La seconde guerre racontée après coup à ses enfants, en seize chapitres, achevés le 19 mars 1973. Andrée s’adresse à eux directement : « vous allez repartir ces jours-ci, mes chers petits, et gagner vos pensions respectives, laissant un grand vide et dans la maison et dans le cœur de vos parents. » Le récit se termine par une liste des personnages, écrite de sa main pour des lecteurs qui ne les connaîtraient pas : c’est la seule clé d’identification du corpus rédigée par Andrée elle-même.
Texte recopié tel quel, sans correction d’orthographe ni de ponctuation.
Vous allez repartir ces jours-ci, mes chers petits, et gagner vos pensions respectives, laissant un grand vide et dans la maison et dans le cœur de vos parents, un vide dont vous ne pourrez comprendre la profondeur que lorsque ayant eu des enfants vous-mêmes, vous les verrez quitter, l’un après l’autre le foyer, s’en détacher peut-être. Après avoir eu des vacances un peu bousculées peut-être, je vais connaître quelques loisirs, c’est-à-dire quelques moments où l’on peut travailler plus activement, et plus en paix, prier plus longuement, réfléchir, et aussi se souvenir.
C’est en ces moments-là que je vais m’efforcer de ma remémorer autant que possible nos souvenirs du temps de guerre, afin que vous n’oubliez pas ce qu’a été notre petit coin, pour notre famille, cette période troublée ; pour que vous puissiez revivre ce passé, surtout toi mon petit Pierre, qui était si jeune encore, toi aussi, ma petite Anne, qui, née pendant une alerte, ne connaîtra jamais, du moins je veux l’espérer, une semblable tourmente, mais vous aussi, tous mes grands, chez qui, avec le recul des années les choses paraîtront lointaines. Je vais donc revivre ces six dernières années !
Un jour, nous évoquions Pierre et moi, un épisode du début de l’occupation et tu m’as dit mon cher petit « Il faudrait écrire tout cela ».
Peu à peu, je vais me mettre à l’écrire, et nous le relirons tous ensemble un jour.
І
A la fin de juillet 1939, je suis allée, comme d’habitude m’installer aux Sables, avec mes cinq enfants, j’attendais un sixième bébé, j’étais très fatiguée et comptais me reposer là-bas. En fait de repos, en l’espace d’un mois, tous les cinq ont eu la rougeole, et je n’ai pas passé un jour sans prendre des températures, mettre des gouttes dans le nez ou dans les yeux, ou des suppositoires, aussi je ne prêtais qu’une oreille assez distraite aux bruits de guerre, et puis l’année précédente, il y avait eu Munich, les choses avaient été très loin, puis elles s’étaient arrangées, peut-être en serait-t-il de même cette fois-là !
Enfin après la guérison de Pierre, j’ai commencé à lire les journaux, à sortir un peu, à voir les uns et les autres et j’ai réalisé la gravité de la situation, c’était le 23 août ! Ensuite, les choses se sont précipitées. Nous avons vécu quelques jours pleins d’angoisse. Nous allions sur la mer, jamais la mer n’avait été plus belle ; les enfants jouaient, insouciants toujours, on commentait les journaux, les communiqués de l’agence Havas, ceux donnés par la Radio, les nouvelles les plus invraisemblables circulaient ; le soir, nous faisions notre habituel tour de Remblai et l’on se séparait en souhaitant que la journée du lendemain soit meilleure, et les choses allaient de mal en pis !
Le samedi 26, les Granger nous ont quittés, Jean étant arrivé la nuit précédente. Pierre Bouliau était mobilisé à son tour ; les affiches se succédaient, appelant les catégories de réservistes, mais tout cela, on l’avait déjà vu l’année précédente, on voulait espérer enfin encore ! Quoi ? Des choses impossibles ! Une médiation du président Roosevelt, ou du Roi d’Italie, ou du Saint-Siège, mais le vendredi 1er septembre, en rentrant, je suis passée chez Geneviève Bouliau et Claude, en m’ouvrant la porte, m’a annoncé la mobilisation générale. J’ai téléphoné à Jacques en rentrant, et nous avons décidé mon départ pour le lendemain, j’ai fait mes préparatifs, et nous avons quitté Les Sables le lendemain.
Je n’oublierai jamais cette dernière journée dans notre maison, cette maison que nous devions retrouver plus tard, occupée, pillée, transformée, cette maison qui ne sera plus celle de mes souvenirs de jeunesse et des souvenirs d’enfance des aînés. Le soir, je suis sortie une dernière fois sur le Remblai, toute seule de la bande nombreuse et gaie que nous avions été ! Plus une lumière, les phares eux-mêmes s’étaient éteints, le camouflage était obligatoire. Le samedi matin, fait quelques courses en ville, il faisait un temps gris, désolé, infiniment mélancolique ; partout des groupes d’hommes qui se hâtaient ; la plage n’était déjà plus celle de nos vacances, une période nouvelle commençait.
Le lendemain, c’était la guerre. Après il a fallu continuer à vivre comme tout le monde, en s’adaptant à des temps nouveaux. Richelieu étant transformé en hôpital, il a fallu nous organiser autrement pour Jean, l’installer comme externe chez ses tantes, et le faire venir ici chaque dimanche. A part quelques restrictions, bien légères d’ailleurs, mais qui nous semblait un peu dures, la vie continuait, on écoutait les émissions par Radio « Nos troupes se battent entre Rhin et Moselle », les bobards les plus extraordinaires continuaient à circuler ; on essayait une vague organisation pour l’accueil aux réfugiés, s’il y en avait, laquelle organisation n’a d’ailleurs servi à rien lorsque les réfugiés sont arrivés ; on tricotait pour le « Colis au soldat » tout en se demandant si cela allait durer longtemps.
Une nuit, je ne sais plus à quelle date, des avions allemands ont survolé la région, il en est même passé ici, et certaines personnes mieux renseignées que beaucoup ont reconnu le rythme, que nous devions entendre souvent par la suite, des moteurs du Reich. Les visiteurs nocturnes auraient dû être signalés dans tout l’Ouest, mais est-ce par suite d’une erreur, l’aérodrome de La Roche était éclairé, et, s’il avait pris fantaisie aux aviateurs allemands de se poser et de demander de l’essence, on les aurait accueillis à bras ouverts, les prenant sans doute pour des Polonais.
Le mois de novembre a été endeuillé pour nous par la mort d’Oncle Raymond, le premier général français mort en cette guerre. Il était parti dès le premier jour avec sa 21ème division, avait pénétré en Allemagne, pris la forêt de Warndt, mais après avoir passé trois semaines en ligne, il était tellement fatigué, qu’il avait fallu l’évacuer sur Nancy, là, le général Pretchet est venu lui remettre la nouvelle croix de guerre et la plaque de grand officier de la Légion d’honneur, comme il était de plus en plus fatigué, il a été décidé de l’évacuer sur Blois, mais il n’a pu aller plus loin que Paris, où il s’est éteint au Val de Grâce le 11 novembre. Sa mort a été une grande peine pour nous, particulièrement pour maman, dont il était le petit frère.
Depuis qu’il était à Nantes, nous le voyions plus souvent, et toujours avec grand plaisir. Que de fois il me téléphonait « J’arrive, je vous demande à déjeuner » et nous voyions le grosse voiture verte entrer dans la cour. Un des derniers jours d’août, il m’avait téléphoné aux Sables, il aurait voulu que j’amène Maman à Nantes, pour qu’il puisse la voir avant de partir, j’ai dû refuser, il n’était pas raisonnable, vu mon état, de faire deux cents kilomètres en conduisant moi-même, mais combien, par la suite, j’ai regretté de n’avoir pu le faire. Je me rappelle toujours notre dernier dialogue :
« Viens donc à Nantes, dimanche, avec ta mère, je serais content de vous embrasser avant de partir – Oncle, je regrette bien vivement, mais c’est impossible, je ne voyage pas cette année – encore ? – Oui, encore ! - Qu’en dit ta mère ? - Elle n’en dit trop rien que veux-tu ! La voilà, je te la passe » et Maman a pris l’appareil « Crois-tu que cette fois-ci c’est la guerre ? – Oh ! J’en suis bien persuadé, nous partons et quant nous reverrons-nous ? ».
Nous ne devions plus nous revoir ! Maman et Jacques sont allés à Paris pour les obsèques, je n’ai pu les accompagner, étant trop souffrante pour risquer un pareil voyage, mais cela m’a fait beaucoup de peine.
La fin de novembre a été ensuite assez calme. Jean venait chaque samedi par le car, s’installait aussitôt son goûter, à travailler dans sa chambre, et s’amusait toute la journée du dimanche avec ses sœurs pour repartir le dimanche soir par le car. Nous écoutions à la radio les communiqués sur la guerre russo-finlandaise, c’était impressionnant, ces récits de combats, dans la neige, dans la nuit !
Au début de décembre j’ai dû aller voir mon docteur à Nantes, il m’a trouvé anormalement fatiguée, fatigue cardiaque surtout, et m’a ordonné de me mettre au lit pour huit jours, et de me reposer au maximum les semaines qui suivraient. J’ai donc commencé l’ordonnance le plus tôt possible, mais çà n’a pas été tout facile, parce que Yves, puis Pierre, ont trouvé moyen de me faire à ce moment-là une petite grippe avec complications intestinales, si bien que je devais me lever pour prendre des températures, mettre des enveloppements sinapisés, administrer des cuillerées de sirop, et ce n’était pas merveilleux. Au bout de huit jours, j’ai pu me lever, reprendre une activité très réduite, mais sortir tout de même un peu.
Au début de janvier la Comtesse de Chabot est venue organiser l’œuvre du « Colis vendéen aux armées » et tenter de grouper quelques bonnes volontés pour toutes les tâches qui pouvaient se présenter ; toutes les dames présentes ont écouté, ont approuvé, mais chez aucune il n’y a eu d’élan, sans parler d’enthousiasme pour une tâche aussi urgente. A vrai dire personne ici n’avait souffert de la guerre, et certaines, lorsqu’elles avaient tricoté un chandail ou une paire de chaussettes, s’imaginaient avoir beaucoup fait pour la France. Je suis rentrée à la maison, avec quelques écheveaux destinés à une paire de chaussette, et une grande désillusion sur la générosité de certaines personnes de mon entourage.
Le 23 janvier notre petit Bernard est arrivé, alors que nous comptions sur lui le 25 février seulement. J’avais été très fatiguée pendant ma grossesse, l’accouchement a été dur et difficile, la convalescence assez longue, enfin je suis rentrée chez moi le 20 février bien contente de ramener un beau petit poupon. Je n’étais pas encore bien remise et Maman n’était pas encore rentrée chez elle, que Tante Denise et ses filles nous ont demandé l’hospitalité ; elles n’avaient osé regagner Paris, de crainte de bombardement et avaient passé l’hiver à Loctudy, seulement leur installation, très précaire, était devenue impossible, à cause de l’humidité croissante, aussi toutes trois sont venues s’installer ici avec Daniel et Thierry, Maman a regagné la maison et moi j’ai repris en main les enfants et le personnel ; il y en avait d’ailleurs grand besoin.
J’ai eu quelques semaines un peu trop remplies, mais très heureuses ! Bernard poussait à merveille, le printemps venait, les nouvelles n’étaient pas mauvaises, à vrai dire on se demandait ce que signifiait cette guerre, car à part la lutte russo-finlandaise, il n’y avait aucune activité ! Cela ne devait pas être long ! Le 31 mars, Bernard a commencé à tousser ! Pendant quinze jours, nous avons lutté contre la mort, avec des piqûres, des enveloppements sinapisés, des soins de toutes sorte ; le bébé se défendait à merveille, prenait ses biberons, seulement son pauvre petit souffle oppressé en disait long sur ce qu’il devait souffrir. Par deux fois il y a eu du mieux, à la troisième poussée, le pauvre petit cœur n’a pu tenir, et, le cœur brisé, Jacques et moi avons vu partir notre petit enfant que nous aurions tant voulu garder !
Pendant ces jours de souffrance, bien des choses pour nous étaient passées au second plan, ma pensée était concentrée sur ce berceau où mon tout petit souffrait, aussi c’est à peine si j’ai eu connaissance de l’invasion allemande au Danemark et en Norvège, ou, si j’ai entendu la chose, je n’ai pas réalisé son importance, d’ailleurs la radio annonçait bientôt le débarquement anglais, Bergen et Stavanger étaient repris, un grand nombre de navires allemands étaient détruits, les Féroë occupées, nous espérions que tout allait s’arranger.
Après le départ de Bernard, il a fallu reprendre la vie quotidienne, cela a été atroce, et pour Jacques et pour moi, mais les autres enfants étaient là, pour lesquels il fallait vivre, travailler, diriger la maison ! Je reprenais les enfants en main, je rangeais tout ce qui était resté en souffrance, ce qui était pour moi un dur calvaire, j’allais chaque jour au cimetière prier sur la tombe du petit bien aimé. Les nouvelles de la guerre étaient mauvaises, en Norvège, les Anglais avaient dû réembarquer, on prétendait bien, à la Radio, que les installations des ports avaient été rendues inutilisables, que « la route du fer était désormais coupée pour les Allemands », mais cela était de mauvais augure. L’Italie devenait agressive et menaçait de se ranger aux côtés de l’Allemagne. Nous étions inquiets.
Je faisais quelques préparatifs pour la Communion Solennelle de Jacquie, laquelle devait avoir lieu le 12 mai, bien entendu, il ne pouvait être question de repas, ni de réunion joyeuse, mais il fallait tout de même faire faire la robe blanche et le voile, imprimer des images souvenirs ; Mère, Madeleine et Jacqueline devaient seules venir. Le 10 mai au matin, la Radio a annoncé que les troupes allemandes avaient pénétré en Hollande, en Belgique et au Luxembourg. Je me rappelle le soleil, la gaieté, la printanière nature de ce matin-là ; je me suis rendue au cimetière, et, sur la tombe de mon petit chéri, j’ai longuement prié Dieu pour nous protéger tous. Après huit mois d’attente, la guerre venait de commencer.
II
Tous ces jours-là nous vivions pendus à la Radio, les nouvelles sont alarmantes, certaines villes françaises et aussi des aérodromes, ont été bombardés dans la nuit, il y a des morts et des blessés à Nancy, à Lyon, des dégâts à Lille. Nous sommes dans l’angoisse, mais espérons de tout cœur que cette poussée allemande sera contenue, refoulée. Le samedi 11, on reçoit des détails, et ce sont des choses effarantes ! On ne peut s’imaginer que des régiments entiers, du matériel, soient ainsi parachutés. Les Hollandais, les Belges résistent, les troupes anglaises et françaises avancent rapidement au-devant de l’ennemi. On aimerait savoir que quelques villes allemandes ont été bombardées, mais de cela, rien !
Le dimanche 12 mai, un temps merveilleux, mais les nouvelles sont très mauvaises ; on se bat en France du côté de la Meuse. La cérémonie de Première Communion se passe apparemment comme d’habitude, mais on est dans l’angoisse en pensant que nos troupes se battent. Pour nous, nous vivons par la pensée avec notre petit Bernard bien aimé, dont le cœur est certainement avec nous. Le soir nous allons au cimetière accompagner Jacquie qui porte des roses blanches. Le lendemain, c’est la Confirmation ; les nouvelles sont de plus en plus mauvaises, on se bat pourtant avec acharnement. L’Italie est de plus en plus inquiétante. La Radio annonce que des trains de réfugiés quittent le Nord et l’Est en toute hâte.
Le mardi matin 14, nous sommes tous, ou à peu près dans la salle à manger pour le petit-déjeuner, Jacques arrive et nous annonce que les premiers réfugiés sont là, c’est un boulanger de Saint Laurent (Ardennes) un des pays que nous devons hospitaliser, il arrive avec sa famille, dans deux autos, et trouve à se loger tout de suite, mais les autres vont arriver, et il n’y a rien de fait ou presque rien. Les nouvelles sont terrifiantes : les Allemands avancent partout, il ne reste presque rien de la Hollande, Rotterdam est en flammes ; partout des parachutistes. Malgré notre angoisse et notre douleur et aussi beaucoup pour les enfants, il nous arrive de rire et de plaisanter, même de la situation, pourtant tragique. Il me souvient d’être sortie, sur un de ces après-midi-là, laissant Mlle Armande garder l’étude et la maison, et de lui avoir dit en partant « Si un parachutiste descend dans la cour, vous vous débrouillerez avec lui ! »
Le mercredi 15, la Hollande dépose les armes, tout en se considérant toujours en guerre avec l’Allemagne, son territoire est anéanti, la famille royale a dû fuir à Londres. Les Allemands donnent un énorme effort du côté de Sedan. Ce jour-là arrive la famille Walin, plusieurs enfants, une jeune femme qui attend un bébé, encore une autre famille. Tous ces gens-là qui arrivent isolément sont facilement casés et installés, mais comment ferons-nous lorsqu’ils arriveront en foule ! La Radio donne des détails effarants sur ce triste exode, ces colonnes lamentables fuyant sur les routes, se couchant dans les fossés au passage des avions. Un de ces jours-là arrivent, à bicyclette depuis les Ardennes ou presque, M. Chailleux et sa fille Suzanne, les avions allemands volaient si bas que, dans les champs le blé, la luzerne étaient fauchés par le déplacement d’air, il n’y avait pas là d’objectif militaire et, dans le ciel, pas un avion français.
Les jours suivants ont été effroyables ; à chaque instant des cars amenaient leurs chargements de réfugiés, de pauvres êtres harassés, couverts de poussière, des enfants non changés depuis plusieurs jours, des familles dispersées. Jacques était en permanence avec quelques personnes de bonne volonté, à recevoir ces lamentables convois ; il leur faisait d’abord prendre un bon repas, préparé par un des bouchers, puis on tâchait de les installer aussi bien que possible, ou plutôt le moins mal possible, dans des logements de fortune avec un matériel improvisé ; il en arrivait à toute heure du jour et presque de la nuit. Jacques n’était presque jamais à la maison ; il prenait ses repas quand il pouvait. Le soir j’assistais avec les enfants aux exercices du Mois de Marie, l’église était pleine, il y avait bien plus de fidèles que d’habitude, et puis des réfugiés, on chantait le cantique qui, maintenant, évoque pour moi cette époque : Notre-Dame de France, protégez-nous… ».
Quand nous rentrions, Jacques était quelquefois à table, souvent il n’était pas rentré ; j’allais voir où il était, je le trouvais en plein travail, ou bien il se pressait à rentrer, parce qu’un autre car était signalé et qu’il voulait avoir le temps de dîner auparavant. Plusieurs fois il se couchait après minuit, ou bien au milieu de la nuit, on venait l’appeler parce qu’un car allait arriver une demi-heure après. Une nuit on sonne ? Jacques ouvre la fenêtre et je l’entends qui parlemente : « J’y vais tout de suite Monsieur le Curé » c’était le Curé des Lucs qui venait le chercher pour un testament, une réfugiée qui était au plus mal. Il prend l’auto et part par un clair de lune splendide. Au bout de quelques kilomètres, il écrase un lièvre, mais ne s’arrête pas tellement le temps presse ! Il arrive aux Lucs, la malade n’est pas morte, il fait un testament, repart, écrase un autre lièvre ! Sa hâte est si grande d’aller se coucher qu’il le laisse sur la route ! Mais, retrouvant le premier lièvre, il s’arrête tout de même pour le ramasser, si bien que, le lendemain matin en descendant, je trouve dans l’évier un superbe lièvre dont nous nous sommes régalés.
Naturellement toutes ces pauvres familles de réfugiés manquant de tout, il est visible qu’il faut faire quelque chose pour elles. M. le Curé prie toutes les personnes de bonnes volontés d’apporter à la salle paroissiale des vêtements, du linge, des ustensiles de cuisine. Jacques me demande de tâcher de leur procurer quelques draps, des torchons, de la toile pour paillasses. Je vais chercher Armande Brachet et Andrée Boyer, toutes trois nous parcourons les boutiques et réglons les stocks existant ; il y a une belle note à payer pour la commune, mais malgré tous nos efforts, nous ne pouvons donner à chaque famille qu’un drap un peu court et un torchon neuf. On coud des paillasses qu’on bourre. Nous allons avec quelques dames réfugiées, à la salle paroissiale, mettre de l’ordre dans tout ce qui a été apporté, il y a des pommes de terre et des haricots, de la batterie de cuisine qui rendra bien service, mais la plupart des vêtement sont en mauvais état, il faudrait avoir le temps de raccommoder et mettre tout cela à l’ordre avant de le donner, mais impossible ! Il y a un stock de vieux chapeaux démodés, dont on s’est débarrassé, des chaussures à moitié démolies, des brassières de bébé feutrées et presque inutilisables.
Nous ne savons quoi faire, et ne connaissons pas assez les familles à secourir, mais Mme Rolet et Mme Baron et surtout Mme Poncelet font des paquets et distribuent tout, bon ou mauvais. Je vais porter quelques vêtements à des familles réfugiées à la gare ; elles se désolent en pensant à tout ce qu’elles ont laissé. De nouveaux arrivants affluent toujours, on ne sait plus où les mettre.
Un dimanche arrive un car où il y a plusieurs vieilles femmes ayant atteint ou dépassé 80 ans ; l’une est frappée d’une congestion en débarquant, on la transporte à l’hôpital, où, elle meurt quelques semaines plus tard. Deux sont placées chez Maman, on installe pour elles une chambre de fortune dans l’ancien bureau de Papa, c’est tout à fait sommaire, mais la porte-fenêtre donne sur le jardin ensoleillé, elles n’ont plus rien ; elles racontent leur histoire, ce sont Mme Loison, ancienne sage-femme et Mlle Marie Feuillet autrefois marchande de chaussures ; elles ont tout quitté et sont parties à pied sur la route, Mme Loison soutenant sa cousine ; elle a abandonné, ne pouvant plus la traîner, sa valise qui contenait un peu de linge et quelques bijoux (1), elles sont contentes d’avoir, après tant d’épreuves, trouvé un gîte, mais la pauvre Mlle Marie, secouée par tant d’émotions, n’est plus la même, ses facultés s’affaiblissent et elle n’est plus qu’une pauvre loque qui s’éteindra l’hiver suivant.
Un peu plus tard sont arrivés, les uns après les autres, les membres de la famille Taillandier, d’abord la grand’mère, puis le petit-fils, ou inversement, je ne me souviens plus ; la petite-fille était à Sainte-Marie chez des cousins, et la mère à l’hôpital de La Roche avec une blessure à la cuisse ; les pauvres gens fuyant de chez eux avec leurs deux charrettes, avaient été mitraillées par des avions allemands, alors qu’ils étaient seuls sur la route, le grand-père avait été grièvement blessé, il est mort d’ailleurs quelques jours plus tard à l’hôpital de Lisieux ; le père avait été transporté à Bordeaux avec une balle dans un poumon, un peu après s’est déclaré le tétanos, dont on n’a pu d’ailleurs le sauver. Peu à peu, tous les membres survivants de la famille se sont retrouvés chez Maman, ils y ont passé plus d’un an ; la grand’mère y est morte, puis ils ont pu repartir dans les Ardennes où ils ont repris leur exploitation ; ils nous ont laissé le meilleur souvenir (2).
Il y a eu aussi Mme Jacquet, que Maman a gardé quelques jours chez elle avant que Jacques puisse la loger ailleurs. Un dimanche de Fête-Dieu nous arrive Melle Cornet ; j’étais seule à la maison, tous les autres étaient à la procession ; la pauvre fille était exténuée ; partie de Reims, elle avait échoué dans l’Indre et Loire, où elle espérait s’installer près d’une sœur, mais l’Indre et Loire n’acceptant pas de réfugiés, à cause de divers ministères qui y étaient installés, force lui est-il de repartir ! Elle échoue à Belleville, là, elle est si mal reçue qu’elle vient ici, mais plus un seul logement de libre ! la voyant si fatiguée, si désemparée, je commence par lui offrir à déjeuner et, au retour de la procession, nous nous installons tous ensemble ; elle nous raconte sa vie et son odyssée ; l’après-midi Jacques lui cherche un logement, mais impossible de rien découvrir, il y a bien encore quelques pièces où, à la rigueur, on pourrait installer quelqu’un, mais il était presque dommage d’y mettre une personne seule, alors qu’il va, sans doute, nous arriver des familles.
Je fais préparer une chambre pour Mlle Cornet et l’y installe, c’est une personne bien élevée, mais dans un état nerveux un peu inquiétant, et aigrie par les événements. Nous la gardons provisoirement quelques jours et décidons, d’accord avec le Dr Lucas de l’installer chez Mlle Louise. Jamais choix n’a pas été plus malheureux ! Ces deux saintes filles n’ont pu s’entendre et se sont séparées avec éclat peu après.
Après, il y a eu, au sujet des réfugiés, une certaine accalmie, la plupart sont arrivés à s’installer, tant bien que mal et arrivent à vivre, mais les événements ont marché, nous sommes aux premiers jours de Juin, et pas mal de choses sont produites depuis le 8 mai. Les Allemands avancent d’une façon foudroyante. Je feuillette mon journal, et je n’y vois ces dates là que des choses affreuses ! le 19 mai, les Allemands étaient à Guise, la Belgique devait abandonner Bruxelles et Anvers, cependant Namur et Liège tenaient toujours. Le 18 au soir, un convoi de réfugiés nous arrive, dans le nombre se trouve une jeune femme et une fillette qui auraient dû être dirigées sur la Genétouze ; Jacques téléphone à M. Arnaud qu’il les lui envoie, et me prie d’aller les conduire là-bas. De la Genétouze, je file à La Roche chercher Jean ; les cars étant souvent réquisitionnés, j’avais peur qu’ils ne puissent circuler le lendemain matin, et j’étais contente d’avoir Jean pour notre journée de dimanche, si triste soit-elle. Dans la cour de la gare, c’est un spectacle lamentable, une bousculade, un encombrement indicible ; partout des cars en chargements et de pauvres groupes de réfugiés, harassés, chargés de paquets.
Le dimanche soir, la Radio annonce qu’on se bat au nord de Laon, mais le lendemain matin, il est question du Nord-est de Saint-Quentin. Weygand remplace Gamelin à la tête des armées, et cela nous donne une lueur d’espoir, mais cela dure bien peu. Le mardi 23 mai nous passons le journée à Nantes, et emmenons avec nous Jacqueline, qui restée avec Maman depuis avril, se décide à filer sur Tours, où elle verra un peu Jean avant de regagner La Haye-Descartes. Le soir Maman vient nous rejoindre pendant que nous dînons, et nous annonce des nouvelles terrifiantes qu’elle vient d’apprendre dans la rue. Nous n’avions pas pris la Radio de la journée et ignorions tout ! Jacques se précipite dans le bureau, prend un poste quelconque et, complètement effondrés, nous apprenons que l’armée allemande a fait une formidable poussée en direction de la mer, qu’Amiens est pris, Arras aussi, et que Giraud a été fait prisonnier avec tout son état-major. Ils donnent sur cette capture, dont ils exultent, de nombreux détails. Nous sommes assommés par d’aussi désastreuses nouvelles et nous couchons angoissés. Alors commence pour nous une période fiévreuse qui ressemble un peu, dans mon esprit, aux jours de la maladie de Bernard, c’est la même angoisse, la même attente anxieuse d’une amélioration que nous désirons tant !
