Notice tirée en septembre 1946 du journal de Jean-Eugène Pigeaud (1828-1904), l’arrière-grand-père maternel d’Andrée, meunier devenu notable au Blanc. C’est la source la plus ancienne du corpus, et elle remonte deux générations avant le journal.

Texte recopié tel quel, sans correction d’orthographe ni de ponctuation.


Famille Pigeaud

Notice sur mon grand père Pigeaud, extraite, en septembre 1946 de son journal, lequel, existe encore en grande partie, en la maison du Blanc

Jean Eugène Pigeaud, né sur les bords de l’Anglin au Moulin de Cégère, commune de Saint Hilaire sur Béraise (Indre), le 30 mai 1828, de parents meuniers. Son père était né en 1800; il avait pendant 7 ans, de 1820 à 1827, servi, sous les rois Louis XVIII et Charles X, en qualité de grenadier de la Garde à cheval. Il était un des plus beaux hommes de son temps. Son père, le grand-père de mon grand-père, ayant combattu les Prussiens au cours des guerrres qui précèdent la Révolution, il y avait perdu deux doigts de la main droite et une oreille, ce qui l’avait obligé à rentrer dans ses foyers avec une retraite de 250 fr.??, bien peu de choses pour tant de mal, mais l’argent était rare à cette époque.

Mon arrière grand-père, le père de Jean-Eugène Pigeaud, avait compris, pendant ses sept années de garde à cheval, que lorsqu’on ne devait compter que sur soi-même pour faire son chemin dans la vie, il était nécessaire d’être instruit. Il épouse Françoise Alaphilippe, surnommée Fanchette, l’aînée des sept enfants de Sylvain Alaphilippe et d’Anne Joyaux. Ils vécurent neuf ans à Ruffec, puis au Moulin de Céré près duquel se trouve la petite propriété du grand-père Alaphilippe. C’est là que naquirent leurs fils Jean-Eugène et Jean-Baptiste. Dès l’âge de quatre ans, mon grand-père apprit à lire, à écrire et à compter, ce qui n’était pas chose facile à cette époque. Un jeune voisin, de quatorze ou quinze ans, ayant appris à lire au Blanc, vint transmettre son faible bagage aux autres enfants du village; c’était une occasion qu’il ne fallait pas laisser perdre. Ensuite, M. le Curé de Saint Hilaire, qui désirait avoir près de lui un jeune enfant pour lui servir la messe vint faire une visite à la famille dont il avait célébré le mariage et baptisé les enfants; il engagea le petit Jean-Eugène pour aller tous les matins à Saint Hilaire, après la messe, ils déjeunaient ensemble et M. le Curé donnait des leçons à son petit clerc.

“J’avais alors dix ans, et mon frère sept”, écrit mon grand-père, “Je fus confié aux soins du curé de Saint Hilaire, M. Percillère, qui ne tarda pas à mourir? Je fus confié à M. Chassin, instituteur à Concremiers, pendant un an, puis à Siglets-Vienne- à 4 km de Céré, où j’allais tous les jours? Il arriva à Saint Hilaire un nouveau curé, M. Dechattre, qui vint me chercher. Un an après, je fis ma première communion, ce fut une grand fête pour mes parents et pour moi. Pendant trois ans je fis tous les jours le trajet de Céré à Saint Hilaire, puis je logeai au presbytère…”

Mon grand-père fut ensuite nommé sous-maître dans un pensionnat de Saint Gauthier puis à l’école communale de Saint Christophe de Châteauroux. Il fut ensuite assez fort pour franchir les étapes de l’examen et obtenir son brevet d’instituteur. La loi de 1850 prescrivait un instituteur dans chaque commune, avec un traitement fixe de 66 francs. C’est en vertu de cette loi que Jean-Eugène Pigeaud obtint en 1853, le poste de Bonesse?? où il se fit apprécier. plus tard il alla, pour faire plaisir à M. Dechattre, le rejoindre à Forsac-Charenton?? Il fit ses adieux à sa grand’mère qu’il n’a pas revue. Un parent de l’Inspecteur d’Académie réclamait un instituteur pour ses deux fils ; il a regretté, je ne sais pour quelle raison, d’être allé là-bas, et il a été très malade à deux reprises. En 1855, il fut nommé à Sauzelles, et juste guéri pour rejoindre son poste. Il a visité La Rochelle et l’Ile de Ré avec l’Abbé Dechattre

Approchant de sa trentième année, il songea à fonder une famille. Des amis lui indiquèrent une jeune demoiselle, bien élevée, de bonne famille, pourvue du brevet supérieur, maîtresse-adjointe dans un pensionnat d’Orléans.

