Andrée reprend en 1962, à soixante ans, l’enfance et la jeunesse que le journal raconte au jour le jour à partir de 1917 — mais cette fois de mémoire, quarante-cinq ans plus tard, et en remontant plus haut que le premier cahier. « Ce sont mes souvenirs d’enfance et de jeunesse que je voudrais retracer. J’aurais dû faire cela du vivant de maman. Mais n’ayant jamais pris de notes, elle ne se souvenait plus. » Soixante-dix mille mots : le plus long texte du corpus après le journal lui-même, et le seul qui permette de lire deux fois les mêmes années.

Texte recopié tel quel, sans correction d’orthographe ni de ponctuation.


Rédigés par Amé en 1962

Papa aurait aujourd’hui quatre-vingt huit ans et maman les atteindrait après-demain. Quant à moi, j’aurai soixante ans cette année et voudrais commencer un nouveau travail….

Ce sont mes souvenirs d’enfance et de jeunesse que je voudrais retracer…. J’aurais dû faire cela du vivant de maman…. Mais n’ayant jamais pris de note, elle ne se souvenait plus. Ce sera donc incomplet, confus, mais j’aimerais retrouver beaucoup de choses pour moi et surtout pour ceux qui viendront après moi….

J’ai pris conscience de l’existence, dans la maison qui existe toujours, que je vois de mes fenêtres, mais qui n’est plus la mienne puisque Jacqueline a dû venir s’y installer.

Commençons par la maison, elle était un centre, un univers.

Il y avait Papa, Maman, Jacqueline et Grand’mère. Je revois nos places à table au repas, dans la petite pièce où nous vivions tous, près de la cuisine. Il était de tradition, à cette époque, de vivre dans une petite pièce, et de laisser le reste de la maison dans un ordre parfait : salon où ne venait pas grand monde et salle à manger où le couvert était dressé à de rares intervalles « quand on avait de la compagnie ».

Cette petite pièce était exiguë, mal éclairée, chauffée par une cheminée qui fumait par vent de nord, et en surcroît, encombrée des chiens : la chienne de chasse de Papa qui s’appelait Mira et un vieux petit roquet nommé Athos.

La pièce était tendue d’une toile de jute à dessins un peu passés. Dans le coin, un placard pour la vaisselle. Au dessus du placard, un oiseau empaillé, quelque peu mité. Au mur, deux chromos que je revois encore : un chalet au milieu des arbres dans un paysage de montagne et un fleuve majestueux se brisant en cataracte au milieu d’un paysage pittoresque. Je les trouvais splendides.

La pièce existe toujours ; elle a été entièrement transformée.

Quand par la suite, nous avons décidé de nous installer dans la salle à manger, vraiment plus agréable, elle a servi de bureau pour Papa, puis les enfants s’y sont amusés. Pendant la guerre, on y a logé deux vieilles dames dont une y est morte. Et enfin elle a servi de cuisine à Albert et Maria, avant d’être la chambre de Dédé.

Pendant toute ma petite enfance, c’était le centre de notre vie. Il y faisait bon l’hiver et très chaud l’été. Alors toute la famille allait s’installer dans la cuisine qui était beaucoup plus fraîche…. et les repas se préparait dans la « petite cuisine » de l’autre côté d’une petite cour reliée à la maison par un passage en carreaux rouges. La pompe était à côté… C’était là aussi qu’on s’installait pour la « cuisine de cochon » ; je vois encore Grand’mère installée pour suivre l’opération importante de la confection des andouilles.

Je ne sais si cette installation d’été était très pratique ; cela nous était bien égal…. Je me souviens que, dans cette cuisine - salle à manger d’été, on m’a souhaité mes six ans, donc le 10 septembre 1908. J’ai fait le tour de la table pour embrasser tous ceux qui étaient là. Il y avait en plus des commensaux ordinaires, oncle Iehl, tante Denise et Lucie, plus des amis à eux…..

Je me souviens aussi d’un jour où Grand’mère surveillait pour le déjeuner, toute une bande d’enfants : Henri, Françoise et Denise : Henri se balançait tellement sur une chaise qu’il a fini par tomber en arrière. Grand’mère a dit simplement : « mon garçon, qu’est-ce que tu aurais pris si ton père avait été là ! ».

Après la petite salle à manger, beaucoup de notre vie se passait dans la chambre de mes parents. Elle était tapissée d’un papier représentant des hortensias. Les rideaux du grand lit étaient bleus. Il y avait un lit pour moi, et un lit plus petit pour Jacqueline. Souvent après dîner, on faisait du feu et la chambre était bien chaude pour nous déshabiller, et je m’endormais en voyant Papa et Maman de chaque côté de la cheminée.

Mais à certaines occasions, Papa et Maman restaient « veiller » en bas, et pour que nous n’ayons pas peur, Maman installait une veilleuse sur la cheminée, c’était terrible. L’ombre d’un candélabre, combiné avec le dessin d’un certain hortensia, formait un monstre terrible prêt à s’élancer sur moi…..

L’un des attraits de cette chambre était la fenêtre donnant sur le jardin…. Il y avait des choses merveilleuses à voir, non seulement le linge séchant dans le jardin ou les allées et venues, mais le Moulin Guérin dont le moulin maintenant n’existe plus, et dont les ailes orientées selon le vent s’activaient des journées entières. Il y avait, sur la droite, un autre moulin mais beaucoup plus lointain.

On voyait aussi l’arrivée du train, accompagné de son panache de fumée, ce train encore dans toute sa nouveauté et qui devait disparaître quarante ans plus tard.

Enfin, c’était dans la cheminée de cette chambre que descendait le Petit Jésus la nuit de Noël. Rien de bien luxueux dans nos souliers…. mais tout nous semblait tellement merveilleux…. Et j’ai cru une fois, avoir entendu les pas du Petit Jésus sur le toit.

Le reste de la maison était sans beaucoup d’importance. Il y avait au rez-de-chaussée, le salon où n’allions jamais beaucoup. Il me paraissait très beau, avec ses meubles noirs et rouges, et sa grande lampe avec un abat-jour vert en forme de pagode. Il y avait des bibelots assez laids que je trouvais ravissants.

La salle à manger avait les murs recouverts de stucs (qui devaient disparaître cet été). Les meubles en étaient démodés mais simples. C’était une pièce bien exposée, facilement ensoleillée. Nous devions y vivre beaucoup plus quelques années plus tard.

Après c’était la chambre de Grand’mère, mais dans ma petite enfance, nous n’y allions guère.

Les autres chambres, au premier étage, n’avaient pour nous aucun intérêt. Il y avait la belle chambre qui devait être celle de mes parents, mais où ils n’ont guère habité et qui servait surtout à recevoir. Il y avait la « chambre à deux lits » au dessus de la cuisine et la « chambre rouge » au dessus du salon.

Un unique cabinet de toilette servait de débarras.

Le grenier paraissait assez mystérieux.

Ce qui était beaucoup plus intéressant, c’étaient « les servitudes », où nous vivions beaucoup plus volontiers, car la « petite cuisine » faisait partie d’un ensemble de bâtiments de ferme. Il y avait des coins que nous n’explorions pas souvent et qui, pour cela, gardaient un grand attrait. Il y avait la laiterie sombre et fraîche, exposé au nord. Il y avait les étables, où nous allions souvent avec Papa ; je revois les vaches, si bonnes laitières à ce moment ; les animaux étaient souvent primés au « Comice agricole » et cela réjouissait le père Guilbaud dont je reparlerai plus tard. Il y avait une ou plusieurs granges, deux greniers l’un au dessus de l’autre, et l’écurie des juments Margot et Marthe…. Nous avions deux voitures, l’une noire et jaune à quatre roues et une petite à deux roues.

Tout cet ensemble de bâtiments abritait nos jeux…. Nous pouvions aussi courir dans le champ attenant, sans nous approcher des « trous d’eau ».

Par le jardin, on pouvait sortir par une petite porte, près de l’étable aux cochons, sous un chêne qui existe toujours, et par là, soit aller chez tante Chailloux, soit dans la direction de la « ligne » et du vieux chemin de Belleville….

Maintenant que j’ai décrit la maison et son cadre, je voudrais y placer les habitants.

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Quand je suis née, il y avait Grand-père, Grand’mère et mes parents. Oncle et tante Abel qui avaient habité là quelque temps après leur mariage pendant qu’on bâtissait leur maison, étaient installés chez eux, mais Marguerite qui était née là y revenait sans cesse, s’y trouvant encore chez elle.

De grand-père, je ne peux avoir aucun souvenir. Il est mort assez jeune : soixante-quatre ans. Je n’avais pas deux ans, cependant il me semble revoir la cour telle qu’elle était à cette époque, avec un grand arbre vert au milieu de la pelouse, une grille de bois peinte en blanc, et auprès du portail ouvert, des groupes d’hommes en noir. Etait-ce l’enterrement ou bien peut-être je m’imagine cela ?

Grand’mère avait deux mois de plus que grand-père ; elle est morte en janvier 1918, après avoir été parfois malade et longtemps impotente ou à peu près. Elle était très bonne, intelligente, spirituelle et parfois mordante, sans méchanceté aucune. Elle avait de ravissants cheveux blancs, frisés et légers, qu’elle a caché malheureusement, pendant longtemps, sous une perruque brune en bandeaux….. Nous l’aimions bien, et les dernières années passions pas mal de temps avec elle. Je regrette de ne pas lui avoir fait raconter plus de choses du passé…..

Grand-père a laissé le souvenir d’un homme plutôt froid et sévère, parlant peu. Quand maman l’a connu, il était déjà mal portant, en partie paralysé, et il lui a inspiré une certaine crainte.

Grand’mère et lui avaient pourtant eu leur roman, et, lorsque parfois quelqu’un y faisait allusion, cela mettait grand’mère en joie.

Elle était née Marie Pizagou-Logerie, d’une très vieille famille du Poiré. Son père était Isidore Pizagou-Logerie que Papa a bien connu, et par sa mère, Mélanie Gourraud, elle était apparentée à toute une partie de la noblesse vendéenne. Sa grand’mère était née Marchegay à la Marchegaisière, en Saint Denis la Chevasse.

Mon grand-père s’appelait simplement Jacques Potier ; il était, avec son frère aîné Victor, commerçant en grains, très travailleur et sérieux, seulement son père Mathurin Potier était menuisier et aubergiste et en plus le meilleur client de son auberge. D’après grand’mère, il vendait du vin sur son établi. De fait, nous avons retrouvé dans les archives, un inventaire fait après sa mort mentionnant : « un établi servant de table d’auberge ». Par sa mère, Jeanne Gendreau, il était apparenté à de très bonnes familles, mais la profession de son père et aussi ses habitudes d’intempérance étaient un handicap pour lui. Pourtant, par réaction sans doute, ni mon grand-père ni mon grand-oncle n’ont bu un verre de vin. J’ai connu une vieille voisine qui a connu mes grands-parents et aussi mon arrière-grand’mère Jeanne Gendreau, et même sa belle-mère née Marie Jeanne Jauffrit et sortie des Ercies d’Aizenay (Marie Rose Berthomé appartient à une génération précédente) qui était si méchante et a fait tant de misères à sa bru.

Le grand-père Isidore Pizagou-Logerie avait marié ses filles aînées selon son cœur. Aglaé avec Timoléon Caillé, d’une très vieille famille du Poiré. Mélanie avec Edouard Porteau, docteur en médecine et médecin de marine. Et Adèle avec un pharmacien. Je reviendrai sur chacune d’elles et sur leur frère Auguste Pizagou-Logerie.

Il entendait marier sa fille Marie selon ses goûts et l’importance de sa famille, et avait donc choisi pour elle un cousin Régnault (peut-être Charles Régnault d’Apremont), sa mère elle-même était née Régnault. Grand’mère avait fini par se laisser faire et consentir à ce projet de mariage. La toilette était faite, tout était préparé. Il a fallu se rendre à la mairie pour l’affichage et grand’mère racontait : « En traversant la place, j’ai rencontré ce pauvre cher ami. Il m’a regardé avec des yeux si tristes que j’ai compris qu’il me serait impossible d’en épouser un autre ». Arrivée à la mairie, elle a déclaré à son père qu’elle épouserait Jacques Potier ou personne. Le père furieux, l’a ramené chez lui (la maison existe toujours) et lui a défendu de jamais adresser la parole à celui qu’elle aimait. Cela a duré sept ans, ils ne se sont jamais parlé. Chaque soir, quand Grand’mère le pouvait, elle montait dans sa chambre, Grand-père passait, et ils se regardaient. Grand’mère avait pu faire passer à Grand-père une petite image, avec une dentelle en papier, et la signature « Marie ». Cette image s’est trouvé en possession de Melle Ordonneau, une vieille amie de la famille et elle l’a remise à Marguerite. Eugénie Ordonneau nous racontait parfois qu’elle venait souvent ici, dans cette maison, puisqu’elle habitait à côté. Ici (la maison d’Amé) habitait mon Grand-père dont la chambre était la chambre actuelle de Jacquie. Il vivait avec son frère aîné, Victor Potier et sa femme née Claire Vilain de St Etienne du Bois. Eugénie Ordonneau qui était une toute petite fille grimpait sur les genoux de Grand-père…. Et lui demandait innocemment : « Jacques, as-tu vu Marie ? » et Grand-père répondait :  « Ne parles pas de ça ! ». Au bout de sept ans, le père de Marie a cédé et permis le mariage. Il a fallu refaire une autre robe, la mode ayant changée et Grand’mère autrefois très mince ayant grossi pendant ce temps-là. Le père de la mariée est allé à la mairie donner son consentement, nécessaire même pour les filles majeures, puis en signe de protestation, il est parti à Apremont. Le repas de mariage a eu lieu dans la maison que Grand-père avait fait construire pour y abriter son foyer. Bien des années après, nous avons retrouvé dans une armoire des petits souliers de satin blanc, tout neufs. Grand’mère riait en disant : « les souliers de mes premières noces ! ».

Bien des années après, lorsque je me suis mariée, j’ai retrouvé la famille Régnault qui était apparentée à Jacques, une cousine germaine de son père ayant épousé un Régnault. Tante Marthe Régnault était la fille de l’ancien fiancé de la Grand’mère. Elle avait au Jaudoin qui était leur maison de famille, les lettres relatives à la rupture et m’avait promis de me les montrer, mais la mort de tante Marthe et l’occupation du Jaudoin par les allemands ont empêché tout cela, et ces lettres qui auraient été intéressantes sont maintenant perdues.

Mes grands-parents ont eu une fille : Marie, et deux garçons.

Ma tante était, paraît-il, quand elle était enfant, de caractère très vif et très enjoué. Quand elle a parlé de se faire religieuse, cela a été une surprise pour tous, et un immense chagrin pour ses parents. Mais pour son oncle Victor, cela a été de la fureur. Lui et sa femme considéraient leur nièce comme leur fille ; elle était souvent chez eux et quand ils ont entendu parlé de départ pour la Visitation, ils lui ont offert leur propriété du Parc, pour qu’elle y installe un orphelinat ou y soigne des vieillards, en vivant comme une religieuse, mais qu’elle ne les quitte pas. Mon oncle, pas plus que mon grand-père, ne devait être un fameux chrétien, et cette décision qu’il ne pouvait comprendre l’a mis en fureur. Ma tante n’a rien voulu savoir et elle est partie le jour de ses vingt-et-un ans, en compagnie de sa bonne, car à ce moment là une jeune fille convenable ne pouvait sortir et surtout voyager sans sa bonne.

Quand le domestique, le père Guilbaud est venu leur dire : « La demoiselle est partie », mon oncle a pris le train pour Nantes presque aussitôt et il est allé faire une sortie virulente à la Visitation : « Si j’étais le gouvernement, je foutrais le feu à la sale boutique ». Les religieuses étaient un peu affolées : « Nous l’avons pris pour un révolutionnaire ». Mais tante Marie-Angèle est restée au couvent. Le jour de sa prise d’habit était là celui qui aurait pu être son fiancé, mais qu’elle avait refusé disant qu’elle était promise à Dieu. Bien souvent, par la suite, elle demandait de ses nouvelles : « Nous nous retrouverons au Ciel ».

Mon Grand-père est allé par la suite, souvent, voir sa fille, et même il a eu l’occasion de l’embrasser étant entré dans la clôture pour acheter un veau. Ce qui avait valu une réflexion de ma Grand’mère : « Les vaches ne sont donc pas cloîtrées chez vous ! ».

Pour ma Grand’mère, cela a été un déchirement affreux. Nous avons trouvé plus tard les souvenirs qu’elle avait gardés de sa fille chérie, dans l’armoire qui avait été celle de sa chambre. Il y avait des choses d’enfant, un petit corsage de communiante, des vêtements de tous âges, et aussi dans des cadres au mur, une tresse de cheveux coupés le jour de la prise d’habit, et les fleurs du bouquet de mariée de ce jour là.

J’ai vu Grand’mère aller voir sa fille, et lui embrasser la main à travers la grille du parloir. Elle regrettait parfois les dernières années de sa vie de ne pas avoir été la rejoindre comme religieuse elle-même à la Visitation. Parlait-elle sérieusement ou non ? Je me souviens aussi d’une période où il était question de départ du Monastère en Belgique par suite des persécutions anticléricales…..

Quant à tante Marie-Angèle, elle a été non seulement une figure de notre enfance, mais un grand soutien spirituel pour nous…. Elle est morte, après une longue maladie en octobre 1933….

Grand’mère a été assez vite impotente et souvent malade…. Elle aimait la société, était très hospitalière, accueillait avec bonne grâce et plaisir la famille de sa belle-fille, laquelle famille arrivait parfois nombreuse et s’incrustait assez longtemps. Elle recevait m’a-t-on dit comme « une grande dame » ! ……. Les dernières années de sa vie, ses multiples maux et fatigues lui faisaient croire qu’elle allait mourir sans tarder…… Un jour très fatiguée elle avait demandé qu’on lui apporte la communion. Nous étions tous réunis près d’elle….. mais l’après-midi se sentant mieux, elle s’est levé et le prêtre venant demander des nouvelles l’a trouvé debout devant le garde-manger, se faisant une tartine de pâté ! ….

Les chose s’aggravant, il a fallu mettre près d’elle une religieuse, qui était plutôt une dame de compagnie qu’une garde-malade. Sœur Agathe, des franciscaines de St Philbert de Grandlieu est venue à la maison en 1913 me semble-t-il et nous a quittés après la mort de Grand’mère en janvier 1918. Cela n’a pas été très drôle pour mes parents particulièrement pour maman. Sœur Agathe n’était pas très intelligente et même un peu bornée, mais c’était une excellente garde-malade, très attentionnée pour Grand’mère et très patiente devant nos taquineries et nos inventions plus ou moins saugrenues. Elle a certainement transformé la vie de Grand’mère, lui mettant entre les mains un tricot : « C’est entendu Madame, nous mourrons tous un jour, mais en attendant on peut faire quelque chose ! ». Organisant toute une cour de vieilles personnes qui venait chaque jour autour de Grand’mère pendant qu’elle même allait faire sa visite à l’Eglise……

Chaque soir, bien souvent, nous allions passer un moment avant le dîner dans la chambre de Grand’mère. Il nous est arrivé parfois de nous y introduire en cachette, pour chiper dans l’armoire du chocolat « Potin ». Nous mettions des sous à la place ! Sœur Agathe ne grondait pas.

Que dire de mes parents ? Ils étaient très bons tous les deux et nous étions heureuses. Ils étaient même si bons que je ne pouvais pas croire à la méchanceté de certains parents. Alors, comment croire à l’Enfer ? Il n’était pas possible que des parents ne soient pas bons avec leurs enfants et leur prochain ! J’en étais arrivé à cette conclusion que l’Enfer devait avoir été créé pour les célibataires et les ménages sans enfant.

Nous craignions cependant Papa un peu plus que Maman, parce qu’il était moins souvent avec nous.

Maman était berrichonne ; elles s’était habituée en Vendée, mais elle aurait préféré être chez elle plutôt que chez sa belle-mère, et certaines choses du pays lui sont toujours demeurées assez étrangères. Elle n’a jamais pu s’accoutumer au vent. Surtout il lui a toujours été pénible d’être loin du Blanc, loin de sa famille. Et, pour aller au Blanc, c’était un voyage d’une journée ! Elle déplorait que Papa soit retenu à la maison par sa petite exploitation agricole et a insisté pour qu’il s’en débarrasse en y installant des métayers, s’imaginant que Papa étant plus libre, leurs séjours au Blanc seraient plus fréquents et plus longs. Elle a dû reconnaître par la suite que cela avait été une erreur, Papa ayant ainsi perdu une partie de ce qui l’intéressait dans sa vie. Bien d’autres avaient ainsi fait comme lui, et cette « démission » des propriétaires agriculteurs a été, par la suite, infiniment regrettable.

Maman avait une adoration, une vénération pour tous les membres de sa famille. Ils étaient, par définition, tous parfaits et on l’aurait grandement choquée en lui parlant des travers ou des … ? d’un tel ou d’une telle. Grand’mère étant, comme je l’ai dit, très hospitalière, la famille de Maman venait beaucoup à la maison pour le plus grand plaisir de Papa d’ailleurs. Je me souviens que certains séjours de tante Denise Iehl et de Lucie ont duré des mois et même des années……

Il y avait ensuite ma sœur Jacqueline. Sa naissance a été, me semble-t-il, un de mes premiers souvenirs. On a dû me soulever pour me faire voir ma petite sœur. Nous avons partagé étroitement la même vie jusqu’à son mariage, mais ensuite nos chemins ont bifurqué et nos mentalités sont devenues, par la force des choses, tout à fait différentes.

Mes parents ont eu aussi deux autres petites filles jumelles, en février 1909. Je me souviens d’avoir vu très souvent, avant cette époque là, Maman obligée de garder le lit. On parlait d’un petit frère et j’aurais voulu, étant la marraine, lui donner le prénom de Bertrand, à cause d’une histoire passionnante paraissant à cette époque là dans la « Semaine de Suzette ».

Après nous être endormies comme d’habitude dans la chambre de nos parents, nous nous sommes réveillées dans la chambre rouge. La bonne qui est venue nous habiller s’appelait Joséphine, et je l’appelais Josué ! Elle nous a annoncé la naissance d’une petite sœur. Nous ne voulions pas le croire, mais dans la chambre de Maman, il y avait en effet, un tout petit bébé, couché au pied de mon lit, le berceau n’étant pas encore prêt. On nous a dit que maman était fatiguée, qu’il ne fallait pas faire de bruit et que nous passerions la journée chez tante Abel, Sans doute ne sommes nous pas allées à l’école. Je ne sais plus. La petite sœur serait appelée Madeleine…… Le soir la petite sœur était dans son berceau. S’est-il passé ensuite deux jours, trois jours ? je ne sais pas. Un soir le berceau n’était pas dans la chambre de Maman. On nous a dit que la petite sœur dormait et qu’il ne fallait pas la déranger. Le lendemain matin, Maman nous a expliqué que la petite Madeleine était morte. J’ai demandé à la voir. On l’a prise dans le berceau pour que je l’embrasse. Sa joue était froide, mais j’ai cru embrasser une poupée….  Maman nous a expliqué que nous avions perdu non pas une, mais deux petite sœurs. Les petites jumelles, venues avant sept mois ne pouvaient pas vivre. Il n’y avait pas d’incubateur en ce temps là…..  Un prêtre demandé dans la nuit les a baptisées sous les noms de Marie et Madeleine……  Leur tombe est restée au cimetière jusqu’à l’année dernière, près de celle de mes parents. C’est là, que depuis l’année dernière, est venu reposer à son tour Jean Granger.

Le portrait de la maison ne serait pas complet s’il n’y avait pas les domestiques, tout au moins ceux que j’ai connus.

D’abord le père Guilbaud qui a été chez nous pendant tant d’années. Il était entré au service de mon Grand-père et nous a quittés quand il n’a plus pu travailler, en 1928 ou 1929, autant qu’il me semble. C’est lui qui s’occupait des vaches autrefois, puis du jardin. A la fin, ses forces déclinant, il faisait cela d’une façon très fantaisiste. Il ne buvait pas beaucoup, mais il lui fallait très peu de vin et il avait l’ivresse très gaie et très accommodante. Je me souviens d’un jour où il avait voulu faire danser Grand’mère et n’avait réussi qu’à la faire tomber. Alors il est parti se coucher dehors.

Sa femme, la mère Gustine, était une bien bonne personne. C’était très amusant d’entendre le père Guilbaud raconter l’histoire de leur mariage, alors qu’il courtisait deux filles à la fois, une pour faire plaisir à ses parents et l’autre parce qu’elle lui plaisait ; c’est celle-là qu’il a épousée. Seulement il n’avait pas d’argent pour s’acheter un habit de noces alors il s’est marié « en camisole ». Ils ont eu six ou sept enfants dont un seul est encore en vie…..  La plus jeune fille, Berthe, d’un an plus jeune que moi et qui a été une de mes camarades d’enfance, a eu une triste fin.

Pendant plusieurs années, la mère Gustine est venue elle aussi à la maison, comme cuisinière, ainsi que Berthe qui faisait de menus ouvrages. Le dimanche soir, dans la cuisine, elle lisait le journal à haute voix. Son bonhomme, qui n’avait jamais appris à lire, l’admirait profondément. Le père Guilbaud est mort à la Montparière dans la maison qu’il avait achetée pour s’y retirer. La mère Gustine est morte au début de 1936 à la Jamonière, où elle était allée se faire soigner chez sa fille Aurélie. Ils ont été pour moi de vieilles figures du passé.

Je me souviens aussi d’un domestique qu’on appelait Maraîchin. Il y avait des journaliers : Robert, un autre qu’on appelait Louis XIV parce qu’il était le quatorzième de sa famille et d’autres dont je ne me souviens plus.

Dans la domesticité féminine, je me souviens un peu de Mariette, restée encore plusieurs années après ma naissance, et partie ensuite mourir chez sa sœur Rosalie, à la Turquoisière. Elle avait été une vingtaine d’années chez mes grands-parents, et c’est elle qui avait accompagné tante Marie-Angèle à la Visitation. Avant elle, il y avait eu Alphonsine Bernon que j’ai connu mariée depuis bien des années avec Jacquet Rambaud, et qui avait une fille et un fils : Alphonsine, filleule de Papa, et Alphonse qui devait mourir jeune. La mère Phonsine était restée, elle aussi, plus de vingt ans chez mes grands-parents ; c’était elle qui avait élevé Papa. Elle était partie pour se marier. Sa mère, mémé Louise avait été nourrice de ma tante Marie-Angèle. Chaque année, pour Noël, elle apportait à Papa un petit Jésus en sucre. L’année de son mariage, elle a apporté encore un petit Jésus : Papa avait vingt-sept ans. L’année suivante, le petit Jésus a été pour moi qui venais de naître, puis mémé Louise est morte. Une de ses filles Lise, dite Dada, est venue souvent chez moi après mon mariage, quand il y avait besoin d’une femme de journée ou quand j’étais en panne de bonne, ce qui est arrivé plusieurs fois. Elle était active, travailleuse, adroite, mais véhémente dans ses propos, très dure pour ceux qu’elle n’aimait pas, et à qui elle ne voulait pas pardonner. Par contre, elle serait passée dans le feu pour ceux qu’elle aimait. Elle est morte en septembre ou octobre 1929……

La fille Alphonsine a épousé, pendant la guerre 14-18, un homme d’Aizenay, Jean Ruchaud, beaucoup plus âgé qu’elle, mais propriétaire de plusieurs exploitations, et aussi très brave homme et très estimable. Ils ont eu deux enfants : une fille morte jeune, mais leur fils et sa famille montent dans l’échelle sociale, et ils n’aimeraient pas tellement, je suppose, que nous allions leur parler de la grand’mère Alphonsine, domestique chez ma grand’mère, mais domestique au plein sens du mot, car elle faisait vraiment partie de la maison, de la famille, et elle était affectionnée de tous.

Après Mariette, il y a dû y avoir de nombreuses servantes. Je ne me souviens plus de toutes. Il y a eu Clarisse qui m’a appris à me confesser. Clarisse vit toujours, elle a habité Luçon pendant un certain temps. Il y a eu la mère Gustine. Après, il y en a eu tout un défilé, mais cela n’appartient plus au temps de mon enfance….. jusqu’à ce que la Providence nous envoie Albert et Maria.

Je crois en avoir à peu près fini avec la physionomie de la maison et de ses habitants….. Maintenant, cette maison appartient à Jacqueline et je n’y suis plus « chez moi », mais elle m’est restée très chère, et jusqu’à mon mariage, j’y ai vécu heureuse.

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Je traversais la place tout dernièrement, et pensais que Papa étant mort depuis trente ans, beaucoup de choses ont changées depuis lui.

Depuis la mort de maman, il y a seulement six ans, bien des choses se sont transformées et nous allons vers une évolution de plus en plus rapide.

Maintenant que j’ai parlé de la maison et de ses habitants, je voudrais faire revivre les environs et le pays tel qu’il était quand j’étais petite fille, avec ses centres d’intérêts – pour moi, à cette époque – et cela m’amènera à parler de différents membres de la famille et de pas mal d’autres personnes.

Après la maison, l’endroit où nous vivions le plus était la maison d’oncle et tante Abel.

Là étaient nos cousines : Marguerite et Charlotte. Marguerite avait deux ans de plus que moi et Charlotte cinq mois.

Oncle Abel était le frère aîné de Papa. Tous deux, sans démonstration aucune, étaient liés par une profonde affection.

Oncle Abel était grand, très maigre, capable de beaucoup de gaieté, mais habituellement taciturne. Il aimait les réunions d’amis et aurait été heureux d’organiser souvent des réunions de pêche et de chasse. Il avait été le compagnon habituel de l’oncle Victor dans ses voyages en voiture et la légende prétend qu’en allant aux Viollières, si l’un d’eux en veine de bavardage, émettait vers Aizenay une remarque sur le temps, l’autre répondait en arrivant à Coex.

Mon grand-père n’était d’ailleurs guère plus bavard. Quand il venait voir son frère, dans la maison qui est maintenant la mienne, jamais il n’entrait voir sa belle-sœur, non par antipathie, mais parce qu’il n’éprouvait pas le besoin de lui parler. Il s’adressait à la cuisine demandant si son frère était là. Si oui, il allait le trouver à son bureau (l’actuelle lingerie). Dans le cas contraire, il s’en allait.

Oncle Abel était de cette race là. Papa et lui étaient très unis, se voyant chaque jour. J’ai vu Papa pleurer à la mort de son frère, alors qu’il ne l’avait pas fait, quelques mois auparavant, à la mort de sa mère. Oncle Abel est mort le 13 octobre 1918, de la grippe espagnole qui, cette année là, a fait tant de victimes. Il était depuis quelques années nettement mal portant, très amaigri et le cœur trop lent.

Il avait été mobilisé plusieurs mois, autant qu’il m’en souvienne, comme conducteur d’automobile, alors que sa classe ne l’a pas été ou l’a été plus tard, mais il était toujours resté à Vincennes, où d’ailleurs il ne faisait rien de bien utile. Au cours d’une permission en 1917, il était visible que son état de santé était déficient, et une commission militaire l’avait réformé.

Pendant sa maladie, il s’informait de l’issue de la guerre, l’armistice étant assez proche…. Il a été porté à l’Eglise et au cimetière par ses métayers qui le respectaient et l’aimaient.

Tante Abel avait certainement de grandes qualités, mais elle et Maman n’ont jamais tellement sympathisé, sauf peut-être à la fin de leur vie. Elles étaient d’éducation et de tempérament trop différents. Toujours sévèrement vêtue de noir, sans coquetterie, les cheveux strictement tirés. Je la croyais bien plus vieille que son âge. Je me rappelle cependant une certaine robe noire, en gros tissu avec de minuscules points rouges. Elle était originaire de Legé et née Marie Yvernogeau……

Nos cousines ont été les compagnes inséparables de notre enfance. Les premières années, Marguerite passait beaucoup de temps à la maison ; elle était sans doute la petite-fille préférée de grand’mère comme l’aînée. Un de mes plus vieux étonnements se place un certain matin, où, entrant pour dire bonjour dans la chambre de grand’mère, je l’ai trouvée peignant Marguerite qui avait de jolis cheveux frisés. Quant à Marguerite, elle peignait la perruque de grand’mère !

Quant à Charlotte, elle avait parfois des inventions diaboliques que j’admirais beaucoup et suivais aveuglément, comme de passer, en allant à l’école ou en revenant, par des chemins détournés, ce qui nous avait valu l’épithète de « boulevardières », ou de patauger dans le ruisseau sortant du parc.

Leur maison était pour nous une seconde maison, et nous y avons passé de bien bonnes heures à nous amuser ensemble. Nous nous y sentions vraiment chez nous, et cela n’a cessé qu’avec le mariage de Marguerite.

Une des maisons où nous allions le plus souvent après celle-là, était celle de tante Chailloux, et c’était d’autant plus facile qu’on pouvait s’y rendre en traversant le jardin, le champ, puis la vigne et le jardin des Chailloux. Cela ne nous viendrait plus à l’idée maintenant.

Tante Chailloux née Aglaé Caillé était une fille de la tante Caillé, sœur aînée de ma grand’mère. Je reviendrai sur cette branche un peu plus tard. Elle avait été, en tant que cousine, très intime avec tante Marie-Angèle. Son mariage avait été très romanesque : refus des parents, déguisement de l’amoureux en mendiant pour la voir parfois, fuite de la fiancée à Vieillevigne chez une autre tante. Enfin le mariage s’était fait, mais la brouille familial avait duré longtemps, jusqu’à la mort d’Edmond leur premier enfant.. Le mariage avait été très heureux en ce sens qu’ils avaient certainement été très unis, mais ils avaient eu d’affreuses épreuves, perdant quatre enfants sur six….

Je dois une pensée spéciale à l’aîné, Edmond, parce qu’il a embelli toute une période de notre enfance. C’était un très gentil garçon, infiniment sympathique, malheureusement l’éducation donnée aux jeunes hommes de cette époque ne lui avait pas donné d’intérêt dans la vie. On ne cherchait pas à leur faire prendre une situation ; ils étaient élevés « à ne rien faire », même pas, d’une façon efficace et personnelle, le métier d’agriculteur, qui paraissait sans doute indigne de la classe bourgeoise. On s’occupait de ses terres d’assez loin, et on tâchait de trouver un passe-temps. Pour oncle Abel, cela avait été la menuiserie, pour l’oncle Chailloux aussi. Papa avait travaillé à l’étude Dorion comme clerc amateur. Edmond aussi, mais il devait sentir de plus en plus le besoin de faire quelque chose, car il parlait d’installer une usine productrice d’électricité, mais je ne sais pas quel moyen. Il avait même prospecté quelques maisons du bourg pour voir sur quel débouché il pouvait compter. Il était aussi, de loin, car nous n’avions pas vu d’appareils, passionné d’aviation. C’était l’époque héroïque de Blériot traversant la Manche. J’ai vu il y a deux ans, à Paris, un documentaire sur ce sujet. Cela m’a fait un plaisir inouï et j’ai beaucoup pensé à Edmond. Il était d’ailleurs très gentil avec nous, bande de filles bien plus jeunes et nous fabriquait des petits avions en papier. Par lui nous avons connu les noms de bien des pionniers de l’aviation : Morane, Péjoud, et tant d’autres. Et puis la guerre de 1914 a éclaté…. Edmond est parti dès les premiers jours. Dès la fin d’août, il cessait de donner de ses nouvelles, on a su bien plus tard qu’il avait été blessé à la tête. L’armée était alors en pleine retraite. L’ambulance a été évacuée par les blessés légers. Il a fallu laisser les autres. Sans doute est-il mort entre les mains des allemands…..

Il y avait aussi Aglaé qui avait changé son nom pour celui d’Andrée. Elle était pour nous une grande jeune fille.

Mais aussi Marie-Angèle qui s’appela ensuite Josée, puis Jo et a été une de nos compagnes de toujours. Malgré nos chemins qui ont bifurqué, nous avons gardé une certaine intimité… Nous avons passé de longues heures autrefois à dessiner. J’ai toujours aimé écrire et produisais des romans qu’elle illustrait…

Il y avait aussi les tantes. D’abord, celle que nous appelions la « tante Victor » ou la « grand’tante », née Claire Vilain, de St Etienne du Bois. Elle était la veuve de mon grand-oncle Victor. Ils n’avaient pas eu d’enfants, mais recevaient avec joie chez eux les enfants de leur frère. Nous avons hérité d’un portrait du grand-oncle qui après avoir été chez maman, est revenu chez nous.

Nos visites à la tante nous amusaient beaucoup. Elle était assez originale dans ses façons de s’exprimer. Certaines de ces visites étaient rituelles : celle du Jour de l’An et celle de la Ste Claire, pour offrir nos vœux. Pendant bien des années, nous recevions, en chacune de ces circonstances, une pièce d’or de dix francs. J’ai gardé la dernière ; date-t-elle du 1er janvier ou du 13 août 1914 ?

Elle vivait avec deux serviteurs : Valentin et Clémentine. Valentin était un être bizarre et taciturne. Sa mère, toute décrépite, s’appelait Prudence. Il élevait de grands chiens dont une chienne Diane assez féroce qu’il fallait souvent attacher. Clémentine avait l’aspect d’une domestique de bonne maison, en réalité elle buvait ferme et il a fallu la renvoyer le jour où tombée ivre morte devant le feu, elle a failli brûler vive et faire brûler la pauvre tante. Le trait commun des domestiques de la maison était l’amour immodéré de la bouteille.

Jean-Louis qui a succédé à Valentin et Marie Favrou qui a succédé à Clémentine ne buvaient jamais d’eau nous assurait cette dernière.

Tante habitait donc la maison où nous sommes maintenant, mais il n’y avait jamais sans doute de réparations faites depuis longtemps et elle était dans un état de délabrement inquiétant. Tante ne s’en inquiétait guère, elle vivait d’ailleurs dans deux pièces : la salle à manger où elle se tenait constamment et qui communiquait comme maintenant par l’office avec la cuisine, et sa chambre où couchait également Clémentine.

…… Tante se tenait assise près de la cheminée, très droite sur une chaise, et le fauteuil près d’elle servait à poser son mouchoir !

…… Il y avait un autre intérêt, c’était le Parc et la maison du Parc. Pourquoi l’oncle Victor avait-il acheté cette propriété qui touchait sa maison et son jardin ? Avait-il à cette époque là l’intention de l’habiter ? Le parc était entretenu, mais la maison était abandonnée, délabrée et très mystérieuse pour nous. Les volets toujours hermétiquement clos étaient troués par les oiseaux. Nous n’y sommes rentrées qu’en 1914, quand un petit hôpital pour convalescents y a été installé pour quelque temps….. Puis il y a eu des religieuses repliées d’Ypres….. Puis après la mort de Tante, elle a été achetée, réparée et transformée par les Brachet.. Les enfants regrettent maintenant que nous ne l’ayions pas prise pour nous. A cette époque, elle nous paraissait une lourde charge….. Les « noces » du pays étaient autorisées à faire un tour de Parc.

Tante est morte à quatre-vingt-treize ans, en avril 1925, ce qui nous a empêchées d’aller au mariage de Pierre Boisseau et Françoise Forgeau. Nous avions pourtant préparé de jolies toilettes. La mienne m’a servie pour nos fiançailles peu après.

Il y avait ensuite la famille de grand’mère. D’abord ses sœurs : l’aînée, prénommée Aglaé avait donc épousé, à seize ans, un jeune homme d’une vieille famille du pays, Timoléon Caillé et habitait une maison maintenant plus ou moins en ruines, située à la Montparière. Je n’ai connu tante Caillé qu’après son veuvage enveloppée de crêpe comme au premier jour de son deuil ; elle était toujours accompagnée de sa fille Octavie qui me paraissait très vieille aussi, si bien que pendant longtemps je les ai prises pour deux sœurs…… Tante Caillé avait dû être très jolie dans sa jeunesse…. Quant à Octavie, c’était un laideron, bossue, mais certainement intelligente….. L’oncle Caillé, m’a raconté Papa, était un grand chasseur. Avec lui vivait son frère qui, bien que célibataire, avait une compagne dans une maison toute proche. La maison était toujours pleine de chiens, de chasseurs, et retentissait de jurons et des aboiements. Il y avait eu un piqueux que j’ai bien connu. Il s’appelait Alexandre Boutin, dit « Grand’barbe » non sans raison ; il vivait séparé de son épouse Léonide avec laquelle il s’entendait très bien, de loin, et avait pour fille Pauline Boutin qui a épousé Georges Talonneau.

Après la mort de tante Caillé, sa domesticité a émigré chez les Chailloux, légèrement à contre-cœur pour Grand’barbe qui avait épousé les ressentiments de ses patrons vis à vis de l’oncle Chailloux. Il s’était remis en ménage avec Léonide, mais lui a ménagé une dernière surprise quelque peu macabre. Un certain soir est arrivé un cercueil, commandé par Grand’barbe à son voisin menuisier Lucien Martineau, et au grand scandale de la pauvre femme, il s’y est étendu pour voir si les mesures avaient été bien prises. Après quoi on a débouché une bonne bouteille et on a chanté les chansons de chasse d’autrefois « Taïaut, taïaut… » puis on a monté le cercueil au grenier……..

La seconde sœur de grand’mère, prénommée comme sa mère Mélanie, avait épousé Edmond Porteau, docteur en médecine et médecin de marine. Papa l’a connu sur ses vieux jours. Il avait contracté une maladie de foie qui lui faisait le teint jaune citron, et étant frileux, il s’approchait tant de la cheminée que la tante Porteau lui confectionnait des jambières de papier pour éviter qu’il ne roussisse son pantalon. L’oncle Porteau avait navigué sur les côtes du Brésil, et parlait souvent de Rio de Janeiro. Il avait dû aussi voyager sur les côtes d’Afrique, et ayant été capturé par des anthropophages, avait été mis en cage pour être engraissé et mangé. Comment s’en est-il échappé ? …

L’oncle et la tante Porteau avaient eu quatre enfants dont je n’ai connu que deux. L’un Alfred était comme son père, médecin de marine, et il est mort en Cochinchine, au cours d’une croisière. Il est inhumé à Mytho….. Il s’est passé au moment de sa mère un fait que Papa et Grand’mère ont raconté bien des fois : la grand’mère Logerie était très malade… un matin elle a dit à la personne qui le soignait « ce pauvre enfant est mort là bas, tout seul ». Quand est arrivée une lettre d’une religieuse de l’hôpital de Mytho, annonçant la mort d’Alfred Porteau, on a vu que la date coïncidait. Télépathie sans doute.

Il y avait aussi une fille Hélène. Elle était institutrice et avait épousé un instituteur, Firmin Libaud qui, après son veuvage et son remariage, est resté un grand ami de Papa. Ils habitaient St Philbert de Bouaine, c’est là qu’Hélène est morte à la naissance d’une seconde fille Aline… Le pauvre veuf, ne sachant que faire, a confié ses filles à leurs grand’mères. L’aînée Gabrielle a été bien élevée, un peu sévèrement peut-être, par sa grand’mère Libaud ; elle est morte à un peu plus de trente ans. Aline a été affreusement gâtée par ma grand’tante Porteau et son oncle Eugène. Elle était employée des postes et a fait un mariage assez bizarre avec un ancien sous-officier colonial nommé Ernest Coupet. Il est mort assez jeune lui laissant deux enfants : Jacques et Hélène. Elle a bien élevé ses deux enfants, mais ils ont tous deux une certaine pointe d’originalité sans doute héréditaire. Jacques Coupet est devenu prêtre du diocèse de Vannes… puis malgré son évêque, est entré chez les dominicains… il a été un certain temps dans la Sarthe où il faisait équipe avec un doyen et un jésuite… Maintenant, à la suite d’épreuves de santé, il est en Angleterre, aumônier d’un petit collège de St Gabriel, et prépare une thèse sur Newman. Hélène a été religieuse…….

Une autre fille s’appelait Marie, et a été pour nous la « tante Guesdon ». En effet employée des postes, ou peut-être directrice, à la Gaubretière ; elle y avait épousé un nommé Guesdon qui était peut-être un brave garçon, mais certainement un ivrogne, qui travaillait chez un marchand de bestiaux. La tante Guesdon ayant obtenu le bureau de postes du Poiré, il n’a plus travaillé, et a bu de plus en plus. Il est mort d’un cancer de la gorge. Il y avait deux enfants : Alfred qui n’a rien fait de bien dans sa vie, et Marie plus âgée que nous. Elle aurait eu de nombreuses aventures, et a fini par épouser un très brave garçon Jean Thobois…..

Quant à la tante Guesdon, c’était une figure pittoresque, intelligente mais paresseuse. Son intérieur était lamentable et son bureau de poste abominablement mal tenu. Tout le voisinage y entrait comme dans un moulin. On regardait le courrier, on timbrait les lettres, on manœuvrait le télégraphe. Pour nous amuser, la tante Guesdon nous faisait téléphoner aux uns et aux autres comme ce jour du Mardi Gras où elle nous a fait téléphoner à Palluau et à Aizenay pour savoir si ces dames avaient mangé des « bottereaux ». Ayant pris sa retraite, elle a vécu avec son frère dans une petite maison, en face, où tante Porteau avait vécu ses dernières années. C’était plutôt sale, mais toujours plein de visiteurs, et la conversation y était amusante et pittoresque. La tante Guesdon parlait d’ailleurs sans arrêt : « Nécessairement, au jour d’aujourd’hui, mes pauvres enfants ! ». C’était d’ailleurs une place de choix pour voir les passants, et les appeler au besoin.

Enfin, la tante Porteau avait un autre fils Eugène, intelligent mais n’ayant fait aucune étude, paresseux, et de plus imbu de ce qu’un homme de son rang, descendant de la famille Logerie, ne pouvait se livrer à d’autre travail que celui de la chasse. Il avait été habitué à ne rien faire par sa pauvre mère qui lui répétait « Eugène, ne va pas chercher de l’eau, tu casserais la cruche ! » et autre chose du même genre. Il avait beaucoup d’amis avec lesquels il chassait ou jouait aux cartes et ces amis l’avaient, de plus, pénétré de convictions républicaines et anticléricales, et avait même avait-on dit, signé un engagement pour avoir des obsèques civils, mais il a reçu le prêtre à son lit de mort.

La dernière sœur de grand’mère était prénommée Adèle. Elle avait épousé un pharmacien Ernest Luneau et habitait Vieillevigne. Elle ressemblait beaucoup à grand’mère, mais était moins intelligente. Elle avait trois filles : Marie, Ernestine et Elisabeth.

Marie avait fait un mariage malheureux, rompu par un divorce au bout de quelques années. Elle habitait Paris et ne revenait à Vieillevigne que pour les vacances…….

Ernestine avait fait un mariage romanesque. Ses parents s’opposaient à ce qu’elle, fille de pharmacien, épouse un peintre en bâtiments qui s’appelait Gabriel Gouraud, lequel cependant la valait bien. C’était d’ailleurs une bonne famille, son frère à ce moment supérieur des Enfants Nantais est devenu par la suite Evêque de Vannes. Le mariage s’est fait cependant et le ménage est venu s’installer à Vieillevigne où, de peintre, Gabriel est devenu boulanger. Ils sont restés brouillés avec les parents pendant de longues années et la réconciliation ne s’est opérée que le jour de la communion de leur fils unique Alexis. Ce dernier s’est marié une première fois en 1926, a perdu sa femme au bout de peu d’années et a fait un second mariage un peu bizarre, puis a quitté Vieillevigne où il avait une bonne clientèle médicale, pour s’installer à Nantes. Nous nous sommes perdus de vue. Ils ont un fils Christian.

Elisabeth vit toujours à Vieillevigne. Elle avait épousé un peu avant 1914, un marchand de bestiaux Charles Amiaud et a un fils Guy qui a succédé à son père et dont le commerce doit être très prospère. Guy a épousé une jeune femme qui paraît intelligente et sympathique et ils ont plusieurs fils…… ;

Grand’mère avait eu trois frères, mais deux étaient morts jeunes et nous n’avons connu que le plus jeune : l’oncle Auguste. Il n’avait jamais beaucoup vécu au Poiré, ayant fait toute sa carrière dans l’Enregistrement, mais il a été considéré par toute la famille comme un oracle et ses quelques séjours dans son ancien pays étaient considérés comme un événement et une réjouissance. Je me souviens d’une arrivée par la petite gare ; tous étions au devant de lui, y compris Grand’mère qui avait transporté son pliant…..

C’était d’ailleurs un beau vieillard, distingué, avec une courte barbe. Quand j’étais enfant, nous ne voyions presque jamais sa femme, la tante Aline née Taupin. L’oncle Auguste habitait Paris, un grand bel appartement, au coin de l’avenue de Villiers et de la place Péreire, mais tante Aline vivait presque toute l’année dans l’Yonne où elle avait une propriété…. C’était une personne très originale, mais aussi pas très équilibrée. Elle avait fait des séjours dans ce qu’on appellerait maintenant une maison de détente nerveuse. L’oncle Auguste et elle s’entendaient admirablement, à condition de vivre chacun de son côté. Après la guerre 1914-1918, ils avaient recommencé à vivre ensemble et la tante Aline était venue au Poiré. Elle était assez surprenante, grande, d’allure majestueuse, elle avait un énorme chignon dont elle était très fière… Elle s’habillait de façon très originale……  Ses chapeaux, confectionnés par elle, étaient aussi assez bizarres, car ils devaient emboîter le chignon. Après la mort de sa mère, elle a vendu sa propriété et a acheté à Croix de Vie, la villa Kronze qu’elle a baptisée « le Logis » et sur la porte de laquelle elle avait fait graver : « Hostium non hostium » ! Nous sommes allés souvent voir l’oncle et la tante Logerie, et nous avions un menu presque toujours identique commençant par la langouste et se terminant par la tarte à l’ananas. Les bizarreries de la tante faisaient notre joie. L’oncle Logerie est mort en 1932 ou 1933 après une opération…… Nous avons eu à ce propos quelques bons fous rires….. comme par exemple le « dessus de cercueil » en lierre, commandé par tante Aline chez une fleuriste quelque peu éberluée. Il était si volumineux que, mis sous le drap mortuaire, il le gonflait de telle façon que les cierges ont failli mettre le feu au catafalque.

Après l’aventure du testament, il y a eu des difficultés de toutes sortes avec tante Aline. Elle a fini par se brouiller successivement avec tous les membres de la famille, même ceux qui étaient les mieux disposés à son égard, et elle est morte à Croix de Vie où elle a été inhumée.