On guette l’heure des émissions comme nous guettions l’heure du thermomètre. Chacun des communiqués est précédé d’un indicatif sur les mots de La Marseillaise… « Formez vos bataillons »… Et malgré tout nous espérons ; les Allemands ne sont pas encore sur la Somme, ils y ont été d’autres fois, et il nous paraît impossible qu’un redressement puisse s’opérer ! Le samedi on signale de violents combats vers Arras, Cambrai, Amiens. Les Allemands essaient une poussée vers Rethel. On s’attend à ce que des attaques françaises et alliées coupent ce couloir allemand, lequel n’est pas très large, et s’allonge de plus en plus vers la mer. Mais le mardi matin, 28 mai, coup de théâtre et catastrophe, le roi des Belges ordonne à ses troupes de cesser le combat. Les Allemands sont à Boulogne, que va devenir notre armée des Flandres, coupée du reste de la France, et acculée à la mer ; c’est une angoisse sans nom. En ces jours-là, nous allons à Nantes, nous croisons des voitures belges qui descendent de plus en plus vers le Sud, ayant pu échapper à temps. Alors s’organise la défense de Dunkerque, et le réembarquement des troupes alliées. Un soir je prends la Radio allemande, Stuttgart sans doute, elle donne sur le massacre qui se fait là-bas des détails tellement affreux, et se complait si visiblement dans ce tableau d’horreur que je referme le poste ; je n’ai jamais voulu reprendre la radio allemande.
Le 1er juin, il fait un temps splendide, une de ces merveilleuses journées de la fin du printemps, Dunkerque tient toujours, on espérerait presque, mais l’Italie, de plus en plus menaçante, est sur le point de nous déclarer la guerre ! Le lundi 3, je travaille dans le bureau avec Mlle Cornet, je prends la Radio, et nous entendons que les Allemands ont bombardé Paris au début de l’après-midi. Le lendemain, ils déclanchent une nouvelle offensive entre la mer et la route de Laon à Soissons en direction de Paris. Quelques prisonniers envoient de leurs nouvelles, mais bien peu encore. Le samedi matin 8 juin, je m’installe dans le bureau pour écouter la Radio, et j’entends que quelques chars allemands avancent dans la région de Forges-les-Eaux, et je réalise, avec une affreuse netteté que, ayant passé la Somme, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne passent pas la Seine, et n’arrivent pas jusqu’ici. Ils y arrivaient quinze jours après !
Le soir, on reparle des chars de Forges-les-Eaux pour dire qu’ils ont été anéantis, mais le lendemain, la situation s’est encore aggravée ; d’un côté les colonnes allemandes menacent Rouen, de l’autre côté l’Aisne est coupée. On parle de vingt divisions nouvelles sur un seul point du front et on reste stupéfait devant une telle puissance. Le jeudi 13, l’angoisse est à son paroxysme, les allemands sont aux portes de Paris, et, d’après les déclarations du gouvernement, il semble qu’on songerait à abandonner la capitale. Le vendredi matin 14, je viens, comme les autres jours, prendre le communiqué, aucune émission sur la longueur d’onde habituelle. Je cherche sur une autre longueur, je prend Bordeaux et apprends que les Allemands sont entrés dans Paris.
ІІІ
Au milieu de tout ce désarroi, de toute cette angoisse, nous avions de quoi nous occuper, car une nouvelle vague de réfugiés affluait, et cette fois-ci, ce n’étaient plus les lamentables groupes harassés qui, descendant des cars, étaient heureux de trouver un abri, mais des gens en auto, qui avaient quitté volontairement leur pays, avec le sentiment illusoire qu’une fois au sud de la Loire ils seraient sauvés, et très étonnés de ne pas trouver ici des appartements à louer, avec eau et gaz à tous les étages ; on avait beau leur dire que tout était plein, que seules restaient quelques chambres à coucher, sans possibilité de faire la cuisine, ils ne voulaient rien en croire… J’aime mieux ne pas penser à certaine institutrice qui exigeait un logement confortable et inexistant, alors qu’on lui offrait les salles de classe, vacantes depuis quelques jours ; elle est partie furieuse, persuadée qu’il y avait de notre part absolue mauvaise volonté, alors que réellement il n’y avait plus rien ! Je revois encore un ménage en auto, la femme très élégante, le mari au physique quelque peu –juif, qui déclarait tout net à Jacques : « Avez-vous quelque chose à vendre ? Si c’est une maison, je l’achète, si c’est une propriété d’un million je l’achète aussi ! ». Il n’y avait rien à vendre et c’était bien dommage ! Je passais moi aussi tout mon temps à l’étude, à recevoir ceux qui arrivaient, en l’absence de Jacques, à leur donner quelques renseignements, un peu de réconfort. Je me souviens d’une famille de Douai, arrivant dans une camionnette, il y avait un enfant malade d’une pneumonie, avec une forte fièvre, un autre bébé allait arriver, la maman était exténuée. Jacques les a installé en campagne, chez de très braves gens qui leur ont certainement été secourables ; le bébé est né la nuit après l’arrivée des Allemands, l’autre enfant était guéri, et tous ont pu repartir dans leur pays peu après.
Un soir, nous étions à dîner, on sonne, je vais ouvrir, et je me trouve en face d’une dame demandant un logement, bien entendu, et me faisant des explications très compliquées ! Elle me parlait d’un prêtre originaire d’ici, l’Abbé Beignon, de nos cousins Renou, et je ne comprenais rien à tout cela. Je lui demande si elle avait dîné et lui dis « Si vous voulez, Madame, nous causerons de tout cela à table, vous devez être fatiguée, avoir faim, ce sera plus simple ainsi ». Les enfants mettent un couvert, nous nous serrons un peu, et la nouvelle venue nous raconte ses péripéties : elle habite un grand domaine aux environs de Dieppe, à la nouvelle de l’arrivée des Allemands, elle est partie en auto avec les trois enfants de son mari, qu’elle considère comme ses propres enfants, et s’est dirigée vers Vernon où son mari est mobilisé, et, pour rester près de lui, a offert ses services comme infirmière, mais Vernon a été bombardé, et d’une façon effroyable, elle s’apprêtait à fuir pour emmener les enfants, lorsqu’elle a trouvé, évanoui sur un élément de tranchée, l’Abbé Beignon, lequel avait réussi à quitter l’hôpital au moment où il s’effondrait – il avait été opéré peu avant – elle l’a hissé dans sa voiture, l’a emmené plus au Sud, le cachant dans un fossé quand les avions les mitraillaient ! Elle l’a emmené jusqu’à Cholet où elle a pu le laisser à l’hôpital ; il lui a dit : « Madame, vous m’avez sauvé la vie ! Si vous avez besoin de quelque chose, allez trouver mes parents, ils feront pour vous tout ce qu’ils pourront ! Si vous avez besoin d’un gîte, allez trouver mon curé au Château d’Olonne… ».
Ne sachant au juste quel parti prendre, elle a laissé les enfants à Mortagne, chez les Renou dont elle connaissait des cousins, et elle s’est dirigée jusqu’ici pour avertir la famille Beignon que leur fils est sauvé. Elle nous raconte tout cela en dînant et ajoute : « maintenant je vais y aller tout de suite, et leur demanderais un gîte pour la nuit », je lui réponds : « Madame, ce sont d’excellentes gens qui ne demanderont pas mieux que de vous rendre service, mais vous ne connaissez pas le genre de leur installation. Je crois qu’il vaut mieux pour vous revenir coucher ici ; je vais vous faire préparer une chambre ». Une heure après elle revenait, laissant une famille bien heureuse de savoir l’abbé sain et sauf. Le lendemain nous téléphonons au Château d’Olonne ; il n’y a pas encore de réfugiés à la cure, et le curé est heureux de recevoir la personne qui a sauvé la vie à son vicaire ! (3)
Quelques jours avant, car je m’embrouille un peu, n’ayant rien noté de tout cela dans mon journal, faute de temps, une famille nous est arrivée dans le courant de l’après-midi : une jeune femme conduisant sa voiture, trois petits enfants, sa grand’mère et une bonne. Nous avions cru d’abord leur trouver quelques pièces à Belleville, mais cela n’avait pas réussi, et Mme Auvray, son mari tenant un garage à Vire, se décidait à filer jusque dans les Pyrénées où elle avait de la famille, je lui ai offert un gîte pour le soir, j’ai préparé un dîner, puis Maman arrivée sur ces entrefaites, a emmené toute la famille coucher chez elle. Tous sont repartis le lendemain matin, c’étaient des gens charmants, dont j’ai gardé le meilleur souvenir, Mme Auvray m’a écrit deux fois, elle m’a raconté longuement toute son odyssée après son départ d’ici. J’ai toujours des remords de ne pas m’être informée d’elle et des siens après le bombardement de Vire.
C’est le soir où Mme Le Roux, la dame de Dieppe, était ici, si je ne me trompe, que nous avons réellement senti la défaite, ou le soir où nous avions Mme Auvray et sa famille ? je ne sais plus, je confonds un peu tout cela, après cinq ans et plus ! Enfin, il y a eu le soir où Paul Reynaud attendait la réponse de l’Amérique, et cette réponse ne venait pas ! Nous nous sommes couchés le cœur bien serré, nous sentant vraiment perdus !
Donc le vendredi 14 juin, les Allemands étaient à Paris. Le samedi, journée affreuse, les réfugiés défilent sans arrêt à l’étude. On en loge encore une cinquantaine, et je me demande comment ! Il y en avait partout, dans toutes les maisons, dans tous les villages, et dans d’assez mauvaises conditions souvent. Je me préparais à déménager le salon et le bureau pour y installer un logement de fortune, non seulement afin d’y caser une famille de Reims, très intéressante, mais aussi pour donner l’exemple à certaines familles qui consentaient volontiers à voir des réfugiés chez les autres, mais ne voulaient, à aucun prix, les installer dans leurs pièces disponibles ! Dans quel état seraient ensuite les planchers ? Le soir je recueille une pauvre isolée, une couturière des environs de Rouen, dont je ne me souviens plus le nom, et à qui j’offre un gîte provisoire. Le dimanche matin Jacques m’appelle, un coup de téléphone de Madeleine lui demande d’aller à Nantes chercher sa mère ! On suppose que les allemands arriveront bientôt, le pont de Pirmil sautera certainement et nous pourrons nous retrouver coupés les uns des autres ; plusieurs personnes viendront sans doute aussi : Tante Thérèse, Andrée Jaffré… Marie-Thérèse Bled est chez mère avec des amis, elle demande si elle peut venir aussi. Je fais répondre que tout le monde vienne, nous nous arrangerons, je ne sais pas comment par exemple. Dans la matinée je préviens Mme Bonnaud que Jacques part à Nantes, elle demande si elle peut partir avec lui, et emmener un mécanicien, afin de ramener la voiture de son mari, mobilisé à Nantes, et qui serait peut-être plus en sécurité ici. Je fais préparer le déjeuner de bonne heure, et tous trois partent, tandis que je reste ici, un peu inquiète. Au retour de la messe, nous déjeunons avec notre pensionnaire, laquelle nous annonce qu’elle nous quitte le jour même, ayant trouvé un gîte. Puis les enfants vont jouer dehors, Jean est en vacances, tous les établissements scolaires ayant fermé dans le courant de la semaine. Au dehors tout est calme, et cela contraste étrangement avec l’agitation de la semaine passée, d’ailleurs, depuis la veille, nous avons ordre de ne plus recevoir aucun réfugié, tous doivent être dirigés plus au sud, mais le plus curieux est que personne ne vient ! Cela paraît irréel, il semble que l’on vit en dehors du temps, que la vie calme, heureuse, paisible d’autrefois ne puisse plus jamais revenir. Les nouvelles ne peuvent guère être plus mauvaises. Les Allemands sont en Normandie, sont en Champagne, prennent à revers la ligne Maginot. Maman part aux Vêpres avec les enfants, je m’assieds près de la fenêtre du bureau, avec un livre, qui très intéressant peut-être, ne m’intéresse guère ! C’est la première fois depuis des semaines que je suis ainsi seule, au calme et inactive, cela me paraît tout à fait étrange ; je suis exténuée, désorientée ; je pense à toute cette troupe qui va m’arriver ce soir ; je ne sais ni le nom, ni le nombre de gens que je vais recevoir !…Une auto s’arrête devant la grille, je pense qu’il va falloir prier les arrivants de filer un peu plus loin, et cela m’ennuie ; je regarde vaguement à travers les rideaux, et reconnaît Madeleine de Baynast et ses garçons, derrière eux descendent Tante Marguerite puis Perrine ! Je vais vite les faire rentrer, les installe ici, fait goûter les enfants. Madeleine m’explique qu’elle a craint de se trouver coupée de tous en restant à Angers, vue l’arrivée imminente des Allemands, elle espère qu’étant enfin au sud de la Loire, elle sera plus en sûreté et aura plus facilement des nouvelles de son mari. Solange est restée à Angers, elle arrivera sous peu en bicyclette. Maman et les enfants arrivent des Vêpres, trouvent les arrivants, Maman les emmène chez elle pour les installer. Je reste ici à préparer un vague dîner, ne sachant au juste comment m’arranger. Enfin les voyageurs arrivent, il y a trois autos, la nôtre, celle des Bonnaud et une camionnette avec des visages inconnus ! On décharge des valises, des paquets, des matelas, une machine à coudre, des caisses ; je ne sais pas où nous allons mettre cela ! On me présente les arrivants : ni Tante Thérèse, ni Andrée Jaffré ne se sont décidées à venir, mais il y a là Marie-Thérèse Bled avec toute une famille : Mlles Andrée et Anne-Marie Lengrand, M. et Mme Paul Lengrand. Nous organisons en vitesse le campement, Mère prendra la petite chambre auprès de celle des garçons ; Marie-Thérèse est ses amies prendront la grande chambre que nous avons fait faire heureusement l’année dernière. On installe des lits, on sort des draps, des couvertures, je file acheter trois douzaines d’assiettes et un paquet de bougies, au cas où l’électricité serait coupée. M. et Mme Lengrand prendront leur repas ici mais coucheront chez Mme Bonnaud. Je vais préparer le couvert, heureusement j’ai pas mal de provisions, il y a bien des choses dans les épiceries, nous avons bien des légumes et des fruits. Au dîner, j’essaie de me familiariser avec ces visages inconnus, il semble vivre dans un rêve, tout est étrange.
Le lendemain matin j’assiste à la première messe, on a tant besoin de Dieu dans ces moments tragiques. A la sortie je trouve Maman, qui a réussi à caser tous ses arrivants. Nous rencontrons M. Baron, il a pris la radio de bonne heure, le cabinet de Paul Reynaud a démissionné passant au Maréchal Pétain la présidence du Conseil, mais l’heure est trop grave pour que nous puissions de nouveau espérer. Je fais servir le petit-déjeuner, M. et Mme Lengrand ne paraissent pas ; Mme Bonnaud me fait dire de ne pas les attendre ; je me rends chez elle dans la matinée pour l’en remercier, elle me dit avoir décidé de les garder tout à fait chez elle, disant que j’ai bien assez de monde ainsi. Cela me soulage un peu. Dans la matinée, nous tirons des plans pour faire une installation indépendante pour la famille Lengrand en leur abandonnant le bureau, où ils pourraient prendre leur repas. Après déjeuner, Jacques prend la radio et nous apprenons avec stupeur qu’un armistice a été demandé ! Quelle chose affreuse et humiliante. Je revois la figure de Jacques, un pauvre visage tout tiré, tout crispé, le même qu’au jour de la mort de Bernard ! Nous décidons de ne rien transformer dans la maison, ce n’est plus la peine, puisqu’il y va avoir un armistice, les réfugiés pourront repartir.
Le mardi, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises, Jacques décide d’aller chercher Madeleine à Nantes, nous déjeunons de bonne heure et il part dans la Simca accompagné de M. Lengrand. Il m’a depuis raconté ce voyage pénible, alors qu’il lui fallait remonter le flot pressé de véhicules de toute sorte qui descendaient toujours plus au Sud. A l’heure du dîner, ils ne sont pas de retour, je suis affreusement inquiète, j’ai peur qu’il n’ait eu un accident, ou qu’ils n’aient pu pénétrer à Nantes, ou que le pont de Pirmil ait sauté avant qu’ils aient pu revenir, ou que les Allemands soient là. Je prie mon petit Bernard de veiller sur son Papa et de le protéger. Nous dînons quelque peu angoissés, puis je vais coucher les enfants, je finis de déshabiller Pierre quand Thérèse monte me dire qu’Armand est dans la cour, je descends, inquiète et étonnée, je trouve Armand, lequel me dit que la vie à Thouars est intenable, qu’ils ont peur que Michel soit pris par les Allemands, aussi ils ont décidé de filer jusqu’en Espagne s’il le faut. L’auto est dans la rue devant la maison. J’y vais et j’y trouve Suzanne en larmes au milieu d’un chargement effarant. Michel est plus calme et boite encore beaucoup ayant eu en avril une jambe cassée par une chute de cheval.
Je réussis à les persuader de rester ici le soir tout au moins, et m’occupe de leur chercher des chambres chez les Boyer, tout est plein, mais chez les Bourasseau, deux chambres sont mises à notre disposition ; j’envoie draps et serviettes de toilette, et vais préparer un second dîner. Jacques arrive enfin, il a eu de la peine mais tout s’est bien passé, tous se mettent à table, et Jacques réussit à persuader Armand de ne pas filer en Espagne, il paraît que sur les routes c’est un embouteillage insensé, que le ravitaillement est inexistant. A la fin du dîner, un coup de sonnette, j’ouvre et je me trouve en face d’un gendarme qui m’explique très gentiment que le couloir étant très allumé, il faut tout camoufler immédiatement ; il y a des ordres stricts pour que la défense passive soit respectée, que nous pouvons être bombardés, le front se rapprochant de nous ; Enfin chacun va se coucher.
Le lendemain matin temps superbe, je prépare le déjeuner quand Solange arrive en bicyclette, d’Angers, avec une valise énorme et bien lourde, elle est fatiguée et meurt de soif ; je l’installe au frais, dans la salle à manger, avec du vin, de la glace et une assiette de cerises. Elle me raconte son odyssée, partie le lundi matin d’Angers, elle a, dans l’après-midi, appris la demande d’armistice, croyant que la chose aurait lieu aussitôt, elle a fait demi-tour, pour repartir le lendemain matin, craignant de se voir coupée du reste de la famille. Elle a couché aux Herbiers, elle n’a pas non plus de nouvelles de son mari. Toute la journée nous attendons la réponse des Allemands à la demande d’armistice, et toujours rien ! Nos troupes se replient, on ne sait plus au juste où les choses en sont. Nous passons l’après-midi à causer et travailler sous le tilleul, on rie et on plaisante par moments, mais les cœurs sont bien serrés !
Le lendemain jeudi 20, nous sommes réveillés par quelques violentes détonations, Jacques ouvre une fenêtre et voit un avion qui s’éloigne, le terrain des Ajoncs, près de La Roche a été bombardé puis mitraillé ; il n’y avait heureusement plus rien ; cela nous fait sentir les Allemands bien près de chez nous ! On prétend qu’ils sont à Nantes, mais la nouvelle n’est pas confirmée, en tous cas la Radio annonce qu’ils occupent Lyon et avancent toujours. Et toujours aucune réponse à la demande d’armistice. Maman se tourmente pour Jacqueline ; elle se demande ce qu’elle va devenir là-bas toute seule ; d’un autre côté elle préférerait la voir venir, mais on raconte que beaucoup d’autos sont en panne le long des routes, faute d’essence, et que des gens meurent de faim. Soudain, pendant le déjeuner, Baptistine ouvre la porte et annonce solennellement que « Madame Granger est arrivée », c’est un soulagement général, aussitôt sortie de table, je me rends chez Maman, et Jacqueline raconte son voyage : elle est partie le mercredi matin accompagné du gendre d’une amie, et sans savoir au juste de quel côté se diriger, mais Jean, qu’elle a vu la veille, lui a dit qu’il serait plus tranquille la sachant au Poiré, elle a entassé dans sa voiture tout ce qu’elle a pu, les papiers les plus importants de l’étude, du linge, de l’argenterie, elle pense se diriger d’abord vers Le Blanc, mais les bords des villes sont interdits, et il faut prendre des routes détournées, à la fin de la matinée, elle arrive à Bélâbre, chez notre cousin l’Abbé Pigeaud, et lui demande à déjeuner, lui aussi lui conseille de se rendre au Poiré, on ne peut savoir ce qui se passera à l’arrivée des Allemands, la voilà repartie, toujours avec son passager, qui ne peut lui être d’un grand secours, il est tombé la veille devant un camion, et il a un pansement à chaque bras, aussi elle conduit elle-même, et c’est la première fois que cela lui arrive, ayant son permis depuis peu. Impossible de traverser Poitiers, il faut prendre plus au sud, d’autres routes aussi sont interdites ; le soir ils sont en Charente, où aller ?
Jacqueline se souvient que Marsais est tout près, Marsais, où sont nos cousins Lancelot ! Bien sûr Josée ne refusera pas de lui donner l’hospitalité. En effet, Josée la reçoit à bras ouverts, il y a des réfugiés plein la maison, mais cela ne fait rien, il y a encore un divan pour le blessé, quant à Jacqueline, elle lui offre la moitié de son lit, ne pouvant faire mieux. Le lendemain matin, chacun s’en va dans sa direction et Jacqueline arrive sans trop de peine à pénétrer en Vendée et à arriver jusqu’ici, nous sommes tous soulagés de la savoir ici ! Est-ce ce jour ou la veille que sont passées, en file ininterrompues, des troupes françaises se repliant, et se repliant de quelle façon, puis qu’elles remontaient au Nord ! Sans doute recherchaient-elles les routes moins fréquentées ? Elles étaient dans des véhicules hétéroclites, camions, autos de toute sorte ; les hommes étaient fatigués, poussiéreux, ce n’était pas vraiment la débandade, mais tout de même la défaite ! Nous avions, en regardant tout cela, le cœur affreusement serré.
Le vendredi journée assez calme, pas de passage de troupes, moins d’avions, mais toujours ces communiqués lamentables ! Vers cinq heures je sors faire une course avec les enfants, et suis stupéfaite de trouver la place couverte de troupes ; beaucoup de personnes circulent et discutent. Il paraît que ces hommes, il y en avait bien une compagnie doivent organiser la défense du pays et résister ici coûte que coûte. Jacques parle à l’officier qui les commande, celui-ci dit que les ordres sont formels ; il faut arrêter là l’avance allemande, et comment avec un ou deux soldats par kilomètre, Jacques objecte qu’il est illusoire de chercher à arrêter quoi que ce soit ; la résistance ne signifiera que le massacre des civils et le bombardement des maisons. Rien à faire ! M. Tenailleau vient parler à Jacques, tous deux décident d’aller à La Roche, aussitôt dîner, parler au colonel commandant la place. La-dessus un orage se déclare, pluie, éclairs ! Nous dînons très tristement, puis nous décidons malgré l’angoisse qui nous étreint, ou peut-être pour secouer cette angoisse, d’aller à l’église pour la prière qui se dit chaque soir, il est l’heure et les cloches n’ont pas encore sonné !
Nous sortons, la pluie a cessé, mais le ciel est encore très sombre, personne dans les rues, quelques personnes se joignent à nous, enfin les cloches sonnent et annoncent la cérémonie. Tout paraît lugubre, c’est une attente, une angoisse sans nom. Je revois encore ce soldat français, le dernier aperçu depuis bien des années, debout derrière l’église, en sentinelle, surveillant autant qu’il pouvait la vallée brumeuse, déjà bien envahie par la nuit, vision infiniment douloureuse et poignante. Nous entrons dans l’église, la cérémonie se déroule comme d’habitude, puis M. le Curé s’approche de la Sainte Table et nous adresse quelques mots très simples, nous disant que devant le danger imminent, il ne faut pas perdre confiance ; il vient de faire accrocher près de l’autel le drapeau du Sacré-Cœur, et nous allons dire un autre chapelet pour mettre « notre petite cité sous la garde de la Sainte Vierge et lui demander de nous protéger ». Il s’approche de l’autel de la Sainte Vierge, l’illumine ; aussitôt l’assistance est debout chantant à plein cœur :
« Notre-Dame de France, protégez-nous… »
Nous récitons un autre chapelet, avec beaucoup de ferveur, puis nous rentrons à la maison. Je fais coucher les enfants et reviens dans le bureau où tout le monde est réuni. Il est déjà très tard ; la nuit est très noire, il pleut de nouveau ; Jacques n’est pas rentré, je suis très inquiète ! Peut-être les Allemands sont-ils déjà à La Roche ? qu’a-t-il pu arriver ? Enfin une auto, Jacques rentre, il est consterné. Rien à faire ! « Mes pauvres amis, nous n’aurions pas dû vous garder là ! Demain nous serons tous en danger ! » Il nous raconte avoir été à la Brossardièrre, où se trouvait le colonel. Celui-ci leur a dit « Messieurs, les ordres sont formels et émanent du G.Q.G. ! Nous devons former une ligne de défense et arrêter l’ennemi » et comme M. Tenailleau lui objecte que c’est là une mesure inutile et un danger réel pour la population civile, le colonel reprend « Pour arrêter l’ennemi, on commence par mettre le feu au village ». Tous deux rentrent bien angoissés. Nous nous demandons quoi faire ? Il ne peut être question avec un temps pareil d’aller nous cacher dans la campagne. Armand nous dit, avec beaucoup de raison, que les Allemands n’arriveront sans doute pas cette nuit, que le mieux est donc d’aller se coucher. Là-dessus, avec Suzanne et Michel, il se met en route pour son cantonnement. Dès le lendemain de leur arrivée, j’avais pu les installer chez Marguerite Mignen. Nous montons tous nous coucher.
Nuit très calme, malgré notre inquiétude. Le samedi matin, je pensais aller aux provisions, puis au cimetière, ce qui me tenait le plus à cœur ; Jacques monte et me dit qu’il fallait préparer l’auto et partir tout de suite pour l’Hermière ; il me raconte qu’on installe des barricades au coin des rues, c’est donc en perspective la résistance, une bataille, peut-être un massacre, je suis donc aller mettre les enfants à l’abri. Pour lui, il reste ici, ne pouvant laisser la maison, ni la commune, dont il se sent responsable vu l’âge de M. Tenailleau. Je veux rester avec lui, il me dit que mon devoir est d’éloigner les enfants ; il me rappelle qu’Yves est très nerveux, qu’il a fait un accès de fièvre à la mort de son petit frère, qu’il peut se ressentir de toutes ces émotions ! D’ailleurs il ne sera pas seul, Madeleine reste avec lui, ainsi que Marie-Thérèse Bled et Mlles Lengrand. Je me décide donc, mais c’est un déchirement de tout laisser ainsi et toujours cette pensée, ce regret de n’avoir pu m’agenouiller ce matin sur cette petite tombe si chère. Armand est allé chercher sa voiture, lui aussi va venir avec nous.
Nous envoyons Jean, Jacquie et Geneviève à bicyclette, en éclaireurs ; on installe dans l’auto les deux petits, Mère, les deux bonnes, on prend quelques provisions, et on part. Je m’arrête chez Bretaudeau faire gonfler les pneus ; quelqu’un vient me dire d’activer le départ, qu’on entend des avions ! Je pense à tous ces pauvres gens qui ont dû quitter ainsi leur « chez eux ». Nous partons, rien d’extraordinaire le long de la route, nous arrivons à l’Hermière, au moment où les enfants, qui viennent d’arriver, expliquent à Eugénie et à sa mère que nous venons nous réfugier chez eux. « Bien sûr, dit la Mère Moreau, si ce soir vous, vous pouvez pas partir, y changerons les bernes, et y irons dormir à la paille ! ».