Le 25 août, l’année n’est pas précisée, une lettre du curé de Cirou??? - laquelle lettre suivait des pourparlers :

“Mon Cher Eugène - Venez dimanche, votre confrère M. Landreau, a une jolie petite colombe à vous montrer. Nous irons la voir après les offices”. “La jolie petite colombe”était “une jeune blonde, un peu , au visage rond et coloré, les yeux grands et noirs, d’une taille moyenne et svelte. Dans l’ensemble une jolie créature”

Ma grand’mère, “la jeune blonde” en question s’appelait Marie-Antonine Audebert, née le 26 mai 1837 à Buzançais, faubourg du Clos, fille de François-Hippolyte Audebert, mégissier et de Camille-Virginie Jaullain; cette dernière était décédée à Buzançais le 2 janvier 1859.

A une visite chez l’institutrice - de quel pays ?- la crinoline de ma grand-mère a failli lui passer par-dessus la tête en s’asseyant dans un fauteuil.

Le mariage a été célébré le 26 octobre 1859 - à un endroit je retrouve “à six heures du matin” et à un autre “à 6 heures du soir”! Il y avait eu auparavant des péripéties dont, je n’ai pas le récit; des calomnies avaient été faites, visite dissipées heureusement, mais cela a été dur pour mon grand-père. L’Oncle Charles (Audebert, oncle de ma grand’mère) avait pu se procurer une voiture, espèce de chaise de poche, la mariée y a pris place ; il y avait sa sœur, Mlle… demoiselle d’honneur, l’Oncle Constant - oncle de ma grand’mère- son père, le marié et ses parents. La fête a duré deux jours, à Sauzelles, puis tout le monde s’est retiré.

Ce fut une heureuse union. M. et Mme Jean-Eugène Pigeaud furent nommés au poste double de Chalais, près de Bélâbre, où ils restèrent environ douze ans.

Le 25 janvier 1861, naissance de l’aîné : Louis, mort deux jours après.

Le 18 novembre 1861, naissance d’Eugène. Il a été huit jours sans pouvoir prendre le sein. Une voisine a pu le sauver en lui donnant de son lait et en tirant celui de la mère. plus tard il a fait encore deux graves maladies.

Le 4 janvier 1864, naissance de Gaston. En octobre 1865 il a fait une typhoïde en même temps que sa mère. la grand’mère qui les soignait -était-ce Fanchette? sans doute - ne s’est pas couchée pendant six semaines.

En 1866, voyage en Touraine, avec (chez, précise grand-mère Potier) l’Oncle Charles, à Chinon. En repassant par Buzançais, emmené le grand-père Audebert qui était très malade et qui est mort à Chalais le 13 octobre 1866 à 10 heures du matin. Il était descendu de son lit lui-même le matin, mais n’a pas pu remonter, ayant une jambe très enflée.

Ma Tante Denise a dû naître en 1867 (le 8 avril, précise grand-mère Potier) et Oncle Alfred le 29 janvier 1869 (1870, précise grand-mère Potier)

Mon grand-père et ma grand’mère furent nommés ensuite au poste double de Montgivray (1871), c’est là que naquit Camille-Berthe-Marie : Maman, le 22 mars 1874. C’était le dimanche des Rameaux et j’ai toujours entendu raconter que les voisines venaient saluer la mère et l’enfant nouvellement née en leur apportant des cadeaux.

Naissance de Raymond, le 4 (2, précise grand-mère Potier) septembre 1878.

Le jour de Noël 1874, mort du père de mon grand-père, sans doute au Moulin de Céré. Mon grand-père fut prévenu trop tard, le 27 décembre seulement.

En 1880 (1878, précise grand-mère Potier), tous deux furent nommés à Sassierges Saint Germain, où ils restèrent plusieurs années. C’est là que mon grand-père a pris sa retraite fin octobre 1884. Ma grand’mère fut nommée à Tournon Saint Martin, puis deux ans après au Blanc, où elle cessa ses fonctions en octobre 1895.

Au cours des dernières années, ils avaient acheté une grande maison, située en ville haute, rue du Donjon, et y ont emménagé le 7 septembre 1895.

Ma Tante Denise s’était mariée le 14 mai 1894, il paraît qu’elle était ravissante en mariée.

