Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
L’année où le journal change de forme — et où la guerre passe à quelques heures.
Le 23 juin, Andrée ouvre un cahier neuf et explique pourquoi. C’est le texte le plus important que le corpus contienne sur lui-même : « j’ai toujours beaucoup aimé commencer un cahier neuf, et surtout y noter, au jour le jour, les impressions, les souvenirs, les mille petites choses que je désirais garder. Depuis 21 ans j’ai tenu mon journal, mais depuis plusieurs années, ce journal s’est transformé en une suite de chroniques dominicales où je résume brièvement les faits de la semaine, cela ne me suffit plus tout à fait, j’ai besoin de quelque chose de plus intime et de plus complet, pour retrouver quand les années seront écoulées le parfum de ma vie de jeune femme, je viendrai donc ici, chaque jour, autant que possible, réfléchir, méditer… »
L’effet se voit dans les chiffres : 82 entrées cette année contre 41 l’an dernier, pour un volume de mots plus faible. Les longues récapitulations du dimanche cèdent la place à des notations brèves, presque quotidiennes — une promenade, un bouquet, une phrase d’enfant, une nouvelle entendue à la radio.
Sur la source. Anne Dugast a laissé en tête de 1938 la note suivante : « À partir de juillet, je me suis trompée de cahier, (juin 38, jusqu’en 40) il contient des choses plus intimes, je ne sais pas si j’aurais le courage de comparer ». À partir de juin 1938 et jusqu’en 1940, le texte publié suit donc le second cahier — celui-là même dont Andrée annonce l’ouverture le 23 juin. Les deux versions n’ont jamais été collationnées. Voir
docs/corpus.md.
L’année s’ouvre déjà mal. Le 2 janvier : « une année nouvelle commencée, et commencée sous le signe de l’angoisse, une angoisse incessante qui depuis hier matin m’étreint à me faire crier, et le pire est que je n’ai personne à qui confier ce que j’éprouve… L’Espagne et la Chine en feu, l’Allemagne menaçante et partout des grèves ou des menaces de grève, un vent de révolution partout ! »
Puis vient septembre. Du 8 au 30, le journal devient un carnet de crise, tenu presque chaque jour : le discours d’Hitler « dont le ton était très violent », l’ultimatum des Sudètes appris à dix heures du soir en tricotant sous la lampe, les affiches blanches de mobilisation partielle qui se succèdent — « on voit partout des visages anxieux, des femmes en larmes. L’affiche de mobilisation générale va bientôt arriver » (24 septembre). La famille de Lyon arrive au Poiré se réfugier ; un oncle téléphone pour demander si sa fille et ses enfants pourraient venir ; le garagiste prévient Jacques de faire son plein d’essence, « tout sera réquisitionné ». Le 28 septembre à trois heures, Andrée va réciter un chapelet à l’église avec les femmes et les enfants du bourg ; le soir, la famille dîne dans le bureau pour ne pas quitter la TSF, comme depuis deux jours. L’accord de Munich est annoncé vers dix heures et demie : « pour la première fois depuis le début du mois nous avons pu nous endormir tranquilles ! »
Elle a entendu, deux jours plus tôt, l’appel du pape retransmis en italien puis traduit : « quelle émotion nous avons eu à l’entendre, Lui, le représentant de Dieu sur terre ! Une voix de vieillard, brisée par l’émotion ; la dernière bénédiction a été donnée dans un sanglot… » (1<sup>er</sup> octobre). Et sur l’euphorie qui suit, elle est sans illusion : « enthousiasme chez tous les peuples, chacun s’imagine que la paix est due à son “Premier”, cela n’a pas d’importance, pourvu que nous la tenions. »
Le 14 septembre, entre deux communiqués, la phrase qui résume l’année : « hier le plus beau soir de septembre… comment les hommes peuvent-ils songer à se battre quand tout est si paisible et que le bonheur serait si simple. »
Résumés de période
L’hiver inquiet — janvier à mars
Santé de Jacques, caractère de Jacqueline, leçons à faire ânonner, nuits de panne sur la route de Nantes (2 janvier). Le 16 janvier, on prépare le gâteau du premier anniversaire de Pierre. Le journal garde encore sa forme ancienne : une longue page le dimanche, rien entre-temps.