Armand et moi allons garer les autos un peu plus loin dans un chemin sous des arbres, nous revenons à la maison. Ne sachant que faire, j’aide à la Mère Moreau à écosser des pois. On va aux nouvelles, le village est plein de monde, on dirait que tout le quartier s’y est donné rendez-vous. Marie s’est mise à la cuisine ; elle se retrouve chez elle et nous prépare un canard. Nous allons ensuite dans le pré, retrouver les enfants qui jouent et pêchent des grenouilles avec Tante Suzanne. La campagne est infiniment calme, au loin un bruit d’avion ; l’appareil se rapproche, fait quelques tours, sans doute au-dessus du Poiré, va-t-il lâcher des bombes ? Il s’éloigne et nous sommes –momentanément- un peu rassurés. L’heure du déjeuner approche, nous rentrons ; il fait chaud, le soleil a déjà séché l’humidité de la veille, c’est une belle journée où il ferait si bon, si le monde était en paix, et si nous n’étions pas à attendre l’ennemi. Armand a déballé sa Radio, il la branche sur une lampe, nous écoutons les nouvelles, on répète, pendant des minutes qui nous semblent interminables : « Bernard…Xavier….Bernard…Xavier… »Puis on parle de combats un peu partout. Nous nous mettons à table, et mangeons le canard sans grand appétit, à part les enfants qui doivent trouver cette journée passionnante ! Un bruit de moteur, c’est Jacques qui arrive avec la Simca ; il a voulu, après son déjeuner, nous rassurer et voir ce que nous devenions.
Au Poiré tout est calme, les Français sont toujours là, les barricades aussi ! il nous donne quelques nouvelles, les Mignen ont évacué à la Pierre Levée, beaucoup se sont dispersés un peu partout dans la campagne, mais Maman est restée chez elle, avec tout son monde, s’il le faut, ils fileront dans les champs par le fond du jardin. Le matin, Jacqueline est venue chez nous aux nouvelles, elle a rencontré Jacques devant l’épicerie Barbin et tous deux s’étaient arrêtés à causer quand un soldat s’est approché d’eux, faisant tournoyer la crosse de son fusil et criant : « circulez, circulez, pas besoin d’encombrer les routes, c’est comme çà que les civils nous ont fait perdre la guerre ! ». Tous deux complètement effarés, s’engouffrent dans l’épicerie Barbin, où ils restent à bavarder un moment, en attenant que le farouche défenseur de la Patrie se soit éloigné.
Après nous avoir raconté tout cela, Jacques repart, nous avons fini de déjeuner et retournons dans le pré. Les enfants jouent, je tricote en causant avec Armand, tout est calme, nous tendons toujours l’oreille aux bruits qui pourraient être anormaux. De temps à autre, des coups sourds ; ce doit être le canon, mais bien lointain ! Nous devrions entendre le roulement dans la campagne de leurs colonnes motorisées, car ils doivent approcher maintenant. Quelqu’un a dit, mais on raconte tant de choses, qu’ils étaient à Legé dans la matinée. Et toujours cette angoisse qui étreint le cœur ! De temps à autre quelqu’un va aux nouvelles jusqu’au village, et en rapporte quelques « bobards ». Enfin, vers quatre heures, Jacques arrive ; il nous raconte qu’au début de l’après-midi, ordre est venu d’enlever les barricades, il n’y aurait aucune résistance ! Tout le monde s’y est mis, et les barricades n’ont pas longtemps existé ! Mais les Allemands ,… « Il est venu une moto, me dit Jacques, à la hauteur de la maison des Yvernogeau ; là ils ont fait demi-tour, mais ils ne tarderont pas à revenir, d’ailleurs il ne se passera rien puisqu’ils pourront traverser le pays sans encombre. S’il doit avoir de la casse, ce sera d’ici une heure ou deux ; rentrez donc dans deux heures, pour le dîner, ce sera fini ». Nous faisons goûter les enfants, qui continuent à s’amuser à merveille, et l’après-midi s’achève lentement. Nous faisons nos préparatifs de départ, qui sont retardés quelque peu, Jacquie ayant perdu sa médaille de baptême, tout le monde se met à la chercher, mais, malgré nos efforts, la médaille n’a jamais été retrouvée. Enfin tout le monde se case dans les autos et on part. Les trois grands suivent à bicyclette. Le long de la route, nous dépassons des quantités de personnes, femmes, enfants, qui s’étaient cachés dans la campagne. Enfin nous voilà rendus, voici la maison ! Je m’étais demandé ce matin si nous la retrouverions intacte. Je rentre l’auto au garage ; je n’ai pas conduit depuis ! Madeleine nous attend, avec Mlles Lengrand et Marie-Thérèse ; elles ont passé un après-midi assez calme, ont commencé, en nous attendant, à préparer le dîner ; je n’ai rien de spécial à faire, je me décide donc à aller à l’église, c’est mon jour de confession, et cela fera du bien de prier, il est passé, paraît-il quelques groupes d’allemands, mais tout est calme. En sortant de l’église, j’étais sur le trottoir de la boulangerie Daviaud, j’entends « Les voilà, les voilà ! ». Instinctivement, je remonte en arrière deux ou trois marches, trois motos allemandes débouchent de la route de Palluau et contournent la place dans la direction de la route d’Aizenay. Ce sont les premiers Allemands que je vois ; l’un d’eux me salue en passant d’un geste ironique. Je ne bouge pas, j’ai le cœur battant, ils ont le doigt sur la mitraillette, nous sommes toujours en guerre, et au pouvoir de nos ennemis. Après dîner, nouveau coup de sonnette ! Encore un gendarme pour le camouflage des lumières ; il me dit, à ma grande stupéfaction, que maintenant nous pouvons être bombardés par les Anglais ! Je n’avais pas songé à cela !
Enfin, après cette journée remplie d’émotions, chacun va de bonne heure se coucher ! Nous restons un peu dans le bureau, Jacques, Madeleine et moi ; nous sommes assis sur le divan, et l’un de nous dit : « Nous avons l’impression d’avoir échappé à un réel danger, mais maintenant, que va-t-il se passer ? »
IV
Les premiers jours, il ne s’est rien passé du tout ! tout est très calme, le dimanche 23 est comme tous les autres dimanches ; cela fait un effet très bizarre de se retrouver dans l’ambiance habituelle, pas tout à fait il est vrai, car nous sommes tous les jours quatorze à table, sans compter Pierre, aussi cela fait pas mal d’occupations, de menus à combiner, de cuisine à faire, mais enfin, dans les rues, au dehors, tout semble comme d’habitude. Le soir, au dîner, nous célébrons un peu tristement la fête de Jean. Le mardi 25, Armand, Suzanne et Michel nous quittent, avec tout leur chargement. Le mercredi 26, sommes allés en auto à La Roche, Jacques, Madeleine et moi ; on laissait encore circuler les autos françaises ; cela ne devait pas durer longtemps !
On voyait des Allemands partout, dans les cafés, dans les magasins ; partout le drapeau à croix gammée, c’était affreusement triste ! Avant de partir j’achète un journal, on y énumère les conditions de l’Armistice, en vigueur depuis la veille, nous voici en zone occupée, et ce n’est pas gai ; combien de temps serons-nous ainsi sous la botte allemande. Il y a aussi une longue ordonnance des autorités commandant la ville, cela n’a rien de réconfortant.
Le ravitaillement recommence à arriver, paraît-t-il, et les courriers vont reprendre ; cela fera plaisir d’avoir des nouvelles des uns et des autres. Les émissions par radio sont pénibles à entendre à cause des dissentiments entre la France et l’Angleterre. Il faut nous dire, avant tout, que nous sommes dans la main de Dieu. Il circule des « bobards » que tout le monde écoute religieusement, et redit de même.
On raconte, entre autres, qu’il y a eu des débarquements anglais dans le Nord, et que certaines villes auraient été évacuées par les Allemands. Il y a aussi des prophéties, dont certaines commencent à circuler. On raconte aussi, mais cela est moins gai, que les Allemands vont faire évacuer toute la zone atlantique, pour ne pas gêner la défense côtière ; cela nous devait être redit bien des fois depuis. Le samedi 29, je retourne à La Roche, par le car ; en débarquant place du Théâtre, je rentre chez Mme Lesaffre qui me raconte leurs émotions. Partout des camions allemands, sur la place du théâtre, sur les boulevards avoisinant la gare, sous les arbres de la place Napoléon.
Les officiers circulent avec arrogance, les soldats passent en chantant ; tous sont habillés d’une façon impeccable, leur matériel est admirable ; on sent une armée forte, sûre d’elle-même. Tout cela est dur pour nous, mais nous avons quand même un certain espoir ; cela ne peut pas durer ! il va arriver quelque chose, mais quoi ?. Je rentre, je retrouve tout le monde à travailler sous le tilleul, nos journées sont calmes ; je suis toujours très prise avec mes tricots en cours, le soir les enfants, la cuisine. Jacques, au contraire, est plus au calme ! Pas de réfugiés à loger, pas d’affaires à l’étude, et les Allemands ne sont pas encore venus jusqu’ici !
On écoute la radio anglaise et suisse, on s’efforce de se remonter le moral, et on finit par rire, malgré toute notre anxiété, aux histoires désopilantes de Marie-Thérèse ! Les enfants, pour se distraire et s’occuper, organisent sous la direction de Jean et d’Odile, une petite séance récréative qui doit se dérouler dans le parc ; il doit y avoir une tombola ; on dessine des programmes mirobolants, cela les amuse beaucoup. La séance est en effet très réussie, mais quand nous rentrons le soir, on annonce que Jacques vient d’être appelé en vitesse à la Mairie, des camions allemands sont arrivés, ils vont s’installer ici et faire leur cantonnement. Jacques ne rentre dîner que tard ; je suis inquiète, une fois de plus.
Le soir, quand nous allons à la prière, les camions sont sur la place ; les hommes nous regardent passer. Jacques leur a donné comme cantonnement l’école de la Jamonière, mais dans la nuit ils iront s’installer dans l’école des filles qui leur paraît plus commode et plus agréable. Les officiers prennent des places chez les particuliers ; il faut que Jacques aille avec eux de maison en maison pour leur en trouver. Quant au cantonnement, installé à l’école des filles, il aura tout envahi, jusqu’aux maisons avoisinantes et au pré en face, et les pauvres « demoiselles » sont dans leur maison, recluses et un peu terrorisées.
La nuit suivante passe un convoi d’artillerie lourde, traînée par d’innombrables chevaux ; ils font un vacarme infernal quant ils arrivent, s’installent devant chez nous, pour la « pause », nous les entendons crier, prendre de l’eau, faire boire les chevaux ! Nous n’avons qu’une crainte, c’est qu’ils sonnent à la porte pour demander quelque chose, cela dure une partie de la nuit, puis ils s’éloignent !
L’occupation commence donc pour nous ; les allemands sont corrects, les officiers mettent visiblement de la bonne volonté et se montrent plutôt conciliants, mais les règlements sont sévères, et doivent être observés sous peine de sanctions graves. On placarde des affiches « Populations abandonnées, faîtes confiance au soldat allemand ». Le drapeau à croix gammée flotte devant l’école des filles ; il y a un poste de garde à la justice de paix, et la relève de la garde, au pas de parade, fait notre joie ! Le commandant qui est lieutenant, loge avec plusieurs officiers et sous-officiers, à la maison Lucas, où il s’est installé comme chez lui, je ne sais comment il s’appelle au juste, mais sa signature ressemble à « Benzine ». Il se tient toute la matinée à la mairie, et il faut que Jacques s’y tienne aussi, à sa disposition, ce qui lui est extrêmement pénible ; il a exigé un interprète, et M. Tenailleau a l’idée saugrenue de lui présenter un certain Von Haus, réfugié, d’ailleurs d’origine belge, et il y a peu de temps encore, accusé d’espionnage, et ce type est toujours là pour les demandes de laissez-passer et autres choses du même genre. Il parle d’ailleurs un allemand abominable. Il faut aller plusieurs fois à Nantes chercher des pellicules pour photos d’identité ; Madeleine profite d’un de ces voyages pour rentrer, et voir ce que deviennent sa maison et le magasin.
Le samedi 6 juillet, Jacqueline reçoit une lettre de Jean ; il y avait longtemps qu’elle n’avait rien de lui, qu’un mot expédié d’une petite localité des Deux-Sèvres. Il est au Blanc, par conséquent en zone libre, ainsi que Pierre Douxami ; il a été accueilli à bras ouverts par toute la famille ; il est passé par La Haye, nous ne savons pas encore comment. Là-bas on s’est battu dans les rues, il y a eu des dégâts, quelques victimes civiles ; l’étude et la maison sont occupées, mais lui est sauvé, c’est le principal. Armand a écrit lui aussi, leur maison est également occupée, mais on leur a laissé leurs chambres. Madeleine de Baynast voudrait bien rentrer à Angers, mais il paraît que, dans toutes les villes, le ravitaillement est difficile. La radio est inquiétante ; il semble qu’on s’enfonce de plus en plus dans l’obscurité et l’inconnu. Maman a reçu une lettre désolée de Marie-France ; elle ne sait pas ce qu’est devenu François ! Et ils devaient se marier le 19 juin (4) !
Le lendemain, une lettre de Tante Denise nous annonce que François est prisonnier dans un camp du Morbihan, mais ils ne savent pas ce qu’est devenue Marie-France ! Le sept juillet, nous fêtons les six ans d’Yves. Rien de nouveau, les occupants ne sont pas désagréables, mais Jacques, ayant demandé une indemnité pour quelqu’un dont le pré avait été saccagé par les chevaux, s’est entendu répondre que « pendant l’occupation de la Ruhr, les Français n’accordaient aucune indemnité, et que l’Allemagne n’était pas près d’oublier cette occupation faite par des noirs ». Mère nous quitte pour rentrer à Nantes le lundi 8 ; la table rétrécit ! Malgré tout le travail que cela m’a donné, il valait mieux qu’en ces jours d’angoisse nous soyons nombreux ; la vie à plusieurs, les conversations nous aidant à supporter la souffrance morale, l’inquiétude et le chagrin. Je me souviens d’un certain dimanche soir où tous étaient réunis à la maison, le salon était plein, et la conversation tellement passionnante, pleine de paradoxes et de considérations imprévues, lancées par Jacques et M. Lengrand, très en verve, que nous avons laissé passer l’heure du dîner.
Les jours suivants, Madeleine de Baynast fait des demandes pour rentrer à Angers, mais on lui refuse un laissez-passer. Tante Marguerite va essayer de partir par le train, puisqu’on interdit aux réfugiés de partir par la route ; tous voudraient bien cependant rentrer chez eux ; cependant les Belges, Hollandais et Luxembourgeois sont invités à partir. Jacques est fatigué, il fait une crise d’entérite, et, ce qui lui coûte le plus, c’est de travailler avec les Allemands, il le fait dans l’intérêt de la commune, mais cela lui pèse terriblement. Je tâche de réorganiser un peu notre vie, et fais commencer aux filles leurs devoirs de vacances et il me faut préparer le trousseau de Jacquie pour la rentrée. Enfin Madeleine trouve un moyen de partir, puisqu’on lui refuse un laissez-passer pour Angers, elle en demande un pour Paris, lequel lui est accordé séance tenante ; il ne s’agissait que d’y penser. Solange reçoit une lettre qui la rappelle et Jacqueline parle de rentrer à La Haye. La famille Lengrand nous quitte le lundi 15, avec la sympathique « Dorothée », la camionnette qui a séjourné dans la cour pendant près d’un mois. C’est un entassement de bagages sur lesquels trônent gaîment des trois demoiselles ; ce départ est inénarrable (5).
Nous voilà réduits maintenant à notre table habituelle de vacances. Il pleut, le temps est triste et le moral guère plus joyeux. Il semble que l’attaque allemande contre l’Angleterre soit imminente ; nos occupants, qui jusque-là s’étaient contentés de cantonnements restreints envahissent les maisons, réquisitionnent des bicyclettes, il y a des mécontents, et cela fait pour Jacques de gros ennuis. Nous sommes des vaincus, et il nous faut supporter les conséquences de notre défaite, quoique ce soit dur, certains ne s’en rendent pas compte et cela fait mal. Et toujours cette petite pluie fine qui ne cesse jamais ; il fait un temps si humide que le blé coupé, germe dans les champs ! Moralement il nous semble être dans la nuit ! Cependant arrivent de nombreuses cartes de prisonniers, ce qui fait tout de même plaisir.
Le mercredi 24, je passe la matinée à La Roche ; suis bloquée un temps interminable, sur le trottoir de l’hôtel de l’Europe, par un convoi allemand qui remonte de la route de Bordeaux et se dirige sur les Sables ; un nombre fantastique de camions traînés par de beaux chevaux. Le jeudi matin, un autre convoi passe ici, c’est l’image de la force victorieuse ; en tête, les officiers font le salut hitlérien, tout est neuf et impeccable. Je suis derrière les vitres de ma chambre, et contemple cela, le cœur navré. Pendant que nous déjeunons, un autre convoi arrive ; celui-ci doit cantonner chez nous ; il est précédé du sympathique Von Haus, qui leur indique les cours où ils peuvent déposer leur matériel ; ils rentrent dans la cour leur cuisine roulante, le camion postal, celui de la Croix-Rouge, deux autres encore ; ils veulent enfoncer la grille du parc, ainsi que le portail du garage. Jean file vite par le fond du jardin prévenir Ferdinand Brachet, qui sait un peu l’allemand et peut parlementer avec eux. Quant à nous, la cour est envahie ; ils veulent le garage, il faut sortir les deux voitures ; en peu de temps, ils ont installé des boxes pour les chevaux, quatre ou cinq il me semble, dont un cheval d’officier qui mangeait du tilleul, à la grande consternation de Pierre !
A peine installés les hommes viennent chercher leur repas, il y a des pois chiches, mais bien peu en mangent, ils préfèrent les côtelettes de porc qu’ils vont chercher à la charcuterie, et mangent en énormes bouchées, avec un peu de pain ? Partout c’est l’invasion. Chez les Boyer, il y a des officiers, dans le parc il y a de l’artillerie et des caissons. Les enfants trouvent cela très intéressant, quoique je leur interdise, autant que possible, de circuler dans la cour. Le soir, un sous-officier, très correct d’ailleurs, me demande une chambre pour lui et quelques camarades ; ils mettent les matelas par terre, et s’installent six ou sept. Le vaguemestre s’installe dans le bureau pour trier son courrier. On circule difficilement, toujours sous la pluie incessante, dans la cour encombrée, détrempée. Je crains pour les poulets, pour les légumes du jardin, rien n’est pris cependant, mais les deux autos les amusent beaucoup, la Simca surtout leur fait l’effet d’un jouet ; ils s’y installent, allument les phares en riant comme des gosses. Jacques, que cela ennuie un peu, ferme les portières à clé ; la riposte ne se fait pas attendre ; un sergent, une vraie brute arrache d’une secousse l’une des poignées de la voiture et la jette dans un massif où nous la retrouverons quelques jours après ; il met aussi les autres portières hors d’usage.
Chez Maman, c’est également l’invasion, le fameux sergent occupe la chambre de Jacqueline, et Maman tremble qu’il n’aperçoive l’argenterie que Jacqueline, partie du matin, a auparavant dissimulée sur l’armoire. Nous dormons assez mal ; le lendemain, Jacques et moi sommes debout de bonne heure. Jacques pour surveiller les faits et gestes des occupants qui ont l’air de se disposer à partir, moi pour aller à la Messe, car c’est la fête de Sainte-Anne. Au retour de l’église, le ciel s’est découvert et le soleil paraît de nouveau, après tant de jours de pluie ! Chez nous, tout le monde est parti, seules restent dans la cour, les ornières laissées par les camions, et dans la chambre, un sous-officier qui prolonge son somme et doit partir avec un autre véhicule. Jean, Jacquie et Geneviève sont à la Messe, au retour, Geneviève franchit le portail tête baissée, se précipite pour tourner le coin de la maison, et vient donner de la tête en plein dans le ventre de l’Allemand qui se dirige vers le portail ; il a le bon esprit de rire et ce petit incident égaie pour nous ces journées quelques peu lugubres(6).
Le samedi, les troupes cantonnées ici partent. J’étais dans l’étude et je revois encore ce départ, « Benzine » en tête sur son cheval, faisant le salut hitlérien, nous allons être tout de même un peu plus libres, de sortir tard le soir, d’écouter la radio ! Seulement Yves est un peu fatigué, embarras gastrique, peut-être, ou plutôt un peu de fièvre nerveuse, il est fragile et s’impressionne facilement.
De nombreuses lettres de prisonniers arrivent, il y en a peut-être deux cents ou plus, en comptant ceux qui n’ont pas donné de nouvelles encore, mais dont on ne doit pas encore désespérer. Armande Brachet accepte de prendre la tête du comité, elle réunit toutes celles que cela intéresse, femmes de prisonniers ou personnes de bonne volonté ; nous tâcherons d’envoyer chaque mois un colis à chaque prisonnier ; d’ailleurs beaucoup sont encore en France, il n’est pas possible que les Allemands gardent tant d’hommes, ils vont sûrement en libérer, et beaucoup vont nous revenir, d’ailleurs, au train où les événements vont marcher, la guerre ne peut pas durer longtemps, ce sera bientôt la fin, avant l’hiver… Mais, si ce n’est pas terminé, cet hiver, comment le passerons-nous ? Sans chauffage, ce sera dur, et on parle de restrictions, de rationnement pour bien des denrées !
Quelques jours après, une lettre de Jacqueline ; elle est navrée sa maison a été pillée : réchaud, phono, disques, machine à coudre, vins, vaisselle, draps, serviettes, tout est parti ! Il ne reste que les meubles, et les occupants se trouvent bien là, ne veulent pas laisser la place ; heureusement Jean va être démobilisé, peut-être obtiendra-t-il plus facilement la libération de sa maison.
Pour nous, nous ne voyons pas de figures d’Allemands dans les rues, mais la situation n’est pas beaucoup plus agréable pour cela, nous sommes rattachés à la Kommandantur de Palluau, où les troupes sont d’une exigence extrême ; le commandant oblige tous les maires du canton, dont certains sont âgés, à venir tous les deux jours à bicyclette, naturellement, puisque personne ne peut circuler en auto, chercher ses ordres, la plupart du temps insignifiants ; d’autres fois, les réquisitions pleuvent, tantôt ce sont des draps, des chaises ; tantôt, il faut livrer cent bassines, ou des miroirs, ou d’autres choses dont je ne me souviens plus ! Et de la toile à paillasses ! Cela n’en finit pas !
Certains jours Jacques est occupé avec M. Tenailleau, pendant des heures entières, à désigner les maisons où il faudra demander un drap ! Cela dure pendant des semaines, jusqu’au jour où excédés, tous les maires se réunissent pour protester près du préfet.
Peu après, d’ailleurs, le fameux commandant est déplacé ! Au début d’août, la situation est vraiment pénible, Jacques est fatigué, tendu, harassé par toutes les responsabilités qu’il faut prendre, par les luttes incessantes, la contrainte de subir de « nos vainqueurs » ; c’est une réelle souffrance, et l’angoisse de l’avenir, tous ces jours qui s’écoulent sans que la situation s’améliore tant soit peu, cette obscurité sans un point d’appui humain où l’on puisse se raccrocher. Nous avions toujours eu la pensée que quelque chose surviendrait brusquement à notre faveur, mais quoi ?
Le seul moment réconfortant est la neuvaine de la Colonne, qui commence le 8 août, il fait si bon prier sous le ciel paisible, prier Marie, reine de France ; chaque jour, ou presque, je vais au cimetière prier mon petit chéri de nous assister, d’assister surtout son Papa qui en a grand besoin.
Enfin le 9 août, les réquisitions ont arrêtées et les troupes d’occupation quittent Palluau, au soulagement général ! Le 13 août, nous mangeons le gâteau des onze ans de Jacquie. Le 15, c’est le jour de l’Assomption, la nuit précédente, nous avons eu de nombreux passages d’avions, cela fait un effet sinistre que d’entendre ces ronronnements de moteurs au-dessus de la campagne endormie. L’après-midi, une très belle procession à la Colonne, c’est avec foi que nous chantons le cantique « Sur ce noble pays de France »…Il est impossible que la Sainte Vierge nous laisse périr !
Passé le 15 août, il faut que je m’occupe de la rentrée des enfants, celle de Jacquie, à Jeanne d’Arc, est fixée au 16 septembre, mais une circulaire nous arrive, annonçant que par crainte d’une occupation du pensionnat, la date est avancée au 9. Il faut donc se presser à préparer le trousseau ; je me décide à faire un voyage à Nantes pour trouver différentes choses qui me manquent.
Nous partons dans la journée avec Bretaudeau dans une voiture plus que pleine, premier spécimen de ces voyages, véritables transports en commun, que nous devions souvent avoir quelquefois, même pires par la suite ! A Nantes, les Allemands ont envahi les magasins et achètent tout ce qu’ils peuvent. Je trouve quelques petites choses, mais pas tout ce qu’il me faudrait. Je rentre aux Galeries Lafayette, dans l’intention d’acheter du tissu pour un manteau d’hiver à Jacquie, mais les rayons sont vides, ces rayons si bien garnis autrefois ! A peine deux ou trois pièces ; heureusement il y a des coupons, et cela fait encore mon affaire, mais on sent que tout s’enlève, et rapidement ! Les jours suivants je couds, je tricote, je me presse, enfin le trousseau de Jacquie est terminé pour la rentrée.
Il faut ensuite s’occuper de la rentrée de Jean, qui ne peut plus s’installer chez ses tantes comme l’année précédente ; elles ont leur chambre occupée par des réfugiés, et, devant les difficultés croissantes du ravitaillement, ne tiennent pas à se charger de nourrir un garçon qui a bon appétit, heureusement tout s’arrange, nous lui trouvons une chambre tout près de Richelieu, et il prendra tous ses repas au pensionnat
A la mi-septembre, je vais aux Sables, aller et retour dans la camionnette du marchand de poissons, ce qui est le moyen de transport le plus pratique, sinon très agréable. Notre maison est toujours occupée par Mme Clérault et ses enfants. Je vais voir Mme Boisseau, puis Geneviève Bouliau, ensemble nous déjeunons chez Mme Clérault, laquelle nous raconte que ses filles ont dû faire la queue le matin, au marché, pour avoir un quart de beurre ! Nous trouvons surprenant que le beurre soit raréfié à ce point ! Mme Clérault compte partir à Douai sitôt que la chose sera possible, et je crains bien qu’aussitôt son départ, la maison soit réquisitionnée par les Allemands qui envahissent tout ! Je me décide à emporter tout le linge de maison, serviettes de toilette et de table, torchons ; je ne laisse que les draps, dont Mme Clérault assure avoir besoin, mais elle me dit qu’en cas de départ elle les fera porter chez Mme Boisseau, ou chez Geneviève ainsi que les bouteilles de vin qui sont encore dans la cave.
Une autre fois, je vais chez Radegonde chercher du tissu pour faire des tabliers d’école à Yves, puisqu’il faut bien aussi préparer la rentrée des petits ; je demande le métrage nécessaire pour deux tabliers, Radegonde me dit : « Oh, Madame Dugast, vous n’en prenez pas davantage ? A votre place, j’en prendrais dix mètres ! » Je lui réponds « Ce n’est pas nécessaire, je n’ai pas l’habitude de faire des provisions ! Quand j’en aurai besoin, je viendrai vous en chercher, d’ailleurs je le trouve bien cher (vingt-cinq francs le mètre) - Oui, il est assez cher, mais il est très beau, et il paraît que les choses vont encore augmenter ». Après réflexion je me dis qu’il n’y a aucun inconvénient à avoir chez soi un peu de tissu d’avance, que le coton ne se mite pas, et je prends les dix mètres ! Que de fois j’ai regretté de n’avoir pas pris cinquante mètres ! Radegonde me les aurait cédés !
De plus en plus les choses nécessaires disparaissent, on ne trouve plus de fil à coudre, ni de coton à repriser ; on annonce le rationnement très prochain des denrées les plus indispensables ; on se tourmente au sujet des mois qui viendront. L’ambiance est actuellement très triste. Les deux aînés partis, nous nous retrouvons seulement avec les trois petits autour de la table, alors que nous nous trouvions si nombreux cet été, et nous sentons entrer en hiver.