Je crois avoir fait le tour de la famille, du moins de celle qui existait au Poiré et aux environs. Il sera question de la famille de Maman plus loin.

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De mes premières années d’enfance, bien peu de souvenirs émergent, ou bien ils se présentent pêle-mêle, et il est difficile de les retrouver dans un ordre chronologique.

Je me souviens avoir eu une grande joie à la pensée d’atteindre l’âge avancé de quatre ans et demi. Je revois l’endroit où j’ai fait cette découverte, et me souviens que ce jour là, j’avais une petite jupe plissée bleu marine, et un corsage en flanelle blanche à rayures bleues.

Sans doute n’ai-je pas tardé à aller à l’école. Cette école a été une grande partie de mon enfance, et a laissé en moi une influence profonde. C’était l’école laïque, celle de ce temps là. Tout l’enseignement venait d’être laïcisé. Il y avait eu comme institutrices Melles Bizière, Aline et Joséphine, que j’ai bien connues alors qu’elles étaient à la retraite. Elles étaient filles d’instituteur. C’étaient deux saintes et pieuses personnes qui vivaient comme des religieuses et avaient l’estime de tous.

Une école libre venait d’être fondée, et elle était tenue par des religieuses sécularisées, mais tout cela était quelque peu improvisé, et l’instruction n’y était pas excellente. Cela a changé depuis.

Il y avait surtout eu des considérations politiques, assez misérables il est vrai, mais très influentes, qui avaient nécessité notre mise à l’école laïque. Cela n’a d’ailleurs pas été fâcheux, car la directrice, Mademoiselle Chalard, avait une personnalité assez rare, d’une haute intelligence, d’une grande ouverture d’esprit et d’une distinction réelle. Elle, et plus tard Mère Louise des Anges ont eu sur moi, une très grande influence. Il y avait une adjointe Melle Mallet, bonne institutrice aussi, et une excellente institutrice à l’école maternelle Mme Coulon dont le mari était gendarme.

L’instruction était bonne et intelligemment donnée. Je suis passée par les trois classes, et y suis même restée un peu plus longtemps que beaucoup, car Melle Chalard avait organisé, d’abord pour ma cousine Lucie Ihel et moi, puis pour Jacqueline et moi, un cours supérieur si bien que je suis entrée en pension à quatorze ans seulement.

J’avais dû y entrer à cinq ans à peu près, et j’avais même connu le temps où l’on récitait la prière avant la classe. Cela avait été remplacé par un chant précisément pendant que j’étais à l’école maternelle.

Je ne sais plus combien de temps j’ai passé dans chaque classe. Une fois entrée en pension, j’ai un peu perdu de vue Melle Chalard. Elle même a été nommée à la Chaize-le-Vicomte dont l’école était plus importante. Elle a pris sa retraite aux Sables, où je l’ai retrouvée bien des années après……  Je lui suis reconnaissante de ce qu’elle a pu nous inculquer, de sa droiture morale et de sa noblesse de sentiments. Jamais elle n’a eu une parole contre une religion qui pourtant lui était assez étrangère, mais contre des prêtres qui l’avaient blessée, certains ont été d’ailleurs affreusement maladroits. Il faut reconnaître que nous étions dans une période où les esprits étaient passablement surexcités……

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Avant de commencer le récit des quelques évènements de mon enfance dont je me souviens assez bien, je voudrais parler de quelques vieilles figures du pays, maintenant presque toutes disparues.

Madame Lucas est l’une des dernières. Le docteur et elle ont été mêlés à tous les évènements d’autrefois. Elle est née Eugénie Logeais, et sa mère était une cousine germaine de tante Abel. Ses parents habitaient Palluau, et lorsqu’on a annoncé que l’étude du Poiré était achetée par Me Dugast, Mme Lucas s’est exclamée, disant qu’elle avait très bien connu toute sa famille, et lui même qui était si mignon quand il avait cinq ans ! Quand Jacques a pensé me demander en mariage, c’est le docteur qu’il a chargé d’être son intermédiaire, et c’est dans le salon de Mme Lucas que nous avons eu notre première entrevue. A la mort de Papa, tous deux sont venus à Nantes m’annoncer la terrible nouvelle. Enfin dans les maladies de nos enfants, c’est toujours le docteur Lucas qui est venu les soigner, et aussi nous réconforter ; ceci jusqu’à ce qu’il ait cédé sa clientèle au docteur Caillaud…… Le docteur Lucas est mort en janvier 1961, il avait quatre-vingt-six ans….. Au début, il faisait sa clientèle à cheval….. Mme Lucas est seule maintenant depuis plus d’un an, dans cette grande maison, si bien située, d’où l’on jouit d’une vue admirable. Je me rappelle les longs moments que nous passions souvent dans cette maison toujours accueillante, les repas, les soirées de bridge….. Le docteur Lucas a consacré plusieurs millions (anciens) à améliorer et développer le petit hospice tenu par les religieuses de Mormaison, où un bon nombre de vieilles femmes finissent leurs jours…..

Parmi les autres familles du pays, il y avait les Gendreau famille avec de nombreuses branches : Eugène Gendreau, Ernest Gendreau, Célestin Gendreau…….D’ailleurs les branches s’entrecroisaient : Edmond Gendreau, fils de Célestin, a épousé Radégonde, fille d’Eugène, dont les parents étaient eux-mêmes cousins germains. Ceux qui ont le plus intéressé notre enfance étaient les Benjamin Gendreau….. Ils avaient trois enfants : Armande, maintenant Armande Brachet, qui lorsque j’étais petite fille, était déjà une grande jeune fille ; Berthe, qui était de l’âge de Marguerite, nous avons beaucoup joué ensemble, nous nous sommes beaucoup vues quand nous étions jeunes filles….. ; et Benjamin, un frère jumeau de Berthe, qui a épousé Françoise Pigeaud, il est donc devenu notre cousin germain.

Il y avait aussi les Yvernogeau avec qui nous avons aussi été très liés. Comme ils étaient l’oncle et la tante de nos cousines, ils nous apparaissaient un peu comme des parents. C’étaient autrefois une maison gaie et vivante. Deux de leurs enfants sur quatre sont morts très jeunes : Odette d’une appendicite opérée trop tard…… et Charles, leur aîné, un garçon de vingt-deux ans, intelligent et sympathique qui sortait de Navale et était tombé malade au retour de la croisière traditionnelle sur la « Jeanne d’Arc ». Restent Madeleine, la plus jeune fille qui est veuve avec un fils, et Marcel resté célibataire.

Je me souviens avoir vu construire la maison Yvernogeau et assisté à la « pendaison de crémaillère »……

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……. Je voudrais maintenant parler de la famille de Maman. Mon premier séjour au Blanc se place en 1903. J’avais un an et ne peux en garder aucun souvenir. Grand-père est mort en 1904 et Grand’mère en 1914. Pendant ces dix ans, nous avons fait de nombreux séjours au Blanc….. Les souvenirs de ces différents séjours se confondent un peu et pourtant je garde du Blanc un souvenir heureux et suis toujours très attaché à ce pays….

Mes grands-parents étaient instituteurs tous les deux. Ils s’étaient fixés au Blanc où ils avaient pris leur retraite et y avaient acheté cette grande maison que nous avons connue.

Grand-père était de St Hilaire. J’ai, dans un autre cahier, essayé de condenser quelques uns de ses souvenirs d’après des fragments de son journal conservé au Blanc.

Grand’mère était de Buzançais, où son père était tanneur, elle avait ses deux brevets, ce qui à l’époque était très rare.

Tous deux ont exercé dans différents postes : Chalais où sont nés mes oncles Eugène, Gaston, Alfred et ma tante Denise ; Montgivray où sont nés Maman et oncle Raymond ; Sassierges St Germain ; Tournon St Pierre et enfin Le Blanc, grand-père ayant déjà pris sa retraite.

D’après les souvenirs de Maman, grand-père devait embellir la vie des siens ; il était capable d’enthousiasme et savait mettre de l’intérêt dans chaque chose. D’après ses photos, ce devait être un très beau vieillard à barbe blanche. Grand’mère devait être une personnalité hors pair et une femme vraiment supérieure. Tout en faisant sa classe, en tenant parfaitement sa maison, elle avait eu sept enfants, l’aîné est mort en bas âge. Elle devait être très intelligente et passablement autoritaire. J’en ai gardé le souvenir d’une petite dame à capote noire, dirigeant un peu à la baguette son intérieur et même sa famille.

Mes grands parents avaient très bien élevé leurs enfants, d’après la loi morale. Au point de vue religieux, il y a eu tout de même une petite déficience. Grand-père, d’après les fragments de son journal, paraît avoir été plutôt déiste -à la façon de Jean-Jacques Rousseau- que catholique. Grand’mère, autant que je peux en juger, était pratiquante sans plus. Tous deux ont accepté que deux de leurs fils épousent des protestantes, et l’éducation religieuse n’a pas dû ancrer solidement la foi chez les autres. Mes deux oncles mariés à des catholiques étaient non pratiquants et probablement incroyants. Quant à Maman et à tante Denise, leur pratique religieuse était des plus lâche. Elles y sont revenues à la fin de leurs jours, tout en gardant des préjugés solidement ancrés.

Je retrouve à merveille toute cette mentalité, qui était celle de ma famille, en lisant les livres de Pagnol, particulièrement « La Gloire de mon père ». Ce devait être à cette époque, la mentalité de ceux qui passaient plus ou moins par l’Ecole Normale. Ils avaient une haute idée de leur mission, qu’ils accomplissaient d’ailleurs avec une conscience admirable, mais toutes les choses de la religion leur inspiraient un vague mépris, et certains ne pouvaient admettre qu’un homme intelligent soit croyant et pratiquant. Cela leur paraissait une anomalie et une infériorité regrettables.

Grand-père est mort après une longue maladie en mai 1904. Il était déjà souffrant quand Maman s’est mariée, mais il a pu cependant la conduire. Maman est venue à plusieurs reprises aider grand’mère à le soigner, ce qui a dû, je suppose, amener des tiraillements dans sa belle-famille, mais Maman avait pour ses parents une telle vénération qu’elle aurait volontiers prolongé plus qu’il n’aurait fallu ses séjours auprès d’eux. Grand’mère est morte dix ans après, menant une vie très active chez elle, recevant ses enfants et petits-enfants, et faisant des séjours chez les uns et les autres. Elle s’est éteinte en quelques instants alors qu’elle revenait du jardin….

La maison du Blanc n’a plus jamais été ce qu’elle avait été pour nous.

Mes grands-parents avaient donc élevés six enfants.

L’aîné, mon oncle Eugène, est mort assez jeune, en août 1922, je crois. Il avait épousé une cousine, Marguerite Godefroy, de Chateauroux. Il était médecin à Paris, mais médecin de quartier, et pour améliorer sa situation, répétiteur au lycée St Louis. Je suppose qu’il n’avait pas dû pousser ses études aussi loin qu’il l’aurait voulu ; il y avait trois autres garçons après lui. Il était, comme ses frères, d’humeur assez instable, gai et très amusant par moments, assez peu commode à d’autres. Tante Marguerite est morte depuis Maman….. Du vivant de Maman, elle faisait parfois des séjours ici. Ces deux respectables dames étaient cousines et s’étaient toujours connues, aussi semblait-il, elles se disputaient avec un certain plaisir. Je garde un bon souvenir de tante Marguerite qui était une bien excellente personne. Ils avaient trois filles : Madeleine, Solange et Suzanne….

Madeleine a épousé Jean de Baynast de Septfontaines, un garçon sympathique et charmant…… Ils habitent Angers et ont quatre garçons dont deux sont actuellement mariés.

Solange a épousé Maurice Chaise et habite Paris. Sa fille unique, Perrine, a épousé un médecin qui a acheté l’année dernière la maison qu’occupaient les Granger à Montereau.

Suzanne a épousé Jean Nida qui a fait aux colonies, toute une carrière d’ingénieur des Travaux Publics. Ils ont fait deux séjours au Congo, un séjour à la Réunion, deux en Indochine où ils étaient au moment de la mort de Jean. Suzanne est maintenant en France à Nogent sur Seine, mais son mari est encore au Laos. Ils ont de nombreux enfants dont plusieurs sont mariés.

Le second des frères des Maman, Gaston, était un sujet très brillant et intelligent. Entré à Polytechnique, il en est sorti dans les Ponts et Chaussées. Il a occupé divers postes : à Brest où il s’occupait des Phares et Balises, à Paris, à Quimper, à Paris encore, puis il a fini sa carrière comme sous-directeur de l’Ecole des Ponts et était professeur à cette même Ecole.

Il avait épousé Juliette Fouqué dont la mère, née Marie Le Cœur, était une cousine germaine de ma grand’mère Pigeaud. Parmi leurs cinq filles, deux ne se sont pas mariées : l’aînée Louise-Marie et la plus jeune Laurence. La seconde Juliette a épousé Léon Stahl qui était ingénieur des Ponts, et a été un certain temps directeur du Métro ; ils habitent Versailles et ont un fils Alain. La troisième Françoise a épousé Henri Félix qui était ingénieur des Chemins de Fer ; ils ont trois enfants, Bernard, Martine et Annie. La quatrième Cécile a épousé Jean Poupardin qui était architecte ; ils habitent Paris et ont six enfants….. ;

Quand oncle Gaston était en activité, il apparaissait plutôt lointain et inaccessible. Je me souviens de visites rue des Saints Pères, dans le bel appartement qu’ils occupaient à l’Ecole des Ponts. On traversait pour arriver au bureau où se tenait tante Juliette, une série de pièces assez impressionnantes. Le mardi quand elle recevait, les visiteurs étaient introduits par un huissier. Après sa mise à la retraite, j’ai beaucoup mieux connu oncle Gaston, et l’ai mieux apprécié lors des quelques séjours qu’il a fait chez Maman ses dernières années…. Nous avons même discuté religion, il était attiré par le Protestantisme et très intéressé par la Bible qu’il lisait assidûment. Il a d’ailleurs été enterré selon le rite protestant.

Jacques sympathisait beaucoup avec oncle Gaston. Après la guerre, nous avons fait plusieurs courts séjours chez lui, dans la maison du Blanc. Oncle Gaston s’efforçait de montrer à Jacques ce qu’il y avait d’intéressant dans les environs. Maintenant la maison appartient à Laurence…..

Dans l’ordre de la famille venait ensuite tante Denise. Ayant sept ans de plus que Maman, elle était sa marraine. Maman l’aimait beaucoup, l’admirait et même la vénérait. Elle aussi était intelligente et même parfois brillante. Elle avait en tout cas, une capacité d’enthousiasme peu commune et le don de mettre de l’intérêt dans tout ce qu’elle faisait ou racontait. Seulement elle était passablement autoritaire et n’a jamais pu s’entendre avec grand’mère.

Mes grands-parents avaient destiné leurs deux filles à être institutrices, et leur passage par l’Ecole Normale les a certainement marquées toutes deux, surtout tante Denise peut-être. Elle a épousé un camarade d’oncle Eugène, qui se nommait Joseph Iehl. Il était Alsacien, né à Guebwiller, mais ayant opté pour la France, il était venu à Paris avec son frère Adolphe ayant laissé en Alsace ses parents et ses frère et sœurs. Il a eu pendant les années qui ont suivi 1870 beaucoup de peine à retourner parfois dans son pays. J’ai peu connu mon oncle Iehl, il est mort en 1911…. Lui aussi comme oncle Eugène avait fait sa médecine mais pour gagner un peu plus, il était également répétiteur dans un lycée de Paris. C’est l’oncle Eugène qui l’avait amené au Blanc. Nous avons retrouvé les lettres relatives à la « demande en mariage » et aux fiançailles. Grand-père autorisait le fiancé à écrire à tante Denise, tout en le prévenant que grand’mère lirait les lettres et qu’elle y répondrait elle-même….. Ils ont eu deux garçons qui n’ont pas vécu et une fille Lucie qui a été la compagne de toute mon enfance. Lucie comme son père, avait une santé très délicate. Ils venaient souvent pour les vacances au Poiré où la maison leur était très hospitalière. Mon oncle Iehl aimait causé avec grand’mère Potier dont la vivacité d’esprit l’intéressait. Il allait même soigner les poules avec elles et s’asseyait sur un certain banc pour effiler les haricots verts. Je me souviens avoir fait quelques promenades avec lui. Il aimait beaucoup marcher et, au début de leur mariage, ils faisaient de grandes randonnées de plusieurs jours, dans les Vosges, à pied, sac au dos et camping, avant la mode actuelle…… Pendant deux étés, ils ont loué quelques chambres à Giromagny près de Belfort. Pour lui, c’était un peu l’Alsace natale ; la frontière passait à ce moment là au Ballon d’Alsace…… C’est là qu’oncle Iehl est mort en septembre 1911….. Tante a fait un très long séjour au Poiré puis est repartie à Giromagny….  C’est là que Lucie est tombée malade en juillet 1917 et qu’elle est morte en janvier 1918…..

J’ai beaucoup aimé Lucie mais elle m’a fait beaucoup de mal. Elle était certainement très intelligente, mais d’un tempérament inquiet, chercheur, et curieux de certaines choses qu’elle m’a apprises alors qu’aurait mieux valu une autre initiation. Elle m’a affreusement taquinée et fait beaucoup de peine…..

Après la mort de Lucie, Maman a ramené tante Denise près de nous. Elle y a passé une longue période, puis est repartie pour Giromagny. Nous sommes allés la voir en 1922….. Tante Denise nous en voulait un peu d’être vivante alors que Lucie était morte, elle était dure avec nous, beaucoup plus sévère que Maman, surtout avec moi…… Elle avait de bonnes périodes, pendant lesquelles elle était charmante….. Elle s’imposait partout, dirigeait tout, et Maman qui admirait profondément sa sœur, se retirait volontiers dans l’ombre pour la mettre à la première place……

Pendant mes fiançailles, elle avait décidé de quitter Giromagny, pour venir s’installer à La Roche. Elle avait vendu une partie de ses meubles et fait son déménagement….puis elle est tombée malade et son wagon de meubles était encore dans la gare de La Roche quand elle est morte. Elle est enterrée au Poiré……

Après tante Denise, venait oncle Alfred. Lui aussi avait fait Polytechnique, mais il était sorti dans l’armée, et il était officier d’artillerie. C’était un des frères les plus proches de Maman. Elle en gardait un souvenir admiratif et émerveillé, surtout pour ses exploits qui cependant la terrifiaient légèrement. C’était l’enfant terrible de la famille. C’est lui qui descendait dans le puits ou montait sur le toit pour chercher sa casquette. Après quoi, il roulait des yeux terribles en disant à sa sœur : « Si tu le dis Marie !… ». Il s’était cassé le nez en sautant par le mur du jardin, et comme à cette époque il n’y avait pas de chirurgie esthétique, le nez est resté cassé pour toujours. Etant en garnison à Valence, il s’était marié là-bas. Sa femme s’appelait Jeanne Cénac. Elle n’a jamais été très bien acceptée par mes grands-parents qui, sans doute, auraient préféré une famille plus connue d’eux. La mentalité de tante Jeanne qui pourtant avait de réelles qualités, était très éloignée de la leur. Les dernières années cependant, j’ai eu l’impression que grand’mère et elle s’étaient un peu rapprochées. La naissance d’Henri, leur fils aîné, a cependant été une grande joie pour mes grands-parents, c’était leur premier petit-fils…. Après Henri, sont venues Françoise en 1901, et Denise en 1903. Elles ont été mêlées à tous mes souvenirs d’enfance. Denise est morte d’une méningite le 27 Mai 1916. Onze mois après naissait une autre fille qui fut baptisée Marie-Denise et qui a toujours été appelée Menine. Oncle Alfred a passé de nombreuses années à Valence, où tante Jeanne tenait à rester pour son père qui était souffrant. Après sa mort, oncle Alfred a demandé et obtenu sa mutation pour Poitiers, afin de se rapprocher de grand’mère, mais cela n’a pas duré longtemps puisque grand’mère est morte en avril 1914. Après il y a eu la guerre. Oncle Alfred qui était à la Fère-Champenoise avec le 20ème R.A. a été blessé d’une balle qui lui a fracturé la cuisse. Transporté à Orléans, en pleine débâcle causée par la retraite de la Marne, il y a été soigné puis il a pu se faire transporter à Poitiers pour la convalescence. Seulement il avait un très fort raccourcissement de la jambe et a dû depuis porter un soulier spécial. Une fois guéri, il a été nommé commandant de l’Ecole d’Enfants de troupe, à Billom, en Auvergne. C’est là que Menine est née. Un peu plus tard, vers la fin de la guerre, il a repris du service actif dans la D.C.A. et a fini sa carrière à Lyon où il commandait à Sathonay, le 5ème D.C.A. Tante Jeanne et ses enfants sont venus s’installer définitivement à Lyon où nous avons fait, près d’eux, plusieurs séjours.

Françoise a épousé en janvier 1929 Benjamin Gendreau qu’elle avait rencontré au mariage de Marguerite. Ils habitent Nantes et viennent parfois ici. Françoise a été pendant un certain temps ma meilleure amie et la plus chère de mes cousines. La vie change certaines choses.

Menine a épousé André Lamy, elle a de nombreux enfants…..

Henri a épousé Suzanne Pont. Papa aimait beaucoup Henri et nous sympathisions avec Suzanne. Son fils Bernard est prêtre, vocation paraissant assez inattendue pour le fils d’un père tranquillement incroyant, mais Suzanne sa mère est par contre profondément chrétienne. J’ai assisté à son ordination le 1er Juillet 1956…. Bernard est un garçon que nous avons toujours beaucoup apprécié et aimé. C’était non seulement un cousin mais un ami de Jean. Nous connaissons beaucoup moins sa sœur Françoise qui a pourtant épousé un garçon sympathique, Claude Brette. Jean ayant passé un peu plus d’une année à Lyon quand il était au 99ème R.I.A. a été admirablement reçu par tous et nous leur en sommes reconnaissants. Oncle Alfred est mort voilà déjà bien des années. Tante Jeanne s’est éteinte en juin 1959…… Malgré ses infirmité, elle avait gardé un esprit étonnamment jeune. J’ai rarement vu quelqu’un se mettre autant à la portée de la génération suivante, riant et plaisantant de tout avec ses filles et nièces….. Nous gardons d’elle un bon et vivant souvenir.

J’arrive maintenant au plus jeune frère de Maman, mon oncle Raymond. Il avait quatre ans et demi de moins qu’elle qui était sa marraine. Pour Maman, oncle Raymond était le petit frère chéri, mais elle a toujours regretté que ce ne soit pas une petite sœur. Lui aussi comme Maman était né à Montgivray…… Oncle Raymond devait, au lycée du Blanc, travailler d’une façon très modérée puis qu’on lui donnait toujours en exemple « le petit Simon qui est si gentil » -il paraît d’ailleurs que le petit Simon n’a pas abouti à grand chose dans la vie-. Il y a aussi la légende d’oncle Raymond allant au lycée avec des bas écossais tricotés par sa grande sœur Denise. Grand’mère et elle s’extasiaient sur ce beau travail et disaient qu’il avait l’air d’un « petit parisien », tandis que lui se jugeait ridicule. Il a souvent été plaisanté sur ce sujet. Après le lycée du Blanc, oncle Raymond est rentré à Saint Cyr et en est sorti dans l’infanterie.

Il a épousé Denise Fouqué, la plus jeune des sœurs de tante Juliette. Sa première garnison a dû être Paris, où est né un fils Pierre, lequel est mort au bout de quelques mois. Puis en 1907 est née Aline.

Oncle Raymond a été ensuite en garnison à Verdun et c’est là qu’est né François, en janvier 1914. Entre temps, oncle Raymond avait préparé l’Ecole de Guerre et venait d’y être reçu le premier, quand la guerre de 1914 a éclaté. Il a donc fait toute la guerre dans les chasseurs à pied, ensuite au 27ème B.C.A., et ceci sans blessure. Toute une partie de la campagne a été faite par lui en Alsace.

Ensuite il est entré à l’Ecole de Guerre, puis sa carrière s’est poursuivie à Paris, jusqu’au jour, en 1936 ou 1937, il a été nommé à Nantes, pour commander la 21ème Division. C’est là que la guerre de 1939 l’a trouvé. Il est parti avec sa division qui est entrée en Allemagne et a occupé la forêt de la Warndt. Malheureusement sa santé était ébranlée depuis longtemps. Il avait les reins et le cœur très malades….  Ramené à Nancy, il y a reçu la nouvelle Croix de guerre, puis il a fallu le ramener au Val de Grâce où il s’est éteint, le 11 novembre 1939. Ses obsèques ont été célébrées par un pasteur alors qu’il avait dit à plusieurs reprises appartenir, de très loin il est vrai, à l’Eglise catholique.

Nous aimions beaucoup oncle Raymond. Pendant qu’il était à Nantes, nous l’avons vu plus fréquemment que jamais. Bien des fois, la grosse voiture militaire conduite par le chauffeur Kénaon ou le chauffeur Martin, entrait dans la cour. Jacquie en garde encore un souvenir très vif. ….. Papa aussi aimait bien oncle Raymond et Jacques également. Il avait eu dans sa division, pas mal d’hommes d’ici qui ont toujours parlé de lui avec beaucoup de sympathie…..

Tante Denise est la seule de mes tantes qui vit toujours. Elle a de grandes qualité, et c’est une personne extrêmement agréable à recevoir, mais après l’éducation qu’elle a reçue, qui était celle de son époque, et la vie qu’elle a eue jusqu’à la mort d’oncle Raymond, elle n’arrive guère à s’adapter à la vie actuelle, et même à la comprendre, elle en souffre certainement, et la vie n’est pas aisée pour ceux qui l’entoure.

Aline a épousé Pierre Douxami ; elle a cinq enfants dont deux sont mariés.

François avait toujours désiré faire lui aussi sa carrière dans l’armée, mais ayant eu des difficultés au moment de ses bachots, la limite d’âge pour Saint Cyr est arrivée pour lui avant qu’il puisse s’y présenter. Il s’est donc engagé et a suivi un peloton d’élèves officiers. Puis la guerre a éclaté. Il venait de se fiancer avec Marie-France Barbe, une amie de Caty. Le mariage devait avoir lieu à Auvours, en mai 1940, mais à la date fixée, les allemands étaient à Auvours et François tentait de leur échapper. Il a été repris sur une route de Bretagne et emmené parmi pas mal d’autres, au camp de Suscinio. Marie-France est allée le rejoindre et ils ont décidé de se marier à Suscinio, mais de nouveau avant la date fixée, François était embarqué vers une destination inconnue qui était certainement l’Allemagne. Il est arrivé à sauter du train en se blessant seulement légèrement aux mains. Il est allé demander aide à la première maison venue où il a eu la chance de tomber sur de très braves gens, lesquels lui ont procuré des vêtements civils et donné un peu d’argent. Il est arrivé à gagner Paris, s’y est caché plusieurs jours, puis ayant obtenu un laissez-passer, il est allé en zone libre où Marie-France est arrivée à le rejoindre. Ils se sont retrouvés à Limoges où ils ont tout de même pu se marier. Leur premier enfant porte les prénoms de Olivier Raymond Martial –Martial étant le patron de Limoges-. Après cela, François est allée à Aix en Provence où se trouvait repliée l’Ecole de Saint Maixent, puis il a partagé le sort de l’armée. Il a fait l’Indochine d’où il a eu la chance de revenir sans blessure, mais avec de la dysenterie amibienne. Puis l’Algérie où il a été gravement blessé à une jambe. Il vient de prendre sa retraite comme commandant. Pour nous, François est « Citoyen » en raison d’une histoire avec Jean quand il était petit. François venait souvent ici. Jean l’aimait beaucoup, ils avaient inventé un jeu où il fallait appeler François « citoyen » et le nom est resté. Je vois toujours Jean et le grand Citoyen, à quatre pattes dans le bureau, faisant marcher le train mécanique, aussi heureux et aussi gosse l’un que l’autre. Citoyen a été le dernier de la famille à voir Jean vivant. Ils étaient en Indochine, dans le même coin, et s’était rencontré peu avant ce terrible 14 Mai 1952. C’est incidemment, le lendemain, qu’il a appris par un camarade la mort de Jean. Il a pu par téléphone joindre les Nida qui lui ont confirmé la nouvelle, mais il lui a été impossible de se rendre à Hanoï pour les obsèques. Alors ne sachant si nous étions prévenus, et ne sachant trop comment faire, il a écrit à M. le Curé, sachant bien que lui seul pourrait, si nous ne savions rien encore, nous annoncer l’affreuse chose. Nous étions déjà avertis. Citoyen nous est resté très cher. Pour moi, il est un peu comme un grand frère de Jean.

Après François est née en août 1916, une petite Catherine qui a toujours été appelée Caty. Après avoir été , pendant quelques années, la « bonne tante » de ses neveux Daniel et Thierry, elle a épousé Mladen Zujovic dont la vie qui est tout un roman, serait trop longue à raconter. Elle a une fille Danica et elle est aussi la « bonne tante » de mes enfants. Je connaissais Mladen bien avant son mariage puisqu’en 1922, il faisait ses études à Paris, et qu’avec ses frères Georges et Milan, il faisait partie de toutes les réunions dansantes. C’est un cousin charmant que nous aimons beaucoup et estimons profondément. Il est dommage qu’il ne veuille pas écrire ses mémoires car ce serait du plus haut intérêt, seulement il ne veut pas parler de lui. Il a été condamné à mort en Yougoslavie, et il est exilé de son pays. Dieu fasse qu’il puisse y retourner un jour. Tous trois ont, depuis dix ans, l’habitude de passer une partie de septembre avec nous, et cette année, ils sont venus aussi aux vacances de Pâques. Nous les voyons toujours avec plaisir.

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Maintenant que j’ai brièvement parlé de toute la famille de Maman, je voudrais parler de la maison du Blanc, cette maison qui m’est toujours très chère et où j’espère toujours retourner un jour. La décrire n’est pas facile. Pour nous c’était un monde. Non seulement elle était très vaste, mais il y avait un ensemble de jardins et d’annexes qui en faisait un véritable domaine.

Du temps de Grand’mère, il y avait des locataires dans une grande partie de la maison. Ce qui restait était encore trop grand pour elle, toute seule une partie de l’année avec sa bonne, et assez grande pour abriter souvent des enfants et petits-enfants.

Au rez-de-chaussée, Grand’mère avait une cuisine assez sombre, et une salle à manger, éclairée au gaz, ce qui paraissait pour nous une merveille. Cette salle à manger avait deux annexes : le caveau et l’office. Le caveau était un débarras pris sur la salle à manger, on y rangeait toutes sortes de choses, et il y avait une odeur de salpêtre tout à fait particulière. A la mauvaise saison la salle à manger était chauffée avec un gros poêle.

Bien plus tard, je me suis aperçu que cette maison que je trouvais merveilleuse, devait être en réalité très froide. La façade principale ne recevait le soleil qu’en fin de journée. Maintenant la cloison séparant le caveau de la salle à manger a été abattue, et dès le matin, le soleil paraît par une petite fenêtre dominant le jardin des voisins. On descendait deux ou trois marches pour aller dans l’office, et par là, on aurait pu communiquer avec le reste de la maison.

Il y avait une grande cuisine, un bel escalier avec de larges degrés, et en retour sur la cour, encore plusieurs pièces que je connais assez peu. Maintenant que la maison est toute entière occupée par la famille –en été seulement- la grande cuisine a été adoptée.

De la salle à manger, on montait au premier par un affreux petit escalier qui devait être primitivement un escalier de service. Au premier, donnant sur le jardin par quelques marches, se trouvait le salon qui était une belle pièce d’angle.

Quand une visite se présentait, on sonnait au portail et la bonne conduisait le visiteur par le jardin, pour l’introduire directement dans le salon. Dans le salon, se trouvait un cabinet assez mystérieux, pris en partie dans l’épaisseur du mur du jardin, et dans ce cabinet, un petit placard vitré qui m’intriguait beaucoup. A côté, une toute petite chambre à coucher, toute biscornue, et s’éclairant sur le jardin des voisins. Ensuite, par une sorte de grand vestibule, divisé en deux parties de façon bizarre, et sur lequel donnait l’escalier du rez-de-chaussée et celui du second étage, on gagnait deux pièces, l’une servant de bureau et de chambre à coucher en cas de besoin, l’autre, une chambre avec alcôve, avec cabinet de toilette donnant sur le jardin voisin.

Au second étage, une grande chambre, celle de grand’mère, avec deux grands lits à rideaux et couettes, un canapé de velours, une petite coiffeuse à laquelle personne ne faisait attention et une gravure que j’ai bien des fois contemplée, représentant Lourdes au début des travaux des sanctuaires. Il y avait aussi une chambre de bonne, et deux autres chambres se commandant : l’une garnie d’immenses placards, et l’autre « la chambre rouge » garnies de meubles de bois noir.

Je n’ai pénétré dans le reste de la maison qu’après le mort de Grand’mère et nous en ignorions à peu près tout. Il y avait au premier étage une grande chambre que nous avons occupé depuis, et plusieurs autres pièces donnaient dans l’aile qui se trouvait sur la rue des Récollets. Nous étions allées un jour avec Grand’mère, au second étage, peut-être inhabité à l’époque, pour voir d’une fenêtre, passer une procession de Fête-Dieu.

Tout cet ensemble de maison avait un grand charme, mais pour nous, le centre d’intérêt était les jardins. D’abord la cour, où il y avait un énorme platane et un très bel arbre de Judée qui à cette époque de l’année, était couvert de fleurs. Les locataires avaient droit à un petit potager et à une cour privée en contrebas.

De la cour, on passait dans le potager de Grand’mère, surélevé de plusieurs marches, et contenant des tas de choses intéressantes, un bassin de pierre qui pouvait se remplir avec un système de pompe puisant l’eau dans le bassin du bas, une charmille sous laquelle j’ai vu un nid dans laquelle la mère déposait un œuf chaque jour, des fleurs en quantité ou des fruits selon la saison, le hangar avec une balançoire et les cages à lapins, un ancien oratoire à demi creusé dans le mur, et tout au fond, sur la gauche, plusieurs marches conduisent à une cave voûtée sous le coteau, on prétendait que c’était l’entrée d’un ancien souterrain.

A droite, au fond du jardin, un escalier montait le long du vieux mur de la rue, couvert à la saison, de ces giroflées brunes si odorantes. Au bout de quelques marches, on pouvait abandonner l’escalier pour passer dans le verger, où au milieu de l’herbe, poussaient quelques arbres fruitiers. Au fond, deux ruches, où Grand’mère, avec l’aide de son voisin M. Chaussebourg, récoltait un miel délicieux. En suivant l’escalier, aux pierres un peu branlantes et jointoyées de mousse, on arrivait en haut du coteau dans une vigne. C’était un endroit merveilleux, on y trouvait de gros amandiers dont la fleur au printemps, était une féerie. Au pied, un banc entouré d’iris. Plus loin, des cerisiers, un grand pin parasol penché sur le vide, et enfin, au coin le plus éloigné, une tour, reste bien conservé d’anciennes fortifications. De la plate forme, la vue était merveilleuse sur tout le pays. Au premier plan, la maison chapeautée de ces petites tuiles brun-rouge que l’on trouve encore dans tout le centre de laFrance, la cour et le platane. A gauche, le viaduc qui enjambait la Creuse. Devant, toute la ville, les toits de Ville Haute, le château, la Ville Basse de l’autre côté de la Creuse, avec tout au fond, la Grande Gare. A droite, la campagne paisible.

Je me souviens d’un dimanche où nous écoutions les sonneries des Vêpres, les deux églises se répondaient, dans une gamme inversée. Tout près, l’église de Ville Haute, St Etienne, si proche qu’il suffisait pour y entrer, de traverser la rue. Plus loin, l’église de Ville Basse : St Génitour. J’ai su bien des années après, que St Génitour était un des douze fils de Ste Maure de Touraine. Trois autres de ses fils avaient leurs reliques en Ville Haute où ils étaient honorés, en novembre il me semble, sous le nom des « Bons Saints »…..  L’église de Ville Haute était assez vétuste et pas tellement pleine le dimanche….. L’église de Ville Basse avait ceci de particulier que la chœur est incliné de côté, comme à la cathédrale de Quimper et quelques autres églises. Nous ne connaissions guère la Ville Basse, à part la rue St Honoré au nom prédestiné, puisque là était la pâtisserie de Mme Robinet qui faisait des brioches remarquables et des Saint-Honoré dont j’ai gardé un souvenir ému.

En Ville Haute habitaient les Chaussebourg qui avaient une fille Yvonne…..qui était musicienne et qui était priée de jour « un morceau ». Je me suis toujours demandé « un morceau de quoi » et pourquoi un morceau seulement…….

Nous sortions si peu du jardin, qui était pour nous un univers, que nous ne connaissions même pas, à part la Poterne où il fallait toujours passer, les petites rues de Ville Haute, lesquelles contiennent cependant quelques jolies vieilles maisons.

Nous étions cependant allés à l’ancien château, converti en école. Grand’mère connaissait les instituteurs. Il y avait chez eux quelque chose de très particulier : une poupée semblable à celle offerte autrefois à la Grande Duchesse Olga, laquelle était toute petite au moment du voyage en France, des souverains russes. On avait fabriqué deux ou trois exemplaires de cette poupée, et la fille des instituteurs en avait, je ne sais pourquoi, reçu une. Cette poupée, extérieurement semblable à toutes celles que l’on faisait à ce moment-là, avait à l’intérieur, un petit phono, dans lequel on mettait de minuscules disques, et la poupée chantait de petite chansons. On nous a emmenées une fois voir cette merveille.

Bien sûr, Grand’mère nous emmenait très souvent au cimetière où elle allait presque chaque jour, sur la tombe de Grand-père. Je revois encore cette route qui nous paraissait très longue….

L’endroit où nous allions le plus souvent, était les bords de la Creuse…..  Il y avait là une écluse, et je ne me lassais pas de contempler ce miroir lisse où l’eau glissait pour retomber dans une coulée d’écume…..

Grand’mère avait d’autres locataires qui habitaient une petite maison près du portail, et donnant sur la rue par les fenêtre du premier, comme pourrait l’être une habitation de concierge. Ces locataires ont été pour moi l’occasion d’une amère déception. Le soir de notre arrivée, Grand’mère parlait de son locataire Monsieur Roy. J’étais dans le ravissement, et pensais que la femme de M. Roy était une reine et que j’aurais peut-être la joie de l’apercevoir. Il m’a été très pénible d’apprendre qu’elle s’appelait tout simplement Mme Roy et que M. Roy était facteur.

Aux environs du Blanc, devaient vivre des cousins et des cousines de la famille…. Car grand-père avait eu un frère Jean-Baptiste, lequel n’avait pas eu moins de douze enfants dont le douzième prénommé Désiré était né, prétendait la légende, dans le jardin où sa mère cueillait une salade….. Maman ne les jamais beaucoup connus. Pour elle d’ailleurs, sa famille se limitait à ses parents, et ses frères et sœur. Elle disait à cela, que les déplacements n’étaient pas faciles. Il est plus vraisemblable que si les deux frères s’aimaient beaucoup, Grand’mère n’avait jamais beaucoup sympathisée avec sa belle-sœur qui était une paysanne, tandis qu’elle était institutrice et possédait ses deux brevets, ce qui n’était pas chose courante à l’époque….. Nous ne connaissons à peu près personne de cette famille. Seul, un fils de Lucien, l’un des douze, l’abbé Louis Pigeaud qui était vicaire en Ville Basse et venait de temps en temps saluer sa tante. Nous avons toujours avec lui, gardé de très bonnes relations. Il a été successivement curé de Néons sur Creuse, de Tournon St Martin, doyen de Bélâbre, et a pris sa retraite dans la paroisse de Concremiers à trois km du Blanc. Quand il était à Tournon, les Granger étaient à la Haye-Descartes et à l’un de nos séjours, l’avait invité à déjeuner. Au cours du repas, il a été surpris de reconnaître en Jacques un ancien camarade de guerre. Ils s’étaient connus en effet à Vieux-Rouen, où leurs unités respectives étaient au repos….. La mère de l’abbé Pigeaud est morte l’année dernière à Oulches, âgée de Cent un ans…… Nous avons vu aussi le capitaine Jacques Pigeaud, fils de Gaston, frère du curé de Concremiers. Les hasards de la guerre lui ont fait rencontré François Pigeaud ; ils ont fait ensemble un stage à Saumur, et sont venus passer une journée ici……

Du côté de Grand’mère, nous n’avons jamais rencontré personne.

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Je crois avoir dit maintenant pas mal de choses sur nos familles et le décor de mes premières années, je vais chercher à reprendre à peu près, l’ordre chronologique….

Il paraît que Maman m’a emmené au Blanc en 1903 ou au début de 1904. J’avais un peu plus d’un an. Grand-père devait être très malade et Maman était allée aider Grand’mère à le soigner. J’ai l’impression qu’elle s’y serait attardée volontiers un peu plus. Elle ne devait pas être très habituée au Poiré, et la cohabitation avec ses beaux-parents lui a certainement été pénible. Elle n’a apprécié les réelles qualités de Grand’mère Potier que beaucoup plus tard. D’autre part, elle avait une telle vénération pour ses parents que les désirs de sa mère auraient été pour elle des ordres. Papa a dû certainement souffrir de cela.

Pas de souvenirs pour moi avant la mort de Grand-père Potier, en mars 1904. Maman a dû repartir peu après, son père étant très mal. Il est mort le 11 Mai 1904. Cette fois-ci, je n’ai pas été emmenée, et Maman a toujours prétendu que Grand’mère Potier et ma bonne Augustine m’avaient affreusement gâtée, me laissant manger ce que je voulais. Pour moi, je m’amusais avec Marguerite et étais très heureuse.

Après, il y a eu la naissance de Jacqueline, qui m’a laissé un très vague souvenir. Un souvenir émerge un peu plus tard ; j’avais quatre ans et demi et en étais très fière ; je portais, je m’en souviens, une jupe plissée bleu marine, et un petit corsage de flanelle blanche, rayée bleu….

A cinq ans, j’ai commencé à aller à l’école. Je savais déjà lire, Maman m’ayant appris. Je garde un très vif souvenir de ce temps à l’école maternelle, -on disait à cette époque là « l’asile »-, ainsi que des grandes qui étaient à l’école à cette époque, des chants que nous apprenions et de la prière que l’on disait encore au début des classes.

Au retour, nous avions le loisir de jouer, et le jeudi, nous allions, quand le foin était coupé sans doute, passer l’après-midi dans un pré qui longeait la ligne de tram. Nous étions en bande et nous amusions bien.

Je me souviens d’un jour où le tram avait mis le feu à l’herbe sèche, et qu’oncle Abel, se trouvant là par hasard, avait éteint le feu en tapant avec des branches. Marie Guesdon qui se trouvait là parfois, mettait dans un arbre un bâton enveloppé d’un chiffon. C’était la Sainte Vierge et nous avions récité la prière. Je ne savais encore que le Pater et l’Ave Maria, et était très humiliée d’entendre les autres, plus grands, débiter à toute vitesse le Credo et le Confiteor, que j’essayais d’apprendre à leur suite.

A la maison, nous passions beaucoup de temps à jouer un peu partout. Il y avait alors dans la cour, une pelouse sur laquelle était planté un grand arbre vert, sapin ou épicéa, avec des branches assez basses que nous enfourchions en nous imaginant que c’était un manège de chevaux de bois, et que cela tournait.

Sans doute sommes-nous allées au Blanc avec Maman pendant cette période, en 1907 ou un peu après….

En tout cas, je suis allée deux fois à Paris avec mes parents. Au premier séjour, j’avais cinq ans. Jacqueline, jugée trop petite, avait été laissée.

Nous descendions chez tante Denise Iehl, qui habitait rue Hallé, dans le 14ème arrondissement. Lucie et moi allions jouer au Parc Montsouris, tout proche. Nous jouions dans un couloir, que je revois encore, comme je revois le petit fourneau de cuisine parmi les jouets. Il y avait une salle à manger avec une fenêtre à vitraux représentant des iris. Il y a quelques années, au Salon des Arts Ménagers, au stand des antiquaires, il y avait, reconstitué, un salon 1900, et la fenêtre avait des vitraux semblables.

Pendant ce séjour, nous avons assisté rue Humbolt, chez Mme Fouqué, père de nos tantes Juliette et Denise, au baptême du petit Pierre Pigeaud, le premier enfant d’oncle Raymond et de tante Denise. Il devait mourir quelque temps après.

Au cours de ce premier séjour –ou peut-être au second-, nous avons assisté à quelque chose qui était à cette époque tout à fait extraordinaire : une séance de cinématographe, comme on disait alors, dans une salle de la rue de la Gaieté. C’était merveilleux de voir des personnages vivre et s’agiter sur l’écran. Il s’agissait de cinéma muet bien entendu. On a projeté un film qui fut célèbre à cette époque : « le Voyage de la Nounou ». Une brave nounou montée sur la voiture du bébé pour décrocher un ballon pris dans un arbre, est entraînée sur la pente. La voiture roule, tombe dans la Seine, est entraînée dans la mer et traverse les océans, toujours avec la nounou, pour aborder en Papouasie. La nounou épouse le roi des Papous. Le jour du mariage, il y a un petit Papou qui se trémousse dans la voiture.

Au second séjour, Jacqueline était venu elle aussi. Je me souviens presque moins de ce second séjour. Mais quand bien des années après, j’ai revu le Luxembourg et surtout la fontaine de l’Observatoire, je les ai reconnus.

Après, quels évènements y a-t-il eu en 1907 et 1908, je ne sais plus. C’est en février 1909 que sont nées mes petites sœurs jumelles…..

Au mois d’août 1909, nous sommes allés aux Sables, ce qui constituait toujours un événement passionnant. Nous y étions cependant allés quelques années avant et occupions une toute petite maison appelée « Chalet d’été », à l’entrée de la rue Jeanne d’Arc. La propriétaire s’appelait Melle Parmentier…..

Il est arrivé à plusieurs reprises, à mes parents, d’aller dans des stations thermales : Royat d’abord, Cauterets ensuite. Papa y soignait sa gorge, et peut-être aussi des rhumatismes.

Pendant une de leurs absences, oncle Iehl et tante Denise étaient venus s’installer à la maison. Tante Denise s’occupait de nous, Grand’mère n’étant plus en mesure de le faire. Une autre fois, Maman nous a emmenées au Blanc, où nous sommes restées le temps de leur absence. Est-ce cette fois là que nous y avons eu la coqueluche ? Solange y était elle aussi. Il paraît que la contagion nous y est venue par elle…… C’est à cette époque que j’ai appris à faire le « point de croix », très laborieusement assise sur les marches du salon. Je m’appliquais à une pelote garnie de carrés roses et bleus qui a fait plus tard l’ornement ( !) de la chambre de Maman. A un autre séjour….. nous avons fait la connaissance de nos cousines Françoise et Denise. Nous connaissions nos autres cousines, mais n’avions jamais vu celles-ci qui habitaient un pays si lointain : la Drôme ! ….

Pendant que je suis à nos séjours au Blanc, qui ont tenu une si grande place dans notre existence, je veux préciser certaines choses. D’abord le voyage était une expédition et il ne faut pas beaucoup plus de temps maintenant pour traverser la France. Il est vrai que si nous voulions aller actuellement au Blanc par le train, ce serait totalement impossible. Le départ était à huit heures, par le tram qui nous amenait à La Roche…… après avoir peiné dans les quelques côtes et s’être incliné d’une façon qui paraissait dangereuse, vers la mare du Boucheau. Les wagons, sans compartiment, comprenaient une plate forme à chaque bout et l’hiver on réchauffait confortablement les voyageurs en leur mettant sous les pieds de grosses bouillottes de cuivre. Ce tram a d’ailleurs tenu une grande place dans mon enfance, non seulement parce que nous l’apercevions de la fenêtre de Maman, mais encore parce que c’était un grand plaisir que d’assister à l’arrivée du train, ou même, au passage du vieux chemin de Belleville, « de voir passer le train », après avoir mis sur les rails des épingles ou des sous que nous retrouvions aplatis d’une façon qui nous semblait fort intéressante. Il y avait trois trains dans chaque sens ! Comme il n’y avait ni auto ni vélomoteur, il s’y trouvait bien des voyageurs. Le dernier train arrivait le soir à huit heures et, quand il faisait beau, après dîner, même à la nuit, c’était pour nous, avec Papa, un but de promenade. Je me souviens un soir où la nuit était particulièrement noire, avoir aperçu les pinceaux lumineux du phare de l’île d’Yeu balayant l’horizon. Ceci se passait avant 1914.

Nous arrivions donc à La Roche, mais non dans la gare. Le tram nous laissait à quelques mètres. C’était assez anormal, mais il y avait mieux à l’autre bout de la ligne. Cette Compagnie étant celle des Chemins de fer départementaux, le raccordement a été, pendant plusieurs années, inexistant avec ceux de Loire Inférieure, et le train arrêtait à la limite des départements, au milieu d’un champ de choux. Plus tard, il est allé jusqu’à Legé, et par là, on pouvait gagner Nantes, mais en combien de temps ?

Donc le train arrêtant à quelques mètres de la gare, il nous fallait…… traîner les valises jusqu’au train qui devait nous emmener. Jacqueline portait le sac à main de Maman, et moi l’étui à parapluies. Les wagons où nous prenions place comprenaient des compartiments sans couloir, aussi surtout avec des enfants, il fallait prendre certaines petites précautions. Heureusement les arrêts ne manquaient pas.

Premier changement à Bressuire. A Parthenay, deux heures d’arrêt pendant lesquelles il n’y avait d’autre ressource que de se promener sur le quai de la gare. A un de nos voyages, sans doute était-ce au printemps, quantité de chevreaux attendaient d’être embarqués, et partout on entendait leurs bêlements. Partis de La Roche à 9 heures, nous étions l’après-midi, à cinq heures, à Poitiers. Nouveau changement. Cela commençait à être long. Pour nous distraire, …. nous regardions les petites gares dont les noms, après plusieurs voyages, nous étaient familiers. Il y avait une certaine gare qui devait desservir des carrières de pierre blanche ; de gros blocs attendaient d’être embarqués. Ils portaient une étoile marron, et la marque « Civet-Pommier ». Bien des années après, allant de Lyon à Vittel, j’ai retrouvé avec étonnement, cette marque sur les blocs d’une carrière non loin de la route…..

