce matin pour me préparer à la grand-messe, nous avons eu les Vêpres, puis sommes allés chez Maman, préparer les fleurs pour porter au cimetière ; nos tombes sont fleuries maintenant ; l’année prochaine, nous l’espérons, le corps de Jean sera là. Ce matin, j’ai fait mettre des fleurs sur les tombes des deux indochinois morts pour la France, dix ans avant notre enfant bien aimé….
Dimanche soir 2 novembre
Cet après-midi, procession au cimetière, prié sur la tombe du petit Bernard… Mais notre Jean bien aimé, nous ne savons où il est, mous n’avons même pas la consolation de fleurir sa tombe et de prier près de lui… Fait le chemin de croix habituel pendant que sonnait le glas….
Jeudi 5 novembre
Note éditoriale. Le journal écrit « jeudi » ; le 5 novembre 1952 était un mercredi. Texte conservé tel quel.
Je suis installée sous la véranda ; il y a un soleil assez doux, mais infiniment agréable ; les filles viennent de partir en promenade avec marie-Annick et Annie Grolleau. Je vais aller tout à l’heure rejoindre Anne chez Maman, puis je passerai à l’église pour un court chemin de Croix. Un peu plus de loisirs ces jours-ci, j’ai moins de fruits à trier – et pour cause – et les rangements les plus urgents sont faits, si bien que mon tricot avance. Lundi, ne suis pas sortie, que le matin, pour la messe. L’après-midi, fait de la pâtisserie, les tartes des 21 ans de Geneviève, et des palmiers. Entre temps, terminé le paletot d’Anne et mis en ordre des choses pour les garçons. Les deux collégiens sont partis après dîner, par un beau clair de lune. Mardi, rien de très nouveau ; suis allée chez Maman. Hier, après-midi de visites ; je suis allée chez Mme Yvernogeau pour n’y trouver personne, mais vu pas mal de monde sur le trajet : Madeleine Bouchereau, Suzanne Talonneau, Anne-Marie, Madeleine Remaud. Suis allée chez Mme Baron, chez Marie. Je voudrais faire revivre les réunions de jeunes femmes pour le bourg. Certaines en ont besoin, mùais je ne sais si ce sera facile….
Dimanche matin 9
Vendredi matin, au courrier, une grande enveloppe des Nida ; nous l’avons ouverte en hâte, espérant y trouver des renseignements au sujet du retour de notre cher Jean chéri, mais rien ! Les Nida ne savaient rien eux-mêmes, puisqu’ils supposaient Jean arrivé près de nous. Cela a été une déception très dure, il est tellement pénible d’être toujours à attendre et de ne rien savoir. Il y avait des photos, prises à la gare d’Hanoï, au moment du départ du train qui emportait notre cher petit. On y voit les troupes rendant les honneurs, la sonnerie aux morts quand le train s’ébranle. Il est donc bien parti de là-bas, mais quand nous arrivera-t-il ? Au même courrier, une autre enveloppe nous a donné un instant l’espoir d’être renseigné, non pas peut-être sur lui, mais sur ses objets personnels que nous voudrions bien avoir, mais elle contenait seulement la dernière lettre que j’ai écrit le mai, et que le cher petit ne pouvait plus recevoir. Tout cela a été affreusement dur, et la journée ensuite très pénible, j’ai dû écrire aux Nida, pour réitérer les questions que je leur posais dans une précédente lettre et auxquelles ils ne répondent pas, puis à Caty, relativement aux images – souvenirs de Jean – que nous faisons faire à Paris, mais, par moments, je ne pouvais plus tracer mes lettres. Aujourd’hui sera aussi une journée bien dure. C’est la fête anniversaire de l’Armistice. Jacques assistera comme d’habitude à la messe des Anciens Combattants, mais il ne parlera pas au Monument aux Morts, et sera remplacé par M. Leroy, greffier à La Roche et Président départemental de l’U. N.C. ; il n’ira pas non plus au banquet, mais il a fallu, ces jours derniers, qu’il prépare tout cela, et qu’il fasse les invitations et ces démarches ont été très pénibles. J’irai, moi aussi, au Monument aux Morts, c’est pourquoi je me presse un peu à écrire, et, Jacques, s’étant levé plus tôt, j’ai allumé pour gagner une petite demi-heure. Je ne sais d’ailleurs pas où je m’installerai pour écrire cet après-midi, nous avons eu vendredi une histoire assez désagréable. Les ouvriers étant venus pour remplir le chauffage, ont négligé auparavant de remettre en place un des radiateurs du salon, et il y a une inondation assez importante, si bien qu’il a fallu vider la bibliothèque pour la soulever, dégager le tapis et le mettre sur des tréteaux afin qu’il sèche. Cela a été un bon petit travail ; le tapis sèche lentement, mais ce n’est pas fini, et il restera taché. De plus, la pièce est sans dessus dessous, et, de nouveau, nous sommes réduits à notre seule salle à manger. Heureusement, quand il fait beau, il y a la véranda, mais, le soir, quand les enfants font du feu dans la salle à manger et y reçoivent leurs amies, comme ces jours derniers, je ne sais plus où me mettre, et, dans ma chambre, il ne fait pas chaud. Le bureau doit être peint et tapissé cette semaine, après quoi, il sera nettoyé et réorganisé, et nous pourrons en reprendre possession, ce qui sera bien commode. Rien de très nouveau ces deux derniers jours. Hier suis allée un peu chez Maman, vendredi, je n’ai pas eu le courage d’y aller, pas le temps non plus, après le nettoyage du salon et mes lettres, il était tard. Chaque soir, je tâche de faire un petit chemin de Croix pour les Âmes du Purgatoire. Mon enfant bien aimé est-il encore là-bas, ou bien jouit-il déjà du bonheur du Ciel ?… Hier est arrivé le Bulletin de la Saint Cyrienne donnant des nouvelles de cette grande famille militaire à laquelle Jean appartenait, et qui maintenant continue sans lui….