V
A la fin de septembre, je reçois une lettre de Mme Adam qui me raconte comment l’été s’est passé pour eux. Ils ont dû fuir Orléans au moment de l’arrivée des Allemands et se réfugier je ne sais plus où dans le centre. Ils ont fait un voyage des plus pénibles, sans cesse bombardés et mitraillés par les avions ; il leur fallait, à chaque instant, se cacher dans les fossés, ceci avec un bébé d’un an, et une maman attendant un autre bébé. Rentrant chez eux, ils ont trouvé l’usine pillée et beaucoup de dégâts
La radio nous annonce que le Tchad, le Congo et le Cameroun se rangent aux côtés de l’Angleterre. Quelques jours plus tard, on annonce qu’on se bat à Dakar. Que se passe-t-il au juste ? Tout cela paraît bien compliqué, et nous ne savons au juste comment les choses se passent. De Gaulle veut lutter pour soutenir l’honneur français, mais arrivera-t-il à quelque chose ? Jacques est obligé de faire des fréquents voyages à Nantes, d’un côté je m’en réjouis, car cela est pour lui une distraction, et une détente au milieu de ses soucis, mais d’un autre côté on ne peut plus rouler en auto, il lui faut faire tous ses trajets à bicyclette pour aller à Belleville et en revenir, et les jours diminuent rapidement, et le temps est de plus en plus mauvais. Pourra-t-il supporter tant de fatigue ? et les intempéries de l’hiver qui vient ?
Un beau matin, Maman reçoit une lettre de Mme Clérault, une lettre datée de Douai, nous disant qu’ayant trouvé une occasion pour rentrer, elle s’est décidée à partir, avec toute sa famille, plus tôt qu’elle n’avait pensé. La maison est donc libre, il faudrait donc la louer le plus tôt possible pour que les Allemands ne puissent la prendre. Nous décidons d’aller aux Sables, maman et moi, et, nous y rendons peu de jours après, toujours par le même mode de locomotion.
Nous passons une partie de la matinée à faire des courses et à voir une personne, réfugiée du Nord, qui aurait envie de louer, mais elle regagne son pays sous peu. Nous nous rendons à la maison, lorsque, non loin du marché, nous rencontrons une voisine qui reconnaît Maman : « Madame Potier ! Il s’en passe de belles chez vous ! Les Allemands sont installés, ils ont tout f… à la porte ! Et ils en font une vie ! ». Maman et moi filons à toute allure ! Le garage est ouvert, il y a un soldat qui lave une grosse voiture grise, et, devant la porte sur le trottoir, il y a un amoncellement d’objets que ces Messieurs ont mis au rebut ! Il y a une malle, remplie de quantité de choses, le berceau des enfants, un Christ, des photos, des livres, des jouets, des chaussures, des objets insignifiants en eux-mêmes, mais qui sont des souvenirs, la chaise de bébé, quelques bibelots ! Il paraît d’ailleurs que la veille ils avaient commencé à sortir ce qui ne leur plaisait pas, aussi les jouets, les bateaux des enfants ont disparu ainsi que les costumes de bain. Je rentre dans le garage, le soldat me laisse passer sans rien dire, Maman suit. Nous voilà dans la maison, qui a encore sa physionomie habituelle ! Au bruit de pas, plusieurs officiers sortent du salon et demandent ce que nous voulons ; on va chercher un interprète, un soldat qui parle d’ailleurs assez bien, et nous dit de revenir l’après-midi. De bonne heure, après déjeuner, nous sommes là, l’interprète nous dit qu’il faudra revenir dans huit jours, chercher les bons de réquisition, sans ce bon, nous ne pourrions rentrer dans la maison sans être accusés d’espionnage. On nous permet de prendre quelques objets insignifiants, mais il nous faut laisser tout le reste : couteaux, fer électrique et surtout le linge. Mme Clérault qui devait si bien mettre tout cela à l’abri, n’en a rien fait, et les Allemands qui devaient guetter son départ, ont pris possession de la maison dès le surlendemain. Nous rentrons, Maman et moi, bien attristées ; Maman surtout ne peut prendre son parti de voir envahir cette maison où nous avons vécu, où Papa se plaisait.
Le 24 octobre, dans la matinée, je vais ouvrir et je me trouve en face de Benjamin, mais bien changé et réellement très amaigri. Il vient d’être libéré, après quelques semaines d’une captivité vraiment dure. Il nous raconte son arrestation à Quimper, les jours passés à Coëtquidan, puis à Savenay, et tout ce qu’il a souffert jusqu’à ce que, ayant eu la chance de tomber malade, il a du être transporté à Nantes. Il a eu alors, dit-il, l’impression de remonter du fond d’un puits. Maintenant il est libéré. Que doivent souffrir les autres prisonniers !
Deux jours après, nous retournons aux Sables, les occupants ne sont pas trop désagréables, ils nous signent le bon de réquisition et nous permettent d’emporter quelques objets, entre autres, et c’était le plus intéressant, quelques paires de draps, laissés sales par la famille Clérault, et jetés en vrac dans un placard. Les autres sont toujours là, empilés dans une armoire, on nous les fait voir, on nous promet de les laisser en partant, mais nous ne pouvons y toucher. Maman et moi descendons les ballots dans l’escalier, les Allemands nous regardent ; ils rient, mais aucun n’a l’idée de nous aider. Dans un coin du salon, des bouteilles de champagne ! Mais le piano a disparu, il est à la villa Saint-Paul. Un Allemand me fait voir la photo de sa fiancée, je lui montre les photos de mes enfants ! Le pauvre aimerait sans doute mieux être chez lui ! Nous partons chargées, dans combien de temps pourrons-nous rentrer chez nous ?
Quelques journées très tristes à la nouvelle de l’entrevue de Montoire et des accords Pétain-Hitler. Nous ne pouvons nous résigner à nous avouer vaincus.
VI
La Toussaint approche, le temps se refroidit ; en temps normal, nous songerions à allumer la chaudière, mais impossible cette année ; nous n’avons pas de combustible, et le peu de charbon qui aurait pu être économisé au printemps, a été brûlé pendant la maladie de Bernard ; le peu qui reste doit être soigneusement ménagé pour alimenter la cuisinière. Heureusement, Jacques a acheté des poêles à bois pour la salle des clercs, un pour la salle à manger ; c’est donc dans la salle à manger que nous prendrons nos quartiers d’hiver, abandonnant le reste du rez-de-chaussée, bureau et salon, pourtant les pièces les plus agréables et les plus ensoleillées.
Les derniers jours d’octobre, Yves est un peu malade, il est un peu enrhumé, souffre du ventre, mais il n’a presque pas de fièvre, aussi, plutôt que de le laisser dans sa chambre où l’on grelotte, je l’installe dans la salle à manger, dans un fauteuil près du feu, et c’est ainsi que nous commençons l’hiver, ce premier hiver qui a vraiment été très dur – je ne veux pas dire que les autres aient été très agréables, mais on finit par s’habituer à tout, et, pour nous, accoutumés à la tiédeur et au confort de chauffage central, à la température uniforme dans toute la maison, cette première saison nous a laissé un souvenir plutôt pénible. Evidemment il faisait très bon dans la salle à manger, et, le matin, le fourneau étant allumé à la cuisine surtout quand le soleil donnait, il n’était pas trop désagréable de circuler entre les deux pièces, mais c’était l’autre côté de la maison ! Le couloir où l’on passait devant la chaudière refroidie et surtout les chambres à coucher ! Un véritable cauchemar !
Pour occuper Pierre seul à la maison, puisqu’Yves va en classe, je commence à lui faire faire des bonnes promenades, ce qui lui permet de prendre l’air davantage et lui fait beaucoup de bien ; nous y prenons goût d’ailleurs tous les deux. Pierre est d’ailleurs un charmant petit compagnon, toujours gai, toujours content, toujours prêt à suivre les chemins les plus imprévus et les itinéraires les plus hasardeux ; il babille sans cesse d’une façon très amusante. Il nous arrive quelquefois de changer de route, mais nous prenons le plus souvent la direction de la Minoterie, afin de nous diriger vers le Puy-Chabot, en passant par le Pré-Curé. Il fait bon sur les coteaux, la vue s’étend au loin ; je crois qu’en cet hiver-là nous en avons parcouru tous les champs, tous les sentiers, franchi tous les buissons. Il fait si bon d’ailleurs, en pleine campagne, loin de la guerre et de toutes ses horreurs !
A ce moment-là, nous n’avons pas de troupes d’occupation, mais il y en a à Palluau, à Aizenay : ils vont souvent, avec des chariots bâchés chercher à Belleville du foin et de la paille, et s’arrêtent déjeuner à la charcuterie ; quand nous sommes dans le « petit chemin du Pré-Curé » nous voyons leur file remonter la côte en direction d’Aizenay, et, enfouis dans la campagne, nous nous sentons loin d’eux. Ces promenades arrivent à me rendre supportables les ennuis de cet hiver, peu à peu je me sens mieux portante, et envisage avec joie la venue d’un autre bébé pour l’été suivant.
Au début de décembre, Jacqueline nous annonce inopinément sa venue ; il est question d’une rectification de la ligne de démarcation, et elle craint de se voir coupée de nous tous, aussi veut-elle nous voir auparavant. Finalement, la ligne de démarcation s’est rapprochée de chez eux, mais ils restent en zone occupée.
Mois de décembre assez calme, nous prenons à la radio des nouvelles de la guerre italo-grecque, ainsi que les événements de Libye. Vers le 20, Mme Boisseau nous écrit que la maison des Sables ayant perdu ses occupants, il serait urgent d’aller voir s’il ne serait pas possible de récupérer quelque chose. Maman et Jacques se décident à faire cette expédition, pour laquelle, en combinant train et autocar, il ne faut pas moins de deux jours, sans perdre de temps ; ils en ramènent donc un peu de matériel, mais les draps et quantité de choses ont disparu !
Les enfants arrivent en vacances, emplissant la maison, surtout la salle à manger trop petite, de leur présence et de leur vacarme joyeux. Pour la première fois, nous avons la messe de minuit à cinq heures du soir, cela nous fait un drôle d’effet de partir aux Matines de Noël alors que le soleil brille encore, et de commencer l’office en plein jour, mais, à mesure que le soir tombe, les choses paraissent de plus en plus normales, et, quand les lumières sont allumées – les lumières électriques, puisqu’il n’y a pas de cierges – il nous semble assister à un vraie messe de minuit. La communion est donnée vers six heures, puis nous rentrons dîner.
Les vacances se passent bien, malgré quelques petites indispositions des enfants, mais j’ai eu si froid, que je me suis enrhumée. Jacques m’avait dit d’allumer le chauffage, pendant qu’il était aux Sables, de peur que les radiateurs et le service d’eau ne viennent à geler, mais la chaudière, même au ralenti, engouffrait une quantité si considérable de charbon, ceci sans réchauffer la maison où le froid était rentré, que j’ai dû allumer quand même le feu de la salle à manger ; j’en étais malade de froid et ai dû prendre une petite grippe. Je tâche de « tenir le coup » jusqu’aux derniers jours de l’année, et, même le Jour de l’An, où je reste recevoir les vœux habituels, mais le 2 au matin, j’ai pris un peu de fièvre, et je dois rester au lit ; quelques jours de maladie et j’ai la certitude que le chère espérance qui nous rendait si heureux a été anéantie. Il n’y aura pas de petit bébé chez nous l’été prochain ! Il faut quand même me transporter à la clinique pour une petite opération, j’y reste huit jours, huit jours bien longs malgré de bonnes visites, dont celle de mes deux pensionnaires. Enfin je rentre à la maison, heureuse de retrouver tous les miens, mais la convalescence est dure et j’ai peine à me remettre, au bout de quelques semaines je recommence à sortir, et, d’abord seule, car je ne marche pas vite encore, puis avec Pierre, je recommence à me rendre à la vigne, au Maroc, aux coteaux du Puy-Chabot, et le grand air, le soleil qui chaque jour devient meilleur, la vue des horizons familiers, me rendent un peu de force.
Au début de février s’éteint doucement Mlle Feuillet, une des deux vieilles personnes réfugiées chez Maman, depuis son arrivée ici, ce n’était plus qu’une loque, d’où toute raison s’était retirée.
Nous suivons attentivement les événements de Libye, ainsi que les différents Pétain-Laval. La puissance italienne paraît bien compromise, mais les Allemands sont encore terriblement forts ; quand viendra donc la délivrance ?
Maman commence à envoyer des colis à Paris ; poulets, lapins, charcuterie, tout ce qu’il est possible d’avoir. Les Parisiens se plaignent du ravitaillement qui est des plus maigres.
Au début de mars, Jacques est avisé qu’une équipe de vingt-cinq prisonniers nord-africains arrive au Poiré comme travailleurs agricoles. Cela n’enchante personne, surtout à cause des gardiens ; c’est toute une organisation à mettre sur pied, et pas des plus commodes. On décide de les installer à la gare, puisqu’elle est désaffectée et que les réfugiés ont été mis ailleurs ; une brave personne réfugiée ici se propose pour leur faire la cuisine ; l’arrivée se passe bien ; les premiers jours, c’est un engouement, tout le monde se précipite pour voir les prisonniers et leur porter quelques douceurs ; ce sont d’ailleurs de braves types, des Tunisiens pour la plupart, et leurs gardiens sont des territoriaux plutôt débonnaires ; on peut employer les prisonniers assez facilement, et tout à l’air de s’arranger.
D’ailleurs le printemps vient, et il semble qu’on sorte de l’hiver, comme d’un cauchemar, et pourtant que nous réserve cet été, qui peut être si fécond en événements ! Mais la vue de la verdure nouvelle, le soleil plus chaud, tout cela dispose à l’espérance et presque à l’optimisme. Les enfants arrivent en vacances de Pâques, ainsi que les Douxami, pour moi, je revis pas à pas mes souvenirs douloureux de l’année dernière.
Dans les Balkans, les Allemands envahissent tout, mais les Anglais sont vainqueurs en Abyssinie.
VII
En mai, nous nous réinstallons dans le bureau, ce qui, pour nous, marque la fin de l’hiver. Les pensionnaires sont rentrés, je pense être au calme et travailler un peu, mais voilà que nous arrive une nouvelle des Sables, la maison, qui avait été réoccupée au début de l’année, est à nouveau libérée, elle va nous être rendue et ne sera plus réquisitionnée, dit-on. Maman et moi allons en prendre possession ; voyage pénible ; après-midi épuisante, démarches de toutes sortes, visite de la maison, qui est en triste état, plus sale qu’elle n’a jamais été ; courses à la mairie et au bureau des réquisitions. La vaisselle, qui avait été descendue au sous-sol par la première équipe, a été brisée par la seconde ; nous ne retrouvons que peu de choses intactes, aussi maman et moi achetons tout de suite ce qu’il faut pour remplacer tout cela, cette caisse de vaisselle neuve est prudemment déposée chez Mme Boisseau.
Les Allemands refusent de nous rendre le piano ; je tente une démarche près du maire, qui me répond de façon évasive, et je décide de venir quelque temps après pour régler la chose, seulement il m’est impossible de revenir aussitôt que je l’aurais voulu, d’abord il y a du travail à faire pour les prisonniers, non seulement les réunions de chaque mercredi pour confectionner les colis, mais nous avons essayé d’améliorer le sort de ceux qui sont à la gare ; Armande Brachet a pris la chose en main, et d’accord avec la mère Waline, qui est une excellente personne, leur procure une nourriture substantielle, ensuite nous nous réunissons pour remettre à l’ordre leurs vêtements ; on répare, on raccommode, on remplace même les choses les plus usagées, et, quand nous croyons que tout va bien marcher, on nous enlève l’équipe, pour la remplacer par une équipe de Marocains. Avec ceux-là, tout va beaucoup moins bien ; ils sont plus exigeants, veulent tout changer et diriger eux-mêmes ; on envoie d’abord, pour les garder, un sergent qui paraît être un assez brave type, mais deux jours après, arrive un Allemand, simple soldat, qui se présente à Jacques comme confrère ; il est notaire-avocat à Essen ; le premier jour est assez correct, le second tout change, il est autoritaire et brutal, détesté des prisonniers, et aussi des autres gardiens, et Jacques a de gros ennuis à ce sujet. Pendant ce temps Maman a reçu Oncle Gaston et Tante Juliette, puis Pierre a la jaunisse, ce qui ne le rend pas trop fatigué, mais le fatigue tout de même un peu.
Enfin nous sommes prêtes à partir toutes les deux aux Sables, et, là-bas avons pu pénétrer seules pour la première fois dans cette maison où nous n’étions plus « chez nous ». Maman se met à ranger un peu, tandis que je pars essayer de récupérer le piano, ce qui ne sera pas chose facile ! De la mairie on m’envoie au bureau des réquisitions, puis de là-bas, au bureau des interprètes, qui est à la mairie. Là, on me conseille de m’adresser à la Stanturtkommandantur, disant qu’on a pas le droit de nous refuser le piano, les instruments de musique ne pouvant être réquisitionnés ! Là, refus complet ; l’interprète, un Belge peu sympathique, me joue la comédie, il me dit que le piano est à l’hôtel de la Comète, mais que le commandant ne veut pas le rendre ; il lui téléphone, ou fait semblant de lui téléphoner, et me donne une réponse négative. Je retourne au bureau des interprètes ; de là, on m’envoie à la Kreiskommandantur, où j’ai affaire à un officier très aimable, paraissant compréhensif, qui me donne un bon pour avoir le piano tout de suite. Je suis ravie, mais une fois dans la rue je me demande comment transporter mon piano, je m’adresse à une entreprise de transports qui ne peut s’en charger, mais m’adresse à une autre ; là, la chose est possible, on ira tout de suite chercher le piano à la Comète, et, au lieu de l’apporter boulevard de l’Ouest où l’on peut toujours craindre, malgré leurs assurances formelles, un retour des Allemands, on nous l’apportera aussitôt que possible au Poiré. Je file à la Comète, un soldat me conduit au commandant qui se fait assister d’un lieutenant ; tous deux regardent mon bon d’un air ahuri et me disent : « oui, vous aurez votre piano, mais il faut que ce soit avant six heures », je regarde ma montre : six heures moins le quart, et suis un peu inquiète ; enfin à six heures moins dix, la camionnette arrive et à moins cinq le piano est chargé. Je rentre en vitesse, mais le long du Remblai, trouve l’interprète belge si désagréable et ne peux résister au plaisir de lui dire que j’ai mon piano.
Nous arrivons à la Pentecôte, ce jour-là nous faisons, sous la pluie, une très agréable promenade dans les chemins creux, mais Geneviève est lasse et ne peut se traîner. Deux jours après elle a la jaunisse. En la soignant, de la fenêtre de sa chambre, j’aperçois le fameux Oscar, le notaire d’Essen, vêtu d’un tablier blanc, dans la cour de la charcuterie, fabricant des « delikatessen » pour sa famille, car il paraît qu’il part en permission. A la fin de la semaine, en effet, il part !
Le mercredi 11 juin, nous travaillons chez Armande Brachet pour les prisonniers ; on nous annonce que plusieurs viennent de s’évader, les uns de la gare, les autres de la Blanchère ; ils ont réussi à se dissimuler aussitôt, sauf l’un d’eux qui, mal inspiré, a cherché refuge dans un champ de blé en bordure de la route de Palluau, il a été aperçu par un des gardiens qui lui a crié de se rendre ; sans doute n’a-t-il pas obéi assez vite, toujours est-il que l’Allemand a tiré sur lui, et que le malheureux a été tué sur le coup. Ce jour-là nous sommes chez Armande Brachet, à raccommoder les vêtements de l’équipe des Marocains ; on nous raconte la chose ! Nous sommes suffoquées, et bien angoissées aussi en songeant au sort des évadés. Quand je veux rentrer je trouve la porte du jardin fermée à clef, et dois faire le tour, je m’arrête en bas de la place, à causer avec Ferdinand Brachet et à son métayer Martineau, de la Jamonnière, lequel vient d’être libéré, comme père de quatre enfants. Le bourg est en effervescence. Je vois en haut de la place passer l’auto de Bretaudeau, réquisitionnée par les Allemands, un soldat casqué à chaque portière. Ils s’en vont chercher le corps du malheureux. Jamais je n’ai senti à ce point combien nous sommes prisonniers de ces gens-là ! Je rentre bien attristée ; le soir, vais en course au Moulin-Guérin, sans cesse, sur les routes, circulent des patrouilles armées.
Le soir, nous apprenons qu’ils avaient l’intention d’enterrer le prisonnier à la gare. Bretaudeau a protesté, disant que c’était tout de même un homme ! Alors ils ont consenti à déposer son corps à la mairie, dans la salle de justice de Paix ; l’inhumation est fixée au vendredi, mais interdiction à la population non seulement d’y assister, mais de paraître dans les rues sur le passage du cortège. Tout cela n’empêche pas les gardiens de rire et de chanter le soir dans une buvette non loin d’ici.
Entre temps, Yves a été pris à son tour de la jaunisse. Le vendredi, il est malade et au lit. Il pleut, Ferdinand Brachet et Jacques sont seuls admis à suivre le convoi funèbre ; le pauvre prisonnier est porté par des camarades. Les Allemands rendent tout de même les honneurs, mais on met des gardes à la porte du cimetière pour empêcher toute manifestation. Les rues sont vides, personne ne se montre, pas même aux fenêtres ; c’est un silence, un vide impressionnant. Quand je pense que ce doit être terminé, je n’y tiens plus, je laisse mon petit malade, qui n’est pas très souffrant ; je cueille un bouquet blanc pour Bernard, des pivoines pour le prisonnier, et je file vers le cimetière. Je prends au passage Mlle Armande, un peu hésitante cependant ; il n’y a plus personne là-bas, mais la tombe du Marocain est déjà fleurie, d’un bouquet tricolore.(7)
Les autres prisonniers, après quelques aventures, ont réussi à passer en zone libre. Dès le soir de leur évasion, ils s’étaient procuré des vêtements civils. Le sergent a eu un peu plus de peine et a dû, paraît-il, resté caché quelques jours, mais il a réussi à s’échapper quand même.
Le samedi matin, un des gardes de la gare, celui je crois qui a tué le prisonnier, sonne à la porte et demande « Monsieur le Maire » pour trois heures à la gare, le capitaine du Stalag devant venir. Jacques se rend à l’heure indiquée, et, là, après l’avoir fait attendre un bon moment, on embarque devant lui gardiens et prisonniers dans des camions, et on lui annonce que tous étaient transférés à Luçon. Les autorités se sont rendu compte que ce meurtre était une chose très fâcheuse pour eux, ayant fait la plus mauvaise impression. En tous cas, pour le Poiré, c’était un fameux débarras.
VIII
Juin touche à sa fin, nous revivons nos souvenirs d’occupation de l’année dernière ! Un an d’occupation, et pour combien de temps encore ? Les Allemands avancent en Russie. On a parlé du passage de la Berezina ! Avec le début de juillet les enfants arrivent en vacances, ces vacances 41 dont je garde un souvenir particulièrement pénible. D’abord je suis très fatiguée, mal remise de la naissance de Bernard, de sa mort surtout, des événements de l’été précédent, de mon opération de janvier ! Il me faudrait du repos et je ne suis pas près d’en avoir. Les enfants sont à peine installés et les vacances commencées que s’ouvre la série noire.
Le vendredi 11 juillet, un peu avant le dîner, je suis en train de travailler dans le bureau ; Jacques a pris une échelle, un panier et s’est mis en devoir de cueillir les dernières cerises de l’arbre à gauche de la porte du jardin. Il se trouve mal placé sur son échelle, veut poser un pied sur le mur, calcule mal son coup et met le pied à côté ; instinctivement il étend le bras pour se rattraper, et l’un de ses bras vient s’empaler sur une des pointes de fer de la grille. Il a senti un choc et c’est tout, se sent pris seulement, et s’aperçoit avec étonnement que non seulement sa chemise, mais son bras est traversé ! Il lui faut remonter à l’échelle pour dégager son bras. Yves arrive en trombe dans le bureau et m’appelle : « Papa est tombé, son bras saigne » je sors effarée, et vois Jacques qui arrive, soutenu par Marie ; je monte vite chercher un mouchoir pour faire un garrot, mais Marie, plus avisée a déjà fait une ligature avec son mouchoir. J’en fais une au-dessus. Le sang s’arrête, l’artère n’est donc pas atteinte et nous respirons un peu.
J’envoie Jean chercher le docteur, mais il n’est pas chez lui et le garçon doit courir à plusieurs endroits pour le chercher. Pendant ce temps j’envoie Geneviève chercher M. Bonnaud qui conseille à Jacques de s’étendre, il était en effet sur le point de s’évanouir et ne s’en apercevait pas. La Bonne Mère de l’hôpital arrive aussi offrir ses services. Je demande à Jacques si le fer de la grille s’est enfoncé profondément, il me répond que le bras a été traversé et je dois m’asseoir à mon tour. Enfin le docteur arrive à son tour, examine le blessé et annonce qu’il a eu une fameuse chance ! Ni l’artère, ni le muscle, ni l’os n’ont été atteints, il fait un pansement provisoire, et dit qu’il viendra, après dîner, recoudre la plaie et faire une piqûre antitétanique. Thérèse fait dîner les enfants, plutôt impressionnés. Marie et moi déshabillons Jacques, il n’est pas plus tôt au lit que le docteur arrive escorté de M. Bonnaud, j’ai préparé ce qui est nécessaire et ils se mettent au travail. Un coup de sonnette, c’est M. le Curé venu aux nouvelles ; il demande à monter ! Voilà Jacques bien assisté. Les points de suture ne sont pas très douloureux, la piqûre aussi, mais le malade passe une assez mauvaise nuit.
Le lendemain, il n’a cependant pas de fièvre et le docteur lui permet de sortir avec son bras en écharpe, quelques jours pénibles, et tout s’arrange. Seulement une autre chose surgit, Marie est malade, il lui faut une petite intervention à la clinique, et il vaut mieux que ce soit le plus tôt possible ; je reste donc pendant quinze jours avec ma seule Thérèse, qui ne peut tout faire, et les deux filles, qui ne m’apportent pas toujours une aide très efficace. Pour comble de bonheur, Jean trouve moyen de tomber de bicyclette et de s’abîmer le coude, et une cheville, il me faut lui faire des pansements. Thérèse se fait une brûlure au poignet, il me faut lui faire des pansements, et ceci, alors que les pansements de Jacques sont à peine finis !
Enfin tout se tasse, on s’organise et le plus urgent du travail à la maison arrive tout de même à se faire. Marie-Thérèse et Mlle Anne-Marie Lengrand nous annonce leur arrivée, et Marie, enfin remise, reprend son travail à ce moment-là ; cela me donne un peu de détente et de repos, et, avec nos visiteuses, nous passons de bons moments dans la cour à travailler en évoquant les souvenirs de l’été précédent. Cependant ce calme n’est pas de longue durée ; Jacques a mal au doigt, peut-être est-ce un peu d’infection causée par sa blessure, et qui se serait portée là, toujours est-il qu’il fait un gros anthrax de l’index et cela le fait beaucoup souffrir, infiniment plus que son accident, pour lequel il n’avait presque pas souffert. En même temps il fait une crise intestinale très ennuyeuse et très pénible, cela se prolonge, je suis bien inquiète et tourmentée.
Le 20 août, c’est la fête de notre petit Bernard, nous nous unissons à lui le matin à la messe, et, l’après-midi, allons tous au cimetière. Non pas tous, car Yves est fatigué, depuis la veille il se plaint de respirer difficilement, le soir il a 39°2, je fais venir le coteur, qui ne trouve rien de grave. La fièvre baisse au bout de quelques jours, puis remonte. Il y a quelques jours un peu pénibles ; une nuit surtout a été très agitée, il avait le délire et voyait toutes sortes de choses. Le docteur ne trouve toujours rien ; il a l’impression qu’il a fait ou qu’il va faire quelque chose de pulmonaire, mais rien ne se déclare. Au bout de quelques jours, on trouve un peu de bronchite, et le vendredi suivant, le 29, le docteur découvre qu’il a un foyer congestif au poumon gauche, lequel foyer, sans être guéri, est en bonne voie de guérison, d’ailleurs la température baisse, et le garçon est visiblement mieux, il est gai et joue gentiment dans son lit, seulement avec l’automne tout proche, il va falloir prendre de grandes précautions, et le garçon va rester fragile. Heureusement il a bon appétit et les forces reviennent, mais il est bien maigre. Le début de septembre est beau, le petit convalescent joue dans la cour au soleil, nous espérons que la série noire est close.