De Poitiers au Blanc, il fallait bien au moins deux heures, et encore nous n’allions pas jusqu’au Blanc, nous nous arrêtions à la station précédente qui était la petite gare de St Aigny. La distance était encore longue pour la Ville Haute, plus d’un kilomètre peut-être, mais il n’y avait pas à traverser la Ville Basse et à monter la Poterne. Là, Grand’mère nous attendait et il y avait aussi le père Jarny, avec sa charrette à âne, pour les bagages. Nous allions à pied à la maison. Je me souviens d’arrivées au crépuscule.

Deux choses me frappaient, d’abord l’éclairage de la salle à manger. Il y avait une « suspension à gaz ». Cela faisait très moderne, mais donnait une lumière blanc verdâtre, très différente de la lumière dorée de nos lampes à pétrole. Ensuite, il y avait le pot-au-feu et il avait un parfum particulier que je n’ai jamais retrouvé nulle part. Et puis, c’était le début des vacances. Ensuite, nous passions des jours heureux. Il y avait cependant une certaine discipline, Grand’mère ne s’accommodant pas beaucoup de la fantaisie. Je me souviens d’un séjour où il y avait les Gaston, avec au moins trois filles. Cécile ne devait pas être née. A un autre séjour, avons vu les Raymond et Aline qui n’était pas bien grande…….

Vers 1909, nous avons donc fait un séjour aux Sables. Grand’mère Pigeaud est venue nous y rejoindre avec Françoise et Denise dont elle avait cette année là, la charge, en raison de la maladie de leur grand-père maternel. Nous logions du côté de la Rue Guynemer qui s’appelait alors rue du Thabor, un très petit appartement où nous étions plutôt campés. Il y avait des lits dans tous les coins, y compris dans la salle à manger. La bonne devait coucher dans la cuisine. Le confort était inexistant, à part le gaz dans la cuisine. Je ne sais s’il y avait l’eau sur l’évier ou à une pompe dans la cour. En tout cas, les w.c., dans la cour, étaient communs avec trois autres logements, et avant de se coucher, il fallait faire la queue. La villa s’appelait « Sam Suffy », elle existe toujours. En tout cas, nous nous sommes bien amusées, passant la plus grande partie du temps sur la plage, et ceci malgré le manque de commodités des habillements de l’époque pour les petites filles. Il fallait, en arrivant, commencer par retirer nos bas, les remettre en partant était plus compliqué. Ensuite, on retroussait ses jupes, mais les vagues les éclaboussaient et le petit fond de culotte était souvent mouillé. D’ailleurs, on ne nous autorisait pas toujours à retrousser nos robes. Je me souviens d’un jour où un ministre quelconque de la IIIème République venant aux Sables, devait passer sur le Remblai. Nous avions demandé à Maman et à Grand’mère la permission de retrousser nos robes pour patauger, et il nous avait été répondu avec un ton indigné : « pas quand le ministre va passer ! ». D’ailleurs il ne nous était pas permis de patauger à tout instant, cela était considéré comme très dangereux. Un bain était une imprudence presque inconcevable, cela ne nous a été permis que plusieurs années plus tard. Pendant la digestion, il ne fallait même pas se mettre les pieds dans l’eau. Bien des années plus tard, mes enfants non seulement pataugeaient à toute heure, mais se baignaient autant qu’ils le voulaient et même le soir ; quand la mer était très calme, ils se remettaient encore à l’eau pour jouer avec leurs bateaux, et plus tard avec le canoë.

Maman était cependant très avancée pour une certaine chose, elle nous permettait de rester presque toute la journée en costume de bain, car si nous ne nous baignions pas, nous avions tout de même des costumes de bain, très convenables, comme le voulait l’époque en lainage bleu marine très foncé, avec un col marin garni de plusieurs rangées de galons blancs, des manches courtes, une tunique nouée d’une ceinture et une culotte bouffante. Il aurait été impossible ou à peu près, de nager avec cela et ce n’était guère agréable pour le bain, car le lainage mouillé était lourd et la culotte retombait sur les jambes…..

Les jours de pluie, c’était un problème que de tenir dans un tout petit logement, avec quatre petites filles qui ne demandaient qu’à jouer. Je me souviens qu’un jour de pluie, Maman pour nous occuper, nous a fait prendre le tram, lequel à cette époque, parcourait le Remblai pour aller jusqu’au « Grand Casino ». Cela nous paraissait une expédition. Le matériel de location était assez restreint. Il n’y avait pas assez de chaises et deux d’entre nous devaient s’asseoir sur une petite malle noire à Grand’mère… Il n’y avait même pas assez d’assiettes. Pour le dessert, nous retournions celles où nous avions mangé viande ou poisson. J’ai connu pareille pénurie bien des années plus tard, quand nous sommes retournés aux Sables après la guerre 39-45. A un repas où nous étions plus nombreux, dans notre sous-sol qui servait à tous usages, un des garçons était assis sur une malle, et un autre sur un seau renversé garni d’un coussin pour qu’il ne soit pas trop dur.

Nous avions comme grande ressource, le premier volume des « Vacances de Suzette » qui firent ma joie……

En fin de saison, oncle Raymond et tante Denise sont venus passer quelques jours aux Sables. Le mois terminé, Grand’mère a dû retourner au Blanc et nous repartir au Poiré, emmenant Françoise et Denise qui devaient rester avec nous tout l’hiver….. Elles allaient à l’école avec nous ; le jeudi, Maman nous promenait toutes les quatre. Je me souviens qu’au retour, dans le train, nous parlions de ce que nous voulions faire plus tard. Denise voulait être cuisinière, et Jacqueline pâtissière pour manger beaucoup de gâteaux. Je n’avais pas de préférence. Quand à Françoise, elle a déclaré : « Moi, je veux être une dame chic ». Je me souviens aussi d’une nuit où Françoise avait peur. Il faut dire que nous avions une bonne qui nous racontait volontiers des histoires de revenants ; il y avait entre autres sujets, une histoire de main étalée sur le mur d’un cimetière, c’était horrifique. Françoise a hésité longtemps à appeler, puis n’y tenant plus, et d’une toute petite voix, a appelé « Tante Marie » qui a fini par entendre et s’est rendu voir ce qu’il y avait, mais Françoise se jugeant une grande fille, à huit ans, a eu honte de dire qu’elle avait peur, et s’est contentée de chuchoter : « Tante Marie, il pleut ! » et Papa de dire : « Pas la peine de déranger ta tante pour ça ! ».

Je me souviens que matin et soir, pendant sa toilette, Papa nous faisait réciter les départements et la table de multiplication…. Je me souviens aussi d’un jour où Denise refusait de manger des betteraves en sauce blanche, et Papa l’obligeait à en manger une double portion.

Le jeudi, Maman nous emmenait promener. Françoise insistait : « Tante Marie, aimes-tu tes filles plus que nous ? » et Maman répondait : « J’aime mieux celle qui est la plus obéissante ».

Cela a duré tout l’hiver 1909 – 1910. Françoise et Denise, après la mort de leur grand-père, ont regagné Valence et oncle Alfred n’a pas tardé à être nommé à Poitiers où ils se sont installés place Notre Dame, dans un très bel hôtel ancien, habité par plusieurs familles dont Mme Vermot et sa fille Andrée. Mme Vermot avait l’air d’une sorcière, mais sa fille était une très belle jeune fille……  Nous y avons fait plusieurs séjours assez courts, sans doute en allant au Blanc. Andrée Vermot avait beaucoup d’entrain et mettait énormément de vie dans le cercle habituel.

L’année 1910 m’apparaît assez vide. Nous allions en classe et les vacances nous emplissaient de joie. Je me souviens du bonheur ressenti le lendemain des prix, en pensant que nous avions deux mois de liberté ou à peu près. Ces vacances avaient le goût de certaines prunes que l’on cueillait près du poulailler, aux environs du 14 juillet.

J’ai gardé le souvenir très vif de l’annonce de Blériot ayant traversé la Manche. Il est vrai que nous étions passionnés d’aviation.

C’est à cette époque, que j’ai pris conscience de mon existence.

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A partir de ce moment là, mes souvenirs vont commencer à être un peu plus précis…..

Je crois me souvenir qu’à la rentrée de 1910, nous avons dû, Charlotte et moi, aller au catéchisme, puisque nous étions de la même année. Cela ne paraissait pas sérieux du tout. La communion, puisqu’il n’y avait pas de communion dite « privée », se faisait l’année des onze ans, aussi nous avions tout le temps de nous y préparer. On nous envoyait donc, chaque semaine, je suppose, à l’église. Ce n’était qu’une formalité. Les enfants de cet âge étaient confiés à un vieux prêtre retraité, qu’on appelait le curé Gandillon…. Il avait décidé une fois pour toutes, que les filles étant bien sages, il n’avait à s’occuper que des garçons. Comme il ne s’occupait pas de nous, nous ne nous occupions pas de lui et, nous installant par petits groupes, nous nous racontions des histoires. Il ne s’apercevait de notre présence, qu’au moment de la prière, alors parfois il se fâchait, devenait tout rouge, ce qui nous amusait beaucoup, et criait : « Les filles, vous faites des Ainsi soit-il, long comme ça à ci ! ». C’était la bonne vie, mais brusquement tout a changé. Le décret de Pie X sur la communion des petits enfants venait de paraître, et malgré la résistance de certains, il a fallu s’y conformer. Les enfants qui devaient faire leur communion en mai ont dû terminer leur préparation plus rapidement et la cérémonie de communion privée, la première en date, a eu lieu fin janvier. Marguerite étant née en 1900, faisait partie de ceux-là. L’année suivante, c’est à dire ceux née en 1901, ont eu une préparation plus rapide et leur cérémonie a eu lieu au début de février. Quant à nous, nés en 1902, il a fallu nous préparer aussi et au lieu des tranquilles petites séances de catéchisme, nous avons eu une instruction religieuse sommaire, mais suffisante, donnée par le terrible curé Couteleau.

L’abbé Couteleau, qui a laissé au Poiré un triste souvenir, était vicaire au Poiré en 1902, c’est même lui qui m’a baptisée. Comment, après un court passage dans je ne sais plus quelle cure, a-t-il été nommé Doyen du Poiré ? c’est ce que je ne sais pas exactement. J’en avais une terreur folle ; beaucoup ne l’aimait guère, mais certains ne voyaient que par lui. Je ne sais pas ce qui s’est passé au juste en 1913 ; quelqu’un le savait, c’était le docteur Lucas….. Il y a certainement eu des choses graves, car non seulement l’abbé Couteleau a été renvoyé du Poiré, malgré une pétition organisée par certains paroissiens, mais encore il a été interdit dans le canton. Il avait certainement fait du mauvais travail dans le canton, dressant les uns contre les autres. Si Papa a cessé d’assister à la messe chaque dimanche, c’est certainement en raison des propos tenus du haut de la chaire par l’abbé Couteleau….. Enfin le docteur Lucas et M. Dorion ont dû donner à l’évêché des raisons graves, et l’évêque Mgr Catteau a ordonné son départ et l’a remplacé par l’abbé Dronneau, aumônier du pensionnat Saint-Gabriel….. qui a tout apaisé.

Je me souviens aussi qu’un lundi, en revenant du catéchisme, je me suis arrêtée devant la poste, alors toute neuve et non encore installée. On peignait sur la façade « Postes – Télégraphes –Téléphone » et cela me paraissait magnifique.

Quand j’étais enfant, la poste était sur la place, dans une maison maintenant occupée par le magasin des meubles Chéneau. La directrice des Postes était Melle Rivalland…. C’était une personne opulente, douée d’un fort accent. On lui prêtait une liaison avec quelqu’un de très connu au Poiré. Son aide s’appelait Marie Dupuy et elle était d’Agen. C’était une jolie personne qui s’est mariée au Poiré où elle a vécu quelque temps avant d’emmener à Agen, son mari Victor Mollé, et ses enfants. ….

Quant à l’inscription, c’était quelque chose de splendide. Postes…. le courrier, c’était une chose normale. Télégraphes, c’était déjà mieux, on recevait de temps en temps des papiers bleus qui parfois annonçaient de mauvaises nouvelles, c’était alors quelque chose de mystérieux. J’ai mieux connu le télégraphe quelques années plus tard, quand la tante Guesdon devenue directrice des Postes, pour le grand dommage du bureau, nous laissait manipuler le levier. Mais Téléphone, c’était encore plus splendide ; d’autant plus que nous avions failli ne pas l’avoir ce téléphone. En effet, M. Dorion, notaire et prédécesseur de Jacques, a été quelque temps maire du Poiré et dans sa profession de foi, laquelle est toujours dans les archives de l’étude, il avait écrit ceci : « Nous ne serons pas parmi ceux qui se lancent dans des dépenses inconsidérées, et nous ne ferons pas installer le téléphone ! ». C’est textuel ou à peu près… Pendant des années, il n’y a eu seulement que deux abonnés, et cela a augmenté bien lentement, puisqu’en 1925 nous avions le numéro 7, et cette année 1962, Jacqueline a eu le numéro 50.

Je suis bien loin de ma Communion privée. Elle a du avoir lieu le 26 février 1911. La date en est gravée, ainsi que celle de ma Communion solennelle, sur la croix de mon chapelet. J’avais une robe blanche, mais un chapeau. C’est venu beaucoup plus tard, de coiffer les petites filles d’un voile court et d’une couronne, seulement au Poiré, l’année 1936, où nous avons eu Jacquie en communiante. Mon chapeau était une énorme chose de paille noire, garni de petites fleurs roses et bleues. Les chapeaux des dames étaient très volumineux cette année-là, il convenait que les petites filles imitent leurs mamans. J’ai gardé de cette journée un souvenir assez vague. Il y a dû avoir un repas, chez tante Abel ou chez nous ? Charlotte participait à la même cérémonie…..

J’ai gardé un souvenir beaucoup plus vif de ma Confirmation quelque temps après…. Cette journée de Confirmation doit être unique dans les annales de la Paroisse. La Confirmation avait lieu et a toujours lieu tous les quatre ans. Il y avait donc à confirmer, l’effectif de quatre années, de dix à quatorze ans, mais à ceux là sont venus s’ajouter tous ceux qui avaient fait leur communion privée ……. Cela faisait donc l’effectif de plus de huit années, et on y avait joint les enfants de la Genétouze ! Si bien que nous étions plus de huit cents à être confirmés. Les confirmands à eux seuls remplissaient la moitié de l’église ; la foule se logeait où elle pouvait, et la cérémonie a duré toute une grande matinée….. il existe chez Maman, une photo prise par l’oncle Chailloux, représentant les confirmands de la famille : Marie-Angèle et son frère, Marguerite, Charlotte et moi. Nous sommes habillées de blanc, coiffées d’une petite couronne, et cherchons à prendre un air recueilli, ce qui nous donne une expression tout à fait stupide. A côté se tiennent Andrée Chailloux coiffée d’une grand chapeau et agrémentée d’un catogan, et Jacqueline qui n’était pas de cérémonie ce jour-là.

Pendant que j’en suis aux cérémonies religieuses, je veux parler tout de suite de ma Communion solennelle qui a eu lieu le 18 Mai 1913. Après la Communion privée, le catéchisme nous a été fait par le second vicaire, Monsieur l’abbé Louis Chiron. C’est, disait-on « un jeune prêtre très intelligent, il arrive de Rome et ne restera pas longtemps. » De fait, son passage parmi nous a été de courte durée. Après différents postes, il est actuellement Mgr Chiron, évêque de Langres. J’ai eu par lui une des plus belles humiliations de ma vie. Nous étions au catéchisme dans une petite salle prise dans les dépendances du Presbytère. Peut-être avait-elle servi jadis à des séances théâtrales, car il y avait une ouverture qui ressemblait à une scène. Les garçons étaient devant, et nous les filles de l’école laïque, tout à fait par derrière. Charlotte avait imaginé un jeu, ce qui était tout à fait dans ses habitudes. Elle avait des petits bateaux de papier, et les faisait naviguer sur son catéchisme qui représentait les baies de Terre Neuve. Un des bateaux a fait naufrage, c’est à dire qu’il est tombé par terre. Je me suis penchée pour le ramasser, et juste à ce moment, l’abbé m’a interrogée. Il aurait pu choisir un autre moment ! Je savais très bien mon catéchisme, Maman d’ailleurs y veillait, mais dans la circonstance, j’étais si troublée que je n’ai pu répondre. L’abbé n’a rien dit, et a posé une autre question à quelqu’un d’autre. Au bout d’un moment, j’étais tout à fait remise de mon émotion, et comme un des enfants ne « savait »pas, j’ai fait signe que je pouvais répondre. L’abbé m’a demandé alors : « Puisque vous savez, pourquoi ne répondiez-vous pas tout à l’heure ? » . J’en ai été glacée et bien plus humiliée que s’il m’avait bien grondée. Je n’ai jamais oublié cela, et bien des années après, à Rome, rencontrant Mgr Chiron, je lui en ai reparlé. Il avait oublié cette petite chose, mais se souvenait très bien de Grand’mère, et surtout de la famille Baron. M. Baron qui était instituteur à ce moment là, essayait d’apprendre à l’abbé Chiron à monter à bicyclette, dans la cour de la Jamonière…..

L’année suivante, nous avons été repris en main par le curé Couteleau pour nous préparer à la Communion solennelle, qui devait avoir lieu en 1913. Je revois encore quelques uns des camarades, garçons et filles, qui étaient sur les bancs du catéchisme….. je revois Paul Faussier dont le père était le secrétaire de mairie et dont la sœur, Anne, après avoir travaillé à l’étude, est maintenant Petite Sœur de l’Assomption ; Paul était entré chez les Pères du St Esprit, il a fait plusieurs séjours au Cameroun, il est mort à Yaoundé. Morte aussi, Marie Béziau, qui était entrée chez les sœurs d’Issoudun, avant son départ en Papouasie ; elle était venue à l’étude, dire au revoir à Armande Baudry qui était sa marraine…. quand elle s’est éloignée si petite et si menue dans son habit religieux, M. Baron nous a dit : « Les Papous n’auront pas beaucoup de peine à la manger ». Les papous ne l’ont pas mangée, mais elle n’a pas résisté au climat. D’autres missionnaires du Poiré sont également morts là-bas : Radegonde Guillet qui avait un an de plus que moi, et son cousin le Père Armand Violleau. Parmi ceux qui vivent encore, le Père Louis Guillet, frère de Radegonde, qui est maintenant chez les Carmes ; et beaucoup que je rencontre souvent au Poiré parmi lesquels, l’idiote de l’année Augustine Bourieau. C’est à cause d’elle qui était fille naturelle que j’ai su qu’on pouvait avoir des enfants sans se marier !

Le curé Couteleau donc, nous terrorisait, mais avec lui il fallait savoir son catéchisme, cependant la perspective d’être interrogée nous remplissait d’une crainte folle……..

Je revois encore dans tous ses détails, ma robe de communiante, qui m’a servie l’année suivante, et a servi ensuite à Jacqueline. Elle avait des plis très convenables et un petit col montant. J’avais une couronne de roses artificielles, la plus belle du magasin, et elle coûtait six francs ! Les couronnes ont été remplacées plus tard par des bonnets ou des diadèmes, cependant mes filles ont tenu à avoir une couronne, mais nous avons eu beaucoup de peine à nous en procurer. Le repas a eu lieu chez tante Abel, Charlotte étant elle aussi de « cérémonie ». Et tante Abel avait tenu à réunir ce jour là, son frère Charles Yvernogeau et sa sœur Augustine –Mme Logeais- qui étaient brouillés. Cela a été le début de leur réconciliation. Je ne me souviens pas du menu, mais seulement du dessert qui comportait un « St Honoré », confectionné par Joseph Migné….. Un St Honoré se vendait deux francs, c’était le dessert traditionnel des déjeuners d’autrefois.

Au risque de faire une plongée encore dans le passé, je tiens à évoquer les souvenirs des repas à l’occasion des Rois. Ils comportaient la tête de veau, la dinde aux marrons et le gâteau où j’aurais bien voulu avoir la fève. Ce plaisir là ne m’a pas été accordé.

L’après-midi de ma Communion solennelle, nous sommes allés en procession au Calvaire de la Jamonière, comme c’était l’habitude à ce moment, puis en visite chez la tante Victor. Elle nous a reçus dans la salle à manger qui est maintenant la mienne et nous a offert des choux à la crème. Après la crème du St Honoré, cela m’a légèrement barbouillé le cœur. Le soir, quand Maman m’a enlevé ma robe blanche, j’ai eu beaucoup de peine et pleuré parce que cette journée, dont je me promettais tant de joie, était déjà finie……..

L’été de 1911, il y a eu quelque chose de bien agréable, un séjour au bord de la mer. C’était quelque chose d’extraordinaire qu’un déplacement de la sorte, cela ne nous arrivait pas tous les ans, et nous en gardions d’une fois à l’autre, un souvenir merveilleux.

Cette année là, il a été décidé que nous irions à Saint- Gilles, pour y passer, avec la famille Eugène Pigeaud et Grand’mère, un mois, du 15 août au 15 septembre…. Oncle Eugène et tante Marguerite avaient déjà passé au moins une saison à St Gilles ou Croix de Vie, qu’ils aimaient beaucoup. Cette fois-ci, on a loué pour toute la famille, une grande maison, la Villa Sainte-Marie qui existe toujours et domine la place de St Gilles. C’était une grande maison, admirablement située avec vue sur la mer du salon et de la salle à manger. Il y avait une chambre par derrière, au rez-de-chaussée, plusieurs à l’étage, et peut-être même une ou deux au grenier. Je garde de cette saison quelques impressions très précises. D’abord l’arrivée…. en fin de matinée. Tous les baigneurs étaient à l’eau. A St Gilles, la plage étant très en pente, on faisait attention, plus qu’aux Sables, de se baigner à marée montante. Je me souviens de certains maillots pour homme, rayés bleu et blanc, et qui étaient caractéristiques de l’époque. C’est en cette saison que nous avons commencé à nous baigner. Oncle Eugène, tante Marguerite et leurs filles, se baignant chaque jour, nous entraînaient et le bain étaient bien souvent à sept heures du matin. Au sortir du lit, on allait se jeter à l’eau, et c’était délicieux.

Je me souviens aussi des jeux sur la plage. Quand le temps n’était pas très beau, nous avions la possibilité d’un petit bois de pins privé. Notre villa, ainsi que deux autres, la villa St Joseph et la villa des Anges, appartenaient à Melle de Beaumarchais, et les trois villas avaient la jouissance de ce bois de pins. Les deux autres maisons n’étant pas habitées à ce moment-là, nous l’avions pour nous seuls. Je me souviens aussi du clapotis de la mer haute, entre les piliers qui soutenaient un café, de l’autre côté de la route menant à la plage et de quelqu’un disant : « La mer est pleine ». Cela devait se trouver en fin de matinée. Il faisait beau et chaud. J’en ai gardé un grand sentiments de plénitude… Il y avait des promenades, à Croix de Vie, à Sion, où nous sommes allés passer une journée pique-niquant dans les rochers. Promenades sur la plage où je ramassais cailloux et coquillages qui me semblaient rares et précieux. Le soir, on voyait le phare de l’Ile d’Yeu et, par les belles journées, l’île elle-même se dessinait à l’horizon.

Il y a eu de beaux et bons moments mais ce séjour devait finir tristement. Tante Denise, l’oncle Iehl et Lucie étaient allés à Giromagny. C’était leur seconde saison là-bas. Ils s’y plaisaient et avaient des quantités d’amis. Oncle Iehl avait été plusieurs années sans pouvoir retourner en Alsace, les autorités allemandes lui faisant pas mal de difficultés. A la fin, bien des choses s’étaient aplanies, cependant il n’était pas possible d’y aller souvent. Ses parents étaient-ils morts ? Je n’ai jamais su au juste. Tante Denise n’a jamais dû avoir une grande intimité avec sa belle-famille, en tout cas, elle n’en parlait guère.

Cette année là, oncle Iehl dont la santé était de plus en plus précaire, est tombé malade et y est mort. Tante Denise a appelé Maman, qui y est partie en toute hâte. Y est-elle arrivée seulement après le décès, je ne sais plus. Jacqueline et moi étions restées à Saint Gilles, et cela n’a pas dû nous faire une telle impression. Ce dont je me souviens le plus, c’est l’arrivée à Saint Gilles de tante Denise et de Lucie en grand deuil…. Après, nous n’avons pas dû tarder à rentrer au Poiré. Sont-elles restées avec nous une partie de l’hiver ? Il me semble que tante Denise n’a pas tellement tardé à s’installer à Giromagny, ce qui a un peu étonné Maman, car pour elle, il n’y aurait eu aucune hésitation ; elle serait tout de suite allée s’installer au Blanc près de Grand’mère. Pour tante Denise, la chose n’aurait pas été tellement heureuse ; Grand’mère et elle avaient de fortes personnalités, et se seraient heurtées.

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Est-ce en 1912 que Papa a acheté sa voiture, ou fin 1911, je ne sais plus, mais c’était tout de même les temps héroïques de l’automobile.

Papa et oncle Abel se sont décidés ensemble. Avant eux, il y avait eu deux voitures au Poiré, celle du Docteur Lucas et celle d’Edmond Gendreau. Il y avait bien eu auparavant l’oncle Chailloux qui avait eu un « engin à pétrole » et un nommé Bonnaud (mort à la guerre 14 – 18) qui avait une sorte de moto, mais cela n’était pas si sérieux qu’une voiture.

Le docteur Lucas avait eu d’abord une voiture grise monocylindrique ; c’était un phaéton, comme on disait alors, c’est-à-dire une carrosserie dépourvue de portières sur les côtés, la glace avant n’était mise que l’hiver, et elle était décapotable, la capote n’étant mise que par grosse pluie, et c’était une fameuse opération que de l’installer. Enfin cette voiture grise avait remplacé les trois chevaux du docteur et lui permettait de parcourir la campagne plus rapidement et plus commodément.

En 1910, cette voiture avait été changée pour une De Dion-Bouton, rouge, que nous avons tous bien connue puisque le docteur s’en servait encore dans les années 25 – 30. Il la trouvait même si bien à tous points de vue, qu’il en parlait sans cesse à Papa et à oncle Abel, chantant les louanges de ce moyen de locomotion si commode.

Et voilà qu’un jour, pendant le déjeuner, Papa a déclaré tout net qu’il voulait acheter une auto. Grand’mère s’est exclamée « Oh, Victor ! » et nous avons regardé Papa avec des yeux ronds ; cela nous paraissait aussi pharamineux que si quelqu’un de notre entourage achetait un hélicoptère ou quelque engin de ce genre.

Peu de jours après, la nouvelle ayant été confirmée, et s’étant répandue, nous avons vu arriver à la maison les représentants des marques d’auto désireux de placer leur marchandise. Ils laissaient des catalogues qui nous ont amusées pendant longtemps. Il y avait des Renault, des Peugeot, des Panhard-Levassor et bien d’autres marques disparues depuis longtemps.

Mais, sur les conseils du docteur Lucas, le choix se portait sur les de Dion-Bouton.

Seulement on n’achetait pas une voiture, comme maintenant, d’ailleurs la voiture de série n’existait pas. On achetait un châssis et on le faisait carrosser, après avoir choisi la couleur et la garniture. La nôtre devait être couleur tabac, et celle d’oncle Abel café au lait

Le jour où l’auto est arrivée a été mémorable. Nous étions montées, Jacqueline et moi, une fois en auto, dans celle d’Alcime Roch, un ami de Papa, et cela m’avait laissé l’impression d’une vitesse étourdissante. Et pourtant, à cette époque, les voitures n’allaient pas très vite, seulement elles étaient découvertes, et on recevait le vent en pleine figure ; aussi on ne pouvait monter en auto sans un costume spécial, un « cache-poussière », pour protéger ses vêtements, et une espèce de capote à brides sur la tête, ou un voile enveloppant le chapeau et les cheveux, précaution indispensable à cause du vent.

Pour ces premières sorties en auto, c’était une amie Madame Roux, la femme d’un receveur d’enregistrement, qui nous avait confectionné, avec d’anciens chapeaux de feutre, les coiffures nécessaires….. Quant à nos coiffures, elles figurent sur une photo qui doit se trouver encore chez Maman.

Par le fait d’avoir une auto, les distances se trouvaient invraisemblablement raccourcies. Aller à La Roche n’était plus grand’chose, encore qu’un voyage à Nantes paraissait encore une expédition. Maman était ravie parce que les voyages au Blanc seraient infiniment simplifiés. Seulement grand’mère Pigeaud est morte en 1914, et nous ne sommes pas allés la voir tellement en auto ; deux ou trois fois cependant peut-être. Pour bien faire, il faudrait que je retrouve toute la correspondance conservée chez Maman qui a gardé avec le plus grand soin toutes les lettres adressées à elle par grand’mère, par ses frères et par tante Denise ; cela m’aiderait à préciser à situer beaucoup de choses, seulement c’est déjà un travail que de rechercher toutes ces lettres, d’autant plus que, par le fait de l’installation de Jacqueline, tout a été changé de place.

Quels voyages avons-nous faits les premiers ? Tout cela me revient pêle-mêle. Il y a eu certainement des réunions au Marais. Il faut dire que Papa et oncle Abel avaient acheté en commun un marais à poissons, sur l’Ile d’Olonne, et cela les avait ravis, car c’était l’occasion de bonne réunions. On invitait tout un groupe d’amis à pêcher au Marais. On partait dès le matin emportant pas mal de provisions. Les « colons » du Marais étaient les Friconneau, c’était une famille très sympathique. Le père Sylvain attachait sa culotte en dessous de son ventre… La mère s’appelait Marthe, c’était une excellente personne bien bavarde. Il y avait trois fils dont l’un était veuf, et les deux autres, célibataires à l’époque. Depuis le veuf a épousé une veuve avec deux filles, cela lui a créé une famille et les autres se sont mariés. Maintenant les parents Friconneau sont morts et le marais est surveillé par d’autres gens. Ce n’est plus du tout la même chose…. Il y a pourtant eu, ces dernières années, de très belles pêches dont certaines auraient été qualifiées de « pêches miraculeuses »… mais les réunions d’autrefois étaient les plus belles de toutes. On jetait le filet dès le matin, puis il y avait chez les Friconneau, un somptueux déjeuner. Toutes les provisions étaient apportées, sauf le poisson qui était celui pris le matin et préparé aussitôt. La mère Friconneau prêtait sa vaisselle et aidait à arranger toutes choses, mais le père Friconneau se serait déclaré blessé si nous avions apporté du vin. Il tenait à en offrir de sa récolte. Naturellement, ses fils et lui déjeunaient avec nous et c’était très gai…. Ce sont des choses qui ne pourraient plus avoir lieu aujourd’hui.

Nous sommes allés aussi au Blanc en auto ; ce qui était depuis longtemps le rêve de Maman. Le premier voyage nous paraissait une réelle expédition. Nous avons déjeuné à Vouillé chez l’abbé Léon Pigeaud (c’est en partie grâce à lui que mes parents se sont rencontrés. Il était l’ami des Boutineau qui étaient eux-mêmes des amis de mes grands parents ; Mme Boutineau était native de St Denis la Chevasse)…..

Avant d’arriver à Vouillé, nous avions eu des aventures en route. D’abord nous avions éclaté, c’était à l’époque chose assez banale, on crevait, on éclatait… La vitesse était bien moindre que celle d’aujourd’hui ; cela n’avait d’inconvénient que pour le pneu qui en cas d’éclatement, était perdu. Alors il fallait mettre la route de secours et ce n’était pas un petit travail. L’éclatement avait dû se produire vers la Châtaigneraie, et nous n’avons trouvé un autre pneu qu’à Parthenay.

Il me semble me souvenir aussi, qu’à l’entrée de chaque ville, il fallait s’arrêter à l’octroi, et payer une redevance pour l’essence.

Nous avons donc déjeuner à Vouillé et étions au Blanc le soir, sans autre incident…. Pendant ce séjour, nous avons profité de la voiture pour faire quelques randonnées…. Sommes allés voir Saint Hilaire, le pays natal de grand’mère Pigeaud….

Le curé de Vouillé est venu nous rejoindre. Comme son chapeau ecclésiastique n’était pas très pratique en auto, il mettait une casquette à Papa et un cache-poussière gris sur sa soutane. Comme il fallait mettre en marche à la main, c’était lui qui descendait d’auto et il avait une drôle d’allure avec cette coiffure et sa soutane….

C’est aussi au cours de ce premier voyage en auto qu’il y a eu une chose merveilleuse : pour la première fois, nous avons vu un avion ! Il s’agissait d’un appareil égaré qui a dû ensuite se poser dans les environs. Il faut dire que de grandes manœuvres se déroulaient dans les environs, avec pour la première fois, le concours de l’aviation et de l’aéronautique. Il y avait plusieurs appareils qui paraîtraient maintenant préhistoriques, et deux dirigeables : « l’adjudant Réau » et « l’adjudant Vincenot ».

Enthousiasmés par la vue de ce premier avion, il a été décidé de voir de plus près, et nous nous sommes transportés sur le terrain de manœuvres avec grand’mère et l’abbé Pigeaud…. Fallait-il des cartes spéciales pour pénétrer sur le terrain ? Toujours est-il que nous y avons pénétré par le trou d’une haie. Une fois dans la place, il nous a été possible de nous promener à loisir, de voir les appareils au sol et même de pénétrer sous le hangar à dirigeable, lequel m’a paru grand comme une cathédrale…. Seulement après, il a fallu ressortir, et cela en suivant la file comme tout le monde et pas de cartes ! Alors l’abbé est passé le premier et a déclaré d’une voix assurée : « Avec la permission du commandant Godiche ! » qui était un des officiers de la garnison du Blanc. Cette affirmation ayant été donnée par un prêtre, il n’y a pas eu de difficultés. Alors grand’mère s’est retournée vers son petit-neveu et lui a dit plaisamment : « Te confesseras-tu, demain matin, avant ta messe ? » .

Le jour où nous avons quitté le Blanc, grand’mère était tout de même un peu inquiète. Il a fallu promettre d’envoyer un télégramme. Nous quittions le portail à midi et à six heures, étions dans la cour de la gare de La Roche, d’où le télégramme a été envoyé.

Je me souviens aussi de plusieurs expéditions faites avec plusieurs autos, ce qui était encore plus amusant car on se suivait, et on avait l’impression d’une course. Il y avait eu une chasse dans une métairie appartenant aux Lucas, à St Christophe, on avait déjeuner dans une grange et on jetait par terre les reliefs du repas que les chiens venaient ramasser. A ces réunions participaient la famille Roux dont j’ai déjà parlé. M. Roux était receveur d’enregistrement… Mme Roux était une belle jeune femme blonde originaire de Montpellier… Il y avait deux enfants, Emile que nous étions chargées de convoyer à l’école, ce qui nous a valu de somptueuses boîtes de chocolat, et une petite fille Renée….

Je me souviens d’une réunion à Jard, avec un pique-nique dans la forêt. C’était les Lucas qui avaient organisé la chose avec les Logeais, frère et belle-sœur de Mme Lucas et d’autres personnes… Je me souviens qu’au dessert plusieurs personnes avaient chanté. Maman avait une voix juste et agréable et on la faisait volontiers chanter dans des réunions semblables… Une cousine de Mme Lucas a insisté pour que le docteur chante, il avait une voix manifestement fausse et ne l’ignorait pas. Il s’est laissé faire et à la joie de toute l’assistance, il a chanté « la mère Gorette »….

Aucun souvenir très durable de l’hiver 1912 … Nous allions au catéchisme avec M. l’abbé Chataignier… Il était la bonté et la patience même, racontant beaucoup d’histoires, et ne faisait pas souvent réciter….

Nous avons fait un séjour au Blanc, à Pâques, par conséquent une partie d’avril et mai…. Tante Denise et Lucie y étaient avec nous, et aussi Françoise et Denise. Oncle Alfred était à ce moment là à Poitiers, Henri a donc dû venir aussi un peu… Papa et Maman nous ont laissées au Blanc et sont repartis au Poiré pour assister au mariage du Dr Gabriel Gendreau. Maman avait une robe noire, longue et selon la mode une rose jaune à la ceinture et un chapeau ombragé de deux immenses plumes d’autruche qui venait de la maison Ducholet à Poitiers et coûtait quatre vingt dix francs. Tante Jeanne qui avait insisté pour que maman le choisisse, lui expliquait : « Ma petite Marie, des plumes comme cela sont un placement ! » … Les plumes ont figuré un peu plus tard sur un autre chapeau et depuis dorment dans une armoire, bien emballées dans du papier.

Pendant que Maman était absente, tante Denise nous avait prises en main, et, avec Grand’mère, il fallait que ça marche ! Nous étions installées quatre filles dans la grande chambre du second…. Il fallait coucher deux par deux, c’était très désagréable, surtout avec Jacqueline qui remuait beaucoup et occupait presque tout le lit…. Au commandement, il fallait se lever et faire sa toilette le plus rapidement possible. Denise gagnait toujours, car elle avait les cheveux coupés « à la Jeanne d’Arc » et pouvait se coiffer elle-même. Le petit déjeuner suivait, et après il fallait travailler, toutes installées autour de la table de la salle à manger…. Après le travail, on pouvait s’amuser et il y avait de bons moments. En plus des cinq filles, il y avait une petite amie Estelle Cauvet dont le père était receveur d’enregistrement. Grand’mère leur louait la partie de la maison qu’elle n’occupait pas… Le 19 mai, Lucie faisait sa Première communion. A cette occasion, il y a eu au dessert, un Saint-Honoré que je revois toujours, car en plus des choux traditionnels, il y en avait d’autres glacés au chocolat particulièrement savoureux….

Rien de précis dans mes souvenirs de cet été 1912. Peut-être est-ce à cette époque là que nous avons commencé à prendre des leçons de violon. Maman chantait volontiers mais elle n’était pas musicienne. Papa aimait la musique facile et restait volontiers à écouter des airs d’opéra-comique ou d’opérettes, même d’opéras et de la musique de genre, ainsi que certains succès de l’époque. La musique classique leur était inconnue. Tante Marie-Angèle, avant son entrée au couvent, avait été bonne pianiste et elle avait des recueils de « morceaux » joués alors par les jeunes filles : la Prière d’une Vierge ou Rêverie du soir, ainsi que des arrangements des Cloches de Corneville, de la Mascotte ou de Faust. Le piano était resté fermé pendant des années jusqu’au jour où Lucie est venue à la maison. Lucie était très bonne exécutante…. Lucie jouait donc du piano à notre grande admiration. Mes parents, Papa surtout je crois, désiraient que leurs filles jouent d’un instrument quelconque et c’était, à ce moment là, dans le programme de toute éducation féminine… Il n’y avait au Poiré personne qui puisse nous enseigner le piano. Melle Mallet nous avaient donné quelques leçons de solfège, insuffisantes en vérité. Je ne sais qui a eu l’idée de demander à M. Fallourd de nous enseigner le violon ? Au point de vue musical, ou plutôt exécution musicale, cela a été désastreux. M. Fallourd était instituteur public et c’était certainement un très digne homme, très estimable, beaucoup le type de l’instituteur que l’on retrouve dans les Mémoires de Pagnol… Il dirigeait la fanfare de l’école laïque, laquelle se faisait entendre aux distributions des prix et à la retraite aux flambeaux du soir du 14 juillet…. Chaque dimanche et chaque jeudi, nous avions notre leçon. M. Fallourd nous a enseigné tout ce qu’il savait, et ce n’était peut-être pas immense. Il nous a fait jouer des petites choses gentilles et sans grand intérêt. Je me souviens du jour où, quelques années plus tard, j’ai découvert, par les valses de Chopin, qu’il existait une autre musique. … Il a fallu plus tard, tout reprendre à la base, mais cela nous a peut-être donné un certain désir de la musique. Il y a aussi le fait que, de toute façon, mieux vaut commencer un apprentissage musical par le piano qui est un instrument complet et non par le violon destiné à la musique d’ensemble. Je l’ai toujours regretté. Papa nous accompagnait à ces leçons et il était content.

C’est peut-être aussi cette année là que sœur Agathe est arrivée chez nous. Elle y est restée six ans, jusqu’à la mort de ma Grand’mère en janvier 1918. Grand’mère avait vieilli très vite et il fallait près d’elle une présence continuelle. Je crois maintenant que nous ne prêtions pas assez attention à ses malaises, à ses misères, qui n’étaient pas dangereux sans doute, mais très pénibles. Sans doute aurait-elle eu besoin d’être soignée de façon différente ; tout a changé maintenant, et surtout je l’ai toujours connu comme une très vieille dame, alors que maintenant les femmes de soixante dix ans et plus ont souvent une vie très active.

Sœur Agathe était une excellente solution, et c’était une joie pour Tante Marie-Angèle que d’avoir mis une religieuse près de sa mère. Il était aussi plus facile pour Maman de s’absenter. A part cela, je ne crois pas que la présence de sœur Agathe lui ait été très agréable. C’était une étrangère dans le cercle de famille, et elle ne se gênait pas pour critiquer, seulement elle était très dévouée pour sa malade et Grand’mère était certainement plus heureuse avec elle.

Jacqueline et moi aimions bien passer quelques moments dans la chambre de Grand’mère, particulièrement chaque soir avant le dîner, pendant qu’on mettait le couvert.

En 1913, avons-nous fait au printemps un séjour au Blanc ? Je ne sais plus. Si oui, il a dû être très court. Ma communion solennelle, déjà racontée, a eu lieu le 18 mai.

L’été suivant, nous sommes allés aux Sables. Mes parents avaient loué rue Villebois-Mareuil un chalet nommé Ker Hérouin, du 15 août au 15 septembre. La rue était loin d’être toute construite alors. Grand’mère Pigeaud venait passer cette saison avec nous ainsi qu’Henri que Papa aimait beaucoup avoir…. Des fenêtres du premier étage, par derrière, on voyait la mer par dessus la place de l’Estacade appelée maintenant place de Strasbourg. C’est à cet endroit que depuis, ont été construites plusieurs villas, dont l’une comprend l’appartement des Cacaud…. Par derrière, il y avait un petit jardin…. De l’autre côté de la rue, était un café-restaurant appelé la Taverne Eloïse. Beaucoup demandaient si le patron s’appelait Abélard et je ne comprenais pas pourquoi. Chaque jour, à la fin du déjeuner, on entendait un son de corne qui nous faisait bondir. C’était un des marchands de glace qui, à cette heure-là, venait reprendre sa place sur le Remblai. Nous n’avions qu’à tendre notre verre et pour un sou, il était empli de glace à la vanille ou au chocolat… Il y avait aussi un orgue de Barbarie qui passait chaque jour et jouait un air que j’entend encore et sur lequel ont été chantées des quantités de paroles….

Au début du séjour, nous retrouvions sur la plage, de nombreux camarades. Les Gendreau étaient là, Armande était déjà une grande jeune fille qui s’intéressait à son cousin Ferdinand, mais on pouvait s’amuser avec Berthe et Benjamin. Il y avait aussi les Jousset, d’autres aussi. On construisait des forts. On se baignait, avec beaucoup de prudence, et surveillés par Mme Gendreau qui se baignait aussi.

Avec le 1er septembre, tous ceux qui avaient loué pour août seulement sont partis, mais la plage avait pour nous toujours beaucoup d’attraits. Henri se baignait avec nous et, les jours où nous étions à la maison, il avait entrepris de faire avec Jacqueline, de grandes parties de « volant ». Leur record a été de 505 coups sans que le volant ne touche terre. Je n’ai pu modestement arriver à plus de 80. Il y avait aussi une grande distraction pour les jours de temps douteux : Papa nous emmenait au cinéma au Casino des Pins, disparu maintenant. Le cinéma avait sans doute fait des progrès depuis le jour de 1907 où j’avais vu, rue de la Gaieté à Paris, le « Voyage de la Nounou » mais il était loin d’avoir fait le bond en avant réalisé depuis. Il est curieux de revoir maintenant quelques bandes de ce cinéma muet, dans lequel tout doit être exprimé par des titres et des gestes passablement saccadés. Nous avons vu, entre autres « l’Assassinat du Duc de Guise »…. Il y avait aussi des comiques dont un qui est devenu célèbre depuis. Tout cela était merveilleux.

Un certain jour, les Lucas sont venus déjeuner ainsi qu’ils l’avaient fait plusieurs fois avant et l’ont fait bien des fois depuis. La veille, Papa et Henri sont allés à la poissonnerie, choisir quelque chose de bon pour commencer le repas et ils ont acheté à « Orphélie » un superbe homard, une pièce magnifique, qui coûtait cinq francs. Ils ont rapporté aussi du « Pierrot », un « non-autorisé » dont nous nous sommes régalés. Au cours du repas, le Dr Lucas nous a appris le départ précipité du curé Couteleau et quelques unes des circonstances qui avaient entouré ce départ. Quelques personnes, désolés de ce départ, avaient organisé une pétition pour demander le maintien du curé. Sœur Agathe, que cela ne regardait pourtant nullement, avait réussi à faire signer cette pétition à Grand’mère…..

C’est aussi à cette époque qu’une quête fut commencée, aux Sables, pour l’érection d’une nouvelle paroisse qui fut plus tard Saint Pierre. Cette quête fut faite par l’abbé Marceau, vicaire à Notre Dame, qui fut le premier curé de Saint Pierre, et qui est mort à la tâche, ayant terminé son église.

Nous nous plaisions beaucoup aux Sables et j’ai eu de la peine quand il a fallu partir. Maman aussi certainement, car elle se sentait plus chez elle qu’au Poiré, et elle était si heureuse d’entre en compagnie de Grand’mère Pigeaud. C’était le dernier séjour de Grand’mère parmi nous. Elle a dû partir quelques jours avant notre départ. Nous sommes allés la conduire à la gare, l’avons aperçu à la portière de son wagon. Nous ne devions jamais la revoir, car elle mourait au mois d’avril suivant.

En dehors des vacances, il n’y avait pas tellement de points saillants. La vie s’écoulait tranquille……

Cette année 1914 s’est ouverte par un événement heureux : la naissance d’un garçon chez oncle Raymond. Une naissance dans la famille était pourtant chose assez courante, mais il s’agissait toujours de filles, et François était le second petit-fils de mes grands parents. Grand’mère Pigeaud a été très heureuse de cet événement. Elle écrivait à Maman qu’après douze petites filles, elle était heureuse d’avoir un petit-fils…. Oncle Raymond était à ce moment là à Verdun…

Dans l’hiver, Grand’mère Pigeaud a été malade. On a parlé de grippe. Peut-être cela lui a-t-il fatigué le cœur. Au printemps, elle avait l’air de se remettre et de faire des projets pour son été…. Grand’mère n’était d’ailleurs pas seule, tante Denise et Lucie étaient au Blanc. Papa étant allé à Poitiers, est allé jusqu’au Blanc, d’où il a rapporté des nouvelles rassurantes… il nous disait qu’après une dernière rechute, Grand’mère allait bien et … Grand’mère mourrait ce jour-là. Elle était allée voir tante Denise dans sa chambre, lui avait parlé de ses projets pour le lendemain et quitté la pièce. Tante Denise a entendu un soupir dans la pièce d’à côté, Grand’mère s’était assise dans un fauteuil et venait de mourir. …Le télégramme est arrivé le lendemain pendant la messe. Je souviens que Maman, en pleurant, nous retirait des rubans rouges pour les remplacer par des noirs. On était très strict sur les deuils. Papa et Maman ont dû partir aussitôt en auto et nous sommes restées à la garde de Grand’mère Potier et sœur Agathe… Papa est revenu le premier, laissant Maman avec tante Denise pour ranger la maison et la fermer…..

Par la suite, il a fallu des réunions de famille pour partager ce qu’avait pu laisser Grand’mère et voir ce qui pourrait être fait de la maison. C’était en vérité une lourde charge, beaucoup d’entretien, aussi personne n’en voulait. Oncle Eugène n’en voulait pas, tante Marguerite ayant à Châteauroux une maison et deux fermes. Oncle Alfred n’en voulait pas pour d’autres raisons, ni oncle Raymond. Maman pouvait faire valoir qu’habitant la campagne, elle n’avait aucun besoin d’une autre maison. Tous avaient pensé que tante Denise s’y installerait, mais peut-être n’aimait-elle pas habiter là. Surtout elle a craint qu’aux vacances, les familles de ses frères viennent s’y installer et qu’elle ait ainsi toute la peine de recevoir ; Finalement c’est oncle Gaston qui a eu la maison et cela l’arrangeait assez pour y passer les vacances. Tante Juliette l’a bien arrangée en transformant certaines pièces de la façon la plus heureuse…. Plus tard, oncle Gaston a fait installer une salle de bain et quelques lavabos dans une aile, de sorte qu’il y a l’eau à tous les étages et des W.C. au rez-de-chaussée. Je me rappelle les promenades au « cabinet de jardin » quand il faisait nuit ! … Dans le jardin, une grande partie est prise par un tennis….Parmi les jeux que nous inventions, il y en avait un qui, au fond, n’était pas exempt d’une certaine cruauté, d’une certaine malice enfantine ; toutes quand il faisait nuit, nous avions peur. De quoi avions nous peur ? De tout, de l’obscurité, des fantômes, des voleurs…. Le jeu consistait à faire le tour du jardin quand il faisait noir, une par une, et surtout sans courir. Les coins qui étaient rassurants et familiers le jour, devenaient effrayants la nuit : l’escalier de la tour, la charmille, l’entrée du caveau, le hangar…. Quand nous débouchions devant le salon, cela allait mieux mais c’était encore avec le cœur battant que nous faisions les derniers pas, et quand nous arrivions dans la cour, les autres nous accusaient d’avoir couru…. Il y avait de grandes discussions, et c’était le tour de la victime suivante… Qui avait inventé ce jeu ? Peut-être Lucie ? Elle était la plus âgée….

Nous avons fait là-bas de courts séjours depuis la guerre et j’ai pu constaté combien j’étais resté attachée à ce pays qui garde tant de mes souvenirs d’enfance.

Maintenant, oncle Gaston et tante Juliette sont disparus à leur tour. La maison est à Laurence.

Je ne sais comment s’étaient opérés les partages. Maman a reçu une maison située en Ville Basse, près de la Creuse, elle l’a vendu presque aussitôt… Tante Denise a reçu des « fonds russes », tous pensaient que cela lui ferait des rentes faciles à toucher. Mais toutes les valeurs ont disparu dans la tourmente….