J’arrive du Monument aux Morts, cela a été très émouvant et très dur, car je n’aime pas tellement les manifestations extérieures et n’aurais pas voulu pleurer au milieu de la foule. M. Vrignon a parlé, au nom de la municipalité, puis M. Leroy au nom de l’U. N.C. .Tous deux, après avoir évoqué l’Armistice, le souvenir des Morts des deux guerres, et dégagé des grandes leçons de ce jour, ont parlé de Jean et fait son éloge… Je ne sais plus comment je suis rentrée, je me sentais terriblement seule et n’aurais cependant voulu parler à personne. Heureusement, j’ai rencontré une pauvre femme du Cerny, et cela m’a tiré de ma peine, car, pour cela, il faut toujours considérer la peine des autres….
Vendredi soir14
Cet après-midi, une réunion au Plessis ; cela s’est bien passé, mais, à la fin, tout à fait par hasard, appris que la Radio avait annoncé, vers midi, l’arrivée à Marseille d’un bateau amenant d’Indochine, vingt-deux cercueils. Je n’ai pu savoir le nom du bateau, mais il serait assez probable que Jean puisse être du nombre. Je suis toute bouleversée ce soir. Mon enfant chéri, mon petit garçon serait en France… Dans quelques jours, quelques semaines, le corps de notre enfant bien aimé sera parmi nous….
Dimanche matin 16
J’espérais, hier matin, voir quelque chose sur les journaux au sujet de l’arrivée à Marseille du bateau dont on m’a parlé, et rien ! Rien non plus du courrier, rien des Nida non plus ! Cela fait plus de quinze jours que je leur ai écrit, et j’ai écrit de nouveau depuis ! Nous voudrions tant savoir quelque chose ! c’est terriblement long et dur ! Ce matin, j’ai eu l’imprudence d’entrer dans la chambre de Jean, c’est une chose qui ne faudrait jamais faire ! J’ai ouvert l’armoire, touché ses costumes, ses uniformes…. Je vais me presser un peu à écrire parce que j’ai pas mal à faire aujourd’hui, je voudrais écrire à Jeanne Lego… J’ai une réunion à préparer pour Chaillé jeudi prochain et je voudrais aller un peu chez Maman, qui vient de faire un gros rhume de cerveau, un peu de grippe peut-être, et ne sortira pas aujourd’hui, d’autant plus que nous avons un temps parfaitement désagréable. L’hiver s’annonce précoce, paraît-il, en tous cas, nous avons eu cette semaine quelques matins de grosse gelée blanche. Dans la journée, le soleil était bon, peut-être pas pour s’installer sous la véranda, mais la véranda elle-même donnait à la maison une chaleur tout à fait agréable, et, de midi à trois heures, nous pouvions avoir la porte grande ouverte. Je coupais le chauffage vers 11 heures ½ pour le relancer à 6 heures, mais aujourd’hui, il n’y aura sans doute pas de soleil, et il faudra marcher, toute la journée, au ralenti. Encore bien heureux qu’on ait pu nous redonner le chauffage, et sans avoir à faire venir le monteur de Nantes, ce qui aurait retardé pas mal. La maison est maintenant réchauffée, et, c’est avec plaisir que j’ai pu, ce matin, reprendre possession de mon secrétaire et du salon, enfin remis en ordre. Cela n’a pas été un petit travail que de soulever le tapis et de le faire sécher. Ce n’est pas que cela l’ait arrangé ; il est très taché par endroits, mais enfin cela peut attendre le printemps pour que le parquet soit posé. Hier, j’ai rangé la bibliothèque. On doit peindre et tapisser le bureau cette semaine ; çà fera plaisir ensuite de s’y réinstaller. Lundi, sommes allés à la foire de La Roche, mais il n’y a pas eu de réunion chez Mme Coutansais et je l’ai regretté. Par contre j’ai pu parler un long moment à la Maison des Œuvres, avec le chanoine Poupeau…. Sommes rentrés de La Roche vers 6 heures ½. J’ai eu le temps d’écrire un peu et de commencer le dîner, Thérèse n’étant rentrée qu’un peu après. Mardi, après-midi assez chargée ; suis allée chez Marie, dont le moral est plutôt mauvais, chez Mme Bricout, où je suis restée assez longtemps… en rentrant, rencontré