Trois échelles de lecture. Chaque renvoi pointe vers le texte intégral.
Résumé de l’année
La dernière année du journal — trente-sept ans après la première page — et elle se termine sans le savoir, sur une phrase ordinaire.
Le fait public de l’année la touche en plein : Diên Biên Phu tombe dans la nuit du 7 au 8 mai, et le 9 mai Andrée écrit ce que peu de journaux privés pouvaient écrire avec cette autorité — celle d’une mère qui a perdu un fils là-bas : « je suis bouleversée et malade de tout cela… Que sont-ils devenus, morts, prisonniers ? La Radio ne peut le dire encore. C’est une angoisse et une douleur sans nom ! Je pense aux familles de tous les malheureux qui étaient là-bas. À Geneviève de Galard, cette jeune infirmière qui était restée au milieu des blessés. » Sa conclusion tient en une ligne qu’elle pèse : « il y a des défaites bien plus grandes que certaines victoires, et l’héroïsme des défenseurs de Diên Biên Phu ne pourra être oublié. » Le même matin, au monument aux morts, une gerbe « avec des azalées de chez nous » touche la plaque de son fils ; et le couple va ensuite au cimetière, sur la tombe de Jean « et sur la tombe des deux Indochinois, morts, eux aussi, si loin de chez eux ».
Une semaine plus tôt, elle avait noté une injustice ordinaire : une causerie sur « l’Indochine et les raisons de la guerre qui se déroule là-bas, raisons que si peu comprennent. Je regrette seulement que les invitations, à deux exceptions près, aient été réservées aux hommes ; les femmes aussi auraient besoin… » (2 mai).
L’année est aussi celle de deux séparations. Anne, onze ans, la dernière, part en pension : « cela me fait une peine affreuse de me séparer de ma petite chérie, beaucoup plus certainement qu’à elle-même ». Et Yves, vingt ans, part pour Coëtquidan — même école, même uniforme que son frère : « quand Jean y est parti, c’était après Mutzig, et cela me paraissait tout près, mais pour Yves, c’est une nouvelle séparation, et le début d’une vie d’homme — je ne peux pas arriver à comprendre qu’il a 20 ans ! Il va revêtir l’uniforme, cela nous rappelle bien… » (19 septembre). Dans la même entrée, sa mère, malade, ne se relève plus vraiment : « il faut continuellement être près d’elle ».
Entre les deux, un voyage en Espagne en auto, la dernière grande échappée du corpus : Burgos, Vitoria, Pampelune, les Landes, un pique-nique unique en quinze jours, et sa fille au volant. Elle en tient le carnet chaque soir, et dit pourquoi : « si là-bas je n’avais pas écrit chaque soir, de façon d’ailleurs trop brève, bien des choses m’auraient échappé, que je suis maintenant heureuse de retrouver » (5 septembre) — c’est, en une phrase, la raison d’être de trente-sept ans de cahiers.
Décembre est le mois le plus sombre depuis longtemps : Noël 1954, « quelques journées très pénibles, les plus dures que j’aie eues depuis bien longtemps… il y a surtout la souffrance toujours vivante en moi — depuis quatorze ans déjà pour mon petit Bernard que je ne peux oublier — depuis plus de deux ans déjà pour mon petit Jean… Tout cela est affreusement dur, et c’est un supplice que d’être obligée parfois de rire avec les autres, et de supporter certaine gaieté un peu trop bruyante de ceux qui n’ont pas souffert. » Quelques lignes plus haut, pourtant, cette note qui lui ressemble tout autant : « nous entrons dans l’hiver demain. D’ici peu les jours vont recommencer à allonger. J’ai beau me faire moquer de moi, je me réjouis toujours de cela, comme d’une promesse d’espérance. »
La dernière page. Le journal s’arrête au milieu d’une phrase, dans une entrée datée du dimanche 2 janvier 1955 et rattachée au bloc du 26 décembre : une semaine racontée jour par jour, un déjeuner chez sa mère, une visite à une voisine alitée, un voyage à Nantes commencé à neuf heures et demie — « il ne faisait pas très froid, mais j’étais ennuyée parce que Geneviève toussait be… » Rien n’indique une fin. C’est la dernière ligne des trente-sept années.
Résumés de période
Le printemps — avril et mai
Processions de village, réunions de la Ligue, une causerie sur l’Indochine réservée aux hommes, la chute de Diên Biên Phu, et l’anniversaire de la mort de Jean « en ces jours anniversaires qui reviennent ».
L’été espagnol — août et septembre
Quatorze jours sans régime — « je me rends compte qu’il est grand temps que cela finisse ; l’appétit ne va plus du tout » — et des villes visitées au pas de charge : cathédrales, cloîtres, tombeaux des rois de Navarre. Au retour, la maison, la santé de sa mère, les trousseaux, la rentrée.
L’automne des départs — septembre à décembre
Une fille en pension, un fils à Coëtquidan, une mère à veiller. Les réunions reprennent dans les hameaux et Andrée retrouve, en rentrant à pied à la nuit, ce qui lui tient lieu de repos depuis trente ans : « cette marche à travers la campagne, assombrie peu à peu par le soir, a été pour moi une joie profonde — j’ai revu ces horizons familiers » (19 décembre).
Le dernier Noël — décembre
Les cinq enfants présents, la bûche faite par l’aînée des filles, les vêpres, et des camélias portés au cimetière « sur la tombe de nos enfants chéris ». Puis : « que de Noëls heureux nous avons eus autrefois avec Jean — et encore, nous avons cette année cinq enfants ici ; un jour viendra peut-être où ils seront dispersés » (26 décembre).
Entrées notables
- 2 mai — Une conférence sur l’Indochine, dont les femmes sont écartées.
- 9 mai — La chute de Diên Biên Phu, et les deux tombes indochinoises du cimetière du Poiré.
- 5 septembre — L’Espagne, et pourquoi elle écrit chaque soir.
- 19 septembre — Anne en pension, Yves à Coëtquidan, et une mère qu’il faut veiller.
- 19 décembre — Le Noël le plus dur ; et les jours qui vont rallonger, « comme une promesse d’espérance ».
- 26 décembre — Le dernier Noël, les camélias, et la dernière page du journal.