Pas du tout, le mercredi soir 20, Jean rentre en disant qu’il ne se sent pas bien, il a d’ailleurs un peu de fièvre, je l’installe dans son lit avec du bouillon et du kéfir et vais rejoindre les autres à table. Là, Jacques me fait remarquer que Jacquie est rouge et tousse un peu, questionnée, elle avoue que la tête lui tourne ; on prend sa température : 39°1, je suis bien tourmentée par mes deux grands ! Le lendemain, Jean est mieux, mais Jacquie a toujours de la fièvre et se plaint de la gorge, je la soigne comme je fais d’habitude, mais la fièvre persiste. Je fais venir le docteur qui lui trouve un peu de congestion du poumon gauche, Jean lui, n’a qu’un gros rhume, et Yves est aussi bien que possible. Je recommence donc, pour Jacquie, les enveloppement sinapisés ; Geneviève tousse à son tour, elle n’a pas de fièvre, mais le docteur venant voir Jacquie, je lui demande d’ausculter les deux filles. Geneviève fait aussi… de la congestion pulmonaire ! je leur mets de la moutarde à toutes les deux, les soigne énergiquement, et au bout de quelques jours toutes deux vont mieux, seulement j’ai moi aussi de la bronchite, et dois me soigner… Et les vacances sont terminées, Jacquie rentre même avec huit jours de retard. Jacques est tout de même mieux ; cette crise intestinale, qui a récidivé plusieurs fois, paraît enfin conjurée, nous respirons enfin, et, après des vacances quelques peu gâchées, commençons une autre année scolaire.
IX
Cette année, l’hiver commence tôt, il fait très froid dès la Toussaint, il y a même une journée de neige, il nous faut allumer le poêle et prendre toute de suite nos quartiers d’hiver dans la salle à manger. Octobre et novembre sont calmes. Yves se porte bien et va régulièrement en classe sans s’enrhumer. Pierre, par contre, commence à tousser vers la mi-novembre, et au début de décembre, on découvre qu’il a la coqueluche. C’est une bien mauvaise saison, car le printemps est bien loin. Le 8 décembre, Yves fait sa Première Communion, il est bien sage et recueilli, nous avons à déjeuner Tante Abel et les Mignen et Michel est venu représenter sa famille. Pendant le repas, apprenons l’attaque japonaise contre la flotte américaine à Pearl-Harbour. Avec les vacances de Noël, les grands nous arrivent pour quelques jours, la coqueluche de Pierre va mieux, il peut sortir un peu, seulement Yves fait un gros rhume avec deux jours de fièvre, et le docteur me recommande de ne pas l’envoyer en classe tant que le froid durera.
A la mi-janvier, Marie est obligée de s’absenter une bonne quinzaine de jours à cause d’une blessure au pied, laquelle blessure n’en finit pas de guérir. Il fait très froid, les deux petits jouent ensemble et se tiennent compagnie. Le mois de février est également très froid, Pierre étant décidément bien mieux, je recommence avec lui les promenades de l’année dernière au Pré-Curé et au Puy-Chabot ; Yves nous accompagne souvent, il ne reprendra décidément sa classe qu’en mars ; le temps s’est adouci, et j’espère être enfin tranquille à son sujet, mais le lendemain de la Mi-Carême, le garçon n’est pas très en train, il a des nausée, mais pas de fièvre ; j’attribue cela aux crêpes, mais renseignements pris, il n’en a mangé qu’une, il faut donc chercher autre chose. Le docteur pense à un peu de congestion du foie, on le soigne dans ce sens, on le met à un petit régime, et tout à l’air de s’arranger.
Les vacances de Pâques sont calmes et sans histoire. Jacques a cependant bien des ennuis ; les réquisitions allemandes pleuvent : réquisitions de foin, de paille, et surtout de beurre et d’œufs ; cela lui amène des ennuis et des soucis de toute sorte. En mai, Yves recommence une nouvelle crise intestinale : nausées, tournements de tête, et pourtant il a continué un petit régime ; cette fois, on pense à des vers ; quelques jours d’un nouveau traitement et tout rentre dans l’ordre.
Le jour de l’Ascension, nous allions partir à la grand’messe, quand Jacques est avisé qu’on vient de découvrir deux cadavres sur le territoire de la commune, le long de la ligne Nantes-Bordeaux. Il s’agit de tirailleurs annamites dont tout un convoi est passé, se dirigeant, de Luçon sur une autre destination. Ils ont percé le toit du wagon et ont sauté dans le vide ; ceux qui sont tombés sur le talus herbeux ont pu s’échapper et se sauver, ceux qui sont tombés sur la contre-voie n’ont pu s’en tirer. L’un d’eux avait une fracture du crâne ; l’autre blessé également a dû être décapité par un train descendant. Ce devait être un affreux spectacle. D’autres de ces malheureux sont tombés sur des communes environnantes tout le long de la voie. Jacques a réquisitionné une charrette, il y a fait mettre les deux Annamites à transporter ici, où ils vont être déposés dans la salle de la Justice de paix.
Le vendredi matin, les gendarmes allemands viennent les identifier avec un prisonnier, qui a reconnu ses camarades et assuré à Jacques qu’ils étaient tous les deux catholiques. Nous avons couvert ces deux malheureux d’un drap blanc qui cachait leurs horribles blessures, mis à côté d’eux un Christ et un buis béni, et toute la journée, beaucoup de personnes sont venues prier. Le soir a eu lieu la sépulture ; les deux cercueils étaient recouverts d’un drapeau tricolore ; Jacques, Ferdinand Brachet et le docteur Lucas conduisaient le deuil, puis venait Armande Brachet, entourée du Comité d’assistance aux Prisonniers, les anciens combattants entouraient le corbillard et portaient des fleurs. La foule était nombreuse et recueillie, tous pensaient à nos prisonniers en Allemagne. M. le Curé a fait un bel enterrement et a annoncé une messe, le lendemain, pour « nos frères catholiques morts pour la France ». Maintenant les deux Annamites reposent dans notre cimetière, à côté du Marocain, mort l’année précédente, et souvent leurs tombes sont fleuries.
Quelques inquiétudes au sujet de Jean ; les Allemands font encore des leurs et prennent de nouveaux bâtiments à Richelieu, si bien que nous nous demandons si le collège ne va pas être obligé de fermer, enfin tout s’arrange avec quelques transactions, mais il faut installer une cuisine de fortune et ce n’est pas très agréable.
Le jour de la Trinité, c’est la Communion Solennelle de Geneviève, quelques jours de gros travail pour moi, puisque nous avons toute la famille et seulement le personnel habituel, sans aucun renfort. Par bonheur, le mercredi, alors que j’ai encore tous les invités, Marie doit s’absenter pour aller au mariage de son neveu, elle tombe malade là-bas et reste une semaine entière sans venir.
En juin, Yves fait encore une de ses bizarres crises intestinales ; c’est à n’y rien comprendre, il n’a pas de fièvre, mais des maux de tête et des maux de cœur et cependant il mange bien, cependant son caractère ne s’arrange pas, il devient grincheux, volontaire et capricieux. Pierre est un vrai garnement, il fait l’école buissonnière ; certain jour avec René Lambert et quelques camarades, il n’a rien trouvé de mieux que d’aller manger des cerises à la vigne. Heureusement Geneviève est bien mignonne. Les vacances arrivent, j’espère qu’elles seront meilleures que celles de l’année dernière, seulement, je suis mal portante et ai besoin de repos, un nouveau bébé est en route et il faudrait des précautions ; cela commence par une maladie de Geneviève, qui a fait à la suite d’une écorchure infectée, un peu de lymphangite de la jambe, cela ne dure pas et elle est vite remise.
Dieu merci, les vacances sont assez calmes, ce qui me permet de beaucoup me reposer et de faire un peu de chaise-longue. Nous avons quelques visites : François et Marie-France, Simone et Pierre Bouliau. En septembre, Yves est encore malade, et même à plusieurs reprises, je suis excédée, et projette de le faire examiner sérieusement à Nantes, lorsque j’irai voir moi-même le Docteur. Après la rentrée, une fois au calme, nous nous décidons à faire ce voyage, et là, le Docteur découvre qu’Yves fait une crise d’appendicite chronique, source de tous ses maux et malaises. Une fois de retour ici, d’accord avec le Docteur, nous montrons le garçon au chirurgien qui trouve en effet lui aussi la chose et fixe l’opération au mardi 10 novembre !
Jean et Jacquie viennent en vacances de la Toussaint, je suis fatiguée, les nerfs à bout, et tourmentée par l’opération d’Yves. Dieu merci, tout se passe le mieux du monde. Le réveil du garçon est assez pénible et agité, mais dès le soir, il est plus calme, très sage et facile à soigner. La première nuit a été bonne, la journée du mercredi un peu pénible, mais pas trop. Le jeudi, les pensionnaires viennent nous trouver ; Geneviève et Pierre arrivent aussi par le car, si bien que l’opéré s’agite un peu et fait de la fièvre, mais cela ne dure pas ; la journée du vendredi est très bonne, si bien que je peux laisser mon petit garçon à Maman, qui le gardera pendant quelques jours, tout en suivant un traitement par rayons pour ses rhumatismes. Au bout de neuf jours, on nous ramène le garçon aussi bien que possible et avec un appétit superbe, peu après il commence à se lever, à marcher. Le dimanche 29, il commence à sortir et le 30, il se trouve si bien qu’il retourne à la Jamonière. Voilà tout de même une chose heureusement liquidée.
Pendant mon séjour à la clinique, appris le débarquement américain en Afrique du Nord. Le lendemain, on annonce que les Allemands occupent toute la zone soi-disant libre.
Nous commençons un nouvel hiver ; au retour d’Yves il a fallu nous installer dans la salle à manger. Je suis fatiguée, dois me reposer beaucoup et en profite pour tricoter le plus possible. A Noël Jacquie ne trouve rien de mieux que de faire de la jaunisse, aussi doit-elle garder la maison et tous les autres se réunissent donc ici ; comme nous ne disposons que d’une seule pièce, c’est un peu bruyant et quelque peu pénible. Enfin l’année se termine.
X
Un mois de janvier 1943 désagréable ; il pleut, il fait froid ; je suis de plus en plus souffrante, je ne peux dormir, j’ai les nerfs et le cœur très fatigués ; vers la fin du mois, je vais à Nantes voir le Docteur Leroux, et il me met au grand repos : huit jours de lit, et la permission de me lever quelques heures par jour ensuite. Heureusement, au début de février, le temps se radoucit et se met au beau, nous avons une série de journées ensoleillées par lesquelles il est délicieux de garder la fenêtre ouverte. Je lis, je tricote, je regarde les nuages à travers les vitres, et, le temps passe tout doucement. Vers la mi-janvier nous sont arrivées des troupes allemandes, ce qui a donné à Jacques bien du mal pour tout organiser ; il nous en était déjà arrivés en novembre ; il n’étaient restés que trois jours, mais il n’en est pas de même cette fois-ci, et ils ont l’air de s’installer pour un certain temps. J’ai obtenu de n’en pas avoir à cause de ma fatigue actuelle, mais, à part nous, chaque maison en a quelques uns. Maman en a trois, dont un interprète, boulanger-pâtissier de son état. Ils ne sont pas trop désagréables, mais l’un d’eux étant parti en permission, un camarade trouve moyen de s’approprier sa chambre, et d’y amener des visites, à la grande stupéfaction de Maman le lendemain matin. Cela déplaît fort à Jacques, lequel proteste d’une façon très énergique auprès de la Kommandantur local et du second interprète qui se dit marchand de chaussures et Rhénan, mais d’origine suédoise ; ce dernier à l’air de goûter le ton énergique de sa protestation, puisqu’ensuite il déclare à Jacques, voulant certainement lui faire un compliment : Vous ne ressemblez pas à … l’espèce de par ici… Ici, les gars, petits !… Vous, grand, avec des lunettes, beaucoup comme l’espèce… de chez nous ». Jacques proteste encore cette fois-ci, de façon véhémente, l’autre a l’air tout étonné !
A part ce petit incident, les troupes allemandes se tiennent de façon convenable ; elles sont commandées par un jeune lieutenant qui les « occupe » beaucoup ; sans cesse je les entends passer en chantant. Ils ont reçu tout leur équipement blanc pour partir en Russie, mais, le jour où ils l’essaient et font des exercices appropriés, il fait un temps splendide et ils rentrent étouffant sous leur harnachement. Le 16 février, ils partent ; je me lève pour aller de la fenêtre assister à leur départ, et j’ai l’impression que l’armée allemande est loin d’avoir l’homogénéité et la discipline de 1940.
Le samedi soir 13 février, je lis dans mon lit après le dîner, comme chaque soir ; j’entends des coups qui me semblent être frappés dans la cloison ; je pense d’abord à me lever pour dire aux enfants de ne pas continuer mais je me rends très vite compte qu’il s’agit d’un bombardement, lointain, mais très net. Jacques, qui travaille dans la salle à manger, entend certaines portes taper à coups réguliers ; il sort dans le jardin ; à gauche de l’église, le ciel est en feu. Le lendemain, nous apprenons par la radio que Lorient vient de subir un bombardement terrible. Déjà, au moment du jour de l’an, certains avaient dit avoir entendu un bombardement sur Lorient ; nous hésitions à le croire et rien n’était plus réel !
Vers le 20 février, Pierre fait une petite fièvre… rien de grave. Je commence mes préparatifs de départ ; le garçon est très vite remis, mais j’ai trouvé moyen d’attraper un gros rhume qui me fatigue et me gêne beaucoup. Le vendredi 26 février, nous partons pour Nantes ; le voyage se passe bien, mais j’ai eu froid en gare de La Roche, et le rhume augmente si bien qu’il se transforme en bronchite, et que, le mardi 2 mars le docteur m’ordonne de me remettre complètement au lit.
Les jours suivants sont très durs ; je lis un peu, j’essaie de tricoter, j’ai de très violents battements de cœur. Le dimanche soir 28, après, un peu avant que je sois complètement alitée, on entend taper à la porte ; Madeleine demande « qui est là ? » pas de réponse, Madeleine réitère sa question. Toujours pas de réponse, mais on frappe toujours. Michel monte et veut voir par une fenêtre qui est le visiteur qui frappe. Il n’y a personne, mais toutes les portes et fenêtres du quartier battent en même temps. C’est un bombardement sur Saint-Nazaire, mais pas une explosion ne s’entend ; devant nous, c’est un véritable feu d’artifice, horrible et magnifique à la fois, les chapelets de bombes, les éclatements se succèdent sans interruption, et c’est affreusement impressionnant que toutes ces déflagrations brutales, dans un silence scandé seulement par ces battements réguliers.
Le jeudi 4 mars, au moment où, chaque jour on me met des ventouses, je m’aperçois que mon bébé est en train de venir ; j’ai le temps de faire téléphoner à Jacques, lui demandant de prendre l’express qui part de La Roche à 8 heures, puis je termine mes préparatifs et file à la clinique. A 9 heures, une alerte sonne, cela arrive presque chaque soir, et on ne s’en impressionne pas trop, mais celle-là tombe mal. Jacques doit juste arriver à Nantes et va se trouver bloqué dans la gare, pour combien de temps ? Enfin, vers 10 heures 20 petite Anne fait son entrée dans le monde, elle est toute mignonne, toute rose et si blonde ! Un peu après 10 heures, Jacques arrive ; l’alerte l’a effectivement surpris comme il sortait de la gare avec Jacquie et deux grosses… valises de ravitaillement. Ils n’ont pas voulu attendre, ne sachant combien de temps cela durerait, d’ailleurs, il n’y avait pas cette fois de DCA, seulement le chemin est bien long, les valises sont lourdes et la fin de l’alerte sonne comme ils arrivent à Monselet. Enfin Jacques est heureux de voir et d’embrasser sa petite fille ; cependant un peu avant onze heures, il lui faut partir, afin d’être rentré avant le couvre-feu. Au bout d’un moment on me descend dans ma chambre ; peu après une seconde alerte commence, cette fois avec DCA, puis, un moment après, une troisième. Je ne peux dormir, mais suis si heureuse d’avoir une petite fille !
Période de calme à la clinique les jours suivants. Le baptême a lieu le dimanche 7, il fait beau, tout se passe bien, et Geneviève est ravie d’être marraine. Seulement chaque soir ou presque, il y a une ou deux alertes ; le bombardement du 28, sur Saint-Nazaire, a été effroyable ; depuis Rennes a été bombardée puis Saint-Brieuc, Angers ! On se demande si Nantes n’y passera pas à son tour ! Enfin le temps s’écoule, j’ai mon exeat, Jacques a trouvé un taxi à gazogène, et nous partons le lundi 22 mars ; je quitte, presque avec regret, cette chambre ensoleillée et tranquille où j’ai pu avoir un peu de vrai repos. Deux jours après, nous apprenons que l’usine des Batignolles a été sérieusement bombardée, il y a eu des morts et des blessés.
Je me réinstalle donc ici avec petite Anne, il m’est bien douloureux de déposer la mignonne chérie dans le berceau où son petit frère Bernard a dormi, où il est mort ! bien dur aussi de retrouver toutes les petites choses nécessaires à un bébé, les biberons, les couches, les mille petits détails de la toilette. La pouponne est facile, sage et dort bien, le biberon de nuit est un peu ennuyeux, mais la petite pousse à merveille. Le 28 mars, un mois juste après l’autre, un nouveau bombardement sur Saint-Nazaire, pendant que je donne le biberon de 10 heures du soir. Le ciel est en feu : une immense lueur blanche avec des brusques déflagrations, et toujours ces battements de portes et de fenêtres.
Le 5 avril, un nouveau contingent d’Allemands nous arrive. Le jour où ils sont venus réquisitionner une chambre, j’étais dans la salle de bains à faire boire petite Anne ; Thérèse est montée me prévenir, mais « ces messieurs » montaient sur ses talons et sont entrés dans ma chambre comme dans un moulin ! J’ai juste eu le temps de poser le biberon, sur la commode, et la fille sur son berceau. L’interprète très désinvolte, a demandé « quel âge ? – un mois – Petite blonde ! ». On nous a réquisitionné la grande chambre au fond du couloir ; nous avons en partage un caporal très tranquille, qui parle un peu français. Le premier jour, je lui ai expliqué : « Marchez doucement… pas de bruit… petit bébé ! » comme il ne comprenait pas, je lui ai ouvert la porte de ma chambre et montré Anne dans son berceau, alors il a saisi et m’a demandé : « Petite fille ? - oui – Petite blonde ».
Depuis il a toujours marché sur la pointe des pieds. A vrai dire les occupants de ce contingent ne sont pas trop désagréables, plutôt discrets et pas gênants. Il y a d’abord un caporal, que d’autres appellent « le fils du capitaliste, il sait quelques mots de français et paraît brave type, puis il en arrive successivement trois autres, ils sont tantôt trois à la fois, tantôt deux, souvent un seul et ne font pas de bruit. Une fois seulement l’un d’eux a descendu l’escalier à toute vitesse, pour aller « se soulager » dans le petit jardin sur la rue ; je lui suis encore reconnaissante qu’il n’ait pas fait dans sa chambre. Ce qui va moins bien, c’est que petite Anne est plutôt bruyante la nuit, elle nous fait des rages folles, au point de tremper de sueur son oreiller, et ses brassières, tant et si bien, que je suis obligée de faire pour elle ce que je n’ai jamais fait pour les autres : d’abord, lui donner du sirop calmant, ensuite la changer et lui avancer son premier biberon à trois ou quatre heures du matin. Les vacances de Pâques arrivent. Jacques et Jean vont aux Sables déménager la maison, vide depuis l’été dernier, de crainte d’une nouvelle occupation des Allemands. Jacques me dit avoir trouvé ce déménagement affreusement triste ; quand nous retrouverons-nous « chez nous » dans cette pauvre maison ? En attendant, nous tâchons de répartir les meubles entre la maison de Maman et la nôtre, chez Maman surtout, cela fait un peu encombré.
Nos occupants nous quittent à la mi-mai, mais dès le lendemain d’autres arrivent, et cette fois- là beaucoup plus exigeants ; il y a un état-major de bataillon, aussi il leur faut beaucoup de bureaux, donc réquisition de pièces et même de maisons entières ; ils ont installé la Kommandantur chez Radegonde Gendreau, dont ils ont pris la maison en totalité, et le casino chez les Brachet, où ils ont réquisitionné trois pièces. Notre « locataire » nous est arrivé, conduit par un lieutenant très correct, mais baptisé par les enfants « Courtepatte », à cause de des jambes exiguës, c’est un sergent-chef qui ne parle pas du tout le français, mais doit avoir une certaine éducation, cela se sent à ses manières, il est de Dresde, j’ai vu son nom sur la porte, il s’appelle Richard Weidner : Au bout de deux ou trois jours, un autre vient partager sa chambre, je n’ai pas su son nom, les enfants l’appelaient « Nez en trompette » à cause de son physique. Il n’y a qu’une chose gênante, c’est qu’avec le lieutenant « Courtepatte », ils s’installent dans la cour à jouer aux cartes, prenant les fauteuils et la petite table ronde du bureau ; c’est peu de chose, mais on s’en passerait. Ils jouent ainsi jusqu’au soir, et s’amuseraient volontiers avec les enfants qui tournent un peu autour d’eux et que j’ai quelquefois de la peine à faire rentrer, puis ils montent dans leur chambre et dînent de pain, de beurre et de navets crus.
Maman a, elle aussi, trois occupants moins gênants et moins ennuyeux que le dernier. Si ce n’étaient ces histoires de réquisitions et les exigences de l’interprète qui fait toujours des siennes, ce serait supportable, mais chaque troupe donne des ennuis ! la troupe précédente était bien exigeante elle aussi au début ; je me souviens d’une nuit où ils avaient sonné trois ou quatre fois ici, ils voulaient d’abord réquisitionner le car, puis une auto, des bicyclettes. Jacques avait fini par s’habiller tout à fait et aller travailler à l’étude ; heureusement tout s’était tassé les jours suivants !
Le jour de l’Ascension, 3 mai, Geneviève renouvelle sa Communion ; après les cérémonies traditionnelles, nous l’emmenons au cimetière porter des fleurs sur la tombe de son petit frère. Au retour, elle s’assied un peu dans le bureau, et nous voyons entrer notre locataire « Nez en trompette », un appareil à la main, qui demande par signes, à photographier Geneviève. Je ne sais pas ce qu’est devenu le locataire en question, a-t-il pu regagner son pays ? Si oui, peut-être y a t’il en Allemagne une photo de Geneviève. Il faut dire que le matin, la cérémonie avait été légèrement modifiée en raison des circonstances, le cortège des Communiants avait défilé au milieu de la place, et les Allemands suivaient le spectacle avec beaucoup d’attention.
Le 5 juin, Geneviève passe, et avec succès, son certificat d’études, ce qui nous fait grand plaisir. Beaucoup de jeunes gens sont requis pour aller travailler en Allemagne ; tout cela est bien triste. Nos occupants nous quittent, je le regrette presque, car ils peuvent être remplacés de façon beaucoup plus désagréable ; une seule fois ils ont été vraiment bruyants, ils devaient être « carrousel » et ne pouvaient arriver à gravir les escaliers, cela en riant de toutes leurs forces. Le sergent-chef vient lui-même me remettre la clé que je lui avais confiée et prendre congé, c’est le seul qui ait été aussi correct. On a dit plus tard que cette unité avait été affreusement décimée en Russie.
Les vacances commencent dès le début de juillet. Jean échoue à son bachot, c’est une déception pour lui, mais l’échec est collectif, beaucoup de camarades ayant échoué aussi, la déception s’en trouve atténuée. Il fait chaud, je suis très lasse, occupée par le travail habituel de la maison, des enfants et des soins à donner à Anne. Jacques a de gros ennuis, tant qu’il parle de démissionner ; il y renonce, tous étant d’accord pour lui dire que sa démission serait une catastrophe pour la commune ; mais son maintien à la mairie est à coup sûr une catastrophe pour nous. Le 17 juillet, nous partons pour Thouars où nous allons assister aux noces d’argent d’Armand et de Suzanne ; il fait une chaleur infernale ; c’est à peine si nous pouvons monter dans le train plus que bondé qui part de La Roche avec une heure de retard ; voyage particulièrement pénible. Jacques et quelques uns des enfants occupent les water. En arrivant à Thouars, la chaleur est moins forte, mais nous sommes chargés de provisions et le kilomètre à faire à pied est un peu dur. La nuit est très chaude, impossible de dormir, il n’y a pas d’air, et on entend des roulements de tonnerre lointains.
Le dimanche, Suzanne nous sert de très beaux repas auxquels nous faisons honneur, mais les deux petits trouvent cela bien long, ils sont à l’étroit, pas habitués à être enfermés, et j’ai toujours peur qu’ils ne cassent quelques bibelots. Nous laissons les filles quelques jours à Thouars, et partons le lundi matin avec les garçons, Jean travaille « officiellement » chez Bouffard, et il ne faut pas qu’il soit absent trop longtemps, si par hasard passe un inspecteur du travail ! Pour moi, j’ai hâte de revoir ma petite poupée. Nous arrivons de bonne heure, tous plus ou moins éreintés. Dans l’après-midi le sommeil nous gagne ; j’ai besoin de remuer pour ne pas succomber. Jean s’endort sur le divan du bureau, Jacques va se coucher aussitôt dîner, quant à moi, il faut que j’aie donné le dernier biberon, pour pouvoir dormir à mon tour.
Le mercredi 21 juillet, en rentrant de la course habituelle au poisson, je trouve Yves allongé sur le divan, il avait eu un accident qui aurait pu être très grave : Auguste et Jean s’exerçaient à lancer le javelot : à un moment, le javelot lancé par Jean a dévié, et est venu heurter Yves à la hanche, où la pointe est rentrée peu profondément il est vrai, puisque l’os était là, à quelques millimètres près, c’était dans le ventre. Mme Baron a fait un premier pansement, puis M. l’Abbé Bessonnet qui se trouvait là, a ramené le blessé sur sa bicyclette, suivi de près de Jean un peu ennuyé. Heureusement, cela a été vite guéri.
En août la conquête de la Sicile par les Anglo-Américains est terminée. Nous faisons comme chaque année la traditionnelle neuvaine à la Colonne, pour préparer la fête de l’Assomption. Anne pousse à merveille, c’est une belle pouponne qui se porte bien, elle est bien ferme, très amusante, mais aussi un peu trop nerveuse, il lui faudrait beaucoup de calme, pas trop de mouvement autour d’elle, ce qui n’est pas toujours possible avec ses frères et sœurs. Il est vrai que les vacances s’avancent. Je suis assez fatiguée, très occupée par les préparatifs de la rentrée, et il me faut chanter souvent des heures entières pour calmer ma petite chipie. Mère et Madeleine s’annoncent et doivent rester une quinzaine, cela nous fera plaisir de les voir, et elles pourront se reposer un peu. Elles arrivent le 6 septembre, et nous pensons passer avec elles quelques agréables journées.