Je pense au moment où Maman est revenue du Blanc, ramenant une fois de plus tante Denise et Lucie, et je me dis que Papa et aussi Grand’mère étaient largement hospitaliers puisqu’ils semblaient trouver naturel que deux personnes qui leur étaient simplement alliées, s’incrustent chez eux pendant des mois, et même parfois des années… Maman trouvait cela tout naturel tant il lui paraissait normal d’être toute dévouée à sa famille, digne de tous les dévouements. Tante Denise paraissait aussi trouver cela absolument normal et je ne crois pas qu’elle ait jamais offert la moindre rétribution. Au fond, le sens de la famille, de l’hospitalité, avait une certaine grandeur. Ce ne serait plus tellement possible actuellement. On disposait à cette époque-là de plusieurs domestiques et la vie n’était pas coûteuse. Cependant elle devait donner à Maman bien des préoccupations si j’en juge par la peine prise à certaines vacances quand la maison est pleine de monde et qu’il faut tenir compte des goûts, des régimes et des habitudes. Le personnel, pour être plus nombreux que maintenant, et surtout plus facile à trouver, était parfois assez déficient, et je ne sais si tante Denise aidait beaucoup dans la maison. Elle aimait beaucoup diriger et parler. Maman trouvait cela normal. Papa, autant que je sache, ne disait rien.

Tante Denise et Lucie sont donc arrivées au Poiré, et se sont installées dans la « chambre à deux lits » au dessus de la cuisine, dans la chambre qui avait été celle de tante Marie-Angèle, et devait être plus tard, ma chambre de jeune fille. J’ai oublié de dire que depuis plusieurs années, Jacqueline et moi étions installées dans notre chambre où Jacqueline devait rester par la suite. C’était une pièce plus petite que les autres chambres et qui plus est, encombrée par une énorme penderie de pitchpin foncé, très pratique parce qu’on y faisait tenir les vêtements de toute la famille et qu’elle pouvait servir de fourre-tout. Nous y avions nos deux lits, et Maman nous avait commandé des meubles comme on faisait à cette époque là et qui n’avaient rien de bien artistique : une « armoire à glace » à deux portes, en pitchpin, avec la table de nuit et le lavabo assortis. Sur le lavabo, une garniture de toilette à dessins bleus et blancs. Je trouvais cela ravissant, n’ayant d’ailleurs aucune idée qu’on puisse meubler une chambre autrement, ni utiliser des choses anciennes bien plus jolies. Et mon ravissement n’a plus eu de bornes, quelques temps après, quand mes parents m’ont offert un petit bureau en pitchpin, lequel n’était pourtant pas bien joli, mais qui avait le mérite de réaliser un de mes rêves. Avoir un bureau à moi, avec deux tiroirs, à la vérité bien petits, où je pouvais mettre mes papiers. J’avais toujours eu la manie des cahiers et de l’écriture, et cela n’a fait qu’augmenter avec les années, si bien que maintenant j’encombre les tiroirs de mon secrétaire et que cela déborde largement. La chambre a été ensuite agrémentée de deux petites étagères pour bibelots et livres. L’une d’entre elles m’a suivie dans mon autre chambre, m’a servi de bibliothèque et sert maintenant d’armoire à pharmacie dans la salle de bains…..

Pour mon renouvellement de communion, nous n’avons fait aucune cérémonie, parce que nous étions en deuil de Grand’mère Pigeaud, et à cette époque-là, les deuils signifiaient quelque chose. Maman et tante Denise bien entendu étaient enveloppées de noir de la tête au pied, et Maman avait revêtu nos missels dont la couverture était de cuir grenat pourtant très foncé, de carapaces de drap noir. Et encore, elle se plaignait que les deuils n’étaient plus comme autrefois : « quand Papa est mort, j’avais au bas de la jupe, une bande de crêpe anglais qui montait presque jusqu’aux genoux » ! Je crois n’avoir jamais vu depuis Maman autrement qu’en noir, ce que je trouvais naturel, parce qu’elle me paraissait vieille déjà : en 1914, elle avait exactement quarante ans !

… Après la mort de Grand’mère Pigeaud, nous sommes allées acheter notre deuil à Nantes dans le magasin qui s’appelait « la Religieuse » et qui existe toujours. Papa nous avait conduites en auto. A cette époque, un voyage à Nantes en auto, paraissait une véritable expédition. On partait en fin de matinée, et on déjeunait en pique-nique pour arriver à l’ouverture des magasins. Le repas avait souvent lieu dans un pré, près du petit pont de Viais…. Après on mettait l’auto dans la cour de la Visitation, ce qui paraissait tout naturel, pour continuer ses courses à pied… Ce jour-là, nous avons été largement pourvues de vêtements noirs et de chapeaux de grenadine.

Après cela, l’été venait. Il était question des vacances. Bien entendu, tante Denise et Lucie restaient au Poiré. Il n’était pas question pour elle de rentrer à Giromagny où était pourtant leur domicile. Oncle Alfred, tante Jeanne et leurs enfants venaient passer quelque temps avec nous. Oncle Alfred avait une permission et sa famille restait quelque temps après. Seulement les évènements arrivaient, qui devaient faire tourner toutes choses d’une façon quelque peu différente.

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J’en arrive maintenant à la guerre 14 – 18.

Cela est maintenant assez loin dans le temps, et certaines choses sont pourtant très présentes à mon souvenir. D’ailleurs cet été n’était pas comme les autres, il a réellement marqué davantage. De plus, la présence d’une bande de cousins a fait que ces choses tristes en elles-mêmes, étaient mêlées à des joies et à des souvenirs heureux. Sans doute avons-nous eu l’impression, comme les aînés de mes enfants plus tard, de « vivre de l’histoire ».

Il est pourtant encore un souvenir d’avant-guerre qui me revient. Sans doute, se place-t-il fin 1913 ou tout au début de 1914. Nous sommes allés à un cirque à La Roche. J’en ai gardé un souvenir ébloui… De la première partie du spectacle, je ne me rappelle de rien. Sans doute était-elle assez classique, ménagerie, clown, écuyères et trapézistes, mais la seconde partie était consacrée aux « Ballets Russes ». C’était la grande vogue à Paris, depuis peut-être plusieurs années. J’ai retrouvé tout cela par la suite, et à bien des reprises, cette atmosphère d’avant 14. Modes de cette époque, premiers tangos et ballets russes, dans la collection des « Lecture pour tous »que Papa avait depuis 1902… C’était le temps où mes parents étaient jeunes ! … Je suppose que c’était un très grand cirque, Pinder ou autre…. Je garde un souvenir ébloui de tout cela, des couleurs vives, de la musique russe avec qui je prenais contact pour la première fois.

Un autre souvenir aussi, avant d’arriver à ces journées historiques de 1914. La France était très petiote à ce moment là et revancharde aussi, ce qui était normal après la défaite de 1870. Pour moi, cette époque est celle de la béatification de Jeanne d’Arc, des poésies de Déroulède, que nous apprenions en classe : « le Petit Turco se battait en brave » … On chantait en classe des chants patriotiques, comme le « Clairon » à moins que ce ne soit « Souviens-toi de ton pays ». Jacques m’a redit depuis que ce chant avait cours également à Palluau et les garçons répétaient avec conviction après le maître, M. Queté : « Souviens-toi de ton pays, en marchand au feu, redis, la Victoire suit nos pas ». Mais ils n’y comprenait rien, et il a fallu que nous soyons mariés depuis longtemps pour que Jacques déclare qu’il n’avait jamais su ce que c’était que ce « feu redis ». Il ne se l’était d’ailleurs jamais demandé au point de demander des explications.

Est-on moins petiote actuellement ? Je ne crois pas tellement, en ce sens qu’on ne peut pas ne pas aimer la France, mais après deux guerres, il y a des choses qui se sont forcément modifiées et il faut voir plus grand et plus large. Voir aussi l’Europe, si elle devait nous éviter d’autres tueries. Je me suis aussi débarrassée de la confusion entre France et République, et aussi entre France et Gouvernement ; et, tout en aimant mon pays, ne crois pas qu’il a raison en tout et qu’il a toujours agi pour le mieux. Un jour viendra où nous connaîtrons les desseins de Dieu et la ligne dans laquelle Il a fait agir le monde.

Comme nous étions donc très patriotes, certains beaux jours de ma vie ont été ceux où, allant en manœuvres je ne sais où, le « régiment », peut-être le 93ème de La Roche, ou le 197ème de Fontenay, soit un autre, venait cantonner au Poiré. Je croirais volontiers que c’est arrivé souvent ; il n’en est peut-être rien. Ces jours-là, toute la famille se transportait sur la place, devant la petite maisonnette qui existe toujours, laquelle Grand’mère avait conservé après la vente de la maison paternelle, pour s’y installer parfois, et voir passer les processions. On voyait donc arriver le régiment, musique en tête. C’était le temps des pantalons rouges, et sans doute y avait-il en tête, un tambour-major faisant tournoyer sa canne. Les hommes se dispersaient dans leurs divers cantonnements. Nous en avions toujours qui logeaient dans les greniers, sur la paille. Le colonel, avec le drapeau, était au presbytère. Pierre ne manquerait pas de dire que c’était l’alliance du sabre et du goupillon. Nous logions en général deux officiers qui venaient faire visite. L’après-midi, ou peut-être le soir, la musique donnait un concert sur la place. Le soir, les hommes faisaient de grands feux dans le champ, pour la cuisine. Ils venaient chercher de l’eau à la pompe. Le lendemain, ils repartaient mais on espérait bien qu’une telle réjouissance se reproduirait l’année suivante. Cela a pris fin en 1914. En 1940, nous avons revu des choses analogues, seulement c’était les Allemands !

Je reviens aux faits. Donc en juillet 1914, nous nous préparions à passer des vacances très gaies. Le pis est que, par certains côtés, elles l’ont été.

La maison allait être bien pleine. Nous retournions, avec une combinaison de lit pliant et de lit d’enfant, dans la chambre de mes parents. Tante Denise et Lucie prenaient notre chambre. Tante Jeanne et oncle Alfred la chambre à baldaquin, et leurs [trois] deux enfants l’autre chambre.

Je me demande comment faisait Maman pour organiser toutes choses avec un personnel nettement insuffisant ; lequel se composait de la mère Guilbaud qui ne devait pas avoir loin de soixante ans, aidée en dehors de la classe par sa fille Berthe qui avait un an de moins que moi. Le père Guilbaud, quand il avait le temps, lavait la vaisselle. La mère Guilbaud était bonne cuisinière mais ne devait pas être minutieuse pour le ménage. Et enfin nous étions treize à nourrir tous les jours, plus la cuisine. Grand’mère et sœur Agathe avaient demandé à être servi à part dans l’ancienne petite salle à manger qui servait de moins en moins et qui était devenu une sorte de bureau pour Papa.

Je ne sais plus quand oncle Alfred et sa famille sont arrivés, peut-être pour le 14 juillet. Presque aussitôt, il y a des bruits de guerre. Nous les enfants, n’y avons guère prêté attention, et les grandes personnes peut-être pas tellement. Cela était arrivé d’autres fois et la situation avait été parfois bien tendue. Et puis on parlait du procès Caillaux et de pas mal d’autres choses.

Le 25 juillet, nous sommes allés passer la journée à Fromentine et au Gois, avec oncle Abel et sa famille, les Lucas, les Logeais, peut-être d’autres. Cela nous arrivait assez souvent de faire une promenade et un pique-nique. J’ai parlé de celui de Jard. J’ai oublié de parler d’une journée passée aux Sables avec les Lucas pour un meeting d’aviation. Il avait fait si chaud que Maman s’était presque évanouie. Ce jour-là, au Gois, tout s’est bien passé. Nous avons pique-niquer en forêt de Fromentine, nous sommes promenés. Oncle Alfred a dit cependant à plusieurs reprises qu’il était préoccupé par la situation politique. Quant à tante Jeanne, elle répétait : « Ma petite Marie, depuis la mort de mon père, je n’ai jamais été aussi heureuse ! ». Le lendemain, un télégramme rappelait oncle Alfred à Poitiers. Nous sommes tous allés le conduire au train. Il nous assurait que sans doute, reviendrait-il bientôt. Tante Jeanne et ses enfants restaient au Poiré. Mais les jours ont passé, et la menace se précisait.

Quelques jours avant ou quelques semaines, je ne sais plus, oncle Gaston et sa famille étaient passés au Poiré. Ils avaient loué à Croix de Vie la villa « les Tamaris », qui existe toujours. Nous les avions eu à déjeuner et tous pensaient les revoir souvent. Le 1er août, les parents étaient allés déjeuner à Croix de Vie. Il n’y avait pas assez de place dans l’auto, aussi nous étions restés, et en avions profité pour voir la « machine à battre » chez Jean-Marie Robin. Et puis nous sommes allés dans la chambre de Grand’mère.

Il y avait des allées et venues du côté de la poste. Nous sommes allés voir ce dont il s’agissait. On placardait les affiches de mobilisation générale. Sans doute, des spécialistes ou certaines classes avaient alors déjà été mobilisés. Nous avons connu cela à plusieurs reprises depuis. Ces affiches ont fait l’effet d’une bombe. La menace avait beau, de jour en jour, se préciser, personne ne pouvait ou ne voulait y croire, c’était tellement affreux. Et encore, à notre âge, nous ne pouvions réaliser. Le tocsin a commencé à sonner. Il n’a pas sonné en 1939, et cela valait mieux ; c’était trop dur, après avoir entendu les cloches de la Victoire, en 1918. Là, aussitôt le tocsin, des groupes se sont formés, au bout de la rue ; nous sommes aussitôt allés voir. Les femmes pleuraient. Les hommes, dont plusieurs sans doute ne sont pas revenus, sortaient leurs fascicules de mobilisation.

A ce moment, la voiture revenant de Croix de Vie, arrivait. Nous étions à ce moment-là devant la poste, où la tante Guesdon discourait selon son habitude. Les commentaires ont suivis. Tante Jeanne pleurait et discutait de façon véhémente. Il avait dû pleuvoir un peu, mais le soleil paraissait de nouveau, et au nord-est, il y avait un immense arc-en-ciel, admirablement complet, et tante Denise s’écriait avec enthousiasme : « L’arc de triomphe de la France ! ».

Nous étions donc jetés dans la guerre, et les vacances si joyeusement commencées, continuaient bien assombries.

Avant de parler des ces premiers jours de guerre, il me revient un souvenir des jours de paix. Le 20 juillet, ou 21, on avait souhaité la fête de Papa, je revois encore la scène ; cela se passait dans la salle à manger. Sans doute avions-nous offert quelques bouquets ainsi qu’il se devait. Oncle Alfred, pour ne pas être en reste, s’est emparé d’un vase déjà tout garni, et l’a apporté à Papa, et Henri emporté par le mouvement, a saisi un écureuil empaillé qui traînait sur le buffet, ce qui a suscité l’hilarité de tous.

Le 2 août, il y a eu une tâche assez absorbante, aider Françoise qui espérait arrêter les évènements et éviter la guerre en récitant vingt chapelets. Au dixième, nous nous sommes arrêtées, époumonées et excédées de ces « Ave » défilés à toute vitesse. La famille entière nous dissuadait d’ailleurs d’accomplir cette tâche ardue, et elle avait raison. Françoise, hors d’elle, a ensuite commencé une lettre au Pape, mais n’a pu aller plus loin que « Très Saint Père .. ». Le Saint Père en aurait été certainement très touché, mais s’il avait pu épargner au monde l’affreux fléau, il n’aurait certainement pas attendu la lettre d’une petite fille.

Les premiers jours, il ne s’est rien passé. Nous jouions dans la cour, et voyions, à l’heure du train, les hommes qui montaient à la gare, entreprendre le voyage qui devait les amener à leurs corps, puis au front. Ils nous criaient « au revoir » au passage, et nous agitions le main. Les chevaux aussi sont partis ; c’est comme cela que notre jument Margot, laquelle depuis l’arrivée de l’auto, était installée à la Buzenière, est partie elle aussi.

Dans la maison, tante Denise nous entretenait dans une fièvre patriotique, et nous lisait, avec commentaires à l’appui, les articles de Marcel Schwob dans le Phare de la Loire. C’était enflammé et splendide. On y parlait, bien entendu, de mur allié et du rouleau compresseur russe. Sans doute oncle Alfred écrivait-il. Un certain jour, tante Denise est revenue du jardin, plus exactement des W.C. toute émue. Elle avait entendu la voix d’oncle Raymond et était sûr de sa mort. Papa lui a démontré que les manifestations de ce genre étaient rares, que l’âme d’oncle Raymond aurait pu choisir un endroit tout autre. Cette histoire m’a empêchée par la suite d’attacher beaucoup d’importance à certains faits dont plusieurs ont été cependant un peu impressionnants.

Il y a eu tant de choses pendant ces vacances que j’oublierai sans doute certains faits, et raconterai le reste pêle-mêle.

Dans l’après-midi, nous récitions en général le chapelet, ceci sur la demande de tante Jeanne. Il y avait aussi des prières publiques. Chaque dimanche, une procession à la « Colonne » ou au Calvaire de la Jamonière –la grotte n’existait pas- ou au Sacré-Cœur. Il y en a même eu une à Sainte Radegonde, sous un soleil torride et Maman et mes tantes ont fait l’admiration de tous, parce qu’elles continuaient à réciter le chapelet à haute voix, alors que tous étaient épuisés.

Le soir, le centre d’intérêt était la poste, où la tante Guesdon commentait les nouvelles, assistée de tout le quartier. On nous annonçait d’ailleurs le nouvelles les plus effarantes. Un soir, nous avons ainsi appris que Metz était pris par nos troupes. L’avance française en Alsace nous avait remplis de joie, surtout tante Denise qui voyait le début de la Revanche, mais pour Metz cela a été du délire. Il a fallu que Papa nous explique que Metz étant une place forte, serait certainement très défendue par les allemands et ne tomberait pas avec une telle rapidité. Nous croyions nos armées invincibles. Il n’a jamais été question de Metz depuis. Ces réunions se prolongeaient assez tard, au clair de lune, ou au clair d’étoiles, car le temps était magnifique.

Nous jouions autour des adultes, d’une façon sans doute assez bruyante et désagréable pour eux. Un soir, Papa sans doute exaspéré par le bruit et le mouvement, nous a dit : « Pour vous occuper, allez donc porter ce banc dans le cour de la gare ! ». Il s’agissait d’une banquette de la poste qui chaque soir était sortie pour plus de commodité, afin que personne ne se fatigue debout pendant ces parlottes.

J’ai parlé de la tante Guesdon, c’était une personnalité unique et, à cette époque là, infiniment pittoresque. Dès le début de la guerre, elle devait se considérer comme mobilisée, comme tous les employés des postes, et à cet effet, elle portait un brassard. A la fin de la guerre, le brassard était toujours là. Jamais nettoyé, ni raccommodé, il tombait en loques ; et la tante Guesdon parlait toujours !

Il y avait aussi, comme au début de chaque guerre, une vague d’espionnite. On racontait que des femmes parcouraient la campagne offrant aux enfants des bonbons empoisonnés ; que des espions et des allemands circulaient sur les routes ; que certaines affiches et plaques « réclame » particulièrement celles du bouillon « Kub », contenaient des indications et des renseignements pour les espions. Papa a même été réquisitionné certain jour avec sa voiture, pour conduire des gendarmes en dévisser quelques unes dans les environs. Enfin, c’était le plus grave, un fils du Kaiser, le Komprinz peut-être, était certainement passé au Poiré, et il avait montré le poing au drapeau flottant au portail de l’oncle Chailloux. Il s’agissait en réalité, d’un officier de la garnison de La Roche qui, en circulant en auto, chose rare à l’époque, mais qui connaissant Edmond Chailloux, avait salué quelqu’un de la famille se trouvant sur la terrasse.

Quant à l’oncle Chailloux, il avait assumé une tâche patriotique, celle de Commandant de la garde civique. Pour ce, il avait été réuni un certain nombre de braves citoyens hors d’âge d’être mobilisé. On leur avait distribué des armes, qui devaient sans doute être de vieux fusils, et ils montaient la garde aux carrefours. Je me souviens d’en avoir vu un qui, tout un après-midi, avait monté la garde au carrefour des routes de la Genétouze et d’Aizenay. Le soir, les dames du quartier faisaient parfois un « petit tour » sur la route de la gare. Il y avait à cette époque, à l’entrée du vieux chemin de Belleville, à l’endroit où depuis a été construit une maison, un « trou d’eau » entouré de quelques broussailles. Quelqu’un a vu remué ces broussailles, ou cru avoir vu remuer. Etait-ce un chien ou un lapin ou peut-être rien du tout ? Toujours est-il qu’il a été déclaré que, certainement quelqu’un se cachait là ; peut-être un espion ou un prisonnier évadé. On a prévenu aussitôt l’oncle Chailloux et il est arrivé avec deux de ses hommes, dont le tailleur Bourasseau qui devait être notre voisin plus tard, et un sacristain ou aide sacristain qui était aussi horloger. L’un d’eux a déclaré qu’il avait vu passer un individu bizarre avec une casquette « haute comme ça » et que ce devait être un espion dangereux. Papa est parti en grommelant « Si on mesure maintenant l’honnêteté des gens à la hauteur de la casquette ! … ». Toujours est-il que les deux gardes civiques ont monté la garde toute la nuit, devant un buisson où il n’y avait rien.

J’ai parlé des petites promenades que faisaient parfois les dames du quartier : Maman, tante Denise et tante Jeanne, la tante Guesdon. A une vitesse de tortue, coupée de fréquents arrêts nécessités par des commentaires ; on allait ainsi jusqu’à l’Idonnière. De loin, on entendait dans le soir le concert des grenouilles qui se taisaient à mesure que nous approchions, pour reprendre et s’enfler ensuite. C’est cette année là que j’ai commencé vraiment à prendre conscience de bien des choses, de contempler les roses qui fleurissaient dans un certain coin du jardin d’oncle Abel, comme les festons de vigne qui garnissaient l’ancienne boulangerie.

Et la guerre suivait son cours. Très vite on a parlé de quelques morts dans la commune. A la fin d’août, Edmond Chailloux a cessé d’écrire. Par la suite, on a su que blessé à la tête, il n’avait pu être évacué avec les blessés légers de son ambulance. Il n’a jamais été rien su sur lui. Et puis, on a commencé à parler d’avance allemande à travers la Belgique ; cela paraissait impossible, puis on a appris coup sur coup la défaite de Charleroi et la prise de Lille par les allemands. Et on a parlé de certains qui étaient même revenus jusqu’à La Roche. Il y a eu des racontars et une part de vérité. Chaque jour tante Jeanne envoyait Henri à La Roche. Il faisait très chaud et le pauvre garçon revenait dans un état de déliquescence avancée, ne nous rapportant qu’un très vague communiqué qui ne signifiait rien. Enfin un jour, il est revenu rayonnant et hilare, rapportant enfin une nouvelle de taille. Il éclatait de fierté et nous a dit triomphalement : « Le Gouvernement a quitté Paris ! … ». Personne n’a tellement été effondré par cette nouvelle. Les articles de Schwob étaient toujours aussi enthousiastes et remplis de confiance. Les armées auraient été sur la Loire que Schwob aurait continué à dire : « Tout va bien, le Massif Central sera imprenable … ».

Là dessus, tante Caillé a reçu la nouvelle de l’arrivée de son frère Auguste. Il quittait Paris, comme les autres, et lui demandait l’hospitalité. Nous sommes allés, le soir, à une des réunions habituelles dans ce qui était le salon de tante Caillé et qui n’est maintenant qu’une ruine. L’oncle Logerie racontait qu’au cours de son voyage, le train dans lequel il se trouvait avait été arrêté dans une gare, pour laisser le passage à un rapide composé de wagons de luxe, et un employé lui avait dit : « C’est le Gouvernement qui passe !… ». Après cela, il y a eu la Marne.

Pendant ce temps, nous étions une bande de cousines et nous nous amusions à des jeux très divers qui allaient depuis la confection des pâtés de sable à des amusements plus bruyants, en passant par le dessin et les jeux tranquilles. Nous avons même joué à la guerre, mais cela n’a pas duré ; nous ne savions comment on faisait. Tout cela n’allait pas sans nuages.

Il me faut parler maintenant de celles qui étaient mes compagnes de jeux et de toujours. Nous étions cinq, deux sont mortes, Denise et Lucie. Je parlerai peu de Françoise, elle a peu évolué, c’est à dire qu’en vieillissant, bien des choses ont changé pour nous, mais elle est restée au fond, toujours la même..… elle m’a au fond toujours préféré Jacqueline….. maintenant avec tant de souvenirs communs nous avons souvent du plaisir à parler ensemble.

Jacqueline a toujours été plus intelligente que moi, c’est à dire qu’elle avait, en toutes branches, le travail plus facile, mais elle redoutait l’effort. Elle était autrefois, surtout de caractère plus facile que moi, plus souple, plus accommodante. Au fond, elle se moquait de pas de mal de choses ; cela lui était égal, tandis que j’allais jusqu’au bout de ce que je désirais et pensais, non sans heurts pour les autres et sans difficultés pour moi, aussi j’avais une réputation de fille très malcommode. Au fond, j’étais souvent incomprise, ou plutôt mal comprise, et j’ai souffert très souvent de ne pouvoir me faire comprendre. Je ne dis pas cela pour me disculper, mais j’ai été en lutte, cette année là tout particulièrement, à beaucoup de choses pénibles et il m’en est resté des complexes qui m’ont suivi à travers toute la vie, et là est peut-être pour moi la clé de bien des choses.

Denise était charmante et nous l’aimions beaucoup. Intelligente, de caractère assez vif et parfois emporté, mais toujours sans méchanceté ou rancune. Nous avons passé avec elle de bien bonnes heures. Elle est morte le 27 avril 1916, d’une méningite. Elle avait treize ans. J’ai eu beaucoup de peine, mais moins que j’aurais cru, tant j’ai eu la certitude de la retrouver dans la vie éternelle. Cela a été pour moi, malgré mon chagrin, l’occasion d’un premier acte de foi vraiment spontané……

Il me faut maintenant parler de Lucie et je le fais avec peine, car je ne voudrais pas charger la mémoire d’une morte, d’autant plus que, de tout mon cœur, je souhaite et je désire que Dieu l’ait reçue dans sa lumière ; mais elle m’a fait beaucoup de mal. D’abord, elle était d’un tempérament naturellement taquin et en profitait pour me taquiner à outrance, sous prétexte de me faire le caractère, et cela m’a terriblement fait souffrir, parce que je prenais les choses au sérieux, un peu trop sans doute et n’ai jamais su répondre sans me fâcher. Jacqueline et elle faisaient volontiers bande à part et elles étaient soutenues, pour des choses que je ne savais pas, par tante Denise. J’ai surpris parfois des phrases qui m’ont fait très mal. Ensuite c’est elle qui m’a initiée à beaucoup de choses en cachette des parents bien entendu, c’est à dire qu’elle a fait naître en moi une curiosité, peut-être assez normale, mais qu’elle soulevait souvent, à l’égard des mystères de la vie. Et j’ai à ce moment là cherché à me renseigner le plus possible dans les livres qu’on laissait traîner, dans les dictionnaires. Comme j’ignorais encore beaucoup de choses, cela n’allait pas bien loin, mais cette curiosité n’avait rien de bon. Le pire a été que Jacqueline et elle se sont servies de cela pour me faire marcher : « Si tu ne veux pas ceci ou cela, je dis à Maman, ou à tante Marie, que tu sais telle chose, que tu as lu telle chose. » Et elles me faisaient céder en tout. Maintenant mes enfants m’accusent d’avoir la manie de la persécution. Beaucoup de choses ont peut-être leur source dans ces journées de 1914.

Enfin je ne peux pas dire que Lucie a cherché à me détourner de Dieu, mais elle disait volontiers qu’elle ne savait pas si elle avait la foi ou si elle devait croire même en Dieu. Je n’ai jamais parlé de cela à qui que ce soit, mais je me souviens très bien de l’endroit où cette phrase a été dite : dans la cour de l’école, près de la porte de la classe, au moment où nous allions rentrer. J’ai répondu que « je croyais ». Cela a été tout pour cette fois.

Lucie me faisait donc beaucoup de peine et sans cesse, mais je l’aimais bien, d’abord parce qu’elle était ma cousine et que c’était normal, Maman m’ayant persuadé de l’excellence de toute sa famille, et ensuite parce qu’à cette époque là je n’avais pas de méchanceté et je ne lui en voulais pas tellement, mais je ne comprenais pas très bien.

Au printemps de 1914, nous avons imaginé, avec Jacqueline, d’instituer la « Société de la perfection ». Lucie était la présidente, Jacqueline la vice-présidente, moi la secrétaire. Il n’y avait pas de membre, du moins au début. Un peu plus tard, Françoise et Denise ont été inscrites comme membres. Il s’agissait d’accomplir tous nos devoirs d’une façon parfaite, obéissance, promptitude, ordre, etc… chaque infraction était punie. Chacune avait proposé des lois, qui étaient soigneusement consignées dans un cahier. Cela me plaisait infiniment, car j’ai toujours eu la passion des cahiers et de l’écriture. Tant qu’il s’est agit d’édicter des lois, tout allait bien, mais quand il s’est agi de les appliquer, il n’y avait plus le même enthousiasme, surtout quand il s’agissait des punitions. Notre société était purement laïque, aucune référence à Dieu n’y figurait, aussi cela n’était pas viable. Lucie et Jacqueline ont rejeté avec véhémence tout ce qui les ennuyait. Je suis restée seule ; j’ai rédigé un beau rapport et fermé le cahier. Maintenant je m’aperçois que tout cela était irréalisable.

Tante Denise était également très partiale envers moi, et assez violente dans ses critiques. Le jour où elle a parlé de moi en disant : « Ta grosse », Maman a protesté. Alors elle a répondu : « Je ne peux pas dire ta fine, ni ton intelligente ». Le fait est que je n’ai jamais été mince, mais surtout elle ne m’aimait pas et moi je l’aimais bien…..

Heureusement il y a eu cet été là, une découverte qui a peut-être orienté toutes choses dans ma vie entière. J’ai eu entre les mains un petit « livre de piété de l’enfance », et jamais je ne serai assez reconnaissante envers tante Marie Angèle pour tout ce qu’elle nous a procuré : livres de piété, histoire sainte en images, petite Bible, et pas mal d’autres choses. J’ai donc trouvé dans ce petit livre, une parole de je ne sais plus quel saint, disant que celui qui faisait un quart d’heure de lecture pieuse par jour ne pouvait se damner. Alors, je montais chaque jour dans la chambre de Maman, et là tous volets clos au soleil, je faisais ma petite lecture quotidienne. Cela a été le début d’une habitude à laquelle je n’ai pas toujours été très fidèle mais que j’ai sans cesse reprise : « mes lectures pieuses » qui peu à peu, m’ont amenée à l’Ecriture Sainte.

Je me suis un peu trop attendri à tout cela, alors qu’il se passait tant de chose dans le monde, mais cet été 1914 a été pour moi un tournant de mon existence. C’est aussi à cette époque que j’ai essayé de tenir mon journal. Cela a été vite abandonné, car tante Denise voulait avoir sur toutes choses un droit de contrôle, et je n’ai repris cela définitivement que trois ans après.

J’en étais donc restée à la Marne, ce que l’on a appelé le miracle de la Marne. En un sens tout est miracle, car le doigt de Dieu est partout. Bien plus tard nous avons eu l’émotion de voir ce pays où tant de choses se sont déroulées…..

Pour nous la vie continuait. Les « grandes personnes » parlaient beaucoup et nous nous amusions beaucoup.

Un soir, tante Jeanne s’est mise, comme cela lui arrivait parfois, à tirer les cartes pour nous amuser, et dans tous les jeux, elle voyait un voyage, et un malade âgé. Un vieux disait-elle. Papa était adossé à la cheminée et lui a dit : « Pourquoi voulez-vous que ce soit un vieux ? » et elle a répondu : « Un vieux ! après tout , je ne dis pas cela, mais c’est quelqu’un qui n’est plus tout jeune ! ». Et toujours un voyage. Le soir quand chacun a été rentré dans sa chambre, Papa nous a dit qu’un télégramme était arrivé, annonçant la blessure d’oncle Alfred. D’accord avec la tante Guesdon, il avait été décidé de ne distribuer le télégramme que le lendemain matin. De toute façon, le soir, il n’y avait pas de train et tante Jeanne aurait eu au moins une nuit tranquille. Oncle Alfred était à Orléans. Tante Jeanne et Henri se sont donc mis en route aussitôt. Je crois me souvenir que leur voyage a été plutôt assez pénible en raison de l’encombrement des chemins de fer. Oncle Alfred avait été blessé à la Fère Champenoise par une balle française égarée, un régiment tirait par dessus ses batteries. C’était le début de la Marne. Après des jours de recul, on avait l’impression que les allemands étaient enfin arrêtés.

Oncle Alfred a été transporté par ses hommes à la gare la plus proche, et peut être après tout un moment, installé dans un wagon, sur de la paille. Il avait la cuisse cassée. Le voyage a été long et pénible. Tous les services étaient quelque peu désorganisés. On offrait des rafraîchissements, mais il n’y avait ni service de Santé, ni pansements. Oncle Alfred devait être amené à Poitiers, mais n’en pouvant plus, il a demandé à être descendu à Orléans. Mais là, l’hôpital était en pleine pagaille, et la fracture ayant été mal soignée, le fémur s’est mal ressoudé, et oncle Alfred a gardé toute sa vie un fort raccourcissement de la jambe. Les plaies aussi étaient insuffisamment soignées. Oncle Gaston alerté par tante Jeanne est venu jusqu’à Orléans. Il avait le grade de colonel et il s’est fâché, tant et si bien que les choses se sont un peu arrangées. Nous avons eu des nouvelles quelques jours après, par Rocheteau de St Joseph qui, soigné dans le même hôpital, arrivait ici en convalescence. Le pauvre était accompagné de sa femme, et ayant marché depuis la gare, s’est reposé un peu à la maison. Rocheteau vit toujours ….

Je suppose que tante Jeanne et Henri, n’ayant rien de plus à faire à Orléans, sont revenus au bout de quelques jours, et la vie d’auparavant a repris. Beaucoup d’animation à la maison, de jeux pour nous, de parlottes pour les adultes sauf sans doute pour maman qui n’en avait pas le temps.

Le soir, quand le temps et les jours plus courts ne permettaient pas les séances devant le poste et les promenades jusqu’à l’Idonière, tout le monde restait dans la salle à manger, autour de la table et de la lampe à pétrole. Tante Denise et Papa lisaient, tante Jeanne et maman sommeillaient chacune sur leur chaise, avec un certain équilibre instable et un air de profonde béatitude. Elles trouvaient infiniment meilleur, disaient-elles, de dormir sur une chaise que dans un lit. Peut-être est-ce pour cette raison que même si le sommeil était plus fort que tout, il ne pouvait être question de monter se coucher avant les autres. Henri, parfois, dormait le nez sur ses deux bras allongés sur la table. Jacqueline dormait à genoux sur une chaise, la figure posée sur ses deux bras repliés sur la table. Pour moi, je lisais « Fabiola », tout en sommeillant de temps à autre. Quand l’heure était venue, on allumait toutes les lampes « Pigeon » et on montait en chœur. Peut-être aussi ne voulait-on pas laisser monter les enfants avec une lampe à la main, cela aurait pu être dangereux.

Je me souviens d’un soir où Papa était tombé dans l’escalier avec une lampe sans doute mal vissée. L’essence coulant le long de l’escalier, s’était enflammée. Je venais de monter, j’étais dans la chambre de mes parents et attirée par le bruit et la lueur plus vive, suis sortie sur le palier pour voir un rideau de flammes devant moi. Cela a été vite étouffé sous des couvertures….

Est-ce dans le mois d’août ou dans le mois de septembre qu’il a été question d’installer un hôpital au Poiré ? Plusieurs dames, ayant à leur tête Mme Dorion, dans un élan patriotique, avaient déclaré qu’il fallait faire quelque chose et qu’il serait bon d’avoir dans la maison du Parc, laquelle était vaste et inoccupée, une maison de convalescence au plutôt un hôpital pour blessés légers. L’idée a pris corps, a été acceptée par le service de Santé.

Cette maison mystérieuse, fermée depuis tant d’années, a enfin été ouverte et nous avons pu parcourir ses pièces délabrées, aux planchers défoncés, aux plafonds quelque peu effrités, aux boiseries grises de temps et de poussière. Quelques planches ont été mises ça et là pour des réparations sommaires et on y a installé une vingtaine de lits. Je ne sais où le matériel avait été pris cela ne nous intéressait pas du tout ; par contre les dames étaient plongées dans l’organisation. Madame Dorion avait été nommée présidente du comité. Madame Benjamin Gendreau était secrétaire et Maman trésorière. Le reste je ne me souviens plus. On avait trouvé une cuisinière et les jeunes filles : Armande Brachet, Marie-Josèphe Dorion et sa sœur Aline, peut-être Andrée Chailloux étaient préposées à l’épluchage des légumes. Ce qui nous intéressait beaucoup plus, c’était l’arrivée des blessés. Ils devaient arriver un dimanche matin. Toute la population était à la gare, ainsi que les autos qui devaient servir au transport, lesquelles avaient été fleuries. Il y avait aussi la voiture Dorion, voiture à cheval, garnie de grands soleils. Le train est arrivé, mais les blessés n’y étaient pas. Chacun est rentré chez soi un peu déçu. Le lendemain, à la même heure, nous étions à la gare avec les autos, malheureusement défleuries. La foule n’y était plus, mais cette fois-ci les blessés y étaient. Une vingtaine comme prévu, et parmi eux, un sergent si grand, si grand que nous l’avons cru porté sur les épaules des autres. Ils ont été amené en triomphe. Les lettres écrites à leur famille le jour même étaient enthousiastes : « On nous a logés dans un château ! ». C’étaient tous des blessés légers, ou des convalescents. Il ne leur fallait que quelques pansements et les médecins du pays assuraient la surveillance médicale. Madame Dorion dirigeait cela parfaitement bien. Il était d’ailleurs assez pratique que ce soit à deux pas de chez elle. Madame Gendreau a commencé à tenir ses registres et Maman à payer. Quant aux autres dames, elles encombraient plutôt car, en dehors des lits à faire et des planchers à balayer, il n’y avait guère de travail pour elles. Cependant, il y en avait toujours quelques unes à tourner autour des blessés. Tante Chailloux présentait au grand sergent ses filles : « deux petites vendéennes ». Il y a eu, au début, des choses assez comiques (moins comiques par la suite) parce que l’enthousiasme du début s’est éteint.

L’hôpital n’a dû subsister que quelques mois, peut-être un hiver, puis on a préféré grouper les blessés, ce qui était tout de même plus pratique. Je garde moins de souvenirs de ceux qui sont venus par la suite bien qu’il y en ait eu quelques uns, paraît-il, fort sympathiques.

Il y en a eu un cependant, un russe nommé Maxime. Etait-ce en 1915 ? Ce devait être un ouvrier, mais il prétendait appartenir à une famille dont certains membres avaient de belles situations. Il a été presque aussitôt fiancé à Marie Guesdon. Il est vrai qu’elle avait déjà eu de nombreux fiancés avant, et qu’elle en a eu pas mal d’autres par la suite. Chaque soir Marie Guesdon et son fiancé faisaient une petite promenade jusqu’à l’Idonnière, sous les yeux attendris de la tante Guesdon qui disait sur un ton lyrique : « L’union de la France et de la Russie ». Cette union, comme l’autre

fut éphémère. Maxime guéri, est reparti, et n’a plus donné de ses nouvelles.

Il y avait eu, dans l’hiver, à la salle Courgeon, un concert donné par un groupe de jeunes gens et de jeunes filles de La Roche, au profit des blessés. Certains des numéros n’étaient pas mal, et Maxime qui devait être à peu près guéri, y avait donné des danses russes qui avaient certainement le mérite d’être authentiques.

Les derniers blessés de l’hôpital s’éternisaient… peut-être les avait-on oubliés. L’oncle Chailloux se croyait obligé de les promener, et il entrait pour cela en difficultés avec Monsieur Dorion qui, en tant qu’époux de la présidente du comité, estimait que ce devoir lui revenait. Finalement les blessés étaient si bien remis que, pour se procurer quelques distractions, ils faisaient le mur ! Cela a été un soulagement pour tous, lorsque l’hôpital a été fermé.

En attendant, tante Victor qui recevait la visite des blessés lorsqu’ils partaient, avaient distribué ainsi un bon nombre de pièces de dix sous « pour leur tabac ».

Un an ou deux après peut-être, la maison a été occupée par des religieuses réfugiées d’Ypres. Elles ont opéré dans la maison un grand nettoyage qui n’avait pu être fait avant l’arrivée des blessés, lavant les boiseries, arrachant les papiers qui pendaient par lambeaux. Je ne sais plus combien de temps elles sont restées ; puis la maison fermée de nouveau, est retombée dans le silence pendant des années.

Dans le courant de septembre je crois, on a commencé à nous faire tricoter pour les soldats. J’avais déjà appris à tricoter, assez mal d’ailleurs. Cela consistait à faire des bandes pour « apprendre le point » (point à l’endroit, point à l’envers, point jarretière, grain de mil). J’avais déjà confectionné quelques petites choses au crochet, mais cela ne m’enthousiasmait pas du tout. Tante Denise nous a dit qu’il était de notre devoir patriotique de tricoter et nous a obligées à le faire, et comme elle ne faisait rien à demi, nous devions employer tous nos moments libres à tricoter. Pendant les vacances, c’est tout juste si nous avions quelques instants pour jouer, et après les vacances nous devions tricoter tous les jours de congé. Il ne s’agissait bien entendu que des jambes de chaussettes, car nous n’étions pas capables de faire les talons ni les bouts de pieds. Cela n’avait rien de passionnant…. mais au moins j’ai appris à tricoter plus régulièrement.

Et puis, le mois de septembre étant fini, il a fallu rentrer en classe. Tante Jeanne et ses enfants sont partis à Poitiers où oncle Alfred avait dû venir en convalescence. Tante Denise et Lucie ne partaient pas à Giromagny ; il était entendu que la chose était trop dangereuse. Le front était en effet non loin de ce qui était la frontière allemande, cependant il ne s’est jamais rien passé par là. Logiquement j’aurais dû entrer en pension au moins cette année-là. Mes parents s’y opposaient, et il y eut une façon d’arranger les choses. Comme je n’avais plus rien à apprendre à l’école, du programme qu’on devait y voir, Melle Chalard a proposé de faire pour Lucie et pour moi, un cours supérieur. Pendant la classe des autres élèves, nous faisions du travail préparé à l’avance, et Melle Chalard nous prenait après sa classe, de quatre heures et demie à six heures. Nous avions seulement quelques leçons à apprendre à la maison. Ce travail a été beaucoup pour moi ; non seulement j’ai appris bien des choses, mais Melle Chalard a eu sur moi une influence profonde. Avec le recul des années, je suis mieux à même d’apprécier tout ce qu’il y avait en elle de droiture, de bonté, de sincérité profonde et d’honnêteté. Tout cela dans un esprit qui se voulait laïque mais qui, avec une réelle croyance en Dieu, avait conservé un profond respect pour la religion chrétienne.

Nous sommes donc ainsi entrés dans l’hiver 1914 – 1915. Nous étions tout à fait installés dans la salle à manger où Grand’mère et sœur Agathe nous rejoignait pour les repas.

Papa avait tout à fait pris possession de la petite pièce qui était maintenant son bureau. J’ai oublié de raconter qu’il devait s’occuper de ravitaillement. Peu avant la guerre, on lui avait demandé de prendre « en cas de guerre » la présidence de la commission de ravitaillement n° 10, qui siégeait à certains jours, à Aizenay. A ce moment était arrivé une caisse renfermant les instructions nécessaires. On espérait qu’elle ne serait jamais utilisée. Avec la mobilisation, la commission n° 10 a commencé à siéger. Il s’agissait surtout d’achats de bestiaux. Je ne sais plus maintenant qui faisait partie de cette commission. Le receveur d’enregistrement était le trésorier. Il y avait plusieurs membres dont un cycliste qui, à vrai dire, ne servait pas à grand’chose. Cela durait toute la journée, une fois par semaine me semble-t-il ; journée coupée par un bon repas, dans un hôtel près de la gare. On a fait grief plus tard de ces repas. Il n’y avait pas de quoi. A cette époque, tous les repas étaient, pour un prix modique, de bons repas.

Pendant les vacances, Papa emmenait Henri, ravi d’accompagner son oncle, et de faire partie d’un groupe masculin. Il poussait les bêtes par derrière pour les faire monter dans le wagon, et il était ravi. Les séances de ravitaillement ont duré toute la guerre, ou presque. Papa a fait là un gros travail, présent à Aizenay un jour ou deux par semaine. Les derniers temps, il a d’ailleurs eu de gros ennuis, plusieurs marchands de bestiaux ayant trouvé moyen de supplanter la commission de ravitaillement. Enfin, si pendant toute la guerre, la commission d’Aizenay a fourni à l’armée la nourriture nécessaire, il y a eu un autre résultat inattendu : le mariage du cycliste, lequel s’appelait Jean Ruchaud et habitait un village d’Aizenay. C’était un très brave homme, très estimé de tous, mais célibataire à plus de soixante ans. Cela a commencé par des taquineries, puis la chose s’est précisée lorsque Ruchaud a déclaré qu’il avait rencontré au Poiré, précisément un jour de ravitaillement, une personne qui lui plaisait, c’était Alphonsine Rambaud dont j’ai peut-être déjà parlé…. Alphonsine était la filleule de Papa car sa mère Phonsine avait été domestique plus de vingt ans chez mes grands parents, et c’était elle qui avait élevé Papa. La grand’mère Mémé Louise avait été la nourrice de tante Marie Angèle. Son frère Alphonse était mort depuis quelques années…. Papa, voyant que la chose était sérieuse, a proposé d’en parler à Alphonsine. Les parents ont commencé par en rire, et le père Jacquet Rambaud a même dit : « Un gendre qui serait pas beaucoup plus jeune que moi ! ». Puis peu à peu l’idée a pris corps et Alphonsine a accepté. Mes parents ont assisté au mariage. Alphonsine se trouvait trop âgée pour la robe blanche, mais elle avait un voile fleuri d’oranger. Ruchaud avait une dignité extrême. Quelqu’un parmi les assistants déclaraient qu’il ressemblait à un général de l’Empire. Le ménage a été heureux bien que Ruchaud soit mort assez jeune. Alphonsine a connu une sécurité matérielle qu’elle n’aurait pas eu sans cela. Il y a eu deux enfants, une petite fille qui est morte jeune, et un fils marié et père d’une fille qui a maintenant dix huit ans. L’auberge de la mère Phonsine a disparu, cette auberge où nous avions passé de grands moments et où nous avons vu le père Jacquet et la mère Phonsine refuser du vin à ceux qui en avaient déjà trop bu ailleurs. Cette grande pièce triangulaire est maintenant meublée, avec assez de goût d’ailleurs, d’un bureau et de grands fauteuils de cuir. Et je crois que Mme Ruchaud, tant affable soit-elle, n’aimerait pas tellement se voir rappeler que le terrain où est actuellement cette maison a été donné en cadeau de noces par mes grands parents, à la grand’mère de son mari pour ses vingt ans et plus chez eux. Beaucoup de choses changent.

En plus du ravitaillement, Papa a eu aussi à s’occuper de la commission des allocations, et cela pendant plusieurs années. Il a fait là un très gros travail. Le bureau était rempli de papiers soigneusement classés, et je me souviens de son mécontentement, d’ailleurs légitime, quand le petit chien ratier, tout jeune et nouvellement arrivé à la maison, a joué avec les papiers et les a dispersés dans le jardin. Il a fallu écrire à dix sept mairies pour reconstituer certains papiers. Le petit chien s’était aussi attaqué à une lessive que Sœur Agathe venait de suspendre et en avait mis en pièces plusieurs objets, chemises et bas à elle et à Grand’mère, aussi était-elle dans une certaine fureur.

Je ne vois pas que cet hiver 1914 – 1915 ait contenu des évènements marquants pour nous tout au moins.

Les discours patriotiques de tante Denise à la lecture des articles de Schowb, s’étaient un peu calmés, les évènements menaçant de durer un certain temps, mais son ardeur à nous faire tricoter des chaussettes ne n’était pas ralentie. Elle-même tricotait sans arrêt en lisant, ce qui excitait mon envie car je ne pouvais lire et tricoter à la fois. Tricoter était déjà passablement absorbant et j’aurais bien mieux aimé lire, mais nous n’en avions guère le droit, même les jours de congé ; c’était assez dur, car il n’y avait guère de détente.

A part cela, pour nous, la vie continuait assez unie.

… des moments durs. La santé de tante Denise laissait beaucoup à désirer. On pensait qu’il s’agissait de troubles de son retour d’âge. En réalité, sans doute s’agissait-il de déficiences rénales et cardiaques qui devaient l’emporter encore jeune. Elle se laissait soigner par Maman, et trouvait sans doute pratique de vivre ainsi chez sa sœur, mais Maman n’avait aucune idée de ce que pouvait être un régime.

Tante Denise était toujours très dure avec moi, m’accusant d’avoir l’esprit faussé et me faisant souvent les réflexions les plus mortifiantes. Je me souviens d’un exemple entre tous et cela me soulage un peu de l’écrire car tout cela explique beaucoup de choses que je retrouve ainsi en moi. D’ailleurs je n’en veux pas à tante Denise, pas plus que je ne lui en voulais à cette époque. Elle ne m’aimait pas, et la sympathie ne peut se commander. Je l’aimais bien, et j’étais persuadée par Maman que sa sœur était la personne la plus merveilleuse du monde, nous devions l’aimer.