Extrait du “Progrès du Centre” de Chateauroux du 3 juillet 1872

Dans la commune de Concremiers, à 6 km du Blanc (Indre), vient de mourir, le 24 juin 1872, une nommée Catherine Masset veuve Pigeaud, agée de 103 ans. Elle a eu en légitime mariage cinq enfants qu’elle laisse bien vivants et en parfaite santé. L’aîné a 77 ans, le cadet 75 ans, le 3ème, 70 ans et le cinquième, 60 ans.

Elle était donc née en 1769, vingt ans avant que n’éclate la révolution. Comment se sont passées pour elles ces années tragiques ? On aimerait le savoir. Sans doute le Berry n’a-t-il pas connu tout ce qu’a connu la Vendée, mais il y a bien eu quelques remous. Catherine Masset-Pigeaud devait être, je le suppose, la veuve de Charles Pigeaud, qui avait été mutilé en combattant les Prussiens, et rentré après cela dans son pays. Ce devait être la mère du “grenadier de la Garde à cheval” - 2ème régiment - qui, né en 1800, avait sans doute 72 ans, on parle d’un enfant de 70 ans, à quelque chose prèsn ce devait être le troisième de ses enfants.

Dans la famille, j’ai toujours entendu raconter que, la journée qui précède sa mort, elle avait vendangé avec ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Cela paraît difficile, puisqu’elle est morte au mois de juin. Peut-être était-ce un jour de gros travail, où l’on coupait le foin, mais toujours est-il qu’elle a manifesté le désir de manger du poulet à dîner, mais on lui a répondu que ce n’était pas possible pour ce soir-là, que personne n’en avait le temps, que ce serait pour le lendemain. Mais le lendemain, on la trouva morte dans son lit.

Ce n’est pas cette grand’mère là que mon grand-père a quittée avec regret, lorsqu’il est parti en Charente, et, qu’il ne devait plus revoir puisque ce départ se place vers 1854 ou 55, mais plutôt une autre grand’mère : Anne Joyaux, mère de Fanchette Alaphilippe.

Nous sommes retournés en septembre dernier voir la vieille maison qui fut celle de mes grands parents, et aussi celle de mes souvenirs d’enfance. Bien des choses, que je croyais oubliées, me sont revenues à la mémoire, bien des faits, des impressions, des détails, et, avant de les oublier peut-être de nouveau, de les laisser submerger par les préoccupations et les souvenirs quotidiens, je voudrais revivre un peu tout ce passé, qui me paraît à la fois si vivant et si lointain, tous ces jours heureux retrouvés entre les murs de la grande maison, qui, en plus de son charme propre, garde un parfum de vacances et de jeux.

Combien de séjours avons-nous fait là-bas. Il paraît que j’avais un an (6 mois, précise grand’mère Potier) quand on m’y a menée pour la première fois ! Mais je suppose que nous devions y aller, sauf impossibilité, au moins chaque année, pour plusieurs semaines peut-être. Ce qu’il y a de certain, c’est que dans mes souvenirs, à part le dernier peut-être, probablement en 1913, grand’mère devait mourir l’année suivante - tous mes séjours différents s’embrouillent et chevauchent les uns sur les autres, laissant émerger des choses au hasard, aussi je n’essaierai pas de les débrouiller, je n’y arriverais certes pas, et je placerais à une époque ce qui appartient à une autre, aussi je me contenterai de présenter tous mes souvenirs en gerbe; ils s’arrangeront comme ils pourront.

Le prélude de tout séjour là-bas était le voyage, et, à part le dernier qui eut lieu en auto, chose toute nouvelle et merveilleuse, ils se faisaient par le train et ce n’était pas une petite affaire ! Il fallait d’abord gagner La Roche par le tram, prendre le train pour Bressuire; là, changement; à Parthenay, deux heures d’arrêt ; je me souviens d’un jour de foire de Parthenay où les quais retentissaient des bêlements d’innombrables chevreaux. Puis on repartait pour Poitiers, où l’on devait arriver vers cinq heures du soir. Je suppose que, sur ces lignes, il n’existait que des omnibus? Enfin, on prenait à Poitiers un autre train qui devait arriver au Blanc vers sept heures du soir, à quelque chose près. C’était un fameux voyage, mais je crois qu’avec les années, et l’amélioration des moyens de transport, les choses ne se sont guère arrangées, puisque m’a-t-on dit l’année dernière, on peut encore arriver facilement jusqu’à Poitiers, mais de Poitiers au Blanc, les communications sont presque inexistantes, si bien qu’il faut à peu près toute la journée pour se rendre là-bas ; je sais bien que la guerre y a passé, mais c’est égal !