Armande Brachet qui sortait d’ici, et qui est revenue avec moi jusqu’à l’heure du dîner. Mercredi, suis arrivée à faire ma journée de repos, ce n’est pas toujours facile de trouver une journée disponible, cela m’a fait du bien, mais il a fallu parler une partie de l’après-midi, et c’est un peu fatigant, d’abord une longue visite d’Antoinette Chevillon et de son mari, puis le chanoine Poupeau est venu… Heureusement j’ai pu me coucher dès 5 heures, aussitôt qu’il a été parti, puis Mlle Battut est venue et nous avons causé de façon intéressante, mais je préférais être allongée. Jeudi, repris le travail habituel, suis allée un peu chez Maman, puis à l’église. Vu les garçons lundi ; ils étaient bien tous deux, mais les places de Pierre ne sont pas vraiment merveilleuses. Quant à Yves, non seulement il est chef de troupe adjoint, mais l’abbé de Lespinay, le frère du directeur, l’a enrôlé pour son patronage, mais encore il fait sa P. M. supérieure. J’espère cependant que cela . ne nuira pas à son travail ! Tous deux doivent venir ici le 27, peut-être avant, nous ne savons pas. Acheté lundi quelques disques ; cela fera plaisir aux enfants, et peut-être leur donner le goût d’une bonne musique, je n’oublie pas non plus que c’est Jean qui, en collaboration avec ses frères et sœurs, nous a acheté poste de radio et pick-up, et c’est certainement lui qui en a eu l’idée ; il doit être bien heureux que nous nous en servions. Anne raffole de la « Marche funèbre » de Chopin, qu’elle n’apprécie certainement pas de la façon qui conviendrait. Celle de Haendel est aussi très belle, qoi que moins connue. Il y a aussi quelques chansons que les enfants aiment ; le « Boléro » de Ravel que je suis heureuse d’entendre, et plusieurs autres disques. Il est 9 heures, je vais monter me coucher. Journée très paisible, puissions–nous en avoir d’autres ainsi, Jacques et moi sommes allés aux Vêpres, j’aime à y chanter les louanges du Seigneur. Avons eu ensuite la visite de M. le Curé et du chanoine Loizeau, qui, étant ici pour une prédication, tenait à nous faire une visite de sympathie…
Mercredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : mercredi 19 novembre 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Le froid continue très vif et le soleil ne paraît pas souvent… Ce matin, j’ai un peu congé, Jacques est en inspection, les filles et moi déjeunons chez Maman, ce qui fait que je n’ai pas de déjeuner à faire. Le travail ne manque cependant pas : tricots, rangements… Lundi, suis allée chez Maman. Hier, tout une course à la Pampinière et la Gillardière, suis partie avec Jacques en auto, et revenue à pied ; temps très dur et brumeux ; j’ai été contente de trouver la maison chaude, et une tasse de Nescafé bien bouillante. Une visite de Mme Bonnaud au retour.
Vendredi matin 21
Hier soir un moment très dur, et la journée d’aujourd’hui est particulièrement pénible aussi. Nous sommes en possession des bagages de Jean, et cela a été affreux d’avoir à ouvrir ses cantines, à retrouver toutes ces choses qu’il avait emportées et qui nous reviennent alors qu’il n’est plus. Ce sont des heures crucifiantes, après avoir revu tout cela, il me semble que je l’ai perdu davantage. Il y avait des lettres, dont trois non décachetées, il n’a jamais reçu celle du 8 mai. Les livres, tous ceux que je lui avais envoyés, ne nous ont pas été remis, à part son Missel et sa Bible, et cela a été dur. J’aurais aimé trouver des papiers, des mots qui m’auraient donné quelque chose de lui ; il est vrai qu’il ne se racontait guère, et qu’il n’avait sans doute pas le temps d’écrire. Son poste de radio nous est venu, mais il a été cassé en voyage et doit être inutilisable. Son linge, le chandail que je lui avais tricoté avec joie, tout cela est là, il faudra tout trier, ranger… Que Dieu m’aide, je ne sais pas comment je pourrais le faire.