Le 15 août, c’était la fête de Maman, ce devait être en 1915. La date approchait et je ne m’en préoccupait pas le moins du monde, parce qu’il ne me venait pas à l’idée de préparer quelque chose. On souhaitait la fête, il y avait un bouquet, c’était évident, sans plus. Il paraît que depuis un certain temps, Jacqueline et Lucie préparaient un morceau à quatre mains (tiré de la Méthode Carpentier) pour jouer ce jour-là. Y avaient-elles pensé d’elles-mêmes ? c’était très bien et cela prouvait qu’elles avaient plus d’idées que moi. Si tante Denise le leur avait suggéré, elles pouvaient m’en parler en même temps. Mais tout cela ne prouvait pas que j’étais une enfant dénaturée, ne pensant pas à la fête de sa Mère, ainsi que tante Denise me l’a déclaré vertement. Lucie brodait un mouchoir, c’était d’ailleurs très bien, encore que la broderie n’était pas impeccable, mais elle y mettait une certaine bonne volonté, d’ailleurs toute naturelle, Maman étant sa marraine et c’était la moindre des choses envers une tante qui les recevait sa mère et elle, depuis si longtemps. Je ne savais que faire et j’étais navrée. Je me suis mise à faire un dessin représentant des reines-marguerites. Je les vois encore. J’y ai beaucoup travaillé et n’ai guère eu d’encouragements. C’était une copie, et elle n’était peut-être pas merveilleuse, mais j’avais fait tout ce que j’avais pu.

Une autre fois, c’était dans l’été 1915. Nous étions allés à Poitiers deux fois au cours du printemps. Le séjour là-bas était gai et agréable. J’aurai sans doute l’occasion d’en parler. A chaque fois, on jouait une petite comédie sans prétention, devant le public familial et on s’amusait bien.

La première fois, il n’y avait pas de rôle pour moi. Je ne m’en suis pas froissée le moins du monde. Le nombre des rôles était limité. On m’avait confié la tâche de souffleuse. J’ai trouvé cela très bien, et assistais à toutes répétitions avec mon papier. J’étais d’ailleurs assez inutile, car lorsque les actrices ne se souvenaient plus de leurs rôles, elles improvisaient et tout allait à merveille. Encore une fois, je n’étais nullement froissée et nullement peinée, trouvant cela tout à fait normal.

Au second séjour, il y a eu un rôle pour moi, un rôle tout à fait secondaire de dame d’honneur ou je ne sais plus quoi. Sans doute, Andrée Vermot qui dirigeait toutes choses avait-elle jugé que je ferais une actrice médiocre. Nous avons été déguisées tant bien que mal avec ce que nous avions trouvé. Il m’a été attribué différents vêtements dont je me suis accommodée, n’ai vu aucun mal à rien du tout et me suis beaucoup amusée. Quelque temps après notre retour de Poitiers, je ne sais plus du tout à quel propos, tante Denise m’a accablée de reproches, comme cela lui arrivait souvent, m’a déclaré qu’à Poitiers on avait voulu se moquer de moi en m’affublant de vêtements affreux et en les arrangeant de façon ridicule, et que de toute façon, on avait cherché à m’éliminer parce que j’étais bête et laide. Cela a été affreusement dur à recevoir et je sens encore le mal qui m’a été fait ce jour là. J’ai rapproché certains faits et compris qu’il y avait peut être un peu de vrai là dedans. Cela a influencé un grande partie mon comportement par la suite. J’ai continué dans une certaine mesure à croire vrai tout ce qui m’était dit, mais sans avoir la même totale confiance. Je me suis rendu compte de mon physique et par la suite, quand il m’est arrivé d’être peu comprise ou méprisée et laissée de côté, ou lorsque j’ai vu mes intentions dénaturées, ainsi que cela m’est arrivé souvent, j’ai pensé qu’on me trouvait laide et peu sympathique, que beaucoup de choses venaient de là et j’en ai toujours beaucoup souffert.

Tante Denise m’a cependant rendu justice sur certains points, dans les dernières années de sa vie, parce qu’elle s’est aperçue que, pour bien des choses, on pouvait compter sur moi ; cependant sur son lit de mort, elle n’a pu s’empêcher de dire du mal de moi à Jacques. Heureusement que dans ma vie, il y a eu l’amour de Jacques, amour que je continue à ne pas très bien comprendre, car je le méritais si peu, j’en étais si peu digne ; mais cela m’aide à porter beaucoup d’autres choses, parce que près de bien des êtres qui me sont chers, je n’ai jamais trouvé l’affection que j’aurais désirée.

Je m’attarde sur tout cela parce que je crois que ces années 1914-1915 ont été pour moi un tournant. Celles qui sont venues ensuite, mes années de pension, ont été, pour beaucoup de choses, plus décisives encore.

Je ne sais plus à quelle époque nous sommes allés à Poitiers en 1915, pour la première fois. Sans doute en fin d’hiver ou début du printemps. Nous aimions bien ces séjours là. La voiture était terriblement chargée, avec six personnes et les bagages indispensables.

Cela me rappelle un autre voyage avant guerre, je ne sais plus à quelle date. Nous déjeunions cette fois là à Souché, près de Niort, chez les Boutineau. A notre arrivée dans la cour, nous avons été accueillis avec une amabilité à laquelle se mêlait quelque hilarité, et nous avons vu arriver oncle Alfred et l’abbé Léon Pigeaud venus au devant de nous. C’était fort gentil de leur part, et nous avons déjeuné gaiement ensemble, mais quand il a fallu les caser dans l’auto et les ramener à Vouillé et à Poitiers, cela a un peu moins enchanté Papa, car tous deux étaient grands et forts et tenaient pas mal de place. Il a fallu fixer une des valises sur une aile de l’auto (en ce temps là, les autos avaient ce que l’on appelait des ailes) mais cela avait été une telle charge que l’aile ayant frotté sur quelque chose, la tôle en avait été percée.

Notre séjour de 1915 a été très gai. Dans la même maison vivait Mme Vermot et sa fille Andrée. Oncle Alfred et tante Jeanne avaient déjà fait leur connaissance place Notre Dame où elles habitaient déjà la même maison, et, lorsqu’il avait fallu déménager, la maison qui étaient un beau vieil hôtel devant être démolie pour dégager l’entrée de la faculté, les deux familles avaient été d’accord pour trouver une maison où elles pouvaient s’installer toutes deux, afin de continuer à vivre dans la même intimité. La maison de la rue de la Tranchée était toute en hauteur, avec un jardin étroit continuant en terrasse sur Blossac. La famille Vermot occupait le rez-de-chaussée, une chambre au second et une ou deux au troisième. La famille Alfred avait tout le premier étage qui était plus grand, en raison de l’existence, au rez-de-chaussée, d’un porche par lequel on pouvait accéder au jardin, plusieurs chambres au second et au troisième.

Lorsque nous y allions en nombre, les chambres Vermot étaient en partie à notre disposition. Mme Vermot avait quelque peu l’air d’une sorcière. Sa fille Andrée était bonne et jolie, nettement plus âgée que nous (elle a eu vingt sept ans pendant longtemps), agréable et gaie. Elle avait le don d’animer son entourage familial et amical. A peine étions-nous à Poitiers qu’il y avait quelque chose en train : comédie à jouer, chansons à composer. Le soir, tout le monde jouait et c’était pour nous un sujet d’étonnement que de voir ainsi jouer des adultes, à des petits jeux très simples qui déchaînaient des fous rires. Papa lui-même s’y mettait. Je me souviens d’une partie de cris d’animaux qui est restée mémorable, car au lieu de « miaou » ou « cocorico », nous devions crier le prénom de chacun, et c’était une joie pour nous que de crier « Victor » ou « Marie », « Alfred » ou « Jeanne », et plus encore le prénom de Mme Vermot « Malvine ».

Dans la journée, Jacqueline et moi jouions beaucoup avec Denise, elle avait toute une famille de poupées pour lesquelles nous arrangions des installations sans cesse renouvelées. Il se peut que je confonde et que j’embrouille ensemble plusieurs séjours à Poitiers. Il y en a eu certainement deux en 1915, et peut-être un autre ou deux autres, en 1916, dans l’hiver ou le printemps.

Une des choses que je trouvais tellement agréables à Poitiers était que, la salle à manger étant éclairée au gaz, il n’y avait pas besoin le soir, de se grouper autour de la lampe pour lire. On pouvait rester confortablement sur le canapé.

Mais j’ai vu mieux au cours d’un de ces séjours. Nous avions été invités à dîner dans la famille Chiquet, ce devait être en 1916, car Henri était mobilisé. Françoise et moi avions été . ?. par nos parents et j’ai été assez étonnée de voir que la lumière n’était pas celle du gaz, mais une autre plus brillante, émise par quelque chose d’inconnu. Je n’avais jamais encore vu d’ampoules électriques. Au cours de ce dîner ont eu lieu deux choses souvent rappelées. Il y avait un magistrat, lequel racontait des histoires assez longues. Maman s’endormait facilement, surtout quand elle restait longtemps immobile et que la conversation n’avait rien de passionnant. A la fin d’une histoire de crime, Maman s’est donc assoupie, et, juste au dénouement, comme on venait de découvrir deux cadavres, elle s’est réveillée et a fait entendre un petit rire approbateur. La conversation a repris. A la fin du dîner, c’était Henri qui s’endormait. Il avait été de garde toute la nuit précédente, et, à Fernande Chiquet qui proposait un bridge, il a répondu, dans un bâillement, qu’il ferait mieux d’aller se coucher.

Nous avons été reçus aussi chez d’autres amis de la famille Pigeaud, entre autres chez les Keller, qui avait une fille Marie-Françoise. Et puis, il y a eu la fameuse comédie dans laquelle je jouais le rôle de souffleur. Les acteurs étaient bien dans leur rôle. Nous nous sommes amusées.

En rentrant au Poiré, il y a eu un contretemps. La confirmation avait lieu dans ces jours-là et Jacqueline devait être confirmée. Avions-nous été mal renseigné sur la date ? Toujours est-il que nous sommes arrivés la veille ou l’avant-veille de la cérémonie, en tout cas trop tard pour que Jacqueline fasse la retraite ; elle n’a donc pu être admise. Mes parents ont été indignés. A ce moment là, je n’ai pas compris grand chose, mais maintenant je comprends toute naturelle la conduite de M. le Curé, ou de son remplaçant, car M. Dronneau était mobilisé. En tout cas, il aurait motivé son refus de façon courtoise, ce que son remplaçant n’a peut être pas fait. Il y a eu à ce moment là plusieurs Rédemptoristes qui se sont succédés, dont certains n’étaient certainement pas commodes. Il était cependant tout naturel que l’on ne puisse admettre au Sacrement de confirmation une enfant qui n’y avait nullement été préparée. Seulement, la Confirmation n’avait lieu ici, et n’a jamais eu lieu que tous les quatre ans, et il était bien ennuyeux que Jacqueline attende aussi longtemps. Il a donc été décidé que nous retournerions à Poitiers fin mai. La Communion solennelle avait lieu à Saint Hilaire le 30 mai, Jacqueline pourrait auparavant suivre la retraite avec Denise et les compagnes de l’Institution Boffinet, et la Confirmation avait lieu le lendemain 31 mai à la Cathédrale. C’est ce qui a donc eu lieu.

Tante Denise et Lucie étaient toujours là et ne parlaient pas de départ à Giromagny. Je ne me souviens pas très bien de ce printemps là. J’ai passé mon certificat d’étude, avec beaucoup d’émotion d’ailleurs. Je n’ai eu qu’une mention « Bien » alors que tous espéraient pour moi une mention « Très bien ». J’ai donc été une déception, et essuyé quelques reproches, qui n’ont pas manqué d’être renouvelés l’année suivante quand Jacqueline a eu son « Très bien ». J’étais cependant la première du Canton, et avais fait tout ce que j’avais pu.

Nous sommes donc allés à Poitiers fin mai. Comment avons-nous pu, en ce court séjour, faire autant de choses qu’il me semble me souvenir ? Il y a eu la retraite des communiants. Je revois encore la cérémonie, et j’entends encore certains des cantiques.

Cela me rappelle une autre cérémonie à laquelle je reviendrai tout à l’heure, car elle a été tout à fait oubliée dans son ordre chronologique, puisqu’il s’agit de la période lointaine « d’avant l’autre guerre ». Enfin ce sont des souvenirs, et tant pis s’ils sont un peu pêle-mêle.

Il faisait ce jour-là un temps superbe. J’ai eu l’imprudence de dire que le jour de ma Communion, le temps était douteux, et me suis entendu répondre que sans doute je ne l’avais pas mérité, alors que les communiants de ce jour avaient bien mérité une belle journée. Il n’y a rien de tel que de semblables paroles pour fausser l’esprit des enfants. Si le temps dépendait des mérites de chacun, ce serait bien compliqué. Et les pauvres gosses de mon année n’avaient rien mérité sans doute ! Ce sont des choses insignifiantes en elles-mêmes, mais qui laissent dans le cœur une trace profonde. J’ai beau ne pas en vouloir à celle qui les a dites, et qui ne m’aimait pas, je ne peux pas oublier.

Après la messe qui a eu lieu à Saint Hilaire, les parents des communiants sont allés les embrasser au pensionnat Boffinet. Je ne suis pas retourné bien souvent à Saint Hilaire, mais, à chaque fois, je revois Denise, si jolie en communiante, et Jacqueline qui portait une coiffure semblable. Il y a eu sans doute un joli repas. Papa avait fait venir des « meuils » (mulets) du marais. Nous étions treize à table ! Cela a été remarqué, et nous en avons plaisanté, sans savoir qu’un an après, ce serait la sépulture de Denise. Sans doute y a-t-il eu des vêpres, je ne me souviens plus. Le lendemain, Confirmation à la cathédrale où étaient réunis toutes les paroisses de Poitiers. Le sacrement a été administré par Monseigneur de Durfort de Civrac de Lorges. Je ne me souviens pas tellement de la cérémonie, mais je me souviens de la conversation entre deux dames, dans la voiture qui nous amenait à la Cathédrale, et c’était une série de critiques concernant Maman. Croyait-on que je ne devais pas comprendre ? Maman était sans doute partie par une autre voiture. Cela m’a été très douloureux et pourtant je ne pouvais pas comprendre qu’on puisse avoir des intentions méchantes.

Après cela, je ne me souviens plus combien de jours nous sommes restés ; pas longtemps sans doute et pourtant il y a eu la fameuse séance théâtrale dans laquelle, cette fois là, j’avais un petit rôle, à ma grande joie. Toute cette joie a été détruite par la suite. On avait voulu se moquer de moi. Je m’en ressens toujours.

La Communion de Denise et de Jacqueline m’a fait penser à une autre cérémonie pour laquelle il me faut revenir en arrière : la Communion d’Alexis Gouraud, en 1910. J’ai raconté que la seconde fille de la tante Adèle Luneau, à Vieillevigne, avait quitté sa famille pour épouser un peintre en bâtiment, Gabriel Gouraud, qui cependant était d’une très bonne famille. De peintre, Gabriel était devenu boulanger, et s’était installé à Vieillevigne, mais ils étaient restés brouillés avec les parents Luneau, lesquels estimaient que, pour la fille d’un pharmacien c’était déchoir que de vendre du pain dans la boutique d’un boulanger. Quand leur fils unique, Alexis, a été en âge de faire sa Communion (il n’y avait pas encore de Communion privée), cela a été la réconciliation avec les parents, et les Gouraud ont jugé utile de faire un grand repas auquel a été convié toute la parenté, un vrai banquet. En ce temps de voitures à chevaux, aller à Vieillevigne était une expédition. Nous sommes partis avant le jour et revenus la nuit tombée, espérant voir la comète de Halley dont c’était l’année. Nous n’avons pas vu la comète, mais le voyage était une réjouissance. Nous étions entassés, avec tante Abel, ses filles, probablement Maman, plus tante Porteau et Aline, dans ce que tante Abel appelait « la grande voiture de Legé » ; et qui était une énorme « tapissière ». Je ne sais plus si Papa et oncle Abel y étaient ; en tout cas, nous étions conduits par le père Guilbaud. Bien qu’il y ait eu pas mal d’enfants, nous étions plutôt serrés, aussi tante Abel avait déclaré « Charlotte, ma petite fille, elle peut s’asseoir sur le rebord de la portière », aussi Charlotte a fait tout le voyage sur un siège de quelques centimètres de large. Quant à tante Porteau, elle nous signalait à l’avance toutes les Croix que nous allions rencontrer : « un signe de Croix, mes enfants. Au nom du Père… ». Tout cela a été très distrayant. Il y a eu une messe fort solennelle, et encore l’évêque de Vannes, oncle du Communiant, n’avait pu venir. Il y a eu ensuite un banquet à tout casser. Je ne sais plus si nous sommes allés aux vêpres. En tout cas, je me souviens d’un des cantiques de la messe : « Entourons d’honneur, Notre Doux Sauveur… ».

Quant à la comète de Halley, j’ai eu le plaisir de la voir, un soir, par dessus le toit de la maison. Il y a eu aussi la fameuse « nuit de la Comète », pendant laquelle la terre devait traverser la queue de la comète et peut être périr. Il n’est rien arrivé, mais je me suis si agitée que j’ai pris un bon rhume.

A propos de Vieillevigne, j’ai oublié aussi de raconter un événement arrivé quelques années après : la noce d’Elisabeth Luneau. C’était certainement quelques années après, car nous avions l’auto, ce qui était plus pratique et plus rapide que « la grande voiture de Legé ». Elisabeth épousait un marchand de bestiaux, lequel habitait un village appelé l’Audaire, à quelques kilomètres de Vieillevigne. Aller à un mariage était une joie pour nous, mais plus encore pour celles qui, un peu plus âgées que nous, étaient des jeunes filles. Je les revois encore : Aline Libaud avait un chignon tout en boucles, et Andrée Chailloux une robe de velours bleu, ainsi qu’un grand chapeau sur lequel était posée une mouette naturalisée. Je n’ai pas un souvenir très net du cortège à l’aller à l’église, bien que je me souvienne très bien du mariage à la mairie. Mais, à la sortie de l’église, nous étions si nombreux à vouloir porter le voile et la traîne de la mariée que nous avons failli la décoiffer. Le repas avait lieu chez le marié à l’Audaire, dans un bâtiment neuf qui devait servir d’étable. Il y avait beaucoup de monde, et les tables étaient si serrées contre le murs que certains convives, pour gagner leurs places, étaient obligées de passer dans ce qui devait servir de mangeoires. C’était tout à fait la noce de campagne. La veille au soir, il y avait un dîner. Tante Porteau qui s’y était fait transporter, racontait qu’il n’y avait pas de couteaux. Après le repas, on a dansé, et nous nous sommes bien amusés. Retour le soir par une pluie diluvienne. Il avait fallu mettre la capote de la voiture, ce qui n’arrivait pas souvent.

Nous voilà très loin de Poitiers et de l’année 1915. Après quelques jours passé en famille, nous sommes rentrés au Poiré, bien entendu. Tante Denise et Lucie ont dû rentrer à Giromagny dans le courant de l’été…..

Je ne sais comment s’est passé cet été là… mais il ne me semble pas que les vacances m’aient jamais paru longues et fastidieuses. J’ai toujours beaucoup de joie, au début des vacances, à penser à ces jours de liberté. Il me revient une matinée d’été, la semaine qui précédait les Prix où nous suivions le « chemin des amours », pour nous rendre à l’école des garçons, afin de mettre au point les chants pour la cérémonie des Prix, et je pensais, avec un plaisir très vif, aux vacances qui allaient venir. Je revois l’endroit, en bas du raidillon qui longe le parc, et j’ai devant les yeux l’éclat de ce jour d’été.

Pendant la guerre, nous n’avions pas de Prix, mais les vacances étaient là tout de même, et les journées passées à lire et à jouer. Tout cela avait la saveur des prunes que nous cueillions à un certain prunier, à gauche en haut du jardin, près de ce qui était autrefois « la cour aux poules ».

J’oublie certainement bien des choses. En octobre, il y a eu une autre rentrée scolaire. Je retournais à l’école du Poiré, et cette fois-ci, Lucie n’était plus là, j’avais Jacqueline pour partager le cours du soir que nous faisait Melle Chalard. Jacqueline suivait facilement les mêmes cours que moi ; elle a toujours eu le travail beaucoup plus aisé.

Je ne sais plus si c’est cet hiver là qu’Henri est venu nous voir. Il me semble qu’il avait été malade, et venait finir de se remettre au grand air du Poiré. Le jour où il devait partir, le temps avait été si mauvais que Papa s’est refusé à le laisser se mettre en route. Aussi Henri a fait appel à leurs amis Chiquet, demandant de venir au devant de lui sur une partie du trajet qui était bien peu commode par le train. Les Chiquet ont préféré venir jusqu’au Poiré, nous amenant d’ailleurs oncle Alfred, qui souffrait toujours de sa blessure, mais marchait quand même. Il me semble que c’est cet hiver là ou peut être au printemps, qu’il a été nommé directeur de l’école d’enfants de troupe de Billom.

Nous avons reçu à déjeuner les Chiquet, père et fils, et oncle Alfred. Au cours du repas, il a été question du Marais. M. Chiquet était non seulement chasseur, mais collectionneur d’oiseaux. Il avait une pièce de sa maison entièrement garni de vitrines où se trouvaient, naturalisés, des oiseaux innombrables, des spécimens rares, dont certains tués par lui après de grandes difficultés. Sur le marais, en automne et en hiver, il y a des oiseaux nombreux. Tout cela l’a vivement intéressé, et une pêche a été décidée pour la semaine suivante. Je suppose donc que c’était dans l’hiver 1915-1916, et un jeudi, car l’année suivante nous étions pensionnaires et n’aurions pu y aller. Jamais le marais n’a été si beau que ce jour-là, avec des envols d’oiseaux de tous côtés.

A part quelques petites choses, toute cette période paraît à peu près uniforme et dépourvue d’évènements marquants. Le dimanche, souvent, on me demandait pour des ventes d’insignes pour des buts divers : drapeau belge, journée du 75, vente de pochettes surprises. C’était fastidieux, mais cependant j’aimais cela, parce qu’il y avait un devoir à remplir.

Je sais que, vers la fin de l’hiver, nous avons fait un, ou peut être deux voyages à Poitiers. Denise avait été très malade. Elle avait fait deux crises d’appendicite qui avaient été très sérieuses. Elle en était remise, mais conservait un pénible souvenir des jours si longs où il lui fallait rester au lit. Je me demande toujours pourquoi on ne l’avait pas fait opérer. Sans doute opérait-on moins facilement à cette époque que maintenant. Oncle devait être parti à Billom. Tante Jeanne hésitait à partir, à cause de la santé fragile de Denise, et aussi, en raison des évènements, à changer ses filles d’établissements scolaires. Elle était aussi très attachée à Poitiers. En mai, Denise est de nouveau tombée malade, mais cette fois-ci, la chose était infiniment pire, il s’agissait d’une méningite, et, à cette époque là, une méningite ne pouvait guérir. Oncle Alfred et tante Jeanne ont appelé Maman au secours, elle était prête à tous les dévouements. Nous étions d’ailleurs assez grandes pour nous passer d’elle quelques jours. Elle ne pouvait cependant rien, que d’assister sa pauvre famille consternée. Denise souffrait terriblement ; par moment, elle poussait de tels cris qu’on l’entendait de Blossac. Je ne sais plus combien de temps sa maladie a duré, mais cela a été affreux. Maman est revenue après la cérémonie funèbre, un an, jour pour jour, après cette journée de la Communion qui avait été si heureuse. Oncle Alfred et tante Jeanne escortaient à Saint Marcellin, où était leur tombeau de famille, le corps de leur chère petite Denise. Quelques jours après, oncle Alfred, qui cependant n’était guère croyant, écrivait à mes parents : « mes chers amis, que Dieu vous garde d’un pareil malheur ». Mes parents avaient eu la grande peine de perdre leurs petites jumelles, mais la chose n’était pas comparable. Pour moi, j’ai connu cette douleur affreuse deux fois, mais je dois dire que ma foi en la vie éternelle date surtout de la mort de Denise, tellement j’ai la certitude que je la reverrai un jour, ceci à un tel point que je n’ai presque pas eu de peine. Quarante six ans sont passés depuis. Je n’ai peut être pas pensé très souvent à Denise, mais j’y ai pensé toujours avec beaucoup d’affection et de tendresse. Je sais qu’elle vit et que nous nous retrouverons, elle sera toujours jeune, alors qu’elle serait une dame assez mûre, comme nous. Oncle Alfred et tante Jeanne sont allés à leur tour rejoindre leur enfant, et je pense que, dans la vie éternelle, leur joie est grande de s’être retrouvés.

Je pense qu’à cette époque là, il y a eu le renouvellement de la Communion de Jacqueline, sans cérémonie aucune. Quelques jours après, elle passait son certificat d’études, et a eu là un succès brillant, que je n’avais pas été capable d’avoir. Très bien, première du canton.

Tante Denise n’était pas là pour se livrer à des commentaires. De Giromagny, elle écrivait à Maman de longues lettres, très intéressantes d’ailleurs, racontant leur vie là-bas, à Lucie et à elle. On se voyait beaucoup entre amis. Tante Denise recevait même parfois des soldats originaires du Poiré, cantonnés dans les forts qui entouraient Belfort. Le bruit s’était d’ailleurs répandu là-bas : « A Giromagny, y a-t-une femme qui connaît le Poiré… » ; et ils venaient pour un petit moment pour parler du pays. Lucie suivait les cours de l’Ecole Supérieure dont des professeurs étaient devenus des amies pour sa mère et pour elle. Toutes deux se plaisaient là-bas et n’auraient pas demandé mieux que de continuer cette vie le plus longtemps possible.

Quant à nous, les vacances de nouveau arrivaient. Cette année, il avait été formé des projets avec tante Marguerite. Elle et ses filles viendraient passer une partie de leurs vacances au Poiré, puis les deux familles loueraient ensemble quelque chose aux Sables, pour y passer un mois, si possible 15 août – 15 septembre, ce que Papa aimait bien, car cela lui permettait de faire avant, la plus grande partie des battages.

Oncle Eugène était mobilisé comme médecin militaire, à la base aérienne de Châteauroux, autant qu’il m’en souvienne, et viendrait nous rejoindre en permission. Tante Marguerite et ses filles ont donc passé peut être une quinzaine au Poiré, et nous nous sommes bien amusées. Quelques souvenirs émergent de cette époque-là, souvenir de quelques promenades, souvenir d’une chanson composée pour le départ de Sœur Agathe, à sa retraite …

sur l’air du « jeune homme venant de se perdre dans la forêt de St Germain.. » ( ! ! !)

Je me souviens aussi avoir entendu Solange jouer une valse de Chopin, et avoir compris qu’il existait une musique autre que celle enseignée par Monsieur Fallourd.

Je me souviens aussi d’un clair de lune dont il me semble voir encore l’éclat merveilleux. Nous étions assises sur les marches du couloir sur le jardin et ne pouvions nous décider à rentrer. J’avais déjà vu des nuits splendides au Blanc, alors que nous restions jouer dans la cour après le dîner, mais celle-ci m’a semblé la plus belle. Le disque de la pleine lune montait lentement derrière le chêne, au fond du jardin, et d’abord cuivré, devenait d’un argent féerique….

Pour le 15 août … nous sommes partis aux Sables. Papa et tante Marguerite étaient partis le matin, et nous les suivions le soir avec les bagages. Ils comptaient trouver quelque chose dans la journée et nous pourrions nous installer le soir. Mais ce qui était habituellement facile, a été beaucoup plus difficile cette fois-là et Papa a failli nous télégraphier de ne pas partir.

Enfin, le soir nous avions un gîte. Tante Marguerite et Papa avaient fini par trouver un logement, au carrefour du Centre, chez une dame Pelletier, qui tenait un magasin de chaussures. Quand nous sommes arrivées, il était tard et la salle à manger qui donnait sur un jardin très ombragé, était sombre, et Maman n’a pu retenir son désappointement, lequel a été remarqué par Papa. Finalement, l’installation était agréable. Au rez-de-chaussée, il y avait la salle à manger donnant sur le jardin, et la cuisine ; au premier étage, toujours sur le jardin, des chambres pour tante Marguerite et ses filles. Sur la rue, des chambres pour mes parents et pour nous. La mienne n’avait pas de fenêtre, et servait plutôt d’entrée, mais j’avais une chambre à moi et j’en étais ravie.

La propriétaire avait deux filles, l’une mariée et mère de deux enfants ; la seconde venait de perdre son fiancée à la guerre, elle était charmante et sympathique et a épousé depuis un officier belge. Madame Pelletier était curieuse et bavarde, et venait volontiers à la cuisine, en notre absence, voir ce qu’il y avait dans les casseroles.

Le jardin était agréable et reposant après la plage. C’était là notre entrée particulière, et nous étions ainsi non loin de la plage. Maman et tante Marguerite appréciaient la proximité du marché…

Oncle Eugène est venu en permission. Je me souviens d’une promenade avec lui à la grande jetée. Il était très entrain, gai et amusant comme il savait l’être parfois.

Nous venions à peine d’arriver aux Sables quand nous avons appris la naissance d’une petite fille chez oncle Raymond, une petite fille qu’on a appelé Catherine et qui, par la suite, devait devenir Caty.

C’est aussi pendant ce séjour aux Sables, que nous avons appris l’entrée en guerre de la Roumanie, car la guerre continuait, bien que notre vie habituelle n’en ait guère été troublée. Je ne sais plus très bien à quoi nous avons passé ce mois ? plage… pêche… croquet.. Nous prenions aussi des bains avec tante Marguerite qui aimait beaucoup cela. Notre tente était installé devant le Café de la Plage …

Un jour dont je me souviens bien, c’est le 31 août 1916. Depuis le matin, il y avait un vent violent, sans pluie avec un ciel assez clair, une de ces tempêtes sèches qui sont les pires. Nous avions passé la matinée sur la plage, la mer était basse. Nous y sommes retournées après le déjeuner pour jouer au croquet, la mer ayant encore deux bonnes heures à monter … atteignait presque les tentes. Tout le personnel de l’établissement s’affairait à les démonter et les ranger autant que possible… mais les vagues se faisaient de plus en plus fortes… Impossible de rester sur la plage, nous avons pensé aller au Puy d’Enfer pour voir la mer sur les rochers et pour aller plus vite, avons demander à Papa de nous y conduire en auto. Papa était sur le port où il voulait pêcher, mais devant la violence du vent, il repliait ses lignes. Le temps d’aller chercher l’auto au garage, place de la Liberté (on ne laissait pas comme aujourd’hui, les autos dans les rues), cela tournait à l’ouragan. Nous sommes donc partis pour le Puy d’Enfer, mais arrivé au bout du Remblai, impossible de continuer. Il y avait, de chaque côté de la route, qui n’était pas encore le boulevard de l’Atlantique, des dunes assez hautes, et c’était à cet endroit, une telle tempête de sable que Papa était aveuglé et ne pouvait conduire. Il a donc décidé de regagner le garage, en passant par le boulevard Castelnau (lequel s’appelait boulevard de l’Est) et nous sommes revenus à pied par le Remblai. La tempête était effrayante vers le Phare Rouge, toute la chaussée était inondée. Après, le spectacle était tout autre. Les vagues charriaient et brisaient contre le Remblai les pliants qui n’avaient pu être remontés ; les tentes, les jeux de croquet, les costumes de bain, serviettes, s’en allaient à la dérive. Peu à peu, les cabines qui n’avaient pu être remontées comme elles l’étaient souvent pour les très grandes marées, cédaient à leur tour, s’entrechoquaient et se brisaient contre le Remblai ou les unes contre les autres … c’était un vrai désastre. Tous les établissements de bains, sauf les « bains Terminus », situés avant la place du Tribunal étaient détruits.

Des jeunes gens avaient pris des barques, des canots et essayaient de récupérer ce qu’ils pouvaient, car à la marée descendante, tout partait vers le large. Les jours suivants, certaines choses ont été rejetées. On donnait à cette époque-là les costumes de bain à garder à l’établissement. Après chaque bain, ils étaient rincés et séchés. Certains ont été retrouvés dans les rochers de la Chaume, et identifiés aux marques qu’ils portaient. Le lendemain, on essayait de refaire des cabines avec quelques panneaux intacts parmi les débris…

En racontant ce désastre, je m’aperçois que j’ai totalement oublié d’en raconter un autre : les inondations du Poiré, en octobre 1909…. La veille il avait beaucoup plu, tellement qu’au sortir de l’école, Maman n’avait pas voulu nous laisser revenir seules, elle avait envoyé au devant de nous, le Père Guilbaud et le journalier Robert, lesquels avaient pris sur leur dos les deux plus petites : Denise et Jacqueline. Françoise et moi, sous nos capuchons, trottions par derrière. Les prés étaient déjà couverts d’eau, chose rare à cette époque de l’année. Dans le nuit, il est encore survenu de très grosses averses, si bien que le ruisseau a commencé à courir sur la route de la Genétouze, l’eau pénétrant dans les maisons, lesquelles existent toujours, près du pont. Le flot se heurtait violemment au vieux pont, assez bas et étroit, si bien que la voûte a fini par céder. La masse d’eau a dévalé vers le pont de la route d’Aizenay, lequel était semblable… Là une pile a cédé et le pont s’est affaissé d’un côté…. Mais une petite maison était construite à toucher le pont. Dans la nuit, le Docteur Lucas, entendant les grondements de l’eau, est descendu, sans doute avec plusieurs hommes, et en faisant un pont d’une échelle, a réussi à pénétrer dans la maison et a voulu emmener les habitantes. La bonne femme a déclaré qu’elle ne voulait pas quitter sa maison, que l’eau y était entrée bien des fois, et en était toujours ressortie et elle en ressortirait encore cette fois. Cependant elle a consentie à laisser partir sa nièce. Dans la nuit, la maison s’est écroulée et la bonne femme a péri sous les décombres… on l’a retrouvée sous son armoire. La maison n’a jamais été reconstruite.

Un peu plus tard, le pont de la Braconnerie a sauté, et les rails du train départemental se sont trouvées suspendues au dessus du vide. Cela posait un problème pour les usagers jusqu’à ce que le pont soit reconstruit, ce qui a demandé plusieurs années : il y avait une passerelle en bois par où on faisait le transbordement des voyageurs. Jacques étant au collège à cette époque, a passé là bien des fois : le train resté à Palluau venait jusque là.

Sur la Vie, le pont de la Bardinière avait résisté, quoiqu’il ait été fissuré, mais à Pont-de-Vie, si le pont était intact, la route avait cédé.

Le matin, Papa qui s’apprêtait à partir à Aizenay, était à s’habiller quand Grand’mère, du bas de l’escalier, l’a appelé pour lui dire que le pont était coupé. Il a émis l’idée de passer par Palluau, Grand’mère lui répond « le pont est coupé ». Papa a pensé ensuite passer par la Genétouze, mais Grand’mère lui répond de nouveau « le pont est coupé ». Et à l’idée de passer par les Lucs, toujours la même réponse « le pont est coupé ». Cela devenait affolant. … Seule la route de La Roche tenait bon. Des problèmes se posaient…. Pour Marie Violleau, de la Jamonière, qui accouchait cette nuit-là, il avait fallu aller chercher un médecin à Aizenay, le bourg étant inabordable.

Il n’y a pas eu de classe ce matin là, ce qui a été pour nous d’un très grand intérêt, nous sommes allés faire la visite des dégâts. Après tant d’années, je revois encore ce pont de la Genétouze écroulé, et cette effrayante masse d’eau qui se précipitait dans la brèche. On avait bien l’impression d’une puissance contre laquelle rien ne pouvait lutter. Aux autres ponts, c’était moins spectaculaire.

En Vendée, je ne sais combien de ponts ont sauté ce jour-là ; plusieurs ont du attendre des années avant d’être reconstruits. A Apremont, où il n’avait pas plu, ou presque pas, le pont a sauté dans l’après-midi. C’était une chose invraisemblable que de si petits cours d’eau, à sec souvent l’été, puisse causer tant de dégâts. Presque aussitôt, il a fallu parer au plus pressé, on ne pouvait laisser la moitié de la commune, ou plus, sans communication avec le bourg. Un pont en bois provisoire a été établi auprès du pont détruit de la route de la Genétouze, il devait servir aussi pour les usagers de la route d’Aizenay ; aussi on a relié les deux routes par ce que l’on a appelé longtemps « la nouvelle route », et qu’on appelle maintenant la « route de la grotte ». Cela a permis d’attendre la reconstruction des deux ponts.

A Pont-de-Vie, peut être y a-t-il eu une passerelle pour les piétons, les autos passaient à gué entre deux prés… Il a fallu refaire le remblai de la route.

A la Braconnerie, on passait aussi à gué, heureusement qu’il n’y avait pas beaucoup d’autos en ce temps là. Les charrettes à bœufs et les voitures à cheval s’en tiraient toujours, mais il est arrivé au Docteur Lucas de s’arrêter au milieu du gué, moteur noyé et de se faire tirer par des bœufs.

Tout cela m’a amené bien loin de la tempête du 31 août 1916 aux Sables. Ce qui avait été curieux ce jour-là, c’était la rapidité de la catastrophe, arrivée surtout en pleine saison.

Les jours suivants, nous avons repris notre vie ordinaire. Cependant Papa n’avait pas oublié le désappointement de Maman devant la salle à manger obscure, ou du moins très sombre, de l’appartement loué cet été là. Depuis longtemps, il aurait aimé avoir une maison aux Sables. A cette époque-là, c’était très facile. Une agence a fourni toute une liste de villas à vendre. Il y en avait de tous les prix, depuis une villa importante sur le Remblai, pour le prix de 170 000 AF, jusqu’aux villas plus modestes d’une vingtaine de milles. Nous sommes allés voir, de l’extérieur, une villa qui plaisait beaucoup à Papa. Elle était placée boulevard de l’Ouest, ce qui le mettait à proximité du Port, et chose rare à l’époque, elle avait un garage. Maman objectait que les fenêtres étaient étroites, que l’étage paraissait bien haut, ce qui signifiait un escalier assez raide, et surtout qu’elle serait loin du marché. Je suis bien de son avis, surtout maintenant.

Enfin, vers le 15 septembre, nous sommes repartis au Poiré. La rentrée scolaire était toute proche, et cette année là, elle serait pour nous très différente des autres. Mademoiselle Chalard nous avait fait aller le plus loin possible, mais le moment était venu d’aborder d’autres études, et il nous fallait partir en pension. Depuis quelques mois, Maman nous avait fait inscrire à Françoise d’Amboise et nous y partions dans les premiers jours d’octobre sans doute. Il y a eu pas mal de préparatifs à faire à fin des vacances. C’était pour nous une période nouvelle qui commençait.

…..

J’en arrive maintenant à ce qui a été pour moi une véritable rupture avec ma petite enfance, ces années de pension qui, peu nombreuses pourtant, ont été un tournant décisif pour moi.

Je parle maintenant du pensionnat de Chavagnes : Institution Françoise d’Amboise. On a fêté son centenaire il y a peu d’années.

Quand il a été construit, c’était un bâtiment magnifique, et le jardin est toujours remarquablement beau, mais les nécessités pécuniaires ont fait qu’il a fallu l’amputer d’une partie de sa surface, jardin potager et partie du fond ; et la progression des élèves fait que les bâtiments sont maintenant nettement insuffisants, qu’il a fallu construire dans le jardin une salle des fêtes, pour libérer la grande salle et en faire des classes ; il a fallu construire des classes dans la cour St Michel, et d’autres dans le parc en préfabriqué.

Tel qu’était le bâtiment en 1916, c’était très beau et je l’aimais infiniment, avec la chapelle, belle et spacieuse, ses cloîtres, ses vastes salles et ses hautes fenêtres.

Maintenant on dira qu’il y avait pas mal de terrain perdu et que le confort y est restreint, encore qu’il y ait un chauffage au mazout et quelques douches.

En 1916, nous étions d’ailleurs assez mal installées. Un hôpital avait réquisitionné plus de la moitié de l’immeuble, y compris les cuisines, et la direction avait dû s’arranger comme elle le pouvait. Deux petits hôtels avaient été loués Passage Leroy ; on y avait installé : cuisines, réfectoires et quelques classes. Cela obligeait toutes les élèves à des promenades pour chaque repas, quel que soit le temps. Si on voulait manger, il fallait aller chercher sa pitance Passage Leroy, que ce soit dès le matin pour le petit déjeuner, à midi ou le soir pour les autres repas. C’était souvent dénué de charme, et pénible par certaines températures, mais c’était parfois très amusant, et au fond, nous aimions cela. Pour celles assez nombreuses qui avaient leurs classes Passage Leroy, il y avait encore des promenades supplémentaires, car il fallait revenir à Chavagnes pour les études et pour certaines récréations.

La chapelle était réservée aux élèves, mais les malades de l’hôpital y avaient accès également.

Dans le jardin, nous n’avions le droit d’y aller qu’en rang, ou sous la conduite de quelqu’un. De même pour aller à la chambre de « Madame » qui était sous un cloître de l’hôpital ; il fallait pour faire trois pas, être accompagnée, après avoir mis ses gants.

Marguerite et Charlotte avaient passé quelques années à Chavagnes. Marguerite en était sortie, mais Charlotte y était toujours, ainsi que Berthe Gendreau, et cela devait nous aider à nous habituer. L’une ou l’autre nous avait expliqué bien des choses, mais certaines nous ont bien étonnées cependant. En tout cas, si Jacqueline s’est tout de suite habituée, cela a été pour moi un déchirement affreux, et j’ai pleuré plusieurs soirs de suite ; mais quelques années plus tard, j’ai pleuré quand il a fallu partir.

Le premier soir, cela a été un dépaysement total : le réfectoire, la prière à la chapelle, le coucher dans cette petite cellule de dortoir, que j’ai pourtant aimé par la suite tant je m’y sentais chez moi. Les jours suivants, il y a eu tant de choses à apprendre, tant de visages nouveaux…

La classe où j’ai été mise par erreur, ne convenait pas du tout à ce que je pouvais faire. J’en étais désespérée, et j’ai écrit longuement à Maman pour lui raconter. « Madame » ayant lu cette lettre, m’a fait venir chez elle et m’a parlé avec beaucoup de bonté. Le résultat a été qu’après deux changements de classe, j’ai tout de même été mise dans celle qui me convenait.

Nous avions comme directrice Mère Agnès du Christ qui s’appelait de son « nom du monde » Madame Gabrielle Ayraud . Par la suite, j’ai eu pour elle une grande et filiale affection. Je lui suis restée profondément reconnaissante de beaucoup de choses et suis allée la voir souvent après ma sortie de pension… Je suis allée la voir pour la dernière fois, dans sa chambre, un jour bien angoissant. Depuis la veille, les allemands avaient décidé de réquisitionner le bâtiment en entier. J’ai trouvé Mère Agnès très affectée. Elle avait toujours désiré mourir à Chavagnes…. Mais pleine de confiance, elle savait que les choses s’arrangeraient. Il y avait bien quelque part dans Nantes, des magasins qui, vu la pénurie des choses, ne pouvaient servir à rien ; le pensionnat s’y transporterait et tout s’organiserait. Nous nous sommes dit adieu ce jour-là…… Mère Agnès ne pouvait prévoir, quand elle me parlait avec tant de courage, que ses élèves, réfugiées aux Galeries Lafayette, seraient obligées de fuir sous les bombes, devant l’incendie ; que le pensionnat devrait se réfugier à Chavagnes en Paillers. Heureusement, les bâtiments de Chavagnes ont été retrouvés intacts ; les allemands n’avaient pas eu le temps de détruire quoi que ce soit, même pas les arbres du Parc, et la vie a repris.

Les premiers jours en pension ont été pour moi très durs, alors que Jacqueline s’était tout de suite habituée…. Enfin le troisième jour, je me retrouvais dans la classe de Charlotte. C’était, avec la façon de compter à l’époque, la « classe de première ». Rien à voir avec la « première » d’aujourd’hui. Cette classe était celle qui venait avant l’année du Brevet. A cette époque, les jeunes filles ne passaient guère le « baccalauréat ». Rares étaient celles qui s’y préparaient, il y en avait peut-être trois ou quatre cette année là, et on les considérait comme un peu bizarres. Celles qui n’abandonnaient pas pour le « Cours complémentaire » passaient leur Brevet simple. Quelques unes allaient jusqu’au « Brevet supérieur » et encore les programmes étaient bien moins chargés que maintenant. Il y avait d’ailleurs si peu de jeunes filles qui désiraient continuer des études. La plupart n’envisageaient pas autre chose que de rester chez elle, et de cultiver des Arts d’agrément en attendant leur mariage. Bien peu de situations paraissaient possibles. J’ai entendu dire à Tante Denise « Pour une jeune fille, il ne peut y avoir autre chose que les Postes ou l’Enseignement ». Tout a évolué très vite.

En Première, nous avions la chance d’avoir un excellent professeur, un des plus remarquables de Chavagnes à cette époque-là. Elle s’appelait Melle Louise Gruais et nous l’aimions bien. Elle était intelligente, intéressante, sympathique et expliquait toutes choses avec beaucoup de clarté. La classe était située dans la « chambre à chapeaux » sous le cloître …. Je revois encore quelques physionomies d’élèves … il y avait Germaine Biré, le boute en train de la classe, aussi mauvaise élève que bonne camarade ; Marie Madeleine Carré, un peu effacée mais très appliquée, elle est devenue Dominicaine je crois ; Yvonne Geffré dont la vie fut plutôt lamentable, divorcée après onze mois de mariage, elle mène à St Denis la Chevasse une existence qui semble sans grand intérêt ; il y avait Marie-Paule Bréger qui, pour une raison demeurée mystérieuse, s’est suicidée avec ses deux filles. Que de tragédies que nous ne pouvions prévoir dans notre insouciance d’alors. Il y avait aussi Simone Ropert qui fut pour moi une amie très chère, et qui est morte avant ses dix-huit ans ; Jeanne de Lajartre aussi est morte très jeune. Il y avait Anne-Marie Belaubre qui, ayant épousé Maurice Ropert, n’a pas dû connaître que des jours heureux. Je l’ai vue parfois, elle semble être arrivée, avec les années, à une existence plus paisible. Il y avait Jeanne Galonnier que j’ai revue assez souvent, pendant quelques années, quand elle était devenue Jeanne Crochet, à Soullans, ses filles s’étant à Jeanne d’Arc, liées avec les miennes. Il y avait aussi Anne Le Tilly dont je n’ai pas entendu parler depuis bien longtemps ; Elisabeth Saheffelnecq dont les parents s’étaient repliés de Lille et qui a regagné après la guerre, sa Flandre natale . Il y avait Germaine Brégeon qui a été mariée deux fois, je l’ai rencontré quelquefois à Nantes ; Henriette Ripoche qui a perdu son mari dans un des bombardements de Nantes. Il y avait Charlotte bien entendu ; puis d’autres dont je me rappelle encore les noms et c’est tout ; Suzanne Batard, Jeanne de la Jousselinière, Simone Pasquier, Marie Helbert, Simone Libbe, peut-être d’autres, je ne sais plus.

Au bout de quelques jours, je me suis rendue compte de la force de la classe. Il y avait quelques très bonnes élèves : Henriette Ripoche et Marie Madeleine Carré étaient nettement les meilleures. Quelques unes arrivaient dans une très bonne moyenne et se disputaient nettement certaines places. Et puis, il y en avait de quelconques, et puis l’inévitable « queue de classe ».

Marie Madeleine Carré et moi étions les deux plus jeunes, à quelques jours près. Certaines avaient jusqu’à deux ans de plus que nous. Je me suis rendue compte aussi, que l’enseignement de Melle Chalard n’avait pas été inutile et que j’étais parfaitement en état de suivre la classe en me plaçant dans les quatre ou cinq premières. Melle Gruais était d’ailleurs si intéressante que c’était un plaisir de travailler et de lutter pour les places d’excellence. A partir de ce moment-là, je me suis habituée à Chavagnes et je me suis mise à aimer le pensionnat et les maîtresses (sans cependant les aimer toutes). Certaines m’ont été indifférentes, et je n’ai guère eu affaire à elles ; certaines, comme Melle Pouzet que je devais avoir l’année suivante comme professeur au Brevet, m’ont été franchement antipathiques. On aurait dit qu’elle se plaisait à humilier les élèves et à leur être désagréable. C’était elle qui surveillait le petit dortoir où je devais passer cette année là, et au moment de la toilette, sa surveillance avait quelque chose de pénible. Le petit dortoir se levait une demi-heure plus tard que le grand, du moins les jours où il n’assistait pas à la messe. En principe, nous devions y aller deux fois par semaine. Cela m’a bien surprise au début, je ne comprenais pas la messe en dehors du dimanche ; l’école laïque ne m’avait pas préparée à cela. Peu à peu, je m’y suis habituée, et j’ai admis l’assistance à la messe comme chose normale ; même chaque jour pour les années qui ont suivi. J’ai commencé à comprendre que la communion puisse être fréquente, et même quotidienne. Nous étions cependant libre de communier ou non…. La seule religieuse qui ait eu vraiment une grande influence sur moi, au point de vue religieux, est Mère Louise des Anges (Melle Otto) dont j’aurai l’occasion de parler plus longuement plus tard. Sa piété était peut-être un peu trop exaltée et sentimentale, mais elle m’a appris à me rapprocher de Dieu et à prier.

Après la messe, nous allions au Passage Leroy pour le petit déjeuner, puis il fallait revenir à Chavagnes pour une étude, suivie de la classe. Après le déjeuner, ce qui était l’occasion de nouvelles promenades, il y avait une récréation, aux « quinconces » s’il faisait beau, sous la véranda s’il pleuvait ou s’il faisait trop froid. La classe reprenait, puis il y avait l’ouvrage manuel, une étude, et, avant le dîner, la journée se clôturait par le Salut du Saint Sacrement qui pouvait être donné chaque jour pendant la guerre. Après quoi, il y avait le dortoir, et c’était une joie pour moi de me retrouver dans ma petite cellule où j’étais seule et chez moi.

Au bout de quelques semaines, je ne m’ennuyais déjà plus. J’avais pris goût au travail et avais le grande ambition d’atteindre la tête de la classe. J’y suis d’ailleurs arrivée, au classement de Noël j’étais la troisième, et arrivais la première aux examens de Pâques ; ceci non sans beaucoup de travail d’ailleurs.