Bref, le soir, nous arrivions à la gare de Saint Aigny; c’est la dernière station avant Le Blanc, et, pour gagner la maison de grand’mère, c’était moins loin et plus pratique que d’aller jusqu’à la “grande gare”, à l’autre bout de la ville, descendre jusqu’à la Creuse et remonter la Poterne. Grand’mère nous attendait, et, après les embrassades d’usage, on se mettait en route pour la maison, où l’on arrivait à la nuit. Je revois encore, traversant la cour, la lueur verte de la suspension de la salle à manger, et je sens encore le parfum du pot au feu, parfum que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs. Je me rappelle d’un de ces dîners d’arrivée, pendant lequel grand’mère parlait de ses nouveaux locataires : “M. Roy est très agréable… M. Roy a dit ceci… M. Roy a demandé telle chose…” j’étais ravie à l’idée de voir un roi, et surtout une reine, dont je me faisais une idée prodigieuse. J’ai été très déçue, par la suite, d’apprendre que l’épouse de M. Roy, n’était pas une reine, qu’elle s’appelait Mme Roy, et que M. Roy était facteur !

Le lendemain de notre arrivée, nous prenions possession de la maison, du jardin et de la tour, mais tout ceci mérite une description, aussi fidèle que possible.

Quand on arrivait de la gare, après avoir suivi le boulevard, on tournait dans la rue du Donjon, et, en face de la petite église Saint Etienne, il y avait un grand mur, avec un portail blanc, encadré de seux portes plus petites; c’était la porte de droite. Une grande cour, elle me paraît maintenant plus petite. A droite tout de suite en entrant, une petite maison, sorte de conciergerie, habitée pendant un temps par le fameux M. Roy. A gauche, un peu trop dans le portail peut-être, un énorme platane, de toute beauté, lequel a tenu une grande place dans nos jeux. Il y avait aussi dans cette cour un bassin, aujourd’hui comblé, un bosquet, avec un très bel arbre de Judée, merveilleux au printemps avec ses fleurs roses, des pruniers à feuillage pourpre, et peut-être d’autres arbustes. Au fond, la maison, avec les portes de la salle à manger et de la cuisine.

A droite de la cour, un escalier de cinq ou six marches conduisait au jardin. Il me paraissait avoir une forme tout à fait différente que celle qu’il a aujourd’hui. La construction du tennis et la disparition de bien des détails lui donnent une perspective toute autre. Jadis, il était planté en jardin potager, avec une allée centrale conduisant jusqu’au fond, allée bordée de massifs étroits pour des fleurs et de deux contre-allées. Au fond était une charmille où je me souviens, un printemps, avoir surveillé un nid, chaque jour il y avait un petit oeuf bleuté en plus. Le plus grand intérêt du jardin était à gauche. Devant le salon, une sorte de rond-point bordé de buissons de lauriers et de roses du Bengale. Le parfum de certaines roses me fait revoir vivement ce cadre disparu. Un peu plus loin, il y avait un ancien oratoire qui servait de resserre pour les outils à jardinage, de l’oratoire d’autrefois subsistait in bénitier et une vieille gravure représentant l’Ecce Homo, le bénitier ; une coquille, existe encore, seulement les alentours sont beaucoup plus dégagés, et cela ne fait plus du tout le même effet. Un peu plus loin encore, il y avait un hangar avec des cages à lapins, nous ne passions jamais devant les lapins sans leur donner à brouter des feuilles de vignes. Et c’est curieux comme depuis l’odeur des lapins, laquelle n’a cependant rien de délicieux, me rappelle de ces moments passés.! Au bout du hangar, il y avait une petite étable, où je me souviens, un printemps, avoir vu un chevreau.

Au fon du jardin, un peu sur la gauche, était une cave, fermée par une grille et creusée au-dessous du verger qui dominait. J’y suis descendue bien des fois avec grand’mère, chercher la “boisson” faite avec des fruits du jardin, on ne buvait pas du vin tous les jours !! et j’y allais toujours avec un vif sentiment de joie et de curiosité. C’est que cette cave était - du moins nous avait-t-on raconté- une entrée de souterrain, et cela nous paraissait infiniment intéressant et mystérieux. A un de nos derniers séjours, nous nous étions même mises en tête - toute la bande de filles que nous étions - de faire déboucher par grand’mère le fameux souterrain. Grand’mère n’aurait certainement pas voulu se lancer dans ces frais, et elle aurait eu raison, ensuite, derrière le mur du fond il n’y aurait probablement rien eu du tout, et en admettant que le fameux souterrain ait jamais existé, il n’aurait sans doute pas été d’un intérêt palpitant.