XI
Le jeudi après-midi 16 septembre, nous nous installons dans la cour, comme chaque jour, pour l’ouvrage manuel des filles ; tandis qu’elles tricotent, je leur lis du Jules Verne, et cela les intéresse beaucoup. Il fait un temps splendide, très calme, sans vent, et tout est ici infiniment paisible. Seules viennent nous troubler les mines que les puisatiers font sauter chez le voisin Bourasseau ; Jean fait le singe et cela met tout le monde en joie. Nous sommes tous gais et tranquilles. Après le goûter, Jacques, Mère et Madeleine ainsi que les enfants, vont au Moulin-Guérin. Comme sept heures sonnent au clocher, on entend un violent bombardement dans la direction de La Pallice, mais cela arrive si souvent ! Pas d’électricité le soir, une panne sans doute, mais la panne se prolonge ; il faut allumer la cuisinière pour faire le dîner, puis la lampe à pétrole. Nous trouvons cela assommant, et nous demandons quand le courant va revenir. Après dîner, tandis que nous faisons la prière dans le bureau, on entend taper à la porte, c’est Mme Arrivé et Marcelle qui viennent demander à M. le Maire de l’essence pour le pétrin mécanique. Elles nous expliquent que l’interruption de courant pourrait durer un certain temps, que Nantes vient de subir un violent bombardement, que tout le centre de la ville est en flammes ! Nous sommes stupéfaits et terrifiés, mais cependant nous nous raisonnons un peu ! Evidemment, le port, les quais, les ponts, tout cela est objectif militaire, et à dû subir de grands dégâts, mais il n’y a sans doute rien sur Monselet, loin du centre. Enfin nous sommes tout de même inquiets et tourmentés.
Le lendemain matin, on tire des plans pour savoir comment se renseigner. J’envoie Jacquie chez les Brachet ; Odile étant à Nantes pour ses cours de vacances, ils tâcheront d’avoir des nouvelles le plus tôt possible, mais Armande Brachet ne sait rien, elle s’affole, elle pleure et c’est tout ! Madeleine se fait conduire à Belleville, Jacques se décide à l’accompagner, ils rentreront le soir. A 4 heures et demie, Jacquie, Geneviève et Marie-Annick vont au car chercher Odile, elles reviennent aussitôt en racontant des choses effarantes : le centre de Nantes a brûlé, après arrosage de bombes incendiaires, la rue du Calvaire est en ruines, le pourtour de la place Royale effondré, les églises Saint-Louis et Saint-Nicolas sont abîmées, le rue de l’Arche Sèche comblée par des débris ; l’Hôtel Dieu a de gros dégâts, et quatorze religieuses y ont trouvé la mort. On parle de milliers de victimes. Je file moi aussi chez les Brachet. Odile assise dans la cuisine entourée de toute sa famille, raconte ses aventures, comment elle a quitté la rue du Calvaire au moment où le feu gagnait ; elle y a laissé tous ses objets personnels. Jacques et Madeleine reviennent le soir ; les nouvelles sont bien tristes ; le quartier Monselet a été très touché, plusieurs bombes sont tombées boulevard Luc-Olivier Merson, l’une sur la maison Bouet, qui s’est effondrée, l’autre, en face, sur le boulevard, et cela a soufflé tout l’intérieur de la maison, toutes les ouvertures ont sauté, bien des cloisons sont effondrées, c’est une chose lamentable !
Nous sommes tous atterrés ! Mère et Madeleine sont très courageuses, mais c’est tout de même pour elles un coup terrible ! Madeleine parle de repartir dès le lendemain faire faire quelques réparations provisoires à la maison, afin qu’elle soit à peu près habitable, tout au moins en partie, puis ensuite, on ne sait pas ce qu’elles feront, tout cela dépend des événements ! Peut-être va-t-il survenir quelque chose, à la suite de tous ces bombardements dans l’Ouest ?
Le lundi 20, Madeleine part à Nantes, avec l’intention de mettre un peu d’ordre dans la pauvre maison dévastée, elle nous revient le mercredi soir, afin de prendre avec Mère et avec Jacques quelques dispositions. Le jeudi matin, elle repart pour Nantes ; dans le train, les conversations lui font tendre l’oreille : il y a eu un bombardement sur Nantes le matin même, mais sans qu’il y ait eu de victimes, car seuls les chantiers ont été visés, ainsi que la gare de l’Etat, prise d’un pressentiment, elle décide de ne pas rester en ville ; elle va chez Tante Marguerite chercher une valise de vêtements et lainages qu’elle y avait déposé les jours précédents, et part par le train suivant. Bien lui en a pris, car il y a eu l’après-midi même un second bombardement, plus terrible que le premier, anéantissant des quartiers entiers, et faisant encore de nombreuses victimes, d’autant plus que plusieurs bombes sont tombées sur des abris qui étaient bondés. Tout cela est terrifiant.
Le vendredi après-midi, je vais à la Roche. Je me rends a la gare au-devant de Jacqueline qui doit nous arriver ce jour-là. A vrai dire, cela nous étonne un peu qu’elle nous arrive, car, après ces deux bombardements sur Nantes, il semble que quelque chose va se passer ; peut-être est-ce les préludes du débarquement, ce fameux débarquement dont on parle si longtemps, sans peut-être y croire, et qui finira peut-être par se produire un jour ! La gare de La Roche, bondée de Nantais qui viennent chercher un refuge où ils s’imaginent être en sûreté, présente un peu la physionomie de ces jours de juin 40, où les réfugiés arrivaient, mais cette fois nous sommes encore plus angoissés, car nous sentons la guerre bien près de nous !
Madeleine retourne à Nantes le samedi, sauver quelques choses indispensables. Jacques y retourne avec elle le dimanche, avec la voiture de Bretaudeau, faire un petit déménagement. Tout le temps qu’ils sont absents, nous sommes dans l’angoisse, nous demandant ce qui peut bien se passer là-bas. Quand ils reviennent, ils nous décrivent l’horreur de cette ville en ruines, aux rues toujours obstruées par les écroulements, où l’on déblaie à la recherche de cadavres !
Au milieu de tout cela, Jean, qui avait échoué en juillet passe sa première partie du bachot les 27 et 28 septembre. Les Anglo-américains ont pris Naples et avancent vers Rome.
Le lundi 4 octobre, Jacques et Madeleine retournent à Nantes, toujours avec la voiture de Bretaudeau, et rapportent, comme la première fois, pas mal de mobilier, de linge et de provisions. Nous vivons encore une journée d’angoisse, d’ailleurs, dans l’après-midi il y a une alerte sur Nantes, mais alerte seulement. Ils sont rentrés assez tard, et, le chargement était trop haut pour pouvoir passer sous le porche, il a tout fallu défaire sur la rue, devant la porte de l’étude dans l’obscurité naturellement, avec des bourdonnements d’avions au-dessus de nous. C’était quelque chose de lugubre. Nous vivons des journées plutôt pénibles, on attend toujours quelque chose, qui ne vient jamais. Jacqueline parle de repartir à La Haye avant la date fixée, sans attendre que son mari vienne la chercher ainsi qu’il avait été convenu, et cela d’autant plus que la Radio anglaise dans ses messages personnels, répète tous les jours : « Nous disons le huit ….c’est pour le huit ….nous redisons le huit ». Cela énerve tout le monde, et nous attendons ce qui va arriver.
Heureusement, le mercredi 19, Jean arrive de La Roche, nous annonçant sa réussite au bachot, cela fait tout de même plaisir ; le lendemain, nous fêtons ce succès avec les Granger, Jean Granger étant enfin arrivé. Puis nous voici en préparatifs de rentrées qui ont été retardées par les événements ; Jean regagne Richelieu, et cette fois-ci Geneviève nous quitte ; cela fait un vide dans la maison. Le 24, nous avons le passage de la Vierge de Boulogne, grande fête pour la paroisse ; la veille au soir, on prépare des guirlandes, des décorations ; les filles nous font l’heureuse surprise de nous arriver par le car. On confectionne un gros bouquet tricolore que l’on met à la mairie puisque nous n’avons pas la possibilité d’y mettre le drapeau. La Vierge de Boulogne nous arrive donc le dimanche après-midi, le ciel est couvert, mais il ne pleut pas. Le conseil municipal reçoit la statue au Pont de la route d’Aizenay, pour l’amener à l’église, il y a pour rentrer une bousculade innommable, au cours de laquelle nous nous demandons si nous n’allons pas étouffer. Le soir, après dîner, a lieu une heure sainte à laquelle toute la famille assiste, puis un groupe de personnes, dont Jacques, passe la nuit à l’église. Le lendemain, une messe très tardive ; nous avons déjeuné avant, afin d’être libres, puis les paroissiens du Poiré vont escorter Notre-Dame de Boulogne jusqu’à la Vivantière, où l’attendent les paroissiens de Beaufou et des Lucs. Malheureusement, la pluie commence, puis augmente, et il faut vraiment du courage pour aller jusqu’au bout. Jacques et Yves n’abandonnent pas, et reviennent trempés mais très heureux. Le lendemain, il fait un soleil superbe, et, à chaque maison, on voit des chaussures qui sèchent ; personne chez nous n’est enrhumé.
XII
Après la Toussaint, de nouveau, nous rentrons en hiver, cet hiver qui, dans l’attente des événements a paru à tous interminable. Rien à signaler au cours de ces quelques mois ; chaque jour, quand le temps est possible, je sors Anne dans sa voiture, ce qui lui permet de dormir, alors que dans la salle à manger elle ne dort pas plus d’un quart d’heure. Presque chaque fois, je la mène sur la route de La Roche, particulièrement bien exposée ; quand il ne fait pas trop froid je la pousse à l’abri d’un buisson, et je la laisse dormir au soleil, alors que je tricote en allant et venant près d’elle.
Les enfants viennent à Noël, nous sommes un peu serrés dans cette pièce, seule habitable, où il faut tenir tous, avec le petit matériel d’Anne par-dessus le marché. Heureusement il fait beau, ou tout au moins il ne pleut pas, sans faire trop froid ; tous les jours les enfants sortent avec moi, pour la promenade d’Anne, ils courent et jouent pendant une heure et demie ou deux heures, ce qui leur permet de prendre l’air. J’invite Andrée Jaffré à passer ici le jour de Noël, afin qu’elle ne soit pas toute seule pour cette fête, qui doit être passée en famille. La veille de Noël, elle n’arrive pas par le car, comme je l’espérais. Nous allons à la messe dite de minuit, qui se dit toujours à cinq heures. Au retour, personne encore ; je pense que, vu les difficultés des transports, elle a renoncé à son voyage. Nous nous mettons à table, et, au milieu du dîner, nous entendons un coup de sonnette, c’est Andrée qui nous arrive ; ne trouvant à La Roche personne pour l’emmener ici, elle n’a pas hésité à faire le trajet à pied !
Rien de plus nouveau dans les premiers jours de l’année 44 ; je continue à promener Anne autant que cela m’est possible. Au début de mars, nous recevons un nouveau contingent d’Allemands, ce qui nous paraît désagréable, depuis plusieurs mois, nous étions au calme. Naturellement, il faut en loger dans toutes les maisons, mais le pire est que cette fois-ci les écoles sont réquisitionnées ; il faut faire des prodiges pour arriver à loger les autres enfants, il y a des filles à la salle paroissiale, à l’hôpital. Quant aux garçons, deux classes sont installées dans le bâtiment du terrain de sport, une autre classe dans l’atelier de Bourasseau, et deux, dont celle de Pierre, à l’école laïque, désaffecté après plusieurs passages d’allemands, seulement, il faut faire très vite, et emménager avant que les vitres soient posées, aussi par un temps glacial, les pauvres gosses ont leur classe en plein courant d’air ; dès le soir, la moitié des enfants toussent, et, les jours suivants, Pierre a une belle petite bronchite. Cela m’ennuie, puisqu’il doit être confirmé le 15 mars et nous sommes le 9 ; enfin, cela n’est pas très grave.
Je reçois une lettre des filles, disant que Jacquie est grippée. Le vendredi soir, je reçois un mot de Marthe, disant que Geneviève est grippée également. Jacques file à La Roche le lendemain matin et ramène les deux filles, Geneviève, encore en pleine grippe et Jacquie convalescente. Il faut s’organiser pour les installer, ce qui n’est pas facile dans cette maison sans chauffage. J’installe Pierre et Geneviève dans ma chambre, où l’on peut faire du feu ; Jacquie prend la chambre de Jean, qui est un peu moins froide, et j’envoie Anne rejoindre Yves dans sa chambre, afin qu’elle ne reste pas en contact avec ses sœurs. Les malades ne sont d’ailleurs pas très malades, et, après quelques journées un peu dures, se remettent rapidement.
Pierre est remis pour sa Confirmation, peut suivre sa retraite comme les autres, et nous avons un temps superbe pour la journée. M. Baron étant parrain de confirmation de Pierre, nous avons toute la famille Baron à déjeuner : tout se passe bien, mais Anne, sans doute intimidée, me paraît un peu trop sage. En rentrant, je fais boire le biberon de la pouponne, puis la remets dans son parc, où elle se plaît habituellement beaucoup, mais ce soir-là, elle pleure, si fort même que je la prends pour la consoler un peu, et elle me restitue tout le biberon sur l’épaule. Bien ennuyée, je fais venir le docteur ; il lui trouve de la bronchite, et quelques râles congestifs ; ce seul mot me terrifie, d’ailleurs Anne a 39°3 et, nous passons une nuit pleine d’inquiétude. Ce n’était, Dieu merci, qu’une alerte ; dès le lendemain la poupée était mieux. La bronchite a traîné quelques jours pour disparaître ensuite, sans complications. Pendant ce temps, je profitais des premiers jours de printemps, un peu avant la date, pour promener les autres convalescents, afin qu’ils puissent sans tarder reprendre leur classe.
Le lundi 27 mars, nous finissons de déjeuner, Anne près de nous, dans son parc, quand nous entendons des bruits d’avions, si forts que nous nous sommes tous précipités dans la cour. Il fait un temps splendide, et nous voyons, très haut dans le ciel bleu, les avions passer en formations nombreuses et serrées ; c’est impressionnant à voir, et le bourdonnement est tellement intense que le ciel entier semble vibrer. Soudain, nous voyons un des avions s’écarter des autres, il lâche des flocons blancs qui doivent être des parachutes, fait quelques zigzags puis, décrivant une grande courbe, tombe, laissant derrière lui une longue traînée de fumée et de flammes. Un bruit sourd, puis des bruits de moteurs d’autos. Ce sont les Allemands, qui suivaient tout cela à la jumelle, et se précipitaient à l’endroit où l’avion était tombé, à la limite des communes d’Aizenay et de la Genétouze. Il y avait plusieurs morts ; certains parachutistes n’ont pu s’échapper, paraît-il. Pendant plusieurs jours tous les curieux du pays sont allés contempler l’avion détruit.
Les vacances de Pâques se passent bien ; Jean nous annonce son intention d’entrer à Sainte-Geneviève et de préparer Saint-Cyr. Nous faisons avec les enfants quelques jolies promenades, dont une à la Pierre de la Merlière. Cependant avec le retour des beaux jours, on recommence à parler de ce débarquement problématique dont on a tant parlé en automne, mais on en a tant parlé, que maintenant on n’y croit plus, seulement on parle aussi d’une évacuation de la zone interdite, où nous sommes, et cela serait beaucoup plus possible ; avec les Allemands, on peut s’attendre à tout, et ce serait une chose affreuse.
La radio est inquiétante, nous nous demandons ce qui peut bien nous arriver ; les bombardements se multiplient, le jour où l’avion est tombé, tous les aérodromes du sud-ouest ont été copieusement arrosés. Des tracts sont lancés, invitant les habitants à s’éloigner des usines et des gares. Au milieu de mai, nous sommes privés d’électricité quelques jours, puis le courant nous revient, d’une façon très irrégulière et intermittente. Les filles arrivent en vacances le 13 mai. Jean, retenu par son examen, reste encore quelques jours à Richelieu.
Le dimanche 22 mai, nous avons la fête des Mères : 88 mères médaillées ; le préfet s’est dérangé pour la circonstance ; la fête aurait été très jolie s’il n’avait pas plu presque tout le temps ; enfin tout le monde est content quand même.
La veille de la Pentecôte, Mère et Madeleine arrivent de Nantes, où, elles avaient été passer une dizaine de jours, et, le matin de la Pentecôte, nous apprenons que dans la nuit même, Nantes a été violemment bombardée. On parle aussi d’un bombardement sur Lyon. On a tout de même l’impression que quelque chose va se passer.
XIII
Le mardi matin 6 juin, je vais prendre l’auto chez Bretaudeau pour aller à La Roche ; il est très tôt, comme toujours, et je n’ai encore pris aucune nouvelle, mais voilà que certains voyageurs arrivent en annonçant un débarquement en Normandie. Certaine émissions de radio en ont parlé, mais les nouvelles sont encore incohérentes et contradictoires. Quand aura-t-on des nouvelles précises ; on brûle de savoir !
Je pars pour La Roche un peu inquiète, on a tant parlé à l’avance de ce que les Allemands feraient dès que le débarquement serait annoncé ; il a toujours été dit qu’ils rassembleraient tous les hommes valides dans des camps, dont la direction, à tous les carrefours, étaient indiqués par des flèches ; en effet, il y avait à certains endroits, apposées par les Allemands, des plaques indicatrices portant le mot « camp », mais il s’agissait sans doute d’autre chose. D’ailleurs ce débarquement réussira-t-il ? Les Anglo-américains ne seront-ils pas rejetés à la mer. A La Roche, tout le monde en parle, on ne sait pas au juste où cela s’est produit ; on parle de Dunkerque, de Brest, les émissions sont rares, difficiles à prendre, d’ailleurs, le courant est souvent coupé. A midi, comme je reviens de La Roche, je trouve toute la famille dans la salle à manger, autour du poste de radio, le courant venant d’être redonné ; les Anglo-américains ont donc débarqué en Normandie, aux environs de Caen ; ils ont réussi à s’accrocher solidement à la côte, leur front s’étend d’Isigny à Caen, mais ce doit être la ruine et la désolation partout.
Les jours suivants, les nouvelles se succèdent : Bayeux est en ruines, Caen en flammes ; le bombardement de Vire a fait deux mille morts – que sont devenus les gens que nous avions hébergés ? – Toutes les gares, tous les embranchements de quelque importance sont bombardés. Nantes a reçu des bombes à plusieurs reprises. Que tout cela est triste ! On a le cœur tellement serré ! et comment tourneront les événements ? Dieu fasse que tout cela se termine au plus tôt !
Le lundi 12, Maman et moi expédions encore quelques colis, mais je pense bien qu’ils ne sont jamais arrivés à destination ; nous allons avoir trop d’œufs, de beurre, de lapins, de porcs, mais nous allons peut-être, faute de transports, manquer d’épicerie et de denrées vraiment utiles.
Le dimanche 18 juin, je réveille les enfants pour que nous puissions nous rendre à la Communion, le temps est délicieux et les fenêtres grandes ouvertes, on entend des avions ronronner, ce qui est assez ordinaire, mais soudain, on entend tomber des bombes, les explosions sont violentes, plusieurs se succèdent, la maison tremble ; nous nous demandons ce qui a été visé, mais assurément ce n’est pas loin, et c’est une chose tellement triste, que ce vacarme de guerre et de destruction, alors que le matin est si beau, si pur, et la nature si paisible ici. Le jeudi précédent, je suis allée à La Roche ; nous sommes arrivés en pleine alerte, sans nous en douter ; je trouvais bien les rues anormalement vides, mais elles ne sont pas habituellement très pleines ; on entendait des détonations très loin et des avions, que l’on apercevait à peine passer très haut. Un moment après, autre alerte ; dans ces moments-là, on ne sait pas quoi faire, en principe, on ne doit pas rester dans les magasins, et il n’y a d’autre abri que de vagues tranchées !
L’électricité est coupée de plus en plus souvent, ce qui est bien gênant pour quantité de choses ; quand le courant arrive pour quelques minutes, on court au moteur, et on arrive à faire remplir les cuves, mais il n’y a pas le temps de faire chauffer le fer, quant au frigidaire, on ne peut plus rien y conserver. Le dimanche, à la procession, Armande Brachet me dit que le viaduc de Montaigu a été bombardé, ce sont les explosions entendues le matin.
Tous les jours suivants, et souvent aussi la nuit, nous entendons des roulements d’avions impressionnants, et des bombardements de divers côtés, mais sans savoir où au juste. Le jeudi 22 juin, nous venions de dîner et Geneviève, un peu fatiguée, était montée se coucher ; c’était un beau soir calme, avec des vols de martinets un peu partout ; soudain un bruit d’avions plus proche que de coutume, puis une explosion, puis de nouveau des avions, et des bombes. Nous sortons tout d’abord, puis montons dans les chambres des enfants voir ce qui se passe. La ligne Nantes-Bordeaux vient vraisemblablement d’être attaquée – nous avons su depuis que c’était le pont de la Pêcherie, sur la Boulogne – Nous voyons distinctement les avions décrire de grands cercles, piquer sur l’objectif, puis prendre de la hauteur pour revenir encore. Une fumée monte et noircit le ciel si pur. Les avions enfin, par escadrilles de quatre, passent au-dessus de nous, et vont encore jeter des bombes d’un autre côté ; nous croyons d’abord que c’est la ligne de Challans, mais on parle ensuite de l’aérodrome de La Roche ; puis le calme revient. Nous sommes tous plutôt bouleversés, même Geneviève que le vacarme des explosions a tiré de son lit.
Le vendredi, journée calme. Le samedi matin, jour de la Saint-Jean, je sors de la messe et me dirige vers la boucherie. On entend de fort bruits d’avions mais cela arrive si souvent ces temps-ci que je n’y fais pas très attention, mais tout le long de la place, des groupes paraissent scruter le ciel avec attention. Je finis à peine de passer le seuil de la boucherie que voilà un roulement semblable à celui du tonnerre, puis plusieurs éclatements si violents que les maisons tremblent. Je rentre en vitesse à la maison ; on dit que la gare de La Roche a été touchée, ce qui était faux, du moins pour cette fois-ci ; il ne s’agissait que du passage à niveau de Forges, ainsi qu’une partie de la ligne Nantes-Bordeaux. Jacques va voir en bicyclette ; la voie a été abîmée, sans que les dégâts soient très graves ; il y avait cependant des bombes de gros calibre, puisqu’un gros chêne a été arraché et transporté d’un côté à l’autre de la voie. A la Noue, Marie Barreteau et les siens ont eu très peur, des vitres ont été brisées, et les éclats d’obus passaient par-dessus la maison. Jacques nous rapporte de gros éclats de bombes, déchiquetés, avec des reflets bleutés.
En Normandie, les combats continuent à être violents ; les Anglo-américains attaquent Cherbourg. La circulation des autos est interdite ici.
Le 28 juin, Jean arrive de La Roche en nous annonçant qu’il est reçu à son bachot philo-math, et Auguste reçu à la première partie, aussi, le 2 juillet, j’organise un petit goûter pour fêter les deux lauréats ; nous fêtons ensemble les 25 ans de présence de Mlle Baudry à l’étude et cela est une détente et une joie au milieu de tant d’inquiétudes et d’ennuis.
Les restrictions en électricité deviennent de plus en plus sévères ; pendant plusieurs jours, on a le courant entre 11 heures du soir et 9 heures du matin, aussi on attend cette heure fatidique de 11 heures pour se précipiter à la Radio ou ranger un peu, ou installer les restes dans le frigidaire et le mettre en marche pour avoir de la glace et de la fraîcheur jusqu’au matin, si bien qu’on ne peut arriver à se coucher, et que l’on est encore fatigué le matin. Il m’est arrivé de me mettre à repasser à cette heure-là, ou de me lever à minuit pour le faire.
Le vendredi 7 juillet, vers six heures, bruits d’avions, nous sortons dans le jardin ; bombardements de la ligne de Nantes entre La Roche et Belleville ; nous voyons les avions venir tourner au-dessus de nous pour piquer de nouveau ; c’est plutôt impressionnant ; une bombe, que j’ai très bien vu descendre, est tombée à La Faucherie ; elle n’a d’ailleurs pas éclaté. A l’Hermière, un réservoir d’essence est tombé, à quelques pas d’Henri Louineau qui en a été quitte pour la peur
Le lundi 17 juillet, chaleur étouffante ; j’emmène les enfants jouer dans un pré, après le goûter. Au retour, j’apprends qu’il y a eu sur Nantes un violent bombardement et de gros dégâts.
Mais voilà que les événements se précipitent. Le dimanche 30 juillet, nous partons en promenade, Jacques et moi, et M. Baron nous annonce que les Américains ont percé du côté de Granville. Le lundi, on parle d’Avranches, puis de Pontorson. Le mardi, on prétend qu’ils sont à Fougères, mais certains assurent que c’est un bobard, Jacques prétend qu’il ne peut s’agir de Fougères, mais de Pleine-Fougères, près d’Avranches, ce qui paraît beaucoup plus vraisemblable, mais le jeudi soir, on annonce la prise de Rennes, ce qui est une stupéfaction pour tous. Le vendredi 4 août, nous vivons une de ces journées de fièvre dont le souvenir ne peut s’effacer. Dès le matin les nouvelles affluent, toute la journée elles se succèdent, vraies ou fausses – fausses surtout – On parle tout d’abord de Dinan et de Mortain, puis un peu plus tard de Châteaubriant, de Redon ; à midi, on annonce qu’ils sont à Ancenis, puis presque aussitôt, qu’ils sont à Nantes, puis qu’ils auraient dépassé Nantes. Nous sommes pleins de joie, mais un peu suffoqués tout de même. Vers trois heures, je me rends à un cercle d’études et je vois Mme Leboeuf, assise devant chez elle, qui me dit très sérieusement : « J’attends les Américains ». Elle a pu attendre longtemps, les premiers que nous ayions vu ici ont traversé le pays en février suivant.
Le soir, rien de nouveau ! A cette effervescence a succédé une légère déception, et la journée du samedi est si calme, si calme ! Il semble qu’il n’y ait rien de nouveau, que les choses continuent telles qu’autrefois, tant on se retrouve dans cette ambiance coutumière, qui semble ne jamais devoir se modifier. La Radio annonce que les Américains occupent Ancenis – ce qui est probablement vrai, mais aussi Saint-Nazaire – ce qui est tout à fait faux, nous en avons su quelque chose depuis, mais on n’est pas à un bobard près ! – On entend bombarder mais sans savoir toujours où ce peut être. La voie a été atteinte lundi près de Belleville, et cela nous a donné quelques émotions ; pendant deux nuits, la gare de La Roche a été bombardée et atteinte en plein. Malgré cela, la vie continue comme à l’habitude ; on voit passer des camions chargés d’Allemands, qui vont vers la côte. Quand aurons-nous fini de les voir ?
Le dimanche soir 6, Madeleine rentre, comme nous nous mettons à table, en disant : « Je vous annonce une nouvelle si invraisemblable que je ne peux pas y croire, on prétend que Brest est pris ! » Le lundi soir, pendant que nous dînons, des gros coups espacés, faisant trembler les portes et les fenêtres de la salle à manger ! Est-ce le canon ou des bombes ? Nous allons ensuite à la neuvaine de la Colonne, il y a grand besoin de prier pour la France ! On entend au loin les grondements, vers Saint-Nazaire ou peut être Lorient ! Au retour, Jean va aux nouvelles ; quelquefois, il va avec Auguste à Palluau, où le courant est moins coupé qu’ici ; au retour, il nous annonce que les Américains ont atteint les faubourgs de Brest - le bobard de la veille est en partie exact - et Vannes est aux mains des forces de l’intérieur. D’un autre côté Laval et Mayenne seraient légèrement dépassés et les troupes américaines marchent sur Le Mans et Alençon. La Seine serait atteinte, mais les Allemands prépareraient une résistance à Nantes, espérons qu’il n’en sera rien, et que cette pauvre ville déjà si meurtrie, ne le sera pas davantage !
Les jours suivants, on annonce des combats vers Nantes et Saint-Nazaire, mais d’ici, nous n’entendons rien, aucun bombardement, pas d’artillerie ; si ce n’était des passages d’avions, tout est calme. La radio annonce des combats en Bretagne et en Normandie, et aussi que les Américains seraient à 150 Km de Paris. Malheureusement, toujours faute d’électricité, il faut aller chercher les nouvelles assez loin. Pour comble de bonheur, la pompe est détraquée et nous passons quatre jours sans eau, plutôt désagréables.
