Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
La guerre, attendue depuis six ans dans ces pages, arrive — et Andrée l’apprend enceinte de son sixième enfant, sur la plage des Sables.
Le cahier « plus intime » ouvert en juin 1938 tient toute l’année : 130 entrées, souvent de quelques lignes, écrites le soir sous la lampe. Les premiers mois sont domestiques et, pour cette raison même, précieux. Le 27 janvier, une marche seule jusqu’à la Turquoisière : « cette marche solitaire m’a fait le plus grand plaisir, il y a si longtemps que je n’avais eu d’autres promenades que celles où il faut traîner les enfants, pousser des voitures et régler son pas sur leur petit pas ». Le 31 janvier, l’achat d’un bahut pour la salle à manger la laisse « partagée entre deux sentiments, la satisfaction d’avoir un beau meuble… et la crainte de voir arriver un intrus chez nous. Il va falloir modifier le cadre aimé où nous avons vécu pendant près de treize ans… Qu’elle est grande, la force de l’habitude ! » Et le 12 février donne la page d’économie domestique la plus détaillée du corpus : les comptes du mois qui l’effraient, les menus combinés « à la fois économiques, nourrissants et savoureux », la crème de lait bouilli pour ménager le beurre, les croquettes de restes, « et ce sont les vêtements, le personnel, les pauvres, les œuvres, les études de Jean en attendant celles de ses frères et sœurs ! »
Puis août. Le 24 août, les premières affiches de mobilisation ; le 26, d’autres — « c’était une consternation générale ! » ; le 1<sup>er</sup> septembre, l’Allemagne attaque la Pologne : « sans doute à l’heure actuelle les cloches apprennent-elles au pays la terrible nouvelle, avoir entendu le tocsin de 1914, les cloches de la victoire de 1918 et entendre cela à nouveau ! Quelle chose atroce, sans savoir si cette guerre qui vient sera la dernière ! Je commence mes préparatifs… je m’efforce de rester calme pour le petit être que je porte, mais je n’en peux plus ! » Le même soir, à dix heures, premier exercice de défense passive : « je reviens du Remblai, c’est lugubre, et pourtant il y a des promeneurs ! »
Le 3 septembre, en trois lignes : « c’est maintenant une affaire faite, depuis ce soir cinq heures, l’état de guerre existe entre la France et l’Allemagne ! Vingt-cinq ans après, en revenir là… » La suite de l’entrée est faite de départs : le voisin qui part demain et dont la femme vient pleurer, le médecin du bourg parti pour Pontivy en déposant en route sa femme qui attend un troisième enfant.
La guerre entre aussitôt dans l’organisation de la maison (4 septembre) : « hospitalisation des réfugiés qui vont nous arriver ; ravitaillement des civils, les deux boulangeries étant sur le point de fermer faute d’ouvriers ; études de Jean, Richelieu ne rouvrant que pour les externes ! » Les chevaux sont réquisitionnés — « je viens d’en voir tout un convoi partir ». Jean sera pensionnaire chez des cousines pour continuer sa scolarité. Et la radio devient un métier : chaque entrée, ou presque, se termine par l’état des communiqués, avec cette lucidité sur la censure — « on nous laisse volontairement dans l’ignorance » (9 septembre).
Deux deuils encadrent l’année. Celui du pape Pie XI, en février — « c’est une grande lumière qui s’en va… De là-haut il priera pour cette paix pour laquelle il avait offert sa vie » (entrée du 20 février) —, et celui de l’oncle Raymond, général, mort en novembre. Jacques et sa belle-mère partent aux obsèques à Paris ; Andrée reste seule deux nuits et se surprend à mesurer sa chance : « il me semble toujours entendre le pas de Jacques dans le couloir ou sa clé dans la serrure… et son absence ne sera que de deux jours, alors qu’actuellement tant de pauvres femmes sont séparées de leur mari depuis plusieurs semaines et pour combien de temps encore ? » (13 novembre).
Résumés de période
L’hiver domestique — janvier à mars
Tempêtes, rhumes, tricots, une visite à la Visitation où les sœurs l’accueillent encore comme la nièce de tante Marie-Angèle. Les mots d’enfants sont notés au vol : Yves, quatre ans et demi, commentant son château de cubes — « c’est que je suis construit, maintenant que j’ai quatre ans et demie ! » — puis, deux minutes plus tard, « on ne fait pas de sottises quand on a quatre ans et demie » (20 janvier).
La sixième grossesse — avril à août
Nausées permanentes — « de rentrer dans la cuisine, le cœur me lève, et je suis obligée de presque tout préparer moi-même » (20 juin) — et cette remarque qui ne se trouve nulle part ailleurs : « que les maternités vieillissent donc ! » Les confitures se succèdent quand même, cerises, rhubarbe, castilles, groseilles. L’été des Sables se termine dans les affiches de mobilisation.
La déclaration de guerre — septembre
Quatorze entrées en dix jours. Les Granger repartent en pleine nuit, un cousin est mobilisé, la censure tombe, la Pologne est écrasée « par un adversaire bien plus puissant ». Andrée note, le 8 septembre : « si les communiqués ne disent rien, la radio italienne nous apprend que les premiers blessés français arrivent dans les hôpitaux ». Et le 6 septembre, entre deux dépêches, la vie continue : un enfant retenu au lit par « une incompréhensible enflure à la cheville », et une réunion pour organiser l’accueil des réfugiés.
La drôle de guerre — octobre à décembre
Les communiqués deviennent un refrain — « rien de nouveau sur le front » — coupé d’otites, d’oreillons et de leçons à faire réciter. Le 26 octobre, une visite chez une voisine sans enfants lui arrache un aveu à double détente : « je l’envie, moi qui passe mon temps à ranger le désordre des autres… seulement, elle m’envie mes cinq… bientôt six petits enfants ! » Le 17 novembre, une heure de géographie passée seule avec sa fille aînée : « c’est si rare que je puisse profiter de mes enfants ! Je ne les vois la plupart du temps que pour gronder et punir ! » Le 3 décembre, réponse à quelqu’un de son entourage qui plaint ses souffrances : « ce ne peut pas être triste car ces souffrances physiques, pénibles mais supportables, ont une cause tellement joyeuse… dans trois mois, j’aurai un beau petit bébé ». Noël se passe sans elle à la messe de minuit, et avec une déception d’un autre ordre : « cette année, les deux filles ne croient plus à la visite céleste, et c’est tellement moins joli ! »
Entrées notables
- 20 janvier — « On ne fait pas de sottises quand on a quatre ans et demie. »
- 27 janvier — Une promenade seule, la première depuis des années.
- 31 janvier — Un meuble neuf, et la peur de déranger le cadre.
- 12 février — Les comptes du mois, menu par menu.
- 20 février — La mort de Pie XI.
- 20 juin — « Que les maternités vieillissent donc ! »
- 24 août — Les premières affiches de mobilisation.
- 1<sup>er</sup> septembre — L’attaque de la Pologne, et le premier soir sans lumières.
- 3 septembre — L’état de guerre, et les départs du bourg.
- 4 septembre — Réfugiés, pain, chevaux réquisitionnés : la guerre en problèmes pratiques.
- 9 septembre — « On nous laisse volontairement dans l’ignorance. »
- 26 octobre — Deux femmes qui s’envient.
- 13 novembre — La mort de l’oncle Raymond, et deux nuits de solitude qu’elle n’ose pas trouver longues.
- 17 novembre — Une leçon de géographie, et le regret de ne voir ses enfants que pour les gronder.
- 25 décembre — Le premier Noël de guerre.