Le dimanche matin, il y avait, au réfectoire qui nous servait à cette époque de salle de réunions, ce qu’on appelait la « proclamation ». On y annonçait les places bien entendu, mais aussi les notes de la semaine. Quand il y avait « 1 » sur toute la ligne : politesse, maintien, travail, observance du règlement, on avait droit à la « mention d’honneur ». Avec un « 2 » sur un seul de ces points, on conservait la « mention d’honneur », mais un « 3 » la faisait perdre. Alors on avait la mention dite « de satisfaction », ce qui signifiait qu’il n’y avait pas tellement lieu d’être satisfait. Avec plusieurs « 3 », il n’y avait pas de mention. La « mention d’honneur » chaque semaine donnait droit à un billet du 1er degré : sortie un jeudi de 11 h. à 17 h. Un billet du 2ème degré ne donnait le droit de sortir que de 13 h. à 17 h. Le 3ème degré ne donnait rien du tout. Heureusement, il y avait les « grandes sorties » une fois par mois, toute la journée. A vrai dire, ces journées, attendues avec pas mal d’impatience étaient un peu décevantes. On faisait toute la journée des courses sans tellement d’intérêt. Au début, une ou deux fois, Maman nous a emmenées déjeuner à l’Hôtel de Paris, mais ceci a été vite considéré comme un luxe peu raisonnable. Alors on prenait, pour la journée, une chambre à l’Hôtel He ?.. qui était un affreux établissement entre la place de la Bourse et la Poste. Il paraît que cet hôtel, comme ses voisins, étaient affreusement mal fréquentés ; cependant certaines bonnes familles y venaient, comme nous, s’installer pour la journée. On y déposait les paquets ; on y prenait le repas de midi avec des provisions apportées du Poiré, c’était assez lugubre. Quelquefois sœur Agathe venait nous voir et même nous faire sortir. Une fois, elle nous a emmenées déjeuner à sa communauté, place Saint Donatien. Nous avons mangé les provisions apportées du Poiré, mais là nous étions installées convenablement, dans une petite pièce qui devait servir de lingerie.

Nous ne sommes pas revenues au Poiré de tout ce premier trimestre, même pas pour la Toussaint qui, autant qu’il m’en souvienne, avait été précédée de la retraite annuelle. Cela a passé quand même. A Noël, nous avions beaucoup de joie de nous retrouver en famille et beaucoup de choses à raconter, mais tout à la maison nous a paru changé.

Je garde un bon souvenir de cet hiver là, du travail des camarades, de l’émulation et aussi des bavardages et des bons moments passés. C’est un soir, pendant une « circulation » que j’ai appris une nouvelle renversante : il y avait en Russie, une Révolution, et la famille impériale avait été massacrée. Cet écroulement m’a paru quelque chose d’irréel.

J’ai oublié de parler des « circulations ». Avec les « cinq minutes » qui en duraient parfois dix, elles prenaient une certaine partie de la journée. Circulations dans Chavagnes même pour se rendre à la Chapelle ou au dortoir. Il fallait s’arrêter à des points déterminés et repartir sur un coup de cloche, et surtout marcher sur la pointe des pieds sans faire sonner les talons, ce qui, un jour mémorable, avait amené une interpellation virulente de Melle Caillaud (Mère Jeanne Madeleine) : « Maintenant marchez, et pas un pied ne touche à terre ! ». A cela, pendant la guerre, venait s’ajouter les circulations des capuchons et des caoutchoucs. Les premières se passaient dans la « chambre à chapeaux » qui était une sorte de vestiaire. Là étaient suspendus les vêtements dont on pouvait avoir besoin pour aller à la Chapelle : chapeaux et manteaux. Pendant la guerre, au milieu étaient suspendues les grosses pèlerines de drap qu’il nous fallait revêtir les jours de pluie ou de grand froid, pour aller au Passage Leroy. En février 1917, qui a été très rigoureux, il nous a même fallu les mettre pour aller à la Chapelle. On tournait donc autour de la « chambre à chapeaux » en rang, pour prendre ses vêtements, et c’était une excellente occasion d’échanger quelques mots avec une camarade ou une amie. Pour cela, il y avait quelques coins particulièrement pratiques où il était possible de s’attarder quelques minutes. La circulation des caoutchoucs se passait dans une sorte de réduit situé au fond de la salle d’étude, et servant de passage pour l’escalier de sauvetage, lequel descendait des dortoirs pour devenir extérieur et aboutir, par une cour étroite, à une petite avenue privée. C’est par là que nous partions au Passage Leroy. Donc après avoir quitté la salle d’étude par le cloître pour tourner autour de la « chambre à chapeaux », il nous fallait retraverser la salle d’études, toujours sur la pointe des pieds, pour tourner autour du réduit aux caoutchoucs, surveillé par une maîtresse perchée dans l’escalier. Après quoi on descendait l’escalier extérieur et on commençait les petites promenades habituelles au Passage Leroy. Ce qui était une corvée devenait parfois une source d’agrément et de distractions. D’abord, cela permettait de prendre l’air, de voir ce qui se passait au dehors, c’est à dire sur le boulevard Delorme et le long de la rue du 14 juillet, de rencontrer souvent les mêmes personnes, lesquelles avaient dû être affublées de petits surnoms. Certains craignaient comme la peste ces rencontres pendant lesquelles plus de cent pensionnaires de tous âges défilaient devant eux avec de petits airs ironiques. Il y a eu parfois des incidents très amusants. Quand il pleuvait, on pouvait, bien enfouies sous les capuchons, bavarder avec une amie, ce qui était très interdit, ou même changé de rang, ce qui était encore plus interdit. On faisait circuler des mots d’ordre : « ce soir, pendant la prière, tout le monde se mouche au moment de l’examen de conscience ». Effectivement tous les mouchoirs se tiraient : alors, qui punir ? On ne peut sévir contre tout un pensionnat. Ou alors, deux élèves qui ne s’y attendaient guère, étaient attachées par une épingle de sûreté, et, arrivées dans la salle d’étude, ne pouvaient se séparer. Alors Melle Caillaud grondait une fois de plus.

Je voudrais parler un peu de Melle Caillaud (Mère Jeanne Madeleine) qui était surveillante d’études, de circulations, de dortoirs, et de je ne sais plus quoi encore. Elle avait un rôle très ingrat et, pour maintenir une certaine discipline, devait se montrer très sévère. Elle l’était et elle était même un peu blessante dans ses façons de faire, mais elle avait un rôle si ingrat. Nous la détestions cordialement, elle le sentait, et je crois qu’elle en souffrait, mais elle maintenait son attitude de sévérité… J’ai vu, à de très rares occasions, d’autres professeurs surveiller la salle d’études, et c’était le chahut innommable. En dehors de son rôle, Melle Caillaud pouvait être charmante et, après mon départ de Chavagnes, lorsque je n’étais plus sous sa surveillance, je l’ai toujours revue avec plaisir. Elle aussi repose maintenant dans le cimetière des Religieuses de Chavagnes.

J’en étais tout à l’heure aux circulations et aux promenades entre le Passage Leroy et Chavagnes. Il y a là des souvenirs assez amusants. Je revois toujours la colonne traversant le boulevard Delorme et s’engageant dans la rue du 14 juillet, et une vieille maîtresse, Melle Poirier, galopant aussi vite que possible, brandissant son parapluie et criant « Coupez mes enfants ! ». En effet, un tram venait de quitter la place Delorme.

Une autre fois, nous nous rendions pour dîner au Passage Leroy. Il faisait beau. Des soldats américains se promenaient et en riant regardaient passer cette bande de filles. Il y avait alors, parmi les « petites » une pensionnaire impossible qui s’appelait Jeanne Legrand (c’était elle qui s’était, à la suite d’une réprimande, enfermée dans les w.c. et y est restée jusqu’à ce que la punition ait été levée). Ce soir là, elle était tellement insupportable qu’il avait fallu renoncer à la mettre dans les rangs avec celles de son âge, et elle était à la queue des rangs, donnant la main à une « grande ». Voyant les américains, elle leur a fait le salut militaire ; les américains, en riant, ont répondu. Madame, juste à ce moment là, s’est retournée, a vu les américains qui riaient, et les « grandes »aussi. Elle était rouge de colère et s’apprêtait à une belle réprimande, mais en arrivant au Passage, les « grandes » l’ont mise au courant, ce n’était pas bien méchant, et toutes en ont ri ensemble.

Tout cela faisait partie de la trame quotidienne de l’existence, et les jours passaient. Nous n’avions pas de vacances à la Toussaint, ce qui fait que nous n’allions pas chez nous avant Noël. Avant la guerre, Noël se passait à Chavagnes et c’était une occasion de fêtes, mais avec les réfectoires et cuisines au Passage Leroy, il était impossible de faire quelque chose ressemblant à un petit réveillon, aussi on nous envoyait dans nos familles. J’ai connu un Noël à Chavagnes après la guerre, et j’en garde d’ailleurs un bon souvenir, mais cela n’a pas duré…..

Pendant ce premier trimestre, je me suis réellement attaché à Chavagnes, et me suis prise d’amitié pour plusieurs de mes compagnes…….

Mon travail de classe m’intéressait beaucoup et je réussissait bien non sans peine d’ailleurs. Le soir, dans ma cellule, avant l’extinction de la lumière, j’ouvrais le « Manuel du Chrétien » que tante Marie Angèle m’avait donné. J’y découvrais successivement, non seulement les Evangiles, mais les Psaumes, les Actes des Apôtres, les Epîtres et l’Apocalypse, qui me ravissait. Cela a été mon premier contact avec l’Ecriture Sainte, que je n’ai pas cessé depuis de relire… Je remercie tante Marie Angèle de nous avoir procuré tant de ressources. Je me suis aperçu depuis que d’autres, pourtant très chrétiennement élevés, n’avaient pas eu toutes les lumières que nous avons eues. Il leur manquait une tante religieuse et, religieuse contemplative…. Après le « Manuel du Chrétien », il y a eu le « Livre de piété de la jeune fille », auquel je dois beaucoup. Aucune jeune fille ne voudrait s’en servir maintenant, car la piété y est certainement surannée et quelque peu sentimentale. Je l’ai d’ailleurs abandonné aussitôt ma sortie de pension, quand j’ai commencé à connaître la vie paroissiale et la liturgie …

Le dimanche, nous avions les vêpres, précédées d’un sermon de l’Aumônier. Je n’ai jamais entendu de sermons plus plats, plus pauvres et plus inintéressants pour des êtres jeunes. Nous avions beau les précéder d’un cantique au Saint-Esprit, ils n’arrivaient pas à retenir notre attention. L’Aumônier, très bon était-il, n’avait rien de ce qu’il fallait pour diriger des pensionnaires… Il paraît que c’était un excellent professeur de mathématiques. Il est vrai que le choix d’un aumônier pour un pensionnat de jeunes filles est une chose très délicate… Il paraît que ses cours de catéchisme étaient parfaitement documentés, mais je n’en garde qu’un souvenir, la terreur que les unes et les autres avions à la seule pensée d’être interrogées… Il se nommait le Chanoine Jean Coulon. Il avait une nièce nommée Marie Louise Métaireau. Elle appelait son oncle « tonton Jean » et nous disions parfois de même….

Après le sermon, venaient les vêpres qui, on n’a jamais su pourquoi, étaient toujours les vêpres de la Sainte Vierge. Il paraît que les pensionnaires se refusaient à chanter autre chose…. ce doit être une légende. Mais ce qui n’est pas une légende, c’est qu’un dimanche, tout un côté s’est mis en grève, et a refusé de chanter quoi que ce soit. Cela a dû être une belle histoire. Nous n’étions pas à Chavagnes ce jour-là, Grand’mère venait de mourir .

Après les vêpres, venait la bénédiction du Saint Sacrement. Chaque dimanche, sans en manquer un seul, on chantait l’Ave Marie Stella, jusqu’à ce que le pauvre aumônier, excédé, vienne à protester, alors Melle Moucheau à consenti à changer. Melle Moucheau était professeur de piano, bien médiocre, hélas, et c’est elle qui tenait l’harmonium et dirigeait les chants. Elle était aveugle depuis son enfance et, lorsqu’elle jouait, avait des contractions de visage pénibles à regarder…

Pendant la guerre, il était accordé d’avoir la bénédiction du Saint Sacrement tous les soirs. Certains blessés ou convalescents de l’hôpital y venaient. On y chantait parfois des cantiques patriotiques, comme il y en a eu de tous temps. Certains autres cantiques suivaient l’année liturgique. On commençait l’année par : « Viens dans mes doigts, ô mon Rosaire… », cela continuait par : « Français, pour ta belle Patrie, oh ! viens prier à cet autel… ». Ce sont ceux dont je me souviens peut être le plus, car ce sont ceux chantés en octobre 1916.

Pendant le carême, nous avions le Chemin de Croix, chaque dimanche soir, et « Madame » nous lisait les formules traditionnelles que nous avons eues ici au Poiré jusqu’à ces dernières années, très légèrement réduites il est vrai. En 1916, elles étaient peut être passables, mais en 1950, et après, elles avaient perdu une grande partie de leur sens…… Les « torrents de délices » et les « torrents de larmes » n’émeuvent plus personne.

A la bénédiction, pendant le Carême, nous chantions chaque soir le Miserere en entier. Au bout de quelques années, toutes le savaient par cœur…….

En mai et juin, c’était autre chose. Pour le « Mois de Marie » et le « Mois du Sacré Cœur », il y avait les « fleurs ». Chaque classe avait une fleur déterminée, rose, œillet ou autre chose, et pour la cérémonie, qui se passait dans la classe même en raison du Passage Leroy, ou parfois à la salle d’études, et plus tard à la Chapelle, chacune recevait une fleur si toutefois elle y avait droit. Car on pouvait perdre sa fleur, en raison d’un 3 à l’observance du règlement, ou d’un 2 à la politesse, ou je ne sais quoi. Dans ce cas, l’élève fautive allait se mettre à l’écart. A la Chapelle, elle devait se mettre à la Sainte Table. C’était une très grande punition, si toutefois l’élève était seule, elle se sentait le point de mire des regards et de la réprobation. S’il y en avait plusieurs, cette punition collective manquait quelque peu son but, surtout s’il s’agissait de « grandes » et devenait l’occasion de bons fous rires. A la fin de juin, il y avait une « promenade des fleurs », réservée aux quelques élèves qui n’avaient jamais « perdu leur fleur ». Je ne l’ai jamais perdue, mais en raison des circonstances, je n’ai pu profiter qu’une seule fois de cette promenade, qui d’ailleurs a été un très bon après-midi au « Petit Port ». Nous n’étions pas tellement nombreuses.

A Noël, je l’ai déjà dit, j’avais réussi à me classer dans les trois premières élèves, et cela a été pour moi une grande satisfaction… aussi en janvier 1917, je me suis mise au travail avec un courage renouvelé.

La guerre amenait toujours de nombreux blessés à l’hôpital. Il s’agissait de blessés de la figure et des yeux. Nous n’apercevions guère les malades, sauf quelques uns à la Chapelle. Dans le parc, nous ne pouvions circuler seules, et sous certains cloîtres, … il nous fallait aussi être accompagnées. Seulement, nos entendions arriver les voitures d’ambulance, nous les voyions même arriver en allant au Passage Leroy. Elles s’engouffraient dans le portail toujours ouvert, au-dessus duquel il y avait une grande inscription : « Hôpital n° 3 Chavagnes ». Le territorial affecté à la garde de ce portail était assez volumineux et nous l’avions appelé Saucisson. J’ai retrouvé Saucisson bien des années plus tard, au moment où je m’y attendais le moins. Nous étions à Commequiers, dans la famille de l’abbé Hidier, que nous avions connu dans un pèlerinage à Rome. Nous arrivions de voir les Crochet à Soullans (Jeanne Crochet autrefois Jeanne Galonnier fut à Chavagnes ma compagne de classe). Et M. Hidier nous dit : « J’ai été à Chavagnes en même temps que Mme Crochet. C’est moi qui gardais le portail d’entrée », j’ai failli crier « c’était vous Saucisson ». Cela m’a bien amusé.

Il est mort parfois des blessés à l’hôpital. Certains soirs, « Madame » arrivait à la salle d’études, un peu avant la prière, nous disait qu’un blessé allait mourir, qu’il refusait le Prêtre, et nous demandait de prier. Ces soirs là, il n’y avait aucun chahut, la prière était fervente et silencieuse. Le lendemain, le malade demandait ou acceptait les Sacrements. Nous avons parfois aperçu des cortèges sortant de la Chapelle où l’office de sépulture venait d’être célébré. En attendant les obsèques, il y avait une chapelle ardente dans la chapelle Saint Joseph, au milieu du Parc. Il est arrivé une fois qu’un de ces malheureux avait été atteint de gangrène gazeuse, et son corps s’est décomposé à une vitesse affolante, répandant une odeur atroce. Pendant plusieurs jours, personne ne pouvait aller dans le Parc. Nous avons une fois assisté, des fenêtres de la classe, à une cérémonie inconnue pour nous : un enterrement musulman.

J’égrène tout à fait au hasard, et comme ils se présentent, ces souvenirs déjà lointains, mais il est un événement survenu pendant les vacances de Noël 1916, que j’étais sur le point d’oublier. Evènement très important cependant, puisqu’il devait modifier à bien des reprises le cours de notre vie.

En août – septembre 1916, mes parents avaient pensé acheter une villa aux Sables, et j’ai déjà raconté que Papa avait vu une maison qui lui paraissait faire l’affaire ; le 46 du boulevard de l’Ouest, qui est maintenant nôtre depuis bien des années. Mes parents ont dû, au cours des mois qui ont suivi se rendre aux Sables, visiter et conclure l’affaire. Quand nous sommes arrivées en vacances, on nous annoncé que l’achat était fait, la maison à nous, que nous devions en prendre possession sous peu, et que, pendant ces vacances, les propriétaires, les époux Moïse, nous invitaient à déjeuner. Mme Moïse, née Ursule Chevalier, était originaire des Sables, elle était partie je ne sais pourquoi à Joigny, où elle avait épousé Jules Moïse. Ils étaient revenus plus tard aux Sables où ils avaient fait bâtir cette maison, dénommée par eux « la Jovinienne », du nom des habitants de Joigny. Ils étaient très fiers de leur œuvre, et pourtant cette maison est quelque peu ratée : les pièces en sont trop étroites et les plafonds trop hauts. De plus, la partie au dessus du garage, qui servait de logement aux Moïse, est d’un niveau très inférieur, ce qui à l’usage s’est révélé fort peu pratique. Enfin, nous sommes donc venus déjeuner aux Sables par une journée ensoleillée de décembre. Les Moïse nous avaient offert un bon repas, servi par la sœur de Mme Moïse : Marie Chevalier dite « Cocotte », qui vendait au marché fruits et légumes . C’était une plantureuse sablaise, fort avenante malgré son âge mûrissant. Nous avons visité cette maison qui devait être nôtre. Elle nous paru bien malgré tous les inconvénients que je lui reconnais aujourd’hui, et dont le principal est de ne pas avoir la vue de la mer. A vrai dire, cette vue, bien qu’un peu lointaine, existait à ce moment là. Par dessus les arbres des Ponts et Chaussées, on découvrait un large horizon, mais des constructions faites depuis nous ont en grande partie bouchée la vue, et la transformation des bâtiments des Ponts et Chaussées nous a masqué la vue du Port. Seule subsiste, du balcon du cabinet de toilette, une vue sur le Fort Saint Nicolas. Des fenêtres de la maison principale, on voit encore un peu la mer par dessus les toits, mais de mon balcon, au dessus du garage, il ne reste à peu près plus rien. Un autre inconvénient, qui n’existait guère à cette époque, est la proximité de l’usine Saupiquet. Mais, en 1916, le chauffage se faisait au charbon, et sauf la sirène à certaines heures, ce n’était pas pénible. Maintenant le chauffage au mazout de l’usine fait pleuvoir sur nous une pluie de fuel, de rouille, provenant de la cheminée et de cendres noirâtres. Ceci malgré toutes les protestations.

Enfin quand nous avons acheté la maison, elle était agréable, surtout pour une famille de quatre personnes, et il était possible de recevoir de la famille ou des amis. Il n’avait jamais été question d’y loger dix ou douze personnes comme il est arrivé par la suite. Bien entendu, il y avait le confort qui à cette époque, pouvait exister et semblait merveilleux : un robinet sur l’évier et le gaz dans la cuisine et la salle à manger. Il ne pouvait être question d’avoir davantage. Il y avait peut être dans la ville des Sables, des maison éclairées à l’électricité, mais assurément pas dans le quartier. Distribution très simple pour les pièces, à droite le salon, à gauche la salle à manger, plus loin la cuisine donnant sur la cour. C’était assez commode parce que le salon donnait la possibilité de s’y installer après les repas, et que nous disposions aussi de deux pièces dans la journée. Cependant, après mon mariage, la salle à manger a été vite trop petite, et nous avions envisagé de faire couvrir une partie de la cour pour y installer une cuisine et agrandir la salle à manger. Il est regrettable que ce n’ait pas été fait. En tout cas, il aurait fallu, après la guerre, trouver une autre solution, car il est affreusement pénible, à la longue, de vivre nombreux dans un si petit espace. Et l’on prétend qu’au bord de la mer, on vit surtout sur la plage, mais c’est un slogan trop de fois rabâché.

Au premier étage, trois chambres, deux sur le boulevard et une sur la cour. Un cabinet de toilette, agrémenté d’un balcon. C’était une idée bizarre que de mettre un balcon à un cabinet de toilette plutôt qu’aux chambres où ce serait infiniment plus agréable.

Au dessus du garage, deux pièces, dans lesquelles habitait le ménage Moïse, une petite servait de cuisine, et une autre de chambre à coucher. Pas de communication avec la maison. On y accédait par un petit escalier partant de la cour et aboutissant à un perron, sur lequel la mère Moïse s’installait pendant la saison, pour surveiller dans la cour les allées et venues des locataires. On circulait à ce moment là beaucoup dans la cour, non seulement comme maintenant pour étendre le linge, mais pour accéder à une petite buanderie, munie d’un foyer, qui se trouvait dans un angle, et pour aller aux w.c., sans chasse d’eau ni fosse septique, dans un autre angle. D’ailleurs, la cuisine donnait sur la cour. Au dessous des deux pièces de façade, un grand sous-sol avec deux accès, l’un de la cour, l’autre de la maison.

Il y avait ensuite le garage, lequel avait été un des motifs de Papa pour acheter la maison. Par la suite, après mon mariage, Papa l’a fait agrandir pour qu’on puisse y loger deux voitures, la sienne et la nôtre, et pour cela il l’a prolongé jusqu’à l’escalier. J’ai toujours regretté que le mur ainsi construit n’ait pas été prolongé au premier étage. Le toit aurait été un peu plus bas, mais cela nous aurait sensiblement agrandi la chambre des garçons, par derrière.

La maison a subi au cours des années bien des transformations, et il en faudrait pas mal d’autres pour la rendre vraiment agréable. D’abord, au bout de quelques années, on y a installé l’électricité. Cela a été une chose merveilleuse et, le premier soir, nous ne reconnaissions plus les pièces familières. L’installation avait été faite de façon fort sommaire, avec peu de coupe-circuits et une seule prise de courant. Ensuite, après mon mariage, et surtout après la venue des enfants, il a fallu s’arranger autrement. Avec deux enfants, j’avais continué à loger dans ma chambre de jeune fille, au dessus du salon, mais c’était vraiment trop exiguë. C’est à ce moment là qu’il aurait fallu construire dans la cour, et il y avait la place, prolonger le salon et faire une chambre au dessus. Cela n’a malheureusement pas été réalisé.

En 1933, c’est à dire, un peu plus d’un an après la mort de Papa, Maman s’est décidé à faire quelques réparations indispensables. D’abord, ce qui était le plus urgent, établir une communication entre la maison principale et les pièces au dessus du garage. Ces deux chambres étant séparées, ne pouvaient nous servir à grand chose. L’une d’elles par derrière, servait de chambre de bonne habituellement. Quand nous avions des invités, et cela arrivait assez souvent, nous avions tante Denise ou la famille Alfred Pigeaud, ou d’autres, la bonne couchait dans la petite buanderie, ou alors Jacqueline et moi habitions ensemble pour laisser plus de place. Ce n’était guère pratique, mais cette différence de niveau nous ennuyait beaucoup, et il fallait supprimer la cheminée de la chambre de Jacqueline. Enfin il a fallu en venir là, mais six marches existent entre ma chambre et celle qui est attribuée maintenant à mes filles, et ces six marches ont été bien pénibles pour moi à certaines reprises. On y a fait d’ailleurs un escalier gros et lourd. Il aurait été possible de tirer meilleur partie de la chose.

Pendant que nous étions en réparations, Maman a fait installer l’eau courante chaude et froide dans toute la maison et cela a été, surtout pour moi qui avait à cette époque trois petits enfants, un soulagement très appréciable. Le gros chauffe-eau à gaz installé à la cave a été remplacé depuis par deux chauffe-eau instantanés plus pratiques, mais c’est là une autre histoire. On a aussi, en déplaçant des portes et des cloisons, remplacé l’ancien cabinet de toilette, qui était le seul de la maison, par deux cabinets de toilette plus petits, mais bien pratiques. Cette installation nous a menés jusqu’à la guerre.

Après la guerre, cela a été autre chose. La maison a été occupée à trois reprises par les Allemands. Je n’oublierai jamais l’impression reçue la première fois que j’y suis venue, avec Maman, à les voir se conduire chez nous en maîtres. La première équipe a emporté tous les draps, à part quelques uns, sales et laissés en vrac dans la penderie. La seconde équipe a cassé la vaisselle. Après quoi, nous avons eu de la Kommandantur, la promesse verbale que la maison ne serait plus réquisitionnée, mais comme nous ne croyions guère à cette promesse verbale, et pas beaucoup même à une promesse écrite, aux vacances de Pâques suivantes, Jacques a pu trouver un camion, et avec l’aide de Jean, a déménagé la maison. Bien nous en a pris. Peu après, la maison était de nouveau réquisitionnée et une troisième équipe s’y installait. J’ai d’ailleurs raconté cela plus longuement dans un autre cahier. Les occupants, ou plutôt l’occupant car il s’agissait d’un seul personnage, qui d’ailleurs était un civil, a fait transformé la maison. A la place de la cuisine, ils ont fait installer deux w.c. et une grande salle de douches. Une cuisine a été installé à la place de la salle à manger. A la place du salon, il a fait son bureau. Au premier étage, il avait pris la chambre des enfants, et fait tomber la cloison, réunissant les deux cabinets de toilette en un seul. La chambre qui avait été la mienne autrefois, et était devenue celle de Jacqueline, était un salon. La porte du cabinet de toilette avait été bouchée. Partout de nouveaux papiers laids et mal collés, alors que nous avions fait poser récemment de jolis papiers. Je me souviens de celui de la chambre qui est maintenant celle des filles, il était vert avec un semis de marguerites et de boutons d’or. Combien je l’ai regretté. Et celui de la salle à manger, maintenant la cuisine, il a fait le bonheur de tant d’enfants, à commencer par Menine pour aller jusqu’à mes quatre aînés. C’étaient des scènes de chasses, avec des cavaliers en costumes moyenâgeux, des chiens, des chevaux, des cerfs et un château fort au milieu des arbres. Bien des années plus tard, j’ai eu un coup au cœur en retrouvant ce même papier, dans le halle d’un hôtel d’Avignon.

Quand les Allemands ont été partis, il a fallu supporter des locataires, mais cela a été une autre histoire. Dès que nous avons eu la maison à nous, nous avons essayé de l’utiliser en faisant le moins de frais possible, et bien nous en a pris puisque, malgré tous les inventaires que nous avons dû dresser, aucune réparation ne nous a été attribuée. Dans cette réorganisation, bien des erreurs ont été commises, dont il a fallu réparer les erreurs par la suite. Mieux aurait valu tout reprendre, mais nous avions hâte d’habiter de nouveau la maison. La cuisine est définitivement restée où les Allemands l’avaient mise, et nous l’avons installée de façon à pouvoir nous y tenir et prendre nos repas. Le salon est devenu la pièce de séjour. Une grande table, genre table de réfectoire y sert pour les repas. J’ai fait faire des chaises sur le modèle d’une chaise ancienne. Avec quelques fauteuils du salon d’autrefois refaits et recouverts, cela nous fait une pièce habitable, mais vraiment trop petite si nous sommes nombreux.

Les chambres ont été rétablies telles qu’elles étaient avant guerre. Les trois filles se sont installées dans la même chambre. J’ai repris la chambre au dessus du garage, et les garçons celle par derrière. Quand Maman vivait, elle avait repris son ancienne chambre, et le ménage Granger logeait au dessus de ce qui était autrefois le salon. Quand notre petit Jean était là, nous avions quelque peine à nous loger tous dans trois chambres. Le peu de superficie de cette maison a été pour moi, pendant bien des années, une cause de très grande fatigue, et personne n’a pu comprendre combien certains étés ont pu y être durs et pénibles. Il a fallu que les enfants aient vraiment grandi pour que je puisse y avoir, grâce à mes filles, un peu de détente et de repos.

Maintenant, il y a encore quelques transformations qui ont été faites ces dernières années. La maison a vieilli, des réparations sérieuses étaient nécessaires, et tout cela a coûté très cher, aussi nous nous sommes décidés à louer parfois, quand personne réellement, ne pouvait y venir. J’entends personne de la famille. En 1960, nous avons loué le mois de juillet, en 1961, nous avons loué pour juillet et août. En 1962, nous avons loué pour les week-end de juin et le mois de juillet. Cela nous a permis d’amortir quelques frais. Seulement, j’ai gardé les deux chambres au dessus du garage pour y venir quand je veux et y être libre. Cela me fait un appartement, tout petit il est vrai, et j’espère un jour ou l’autre l’arranger un peu mieux. En 1960, j’ai eu les deux garçons. Quand j’étais seule, avec un tout petit réchaud, je faisais des repas dînette et avec les enfants, nous allions prendre nos repas sur le port, de préférence « aux Navigateurs ». L’année dernière, j’y ai eu Pierre. Cette année, je n’en ai presque pas profité. Mon petit appartement est complété par une salle d’eau, prise sur le bout du garage, et comprenant en somme ce que Papa y avait fait rajouter. J’ai lavabo, douche, w.c. et chauffe-eau, ce qui fait que je suis tout à fait indépendante des locataires et tout à fait chez moi. Y aura-t-il d’autres transformations un jour ?

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Je suis bien loin de Chavagnes, et de ces vacances de Noël pendant lesquelles nous avons fait une première visite à cette maison et dans laquelle nous espérions passer d’agréables vacances.

Le premier trimestre de 1917 s’est bien passé. Il me semble me souvenir que nous sommes venues à la maison à Mardi Gras. Avant la guerre de 1914, les pensionnaires n’avaient pas de vacances à cette occasion. On employait ces quelques jours de fêtes à des représentations théâtrales, préparées soigneusement de longue date et très appréciées. Après la guerre, cet usage s’est repris, pour peu de temps.

Les arrivées en vacances étaient pour nous une joie, mais le voyage toute une histoire. Les premiers temps, on nous conduisait à la gare en voiture, à cheval, bien entendu, puis cela a été trop difficile et on nous envoyait à la gare sous la conduite d’un professeur. Et pourtant nous étions une bande nombreuse, puisque avec nous, partaient celles habitant Luçon et les environs. Celles qui allaient le plus loin apportaient leur déjeuner. Pour nous, à cette époque de la guerre, les express étant supprimés, nous descendions à Belleville. Est-ce à ces vacances là que, l’auto étant indisponible, on avait envoyé au devant de nous le père Guilbaud avec la voiture de tante Abel. En même temps que nous, arrivait notre curé Monsieur Droneau, lequel était mobilisé à Nantes comme infirmier. C’était un saint homme, intelligent et très bon, mais en uniforme bleu horizon, il n’avait guère d’allure. Il venait nous voir au parloir, cela nous intimidait et nous donnait le fou rire, et pourtant il se croyait obligé de venir de temps à autre, visiter ses paroissiennes. Ce jour là, M. Droneau arrivait donc en uniforme, et il ne voulait pas paraître au Poiré en cette tenue qui vraiment ne l’avantageait guère, et il priait de l’arrêter à la Touche. On le voyait reparaître avec sa soutane et son chapeau ecclésiastique.

Dans la fin de ce second trimestre, j’ai eu un gros ennui. Est-ce à la suite d’engelures, ou d’une écorchure faite par un soulier, j’ai eu à la cheville droite un gros abcès, ou tout au moins de l’infection assez sérieuse. Pendant plusieurs jours, j’ai marché avec une cheville abominablement enflée, je souffrais beaucoup, mais ne voulais pas aller à l’infirmerie. Un soir, j’ai constaté que cela avait foncé, il y avait une plaie qui saignait et suppurait affreusement. Il a fallu me résoudre à me faire soigner, mais je ne pouvais mettre de chaussures, aussi j’ai dû circuler dans la maison avec un chausson qui pouvait contenir mon pansement. Impossible de sortir et d’aller au Passage Leroy. Heureusement que la classe était pour moi à Chavagnes. Nous étions quelques enrhumées ou invalides de mon genre, et il était possible de nous servir des repas sans bouger. Quand les vacances sont arrivées, mon pied était loin d’être guéri. Je crois avoir réussi à mettre un soulier pour faire le voyage, mais en arrivant au Poiré, ma plaie était si laide que Maman a fait venir le docteur. Je ne sais ce qu’il a ordonné, mais il fallait, en tout cas, ne pas marcher. J’ai donc passé mes vacances allongée sur une chaise longue, et ce n’était pas drôle du tout. Maman me parlait des soldats qui souffraient bien plus que moi et souffraient pour la France. Cela ne me touchait nullement, et je ne comprenais absolument rien à la valeur de la souffrance. Je trouvais seulement très désagréable de ne pouvoir marcher comme les autres. Un beau jour Sœur Agathe a eu l’idée géniale de remplacer les pansements humides par des pansements humectés aussi mais de vin rouge. Cela a été mieux presque aussitôt. Peut être y avait-il dans le tanin du vin un principe cicatrisant à moins que ce ne soit dans l’alcool. Enfin la guérison a été complète juste pour la rentrée…. La cicatrice m’a beaucoup gênée par la suite… Maintenant, je crois qu’il s’agissait tout simplement d’engelures… J’ai eu de gros ennuis à ce pied jusqu’à mon mariage…

Le troisième trimestre a donc commencé. J’étais pleine de courage. Avant les vacances de Pâques, il y avait eu les examens qui se passaient en grande solennité et auxquels on attachait une extrême importance. Cela avait lieu au péristyle, du moins l’oral, et nous étions interrogées par « Madame » elle-même. Les résultats étaient solennellement proclamés ensuite. Je me classais le première avant Henriette Ripoche et Marie Madeleine Carré, et en étais légitimement heureuse.

Ces quelques semaines ont été vite passées, et coupées d’ailleurs par les vacances de la Pentecôte. .. En fin d’année, il y a eu une petite cérémonie au cours de laquelle nous avons offert à Melle Gruais un vase de Gallé et des fleurs. Nous étions contentes de partir en vacances, mais il y avait une certaine tristesse à voir finir cette année qui avait été bien remplie. D’ailleurs nous ne nous retrouvions pas toutes, l’année suivante, au Brevet. Il y en aurait sans doute peu qui resteraient chez elles mais plusieurs préféreraient faire simplement le cours complémentaire. Il y a toujours une tristesse en fin d’année.

Pourtant nous attendions avec joie nos premières vacances en cette maison des Sables…Nous ne sommes pas partis aussitôt que prévu. Papa voulait voir se terminer les battages avant de partir. A cette époque, une installation aux Sables était presque une expédition. On y emportait beaucoup de choses et on s’installait pour un mois, six semaines ou deux mois, avec la ferme intention de ne pas bouger. Seul Papa faisait quelques tours au Poiré pour ses affaires ou pour chercher des provisions, mais Maman et lui auraient trouvé anormal les allées et venues faites maintenant par les enfants. On a maintenant « la roue plus facile », et on ne regarde plus à quelques litres d’essence, ce qui en 1917 aurait scandalisé.

Nous avions été retardé aussi par la santé de Grand’mère. Elle n’avait que 77 ans, ce qui maintenant paraît relativement jeune, mais elle était vieillie depuis longtemps, usée, avec le cœur très malade, et depuis longtemps aussi, elle avait abandonné toute activité. En juin ou juillet, elle avait fait une crise d’urémie très inquiétante, aussi Sœur Agathe n’avait pas osé partir faire sa retraite sans laisser quelqu’un près d’elle. On nous avait envoyé pour la remplacer Sœur Marie Louise. Elle aussi était bien gentille, mais avait-elle d’autres goûts et préférences culinaires, ou des conceptions toutes différentes au sujet des régimes, toujours est-il que celui de Grand’mère a changé pendant quelques jours du tout au tout. Grand’mère avait l’air de s’accommoder parfaitement.

Enfin, un événement ayant encore un peu retardé notre départ, a été la mort du cousin Guesdon, si toutefois je ne me trompe pas d’année. Auguste Guesdon, époux de Marie Porteau, cousine germaine de Papa, a fini par succomber à un cancer de la gorge, cancer des buveurs a-t-on dit. D’ailleurs il était rongé par l’alcoolisme. S’était-il mis à boire par manque d’occupations puisqu’il avait, lors de l’installation de la Tante Guesdon au Poiré, abandonné le métier qui était le sien ? ou bien a-t-il bu par dégoût du triste intérieur où il vivait, des repas non préparés. C’était une fin lamentable.

Un événement pour moi, pendant ces vacances. C’est à cette époque que je me suis mise à écrire mon journal. Il y avait eu de précédentes tentatives, mais non suivies. Depuis les vacances 1917, il n’y a jamais eu de coupures, autres que celles des périodes où je quittais la maison. J’ai rempli bien des cahiers depuis. J’en ai d’ailleurs supprimé une bonne partie dans les premières années surtout. Il y avait tant de choses sans intérêt, et d’autres qui ne regardaient que moi…. Dans quelques années, j’en supprimerai peut-être encore… D’ailleurs je me rends compte que ce que j’écris maintenant est de façon plus dépouillée. Si j’y retrouve le reflet de ce qui a eu pour moi un intérêt réel, c’est par moment aussi une sorte de chronique familiale qui pourra peut-être intéresser ceux qui viendront. Les choses plus intimes sont réservées à d’autres cahiers.

Nous avons fini, après une attente qui nous a paru bien longue, par partir aux Sables et nous installer chez nous. Il me semble que ces vacances ont été gaies. Nous avions une tente à peu près en face le Pierrot. Le bout de la plage où nous allons maintenant, et qui est jusqu’ici plus calme et plus agréable, était encore absolument désert. On prétendait qu’il y avait des sables mouvants et que les bains y étaient dangereux. Le dernier établissement de bains appelé « Biens Terminus » était à peu près devant le jardin du Tribunal qui a cette époque était un carré planté de quelques arbres et abrité par de hauts murs. Les Sables ont beaucoup évolués.

Pas mal de monde malgré la guerre, et beaucoup de toilettes. Il y avait presque partout une triple rangée de tentes, et sur le Remblai, on voyait passer des officiers russes, coupés de leur pays par la Révolution. Au loin, on voyait passer de longues files de cargos qui, à cause des sous-marins, ne pouvait circuler qu’en groupe, en vue des côtes, et accompagnés de bateaux armés. Malgré tout cela, la guerre n’amenait pas pour nous, de grandes perturbations. Je me souviens seulement avoir entendu annoncer, le 12 ou 13 septembre, la disparition de Guynemer.

Est-ce cette année là ou l’année suivante qu’oncle Abel avait loué une maison rue Napoléon. Je crois plutôt que Marguerite et Charlotte étaient venues passer quelque temps chez nous, et nous nous amusions bien. Seulement Maman était tourmentée par des nouvelles de Giromagny. Lucie était malade depuis quelque temps. On avait parlé de fièvre muqueuse. Il n’était pas question à cette époque là de paratyphoïde. Bien entendu, elle avait été mise à la diète et elle était très affaiblie. Etait-ce vraiment une fièvre muqueuse ? On peut en douter. Plusieurs cas analogues ont existé dans notre entourage à cette époque là, et on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’une sorte d’anémie, d’origine infectieuse et frappant des êtres jeunes. Il a été question de jeunes filles. Les autres se sont toutes remises, plus ou moins bien, et au bout d’un temps assez long. Pour Lucie, elle avait le cœur déjà un peu déficient, elle a dû faire des complications de ce côté. Actuellement, elle aurait été guérie. Je me souviens d’un beau soir de septembre où une dépêche de Tante Denise est arrivée demandant à Maman de venir à son secours. Nous avons dû rentrer au Poiré, car Maman aura sans doute tenu à organiser voyage et réinstallation. Il y a des souvenirs qui restent. Je me souviens que c’était un soir très calme, sans un souffle de vent. Les bateaux arrivaient avec peine à l’entrée du chenal, et étaient halés tout le long des jetées.

Maman a dû partir sans tarder pour Giromagny, et n’était pas de retour pour la rentrée. Sans doute Sœur Agathe a-t-elle organisé nos bagages. Je crois me souvenir qu’elle est revenue quelques semaines après, en octobre sans doute ou après la Toussaint. Papa avait été au devant d’elle à Paris. Tous deux sont passés nous voir à Chavagnes. Ce n’était pas l’heure du parloir, cependant Clémence –à moins que ce ne soit Octavie- est venue me chercher à ma leçon de violon…. Maman avait laissé Lucie un peu moins fatiguée, peut-être avait-on quelque espoir de la sauver. Tante Denise était bien entourée, elle avait de bonnes amies, entre autres deux professeurs de l’Ecole Supérieure, Melle Fueg et Melle Pheulpin. Giromagny était calme, il y avait seulement des passages d’avions allemands, et on entendait le canon. Le voyage de Maman n’avait pas été trop difficile. Evidemment, c’était interminable, les trains allaient lentement, et quand on entrait dans la zone des armées, toutes les lumières devaient être éteintes. Le voyage suivant devait être pire.

Quant à nous, la rentrée s’était passée. Chaque année, il y avait du changement. Nous entrions dans la classe préparatoire au Brevet, et les cours étaient donnés au Passage Leroy, ce qui nous faisaient quelques petites promenades supplémentaires. La classe était au premier étage, donnant sur la rue et très ensoleillée, ce qui était parfois pénible l’après-midi. Comme professeur, nous avions Melle Pouzet, certaines élèves l’aimaient beaucoup, elle ne m’a jamais été très sympathique. C’était pourtant une femme intelligente, d’un milieu peut-être supérieur à certaines de ses collègues, mais elle était caustique et souvent dure ; tellement moins intéressante que Melle Gruais. Ses cours étaient lus et non pas faits de la même manière. Elle devait cependant être un professeur expérimenté. Heureusement, quand elle paraissait mécontente, et que les leçons n’étaient pas sues, certaines excellaient à arranger les choses en la mettant sur le chapitre de quelques années passées autrefois à Paris ; cela lui redonnait le sourire, et la récréation arrivait.

Heureusement aussi, les cours de littérature nous étaient faits par Melle Otto, .. Le jour et la nuit ; autant Melle Pouzet était sèche, caustique, froide même -je me demande maintenant s’il n’existait pas chez elle un arrière fond de timidité- autant Melle Otto était enthousiaste et chaleureuse, très méridionale d’ailleurs malgré son nom germanique ; elle était née du côté de Nice ou de Cannes, d’une famille certainement distinguée. Son père devait être artiste ; elle aussi était artiste en son genre. Elle faisait des aquarelles pleines de couleur, un peu trop minutieuses et « léchées » peut-être. Elle nous initiait à la peinture à l’huile, au cuir et à l’étain repoussé, tous arts d’agréments que l’on cultivait beaucoup pour les jeunes filles. Il en reste pour moi, certaines notions de dessins et un peu le sens de la couleur. Tout le reste paraît parfaitement démodé. On y reviendra peut-être un jour.

Les cours de littérature étaient pleins d’un certain enthousiasme romantique, mais aussi et beaucoup de bon sens vis à vis des fameux romantiques pour lesquels nous pratiquions un certain emballement que l’on a seulement à cet âge. Il y avait aussi chez Melle Otto une flamme d’amour de Dieu…. Il fallait entendre l’enthousiasme avec lequel elle nous parlait de la Côte d’Azur, elle avait un beau-frère chef de gare à Monte-Carlo, et ce beau-frère lui expédiait assez souvent de ces merveilleuses affiches de gare, dont les couleurs paraissent irréelles. Elle en tapissait les murs de sa classe. De tous côtés, c’étaient des maisons dorées de soleil, des lauriers-roses et des pins devant une mer idéalement bleue, ou le magnifique panorama de la baie des Anges. Cela devait la consoler de la boue hivernale de Nantes…. Elle nous parlait sans cesse, avec regrets, du ciel bleu, de la mer si belle, du soleil du Midi. Bien des années plus tard, en 1938, nous étions à Nice, Jacques et moi. Melle Otto était alors dans un pensionnat de Cannes, et je l’ai trouvé telle que je l’avais connue…. avec son visage .. et sa démarche que nous qualifions irrévérencieusement de « palmipède ». Je m’attendais à un débordement de joie pour elle de se trouver sur la Côte d’Azur, mais elle ne s’en louait pas… Elle regrettait Nantes : « Ici sur la Côte d’Azur, toutes les jeunes sont plus ou moins déboussolées… les fleurs… les parfums !  Tout cela ne vaut pas le granit nantais ». On évolue !

Après Cannes, Melle Otto a été nommée à Chateauroux et c’est là qu’elle a pu y reprendre son « saint habit » et redevenir Mère Louise des Anges et laisser définitivement son prénom d’Elvire qu’elle détestait, le trouvant trop romantique. Maintenant, elle est à Chavagnes en Paillers, à la Maison Mère où malgré ses 82 ans elle donne toujours des cours de français au Juvenat….

Les cours faits par Melle Otto étaient donc pour nous chaleur et intérêt. Il y avait aussi pour nous distraire de certaines choses trop ardues, les heures consacrées à l’ouvrage manuel, puisqu’il en fallait pour le Brevet. On lisait pendant ce temps là, souvent des romans tirés des « Veillées des Chaumières », bien plus intéressants à ce moment là qu’elles ne l’ont été ces dernières années. C’est comme cela que nous avons eu René Bazin avec « les Oberlés » et plusieurs autres choses…. Les romans historiques avaient beaucoup de succès… avec « la Petite Nivôse » et « Frère Ange ». J’ai lu ce dernier livre à mes filles, bien des années après, pendant qu’elles mêmes faisaient l’ouvrage manuel et elles ont trouvé la conclusion tout à fait idiote. Les générations sont tellement différentes !

Je voudrais parler aussi de Mme Houdbine, car elle a, dans notre vie d’alors, tenue une grande place. Pleine de vie, de bon sens, de bonté aussi, elle a été pour nous infiniment précieuse. Elle nous comprenait à merveille ayant été élève pas tellement d’années avant. Au point de vue musique, nous lui avons certainement donné du fil à retordre. J’ai dit que nous avions malheureusement commencé le violon avec M. Falourd, ce digne homme nous avait appris tout ce qu’il savait, c’est à dire pas tellement de choses, et les principes de début ont été complètement erronés. Mme Houdbine a eu à reprendre cela depuis le début, et ce n’a pas été un petit travail. Elle était très musicienne, et très bonne exécutante. Elle ne nous a peut-être pas tellement initiées à la musique classique, mais à une bonne musique qui valait quelque chose.

De plus, c’était une maman, et à cause de cela, elle savait admirablement comprendre nos petits ennuis ou les choses qui ne tournaient pas rond et nous a remontées en bien des circonstances. A ce moment, elle avait deux enfants, Jean et Yvonne, un troisième Jacques devait heureusement naître quelques années plus tard. Sa mère Mme Lahaye donnait des leçons de piano, et sa sœur Melle Louise Lahaye, de violoncelle. Mme Lahaye n’était pas une musicienne transcendante, mais elle avait de très bons principes de base, et a très bien commencé les principes de piano de Jacqueline. Certains soirs, Mme Houdbine nous emmenait au cours d’accompagnement que sa mère et elle donnaient à certaines grandes élèves bonnes pianistes, et c’était extrêmement intéressant.

Après notre sortie de pension, Jacqueline et moi avons continué à nous rendre une fois par mois à Nantes pour des leçons de violon, pendant plusieurs années. Je suis toujours restée en très bonnes relations, assez espacées il est vrai, avec Mme Houdbine. La pauvre a été tellement éprouvée. En 1936, elle a perdu sa fille Yvonne, qui devait avoir 22 ans, de tuberculose….. Un an après, Jean mourait à son tour, de tuberculose lui aussi…. Plus tard, le petit frère Jacques est devenu aviateur…..

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Je reviens à notre année scolaire 1917 – 1918, qui fut celle de mon Brevet, et celle de beaucoup d’évènements infiniment plus importants.

Du premier trimestre, rien d’important. Le travail de la classe marchait. Nous étions une bonne équipe de camarades…. Les vacances de Noël sont arrivées, et pendant ces vacances, Grand’mère est tombée malade. Elle avait déjà fait au cours de l’été, une crise d’urémie, elle en a fait une nouvelle, et rapidement, elle a été très mal. La veille de Noël, nous nous demandions si elle passerait la journée. Elle a reçu l’extrême-onction pendant la nuit de Noël, mais elle a insisté pour nous allions à la messe de Minuit, et avait tenu à nous faire acheter par Sœur Agathe quelques petites choses pour nos souliers.

Nous sommes aujourd’hui le 15 septembre 1962. Revenue des Sables avant-hier soir, j’ai pu retrouver les extraits de mon journal…

Il est donc question en décembre 1917, de la maladie de Grand’mère. Le jeudi 27 décembre, elle était réellement plus mal. Dimanche, elle était très oppressée, on lui a appliqué sangsues, ventouses, piqûres, sans résultat. Le lendemain, état aggravé. Grand’mère a répété toute la journée « Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous ». Vers le soir, visite du docteur qui a jugé l’état désespéré…. Les jours suivants, Grand’mère toujours très mal, assoupie, très faible et ne prenant à peu près rien. Seulement il y avait de nombreuses visites. Cela ne la fatiguait pas tellement, elle se réveillait de temps en temps et apparaissait contente d’écouter la conversation. Nous étions presque toujours là. Grand’mère réclamait souvent les uns et les autres.

Elle réclamait parfois oncle Abel et paraissait inquiète à son sujet ayant été frappé par un petit fait. Oncle Abel avait été mobilisé, alors que sa classe ne l’était pas, et affecté à Vincennes comme conducteur d’autos, dans un dépôt de véhicules. Il y a passé plusieurs mois, n’ayant jamais conduit une seule fois, occupé simplement à des nettoyages et entretien d’autos. Il s’ennuyait terriblement… A une permission, fin 1917 sans doute, il paraissait très fatigué. Sa santé n’avait jamais été brillante, il avait le cœur trop lent et le système digestif en mauvais état. Le docteur Lucas l’ayant rencontré, a été frappé de son amaigrissement et a pu obtenir qu’il passe devant une commission médicale, laquelle l’a réformé ; seulement cette réforme n’a pas été notifiée à Vincennes, et il a été porter comme déserteur. Les gendarmes sont venus faire une enquête. Oncle Abel n’a pas eu de peine à se justifier, mais cela avait beaucoup affecté Grand’mère.