Chaque soir, nous nous rendons à la neuvaine de la Colonne et ensuite, nous installant sur des fauteuils et des transats, nous essayons d’avoir un peu d’air et de fraîcheur, car la température est pénible. Jean va parfois chez M. Baron chercher les nouvelles que Dodo a pu rapporter de Palluau. Quant à l’électricien, il va quelquefois s’installer dans le transformateur de la route des Lucs à partir duquel le courant est coupé, et, en branchant son appareil, il arrive à entendre quelque chose. Le samedi soir 12 août, en remontant de la Colonne, nous trouvons près de la tannerie, un groupe qui commente les dernières nouvelles ; on annonce que Nantes est occupée ; ce n’est pas certain, mais ce qui est sûr, c’est que les Américains ont passé la Loire, on ne sait pas où, et descendent en force en Vendée « par la nationale 137 », tout est bien précisé. Aussi nous nous attendons à les voir arriver le lendemain. Il n’y a qu’un malheur, c’est que cette chose n’a jamais existé !
Nous suivons sur la carte les noms des villes libérées, qui s’accroissent de jour en jour.
Dans la nuit du 14 au 15 août, la chaleur est particulièrement accablante ; Anne gémit et ne peut se trouver à son aise ; je suis obligée de la changer à plusieurs reprises pour lui mettre une couche fraîche, car elle ne peut supporter qu’une très légère brassière et une couche. Au moment où nous venons tout de même de nous endormir, nous sommes réveillés par un très violent bombardement ; nous allons voir aux fenêtres, mais le tilleul et les arbres du parc empêchent de voir ; on aperçoit seulement quelques lueurs. Peut-être est-ce sur La Rochelle ? Il y a eu un très violent bombardement vers La Pallice, il y a quelques temps, un soir, et nous sommes restés longtemps à regarder, mais ce devait être plus à gauche. – Peut-être est-ce un débarquement ? Cette pensée nous épouvante ! Le dernier contingent d’Allemands nous a quittés pour aller sur la côte, il paraît que ce sont des troupes de choc ! Si les Allemands n’ont pas d’autres troupes de choc que ces raclures de dépôts, elles ne tiendront pas longtemps devant les blindés américains, mais il y aura de la casse, et nous passerons de mauvais moments ! – Nous avons su depuis que nous avons échappé de bien peu à un débarquement à Saint-Jean de Monts - Avec tout cela, le vacarme continue, infernal, les enfants continuent cependant à dormir, mais nous sommes très angoissés. Cependant on dirait que le bruit n’est pas tout à fait dans la même direction, peut-être est-ce en mer ? Peu à peu cela diminue et nous pouvons nous endormir.
Le matin, on annonce qu’il s’agit d’un combat naval ; des bateaux allemands qui essayaient de s’échapper de Saint-Nazaire, ont été pris par les Anglais, et plusieurs mis à mal. On entend encore des coups espacés, mais dans une toute autre direction.
Dans la matinée, on annonce que Nantes est occupée ; cette fois-ci c’est officiel ; les Américains y sont entrés le samedi 12, sans trouver de résistance – c’était donc vrai, ce qu’on nous racontait sous le tilleul du tanneur – mais les Allemands ont fait sauter les installations du port, entre autres le pont de Pirmil – les filles nous avaient bien dit avoir entendu cette formidable détonation, mais il paraît difficile que les Américains, ce même samedi 12, se soient mis à descendre en force la nationale 137, parce que la Nationale 137 part précisément de Pirmil.
Le soir, nous apprenons le débarquement de De Lattre vers Marseille. Le lendemain, on annonce que Leclerc est à Cherbourg avec ses blindés. Enfin des soldats français sur le sol français. Le combat naval de l’autre nuit a coûté aux Allemands deux contre-torpilleurs, des mouilleurs de mines et autre chose encore.
Nous passons ensuite quelques mauvais jours pendant que la Normandie est libérée, la Seine franchie, que De Lattre remonte la vallée du Rhône et atteint la frontière suisse, que Paris revoit à nouveau le drapeau français, nous sommes toujours sous la coupe des Allemands qui détruisent tout, font sauter les ponts – que l’aviation n’avait pu détruire ! – Les installations ferroviaires, réquisitionnent les chevaux et les bicyclettes. Le samedi soir 14, ils ont fait publier un avis interdisant à tous de circuler dans la campagne, ceux qui seraient pris seraient considérés comme terroristes. Cela fait un effet désagréable, mais non radical ; le lendemain matin, les paroissiens viennent au bourg, comme d’habitude. De temps en temps, on voit circuler quelques cyclistes, ou un groupe de camions avec des mitrailleuses.
Dans la nuit du mercredi 23 au jeudi 24, il en est passé, avec quelques interruptions, de onze heures du soir à cinq heures du matin. Jacques et moi sommes restés de minuit à une heure et quart à la fenêtre du cabinet de toilette des garçons, regardant, non sans satisfaction, passer cette armée défaite sans avoir combattu – et évoquant le souvenir des convois victorieux de 40 – Il y avait de tout, des canons, des caissons, des voitures volées, et jusqu’à des charrettes à âne – Tout cela remonte de la côte, mais pour aller où ?
Puisque les routes paraissent coupées. La radio annonce qu’une colonne, partie de Tours, ayant passé par Châtellerault, Poitiers et Angoulême, aurait atteint Bordeaux – colonne fantôme que personne n’a jamais vue ! – Dans tout cela nous nous demandons ce que sont devenus les Granger.
A propos de radio, nous n’avons plus jamais d’électricité puisque nous sommes coupés de Nantes, mais quelqu’un d’astucieux a monté un poste à accus et on affiche les communiqués de sorte que nous sommes renseignés quand même. Quant à la lumière, c’est catastrophique, je couche les petits sans rien y voir, ce qui est tout à fait pratique, et ce sera pire d’ici quelques jours.
Toute la journée des explosions, dont quelques unes formidables. Ce sont les dépôts de munitions qui sautent !
Le lundi soir 28 ; on annonce un convoi allemand venant d’Aizenay, et cela ne nous enchante guère, car on ne sait jamais ce qui peut se passer. Nous allons nous coucher, ou venons de nous coucher, quand Jean nous annonce que ledit convoi arrive. De sa fenêtre, il l’entend distinctement descendre la côte de Sainte-Marie, et c’est un joli vacarme. Jacques, Jean et moi, nous installons à notre poste habituel – C’est pendant des heures, un défilé presque interminable de véhicules dont beaucoup ne marchent pas, ou marchent mal, et toujours ces cris allemands que l’on prendrait pour des aboiements. Il y a aussi des canons, remorqués à bras ; il paraît qu’ils ont eu quelque peine à leur faire monter la côte du bourg. Ils s’éloignent en direction de La Roche et de Belleville – Le matin, les voilà qui reviennent réclamer une auto, Jacques la leur refuse, puis la liste des autos du pays, Jacques refuse encore. Ils partent furieux, mais pas bien loin, puisqu’ils sont toute une bande, installés chez Bretaudeau qu’ils ont obligé à réparer une de leurs autos hors d’usage.
Le soir, nous sommes tous dans la cour, les voilà qui reviennent, et réquisitionnent trois pneus de la Chenard ; ils les emportent, ainsi que les roues, et ordonnent à Jacques d’aller chercher à Belleville le bon de réquisition. Jacques y part aussitôt à bicyclette, malgré notre inquiétude, et revient en nous racontant les réquisitions qu’ils opèrent partout. Il paraît que nous avons encore de la chance.
Le soir, on nous annonce deux convois, l’un venant d’Aizenay, l’autre de Palluau. Avec Jean, nous reprenons notre poste, mais il ne passe qu’une auto et une trentaine de bicyclettes, venant de Palluau ; ils trouvent moyen, au passage, de rafler quelques vélos ici.
Le lendemain matin, c’est-à-dire le mercredi 30, en se levant, Jacques me déclare qu’il part à La Roche, cela m’ennuie beaucoup ; on ne peut savoir ce dont les Allemands sont capables. Nous passons une matinée d’inquiétude, mais il revient à midi, disant qu’il n’y a plus d’Allemands en ville ; la veille, ils étaient encore nombreux, avec des mitrailleuses ou des canons à tous les coins de rues, et le matin, plus personne !
Nous ne pouvons croire encore à notre libération ; cependant on prétend que les Américains ont débarqué aux Sables – qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? Ce qu’il y a de vrai, c’est que les Allemands, en fait, sont toujours chez nous, assez nombreux même, et ce n’est pas drôle, car on peut tout attendre et tout craindre de la part de ces hordes sans chefs, et surtout sans ravitaillement. Il paraît que la Kommandantur de La Roche a déménagé il y a quelques jours. Ils se voient pris et sont furieux d’être vaincus. Le jeudi 31 ou le lendemain, je ne sais plus, se sont passées à Apremont des choses terribles ; plusieurs hommes ont été pris comme otages, malgré les supplications du maire – Georges Dorion – qui s’offrait à leur place. Les Allemands les ont emmenés, le long d’une petite route qui va vers Maché, et en fusillaient un de place en place – Je suis passée, plus tard, par cette route, des croix sont plantées, aux endroits où sont tombés ces malheureux, c’est une montée au Calvaire ! – Les Allemands sont de nouveau à La Roche ; ces jours derniers, des convois ont été attaqués et mitraillés par des avions ; les hommes, furieux, tiraient sur les civils et il y a eu des victimes !
Je suis inquiète quand Jacques doit circuler, ou quand Jean va au ravitaillement ! On prétend qu’il y a encore plus de vingt mille Allemands dans la région de Saint-Nazaire. Les Américains auraient atteint Dieppe, Arras, Maubeuge et ne seraient pas loin de Metz et de Nancy. Mais qu’attendent-ils pour venir jusque-là ? Pourquoi, avant d’aller si loin, ne pas libérer les côtes. Il faut croire que la Vendée ne les intéresse pas, puisqu’ils ne descendent jamais la « nationale 137 », où il n’y aurait pas une telle résistance !
XIV
Après ce mois d’août plutôt rempli d’événements, septembre est assez calme ; il ne se passe rien ; nous ne voyons plus d’Allemands. Ils se sont concentrés à La Rochelle, à Saint-Nazaire, très nombreux paraît-il, et ne font plus jusqu’à La Roche les pointes qu’ils faisaient au début. On annonce officiellement qu’il ne reste plus d’Allemands en Vendée ! Mais le courant est toujours coupé ; nous dînons à la lueur d’une lampe pigeon, que nous éteignons, aussitôt les enfants couchés, pour ménager l’essence si précieuse ! Si seulement nous étions reliés à Nantes, cela s’arrangerait peut-être !
Le lundi 17 septembre, Jacques se risque à aller aux Sables à bicyclette, avec Jean et Jacquie ; voyage un peu fatigant et aussi un peu pénible, à cause d’un grand vent froid, mais effectué sans encombre. Il y a quelques postes de F.F.I., mais on passe facilement. La maison est debout, mais toute transformée par les Allemands qui l’avaient aménagée à leur goût, et guère habitable pour nous. La ville n’a pas beaucoup de dégâts, bien que la petite jetée ait sauté en neuf endroits ; plusieurs blockhaus ont sauté aussi, certains en partie ; le Casino est à peu près détruit, il est vrai qu’il était déjà bien endommagé.
Quelques jours auparavant nous est arrivé ici un détachement des F.F.I., ils sont assez tranquilles, certains d’entre eux prennent même part à la procession des hommes, le jour de l’Adoration, mais voici qu’ils sont brusquement changés et remplacés par de nouveaux effectifs mi français, mi-espagnols, commandés par un officier improvisé qui ne paraît pas précisément commode ; ceux-ci ont laissé ici un souvenir plutôt désagréable.
Le 29 septembre, Bretaudeau allant aux Sables avec tout un convoi, nous y retenons des places, Jacques et moi, et emmenons Pierre par-dessus le marché. Je tiens à lui montrer la mer dont il ne se souvient plus du tout, il avait deux ans et demie à notre dernier séjour en 39. Nous passons là-bas une bonne après-midi, je peux voir la maison transformée – et guère habitable pour nous – je vais m’asseoir sur la plage, tout encombrée encore de pieux anti-chars ; Pierre patauge un peu dans l’eau, mais au fond, il a un peu peur des vagues. Comme nous arrivons ici, l’auto étant arrêtée devant la maison Talonneau, nous sommes rejoints par le lieutenant des F.F.I., qui commence par faire un procès à Bretaudeau, et ensuite avise Jacques qu’il veut lui parler ce soir même. En effet, nous avons eu à peine le temps de rentrer à la maison et de commencer à dîner, à la lueur de la lampe pigeon, comme toujours, que l’officier en question arrive, escorté de M. Cailleau, l’instituteur, et reste un long moment à entretenir Jacques de toutes sortes de choses.
Avant de partir, M. Cailleau avise Jacques de la formation d’un comité, dit de libération – on a toujours pu se demander pourquoi ce nom, puisqu’il n’a jamais rien libéré – et lui annonce que le comité en question prendrait la tête du défilé le lendemain, à la fête de la Libération.
Le lendemain 27 septembre, nous avons en effet une fête destinée à célébrer notre délivrance. Les Allemands ne sont pas loin, pourtant, et nous entendons souvent bombarder du côté de Saint-Nazaire. La cérémonie commence par un lever aux couleurs, à la mairie ; malheureusement il pleut, et c’est sous l’averse que monte le drapeau tricolore que nous n’avions pas vu depuis si longtemps. Les F.F.I. rendent les honneurs – tant bien que mal, on a l’impression que leur instruction militaire reste à faire – On chante la Marseillaise, puis on se rend à l’église, pour une messe d’action de grâces. Un défilé se forme, en tête duquel est le fameux comité de libération – stupéfaction générale – les résistants du Poiré n’ont jamais résisté, n’en ayant pas eu l’occasion !
Le comité en question se compose de quelques types quelconques, et de petits jeunes gars, des enfants plutôt. Groupement qui n’a aucune raison d’être et a d’ailleurs disparu assez vite. Nous assistons à la messe d’actions de grâces, puis allons au Monument aux Morts ; la pluie a cessé, le soleil reparaît. Jacques prononce un petit mot, on fait l’appel aux morts de la dernière guerre, puis une prière termine la cérémonie. Tout cela aurait été très bien sans ce rappel intempestif des luttes politiques, alors que la France a besoin de l’union de tous ses enfants. Nous sommes heureux de voir flotter les trois couleurs, mais à la joie de cette fête se mêle le souvenir des prisonniers, des requis et des soldats dont nul n’a de nouvelles depuis si longtemps !
Le lundi 25, Mère et Madeleine, apprenant que Bretaudeau va à Nantes le mercredi suivant, se décident à partir avec lui et de se réinstaller, ou tout au moins de camper là-bas en attendant de faire revenir leurs meubles. Les Américains ont réparé le pont de la ligne de Pornic, et nous ne sommes pas tout à fait coupés de Nantes.
Le mardi 26, Jacques étant devant la porte de l’étude, quelqu’un, passant en auto, lui crie : « c’est pour ce soir ». Il croit reconnaître l’auto de la Compagnie d’électricité et conclut, non sans joie, qu’on va nous rendre le courant le soir même. Allégresse générale, mêlée d’un peu d’incrédulité ; on avait déjà annoncé la chose – non officiellement – plusieurs fois. La nuit tombe déjà très vite à la fin de septembre, et une demie heure avant le dîner, il fait déjà nuit. Ce soir-là nous guettons, à la tombée de la nuit, la venue de la lumière, mais rien…. Il faut encore allumer une fois de plus les lampes pigeon, mais, au moment précis où l’on porte la soupière sur la table, tout s’allume à la fois, dans la cuisine et la salle à manger, le frigidaire se met en marche ; les enfants poussent des cris de joie si bruyants que petite Anne, apeurée, ne sait où se mettre. A vrai dire, ce soir-là, nous trouvons que l’électricité éclaire presque trop, habitués que nous sommes à la lueur faiblarde et tremblotante des lampes pigeon ! Nous sommes cependant vite réhabitués, c’est si commode, et enfin on y voit clair.
Le lendemain matin, Mère et Madeleine partent de bonne heure ; l’électricité est tout de même commode pour circuler partout, nous n’avons pas de gros réchaud, puisque la force ne doit nous être rendue que quelques jours après, quelle commodité d’avoir le moteur ! Mais il y a un petit réchaud, qui marche sur le courant lumière et chauffe tout de même plus vite que la lampe à alcool !
Notre grande table commence donc à se rétrécir et ce rétrécira encore davantage d’ici quelque temps. Mais on ne sait pas au juste quand seront les rentrées des enfants. Celle de Richelieu est fixée au 16 octobre et il n’y aura aucun empêchement à ce qu’elle ait lieu ce jour-là ; Yves rentre cette année, mais Jean doit rentrer à Sainte-Geneviève, et nous n’avons pas eu de nouvelles de Versailles, depuis bien des mois, nous écrivons là-bas, puisque les lettres recommencent à circuler, mais il faut attendre. Quant aux filles, après bien des réflexions, nous nous décidons de les retirer de Jeanne d’Arc et de les mettre à Chavagnes, si la chose est possible, seulement il faut communiquer avec Nantes, et la chose n’est encore pas facile. Au début d’octobre, Jean se rend à Nantes, à bicyclette, avec Auguste, leur voyage se passe aussi bien que possible, et ils peuvent emporter des lettres. D’un autre côté, maman reçoit le vendredi 5 des nouvelles de Jacqueline, une lettre qui, passant par Saint-Laurent sur Sèvre, finit par arriver ici.
Les Granger sont en bonne santé et paraissent être au calme. Ils paraissent avoir eu des nouvelles d’un peu partout ; il semblerait que la poste fonctionne normalement ailleurs, mais pas ici. Est-ce la proximité de Saint-Nazaire et de La Rochelle qui nous vaut cette mesure d’exception ?
Le 16 octobre, Yves rentre à richelieu. Les jours précédents nous avons appris que les cartes ouvertes pouvaient circuler dans toute la France, et même, dans certaines régions les lettres fermées, ce qui nous a valu une avalanche de courrier, mais toujours rien de Sainte-Geneviève.
Le jour de la rentrée, nous partons en camionnette et circulons tout l’après-midi à La Roche sous une pluie battante. Yves est bien courageux, nous faisons l’installation habituelle au réfectoire, au dortoir, en classe, mais le soir vient vite et il m’est dur de repartir le soir sans mon petit garçon. Le lendemain, je me mets à préparer le trousseau des filles ; Jacques et Jacquie sont allés à Nantes, toujours à bicyclette, quelques jours auparavant et nous ont rapporté une réponse de la Bonne Mère de Chavagnes, les deux filles sont acceptées pour le début de novembre. Quant à Jean, nous apprenons par une carte de Cadette qu’il est admis à Sainte-Geneviève, mais que, la rentrée ayant déjà eu lieu le 16 – la carte nous arrive le 20 – il faut partir le plus tôt possible, seulement il n’est guère facile de se rendre à Paris, aucun train ne circulant encore, aussi faut-il trouver une place dans un camion, ces occasions sont très courues, par conséquent très difficiles à obtenir.
A plusieurs reprises Jacques et moi allons à La Roche, cherchons de divers côtés, toujours sans succès, et cela nous ennuie beaucoup de voir ainsi les jours passer, on nous fait de vagues promesses et c’est tout.
Fin octobre, Jean passe sa philo, il échoue, d’ailleurs.
On se bat un peu partout, en Hollande, dans les Vosges, en Prusse orientale, Aix La Chapelle est pris, les Américains marchent sur Cologne, mais les Allemands tiennent toujours à Saint-Nazaire.
Enfin, nous apprenons que la rentrée des filles à lieu le 3. On termine en vitesse les trousseaux, et, ce jour-là, Bretaudeau nous conduit à Nantes en auto. On passe les ponts sans difficulté, il n’en est pas toujours de même, et, quelquefois, on y met plusieurs heures, mais quelle tristesse de voir ainsi cette pauvre ville martyrisée, les maisons écroulées, les rues détruites, une des choses les plus impressionnantes est le Pont de Pirmil, si abîmé en deux endroits qu’il ne semble pas pouvoir être reconstruit. A Chavagnes, la maison a pu être rapidement remise en état, et je suis heureuse de revoir ce cadre où demeurent tant de souvenirs du passé, et d’y laisser mes filles.
Le lundi matin 6 novembre, Jean part à son tour à Versailles, escorté de son Papa, mais là, c’est un voyage pire que celui de Nantes. Ils ont retenu deux places dans un camion – bâché, Dieu merci – qui va sur Paris, ils seront assis sur une malle.
Nous les embarquons donc à 6 heures du matin, le camion devant passer à La Roche vers 7 heures. Je rentre de chez Bretaudeau et, un peu désemparée de me trouver brusquement moins de travail, me mets à trier des pommes en attenant l’heure de lever des enfants. Il fait un temps affreux, et je pense qu’ils doivent avoir bien mauvais sur la route ! Un peu plus tard, pendant que j’habille les enfants, j’entends, stupéfaite, les pas de Jean dans l’escalier ! C’est lui en effet ; il me raconte que le camion, lequel avait d’ailleurs beaucoup de retard, était plein en arrivant à La Roche, et leur avait été impossible d’y monter. Bretaudeau le ramenait donc ici, avec des bagages, quant à Jacques, il était resté à La Roche, dans l’intention de prendre le train, qui recommençait à circuler ce jour même, dans la direction de Nantes, par Challans et Sainte-Pazanne, et de tâcher, là-bas, d’obtenir un ordre de mission pour avoir des places dans l’autorail qui circule pour certains privilégiés, entre Nantes et Paris, mais tout cela est bien risqué. Jean est plutôt découragé et me raconte tout cela brièvement, quand on l’appelle dans l’escalier, c’est Armand Bernard qui arrive, à toute allure, nous dire que Jacques vient de téléphoner à la mairie ; il faut que Jean regagne La Roche tout de suite, un autre camion est en partance, seulement il faut se hâter. Bretaudeau doit partir ce matin-là pour Nantes, nous obtenons qu’il fasse un détour par La Roche pour y déposer Jean. Cela ne va pas sans peine, les voyageurs protestent, disent que cela les mettra en retard, mais enfin les bagages de Jean sont installés dans la remorque, il s’assied dessus, et le voilà parti, pour tout de bon, cette fois.
Je me trouve ensuite un peu seule, rien qu’avec Pierre dans la maison ; Anne ne peut être encore une grande compagnie. Je mets de l’ordre dans la maison, je reprends bien des travaux délaissés. Jacques revient le dimanche 11 novembre ; il me raconte leur voyage quelque peu pénible et leur arrivée à Paris, après avoir roulé 24 heures dans des conditions parfaitement inconfortables, les difficultés qu’ils ont eu à faire transporter la malle à Versailles, l’installation de Jean à Sainte-Geneviève, et enfin son retour un peu moins pénible que l’aller. Nous espérons que tout va bien marcher maintenant pour Jean.
XV
Après cela, deux mois tranquilles, je ne veux pas dire que le travail me manque, mais la maison est tout de même plus paisible qu’elle ne l’a été.
La guerre continue, mais un immense espoir nous fait entrevoir une fin relativement prochaine – Le 28 novembre, les cloches sonnent pour la prise de Strasbourg, et c’est pour tous une grande joie – L’après-midi, je vais à La Genétouze avec Andrée Boyer, les cloches sonnent là aussi, comme elles sonnent par toute la France.
Quelques jours après, je projette un voyage à Nantes, pour le jeudi 7 décembre, avec Bretaudeau, mais le lundi précédent, il me prévient que son voyage est remis au vendredi 8 ; cela m’ennuie, car je ne pourrai voir les filles que pendant une récréation, au lieu de les faire sortir ; d’un autre côté, je ne sais quand sera le prochain voyage, et les vacances de Noël arrivent vite maintenant.
Je suis hésitante, mais Armande Brachet vient, me disant qu’elle se décide à partir le mercredi, pour revenir le vendredi soir en auto. Après réflexion, je me range à son avis, et nous nous embarquons à La Genétouze, le mercredi vers midi et demie - trajet interminable – et encore nous avons eu la chance de trouver deux places assises, le train marche comme une tortue, n’en finit pas, traîne je ne sais combien de temps à Machecoul, et, enfin, vers 6 heures, nous débarque… en gare de Pont-Rousseau, il commence à faire nuit, on patauge dans une boue épaisse et il faut se presser pour trouver un porteur, ce qui est d’autant plus difficile que beaucoup n’acceptent de porter des bagages, qu’à la gare d’Orléans ; enfin en voilà tout de même un, avec une bicyclette et une remorque, qui nous promet de déposer nos bagages à Chavagnes ; c’est un grand soulagement, car nous avons toutes deux, moi, surtout, des valises assez lourdes, et il aurait été impossible de les porter pendant un trajet pareil. Voilà une première chose de faite, mais ce n’est pas tout ; il faut d’abord traverser la Loire, et ensuite la ville !
Nous cherchons le pont flottant, et nous y engageons non sans quelque appréhension ; comme la Loire est large ! Quand on la traversait en auto, du haut du pont de Pirmil, cela ne faisait pas du tout le même effet ! On sent la vibration du courant sous soi, et toute cette eau rapide semble toute proche ; après cela, il faut se hâter, marcher le plus vite possible, car le pont est étroit, et on est talonné par ceux qui suivent ; à gauche, on aperçoit la silhouette brisée du pont. Enfin voilà l’autre rive, on aborde, non sans soulagement, mais il faut près d’une heure pour traverser la ville ; les rues ne sont éclairées que par quelques boutiques ; nous ne savons pas très bien où il faut passer, à cause des démolitions ; nous nous tenons par le bras, butant parfois dans des pierres ou des débris, ou bien pataugeant dans la boue.
Enfin nous voilà à Chavagnes où nous avons la joie de voir nos filles, seulement les bagages ne sont pas arrivés, il me faut attendre, et j’aurais hâte de partir, car il est prêt de sept heures, et Mère et Madeleine ne sont pas prévenues de mon arrivée. Quant à Armande Brachet, c’est autre chose ; elle a essayé de se faire trouver une chambre à Nantes, sans résultat, et à cette heure qui commence à être tardive, cela paraît difficile qu’elle retourne en ville, se mette à la recherche d’hôtels, qui seront peut-être pleins, aussi elle demande à Bonne Mère « s’il n’y aurait pas un coin pour elle à Chavagnes » - Bonne Mère s’organise, et lui offre… la chambre de Monseigneur ! On ne saurait être mieux installée !
Pendant ce temps, les bagages arrivent quand même, il est déjà huit heures ; je demande au commissionnaire de me porter mes valises jusqu’à Monselet, pour gagner du temps, et afin que je puisse lui indiquer la maison, il me prie de monter….dans la remorque. Heureusement que personne n’est là pour voir mon installation ; je ris toute seule pendant le trajet.
Le lendemain je fais des courses en ville, et l’après-midi, fais sortir les filles. Le vendredi matin, Armande et moi assistons dans la chapelle à la messe des élèves pour la fête de l’Immaculée Conception. Le soir, il faut faire queue pour passer le pont flottant, c’est l’heure de la sortie des usines, mais le voyage de retour se passe sans encombre sinon sans fatigue.
A Noël, les enfants arrivent, Jean le premier, cette fois-ci il a voyagé de manière moins inconfortable puisque les trains de voyageurs ont repris d’une façon régulière, entre Nantes et Paris, seulement, depuis Nantes, il a dû, avec une bande de camarades, prendre place dans la remorque de Bretaudeau ; heureusement que cette bande de jeunes était gaie et ravie de venir en vacances, enfin ils étaient là vers onze heures et demie.