Dimanche matin 23 novembre
Temps affreux ce matin, vent glacial et neige fondue, je reviens du marché où j’ai été chercher quelques provisions pour recevoir mercredi les inspecteurs de Jacques ; ce n’est pas précisément un plaisir. Semaine très dure, surtout les derniers jours ; cette nuit, suis restée éveillée longtemps avec une douleur si vive qu’elle en devenait physique… Nous ne savons pas où est son corps, depuis deux mois qu’il a quitté Hanoï¸ pourquoi nous laisse-t-on dans cette ignorance ? Aucune nouvelle officielle, rien des Nida non plus, et cela me stupéfie… Quant au bateau arrivé à Marseille le 14, nous n’en avons jamais entendu parler. Me suis occupée, ces jours-ci, des pauvres choses qui nous sont parvenues ; j’ai fait une valise destinée au Secours Catholique ; il ne me restera qu’un peu de linge et les lettres ; il faudra aussi ranger sa chambre, disperser toutes ces choses qu’il aimait, qu’il avait installées lui-même. Sans doute sera-ce là la chambre d’Anne. Ce sera encore du passé qui s’en ira, et tout cela sera atrocement dur. Il fait bon dire que, dans l’éternité, nous retrouverons tout ce que nous aurons momentanément perdu. Je reprends un peu ma semaine puisqu’il faut vivre et vivre avec sa douleur. Lundi, suis allée chez Maman qui, très enrhumée, n’était pas venue ici dimanche et ne pouvait encore sortir. Mardi, tout un tour à la Pampinière et à la Gillardière ; il faisait un froid brumeux, assez dur, mais sans vent et j’aime bien marcher ainsi dans la campagne hivernale. Mercredi, déjeuner chez Maman, mais suis partie aussitôt pour assister à une sépulture. Au retour, une visite à Mme Lucas, puis suis passée à l’église pour mon Chemin de Croix habituel. Au retour, comme je traversais la place, Armand Bernard m’a remis une feuille de la gare de La Roche, annonçant l’arrivée des bagages de Jean. Cela m’a quelque peu démolie ce jour-là. Jeudi, suis partie à La Roche par le car ; me suis rendue à l’église où j’ai eu du temps pour prier avant la messe de 8 heures ½. Suis allée ensuite chez le dentiste ; il faisait un temps glacial, et les rues de La Roche n’avaient rien de très agréable, mais là c’était chauffé, et j’ai pu être juste prête pour la récréation des garçons. Tous deux sont en bonne santé. Yves a été enrhumé, mais cela va mieux, et Pierre tousse un peu, comme d’habitude. Bien causé avec eux, pendant qu’ils mangeaient leurs chaussons aux pommes maison. La troupe scoute se rend aujourd’hui à La Chaize, pour l’ordination d’Hilaire Barbier. Yves sera dans le chœur, avec le drapeau, et tous chanteront à la fin le chant de la Promesse. Ce sera certainement très beau, que cette ordination d’un jeune Prêtre dans sa paroisse, au milieu de tous les siens. Mes garçons n’auront peut-être pas très chaud avec leurs petites culottes courtes. Nous les verrons sans doute jeudi ; ils viendront, avec quelques jours d’avance, me souhaiter ma fête. Suis allée ensuite chez les Lesaffre ; le jeune ménage Pierre Lesaffre vient d’avoir un petit Bernard et tous sont dans la joie… Déjeuné ensuite chez Mme Duchaîne et bien parlé en déjeunant et après. Sommes partis vers deux heures de la Maison des Œuvres, dans l’auto de la Baronne Taylor, conduits par un de ses petits-fils Montalembert. A Chaillé, nous avons eu un exposé du chanoine Poupeau, sur la vie intérieure de la chrétienne, fait ensuite mon exposé… Mme Taylor a parlé ensuite de la Ligue, puis nous sommes partis sans attendre le Salut. Avons tardé un peu à Luçon… L’après-midi, à la Maison des Œuvres, rencontré Monseigneur qui a su me dire, en quelques paroles, combien il avait été, et combien il était de cœur avec nous. En arrivant à La Roche, sommes allés chez Mme Duchaîne où une tasse de thé a fait du bien. Jacques est venu me chercher ; il était déjà passé à la gare où il avait pris livraison de la valise de Jean et de deux cantines. J’aurais voulu être avec lui à ce moment si dur. Le soir, tout ouvert et tout déballé. Vendredi, n’étais plus bonne à rien ; j’étais fatiguée, migraineuse, et surtout terriblement secouée, me suis occupée le matin, comme j’ai pu. L’après-midi, suis allée chez Mme Yvernogeau à qui j’avais annoncé ma visite depuis quelques jours, et en ai profité pour voir quelques personnes dans le quartier et faire une visite à Bonne Mère. Un moment à l’église pour mon Chemin de Croix. Il faisait froid, suis rentrée exténuée et gelée. Hier après-midi chez Maman, je suis allée à l’église pour me confesser, faire un chemin de Croix et dire mon chapelet. J’ai tellement besoin de prier en ce moment. Avant de rentrer, suis passée chez Marie Locteau, cela ne va pas bien du tout, elle n’a pas de nouvelles hémorragies intestinales, mais elle craint quelque chose de pulmonaire… et sa grossesse n’est que de trois mois ; c’est une misère affreuse… Aujourd’hui, dernier dimanche après la Pentecôte, dans huit jours nous serons en Avent, et dans un mois Noël. Un Noël sans Jean….