Les jours suivants, derniers de l’année, Grand’mère paraissait un peu mieux, mais il faisait un froid très vif, et à cette époque les maison n’étaient guère chauffées. Il y avait toujours foule dans la chambre. Quand la porte s’ouvrait, cela faisait un courant d’air glacé.

J’ai noté à la date du 30 décembre : « Quantité de visites dans la chambre de Grand’mère : les Violleau de la Jamonière, Zénobie et sa petite fille, Melle Ordonneau, l’abbé Pierre Tenailleau. Pour comble Sœur Agathe n’était pas là, Marguerite chez tante Chailloux, et il fallait recevoir tout ce monde. Mais nous nous amusions beaucoup à entendre l’abbé Tenailleau : « ce matin, je me suis levé pour dire la messe, j’ai été occupé toute la matinée, suis allé à la grand’messe, à la Cure, aux Vêpres, chez M. Gendreau, chez M. Bonnaud, et me voilà. C’est égal, elle a l’air mieux votre malade, mieux que la dernière fois… » et Zénobie intervient ….. Grand’mère assoupie ne s’occupait guère de la conversation. En sortant l’abbé lui dit « Je prierai pour vous Mme Potier » Grand’mère ouvre les yeux et répond « c’est tout ce que vous avez de mieux à faire ! ». Nous avons tellement ri que Sœur Agathe nous a mises à la porte.

Je vais parler un peu maintenant de l’abbé Tenailleau qui a été pendant un temps une personnalité de la paroisse. Frère de M. Henri Tenailleau qui fut longtemps maire de la commune, et à qui Jacques a succédé, il vivait seul, près du Sacré-Cœur, dans une petite maison où étaient morts ses parents. C’était un être très intelligent, mais d’une originalité excessive. Il était paraît-il très artiste en photo… Il était au Poiré comme « prêtre habitué », disait sa messe, mais ne participait en rien au travail paroissiale. Il ne se serait d’ailleurs sans doute pas entendu avec l’abbé Couteleau. Ses journées se passaient à visiter les uns et les autres. Il venait souvent voir Grand’mère et souvent aussi Oncle Abel. Je pense qu’il s’entendait bien avec M. Dronneau qui était conciliant et très bon, mais pas avec les vicaires ….

Le lendemain, Grand’mère était toujours dans le même état. Le Jour de l’An s’est passé selon les traditions. Visites à recevoir et visites à faire. Il y a eu le 2 janvier, un service solennel célébré pour Edmond Chailloux. Jamais, depuis août 1914, il n’y avait eu de ses nouvelles, et tout pouvait prouver qu’il était « Mort pour la France ». Au mois de septembre, les pauvres parents Chailloux avaient perdu leur dernier enfant, le second Timoléon qui depuis plusieurs années, était atteint de tuberculose des os. Il s’est éteint après beaucoup de souffrances. Tante Abel a jugé utile de nous amener, avec ses filles, prier auprès du corps. C’était notre cousin, il avait 15 ans, nous avions joué ensemble, mais Charlotte, Jacqueline et moi avons été épouvantées. Son pauvre corps à force de souffrances, était tout ratatiné….. C’était le premier défunt que nous voyions….

Le lendemain, c’était la rentrée, Grand’mère n’était pas plus mal, cela pouvait se prolonger, aussi il a été décidé que nous allions partir. Maman est venue nous conduire. Nous sommes d’ailleurs allées voir Tante Marie Angèle pour lui donner des nouvelles. Au retour de Maman, Grand’mère paraissait plus mal, et lui a dit à plusieurs reprises « Marie, ramenez moi à la vie ! ». Pendant ce temps, nous reprenions notre vie de pensionnaires, en espérant que cela irait mieux. Le dimanche, M. Dronneau nous a demandées au parloir, il estimait de son devoir de venir visiter de temps à autres ses paroissiennes. A vrai dire, ces visites nous ennuyaient prodigieusement et nous ne savions pas quoi lui dire. Ce jour-là, après quelques paroles banales, il nous a appris que notre pauvre Grand’mère était partie dans son éternité le vendredi 4 janvier, peu après le retour de Maman. J’ai vécu cela à nouveau bien des années après, Maman étant morte à son tour le 2 janvier. Cela a été un coup dur, nous aimions beaucoup Grand’mère qui était si bonne pour nous. Il a été décidé que nous partirions le lundi matin, la sépulture ayant lieu le mardi. Le lundi matin, nous avons eu quelque peine à prendre le train, à cause de retard dans les différents trams pour gagner la gare. Pendant le trajet, toutes trois étions très inquiètes à l’idée de revoir Grand’mère morte, nous avions été terrifiées par la vue de notre cousin Chailloux. Grand’mère était très calme et paisible. Sœur Agathe l’avait mise en vêtements de nuit, comme toujours. Elle avait l’air de dormir. Le soir, M. l’abbé Rabiller est venu dire le chapelet auprès de Grand’mère, et tout le quartier est venu y participer. C’était la première fois, et cela s’est toujours fait depuis, dans toutes les maisons du bourg.

L’enterrement a donc eu lieu le mardi. Il y avait foule malgré le froid très vif. Les routes étaient couvertes de verglas. Je me souviens de ce détail, parce que notre cousine Mme Gourraud, du Bois, n’a pu venir ne pouvant se risquer en voiture à cheval. Elle a envoyé son fils Léon qui a pu faire le trajet en bicyclette. Il était en permission et en uniforme bleu horizon.

Il a été décidé que nous regagnerions Chavagnes le samedi suivant. Maman pressait de partir, elle aussi, pour Giromagny, Lucie étant au plus mal. Après avoir parlé au début d’une fièvre muqueuse, on parlait d’une endocardite infectieuse, et à cette époque, une telle maladie ne pouvait se guérir. Il s’agissait donc pour Maman, d’assister Tante Denise très fatiguée, d’être auprès d’elle quand ce serait nécessaire, et de la ramener ensuite. Nous sommes donc parties le samedi pour Belleville, avant le jour. Un voyage à Nantes était à cette époque une expédition, seulement les phares, à acétylène, ont été très longs à préparer. Au passage à niveau avant Belleville, il a fallu attendre un très long moment, le train était en gare quand nous sommes arrivées et malgré cette hâte, il a filé devant nous ; c’est la première fois de ma vie que Maman et Tante Abel n’ont pas fait, entre elles, des « petites cérémonies » : « Passez donc Marie… après vous Marie… ». Il n’y avait plus qu’à rentrer au Poiré. Nous y sommes restées le dimanche et parties le lundi matin, sans incidents.

Pour Maman, le voyage pour Giromagny a été infiniment plus pénible qu’en septembre. Je ne sais plus si elle a couché à Paris mais le voyage Paris Belfort a été interminable. A Belfort, pas de train pour Giromagny et rien à proximité. Maman a dû passer la nuit dans la gare qui était souvent bombardée. Enfin elle ne l’a pas été cette nuit-là, et les bombardements n’étaient pas à cette époque ce qu’ils ont été depuis. Tante Denise a été soulagée quand elle l’a vue arriver le matin, seulement Lucie était mourante. Lucie savait sans doute qu’elle allait mourir ; tante Denise le savait certainement, mais entourée par des professeurs de l’école supérieure, femmes sans doute très intelligentes, mais absolument incroyantes, elle a trouvé impossible de préparer sa fille à la mort. C’est certainement terrible, mais enfin… Il n’a jamais été question de fin possible. Le prêtre n’a pas été refusé, mais il n’a jamais été demandé. L’entourage a trouvé cela fort naturel, et Lucie, qui n’a jamais été très croyante, est partie dans son éternité sans un rappel à Dieu qui allait l’accueillir. Plus tard, Tante Denise s’est rapprochée de Dieu, à sa façon, mais il lui paraissait toujours inconcevable de faire comprendre à sa fille qu’elle pouvait mourir. Lucie a été conduite au cimetière par une belle journée de fin janvier, elle était morte le 29. Toute la population de Giromagny accompagnait sa mère. Puis Tante Denise a fermé son appartement, et pour la troisième fois, Maman a ramené au Poiré sa sœur en grand deuil.

Je ne peux pas dire que la mort de Lucie ait été pour moi une peine comparable à la mort de Denise, ni qu’elle ait provoqué chez moi une telle réaction de foi. Lucie m’avait fait beaucoup de mal. Je n’ai certainement pas prié assez pour elle… En tout cas, pour Tante Denise cela a été atroce. Lucie adorait sa mère qui était tout pour elle. Il est heureux pour Tante qu’elle ait pu se réfugier près de Maman qui a été pour elle d’un dévouement rare, s’effaçant sans cesse devant elle, la soignant avec infiniment d’affection. La maison de mes parents, et elle aurait dû avoir envers Papa une grande reconnaissance, a été vraiment pour elle, un havre de sécurité et de paix. Seulement pour nous, pour moi surtout, car Jacqueline a paru assez indifférente à tout cela, la chose a été désastreuse…..

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Je relève dans mes notes de ces jours-là : « Il paraît que Mme Dubin s’est jetée dans un puits », et plus tard, je vois que cette mort tragique a alimenté bien des conversations, à tel point que, pendant la visite de deuil que nous faisait Mme Yvernogeau, après la mort de Grand’mère, il en était question. Mme Dubin était la femme de l’huissier. Son mari et elle habitaient la maison qui possède un petit perron, à droite, en montant vers ce qui fut la gare.

Le long de cette route, il y a d’abord, en partant de la place, la maison Péchereau, laquelle a été en partie reconstruite en 1911 je crois, tout au moins la façade. Ensuite, il y avait la forge qui, au soir tombant surtout, était une de mes grandes admirations. Je serais restée des heures à regarder le soufflet, avec une grosse boule qui montait et descendait et le Père Péchereau, avec ses apprentis, ses fils étaient encore trop jeunes, tapant en cadence sur le fer. J’admirais aussi profondément le bouquet de fleurs artificielles, orné d’une collerette de papier dentelé et doré, qui sortait tous les ans pour la Saint Eloi.

La maison suivante, un rez-de-chaussée surélevé, avec un perron à double escalier était, dans mes plus lointains souvenirs, occupée par un huissier appelé Guillon. Il y avait une famille assez nombreuse, dont un fils nommé Gérard et une fille Eugénie. Ils avaient une bonne nommée Berthe, qui devait plus tard, épouser Eugène Martineau, et avoir pour fille Marcelle Mignet. Après les Guillon, dont j’ignore la date de départ, est venu le ménage Dubin, ménage sans enfant. Lui se nommait Francis ; il avait, si je ne me trompe, barbe taillée et lorgnon, et paraissait très calme. Sa femme, au contraire, était du type énervé ; une femme maigre, à chevelure noire et un peu crépue, parlant beaucoup. Elle faisait partie du groupe de la Tante Guesdon.

Il y avait en face, dans une autre petite maison, le Juge de Paix, successeur de celui que j’avais connu dans ma toute petite enfance. Celui là, le premier, s’appelait Evariste Boucher, il était âgé, aveugle, avec une grande barbe blanche ; et habitait une maison minuscule, laquelle subsiste, un peu agrandie, en face de la Poste. Une vieille femme de ménage, Marie Grandette, veuve d’un ancien facteur, faisait le travail chez lui. Il ne sortait qu’un peu le long de la route, et de rares fois allait prendre l’air le long de la place, allant et venant près des rampes de fer. Souvent on l’apercevait, vêtu d’une robe de chambre bleue, une calotte sur la tête, tendant la main pour voir s’il pleuvait. M. Boucher était farouchement anticlérical. Il y avait eu au Poiré, au printemps 1914, une mission ; je revois encore Radegonde Gendreau et Armande Brachet en robe habillées et très légères, pour la cérémonie de clôture. Cette mission était prêchée par le Père Martin, qui fût un merveilleux apôtre de la Vendée, et s’est terminée par l’érection du Sacré-Cœur à l’emplacement d’un ancien calvaire. A cette époque, il y a eu consécration de la paroisse et de la commune au Sacré-Cœur, cette consécration étant lue solennellement par M. Eugène Tenailleau qui était maire à cette époque. En apprenant la chose, le Juge Boucher s’est mis dans une grande fureur « J’ai été consacré malgré moi ! Je veux qu’on me déconsacre ! ». Avant sa mort, il avait été remplacé par un autre Juge de Paix, qui s’appelait Chauveau et venait, me semble-t-il, de Saint Fulgent. Il avait une fille qui s’appelait Berthe et venait en classe avec nous. Il avait, je crois, deux autres enfants qui vivaient avec sa femme dont il avait divorcé. Le père et la fille ont habité cette petite maison puis une autre maison près de la gare. Berthe était une bonne compagne de classe. Son père était, paraît-il, Vénérable de la Loge maçonnique de la Roche. En dehors de cela, il avait des allures bizarres. Tant que sa fille vivait avec lui, cela allait encore, mais après, il était de plus en plus négligé, parlait tout seul en marchant. On le rencontrait de jour et de nuit sur les routes.

J’en reviens à Mme Dubin. On a prétendu, à tort ou à raison, qu’elle et le Juge Chauveau étaient au mieux ensemble. M. Dubin était mobilisé. En tout cas, la pauvre femme paraissait assez déséquilibrée, se vantant de faire ses repas avec deux gâteaux secs et une tasse de thé, et semblait en mauvais état physique et mental. Son mari lui faisait, disait-on, des scènes assez violentes. Enfin étant dans sa famille à Champtoceaux, elle a fini par se jeter dans un puits…..

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Nous avons donc à Chavagnes, repris le travail habituel. Maman et Tante Denise sont arrivées au Poiré le jour où nous arrivions en vacances de Carnaval. La mort de Lucie était pour Tante Denise un effondrement terrible. Maman faisait tout ce qui était en son pouvoir pour adoucir sa peine. Quant à nous, nous étions trop jeunes et trop insouciantes pour avoir quelque idée de faire quelque chose en ce sens. Au contraire, notre présence devait plutôt irriter Tante Denise en lui rappelant ce qu’elle avait perdu.

A Chavagnes, le trimestre s’est passé sans histoire si ce n’est que les restrictions apportées par la guerre se faisaient sentir. Ce n’était sans doute que peu de chose à côté de celles connues par la suite, mais le rationnement en pain était assez dur, particulièrement pour des pensionnaires jeunes et affamées, et encore si le pain avait été bon, mais tantôt il était sec et friable (pain de blé noir) ou jaune et gras (pain de maïs). Je sais bien que maintenant le blé n’entre que pour une part dans la fabrication du pain, mais au moins il est léger et de saveur agréable. Nous avions droit à une petite tranche par repas, et pour compenser on nous mettait sur les tables de réfectoire de grands assiettes de pommes de terre bouillies dans lesquelles nous pouvions piocher à volonté. Seulement ces pommes de terre qui avaient dû geler, étaient exécrables. Quant au goûter, il était possible de trouver une camarade ne mangeant pas son pain, c’était une affaire et nous le disions avec joie. Au bout de quelques mois, il y avait tout de même une carence qui s’est certainement fait sentir en fin d’année. Le rationnement en sucre, pour certaines était aussi très dur. Heureusement, cet hiver 1917 – 1918 a été moins dur comme température que le mois de février 1917 où nous avions connu un froid très vif et plusieurs semaines de verglas.

Un peu avant Pâques, la question du Brevet s’est posée. Jusqu’à ce moment là pas mal d’élèves de Chavagnes allaient le passer à Paris. Il y avait, à partir de Pâques, des sessions chaque semaine et il suffisait de s’y faire inscrire quelques temps à l’avance. D’ailleurs le programme était fini à Pâques et nous n’avions plus qu’à le revoir un peu. Cela nous aurait toutes bien arrangées. Seulement on a commencé à parler de raids de Gothes, de bombardement sur Paris par des canons à longue portée, et quand le Vendredi Saint, il a eu le bombardement de l’église Saint Gervais, faisant de si nombreuses victimes, il a été impossible de songer à un voyage à Paris, et cela a été assez dur, les candidates des autres années nous ayant tellement parlé de ces quelques journées là bas où en dehors d’un examen en général assez facile, elles visitaient un peu Paris, sous la conduite de Melle Pouzet.

Quant aux raids des Gothes, qui cependant faisaient des victimes, assez peu si l’on compare à ce qui s’est passé depuis, ils nous mettaient en joie, car nous imaginions un raid sur Nantes en pleine nuit, pour le plaisir de voir « Madame » en chemise de nuit, Melle une-elle sans son dentier, une autre sans sa coiffure habituelle, si bien tirée. Nous étions loin de nous douter que, bien des années après, les élèves de Chavagnes seraient obligées de fuir sous les bombes et devant l’incendie, des locaux où elle s’étaient réfugiées.

Les vacances de Pâques se sont bien passées, promenades, réunions avec Berthe, Marguerite et Charlotte, un pèlerinage à Sainte Radegonde, même plusieurs peut-être, mais je me souviens de l’un d’eux qui était une expédition peu ordinaire car la famille Chailloux venait, ainsi que tante Caillé. Elle avait plus de quatre-vingts ans et on l’emmenait dans la « charrette à bourrique » attelée de Bichette. C’était assez pittoresque, un âne crotté, une charrette couverte de boue, des harnais raccommodés avec de la ficelle, Tante Chailloux juchée sur le siège et dévalant à toute allure la côte du bourg. Au pont de la route de la Genétouze, nous trouvons Tante Caillé et Guedi. Tante Caillé monte dans la charrette : « Allons Octavie montes-tu ? Non, je ne veux pas de votre carrosse, j’aime mieux aller à pied ! ». Là bas, il fallait arranger la chapelle, à cette époque assez négligée, mettre des fleurs. Nous récitions quelques prières, mais ce qui nous amusait le plus était de faire brûler de minuscules cierges que l’on trouvait toujours en abondance dans un renfoncement de la muraille. J’ai toujours beaucoup aimé cette chapelle. Bien des années plus tard, nous avons eu un pèlerinage cantonal d’A.C.G.F., et j’ai recherché aux Archives Départementales, l’origine de ce pèlerinage. Le « miracle des avoines » n’a sans doute pas eu lieu là, mais c’est en tout cas un pèlerinage fort ancien, et on y a toujours beaucoup prié. Après nous avons goûté, et tiré du puits de l’eau bien fraîche. Ensuite Tante Caillé a éprouvé le désir d’aller voir le curé de la Genétouze qui était très vieux et sans doute un peu gâteux. Cela nous a fait une bonne promenade.

Pendant ces vacances, je travaillais un peu pour mon examen, mais cela n’était pas assez ardu pour m’empêcher de me joindre aux autres, cependant au fond, je n’aimais pas tellement ces après-midi où l’on causait de choses qui, réellement ne m’intéressaient pas, et je leur préférais de beaucoup un bon moment de lecture et de tranquillité. Cela n’a fait que s’accentuer, pour certaines conversations tout au moins….

Le 15 avril, nous sommes rentrées à Chavagnes, et avons repris le travail. Je devais être reçue « Enfant de Marie » le 7 mai. J’avais été reçue aspirante le 10 décembre. Il fallait pour cela un an de présence à Chavagnes. Ce 6 mai était un lundi. La semaine précédente, Jacqueline a été prise d’un gros rhume, cela lui arrivait de temps en temps, et on lui faisait garder la chambre, la seule chambre où l’on pouvait mettre les malades, l’infirmerie étant occupée par l’hôpital. Le jeudi matin 2 mai, je me suis réveillée avec un mal de tête affreux, et très mal derrière les yeux, ce qui ne m’était jamais arrivé. J’ai espéré que cela passerait, je suis allée aux cours habituels et même à la promenade. Nous sommes allées au Pont du Cens, et le retour tout au long de la route de Rennes m’a paru interminable. Les jours suivants, j’étais toujours enrhumée…. Le dimanche soir, Madame m’a fait venir et m’a annoncé que Jacqueline avait la rougeole, et que j’avais tout à fait l’air de quelqu’un qui allait l’avoir aussi. Or, il y avait promesse de la part du pensionnat et de la part de l’hôpital, de ne jamais avoir de maladies contagieuses. Jacqueline était en pleine rougeole, impossible de la faire partir, mais moi qui n’étais pas encore prise, allais être expédiée au Poiré dès le lendemain matin si toutefois il n’était pas trop tard. D’ailleurs je ne coucherais pas au dortoir mais dans une pièce qui, au troisième, servait habituellement de salle de classe, et avait été convertie à l’aide de rideaux, en une sorte de dortoir où couchaient quelques professeurs et des sœurs converses. Nuit très pénible…. Je me suis levée, et une voiture m’attendait pour me conduire à la gare. Un professeur m’accompagnait car j’étais hors d’état de me débrouiller toute seule… A Belleville, personne. Mes parents avaient bien été prévenus par téléphone, mais Papa était sorti. Le temps qu’on le retrouve et qu’il prépare la voiture, les minutes passaient et… dans la gare de Belleville, les plaques rouges commençaient à me sortir…. La personne qui m’accompagnait, très ennuyée, m’a conduite dans un petit hôtel qui était en face et voulait me faire coucher mais heureusement l’auto est arrivée. Au Poiré, on m’a fait coucher… mais j’étais vexée d’avoir été malade juste le jour où je devais être reçue Enfant de Marie. Le lundi suivant… Maman est allée chercher Jacqueline….

Je note un événement en ces jours là. Le 16 mai 1918, un « aéroplane » a survolé le Poiré. Tout le monde est sorti voir ce spectacle extraordinaire. C’était le second qu’il nous était donné de voir, le premier étant passé en 1913 ! Pareil spectacle a d’ailleurs été rare pendant bien des années, et je me souviens des entrefilets de journaux parus entre les deux guerres, il n’y a donc pas si longtemps, et relatant le passage d’un avion, on ne disait tout de même plus un aéroplane…

Les vacances de la Pentecôte sont arrivées. Charlotte est venue, ainsi que Berthe, et nous a mises au courant des mille et un petits potins de Chavagnes après notre départ….

Cette fin de trimestre a été assez dure physiquement. Toutes à Chavagnes, étions fatiguées, il y avait eu dans l’hiver une certaine carence alimentaire dont le résultat se faisait sentir. La chaleur était forte. Depuis longtemps notre programme de Brevet était terminé, nous avions passé et repassé des examens fictifs ; nous passions une grande partie de notre temps à faire de l’ouvrage manuel dans le jardin du Passage Leroy.

Et puis on s’est mis à parler de grippe, une grippe assez bizarre que l’on qualifiait d’espagnole. Peu à peu les externes ont cessé de venir, puis certaines sont revenues, après avoir été assez malades. Les pensionnaires ont été atteintes à leur tour. Dans la « chambre rose » qui suivait l’infirmerie, une pensionnaire que je connaissais très bien, car elle était tout près de moi au réfectoire et qui s’appelait Marthe Bodin, paraissait gravement malade, avec des complications pulmonaires. Les autres cas étaient bénins, mais il y en avait tant que peu à peu les dortoirs étaient pleins. Toutes étions plus ou moins fiévreuses. A la fin, une boîte de cachets de quinine était en permanence sur la table du réfectoire, et on allait y puiser. Cela s’arrangeait en général au bout de peu de jours. J’ai été prise bien entendu, peu avant les prix qui étaient le 17 ou 18 juillet. J’ai eu quelques jours abominables, mais n’ai pas voulu me faire porter malade, me traînant de Chavagnes au Passage Leroy, du réfectoire où je ne pouvais pas manger à la classe ou au jardin. La veille des prix, cela allait un peu mieux, mais le jour des prix j’étais encore très fatiguée… Nous sommes allées déjeuner chez Madame Logeais qui habitait très loin. Pendant que Maman faisait ses courses, suis restée à Saint Nicolas. J’ai oublié de dire que Jacqueline n’était pas là. Elle devait rentrer à Chavagnes le 20 juin, après sa convalescence, mais tous ont déclaré que la pauvre petite était encore pâle et maigre, et que cela ne valait pas la peine de rentrer. Maman et moi avons pris ensuite le train pour Belleville. J’étais tellement fatiguée que j’ai dormi pendant tout le trajet. Le lendemain cela allait, mais j’avais généreusement passé le microbe de la grippe à la famille et tous, Tante Denise en tête, y sont passés les jours suivants.

Pendant ce temps, nous étions dans l’attente du Brevet. N’ayant pu le passer à Paris, nous nous sommes décidés pour La Roche sur Yon. Nous étions plusieurs à nous y présenter : Marie Madeleine Carré qui était une très bonne élève, Camille Dautais qui redoublait son examen, Anne Le Tilly qui paraissait prête, Simone Ropert et Marie Paule Bréger étaient assez peu prêtes ; pour Charlotte, il n’y avait pas tellement d’espoir. L’examen a débuté le 22 juillet. Epreuves assez dures, plus dures certainement qu’elles ne l’étaient à cette époque là. Nous étions assez découragées. Le résultat était donné le surlendemain au début de l’après-midi. Le mercredi matin, nous avons eu quelques résultats. A Nantes, il y avait des succès, c’était encourageant. Seulement quand nous sommes allées voir les résultats, deux seulement de nous étions reçues sur sept. C’était une hécatombe. Vingt sept reçues sur cent vingt.. Marie Madeleine et moi, seules, avions réussi. Camille était navrée d’échouer de nouveau. Anne devait repasser en octobre. Quant aux autres, elles n’étaient pas trop navrées. Je suis restée pour l’oral qui n’était pas trop difficile, à part la couture. Le soir, les résultats étaient proclamés, et j’étais reçue, bien contente d’être débarrassée.

Nous ne partions aux Sables que vers le 9 ou 10 août, et avons passé quelques temps à la maison. Depuis la Pentecôte, nous avions installé une autre salle à manger dans ce qui était la chambre de Grand’mère, une table au milieu, deux fenêtres encadrant .. ? ? .. , l’armoire servant de buffet. Chacun aimait mieux cette pièce d’où l’on voyait les arrivants dans la cour …

Je relève le récit d’une promenade faite à la Turquoisière, en suivant le vieux chemin de Belleville. J’aimais beaucoup ce vieux chemin, maintenant presque méconnaissable. Une partie est pratiquement abandonnée, une autre en très mauvais état à cause du passage des tracteurs….. Il y avait un charme que l’on ne peut plus retrouver maintenant. Tantôt très large, tantôt très resserré entre les haies, avec de place en place, des croisées de chemins filant à droite ou à gauche. Nous allions donc à la Turquoisière voir une ancienne laveuse nommée Rosalie Gauvrit. Sa sœur avait été cette Mariette qui avait été longtemps servante à la maison et n’en était partie que pour mourir. Rosalie était veuve depuis très longtemps d’un maçon qui, à part une maison convenable, ne lui avait laissé que la misère et deux garçons tout petits. Elle venait laver à la maison, portant ses garçons l’un après l’autre sur son dos pour faire le chemin. Ces jours là, elle était allée en journée pour la moisson. On coupait le blé à cette époque à la faucille, et elle avait été mordue par une vipère. Au lieu de rentrer chez elle aussitôt et de faire venir un médecin, elle était partie à pied, voir quelqu’un qui « traitait », mais elle n’a pas pu aller jusqu’au bout et on l’a ramassée sans connaissance, au bord de la route. Transportée dans le village le plus proche, elle y a été très bien soignée, mais les soins ayant trop tardé, bien par sa faute, elle a été affreusement malade, mais s’en est cependant remise.

Au début d’août, il y a eu partout un triduum de prières pour obtenir la victoire et la paix. D’après les évènements, on pouvait avoir bon espoir.

… Nous avons aussi pu commencer la neuvaine à la Colonne. J’ai toujours beaucoup aimé cette neuvaine, ce chapelet au pied de la statue, dans le jour qui décline. Pendant la deuxième guerre, cela a été plus émouvant, mais malgré un certain manque de recueillement, c’est toujours sympathique, et très pieux au fond.

Aux Sables, nous avons donc repris possession de la maison, seulement cette année là, Tante Denise occupait la chambre de Jacqueline. Celle au dessus du garage restant inutilisée, à cause du manque de communications, et Jacqueline partageait ma chambre, c’était assez peu pratique.

Nous devions retrouver aux Sables Tante Jeanne et sa famille ; sauf bien entendu, Oncle Alfred qui commandait le 5ème D.C.A., du côté de Lure. J’ai toujours oublié de raconter que, onze mois après la mort de Denise, était arrivée une autre petite Denise. La naissance avait eu lieu à Billom où Tante Jeanne et Françoise s’étaient décidées à s’installer. Henri avait vingt ans à la naissance de sa petite sœur, et Françoise seize ans. Tante Jeanne, profondément heureuse d’avoir une autre fille, a tout de suite décidé qu’elle s’appellerait Denise. Elle a été baptisée Denise Marie Thérèse, mais au bout de quelques jours, il a été impossible à qui que ce soit de donner au bébé le nom de sa sœur disparue. Elle a donc été nommée officiellement Marie-Denise, et Denise ayant souvent été appelé Minou, la petite sœur a été appelée Menine et, maintenant qu’elle est mariée et mère de sept enfants –elle en a même eu neuf, mais deux jumeaux sont morts à la naissance- elle est toujours Menine.

Donc Tante Jeanne était installée, rue Napoléon, avec Françoise, Menine, leur bonne Rachel et leur chien Dick. Quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé Rachel en larmes. L’état des yeux de Tante Jeanne, subitement aggravé, nécessitait une opération. Elle avait dû partir l’avant-veille pour Nantes, laissant Menine avec Rachel. Oncle Alfred, prévenu, a pu prendre une permission, et il est arrivé en vitesse prendre en main la situation. Le séjour de Tante Jeanne à Nantes n’a d’ailleurs pas été très long. Françoise est revenue un peu avant elle. Pendant ce temps, Maman et Tante Denise s’occupaient de Menine qui était une enfant très attachante. Je la vois encore en petite culotte et tricot bleu. Elle était assez menue, brune, avec des yeux noirs brillants et très amusante. Seulement la grippe s’est mise à sévir parmi nous. Maman avait été grippée au Poiré, Tante Denise aussi. Quand Tante Jeanne et Françoise ont été prises, nous avons pris Menine à la maison. Mais le premier soir elle se sentait perdue et ne voulait pas dormir. Tante Denise l’avait prise dans sa chambre, mais Menine pleurait et semblait ne pas reconnaître, en chemise de nuit, les personnes qu’elle avait vues en noir. Alors Tante Denise l’a amenée dans notre chambre, elle s’est jetée sur nous avec des cris de joie, et tout a été fini. Nous l’avons gardée quelques jours, elle était bien mignonne et très amusante. Elle s’asseyait sur le rebord d’en bas du buffet pour ronger sa croûte de pain, et avalait ses repas de bon appétit. Au bout de quelques jours, elle a été grippée elle aussi. Cela ne paraissait pas bien grave, cependant pour plus de sûreté, Papa est allé demander au Docteur Gouin, alors mobilisé et attaché à un petit hôpital installé dans ce qui était le Casino des Pins, de venir voir et ausculter la petite fille. Il a raconté à Papa que l’hôpital était plein et la situation sanitaire inquiétante. On amenait des malades qui ne paraissaient pas très touchés et, deux jours après, ils étaient morts. C’était la grippe espagnole qui jusque là assez bénigne, prenait une virulence effroyable, et devait faire en l’espace de quelques mois tant de victimes. En juillet, la pauvre petite Marthe Bodin qui, au moment des prix, était alitée à la « chambre rose » était morte peu après. On avait attribué cela à des complications pulmonaires, et elle avait été malade assez longtemps, mais en septembre et surtout en octobre, cela devait être parfois foudroyant.

Le Docteur Gouin est donc venu voir Menine, mais il n’a pu l’ausculter, car elle a hurlé tant qu’il a été là. Quand il a été parti, elle nous a fait des sourires ravis. Elle commençait d’ailleurs à aller mieux, et a été guérie peu après.

Dans le courant d’août, Marguerite et Charlotte sont venues passer quelques jours à la maison. Nous nous sommes bien promenées et avons passé bien des moments sur la plage.

Au début de septembre, nous avons eu quelques jours Gabrielle Libaud. J’ai parlé de Gabrielle, qui était l’aînée des deux filles d’Hélène Porteau, fille de Tante Porteau et sœur de la Tante Guesdon. Pendant qu’Aline, la seconde était élevée, et très mal, par sa grand’mère Porteau, Gabrielle était sérieusement et même sévèrement élevée par sa grand’mère Libaud, aussi les deux sœurs qui se ressemblaient physiquement, étaient-elle, au moral, aussi dissemblables que possible. Gabrielle étaient un peu infirme et boitait légèrement ; elle était intelligente, bien que son instruction n’ait pas été poussée, très travailleuse et brodait admirablement. Elle était aussi très pieuse. Elle venait chaque été quelques jours à la maison et nous l’aimions bien. Elle est morte tuberculeuse à trente deux ans je crois…..

Je relis mes souvenirs et m’aperçois que Tante Jeanne et sa famille ont été grippées seulement après le départ de Gabrielle….

Nous sommes rentrés au Poiré le 16 septembre. Tante Jeanne, Françoise et Menine venaient finir leurs vacances chez nous. Elles n’en sont d’ailleurs parties qu’après le 20 octobre. Au Poiré, nous avons passé quelques jours bien agréables, Menine était vraiment amusante, elle craignait beaucoup Papa et c’était très commode. Quand elle commençait un caprice, il n’y avait qu’à lui dire : « Tonton ne veut pas » ou même simplement « Tonton » pour que tout rentre dans l’ordre. Seulement il y avait des petites incommodités. Menine assistait aux repas juchée sur la chaise de bébé qui avait été celle de Jacqueline, et rongeait sa croûte. Au bout d’un moment, on entendait un bruit de robinet, et Papa annonçait : « Jeanne, la marée est basse ! »…. Nous l’emmenions dans nos promenades… Nous marchions beaucoup Françoise et moi… Je me souviens de quelques unes à Montorgueil, à Pont de Vie, et surtout les vingt et un kilomètres fait dans un après-midi, par la Remaudière, la Vivantière, avec un point jusqu’à Beaufou.

Un autre jour, nous avons imaginé autre chose. Tante Abel et ses filles étaient parties à Angers afin d’assister, au Bon Pasteur, à la prise d’habit de leur ancienne bonne, Radegonde Guibert qui pendant de longues années de souffrance, a vécu sous le nom de Sœur Marie des Saints Innocents, au Bon Pasteur de Charenton, et y est morte l’année dernière, complètement décalcifiée et tellement infirme qu’elle paraissait être rentrée en elle-même, et si petite, si tassée, que j’étais obligée de me baisser pour l’embrasser. Donc, Tante Abel et ses filles revenant un soir par Belleville, nous avions imaginé d’aller au devant de l’auto, jusqu’au passage à niveau de Belleville, persuadées qu’Oncle Abel nous ramènerait ; ce qui était bien risqué, d’autant plus que nous étions trois, et que l’auto n’était pas extensible. Et il s’est trouvé qu’Oncle Abel avait offert une place à quelqu’un venu par le même train… Nous sommes rentrées aussi vite que nous avons pu, mais il y avait six kilomètres et la nuit tombait. Nous avons rencontré au Beignon, nos mères venues au devant de nous et qui nous ont copieusement attrapées, et avec raison. Il faisait nuit noire quand nous sommes arrivées, et Papa a qualifié cette équipée de « tours de folles ».

J’oubliais de dire que cette année, les vacances se prolongeaient. Tous les établissements secondaires étaient fermés à cause de la grippe. L’épidémie prenait des proportions effrayantes. Chaque jour, ou presque, on annonçait un décès dans notre entourage. Après son retour d’Angers, Tante Abel est tombée malade. Avait-elle rapporté le microbe de son voyage ? Pour elle, cela n’a pas été terrible, mais Oncle Abel a été pris à son tour, et là c’était infiniment plus grave ; il était affaibli, très maigre, avec un cœur déficient. Avant de tomber malade, il était venu demander à Maman de recevoir son ami Boisseau qui venait chasser et faire chez lui son séjour habituel, ceci en raison de la grippe de Tante Abel ; c’était un jeudi. Le dimanche, il était pris à son tour… son état jusqu’au 10 octobre n’a pas été alarmant, mais a rapidement empiré… Nous étions priées de rester à la maison, à cause de la contagion, mais Maman y est beaucoup allée, passant la nuit pour soulager sa belle-sœur à peine remise. Il y a eu cependant, les derniers jours, une religieuse de Saint Philbert. Je suppose qu’il y a eu des complications pulmonaires… Le samedi, Oncle Abel ne se rendait pas encore compte de son état ; il se sentait très malade mais espérait bien, disait-il, voir l’issue de la guerre. Les évènements allaient à ce moment là très vite, les allemands reculaient. De nombreuses villes françaises étaient délivrées les unes après les autres. Le samedi, il n’y avait réellement plus d’espoir, et Tante Abel a demandé le Prêtre pour l’Extrême Onction. Oncle Abel, comme Papa, n’avait eu aucune pratique religieuse pendant longtemps. On mélangeait beaucoup trop, à ce moment là, politique et religion, et les amis politiques faisaient beaucoup de mal. Depuis quelques mois, exactement depuis qu’il était revenu de Vincennes, Oncle Abel avait recommencé à assister à la messe chaque dimanche, mais je ne sais s’il avait fait ses Pâques cette année là. Je ne sais pas du tout, pas plus que pour Papa, quels étaient ses véritables sentiments religieux. Il est si difficile de connaître l’âme des autres. Y avait-il un reste de foi, ou indifférence totale, ou encore une certaine rancune contre des prêtres vraiment maladroits ? De plus, à cette époque, et dans nos familles, il ne fallait pas prévenir un mourant, et lui faire comprendre que, d’un moment à l’autre, il pouvait se trouver devant Dieu. C’est dur, mais pourtant nécessaire. Quand Oncle Abel a vu venir le Prêtre avec l’Extrême Onction, il a demandé pourquoi. Maman a cru bon de le rassurer en disant que tout avait été organisé par la Sœur garde-malade ! Seulement, dans la nuit, la situation est devenue désespérée, et aux premières heures du matin, Oncle Abel s’est rendu compte qu’il allait mourir. Il étouffait, et ses yeux allaient de l’un à l’autre de ceux qui étaient dans la chambre, en répétant : « Au revoir, au revoir ! ». Il avait tout de même assez de foi pour espérer un au-delà. A la messe de huit heures, il a été recommandé aux prières, et tous étaient atterrés.

Les obsèques ont eu lieu le mercredi. Il y avait foule ; beaucoup de familles et d’amis. Les métayers tenaient à porter le cercueil, et dans le vestibule, l’entouraient comme une garde d’honneur. Ils l’adoraient et estimaient profondément sa compétence et sa bonté. Les choses ont bien changé depuis, mais il y avait, à ce moment, entre propriétaires et métayers, un lien qui n’était pas seulement de travail et d’affaires, mais surtout d’affection.

Après cela, Tante Abel s’est claquemurée dans ses voiles. Je n’ai pas à écrire son histoire….

Après l’enterrement, Tante Jeanne et ses filles sont parties. Tante Denise était de nouveau souffrante. Nous ne savions pas du tout quand serait la rentrée scolaire. La grippe sévissait dans toute son horreur, et les victimes étaient nombreuses… Tout cela assombrissait l’espérance de voir la guerre finir bientôt. Je me suis mise à travailler un peu, et à faire travailler Jacqueline en attendant la rentrée.

Les évènements fin octobre se sont précipités. Je note le mardi 29 : « Hier soir, nous étions à travailler dans la salle à manger, quand arrive un télégramme pour Papa, comme il en arrive souvent. Maman l’ouvre machinalement, une feuille de papier s’en échappe : « Bonne nouvelle, l’Autriche capitule et accepte nos conditions ». Ce papier était une attention de Marie Guesdon. Inutile de décrire notre joie. »

A la Toussaint, nous avons fleuri les tombes, comme d’habitude. Il y en avait, cette année là, deux de plus !

Dans les jours suivants, les alliés de l’Allemagne capitulaient les uns après les autres. On annonçait dans les journaux, les conditions de l’Armistice. Il faisait froid, et avec ces premiers froids, l’épidémie de grippe paraissait en décroissance. Les listes de décès, si impressionnantes, se faisaient moins longues dans les journaux. Le samedi 9 novembre, on parlait de l’arrivée de parlementaires allemands. Le dimanche 10, en fin de journée, nous étions en visite dans la petite cuisine de la Tante Guesdon. Il était question bien entendu, de ces évènements auxquels tous s’intéressaient passionnément. La Tante Guesdon nous a promis, aussitôt qu’elle saurait quelque chose, d’envoyer Marie nous avertir.

Le lundi 11, c’était la foire de La Roche. Il faisait beau, un temps ensoleillé et assez calme. J’avais travaillé la matinée dans ma chambre… Avant de descendre, je suis allée à la fenêtre, et je revois encore le reflet du soleil sur les feuilles rousses des chênes. Nous devions manger des galettes de blé noir. Peut-être les premières étaient-elles déjà faites. Pour moi, l’Armistice s’associe à cette vision des feuilles rousses sous le soleil, et au parfum de galettes de blé noir. Il était peut-être midi quand nous avons entendu un vacarme effroyable, Marie Guesdon secouait de toutes ses forces, la cloche du portail en criant « ça y est ». Le petit chien aboyait furieusement… Quelle émotion et quelle joie ! Maman pleurait. Nous espérions tant qu’il n’y aurait plus jamais de guerre, et ne pouvions prévoir les horreurs vécus depuis !

Il y avait à ce moment là, un boulanger qui habitait la petite maison en face de la poste. Il y avait des enfants qui jouaient sur la rue. La Tante Guesdon leur crie : « Les enfants, qu’attendez-vous pour aller sonner les cloches ! C’est la victoire ! » Les enfants ne se le font pas dire deux fois, et courent au clocher. Le sacristain finissait de sonner l’Angelus. Les enfants se pendent au cloches. L’abbé Rabiller, surpris par cette sonnerie inaccoutumée, arrive pour savoir ce qui se passe : « C’est la victoire, Monsieur l’abbé, c’est l’Armistice ! ». « Allons-y ! » dit l’abbé, et il se pend aux cloches. Tous les gens sont sortis, on s’est congratulé, on s’est réjoui, puis chacun est rentré pour déjeuner. Nous avons mangé nos galettes.

Seulement cette nouvelle n’était pas officielle. C’était un collègue de la Tante Guesdon qui le lui avait obligeamment communiqué. On attendait la confirmation à la réouverture de la poste qui était à deux heures. Et elle ne venait pas. La Tante Guesdon commençait à être ennuyée et à se demander si elle n’avait pas lancé un bobard. La nouvelle officielle est arrivée à trois heures. On a resonné les cloches !  Des drapeaux sont apparus aux fenêtres. Des enfants parcouraient les rues avec d’autres drapeaux, en chantant la Marseillaise. Un peu plus tard, il y a eu l’arrivée du train revenant de la foire de La Roche. Nous étions a ce moment là, à accrocher nous aussi des drapeaux à la grille. Le temps si beau le matin, s’était assombri. Le vent du nord soufflait et le ciel était gris, mais tous les voyageurs avaient acheté à La Roche des drapeaux alliés qui claquaient joyeusement au vent, et nous étions si heureux. Que de choses se sont pourtant passées depuis.

Après cela, l’épidémie de grippe étant à peu près terminée, les établissements scolaires ont ouvert leurs portes. La rentrée a été fixée au 18 novembre, et nous avons repris ce jour là le chemin de Chavagnes.

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Le 18 novembre a donc marqué pour nous le début de l’année scolaire 1918 – 1919 ; cette année qui devait être pour moi la dernière, puisque, rentrant au Cours Complémentaire, je quitterais Chavagnes en juillet.

« Madame », ainsi que certains professeurs, avaient beaucoup insisté pour que je fasse le Brevet supérieur. Cela m’aurait plu, parce que j’aimais étudier, et me plaisais à Chavagnes ; mais certaines choses du programme m’effrayaient et deux ans d’étude me paraissaient bien longs. On poussait beaucoup moins les études à ce moment là, surtout pour les filles. Mon Brevet supérieur, si je l’avais eu, ne m’aurait mené à rien de plus. L’idée ne m’est jamais venue de préparer un bachot, et pourtant je regrette de ne jamais avoir fait de latin et de philo. Les langues m’effrayaient, et pourtant je reconnais qu’ignorer les langues étrangères est une grave lacune. Quant au cours complémentaire, les choses qu’on y faisait paraissent maintenant bien inutiles. On y faisait de la littérature, de l’histoire de l’art, et quelques autres matières de ce genre, de la peinture à l’huile ou aquarelle, du cuir et de l’étain repoussé, de l’ouvrage manuel et de la broderie en tous genres. On avait bien des loisirs pour cultiver la musique. Il ne reste pas grand chose maintenant de tout cela. J’ai laissé depuis bien longtemps tout ce qui est « arts d’agrément »…..

Nous avons donc retrouvé ce cher vieux Chavagnes que j’aimais si profondément, et aussi beaucoup d’anciennes, et pas mal de nouvelles élèves. La classe se faisait au Passage Leroy, mais au n° 8 qui était un petit hôtel touchant le n° 6 où étaient les réfectoires et certaines classes, dont les deux brevets. Il avait été créé un passage entre les deux jardins. Notre classe était toute petite mais suffisante. Au début, nous étions seulement cinq. Puis plus nombreuses au deuxième trimestre. Comme professeur principal, nous avions Melle Clergeau que nous appelions irrévérencieusement Sinette, parce que son prénom était Alphonsine. Elle s’appelait aussi Mère Paul Joseph et était assistante de la Supérieure qui d’ailleurs n’était pas « Madame », mais Mme Gaillard qui occupait la fonction plus effacée d’économe. « Madame » n’était que directrice. Melle Clergeau était une sainte religieuse…. Elle avait bien entendu, ses petits travers, et surtout avec les taquineries stupides des pensionnaires, devait avoir souvent envie de se fâcher. Alors elle devenait toute rouge et serrait les lèvres. Nous l’avons prise pendant longtemps pour une excellente personne, faisant bien ses cours, mais pas tellement intelligente. Je me suis aperçue bien plus tard qu’elle était beaucoup plus fine que nous ne l’avions cru. Elle était, paraît-il, très douée pour les mathématiques et en faisait les cours au Brevet supérieur. Pour nous, en plus des cours de Melle Clergeau, histoire de l’art, moral, etc… nous avions des cours de littérature par Melle Lahaye, cousine de Mme Houdbine. Le programme pour chaque année était limité à la littérature d’un siècle. Nous avions le XVIIème siècle, ce qui a fait gémir certaines d’entre nous, férues de romantisme, mais Melle Lahaye a su nous faire un cours si intéressant, si passionnément même, que cela a été une joie. Je me rappelle ses cours sur l’hôtel de Rambouillet, sur la première représentation du Cid . C’était vraiment remarquable. Il y avait aussi des cours de coupe par Melle Cassard, très modérément intéressants. Il y avait les cours de peinture et autres de Melle Otto. Enfin nous pouvions faire pas mal d’ouvrage manuel et passer un certain temps à l’étude du violon. Cela ne sert peut-être pas à grand’chose maintenant, mais c’était un programme intéressant pour l’époque.

A la rentrée, nous étions donc cinq. Il y avait Madeleine Grandjouan et Simone Dumarcet, deux bonnes filles passablement paresseuses. Simone n’était peut-être pas d’une intelligence transcendante, mais Madeleine était plus fine, cependant elle se plaisait à faire enrager Melle Clergeau. Il y avait une nouvelle Marie Vaulon ; c’était une jeune fille puisqu’elle se faisait un chignon ; c’était une externe, et de plus, elle venait d’arriver à Nantes, où son père était officier. La famille devait être du Périgord, elle était apparentée à la famille de Caillavet, et à Simone de Caillavet devenue Mme André Maurois. Plus tard, son frère Jean publia un livre sur Guy de Larigaudie qui était également leur cousin. Marie était sympathique mais, pour nous, trop méridionale dans l’étalage de ses goûts, de ses sentiments, de ses amitiés. Trop exclusive et quelque peu accapareuse, quitte à laisser tomber plus tard l’amie qu’elle avait accaparée, parce que sa famille ne valait pas la sienne. Elle ne cachait pas son aversion pour Nantes et son climat brumeux, et déclarait à tout propos qu’elle n’épouserait jamais un Nantais, d’ailleurs, elle épouserait certainement un officier. Elle a épousé un Nantais qui est assureur, et paraît-il, de la quintessence nantaise. Ce mariage a eu des préliminaires assez amusants. Il y avait une mission à Saint Louis, qui était la paroisse de la famille Vaulon. Marie avait remarqué un jeune homme, très assidu aux sermons, comme elle-même. Lui, de son côté, avait remarqué cette jeune fille si pieuse. Une fois, ils se rencontreront au bénitier ; il lui offrit de l’eau bénite ; et le fluide passa. A quelques temps de là, ils se rencontreront chez des amis communs, et Marie lui a déclaré : « Monsieur, je connais la couleur de votre chapelet ». Et le mariage eut lieu quelques temps après. Marie habite donc Nantes, je l’ai rencontrée quelquefois, suis allée la voir, elle était absente. Elle m’a invitée à revenir. Je l’aurais fait il y a quelques années, maintenant c’est trop tard. La vie nous entraîne chacune de notre côté. Je ne trouverais plus rien à lui dire.