Au-dessus du jardin, il y avait le verger. Peu de choses à en dire, nous n’y allions que très peu, d’abord parce qu’il y avait deux ruches, je les vois encore, une orange et une verte, ensuite parce qu’il n’y avait rien là de vraiment propice à nos jeux, mais au-dessus, il y avait la Tour, qui était pour nous un domaine merveilleux.

On y montait par un escalier situé au fond du jardin, tout à fait à l’angle gauche, un escalier coupé de petits paliers et bordé de treillis. En haut, c’était une vigne, avec, au fond, d’énormes amandiers; à l’un d’eux s’adossait un banc de bois autour duquel poussaient des iris. Au-dessus du verger, il y avait un pin parasol qui, poussé en biais, s’étendait loin au-dessus du vide, puis une rangée de cerisiers, lesquels donnaient les cerises les plus savoureuses qu’on puisse goûter. Enfin, dans un angle surplombant les ruches, il y avait la tour, cette tour où nous passions la moitié -pour le moins- de notre temps libre, cette tour qui était pour nous un endroit merveilleux et le théâtre de la plupart de nos jeux. On y montait par quelques marches, et c’était une plate-forme arrondie, entourée d’un parapet. Au centre, sur un socle de briques, une statue de la Sainte Vierge. Et la plus belle vue qu’on puisse avoir ! à nos pieds le jardin et les jardins environnants. A gauche, un peu caché par le platane, le viaduc sur la Creuse, devant nous, toute la ville, avec ses toits de tuiles aux nuances si chaudes et pittoresques ; à droite, la campagne. Que de bonnes heures nous avons passé là-haut !

La maison était immense, si grande que grand’mère en louait la moitié, ce qui lui donnait l’agrément d’avoir des voisins tout proches, tout en étant bien chez elle, mais la partie qu’elle se réservait était encore assez grande pour qu’elle puisse y loger bon nombre d’enfants et de petits enfants. Au rez-de-chaussée, il y avait peu de chose : une cuisine, assez sombre, et la salle à manger, qui me paraissait très grande, mais en réalité ne l’était pas; nous passions bien des heures dans cette salle à manger, d’abord pour les repas, qui tenaient une grande place dans notre existence. Je revois encore certains petits déjeuners du matin, alors que grand’mère délayait le cacao dans les tasses dont je me souviens encore le dessin. Quand nous étions de nombreuses cousines réunies, et cela arrivait souvent, nous avions chacune notre tour pour mettre le couvert. Je me rappelle d’une fête souhaitée à grand’mère, chacune de nous lui donnant une rose; cela formait ensuite un ravissant bouquet. A gauche de la salle à manger, quelques marches descendaient à une petite pièce, qu’on appelait l’office ; au fond, deux portes, l’une d’elle donnait dans un réduit obscur qu’on appelait le caveau, qui servait de débarras, c’est là où nous rangions nos effets personnels, nos livres de classe et nos cahiers, lorsque nous avions du travail de vacances à faire, car il arrivait que nous nous installions toutes autour de la table de la salle à manger, et faisions notre travail sérieusement, d’ailleurs.

Maintenant la salle à manger est toute transformée, beaucoup plus jolie, il est vrai, et arrangée par Tante Juliette avec infiniment de goût. La seconde porte, au fond, ouvrait sur l’escalier conduisant au premier étage. Le caveau a été supprimé, ce qui agrandit d’autant la salle à manger, et l’escalier, plutôt laid, a été remplacé par un autre beaucoup mieux qui, tourné différemment, descend le long du mur du fond et n’encombre pas la salle à manger. Le buffet, vaguement Henri II, a été remplacé par un buffet ancien beaucoup plus joli; il y a une grande table très simple, des tentures claires et la petite fenêtre qui éclairait autrefois l’escalier donne maintenant passage au soleil du matin au moment du petit déjeuner.

