Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.

Résumé de l’année

L’année où le journal dit enfin, presque en clair, ce qui l’écrase — et l’année où l’électricité arrive au Poiré.

Le passage est daté du 11 mai, dans le bloc que la transcription rattache à l’entrée du 27 avril. Andrée y revient sur huit jours « affreusement pénibles » : « n’est-il pas douloureux de vivre ainsi dans une atmosphère d’hostilité, pour ne pas dire un mot plus fort. Est-ce possible de faire partie d’une même famille et de ne pas s’aimer, moi qui serais si disposée à être confiante et filiale, et qui suis rebutée à chaque instant !… je suis sans cesse critiquée, humiliée devant tous, les étrangers, les domestiques, je le serai bientôt devant les enfants ! Je finis par ne plus me sentir chez moi… ce sont de longs silences pénibles, puisqu’on ne m’adresse presque jamais la parole, silences coupés de réflexions désobligeantes et de critiques que j’encaisse sans un mot, encore bien joli quand ces critiques ne sont pas faites à Jacques derrière mon dos ; c’est atroce, j’étouffe… »

Qui parle ainsi ? Le journal ne le dit pas, ici ni ailleurs — c’est la règle des peines secrètes. Deux éléments du texte seulement : il s’agit de quelqu’un de la famille, vivant sous le même toit et partageant le bureau où Andrée travaille le soir ; et les huit jours en question sont ceux qui ont suivi le retour de La Baule, voyage dont ils sont revenus « ramenant Mère ». Sa belle-mère est donc au Poiré cette semaine-là. Cela suggère une piste, cela ne l’établit pas : rien dans l’entrée ne nomme personne, et le mot « filiale » pourrait viser plus d’une personne du cercle. À laisser en l’état, faute de mieux.

Le reste de l’année est plus doux. Le 10 août, en rentrant d’un enterrement à Montaigu, elle trouve « le branchement fait et le compteur mis ; nous avons enfin l’électricité ! » — deux ans après le vote du conseil municipal qu’elle guettait en 1928. Le baptême de la petite Jacqueline a lieu en mai, table décorée de minuscules roses jaunes ; sa sœur Jacqueline se fiance en septembre aux Sables avec Jean Granger, notaire qui vient d’acheter l’étude de La Haye-Descartes ; le mariage est fixé au début de janvier.

Deux voyages ouvrent l’année en grand : la Bretagne en septembre — Pont-Aven chez Marie Morvézen, Loctudy, la baie d’Audierne et la pointe du Raz — et surtout huit jours à Paris fin novembre, « le joli cadeau de fête que me fait mon Jacques ». Elle y visite tout, du Sacré-Cœur au Louvre, dîne en famille chaque soir, va à la revue de Marigny et s’y amuse follement, et pousse jusqu’à Joinville voir Anne, l’ancienne employée de la maison entrée en religion l’année précédente, « qui n’est guère changée malgré son habit religieux ». Le train du retour prend feu — un wagon — quelque part avant Orléans.

Et le monde entre par la TSF et les journaux. Le 16 mars, elle consacre une page entière aux inondations du Midi : cinq départements sous l’eau, « le Tarn en crue de quinze mètres », Moissac détruite. Puis le récit rapporté d’une cousine bloquée à Lamagistère, au premier étage d’une maison envahie, pendant quatre jours, avec le corps de sa grand-mère : « n’entendant plus que le clapotement de l’eau qui renversait les meubles, la vaisselle, et ballottant la pauvre grand-mère sur son lit » ; et au cimetière, « l’eau ayant fouillé le sol, les cercueils partaient à la dérive ».