Vendredi matin
Note éditoriale. Date établie par l’éditeur : vendredi 28 novembre 1952, première occurrence de ce jour après l’entrée précédente.
Jacques allant à La Roche aujourd’hui, la valise contenant les vêtements de Jean est partie au Secours Catholique. C’est encore un peu de lui qui s’en va, mais toutes ces choses soulageront peut-être des misères cet hiver. Hier, vu les garçons ; c’est un tel besoin de les avoir de temps en temps. Dans quelques années où seront-ils ? Tous deux sont bien, mais ils sont arrivés trempés, ayant essuyé une grosse averse. Le déjeuner a été gai, j’avais fait des plats à leur goût, et ils ont bon appétit. Il y avait une visitandine, confectionnée par Jacquie, puisqu’on me souhaitait ma fête, avec quelques jours d’avance. Les fêtes d’autrefois sont loin, avec la petite cérémonie si joyeuse où l’on faisait asseoir la maman dans un des fauteuils du salon, et où les petits défilaient devant elle, avec des fleurs et des cadeaux, et aussi de jolies poésies laborieusement apprises. Tout cela est fini depuis longtemps avec le départ des aînés en pension, et il est arrivé, bien souvent, que l’un ou l’autre des grands oublie de me souhaiter ma fête….
Dimanche 30 novembre
Depuis ce matin, je n’ai pas eu un instant pour venir ici ; il y a eu Marie Barreteau, qui a pris une tasse de café et passé un moment ici, puis la réunion de la Ligue, qui a duré jusqu’à la grand-messe. Avant les Vêpres, fait un tour de jardin, avec Jacques ; après une matinée de pluie, il fait maintenant un soleil délicieux ; la véranda est une serre, et la chaleur entre à flots dans la salle à manger, dans le bureau, il fait tellement bon que nous allumons le chauffage tard le soir. C’est toujours cela de pris sur les mauvais jours… Suis allée aux Vêpres avec jacques et Anne, Vêpres de Saint-André, à la Bénédiction, nous avons eu le « Rorate » de ce temps de l’Avent que nous commençons aujourd’hui. Je viens de faire avec Jacques un tout au cimetière ne voulant pas le laisser aller seul, la tombe de Jean est préparée. Mais quand notre enfant viendra-t-il reposer ici ? Toujours pas de nouvelles et c’est affreux…
Cette semaine a été très remplie, lundi, il me semble, suis allée chez Maman et aussi chez Marguerite. Mardi, ne suis pas sortie ou presque, les inspecteurs de Jacques déjeunaient le lendemain, et je voulais préparer la pâte feuilletée de la croûte aux champignons et différentes choses. Ce déjeuner du mercredi s’est bien passé, malgré l’absence de Marie, Thérèse et moi nous sommes tirées convenablement d’affaire. Jacquie avait fait, la veille au soir, une très bonne salade de fruits, qui a été bien appréciée. Je comptais aller ensuite chez maman, mais Jacques étant obligé de partir à la Roche, je suis allée à sa place au cimetière, puis, comme cela m’avait passablement démolie, me suis rendue directement à l’église faire mon Chemin de Croix. Jeudi donc, reçu les garçons, ce qui a été une grande joie ; suis sortie un peu le soir pour aller à l’église, puis chez Marie Locteau qui est un peu mieux ; seulement, elle a été obligée de se séparer de ses enfants, souhaitons que ce soit pour peu de temps. Vendredi, réunion de la Ligue pour le bourg – six personnes – se donner tant de mal pour si peu de présences, enfin, ce sont six âmes qui auront peut-être mieux compris certaines choses. Une minute ensuite chez Maman. Hier, journée à Nantes, sommes allés d’abord, avec Madeleine, au Bureau militaire où l’on s’occupe du transfert des corps. La personne que nous avons vue doit téléphoner à Marseille, pour savoir si le corps de Jean y est arrivé ou non le 14 novembre. Ce serait déjà quelque chose de le savoir. L’après-midi, fait des courses, et cela jusqu’à 6 heures ½. Plus je vais, et plus je déteste ces après-midi dans les rues et les magasins encombrés, et Dieu sait s’ils étaient encombrés à l’approche du mois de décembre – de plus, il y avait une journée de congé en l’honneur de l’élévation –posthume- au maréchalat du Général Leclerc, aussi, tous les enfants éteint sortis. Nous avions d’ailleurs Anne avec nous. Je ne peux pas arriver à suivre les autres dans les rues encombrées, je suis fatiguée par le bruit, je n’aime pas tellement traîner de devanture en devanture, et cela finit par causer un épuisement nerveux indicible que personne ne comprend d’ailleurs… Sommes rentrés assez tard, comme toujours, après avoir fait quelques achats destinés à rénover l’éclairage de la maison, les enfants voudraient rajeunir toutes choses et aussi que rien ne cloche, ce qui est plus difficile. J’espère que, d’ici huit ou dix jours, nous pourrons nous réinstaller dans le bureau, qui est terminé¸ mais les couloirs d’entrée et la cage d’escalier restent encore à tapisser, et le nettoyage ne se fera que lorsque tout sera terminé. Qu’aurait dit Jean, devant toutes ces choses. Il me semble voir son sourire. Mais que je voudrais le voir !
