Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.

Résumé de l’année

La première année de paix — et la plus dure, matériellement, de toutes celles que le journal a traversées.

Le 20 janvier : « toutes les semaines, ce sont des supplications pour avoir un peu de beurre… pour le lait, cela fait juste pour les enfants… par ailleurs, les prix montent d’une façon terrifiante… dire qu’on avait tant attendu la fin de la guerre pour faire cesser toutes ces misères ! » La carte de pain est rétablie, l’électricité coupée la plus grande partie du jour, et le fils aîné, en classe préparatoire à Versailles, a faim : « il réclame des biscuits, et, pour qu’il réclame, il faut qu’il ait réellement faim » (13 janvier). Sa mère lui fabrique des casse-croûte maison faute de pouvoir en acheter, et compte les grammes de beurre à répartir entre quatre pensionnaires, deux familles à ravitailler et la maison.

Une conversation d’avril éclaire toute la période. Andrée croise à Nantes une amie d’enfance devenue citadine, « et cela m’a été pénible, tant on la sent montée, aigrie, exaspérée contre les gens de la campagne ». Sa réponse est un modèle d’équité : « ceux qui ont faim sont bien excusables d’avoir l’esprit critique, mais il ne faut pas rejeter tout le tort sur les paysans ; les intermédiaires et les trafiquants de marché noir sont bien plus à blâmer, et aussi la galaxie gouvernementale ; on fausse ainsi l’esprit des villes, et cela amènera des troubles un jour » (6 avril).

C’est aussi l’année où le journal devient politique par la bande. Jacques, notaire, organise les scrutins du canton — trois élections nationales en 1946, plus les municipales qui s’annoncent — et Andrée assiste aux dépouillements, note les résultats commune par commune et les commente en connaissance de cause : 5 juin, « le M.R.P. arrive en tête et gagne pas mal de sièges ; le P.C. en perd 6, les socialistes 14 ou 15 » ; 17 novembre, « glissement à gauche avec 102 communistes de plus qu’en juin ». Elle voit son mari s’épuiser : « Jacques a été surmené par cette question d’élections, il a fait des voyages multiples à des heures impossibles ». En novembre, ils vont tous deux se faire examiner le cœur à Nantes.

Elle-même prend des responsabilités. L’ouvroir, le Comité d’entraide, la répartition des vêtements aux prisonniers nécessiteux et aux enfants pauvres, la réorganisation de la Ligue — qu’elle veut « rajeunir » en y faisant entrer d’anciennes militantes jacistes —, une tentative de créer un Service d’éducation familiale : « je crois que ce sera très dur et que nous nous heurterons à beaucoup de difficultés, mais il faut toujours essayer quelque chose » (17 novembre). Le tricot, lui, se fait à minuit : un chandail « déjà porté par Geneviève et par Yves » est repris manche par manche, « la première manche a été finie vendredi soir à minuit et la seconde hier bien après onze heures ».

Deux journées d’exception rompent l’ordinaire. Le 7 avril — raconté le 8 —, un meeting pour la liberté de l’enseignement à La Roche, où elle écoute un étudiant déporté, une mère de dix enfants et l’évêque, et suit le défilé en causant avec son fils. Et, dans l’entrée du 11 avril, un déjeuner de préfet improvisé en une matinée : deux poulets tués en vitesse, une salade de riz décorée de jaunes d’œufs et de carottes râpées, des beignets de pommes de terre et des petits pots de crème au chocolat — « tout s’est bien passé ».

Résumés de période

Le froid et les colis — janvier à mars

Le 6 janvier ouvre l’année sur une tarte sans beurre, faite d’un œuf de conserve et d’un peu de saindoux, et sur cette phrase : « cela fait un peu d’amertume que de manger de si bonnes choses pendant que tant d’êtres souffrent ». Le 23 janvier, les six ans qu’aurait eus Bernard : « il jouerait avec Anne, avec Pierre et se disputerait avec les deux ». Et, le même jour, l’angoisse politique : « où allons-nous, quel chef va succéder à de Gaulle ? »

Le printemps — avril et mai

Étoffe achetée à Cugand pour un manteau, œufs de Pâques « en carton » dans les vitrines — « où sont les beaux œufs en chocolat d’avant-guerre ? » —, cars enfin commodes qui font qu’« un voyage à La Roche n’est plus une expédition » (12 avril). Jean rentre de quatre jours de concours.

L’été et les scrutins — juin à septembre

Le 5 juin mêle les résultats des législatives et un mariage de campagne où l’on danse jusqu’à quatre heures du matin — « les jeunes et les moins jeunes ; Jacques s’y est même mis, et ne s’en tirait pas plus mal qu’un autre ». Aux Sables, Andrée prend l’habitude de faire réciter chaque soir les leçons de Pierre, « ce n’est pas toujours de tout repos… mais cela me permet d’avoir les deux petits bien plus en main ».

L’automne des réunions — octobre à décembre

Listes de grands électeurs, réunions de maires jusqu’à neuf heures et demie du soir, dépouillements qui finissent à dix heures et une course à la préfecture après dîner pour porter les résultats. Entre-temps : les notes des pensionnaires, les colis, les visites aux femmes du bourg, et le premier dimanche de l’Avent, qu’elle attend pour une raison précise — « je désirerais beaucoup être aux Vêpres pour chanter le Rorate ».

Entrées notables

  • 6 janvier — Une tarte sans beurre, et le scrupule qui l’accompagne.
  • 13 janvier — Un fils de dix-neuf ans qui réclame des biscuits.
  • 20 janvier — « Dire qu’on avait tant attendu la fin de la guerre. »
  • 23 janvier — Les six ans de Bernard, et la crise politique.
  • 6 avril — Ville contre campagne : une amie aigrie, et une réponse mesurée.
  • 8 avril — Le meeting pour la liberté de l’enseignement.
  • 11 avril — Le préfet à déjeuner, préparé en une matinée.
  • 5 juin — Les législatives, et une noce dansée jusqu’à l’aube.
  • 17 novembre — Le scrutin de novembre, le cœur de Jacques, et la Ligue à rajeunir.
  • 22 novembre — Une semaine d’élections vue depuis la cuisine ; un chandail retapé jusqu’à minuit.