Maintenant abordons le premier étage : tout au bout de la maison, il y avai -il y a toujours- le salon, qui se trouve presque de plain-pied sur le jardin ; c’est par là que les visiteurs autrefois étaient introduis. C’est maintenant une très jolie pièce, dans laquelle ont été transportées des boiseries garnissant un salon inutilisé, à l’autre bout de la maison, mais dans mon souvenir, je la revois telle qu’elle était autrefois, avec les bouquets de fleurs artificielles, sous globe sur la cheminée, les chromes représentant l’Assomption et je sais plus quelle scène pieuse; le mobilier de velours d’Utrecht, dont une partie est maintenant à Lyon, et tant de petites choses, de bibelots que j’ai reconnus, disséminés ici et là, dans la maison. De là, on arrivait, au-dessus de la salle à manger, dans une pièce, ou plutôt dans deux petites pièces, car une cloison la divisait en deux, il y avait un fourneau à gaz, une grande armoire, un buffet très haut, et un drôle de petit placard avec une lucarne ronde au fond. Sur l’autre façade, une toute petite chambre, maintenant inoccupée, et les escaliers qui menaient, l’un au rez-de-chaussée, l’autre au second. Un peu plus loin, il y avait un bureau, avec une bibliothèque et des placards profonds, puis, une grande chambre, celle où est mort grand-père, avec une alcôve, et un cabinet de toilette donnant sur le jardin des voisins.- C’est dans ce bureau qu’est morte grand’mère.

Au fond de la chambre a alcôve, une porte restait condamnée ; elle donnait dans la partie de maison habitée par les locataires ; maintenant on peut y passer; elle donne sur le grand escalier arrondi. De l’autre côté, ce sont des chambres que je ne connaissais pas : une grande pièce, à deux fenêtres donnant sur la cour, une chambre très agréable, que nous avons habitée à notre dernier voyage là-bas. Un peu plus loin, une salle de bains. Dans la chambre, une petite porte conduit à une autre chambre, moins claire donnant sur la rue des Récollets. Et puis il y a encore une grande porte, qui paraît celle d’un placard; il y a un placard en effet, mais on peut y passer et on arrive dans un cabinet de toilette, très ensoleillé le matin, alors que la chambre reste dans l’ombre. Il y a ainsi, dans la maison, quelques placards inoubliables ; ainsi, dans le fond du salon, s’ouvre une sorte de petit réduit, creusé, semble-t-il, dans l’épaisseur du mur, et dans le fond duquel est une sorte de petit placard vitré. Pour en revenir à la grande chambre, pendant les trois jours où nous l’avons habitée, je l’ai trouvée extrêmement agréable; le soleil y donne dès le matin, alors que le reste de la maison est encore plongé dans l’ombre ; il y a une vue charmante sur l’église, le platane, l’entrée du jardin. J’ai passé quelques bons moments à écrire, à la table placée entre les deux fenêtres.

Nous avons, à l’un de nos séjours, habité la chambre à alcôve, mais le plus souvent, nous habitions dans une des grandes chambres du second étage. Au-dessus du salon, était la chambre de grand’mère, une longue pièce carrelée, un peu sombre parce qu’elle n’avait qu’une fenêtre sur la cour; maintenant c’est la chambre de Louise-Marie, et Oncle Gaston a fait percer, au-dessus de la porte-fenêtre du salon, une grande baie qui rend la pièce infiniment plus claire et agréable. Il y avait autrefois deux lits à rideaux blancs, garnis de “couettes”, dans lesquels on dormait si bien après une journée de jeux. Il y avait aussi une vieille gravure, représentant la Grotte de Lourdes peu d’années après les apparitions, alors que les églises existantes n’étaient pas encore construites, ou tout au moins pas terminées. Il y avait encore une jolie petite coiffeuse, à laquelle personne ne faisait attention. Le long de la façade, était un couloir carrelé sur lequel donnait une chambre de bonne, prenant jour à l’arrière de la maison, et le départ des deux escaliers, montant et descendant ; ensuite, deux chambres, en enfilade, l’une d’elle avec un lit, une commode, quelques bibelots que je revois encore, et de grands placards pour moi mystérieux ; c’était la chambre de jeune fille de Maman ; puis une autre grande chambre, que je revois encore dans les moindres détails, avec un mobilier de bois noir, et surtout des rideaux à fleurs dont les bouquets me ravissaient ; une de mes déceptions, à mon dernier voyage, a été de trouver cette chambre toute transformée, infiniment plus jolie, avec son mobilier rustique qu’avec les meubles sans style et sans autre intérêt que celui de mes souvenirs, seulement j’aurais donné beaucoup pou revoir le moindre fragment des rideaux avec ses fleurs multicolores, ensuite, j’ai tant regretté qu’on ne puisse retrouver, dans la bibliothèque, un livre si cher où il était question de la Mère Mannette, de sa chènevière et des jupons de droguet.