Mardi matin 2 décembre
Hier matin, un coup de téléphone de Nantes, nous faisant savoir que le corps de Jean n’était pas à Marseille, mais qu’un bateau était attendu aux environs du 15 décembre. Je n’ai pas pu comprendre le nom du bateau, tant l’on entendait mal. Ce matin, une lettre de Jean Nida – lettre tant attendue – Il est allé à Haïphong le 20 novembre, le jour où arrivaient les bagages de notre cher petit, il a su que le corps de Jean n’était pas encore parti et qu’il reposait dans le dépositoire d’Haïphong avec quatre de ses camarades partis en même temps que lui d’Hanoï. Il a dû partir, fin novembre, par un bateau dont le nom est illisible, peut-être est-ce celui qui est attendu à Marseille à la mi-décembre. Ce sont déjà – ou tout de même – quelques précisions, et c’est infiniment moins pénible que l’incertitude où nous étions depuis deux mois. Il ne nous arrivera donc pas avant la fin de décembre ou le début de janvier. Il n’y a plus qu’à attendre, et attendre en essayant d’avoir du courage.
Maman est en peu en peine, Albert a été opéré hier de l’appendicite. Suis allée à La Roche et vu les garçons quelques minutes seulement.
Jeudi 11 décembre
Quelques mots en vitesse, car il y a bien longtemps que je n’ai pas écrit ici, et pourtant pas mal de choses à dire. D’abord, nous avons tout de même été fixés au sujet du corps de notre pauvre cher petit. Une lettre de Jean Nida…. Enfin, ces jours derniers une lettre de Suzanne, nous a annoncé de façon certaine que le départ avait eu lieu par le « Kerguelen », le 24 novembre. Depuis, nous suivons par les journaux la marche du bateau …
J’ai été très prise la semaine dernière ; on voudrait toujours faire des tas de choses et on n’arrive à rien. Le mardi, une réunion des jeunes femmes, elles étaient quatre seulement, mais très vivantes et intéressantes. Il faisait froid et je suis rentrée gelée. Mercredi, ne suis sortie que très peu. Jeudi, reçu Mme Caillaud à passer l’après-midi. Vendredi, fait ma valise et suis allée une minute chez Maman. L’après-midi, j’avais une réunion au Recredy, tout a bien marché et il y avait une bonne assistance. Suis revenue en hâte, d’abord parce que l’heure pressait et ensuite parce qu’il faisait froid. Pendant mon absence, les filles avaient remis en place les meubles du bureau, depuis, peu à peu tout se réorganise. Maintenant, nous y sommes installés et c’est plus agréable. Sommes partis vers 5 heures et demi, Jacques et moi. Vu Albert une minute à la clinique, puis pris le car pour Luçon et Chaillé. Il faisait froid, mais les cars étaient chauffés, aussi cela n’a pas été trop dur. Je passe rapidement sur ce qu’a été la retraite, j’ai noté ailleurs tout le principal…. Suis rentrée mardi matin ; nous étions ici avant 9 heures. Il avait fallu nous lever à 5 heures et quart pour partir à 7 heures. Il faisait abominablement froid ; un brouillard glacé et pénétrant très pénible. Tout était givré et c’était ravissant, mais on s’en serait certainement passé. Reprise du travail plus intense que jamais ; j’ai remis en place les livres du bureau et modifié certains rangements…
Dimanche matin 14 décembre