La communion solennelle de Jean, et le cahier neuf — juin
Le grand fils, pensionnaire, fait sa communion solennelle à Richelieu ; la fête au Poiré réunit les deux familles, précédée d’une messe « pour les défunts de nos deux familles, car nous avions tenu à associer à notre fête le souvenir des deux grands-pères disparus » (12 juin). Quinze jours plus tard, le cahier change — et l’écriture avec lui. Le 2 juillet donne la première de ces petites pages d’observation pure : trente et un pots de confiture à couvrir, « découper dans le papier blanc les rondelles et les humecter d’eau-de-vie, confectionner les couvercles qui, soigneusement ficelés, garderont intactes tout l’hiver les richesses de l’été. Autour de moi la maison était silencieuse, seul petit Pierre chantait en s’amusant dans son lit… »
Munich — septembre
Les vacances aux Sables se terminent sous la pluie et l’angoisse : « ce sont peut-être maintenant nos derniers jours de paix !… les nouvelles les plus alarmantes circulent, me mettant dans une telle angoisse que par moments il m’est impossible de parler ! » (9 septembre). Puis la crise, jour par jour. Au milieu, deux scènes de la vie ordinaire qui continuent : Yves entre à l’école et s’en échappe au bout de deux heures — « il s’était sauvé !… j’ai bercé mon petit garçon sur mes genoux » —, et Jean pousse sa bicyclette neuve jusqu’à Belleville, « cela lui paraît une belle preuve d’indépendance et il se croirait volontiers un homme » (20 septembre). Le 15 septembre, treize ans de mariage, en une ligne.
L’automne, vingt ans après — octobre et novembre
La vie reprend : gelée de coings, cèpes, dahlias, rangement du fruitier (3 octobre). Le 11 novembre, vingt ans jour pour jour : « je revis si nettement cette minute bienheureuse où l’annonce de l’armistice fit bondir de joie tous les cœurs ! Il faisait un temps clair et doux, comme celui d’hier. Aujourd’hui il pleut ! » Le dimanche suivant, à la messe des morts, elle compte : « les cent quatre-vingt-huit morts dont les noms sont gravés sur le monument qui rappelle leur mémoire ». Le 18 novembre, une phrase qui ne ressemble à aucune autre du journal : « il y a une ivresse intense à rouler, à se sentir libre et maîtresse de sa voiture… »
La communion de Geneviève — décembre
Bronchites en série, enveloppements sinapisés, une salle de bains « qui sentait la moutarde ». Le 9 décembre, la troisième de ses enfants va à la table de communion, et Andrée retient l’image de la sortie : « Geneviève a été rejointe par sa grande amie Anne Bouillé qui voulait l’embrasser, et c’était si joli, ce baiser de ces deux petites filles en blanc devant l’église de leur Première Communion ».
Entrées notables
- 2 janvier — « Je n’ai personne à qui confier ce que j’éprouve. »
- 12 juin — La communion solennelle de Jean, et la messe pour les deux grands-pères.
- 23 juin — Le cahier neuf, et pourquoi : « cela ne me suffit plus tout à fait ».
- 2 juillet — Trente et un pots de confiture, et le silence de la maison.
- 9 septembre — « Ce sont peut-être maintenant nos derniers jours de paix. »
- 14 septembre — « Comment les hommes peuvent-ils songer à se battre quand tout est si paisible ? »
- 20 septembre — Yves s’échappe de l’école ; Jean s’échappe à bicyclette.
- 24 septembre — Les affiches blanches, et les visages du bourg.
- 28 septembre — Le chapelet à l’église, les repas pris devant la TSF, et l’accord annoncé à dix heures et demie.
- 1<sup>er</sup> octobre — L’appel du pape, « donné dans un sanglot ».
- 11 novembre — Vingt ans après l’armistice.
- 18 novembre — « L’ivresse intense de rouler. »
- 9 décembre — La première communion de Geneviève, et le baiser des deux petites filles en blanc.