Dans la partie des locataires, il existait encore quatre chambres, mais, pour moi, cette partie est sans intérêt; ce n’est pas notre maison d’autrefois. Un seul souvenir cependant : un jour de Fête-Dieu, Grand’mère nous a emmenées au second, et ouvrant la porte qui, de la grande chambre, donnait sur l’escalier des locataires, nous a menées à une certaine fenêtre, en retour sur la rue des Récollets, pour voir passer la procession qui allait rentrer à l’église; car l’église est tout près, en face de la maison; nous y sommes rentrés plusieurs fois à notre dernier voyage; c’est si facile, la rue seulement à traverser. Si j’habitais là, il me semble que l’église ferait un peu partie de la maison, et j’irai à tout instant, pour la messe du matin, pour une visite dans l’après-midi, pour la prière du soir..

Pendant les vacances, rien n’existait pour nous que la maison et le jardin; la ville basse était pour nous très lointaine. On y allait pourtant quelquefois; je suis peut-être allée une ou deux fois à la “grande gare”. On faisait aussi quelques courses sur la place et dans les rues dont je ne me souviens plus le nom. Il y avait la pâtissière, Madame Robinet, qui faisait de si délicieux gâteaux et habitait rue Saint Honoré, nom prédestiné, mais pour nous tout cela n’avait qu’un intérêt très relatif. Je ne savais même pas qu’il existait une ville haute, au pied du château, de vieilles rues très intéressantes avec de ravissantes maisons anciennes. Nous ne sortions guère pour nous promener; il y avait tant de place avec le jardin, le verger, la tour, que nous n’en éprouvions pas le besoin, d’ailleurs, la campagne autour du Blanc, à part les bords de la Creuse qui sont ravissants et pleins de fraîcheur, n’offre rien de particulièrement pittoresque - nous n’avions en somme que deux sorties, le cimetière et les bords de la Creuse. Grand’mère allait souvent au cimetière, tous les jours peut-être, en tout cas très fréquemment; nous l’accompagnions parfois. Le cimetière de ville haute est assez loin, plus loin même que la petite gare de Saint Agny. Passé la route de Poitiers, la route est montante, sans aucun ombrage; on laisse à gauche la petite route qui mène à la gare, et aussi paraît-t-il, les restes d’une voie romaine. A droite, les champs sont un peu surélevés, séparés de la route par des petits murs de pierres sèches dont on nous défendait de nous approcher, à cause des vipères, et pourtant nous aurions bien aimé cueillir les coquelicots qui poussaient à foison sur le talus. Nous rencontrions quelquefois une personne de connaissance : M. Chaussebourg par exemple, apiculteur distingué, qui venait s’occuper parfois des ruches de Grand’mère - l’extraction du miel était pour nous une chose passionnante. Ou bien l’on croisait une Berrichonne dont la coiffe a un fond plat et arrondi; j’en ai vu encore de semblables à mon dernier voyage. Telle était la mère Gillet, qui vendait à Grand’mère de si délicieux fromages de chèvre, de ces fromages tellement bons à tous leurs degrés de moisissure. Telle était aussi la mère Jules, qui venait vendre ses légumes, et à qui Grand’mère achetait de savoureux melons.

L’autre promenade, celle du bord de la Creuse, était plus pittoresque et jolie. On gagnait la route de Poitiers par deux petits raidillons, on le traversait pour arriver au moulin; là il y avait l’écluse et c’était pour nous une joie toujours nouvelle que de regarder l’eau, miroir si uni où se reflétaient les maisons de la ville basse, glisser ensuite dans un bouillonnement qui nous paraissait tumultueux : Niagara en miniature. Un peu plus loin, à gauche, en bas du coteau, il y avait des constructions abandonnées ; je n’ai jamais su si c’était ou non quelque chose d’inachevé; il ne paraissait pas y avoir de traces d’incendie. La promenade continuait ensuite au bas des coteaux; bien des fois, nous y avons apporté notre goûter ; une fois, nous avons joué à nous laisser rouler du haut en bas; ce ne devait pas être trop élevé, mais nous paraissait considérable. On passait sous le fameux viaduc de vingt deux arches, qui enjambe la Creuse et la vallée. Une fois, nous avons remonté le coteau, coupé à travers les champs et rejoint la route du cimetière, mais je ne saurais plus m’y retrouver.