Beaucoup à écrire aujourd’hui, j’ai pas mal de choses à copier, des lettres pressées, des comptes à faire et ne sais si j’arriverai à tout. Je ne pense pas être dérangée, mais on ne peut jamais savoir. La semaine dernière, où plutôt ce qui me restait de semaine après mon retour de Chaillé, a été vite passé. Deux jours de temps glacial ; le mardi surtout…. Suis allée l’après-midi chez Maman, puis une minute à l’église ; il y avait un peu de vent et le froid lui-même était coupant. Mercredi après-midi, sans que le temps s’éclaircisse, le givre a commencé à fondre, et jeudi matin, une fois le brouillard levé, nous avons eu un temps délicieux… Tous ces jours-là, suis allée chez Maman, un peu à l’église, fait des courses, vu quelques personnes. Vendredi, ne suis pas sortie, une visite d’Andrée Boyer. Le soir, le temps, qui était pluvieux et désagréable, s’est brusquement mis à la tempête, et il y avait des bourrasques vraiment violentes ; cela n’a pas duré toute la nuit mais, hier matin, quand je me suis rendue à la messe avec Anne, il tombait une grosse averse et il faisait très noir. Rien de très nouveau à part cela ; la maison se réorganise peu à peu ; la penderie-vestiaire de l’entrée est installée ; Jacques a mis des bourrelets aux portes donnant dans la véranda, salle à manger et bureau, cela nous met à l’abri des vents sournois. Il y a des rideaux dans le bureau et dans le couloir d’entrée. Je commence à me sentir un peu chez moi et à m’organiser dans le bureau. Ce n’est plus la pièce de mes années heureuses de jeune femme, c’est autre chose. Les deux filles, sans doute, l’aiment mieux ainsi….
Mercredi matin 17 décembre
Le « Kerguelen », qui ramène le corps de notre Jean chéri, est aujourd’hui à Djibouti ; il va maintenant entreprendre cette traversée de la Mer Rouge, qui fut si dure, en août 51, à cause de la chaleur. Maintenant Jean ne souffre plus de rien. Le bateau doit arriver à Marseille le 28 ; peut-être l’aurons-nous dans les premiers jours de janvier. Il y aura des moments bien durs dès maintenant, surtout à l’approche de Noël… Hier, passé l’après-midi à La Roche, voilà un certain temps que cela ne m’était pas arrivé. Jacques étant au Conseil général, est revenu déjeuner pour m’emmener, et nous sommes revenus ensemble. Début d’après-midi pas trop mauvais, un peu de pluie, mais quelques gouttes seulement, j’avais beaucoup à faire : les livres de Noël, pas mal de courses. Vu les garçons ; Yves est enrhumé, et ceci à la suite de sa P. M. de dimanche matin. Ils ont fait 3 kilomètres à travers champs, sous la pluie, puis, sans changer de souliers, il est allé aux Rochettes, où il y avait sortie de troupe. Heureusement, les vacances sont toutes proches et on soignera cela. Pierre est bien. Tous deux sont bien et ont copieusement goûté. Suis passée chez Charlotte qui avait été un peu fatiguée et pris avec elle une réconfortante tasse de thé. Fini mes courses ensuite, mais il pleuvait à seaux, et c’est avec joie que je me suis mise à l’abri dans l’auto, ainsi que tous mes paquets. Lundi, journée de repos, beaucoup tricoté, beaucoup lu, écouté quelques disques et aussi prié. Quelques moments dimanche pour écrire. Je range maintenant les livres de Jean ; c’est dur de défaire tout cet ensemble qu’il avait composé, rangé lui-même, qu’il aimait.