Résumés de période

Un hiver de courses et de lectures — janvier à mars

Andrée Jaffré passe les fêtes au Poiré et repart en catastrophe, rappelée par la mort de sa tante (19 janvier). Une semaine à Nantes pour les achats de blanc, trois soirées de théâtre, et cette phrase où le séjour se retourne : « j’y ai eu bien des souffrances, mépris, humiliations, à quoi bon parler de tout cela ! » (2 février). Le 16 février, elle relit L’Ami de Martial Lekeux et se reconnaît dedans : « à quelques détails près, cette histoire est la mienne, seulement je ne me suis pas tournée vers l’Ami qui seul ne déçoit jamais, j’ai prié, souffert, offert ma souffrance, mais hélas elle ne m’a pas détachée de la terre… il faut toujours souffrir, on ne peut pas vivre sans une croix, la mienne a changé, et voilà tout ! » La même entrée évoque le souvenir de Simone, l’amie morte en 1920 — Andrée écrit « le sixième anniversaire » là où dix ans ont passé ; l’écart est dans le cahier et y reste.

Le printemps de l’hostilité — avril et mai

La mi-carême à Nantes, la foire, le président de la République qu’on aperçoit deux fois dans la foule, une visite à Chavagnes avec Andrée Jaffré — « nous ne pouvions plus partir ! » (13 avril). Puis Pâques manquée pour cause d’enfants malades, la bronchite de la petite, une journée à La Baule qui ne remplace pas les Sables — et les huit jours dont il est question plus haut. Le baptême de Jacqueline, en mai, se fait sans les Mignen (en deuil) ni Benjamin et Françoise, qui refusent.

L’été des Sables, avec deux enfants — juillet et août

Un mois entier, mais elle le dit d’emblée : « ce ne sera pas des vraies vacances, il faudra toujours que je m’occupe des enfants » (27 juillet). Sa journée de plage est réglée comme un horaire de train (19 août). Les soirées, en revanche, sont à elle : Topaze aux Pins — « gaie, satirique, spirituelle » —, Volpone, Rapsodie hongroise, des danses russes, et une conférence sur Chopin dont elle sort ravie. Le 13 août, la petite Jacqueline a un an ; en fin de mois, un abcès à l’épaule de Jean et une chaleur tropicale occupent tout.

Bretagne, automne, Paris — septembre à décembre

Fiançailles de sa sœur le 8 septembre, racontées avec le voyage de Bretagne dans l’entrée du 14 septembre. Octobre est un mois de gelée de pommes, de raccommodages et d’un plafonnier qu’elle dessine elle-même. Le 2 novembre donne la plus belle page domestique de l’année : les enfants jouant près d’elle, un travail de couture, « et de Paris, à travers les airs, m’arrivaient les accords d’une symphonie de Chausson donnée au concert Lamoureux ! » Le 30 novembre, départ pour Paris, non sans avoir attendu le réveil de la petite pour lui donner son biberon. L’année finit sur un abcès à la cuisse de Jacqueline et des pansements, à trois semaines du mariage de sa sœur.

Entrées notables

  • 2 février — Une semaine de théâtres à Nantes, et une ligne sur ce qu’elle y subit.
  • 16 février — L’Ami : « à quelques détails près, cette histoire est la mienne ».
  • 16 mars — Les inondations du Midi, et les cercueils partis à la dérive.
  • 27 mars — « Je regrette souvent de ne pas avoir un instant à moi pour méditer, penser, réfléchir. »
  • 13 avril — Le retour à Chavagnes, et un soir où « la coupe était pleine » que Jacques rattrape.
  • 27 avril — L’entrée qui porte, dans son bloc du 11 mai, le passage sur l’atmosphère d’hostilité : « c’est atroce, j’étouffe ».
  • 27 juillet — Des vacances qui n’en sont pas.
  • 10 août — « Nous avons enfin l’électricité ! »
  • 19 août — Topaze, et une journée de plage minutée.
  • 14 septembre — Les fiançailles de Jacqueline, et la Bretagne, de Pont-Aven à la pointe du Raz.
  • 2 novembre — Chausson à la TSF pendant que les enfants jouent.
  • 7 décembre — Huit jours à Paris, jour par jour, et la visite à Anne devenue religieuse.