Le lendemain, en fin de matinée, Jean part à La Roche, en bicyclette, pour chercher Yves, mais il s’attarde longuement à voir ses professeurs et camarades, si bien que tous deux arrivent ici vers deux heures, alors que le déjeuner devait être servi depuis longtemps ; le poulet et les pommes de terre sautées sont desséchés, mais les garçons y font largement honneur quand même. Les filles nous arrivent dans l’après-midi, après un voyage commencé de bonne heure le matin par la traversée à pied du fameux pont de Pornic. Le soir, arrivée de Tante Canette ; son voyage a été quelque peu compliqué – en auto de La Haye à Saint-Laurent sur Sèvres - dans la camionnette d’un marchand de cochons de Saint-Laurent à Saint-Fulgent, et enfin en bicyclette jusqu’ici ! Elle est arrivée, c’est encore le principal.
Les vacances se passent bien. Pour la première fois il y a une messe de minuit, et, les enfants sont dans la joie, surtout Pierre et Yves qui s’attendent à quelque chose de merveilleux. Au retour, ils réveillonnent avec leur Papa et leur tante, et, le lendemain on découvre ce que le petit Jésus a déposé dans les souliers. On suit par TSF l’offensive allemande en Belgique, un des derniers sursauts de la bête traquée.
Le temps se met au froid, très vif même, ce qui nous permet de faire quelques splendides promenades dans la campagne, et, dans les chemins habituellement pleins d’eau, les garçons font de merveilleuses glissades sur les plaques gelées.
Quelques jours avant le départ, il arrive à Jean un accident non grave, mais stupide – en faisant le fou avec Anne – cela lui arrive encore à son âge – il a voulu sauter d’une chaise à l’autre, a manqué son coup, et il est tombé assez lourdement se froissant un muscle de la cuisse qui a aussitôt enflé, c’est assez douloureux et ennuyeux pour son retour à Versailles, qu’il lui faudra faire, bien entendu, debout dans un couloir.
Aussitôt les vacances, le froid s’aggrave – chutes de neige, verglas – Tante Canette regagne La Haye – son voyage s’annonce vraiment pratique et agréable – elle pourra profiter de La Roche à Saint-Laurent d’un car destiné à la rentrée des élèves, mais elle trouve moyen, au départ, de tomber dans une fosse de graissage et de se fracturer le poignet, aussi le trajet est-il plutôt dur et pénible, et son conducteur, lequel devait la laisser à quelques kilomètres de La Haye, ne peut faire autre chose que de la déposer à domicile avec son poignet enflé et douloureux.
Vers le 20 janvier, dégel, mais si le froid a été bien désagréable, c’est là un autre plaisir : un beau jour, ouvrant la porte de l’office, je vois une grande flaque d’eau par terre. Un des tuyaux, dans les W.C. du 1er, vient de dégeler, et nous ne pouvons que constater qu’il est crevé – l’eau coule goutte à goutte, ruisselle sur le carrelage et passant à travers le parquet, vient faire une jolie petite cascade – On ferme le service d’eau, on avertit le plombier – qui vient le lendemain, répare le désastre, bouchant le trou qu’il voit devant, mais ne s’aperçoit pas qu’il y en a un autre derrière, aussi, dès qu’on rouvre le service d’eau, cela se remet à couler, et il faut refermer aussitôt jusqu’à la nouvelle réparation, cela dure quelques jours, et c’est assez désagréable.
Deux jours après, il fait réellement plus doux ; il pleut, nous sommes à table et tendons l’oreille avec satisfaction à ce bruit sympathique de l’eau qui tombe, en pensant avec joie que la gelée est terminée – pour cette fois-ci - Il y a ce soir-là une pièce au patronage, aussi Thérèse qui doit y assister, monte un peu plus tôt que de coutume, porter les bouillottes des enfants, et redescend précipitamment, disant qu’il y a une fuite dans le cabinet de toilettes des garçons, qu’il y a de l’eau jusqu’au milieu de la chambre – Jacques monte en vitesse vider les cuves, Thérèse et moi, nous mettons en devoir d’éponger ; le flot a l’air de se ralentir, mais aussitôt un autre filet jaillit, c’est le second tuyau qui vient de crever, et se vide généreusement. C’est un désastre. La cabinet de toilette, largement envahi, se vide en partie par ma chambre, et en partie par un trou pratiqué dans le lino et le plancher pour les tuyaux de chauffage, et cela cascade dans le couloir, devant la porte d’entrée – C’était ce bruit d’eau que nous trouvions si sympathique – Lorsque Jacques disait tout à l’heure avec satisfaction « Ça tombe bien », il ne se doutait pas que « Ça tombait » dans la maison et non dehors. Enfin il faut étancher l’eau ; les éponges et serpillières sont insuffisantes, on emploie des moyens plus rapides, et nous pataugeons là-dedans, Thérèse avec des sabots, Jacques et moi en bottes de caoutchouc, tandis que Marie jette dehors, à grands coups de balai, l’eau qui tombe au pied de l’escalier. Nous reprenons ensuite notre repas interrompu, mais Pierre est si impressionné qu’il ne peut dîner - il nous voyait sans doute tous noyés – le plus curieux est que le plafond de la salle à manger, bien mouillé par endroits, n’est pas resté taché.
Fin janvier, un voyage à Nantes pour voir les filles, voyage très pénible à cause du froid, et de la durée du trajet en auto.
Grosse offensive russe en Pologne, mais il y a quelques jours nous avons eu peur pour Strasbourg.
Travaillons, chaque mercredi à l’ouvroir ; il y a assez d’entrain, la couverture en carrés de laines fait la joie de toutes les ouvrières.
Le jeudi soir 7 février, en rentrant, Jacques me rapporte une terrible nouvelle apprise par M. Baron : la mort de Joseph Lesaffre, tué sur le front de Pornic d’un éclat de grenade, nous en sommes tous atterrés, et bouleversés en songeant à la douleur de ses pauvres parents. L’inhumation a lieu à la Roche, le samedi après-midi, Jacques peut s’y rendre, mais je ne peux avoir de place, aussi je me décide à partir à la Roche le samedi matin par la voiture postale, pour faire une visite là-bas, et revenir ensuite par La Genétouze, bien attristée et navrée par cette mort vraiment terrible.
Ce même samedi, les enfants arrivent ici en vacances. Le lendemain dimanche 11 février, aux Vêpres, a lieu la cérémonie de la Consécration de la Commune au Sacré-Cœur, cérémonie bien émouvante, le plus ému de tous est peut-être Jacques, qui doit lire l’acte de Consécration ?
Le soir M. le Curé vient ici, faire l’Intronisation du Sacré-Cœur chez nous, dans notre chambre, cette chambre où tous mes petits ont dormi les uns après les autres, cette chambre d’où la petite âme toute blanche de Bernard nous a quittés pour le ciel, sa photo est là, devant nous, et j’y ai joint la photo de Jean, pour que la pensée du grand chéri nous soit plus présente encore.
Quelques jours après je commence à penser à un voyage à Paris ; les trains mettent beaucoup de temps à s’y rendre, mais on arrive quand même seulement, alors que tout est décidé, et bien arrangé, nous arrive une lettre de Jean, disant qu’il y a à Sainte-Geneviève une épidémie de scarlatine, que le collège peut être licencié d’un jour à l’autre. Pas la peine alors de se mettre en route, je suis d’autant plus désolée que le garçon dans ses lettres précédentes nous disait qu’il venait d’avoir la grippe et ne se sentait pas bien, aussi j’aurais aimé voir par moi-même ce qu’il en était. Heureusement, les vacances de Pâques ne sont plus très loin désormais. L’épidémie de scarlatine s’est limitée à un cas ou deux, c’était simplement une fausse alerte, mais je ne pouvais pas savoir !
Dans les premiers jours de Mars, Jacques décide d’aller à Nantes reconduire les meubles de sa mère et de sa sœur ; depuis leur rentrée à Nantes, fin septembre, il n’est pas très drôle de vivre dans une maison démeublée, avec un strict nécessaire qui fait un désagréable camping et de manquer de bien des choses urgentes. Seulement, il faut trouver un transporteur, et ce n’est pas facile, plusieurs fois Madeleine a compté sur un camionneur de Nantes, et toujours quelque chose est survenu au dernier moment. Enfin Jacques, retient le camion de Piveteau, tout est arrangé, tout est organisé, il n’emportera cette fois-ci que les choses les plus urgentes, aussi pendant plusieurs jours nous emballons le plus possible, nous descendons dans l’étude tout ce qui doit partir ; le départ doit avoir lieu le mercredi 7 mars, de très bonne heure, mais le chargement est long à faire, le camion ne veut pas démarrer, enfin ils partent à midi.
A cinq heures ou peut-être plus tôt, Madeleine téléphone, le déménagement n’est pas encore arrivé ; je crois cependant qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, le camion ne va pas très vite, et puis il aura peut-être fallu beaucoup de temps pour passer les ponts ! Jacques ne revient pas très tard le soir – peut-être dix heures – et me raconte ce voyage mouvementé – pannes sur pannes, et même un commencement d’incendie ! - Les meubles échappés au bombardement, ont failli périr sur la route, il n’y a eu, Dieu merci, que de très légers dégâts, mais une fameuse émotion pour Jacques !
XVI
Vacances de Pâques, Jean nous arrive un peu plus tôt qu’il n’était prévu, l’avant-veille des Rameaux, après un voyage assez confortable, puisque, à la gare de Nantes, il a eu une occasion qui l’a amené à Palluau, d’où il nous est arrivé avec la bicyclette de M. Dorion, un peu après dîner ; il est un peu maigre mais il a bon appétit et se sent mieux ; seulement les vacances sont de courte durée, puisqu’il repartira dès le mercredi de Pâques. Yves arrive le mardi saint, les filles le mercredi, et les vacances se passent aussi bien que possible, un peu fatigantes seulement pour moi qui doit tricoter sans désemparer.
Nous suivons attentivement l’avance alliée en Allemagne, et la perspective de voir la fin de la guerre toute proche nous remplit de joie. Depuis le passage du Rhin le 9 mars, les choses vont avec une rapidité croissante. Le 11 mars les Américains occupent Rouen et marchent sur Coblence. Les Russes ont pénétré à Dantzig et ne sont pas loin de Stettin. Le 21 les Américains sont rentrés à Mayence – l’armée française a libéré la partie de l’Alsace encore occupée – cependant il y a toujours des Allemands dans les poches de l’Atlantique !
Le 25, on annonce que toute la partie située entre le Rhin et la Moselle est nettoyée, et le Rhin franchi à quatre endroits. La veille, vu un prisonnier de Beaufou, qui venait d’arriver. Le jeudi Saint, avance foudroyante des Alliés en Westphalie et en Bavière. Le 8 avril, les Anglais marchent sur Brême, les Américains sur Hanovre, les Français sur Stuttgart, qu’est devenu Ferdounet (illisible) ? Les Russes sont entrés dans Vienne. Cette même semaine arrive ici le premier prisonnier, libéré dans les pays rhénans.
Le 15, la Hollande est presque libérée, on s’attend à une attaque sur Berlin, les troupes alliées avancent partout, elles occupent Leipzig et, ne sont pas loin de Dresde – je pense à ces numéros du Dresde Zeitung que je voyais sur la table de notre pensionnaire. Les prisonniers, les requis, commencent à arriver, leurs familles sont dans la joie, les autres dans l’attente.
Le jeudi 19 avril, je conduis Pierre à la Roche, le montrer au docteur Simonin, lequel décide de lui enlever les amygdales et les végétations le samedi 5 mai – En Allemagne les Américains et les Russes ont fait leur jonction, on se bat dans les faubourgs de Berlin ; la radio parle de Hambourg et donne des détails effarants sur la façon dont certains détenus politiques étaient traités – le 15 avril sont passés des avions, en formations serrées, c’était impressionnant de les voir, et d’entendre le vrombissement qui semblait emplir le ciel. Ils sont repassés le lendemain ; on dit qu’ils sont allés bombarder l’estuaire de la Gironde, et que les opérations seraient terminées là-bas – tout étant détruit d’ailleurs – sauf l’île d’Oléron où de nombreux Allemands seraient réfugiés. Va-t-on maintenant liquider les autres poches de l’Atlantique, ou attendre la fin qui semble toute proche ?
Le 29 avril, une vingtaine de prisonniers seulement sont arrivés – quelques uns en avion – on trouve que tout cela ne va pas vite, mais ce doit être là-bas un bel embouteillage. Les nouvelles se précipitent, tous les jours des noms nouveaux sont annoncés. On prétend, mais peut-être est-ce un faux bruit, que Mussolini a été arrêté et fusillé. Ce jour-là, élections municipales – tout va pour le mieux ici.
La semaine suivante, on annonce la mort d’Hitler, est-ce vrai ? Et on s’attend tous les jours à l’annonce de la fin des hostilités.
Le samedi 5 mai, Pierre est opéré ; les jours précédents, je me suis demandée si cette opération aurait lieu, le garçon a été enrhumé, et j’ai dû le soigner énergiquement pour que cela ne dégénère pas en mal de gorge. Tout se passe pour le mieux ; la journée auprès de Pierre est un peu longue ; le pauvre petit pleure, gémit et finit par s’endormir, pour se réveiller de temps en temps, cracher et vomir du sang ; enfin on lui a retiré du nez un gros paquet de végétations et les amygdales étaient très volumineuses, aussi j’espère qu’il sera bien débarrassé. Je lis, je tricote près de lui ; un malentendu stupide prolonge même notre séjour chez le docteur, et c’est assez tard que nous rentrons ici. Le dimanche, laissant le garçon à la garde de Maman, nous allons Jacques, Anne et moi au Mois de Marie de l’Aumère. Les troupes allemandes au Danemark ont capitulé le vendredi, d’autres le samedi. Se battent seulement certaines unités en Autriche et Bohême. On attend la nouvelle de la reddition complète, d’ailleurs sont arrivées en mairie les instructions ordonnant de pavoiser et de sonner les cloches au signal officiel.
Le lundi, on annonce la capitulation complète, la signature de la reddition à Reims, seulement ce ne peut être une joie comme celle que nous avons connue en 18, l’horizon est trop sombre, c’est tout de même un immense soulagement de penser que l’on ne se bat plus.
Le mardi, il faut que j’aille à La Roche, cela m’ennuie juste pour ce jour-là, mais je ne peux remettre, nous n’avons pas de car le mercredi, le jeudi c’est l’Ascension, à la fin de la semaine il y aura autre chose, et j’ai des courses urgentes à faire, surtout en vue de la Communion Solennelle d’Yves, laquelle doit avoir lieu le 19 mai, jour de sa fête. Je pars de bonne heure à la Roche par le car, et me presse à faire mes courses dans la matinée, car on m’annonce que tous les magasins seront fermés à midi ; quel dommage que je ne puisse avoir une occasion de rentrer au Poiré, cela ne me dit rien d’attendre à la Roche jusqu’au soir. Je vais voir Yves qui jubile à l’annonce de la Victoire, je passe chez les pauvres Lesaffre, ils ont mis un drapeau eux aussi, mais ils pleurent. Après déjeuner, ne voulant pas me trouver au milieu de la foule, un défilé devant avoir lieu place Napoléon, je vais me réfugier cours Bayard avec un livre et un tricot, préférant avoir un peu de solitude et de recueillement pour célébrer – en moi-même – la Victoire.
Grâce à un poste de Radio, ou plusieurs, des maisons derrière moi, où toutes les fenêtres sont ouvertes, j’entends les hymnes nationaux des pays alliés, des fragments de discours, puis les sirènes retentissent, puis les cloches – je pense aux cloches sonnant l’armistice le 11 novembre 1918 ; nous étions plus heureux ! De temps à autre, un coup de canon. On entend la rumeur de la ville et le bruit des acclamations. Je reste là jusqu’au moment de regagner la gare, puis je me rends au car, à travers la Place et les boulevards où la foule se presse. Les jeunes gens font les fous, organisent des monômes. Enfin nous regagnons Le Poiré, et arrivons juste au moment où la manifestation prend fin et cela me navre, car, autant cela ne me disait rien d’être au milieu de la foule à La Roche, autant cela, m’aurait dit de participer, chez nous, à la joie générale.
Cela a été très réussi, paraît-il ; il y a eu une grande sonnerie de cloches, défilé au Monuments aux Morts, où Jacques a prononcé an petit mot – qui devait être bien – ensuite une délégation s’est rendue sur la tombe des trois prisonniers, le Nord-africain sauvagement tué par les Allemands, les deux annamites tombés du train, puis la cérémonie s’est achevée par un Salut Solennel, avec le Magnificat et Te Deum. Ensuite, et jusqu’au dîner, nous avons un défilé de gens que Jacques amène trinquer ; en quelques heures, quatorze bouteilles de muscadet y passent. D’abord la clique vient jouer dans la cour, tous les musiciens sont plus ou moins énervés, Pierre Péchereau, évoque avec attendrissement le souvenir de Jean « qui était pour lui comme un frère ! », ils boivent à la santé de Jean, et avec Armand Bernard, Lucien Martineau et Louis Talonneau, acclament avec un peu d’avance la classe 47. Ensuite arrivent toute une fournée de passants, dont quelques cantonniers ; on se serre la main, on se congratule, tout le monde se réjouit. Nous avons ensuite M. et Mme Gilbert et je ne sais qui ; cela dure jusqu’au dîner, mais je suis obligée de me mettre à table toute seule, Jacques ne rentre que beaucoup plus tard. Il a à peine le temps de prendre quelque chose, et nous décidons d’illuminer en l’honneur de la Victoire. On monte au grenier, chercher les lanternes vénitiennes qui servaient jadis pour la fête de Jeanne d’Arc, on les dispose tout au long de la grille et on les allume à la nuit tombante, puis Jacques sort pour voir les préparatifs du bal qui doit avoir lieu en haut, quant à Thérèse, elle va aller danser, bien entendu ce n’est pas tous les jours qu’une pareille occasion se présente. Je reste seule avec Pierre, toujours au lit, et Anne qui devrait être couchée depuis longtemps. Je me mets au devoir de coucher la pouponne, tout en guettant, surtout à l’intention de Pierre, la retraite aux flambeaux qui doit avoir lieu à la tombée de la nuit. Le garçon est d’une telle impatience que je lui permets de se lever et de se coucher dans mon lit.
Enfin la retraite aux flambeaux arrive, il y a peu de flambeaux mais beaucoup de monde, d’enthousiasme, et la clique est en tête qui entraîne tout le monde. Ils vont jusqu’au carrefour des routes de Belleville et de La Roche, reviennent et s’arrêtent devant la maison pour jouer un air ; les enfants et moi avons ouvert la fenêtre, il fait si doux d’ailleurs que Pierre ne peut pas prendre du mal. Juste à ce moment, Jacques arrive, venant du bourg, il est salué par les cris de « Vive Monsieur le Maire ». Tout le monde est gai et heureux ce soir. Jacques retourne pour voir s’ouvrir le bal, auquel prennent part la plupart des gens du bourg – jeunes et moins jeunes - J’éteins les quelques lanternes qui brûlent encore ; je ferme partout, puis reste un moment encore à écrire, Jacques entre et nous montons nous coucher, un peu étourdis de cette journée. L’armistice est signé, les hostilités sont terminées, l’Allemagne est abattue, mais quand aurons-nous la paix ?
Après plus de vingt ans je reprends ces pages et y retrouve les souvenirs de l’atmosphère du temps de guerre. Cependant beaucoup de choses se sont passées depuis, beaucoup d’événements, dont le plus cruel a été la mort pour la France de notre cher enfant.
Je voudrais compléter quelques petites choses, à l’aide de renvois, ce qui ne sera pas toujours facile, ceci pour mes enfants, afin qu’ils se souviennent.
19 mars 1973
NOTES
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– Parfois la bonté est récompensée, Mme Loison qui avait abandonné sa valise pour pouvoir traîner sa pauvre cousine, l’a retrouvée, intacte, après la guerre. Il y a tout de même des gens honnêtes.
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- Nous avons gardé de bonnes relations avec la famille Taillandier, Pierre revient régulièrement chaque année et Jacques et moi sommes allés les voir à Romery, regrettant que ce soit après le décès de maman, laquelle aurait été si heureuse de tout ce que nous lui aurions raconté. Mme Taillandier est morte il y a quelques années, Lucienne, veuve bien jeune et sans enfant, vit avec son père et son frère. Etant chez eux, avons vu, dans les prairies, la Meuse et le canal ; ce n’étaient guère des obstacles pour les chars allemands.
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Je me demande, vu le comportement de l’Abbé Beignon, s’il se souvient de tout cela.
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Le mariage de François et de Marie-France est tout un roman ? François a été fait prisonnier, puis tous ont été expédiés pour « une destination inconnue » qui devait être l’Allemagne. Il a pu sauter du train, se blessant seulement aux mains, trouver un abri et une maison accueillante où on lui a donné des vêtements civils et un peu d’argent. Il a pu ainsi se rendre à Paris, chez une de ses tantes qui, à l’arrivée, ne l’a pas reconnu, puis avoir un laissez-passer pour se rendre en zone libre. Là, Marie-France l’a rejoint, et ils ont pu se marier à Limoges. François a dû aller ensuite à l’Ecole d’Aix-en-Provence. Plus tard, il a passé plusieurs années en Indochine, et c’est lui qui, de la famille, a vu Jean pour la dernière fois. Il a été gravement blessé en Algérie, et, quelques années après, a repris la vie civile. Actuellement, son fils Olivier est pasteur, Denis officier de marine, Laurent moniteur d’éducation physique et Constance, mariée, est actuellement en coopération je ne sais plus où.
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Avec la famille Lengrand, reçue dans des circonstances tragiques, nous avons gardé des relations de grande sympathie, et nous sommes revus souvent ici pour Marie-Thérèse et Anne-Marie et à Paris souvent. Toutes trois ont été particulièrement gentilles avec Jean pendant qu’il était à Versailles et à Paris. Marie-Thérèse est morte en novembre 57, Mlle Andrée en 61, je crois, et Mlle Anne-Marie en 62.
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Il a été proposé pour Geneviève une citation : « Etant désarmée, n’a pas hésité à attaquer l’ennemi à coups de tête »
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Le corps du marocain, ainsi que ceux des deux Indochinois ont reposé plusieurs années dans notre cimetière où, pour toutes les fêtes, les tombes étaient fleuries. Ils ont été transférés dans un cimetière militaire. Bien des années après, j’ai été bouleversée de découvrir que les Indochinois étaient morts le 14 mai 1942. En priant auprès d’eux, je pensais à nos trois garçons, et me demandais ce qu’il adviendrait d’eux, pensant que, si l’un d’entre eux, devait mourir au loin, peut-être une autre femme prierait pour lui comme nous prions pour ces inconnus. Jean a été tué, en Indochine, le 14 mai 1952, juste dix ans après, jour pour jour.
Cette veille de la Toussaint 42 a été affreuse. Jean et Jacquie venaient de La Roche en vélo, sans éclairage. Il faisait presque nuit, j’étais très inquiète. Geneviève après avoir appris gentiment cinq questions de catéchisme mettait toute sa mauvaise volonté à ne pas apprendre la sixième. Yves toussait sans arrêt. J’avais peur qu’il fasse de la bronchite. Le dîner était censé cuire sur le réchaud électrique, mais le courant coupait à chaque instant, et je me demandais si tout serait cuit ! Enfin les pensionnaires sont arrivés, Geneviève en a fini avec sa leçon, Yves a cessé de tousser. Le dîner a été cuit. Mais au moment de nous mettre à table, Pierre, qui se lavait les mains, a jugé utile de pousser, pour s’amuser, une série de cris stridents. Cela m’a surprise et j’ai piqué une belle crise de nerfs, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. Jacques était ennuyé, ayant peur que je fasse une fausse couche, mais, alors que je regrettais tellement cela, Yves a déclaré que c’était très drôle !
Acteurs 1939
Amé : Andrée Dugast
Apé : Jacques Dugast, notaire, 1er adjoint mairie du Poiré
Enfants
Jean 12 ans
Jacquie : 10 ans
Geneviève 8 ans
Yves : 5 ans
Pierre : 2 ans ½
Bernard né et mort en 1940
Anne née en 1943
Grand-mère Dugast (Mère) et ses enfants
Tante Madeleine
Tonton Armand et Tante Suzanne parents de Michel, habitant Thouars
Son neveu
Pierre Bouliau marié avec Geneviève, parents de Claude
Ses nièces : Marthe, Jeanne, Anne-Marie Bouliau (les cousines) habitant La Roche
Tante Thérèse, belle sœur de Grand-mère Dugast
Tante Marguerite Bouliau, belle-sœur de Grand-Mère Dugast et ses enfants Simone et Pierre
Grand-mère Potier mère d’Amé
Et de tante Canette (Jacqueline) mariée avec Tonton Jean Granger, habitant la Haye-Descartes
Sa belle-sœur : Tante Abel (Potier)
Et ses filles
Marguerite Mignen, cousine germaine de Amé, mariée avec Samuel Mignen, habitant Le Poiré
Charlotte Gourraud, mariée avec Léon Gourraud, mère de Pierre (Pierrot) habitant La Roche
Ses frères :
Oncle Gaston Pigeaud et Tante Juliette, parents de Louise-Marie, Cadette Stahl, Francette Félix ,Cécile Poupardin et Laurence – propriétaires de la maison du Blanc
Oncle Eugène (mort) et Tante Marguerite, parents de Madeleine de Baynast (enfants Michel, Wallerand, Bertrand, Claude), Solange Chaise (enfant Perrine) et Suzanne Nida
Oncle Alfred et Tante Jeanne, parents d’Oncle Henri, marié avec Tante Suzanne, Tante Françoise, mariée avec tonton Benjamin Gendreau et Tante Menine
Oncle Raymond (mort en 1939) et Tante Denise, parents d’Aline mariée avec Pierre Douxami, parents de Daniel et Thierry ; François Pigeaud, marié avec Marie-France et Catherine (Caty)
Amis et relations
Mlle Armande Baudry, employée de l’étude
M. Baron, clerc de l’étude, et Mme Barents, parents de Joseph, Auguste, Fernande, marie et Dodo
M. et Mme Brachet (Armande et Ferdinand) voisins, habitant dans le parc, parents de Odile et Marie-Annick
Docteur Lucas médecin et sa femme
Mlle Louise Lucas, sœur du docteur
Tante Marie-Thérèse Bled, cousine lointaine d’Apé et ses amis la famille Lengrand
M. et Mme Bonnaud pharmaciens
Andrée Jaffré, amie de Amé
Andrée Boyer, cousine d’Amé, habitant en face de la maison
Josée Lancelot, sœur d’Andrée Boyer, cousine d’Amé
Baptistine, bonne de grand-mère
Marie Rambaud, cuisinière chez Amé
Thérèse Biret, bonne chez Amé
Abbé Pigeaud, curé de Bellâbre, cousin de grand-mère Potier
M. Henri Tenailleau, maire du Poiré
Bretaudeau, garagiste
Eugénie Louineau et la Mère Moreau, sa mère, métayers de l’Hermière
Barbin (Tatie) épicière
Yvernogeau, amis, parents de Mignen
Mme Clérault et ses enfants : Françoise, Anne (Taton), Denise (Nini) et Jean-Jean
Mme Boisseau, amie de Grand-mère Potier
Michel Adam, ami de Jean
René Lambert, ami de Pierre, petit fils Bouffard, ferme voisine de la maison de Grand-mère Potier
Radegonde Gendreau, amie de Amé, habitant sur la place
Marie Barreteau, ancienne bonne
Armand Bernard, secrétaire de mairie
M. et Mme Lesaffre, de La Roche amis d’Apé et d’Amé
Pierre Péchereau Lucien Martineau, Louis Talonneau, camarades d’école de Jean au Poiré, de la classe 47
M. Gilbert avoué au Poiré
Evénements
La fête des Mères récemment crée, une des fêtes favorites d’Amé, elle a reçu un diplôme pour ses sept enfants
Les bombardements m’ont sans doute marquée, dès que j’ai su parler j’appelais les avions des oiseaux boum (Anne)
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