Dimanche matin 21 décembre
Juste quelques minutes à moi ; la grand-messe de va pas tarder à sonner ; je n’ai pas arrêté depuis ce matin, il y a toujours à faire. Yves nous est arrivé hier soir, mais arrivé grippé, légèrement j’espère. Il avait pris un gros rhume dimanche dernier, mais il n’a pas voulu s’arrêter, parce que c’était la semaine des examens, lesquels examens auront été pour lui assez peu réussis. Enfin, hier soir, tout était terminé, il nous est arrivé vers la fin de l’après-midi, un peu fiévreux, toussant toujours et avec un gros rhume de cerveau. Il a assez peu dîné et a pris un bon grog avant de se coucher… Il prend pour le moment la messe à la radio. Il y a donc eu à faire de tous les côtés, le marché, la boucherie pour demain, les lits. J’aurai une après-midi à peu près calme, du moins je l’espère, mais les semaines qui viendront seront plus chargées. Demain, j’avais espéré rester ici, mais j’irai peut-être chez Marguerite. Mardi, j’ai une réunion à l’Aumère. Mercredi, les Granger arrivent et il y aura quelques préparatifs à faire pour Noël. Après quoi on verra. L’hiver commence aujourd’hui, du moins officiellement, mais il y a si longtemps qu’il fait mauvais que, pour moi le départ de l’hiver s’est placé réellement au début de septembre ; cela fait donc presque quatre mois de passés. Dans trois mois nous arriverons au printemps. Seulement, cette année 1953, qui devait nous ramener Jean, ne nous rendra que son corps. Il doit être actuellement en Mer Rouge , dans une semaine, il arrivera à Marseille ; nous l’aurons peut-être peu après. Le corps du lieutenant Brunet, qui est arrivé à Marseille le 15 ou le 16, est attendu très prochainement aux Herbiers. Je pense que Pierre nous arrivera en vacances demain soir. La semaine a donc été vite passée. Mardi à La Roche. Mercredi et jeudi suis allée chez Maman. Me suis occupée aussi ces jours-là du départ des colis de Noël à l’intention des orphelins de Vendée ; les garçons surtout ont été généreux et ont envoyé de nombreux « sacrifices ». Vendredi, suis donc allée au Boucheau ; il me reste encore à faire l’Aumère et la Petite Durantière et ceci avant le jour de l’An. Hier, suis allée avec Jacques à Aigrefeuille pour la sépulture du beau-frère de Samuel Mignen. L’après-midi à la Faucherie voir Odile Louineau qui fait des hémorragies et doit garder le lit au moins quelques jours, peut-être plusieurs semaines, en attendant une naissance… Suis allée voir ma filleule et sa maman ; cela m’a pris bien du temps, et suis rentrée qu’un peu avant six heures. C’est là où j’ai trouvé Yves chez sa grand-mère. Il était d’ailleurs temps de rentrer, car, après une belle matinée, et une après-midi un peu douteuse, il commençait à pleuvoir. Aujourd’hui, pluie depuis ce matin. Suis allée aux Vêpres avec Anne ; chanté le dernier « Rorate » de cet Avent…
Soir de Noël 52
La journée la plus dure que j’ai connue depuis longtemps, et encore, je prie Dieu de ne jamais en connaître de pires ! Je ne devrais pas me plaindre, mon petit Jean chéri et mon petit Bernard chéri sont au Ciel…. J’ai connu des moments de détresse indicible hier soir pendant que Pierre était en train de confectionner la crèche qui, cette année, a été installée dans notre chambre – pour laisser le salon disponible un de ces jours – pendant la messe de minuit et surtout pendant la grand-messe, à laquelle nous avons tenu à assister, Jacques et moi, parce qu’elle était dite pour les soldats d’Indochine. Nous avons fait un petit réveillon, il le fallait pour les enfants ; nous avons mangé le rôti de porc traditionnel, et un bon Savarin, nous nous sommes couchés vers 3 heures. Beaucoup travaillé ces trois derniers jours. Lundi, ne suis pas sortie, que très peu, pour aller chez Marguerite et à l’église ; j’ai pas mal de travail en retard et ne peux y arriver. Mardi, réunion à l’Aumère ; il pleuvait ou plutôt il crachinait depuis la veille ; suis partie par le car et revenue à pied ; la promenade ne m’a pas paru longue ; la campagne disparaissait dans le brouillard, mais sentait le trèfle frais coupé. Suis arrivée à la nuit. Hier, cuisine et pâtisserie une partie de la journée. Le Savarin, la croûte aux champignons, des palmiers. Je n’ai eu fini qu’à 5 heures et suis sortie un peu pour aller à l’église. Les filles sont arrivées hier soir. Le rhume d’Yves continue.
Dimanche 28 décembre
Douleur intense encore aujourd’hui. Nous savons, par la Radio, que le « Kerguelen » est arrivé ce matin à Marseille, à 8 heures. Le corps de notre cher petit est en moment sur la terre de France… Je suis complètement démolie et je sens chez Jacques une telle souffrance ! La journée de vendredi, à Nantes, a été dure, il y avait trop de souvenirs de voyages semblables… Pour comble, je ne trouve pas très bien Yves aujourd’hui ; il n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’appétit et souffre un peu de la tête, et cependant son rhume va mieux. Je suis malade de tout cela et n’en peux plus… Hier, ne suis pas sortie ou presque, j’ai toujours bien à faire : la cuisine le matin, de la pâtisserie l’après-midi, j’ai préparé les desserts d’aujourd’hui et fait in cake, Armand et Suzanne doivent passer demain dans l’après-midi. Nous déjeunons chez Maman avec les Granger, Françoise et son mari. Suis allée ensuite piquer à la machine des patins pour ne pas salir le carrelage du bureau ; avant, j’avais réparé veston et pantalon à Jacques. Marie n’étant plus là, j’ai pas mal de choses à faire. Je suis fatiguée, j’ai les nerfs secoués et suis ennuyée d’Yves. Tout cela est lourd à porter.