A part cela je me souviens que d’une promenade faite avec quelques tantes et cousines ; étions-nous allées trop loin pour les petites jambes de certaines ou nous étions-nous égarées ? toujours est-il que la promenade s’est terminée, pour quelques unes, dans une carriole complaisante qui revenait vers Le Blanc; il paraît que - est-ce la fatigue, l’émotion ?- un sac de pommes de terre a été arrosé!

Il y a aussi un souvenir qui me reste très vivement, celui d’une promenade où nous n’étions que trois, Maman, Jacqueline et moi. Ce devait être en automne, puisque les peupliers du bord de la Creuse perdaient leurs feuilles, et que nous avons marché au milieu d’un tourbillon doré. Quand nous sommes retournés pour la première fois au Blanc depuis mon mariage, quelques heures au cours des vacances de Pâques 35 il me semble, j’ai tenu à emmener Jean et Jacquie, qui étaient bien petits encore, voir le bord de la rivière, et c’est là qu’ils ont mangé leur pain et leur chocolat, mais, déception, les peupliers que j’avais connus n’existaient plus, ces peupliers si majestueux, si effilés, si beaux; ils avaient été abattus, on les avait remplacés par des jeunes, tout petits et grêles encore, ce n’était plus çà. A mon dernier voyage, les jeunes peupliers avaient poussé, sans être aussi grands que leurs anciens, ils sont maintenant d’une belle taille, et le bord de la Creuse a retrouvé sa physionomie accoutumée, seulement, le moulin est devenu une usine électrique.

Maintenant, où ferai-je remonter mes tout premiers souvenirs du Blanc ; il est des faits qui émergent, des choses dont je me souviens nettement, mais à quel séjour se rattachent-t-ils ?

Plusieurs petits faits, cependant. Un soir on nous emmène en ville basse, pour y voir un feu d’artifice, quelle joie et quel événement splendide; ensuite, on nous a fait rentrer dans le jardin de la sous-préfecture illuminé de petits lampions. Etait-ce cette année là que Grand’mère nous avait fait monter à la tour pour voir les feux de la Saint Jean ? le feu d’artifice devait être pour le 14 juillet, mais les deux faits se rapportant à l’idée de la lumière, sont restés unis tous deux.

Une autre fois, nous avions été à la “Grande Gare” conduire Oncle Raymond qui partait; il y avait du brouillard sur la Creuse. En pleine nuit, je me réveille, je ne pouvais plus respirer, sensation inoubliable et affreusement pénible, j’ai dû appeler, ou Maman a t’elle entendu ? toujours est-il qu’elle s’est emparée de Jacqueline, qui dormait profondément auprès de moi, et l’a emportée, comme un paquet dans un autre lit ; c’était simplement du faux-croup; j’ai su depuis, par expérience, que c’était une chose impressionnante, aussi rien d’étonnant à ce qu’on ait envoyé chercher, en pleine nuit, le docteur Benoît. C’est là assurément un de mes plus anciens souvenirs.

Plusieurs années, deux sans doute, Papa et Maman sont allés pour une cure à Royat, et nous avaient confiées toutes deux à grand mère, mais les deux séjours s’embrouillent, et je ne sais plus ce qui appartient à l’un ou à l’autre. Je me souviens d’un séjour de Solange, en même temps que nous; elle avait une poupée que je trouvais admirable, et qui possédait un si joli petit trousseau. L’année suivante, nous avons reçu des poupées semblables, pour lesquelles Maman a fait confectionner de minuscules robes et un petit manteau que je revois encore. Ce qui était moins intéressant, c’est que Solange a eu la coqueluche, et nous l’a naturellement passée; elle était d’ailleurs si généreuse de ses microbes que certains sont partis par lettre à Paris et que ses soeurs ont eu ainsi la coqueluche… par correspondance. Quant à nous, sans avoir été très malades, nous étions quand même fatiguées, et, avec les quintes de ses trois petites filles, Grand’mère a dû avoir bien à faire, d’autant plus qu’elle a fini par attraper elle-même la coqueluche, et que cela l’a rendue très malade.

Je ne sais plus à quel séjour nous avons fait la connaissance de Françoise et de Denise, dont nous avions souvent entendu parler, mais que nous n’avions jamais rencontrées, parce que de Valence au Poiré la distance est longue. Je me souviens de leur arrivée, alors qu’avec Grand’mère, devant le portail, nous guettions la voiture qui les amenait.

… C’EST TOUT !