Il y avait aussi Marie Coadou qui n’avait pas essayé de passer son Brevet, et étais allée directement de Première au Cours complémentaire. Son frère Joseph avait été tué un an avant l’armistice. Marie, que je connaissais peu auparavant, s’est révélée une amie charmante. J’ai eu tout de suite beaucoup d’affection pour elle. Cette amitié s’est continuée après notre sortie de pension. Marie a épousé, en 1922, le docteur Yves Morvézen. Ils ont habité Pont-Aven pendant longtemps, puis ces dernières années, sont venus habiter Nantes. Ils ont quatre enfants : Denise est pharmacien-chef à l’hôpital de Lorient, Marguerite est infirmière, Yves habite Paris et travaille dans l’électronique, Guy est médecin militaire, marié lui aussi et habite Lyon. Nous sommes passés chez les Morvézen, à Pont-Aven, au cours de notre voyage de noces. Depuis, nous avons de bonnes relations, quoi qu’un peu espacées. A Pont-Aven, nous avons plusieurs fois déjeuné chez eux quand nous allions à Loctudy ou en revenions…

Dans le second trimestre, sont venues se joindre à nous, Simone Ropert et Marie Paule Bréger. J’aurai occasion plus tard de parler de Simone et de sa mort… Quant à Marie Paule, elle ne m’avait jamais été sympathique, cependant j’ai été bouleversée en apprenant sa mort si tragique. Marie Paule avait épousé le Docteur Gallard ; il exerçait en Maine et Loire et était très estimé. Ils avaient trois enfants : l’aîné René avait eu avec les allemands, pendant le guerre, des histoires assez ennuyeuses. Depuis il ne faisait pas grand chose de bien et inquiétait beaucoup son père. Quand le Dr Gallard a été mort, cela n’a fait qu’augmenter. Un soir, il y a eu entre la mère et le fils, une discussion tellement violente que la bonne épouvantée, est allée chercher son curé. Il était absent. Quand il s’est présenté le matin, la maison était vide. Marie Paule et ses filles étaient parties pour Pornichet, où elles avaient une villa. C’est là que le lendemain ou le surlendemain, on les a retrouvées mortes toutes les trois. Elles s’étaient asphyxiées au gaz, étendues dans la même pièce pour attendre la mort. Il y avait Françoise, 21 ou 22 ans, et Catherine, 19 ans. La plus jeune était à demi soulevée comme si elle avait voulu s’enfuir…

A Noël, cette année 1918, nous avons eu peu de vacances ; c’était assez normal, l’année scolaire n’avait commencé qu’après la mi-novembre. A Noël, nous étions donc à Chavagnes. Ces deux années là, on a essayé de faire revivre les vieilles traditions des pensionnaires passant Noël à Chavagnes. Cela avait un certain charme, mais il a fallu y renoncer. Les temps avaient changé. Tous les parents voulaient avoir leurs enfants avec eux pour Noël, ce qui était assez normal. Cette année là, nous n’avons pas eu de messe de minuit, les réfectoires étant Passage Leroy, il aurait été difficile de faire restaurer les pensionnaires en pleine nuit. Cela a pourtant été très gai. Le lendemain matin, chacune des élèves du Cours complémentaire avait un petit paquet dans son soulier, un petit rien, mais déposé par Melle Clergeau qui désirait nous faire plaisir. L’après midi, il y a eu une petite séance récréative. Après nous sommes parties en vacances. Au Poiré, il n’y avait rien de bien nouveau. Avec Tante Denise, la maison était plutôt triste.

Nous sommes rentrées à Chavagnes le 2 janvier 1919 et avons repris la vie habituelle…

Au début de mars, il y a eu les vacances de Carnaval, avec quatre jours à la maison. Nous y sommes revenues de nouveau pour Pâques pour quinze jours. Entre temps, l’hôpital avait été fermé. Après la rentrée suivante, on se réinstallerait dans la grande maison. Les pensionnaires se disaient qu’elles regretteraient leurs promenades au Passage Leroy. En attendant, les grandes pouvaient circuler un peu dans le jardin. On commençait à visiter les cloîtres et les salles auparavant occupées par l’hôpital. C’était pour nous un voyage de découverte. Rien n’avait été abîmé, il suffisait de peu de choses pour que tout soit remis en état. L’année suivante, j’ai connu l’installation dans la grande maison mais, pour moi, Chavagnes demeure cette moitié que, pendant trois ans, j’ai tant connue.

En attendant, les cours se poursuivaient. Pendant ce trimestre, nous avons fait pour illustrer l’histoire de l’art, une visite au Musée, et aussi une très intéressante visite à la Cathédrale… Nous avions avec nous une élève du Brevet supérieur qui s’appelait Marie Robin et qui était très sympathique. Son grand père, le sculpteur Vallet, avait créé pas mal de statues de saints dans certaines églises de Nantes, en particulier celles de Saint Similien où la statue de la Sainte Vierge reproduit les traits de sa petite-fille. Marie connaissait une grande partie du clergé de Nantes, en particulier quelques chanoines. Pour visiter la cathédrale, il fallait être escorté, du moins pour les galeries et les tours, de quelques ecclésiastiques. On nous avait fourni pour cela un abbé et quelques séminaristes. Cela a été très gai. Nous avons pu explorer certaines galeries, passer sous les voûtes, voir les tours, les cloches, dont certaine ne doit sonner que pour l’enterrement d’un chanoine. De la plate-forme entre les tours, la vue sur Nantes était merveilleuse, d’autant plus qu’il faisait un temps splendide.

Aux récréations, les parties de barres avaient fait place aux jeux plus tranquilles. En général, nous étions une bonne bande pour jouer au croquet.

Les vacances de Pâques sont donc arrivées. Nous avons dû quitter Chavagnes pendant l’office du Samedi Saint, que notre aumônier s’obstinait à chanter en entier, ce qui, vu la fausseté de sa voix, était plutôt lamentable.

J’oubliais de raconter que pendant le Carême, nous avons eu une distraction au moins inattendue à Chavagnes : un cours de danse. Plusieurs élèves qui devaient assister à des mariages avaient fait une demande en ce sens. « Madame » avait pris cela en considération, mais la seule époque libre pour un professeur de danse était le Carême. Nous avons eu un des meilleurs professeurs de Nantes, qui s’appelait Mme Delpierre. C’était une italienne, très gracieuse, assez jolie, mais avec un terrible accent. A cette époque, où commençait à sévir ce que l’on appelait les « danses nouvelles » sévèrement proscrites par le clergé : tango, fox-trot et autres, elle nous a appris, sans doute parce que cela lui avait été recommandé, la polka, le pas de quatre, le ? et autres danses, très gracieuses d’ailleurs, et même la valse. Nous avons appris aussi le quadrille des Lanciers et cela nous a beaucoup amusées. Enfin ces quelques leçons nous ont permis de nous débrouiller par la suite, et de danser sans paraître trop empruntées.

Pendant les vacances, j’ai repris avec joie de bonnes promenades. La Croix-Bouet était un de mes buts préférés. Je ne craignais pas de faire des kilomètres.

Nous sommes allés un jour déjeuner aux Brouzils, chez les Libaud. Firmin Libaud avait épousé en premières noces Hélène Porteau, la sœur de la tante Guesdon. Après son veuvage, il avait donc confié ses filles à leurs deux grand’mères, puis il s’était remarié. Sa seconde femme s’appelait elle aussi Hélène. Ils avaient eu un fils, Marcel, qui dirige maintenant la pharmacie de Paris à Nantes. Firmin Libaud était resté un grand ami de Papa ; c’était d’ailleurs un excellent homme, foncièrement honnête et droit, l’instituteur de la vieille école, quoique non pratiquant, et peut-être peu croyant, il n’empêchait pas sa femme de fréquenter l’église. Madame Libaud était une excellente personne …. Elle nous recevait d’une façon très sympathique. Nous allions parfois chez eux, en octobre, manger des cèpes de la forêt de Grala…. Donc un jour chez eux, se trouvait le ménage Guyon de Cholet. Madame Guyon était la sœur de M. Libaud. Ils avaient deux filles, Adrienne et Marthe, celle-ci devait épouser plus tard le Docteur Le Huche et avoir une très nombreuse famille. Les Guyon nous ont invités à déjeuner chez eux, à Cholet, le 1er Mai …. En revenant nous sommes passés par le Mont des Alouettes. Je voyais pour la première fois ce « haut lieu » de la Vendée.

La veille, étions allés, avec Eugènie Ordonneau et sa filleule Charlotte Morisset, dans la propriété des Ordonneau, le Plessis aux Moines, dans la commune d’Aizenay. C’était une vieille maison, sans grand caractère, mais pleine de charme … A l’intérieur, quelques vieux meubles dont une armoire qui possédait un tiroir à secret. Nous avons goûté, Eugénie Ordonneau nous racontant des histoires de mes grands-parents. Sa maison et celle où vivait mon Grand-père, avec son frère et sa belle-sœur (celle où j’habite maintenant) étaient contigües. Elle était encore une toute petite fille et allait les voir le soir et grimpait sur les genoux de Grand-père … La tante lui disait : « Demande à Jacques s’il a vu Marie aujourd’hui » ; et elle demandait aussitôt « Jacques as-tu vu Marie ? » et Grand-père répondait « Il ne faut pas parler de ça ! ». Un jour Eugénie a dérobé à Grand-père une petite image que Grand’mère (Marie) avait réussi à lui faire passer et au verso était simplement écrit « Marie »….

Eugénie Ordonneau avait promis à Tante Marie-Angèle de la remplacer en assistant ses parents au moment de leur mort. Quand Grand’mère a été mourante, elle était là…. J’ai d’elle le souvenir d’une personne carrément laide, mais très bonne, avec pas mal de gaieté et d’entrain.

Je me souviens aussi d’une promenade à la Guilminière. C’était une métairie que nous avions du côté de Soullans. Papa l’a vendue, en 1921 je crois, pour acheter le Moulin Guérin Gauvrit.

La Guilminière était exploitée par le ménage Guilbaud : des maraîchins de pure race. Le père était très digne, toujours coiffé du chapeau rond, tel qu’on le voyait partout alors dans le marais. La femme avait la coiffe et le chignon des maraîchines…. Il venait une fois par an régler les comptes, et c’était le seul ménage de métayers que nous recevions à table avec nous. Un jour de 1913, Papa leur écrit qu’il pourrait les prendre à Aizenay, sans doute un jour de foire, ce qui leur ferait un trajet moins long qu’en voiture à cheval… Les autos n’étaient pas nombreuses à cette époque là. Les Guilbaud attendaient sur le trottoir et quelqu’un leur a demandé qui était ce monsieur qui avait une auto, et le bonhomme a répondu d’un ton lugubre « c’est un homme qui veut se tuer ». Dans le trajet, il est demeuré sombre et muet, tandis que la femme poussait des petits cris.

Aux vacances de la Pentecôte, le 8 mai 1919, j’ai noté : « Tante Denise est bien fatiguée … et Maman se fatigue à la soigner… »

Et aussi : « La pensée de quitter Chavagnes m’attriste, cependant j’ai obtenu la permission d’y retourner un mois par trimestre pour cultiver les Arts d’agrément. L’hôpital est maintenant complètement évacué, aussi nous sommes beaucoup plus libres ; les cours de littérature se font dans le jardin ; aux récréations, nous jouons à ce qui nous plait… ». Nous étions plusieurs à avoir imaginé ce système.

Après ces courtes vacances, nous avons regagné Chavagnes… la fin de mes années de pension. Je n’avais pas à ce moment là l’angoisse de l’avenir, comme je l’ai eu quelques années plus tard… Ces dernières semaines se sont écoulées calmement. Le 28 juin, nous avons entendu les cloches de Nantes sonner pour la signature de la paix ; nous étions à la salle d’étude, toutes nous sommes mises à bavarder, et Melle Caillaud ne nous en a pas empêchées. Le 14 juillet, nous n’avons pas eu de sortie, les prix étant tout proches, mais chaque classe est allée se promener pour voir la ville pavoisée. Nous aurions voulu visiter des sous-marins, mais cela était impossible, aussi pour compenser, nous avons demandé à monter au transbordeur. Melle Caillaud s’y opposait trouvant l’expédition trop dangereuse, mais Melle Pouzet a consenti à se charger de nous. Il y avait aussi Melle Mahé-Desportes et Miss Reynolds. Pendant « l’ascension », Melle Clergeaud, et les élèves restées à terre, récitaient des prières…. En haut, il y avait une vue ravissante ; la descente fut plus impressionnante.

La veille des prix, journée des adieux,, nous avons revu tous les locaux. Pour finir « Madame » nous a fait visiter tout le côté de l’hôpital que nous ne connaissions pas.

La cérémonie des prix longue comme d’habitude… peut-être un peu ridicule mais qui, pour nous, était touchante. Les couronnes des prix sur la tête… et nous chantions un cantique chanté sans doute avant nous par des générations de pensionnaires….

Après la chapelle, une bonne bousculade sous le cloître, le temps de dire au revoir aux unes et aux autres et il était temps de prendre le train, avec les bagages et les prix.

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Avec les vacances, je commençais ma vie de « jeune fille à la maison ». Cette vie qui me semble maintenant irréelle et invraisemblable. La vie tourne vite. Il fut un temps où mes filles ont commencé leur vie de « jeune fille à la maison », du moins les deux aînées. Cela se concevait encore mais, pour Anne, cela n’aura pas lieu. Toute fille maintenant doit faire des études plus poussées et être à même de se faire une situation.

En ce mois de juillet 1919, je n’avais pas encore dix-sept ans ; je trouvais normal d’arrêter mes études, et de passer pas mal de temps à ne rien faire, en me croyant très occupée. C’était d’ailleurs très normal à cette époque là. J’étais très heureuse de me retrouver à la maison, de profiter de la campagne que j’aimais profondément, de faire de la musique, des « petits ouvrages » comme disait Tante Abel, de lire, et ne voyais pas que ma vie puisse être différente.

Nous avons passé au Poiré tout le mois de juillet. Tante Denise était malade… Son régime qui aurait dû être très sévère, était suivi de façon fantaisiste et Maman n’avait aucune idée de ce que pouvait être un régime. Elle plaignait sa sœur, et faisait toutes ses volontés.

J’ai noté le 24 juillet : « Le soir, lorsque j’ai fini de lire, je vais retrouver Jacqueline au salon, et, dans la demi obscurité, nous jouons par cœur quelques-uns de nos morceaux préférés…. ».

Et le 30 juillet : « Une nouvelle légende, une histoire mystérieuse terrifie le pays. Tout le monde en parle, tout le monde en est épouvanté. Une bête inconnue a établi sa demeure aux confins de la Gendronnière et de la Tailleferrière ; elle sort de sa retraite parfois et dévale le chemin de la Tailleferrière en poussant des cris (nous sommes passées dans ce chemin hier ! ). Il y a deux jours, elle est même venue à l’entrée du bourg. Tout le quartier en était sur pied. La légende croît en passant de bouche en bouche, et chacun raconte les mystérieux faits et gestes de la « bête ». Elle a gratté la porte des Guibert. Elle a passé comme l’éclair entre deux hommes prêts à la saisir. Bouffard a voulu lui donner un coup de bâton et c’est lui qui a été renversé. Naturellement pour trouver l’origine de cette bête inconnue, il a fallu faire des déductions, et arriver à cette conclusions qu’il y a de la sorcellerie la dessous. » De fait, une famille du quartier a été désignée, accusée de sorcellerie, et elle a dû quitter le pays.

Le 31 juillet Tante Denise nous a quittés pour passer quelque temps à l’hôpital de La Roche. Elle était très souffrante, et avait besoin de la surveillance constante d’un médecin, et elle ne sympathisait pas avec le Docteur Lucas. C’était bien pour tous la meilleure solution, mais dans le public, cela a été très fâcheux. Mes parents ont été mal jugés de ce que leur sœur et belle-sœur ait été « mise à l’hôpital »… Maintenant bien des choses ont changé et cela aurait été jugé tout autrement. Tante Denise s’est beaucoup plu à l’hôpital. Il n’y avait pourtant aucun confort. La chambre était située dans un vieux bâtiment… On a prétendu qu’il n’y avait pas de place en première classe. Tante Denise avait peut être demandé la seconde classe, moins coûteuse. Elle partageait sa chambre avec deux autres femmes…. et au fond cela lui plaisait beaucoup. Elles parlaient avec elles…. Le docteur était sympathique, les sœurs charmantes, tout était merveilleux. Il est pourtant dommage qu’elle n’ait pu y rester plus longtemps. Maman était tranquille sur le sort de sa sœur. Nous avons dû partir aux Sables dans les premiers jours d’août.

Le 1er août, j’ai noté : « La mère Robin qu’on appelait Marie Gouelle, est morte cette nuit. C’était la mère de Marie Bouffard. Avec elle, une vieille figure disparaît. Elle avait dû être jolie en son jeune temps, mais à soixante seize ans, elle était usée, courbée en deux sur un bâton deux fois plus haut qu’elle, mais vaillante quand même… avec un air de vieille fée ou de sorcière. Il n’y en aura plus guère de semblables… ». Ce en quoi, je me trompais, car sa fille Marie Bouffard qui a quatre vingt dix ans cette année, marche courbée sur son bâton, exactement comme sa mère.

Marie Gouelle avait eu des velléités de couvent dans sa jeunesse….

Ce qui me rappelle une autre histoire de vocation, celle de Pierre Martineau de la Thibaudière dit « Trappiste »….

Je suis très loin de notre départ aux Sables, lequel s’est effectué comme d’habitude, à grand renfort de paquets et de provisions surchargeant l’auto…. Nous avons retrouvé aux Sables des quantités de personnes de connaissance, et repris la vie habituelle : plage, tours de remblai ou de petite jetée et, pour moi, contemplation des multiples aspects de la mer. Un peu avant le 15 août, nous avons reçu la famille Libaud… Sur la plage, il faisait une chaleur torride… Gabrielle est venue aussi quelques jours, comme d’habitude ; c’est un de ces jours là que nous avons vu, au cinéma, le défilé de la Victoire, à Paris, pour le 14 juillet ; c’était au cinéma de la rue des Jardins, lequel existe toujours… c’était tout à fait primitif comme installation ; les fauteuils étaient du modèle usité alors et parfaitement inconfortables. Il n’y avait aucun isolant sous la toiture, et il y faisait une chaleur atroce. J’ai noté : « C’était vraiment émouvant et beau, ce défilé unique, dans le cadre grandiose de Paris : les maréchaux Joffre et Foch, les chefs des grandes nations, puis les drapeaux et les régiments. Successivement ont paru sur l’écran le Roi Albert, le Général Pershing, Sir Douglas Haig, le Prince Alexandre de Serbie, mais celui qui fut accueilli avec le plus d’enthousiasme fut Clémenceau. ». Depuis nous avons vu d’autres défilés… Je pense aussi à un défilé du 14 juillet où Jean était parmi les Saint Cyriens, et où l’espace d’un éclair, son visage est apparu sur l’écran…. Je pense aussi que, des chefs d’état acclamés ce jour là, deux ont connu une mort tragique.

… Nous parlions d’un voyage à Lourdes, et cela était une joie, non seulement un pèlerinage, mais aussi un beau voyage en perspective. Tante Denise ne nous accompagnerait pas… elle était de nouveau plus malade…. Nous avons pu nous mettre en route le 9 septembre avec la joie la plus vive. Et pourtant ce voyage se faisait dans des conditions qui paraissent aujourd’hui impensables. Nous nous mettions en route en bande. En plus de Tante Abel et de ses filles, il y avait le ménage Ruchaud : Alphonsine et son mari. Cela faisait un amalgame de personnes n’ayant ni les mêmes goûts ni les mêmes façons de comprendre les choses. C’est toujours assez fâcheux, à moins d’avoir quelqu’un qui dirige et fait marcher tout le monde. Nous sommes partis là bas sans avoir retenu de chambres ; en plein mois de septembre, c’était assez risqué. Enfin, il avait été décidé que nous emporterions des provisions, de façon à dépenser le moins possible pour la nourriture. Beaucoup, au moment des pèlerinages, faisait ainsi. Mais si cela allait bien le premier jour, au bout d’un peu de temps le beurre était mou, le pâté commençait à avoir une odeur suspecte, les fruits ne valaient plus grand chose…. J’en garde un souvenir pénible. Tante Abel gémissait à la moindre dépense. Maman ne disait rien, mais Papa allait déjeuner ailleurs.

Au départ de la Roche, nous étions bien installés… mais le train a déraillé entre Champ Saint Père et la Bretonnière, là où cela arrivait quelque fois. Pas d’accident, mais la locomotive et le tender étaient quand même sortis des rails… cela nous a valu une longue et peu intéressante halte en pleins champs, puis il a fallu stationner en gare de la Bretonnière où l’express de Bordeaux attendait et s’impatientait. Il n’y avait à cette époque qu’une seule voie. Nouvelle pose à Luçon. Changement de machine à Velluire… et nous sommes arrivés à Bordeaux avec quatre heures de retard. Il avait été convenu que nous dînerions avec Henri, lequel faisait là ses études de médecine, il nous attendait mais il n’était plus temps de dîner et nous avons dû nous hâter pour trouver des places dans le train pour Tarbes. La nuit a été longue…. Arrivée vers 5 h. à Tarbes où il a fallu changer de train pour Lourdes… A notre arrivée, sommes allés dans un certain hôtel du Sacré-Cœur, recommandé par la famille Chailloux, mais en réalité ce n’était pas le bon. Celui où nous nous sommes adressés était un hôtel très convenable où l’on a trouvé assez bizarre notre insistance pour prendre nos repas dans nos chambres. D’ailleurs en raison de cela, on nous a attribué des mansardes où nous étions très mal… Nous avons visité les sanctuaires et la grotte…. Le lendemain, avons décidé de visiter les grottes de Bétharram…. Avons pris un train bondé et n’étions pas tous ensemble. Jacqueline et Marguerite ayant trouvé le moyen de s’installer en première, sont descendues à contre-voie, ce qui a donné quelques émotions à leurs mères… A la gare de Bétharram, il y avait un petit car menant aux grottes, mais Tante Abel a déclaré dignement que, par raison d’économie, nous ferions le trajet à pied. Il y avait plusieurs kilomètres et la chaleur était intense…. En sortant de la gare de Bétharram, nous nous sommes installés à l’ombre d’une maison pour pique niquer… Cette maison était le presbytère. Au milieu du repas, nous voyons apparaître le curé, dans un costume des plus pittoresques, son chapeau en auréole posé sur un mouchoir blanc qui lui couvrait la tête et lui retournait sur la nuque. Le fou rire nous a pris, mais lui, très aimable nous demande, avec un vigoureux accent pyrénéen : « Vous êtes de quel pays ? – de Vendée – Ah, fameux les vendéens ! »… Il nous a raconté qu’il venait de faucher… qu’il devait donner l’exemple à ses paroissiens. Et il a mis à notre disposition l’eau de sa pompe !.. Nous sommes allés voir l’église bien entendu…. La visite des grottes nous a émerveillés… Après la promenade en bateau, il fallait alors revenir sur ses pas et sortir par la grotte supérieure…

Nous avons quitté l’hôtel du Sacré-Cœur où nous étions très mal installés, et nous avons fini par trouver des chambres dans un tout petit hôtel dans le bout de l’avenue Peyramale ; c’était loin des sanctuaires, mais marcher ne nous faisait pas peur. C’était tranquille, propre, sans confort, mais la cuisine excellente…

Le jour suivant, sommes partis pour Cauterets. Papa et Maman tenaient à nous faire voir l’endroit où ils avaient fait plusieurs saisons. Le trajet en chemin de fer est un peu vertigineux, Tante Abel avait très peur… Avons fait, en voiture à cheval, la promenade du Pont d’Espagne. Papa et Maman étaient heureux de nous montrer tout cela. La route est très pittoresque, et nous reconnaissions au passage les cascades que nous avions si souvent vue en photo. Faute de place, Jacqueline et Charlotte étaient installées près du cocher qui menait conversation avec elles… il a déclaré en parlant de la Vendée qu’il connaissait un peu pour l’avoir traversée « C’est plat, c’est plat ! ».

Le soir, après force délibérations, il a été décidé que nous irions le lendemain à Gavarnie. Cela ne plaisait pas beaucoup à Tante Abel ; elle trouvait que nous faisions trop un voyage d’agrément, et pas assez un pèlerinage, et aussi que cela faisait beaucoup de dépenses ! Mais au fond, c’était Papa qui prenait les décisions, et tout le monde suivait. Nous avons donc dîné et couché à Cauterets… La promenade de Gavarnie est très connue.. nous étions dans un petit car assez confortable et cela a été une magnifique journée, une découverte pour moi de ce que pouvaient être les Pyrénées…. Sommes redescendus le soir à Lourdes…

Le lendemain dimanche, une grande journée de prières à Lourdes… communion, grand’messe, procession du Saint Sacrement…. Le lundi également …

Le mardi nous quittions Lourdes. Arrêt à Pau pour visiter le château, entre deux trains. Trajet pénible jusqu’à Bordeaux…. Avons tout de même trouvé des chambres à Bordeaux près de la gare, et sommes partis très tôt le lendemain matin… Arrêt à La Roche pour une visite à Tante Denise, et nous étions contents de nous retrouver chez nous, fatigués mais ravis.

Reprise ensuite de la vie habituelle. C’était l’époque où nous recevions quelques visites de famille. L’Oncle Logerie a fait son séjour habituel chez Tante Caillé… La famille de Vieillevigne est venue aussi.

Il y a eu ensuite la rentrée de Jacqueline. Suis donc restée avec mes parents, et organisée un peu ma vie au Poiré. J’aurais dû m’initier un peu à ce qui était ménage et cuisine, mais cela ne me disait pas tellement, et avec Maman ce n’était pas facile. J’aurais aimé avoir mon jour ou ma semaine de travail pour savoir à quoi m’en tenir. La suggestion n’a pas été retenue. J’ai commencé cependant à faire ma chambre et quelques raccommodages. Je continuais à travailler l’anglais, le violon, et un peu d’ouvrage manuel. J’accompagnais aussi Papa dans ses promenades. Je me souviens d’un matin où j’étais allée au Moulin Guérin pour les vendanges ; j’étais revenue par le vieux chemin de Belleville et avais fait, comme la veille du reste, une abondante cueillette de champignons. On ne peut plus le faire actuellement. Dès le lever du jour, tous les prés sont parcourus, et il ne reste rien.

Quelques jours après, j’ai eu un grand plaisir. Papa a eu envie de voir le Salon de l’Auto, et m’a emmenée passer une semaine à Paris. Le voyage était bien long. Nous avons mis douze heures. La ligne directe de cette époque là passait par Thouars. On arrivait à Montparnasse, alors que la ligne de Nantes et les lignes de Bretagne aboutissaient à la gare d’Orsay… Personne au devant de nous… Nous allions rue Duroc, chez les Gaston. Papa et moi étions plutôt chargés et le trajet nous a paru long. L’Hôtel de la rue Duroc était une très belle habitation – petit hôtel particulier précédant une maison dite « de rapport ». Il y avait quelques belles pièces, salon, salle à manger (avec une baie garnie de vitraux), pas très intimes en raison de la grande hauteur de plafond ; c’était triste et sombre. Un hall majestueux avec un très bel escalier… Je ne connaissais pas tellement la famille Gaston, me sentais gênée, terriblement ignorante et pensionnaire surtout à la suite de certaines réflexions de Cadette sur les gens qui « faisaient province » ou non.

Le lendemain matin, visite de Papa au Salon de l’Auto, qui était déjà au Grand Palais… L’après-midi, sommes allés chez la famille Eugène…. Je crois que c’était rue du Val de Grâce….

Le mardi matin, sommes allés voir l’Oncle Logerie qui habitait place Pereire ; je crois me souvenir que Tante Aline était absente, dans l’Yonne. L’après-midi, Louise-Marie, Cadette et Jeanne Vivier, voulant promener la petite cousine de province, m’ont emmenée au Bois de Boulogne… J’aurais préféré visiter un monument ou un musée.

Le mercredi, passée la journée avec la famille Eugène, c’était plus gai… Mes cousines m’ont beaucoup promenée ; sommes allées le matin à l’Etoile, et revenues en passant par le Louvre et les quais. Après déjeuner, sommes allées, Suzanne et moi, au Panthéon, puis revenues au Luxembourg attendre Madeleine. Avec elle, fait toute une grande promenade : l’église de la Sorbonne, Saint Séverin. Le musée de Cluny était fermé. Dans la Cité, avons vu le Palais de Justice et la Salle des Pas Perdus, la Sainte Chapelle qui m’a émerveillée, puis l’Hôtel de Ville et Saint Gervais, les dégâts des terribles bombardements n’étaient pas réparés…..

Le jeudi 14, il devait y avoir à Montmartre la consécration de la Basilique. Louise-Marie et Francette m’ont proposé de m’y accompagner, mais il y avait une telle foule qu’il était impossible d’y pénétrer. Sommes revenues par la Madeleine, la rue Royale et la place de la Concorde. L’après-midi, Madeleine et Solange sont venues, puis avons dîné chez Oncle Raymond, et l’atmosphère plus détendue a fait du bien.

Le vendredi suis allée avec Tante Juliette au Bon Marché , faire des achats.

Le samedi, visite au Louvre : la plupart des grands tableaux n’étaient pas encore remis en place depuis la guerre, mais il y avait cependant bien des chefs d’œuvre. L’après-midi, un tour sur les Grands Boulevards.

Quitté Paris le dimanche l9, en compagnie d’Oncle Raymond. Le Docteur Lucas nous attendait à la gare de la Roche.

Oncle Raymond est resté quelques jours à la maison et cela a fait plaisir à tous. Pendant ce séjour, il y a eu un bridge chez le Docteur Lucas ; je suppose qu’Eugène Porteau faisait le quatrième. Les Lucas sont venus aussi à la maison. Papa aimait bien ces soirées.

Le samedi 24, nous avons voulu faire un tour aux Sables, mais il nous est arrivé une aventure, comique mais désagréable. A huit heures et demie, étions tous prêts, mais il a fallu beaucoup de temps pour décider l’auto à démarrer. Puis Radegonde est allée mettre la clé de la maison à l’endroit où on la déposait toujours –sous une brique sur une fenêtre sans carreaux donnant dans la petite cave à vin fin-. Et elle a fait tomber la clé dans la cave ; la clé de la cave était dans la maison !… Avant de partir, Maman a tenu à faire venir le serrurier pour ouvrir la maison et récupérer la clé… Mais ce n’était pas fini ! Nous sommes enfin partis, avons monté la côte de Sainte Marie, mais à Saint Louis impossible d’avancer… Il a fallu que quelqu’un revienne téléphoner à Aizenay pour avoir un mécanicien. Nous avons attendu une heure et demie….Enfin le reste de la journée s’est bien passé malgré la pluie.

A la fin d’octobre, sommes allées une journée à Nantes pour faire sortir Jacqueline. C’était une véritable expédition. Il fallait partir tôt le matin et la journée était chargée. D’abord, aller chercher Jacqueline à Chavagnes, faire des courses. Nous déjeunions habituellement dans une pâtisserie de la rue Crébillon où l’on pouvait manger des œufs sur le plat, du jambon ou autres choses du même genre. Après déjeuner, ma leçon de violon chez Mme Houdbine qui me donnait du travail pour un mois. Suis allée ensuite à la Visitation retrouver Maman et Jacqueline, puis nous sommes allées place St Donation faire une grande visite à Sœur Agathe. Quant je pense à tout cela, je suis effarée du nombre de kilomètres que nous faisions à ce moment là dans une journée, en trouvant cela tout naturel.

Il y a eu ensuite les jours de Toussaint….

Le 11 novembre, sommes allés à la Proutière d’Aizenay, pour le mariage d’Henri Chevillon, de la Clopière. Cela m’a permis de voir encore ce qui devait bientôt disparaître : une noce de campagne d’autrefois. Il y avait deux mariées : Henri épousait Marie Richard, et le frère Arsène Richard se mariait lui aussi. Les deux mariées portaient le costume traditionnel à cette époque là en campagne. Elles avaient des robes noires, de coupe d’ailleurs surannée, et la coiffe bordée de et garnie de fleurs d’oranger ; sur les épaules, un fichu de dentelles blanches ; une ceinture de soie blanche et une guirlande de fleurs d’oranger. Les mariées de cette époque là qui, toutes, portaient la coiffe, n’étaient pas déguisées en mariées, comme elles l’ont été un peu plus tard, en robe et voile blancs… Il y avait pour se rendre à la Proutière, deux kilomètres de « traverse »… Le repas avait lieu, bien entendu, dans la grange tendue de draps blancs et décorés de fleurs en papier…. Nous avons vu un peu les préparatifs du repas. Les pâtés étaient prêts depuis la veille ainsi que les gâteaux. La soupe bouillait. Les rôtis étaient dans le four, et nous avons vu comment on en surveillait la cuisson, en renvoyant dans le four, pour l’éclairer, les rayons lumineux à l’aide d’une glace. Rien de commun avec les repas de mariage actuels….. On tuait veau, cochon et poulets et on les accommodait à toutes les sauces. Le cochon fournissait les pâtés. Il y avait fraise et langue de veau, ou tête de veau, du ragoût, des rôtis. Les poulets faisaient soupe et rôtis. Les pâtés étaient mangés entre les plats, pour trouver le temps moins long, car c’était interminable. Nous étions à la table d’honneur, près des mariés. Avant le repas, quand les mariés ont été revenus de la messe, on avait dû chanter :

« Trempez la soupe, trempez,

« La mariée qu’arrive… »

La mère Richard a pris son fils et sa belle-fille pour les faire entrer dans la maison tandis que le père Richard en faisait autant pour sa fille et Henri. J’ai vu, il y a bien longtemps, une autre cérémonie qui consistait à faire sortir, avant la messe, la mariée qui quittait la maison. Cela se passait à la Tailleferrière, et le père Guibert faisait sortir sa fille Joséphine, laquelle pleurait à chaudes larmes. Après cela, il y a eu le défilé des cadeaux, les mariés étant assis l’un près de l’autre, les invités défilaient près d’eux pour leur offrir des cadeaux : un saladier, des bols, des assiettes. Tout cela a été fort long. On a chanté bien entendu, la « chanson de la mariée », puis les chants se sont succédés pendant tout le repas, des complaintes en général assez tristes, le refrain étant repris en chœur, ou bien les couplets étaient alternés par deux chanteurs ou chanteuses des deux bouts de la salle. Il y avait souvent des chants très grossiers…. Au mariage de Lucien Chevillon fils de Victor, on a chanté une complainte sur les crimes de Violette Nozière et une autre sur le naufrage du Saint Philibert. Au milieu du repas on présentait les cadeaux les plus importants, en général ceux des parrains et marraines. Pour finir, il y a eu distribution d’énormes tranches de gâteaux. Après, il y a eu la danse, avec un « sonneur de violon ». On est allé chercher le « gars d’honneur » pour me faire danser. J’ai dû m’exécuter pour une polka et une mazurka ; après quoi on nous a reconduits en voiture à cheval à la Clopière.

Le 18 novembre avait lieu le mariage de Radegonde Gendreau avec son cousin Edmond Gendreau…. Nous étions invités mais je ne sais plus pourquoi nous n’avions pas accepté… et Maman n’avait pas envie de retourner à Nantes pour nous commander des toilettes… Il y avait un beau cortège : habits et robes de cérémonie. Une très belle messe telle qu’on les faisait en ce temps là avec violon : Méditation de Thaïs et autres morceaux du même genre… Le repas se passait à la maison du Parc, laquelle avait été nettoyée et décorée pour la circonstance. Il devait y avoir, par la suite, d’autres mariages dans cette maison.

Le mardi 25 novembre, sommes parties à la retraite annuelle de Chavagnes. Bien des fois, quand nous étions pensionnaires, cette retraite nous avait fait rêver. On voyait les anciennes se promener dans le jardin, et mettre un peu de perturbation dans le pensionnat, ainsi que cela se passait lorsque certains groupes, en pleine étude, venaient saluer Melle Caillaux, laquelle les accueillait avec le sourire et leur marquait autant de sympathie et d’indulgence qu’elle leur en avait peu témoigné dans leur temps de pensionnaire.

Nous partions là bas en force, avec Marguerite, Armande et Berthe. Nous retrouvions pas mal de camarades… De la retraite elle même, je n’ai pas de souvenir précis ; c’était plutôt une réunion d’anciennes élèves… Il s’agissait de nous retrouver entre camarades, de bien rire et de bien bavarder… Nous passions de grands moments dans le jardin et après dîner, nous nous retrouvions sous la chapelle où il y avait des jeux et même un petit moment de danse. Cela paraît assez profane.

Après la retraite, nous sommes restées seulement quelques unes… Nous étions très libres … sans règlement ni contrainte à condition de ne pas dissiper les élèves ni les gêner d’aucune façon. Nous avions nos cellules au dortoir, mais n’étions pas obligées de nous lever en même temps que les autres ni d’assister à la messe chaque matin. Nous pouvions nous coucher un peu plus tard que les élèves. Dans la journée, à part les heures de repas, nous pouvions organiser notre journée comme il nous plaisait, suivre les cours qui nous intéressaient et sortir pour nos leçons de violon. Je travaillais l’anglais, le dessin, la musique. Nous avions des cours de littérature avec Mère Louise des Anges et quelques autres… Je garde un souvenir inoubliable d’une après-midi sous le cloître du rez-de-chaussée. Simone Ropert travaillait à une peinture à l’huile, moi à un fusain et Marie Coadou à une banquette de piano en cuir repoussé… Il y a eu aussi un concert auquel Mme Houdbine nous a emmenées…..

J’ai préféré passer Noël à Chavagnes avec les pensionnaires. Avec Tante Denise toujours présente et toujours malade, l’atmosphère à la maison était particulièrement lugubre… Les élèves du Brevet Supérieur avec lesquelles je me suis trouvée ont été charmantes et j’ai passé avec elles de bons moments très gais….

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Nous arrivons à l’année 1920.

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Je note que le 4 janvier nous avons déjeuner chez les Lucas, réunion bien sympathique.

Jacqueline est rentrée le 8 janvier et suis restée avec mes parents et Tante Denise toujours souffrante…. Je voyais beaucoup Marguerite et Charlotte, faisions de la broderie, du cuir repoussé, des promenades.

… C’est à cette époque que Charlotte est tombée malade… Elle a traîné tout l’hiver….. et même rechuté l’hiver suivant….

Le 29 janvier, suis retournée à Chavagnes pour y passer le mois de février. J’étais seule cette fois là comme ancienne mais assurée de ne pas m’ennuyer : anglais, dessin, musique, ouvrage manuel… Mme Houdbine m’a emmenée à un second concert, puis à une représentation à Graslin, avec ballet, musique très belle… L’atmosphère de Chavagnes était très gaie et cela me changeait agréablement de la tristesse régnant à la maison… Je me souviens de quelques expériences de chimie qui, plus ou moins réussies, ont été prétextes à quelques bons fous rires.

Il y avait aussi les répétitions des pièces du Carnaval… Le dimanche avait lieu le début des fêtes avec chaque jour une représentation théâtrale, et le mardi un « grand bal ». La pièce préparée par Mère Louise des Anges et les grandes élèves était la « Légende de Sainte Odile ».

Quelques jours après, fait avec les élèves du B.S. la visite de la cathédrale. Nous y étions allées l’année précédente….

Puis j’ai repris ma vie au Poiré avec mes parents. Tante Denise était repartie à Giromagny, après des mois de séjour à la maison. Pour Maman, c’était un certain vide. Je ne sais ce que Papa pensait. Quant à moi, sans vouloir le dire à Maman, sans même vouloir me l’avouer, c’était une sorte de soulagement…. Tante était malade, malheureuse et nous devions l’entourer d’affection pour essayer d’adoucir son chagrin, mais il n’était pas toujours facile de vivre avec elle. Elle aimait bien commander et diriger toutes choses. Par ailleurs, elle était extrêmement sociable et charmante, surtout avec les étrangers. Quand elle était bien portante, elle donnait de l’agrément à la vie. Seulement il fallait beaucoup de patience et souvent elle ne supportait ni une étourderie, ni un oubli. A cette époque, j’étais très jeune et il y avait des choses que je ne comprenais pas… Tante Denise n’excusait rien d’autant plus qu’au fond elle ne m’aimait pas. J’ai souvent désiré partir, mais où ? C’est pourquoi les séjours à Chavagnes m’étaient très agréable….

Promenade avec Marguerite, Marie-Antoinette Bonnaud, Marie Angèle Chailloux qui était à cette époque une compagne particulièrement agréable.

En Mars, sommes allés aux Sables. Papa aimait bien y faire un séjour de temps en temps… En arrivant Maman a dû se battre contre une nichée de souris qui avaient élu domicile dans une baignoire en zinc entreposée dans la petite buanderie de la cour. Cette baignoire renfermait un sac de grains pour les poulets vivants que nous amenions avant de les sacrifier. Les souris avaient découvert cette aubaine mais ne pouvaient remonter les parois trop lisses et … Maman tapait dessus avec un balai, en poussant des cris ! …

Nous allions aussi avec Papa au Marais ; cela avait beaucoup de charme les jours de beau temps. Maman marchait bien à cette époque….

J’avais projeté de passer un ou deux jours à Nantes, mais il a fallu y renoncer en raison d’une grève des chemins de fer….

Nous sommes allés faire une visite à la famille Luttmann. Monsieur Luttmann jouait au bridge avec Papa. Il y avait deux filles : Jeanne et Simone (19 ans et 14 ans). Nous avons été en relation avec eux quelques années, puis nos chemins ont divergés. Nous devions nous retrouver bien des années plus tard, d’une façon indirecte d’ailleurs, Pierre ayant lié connaissance, sur le port, avec un pêcheur, amateur comme lui, nommé M. Caillaud, et qui était le mari d’une des filles Luttmann.

Il y a eu aussi une visite aux Petites Sœurs des Pauvres. Nous y allions presque à chaque séjour aux Sables. La Supérieure était une jeune religieuse espagnole charmante, et il y avait aussi Sœur Antoinette qui depuis des années passait au Poiré… Sœur Antoinette avait de pieuses audaces, et Papa ne refusait jamais rien. Dès que les religieuses voyaient nos volets ouverts, elle accouraient à la maison pour demander à Papa de les conduire à Jard, à Talmond ou ailleurs.

Sommes rentrés au Poiré le 31 Mars ; c’était dommage de quitter la mer par un temps aussi radieux, mais les vacances de Pâques approchaient, Jacqueline arrivait ; et aussi le samedi Saint, nous devions recevoir Oncle Gaston, ainsi que Tante Jeanne, Françoise et Menine. Cela faisait une maison bien remplie… Menine était bien mignonne et amusante. Quant à Françoise, nous avions à ce moment là, une très grande intimité….. Le mercredi, nous avons passé la journée aux Sables ; Oncle Gaston était content d’y revoir certaines choses.

Au milieu de la semaine, Tante Jeanne a entrepris de faire des déménagements. Cela lui arrivait parfois chez elle, et le résultat était la plupart du temps heureux. Là, la chose se justifiait tout à fait. Depuis la mort de Grand’mère, nous avions installé une salle à manger provisoire et risquions de rester longtemps dans le provisoire. Tante Jeanne a décidé mes parents à faire quelque chose de définitif. Les meubles de la salle à manger ont donc été transportés dans ce qui avait été la chambre de Grand’mère et la pièce était ainsi infiniment plus agréable. Quant au salon, il occupait une pièce plus petite, mal éclairé avec une seule fenêtre… Les meubles du salon ont donc été transportés dans ce qui était la salle à manger… Papa ne disait rien. Il n’aimait pourtant pas beaucoup les changements… La seule chose pour laquelle Papa a protesté a été le transport dans le couloir, de la vieille pendule qui était depuis toujours dans la cuisine. Depuis toujours, c’est à dire la caisse elle même, l’horloge ayant été changée. Je me souviens du jour où Grand’mère avait fait remplacer celle qui ne marchait plus par une autre, précédemment au grenier, dans la chambre de bonne, disant que celle-ci était beaucoup plus vieille, et venait du « Petit Logis », c’est-à-dire de la maison paternelle de la mère de mon grand-père. Cette pendule est restée dans le couloir, Maman ayant trouvé qu’il serait beaucoup plus agréable, de sa chambre, d’entendre sonner les heures ; et elle marche toujours, si elle est soigneusement remontée chaque dimanche…..

Puis transformation dans les chambres… c’était vraiment dommage d’avoir une chambre unique pour Jacqueline et moi… Nous nous sommes donc arrangées ; Jacqueline gardait notre ancienne chambre et moi je prenais l’ancienne chambre de Tante Marie Angèle, au dessus de la cuisine… Cela a été une grande joie d’avoir une chambre à moi… une pièce que je pouvais arranger à ma guise…. C’est la seule pièce où, de toute ma vie, j’ai été réellement chez moi….

Les vacances de Pâques ont été gaies et agréables. Pas mal de promenades. Réunions avec Marguerite –Charlotte étant beaucoup mieux- et avec Armande et Berthe. Il nous arrivait de danser entre nous. Un soir, Maman et Tante Jeanne s’en sont même mêlées pour le Quadrille des Lanciers. Nous jouions parfois aux cartes. Papa aimait bien cela. Une fois nous avons fait une partie très animée de « tonkinois » et Papa, pour fêter un coup particulièrement heureux, nous a offert des cigarettes. Toutes ont accepté, c’est à dire Tante Jeanne, Jacqueline, Françoise et moi. Nous avons commencé par rire de Jacqueline qui fumait pour la première fois et n’arrivait pas à tirer des bouffées puis …. Françoise a changé de couleur et est sortie deux fois dans le couloir sous divers prétextes. Nous l’avons taquinée sur sa cigarette, elle protestait, mais quand nous sommes montées dans nos chambres, elle s’est précipitée pour restituer son dîner… le lendemain seulement, elle a consentie à reconnaître son malaise.

Le 17 avril, passé l’après-midi chez Mme Gendreau, et Armande nous a fait part de son mariage, les fiançailles étaient huit jours après. Il y avait longtemps que la chose était prévue. Cependant à cette époque, les langues ont dû marcher ferme.

….

Tante Jeanne, Françoise et Menine ont prolongé leur séjour au Poiré. Françoise et moi faisions de grandes promenades… Au début de Mai, nous sommes allés aux Sables avec elles, sans doute Oncle Alfred était-il nommé à Lyon et il n’y avait pas encore d’appartement pour eux…

Sommes rentrés au Poiré pour les vacances de Pentecôte, pour y recevoir Jacqueline. Je repartais ensuite avec elle pour passer encore un mois à Chavagnes… Le jour de la rentrée, grande expédition familiale à Nantes ; il fallait commander nos robes puisque nous étions invités au mariage d’Armande. Sommes allées pour cela au magasin Bellocq qui était le meilleur magasin pour jeunes filles. Il paraissait normal d’habiller plusieurs jeunes filles exactement pareil… Le même modèle a donc été choisi pour nos cousines et pour nous. Marguerite et Charlotte étaient en blanc et nous en bleu assez soutenu. Jacqueline et moi devions avoir de grands chapeaux de tulle nègre, dans lequel étaient un peu dissimulées de petites grappes de raisin du même ton que nos robes. Bas et souliers noirs, il ne pouvait être question d’autre chose, mais gants blancs très montants….

Je suis rentrée le soir à Chavagnes avec Jacqueline et repris ma vie des autres mois. Pour commencer, Mère Louise des Anges m’a fait faire un peu d’enluminure, assez simple il est vrai. Il s’agissait des menus pour le repas des autorités ecclésiastiques, le jour de la Confirmation. C’était intéressant et nouveau pour moi. J’ai entrepris ensuite d’autres travaux : étain repoussé par exemple, et mes études de violon…

Jacqueline était une des meilleures élèves de sa classe, peut-être la meilleure, mais assurément la plus dissipée ! … Sa classe avait organisé un beau chahut pour la fête de leur professeur Melle Lambert….

La veille de la fête du Sacré-Cœur, il y avait grande sortie, et Papa et Maman devaient venir tous deux, mais Maman est venue seule, Papa ayant eu de fortes névralgies avec fièvre. Passé la matinée en essayages de nos robes du mariage d’Armande. Déjeuné chez Mme Logeais et visite à Tante Marie Angèle à la Visitation… Le lendemain, la procession dans le jardin de Chavagnes a été interrompue par la pluie et s’est terminée dans la chapelle….

Le 17 juin, nous sommes allées à Saint Donation, à une représentation du « Luthier de Crémone ». C’était très bien joué, et la pièce de François Coppée est vraiment attachante….

Quelques jours après, nous avons souhaité la fête de Melle Otto dont le patron de religieuse, était St Louis de Gonzagues. Fête moins bruyante que celle organisée par la classe du brevet, celle de Jacqueline…

Le jeudi 24 juin, suis allée à la Visitation voir Tante Marie Angèle… Au retour, rencontré Andrée Jaffré en larmes. Elle faisait partie du Brevet Supérieur et, après avoir été de bonnes camarades, nous nous étions liées davantage depuis quelque temps. Elle avait un jeune oncle nommé Robert, à peine plus âgé qu’elle… Il devait se marier le 15 juillet. Andrée était ravie d’avoir une jeune tante… et d’être demoiselle d’honneur.. mais, Robert ayant fait de grosses pertes d’argent, était parti sans un mot d’explication… Robert était-il déboussolé par ses pertes d’argent ou voulait-il fuir sa fiancée ? Il donna plus tard de ses nouvelles du Canada… La fiancée épousa par la suite le garçon d’honneur ! … Quant à Andrée, en 1925, elle partit au Canada, et épousa son oncle ! … avec dispense papale et dispense du Président de la République… Moins de deux ans après son mariage, elle était veuve…. Andrée est revenue en France… Elle a été pendant quelque temps institutrice des enfants de Madame d’Arexy à Boulogne en Vendée, et elle était beaucoup plus considérée comme une amie de la maison que comme une salariée…

J’ai donc quitté Chavagnes définitivement… Jacqueline est venue au Poiré pour le mariage d’Armande. La veille du mariage, j’ai dû arriver à une chose qui me coûtait beaucoup et que j’avais retardé le plus possible : me faire une chignon. Maintenant les choses sont différentes, mais à cette époque, toute jeune fille, à seize ou dix sept ans, devait se faire un chignon et j’avais plus de dix sept ans… Je m’obstinais à porter mes nattes… Tout le monde m’a chapitré, me disant que j’étais ridicule, que personne ne me ferait danser… et pourtant, Jacqueline avec ses cheveux sur le dos, a dansé certainement autant que moi. J’appréhendais beaucoup la chose. Mes cheveux étaient très longs, épais, raides et difficile à coiffer. Je ne savais pas faire ce chignon ; il me pesait affreusement lourd et les épingles me rentraient dans le crâne. Quant à me couper les cheveux, il ne pouvait en être question, c’était très mauvais genre ; et on était pas loin de considérer que les rares jeunes filles qui le faisaient, étaient en voie de perdition.

… La veille du mariage, nous avons eu une journée très gaie. Armande nous avait demandé d’aider à décorer la salle de bal. C’était un grenier situé au dessus d’une écurie mais directement accessible de ce qu’on appelait le « jardin aux fleurs »… Des draps avaient été tendus, et on y épinglait des guirlandes de lierres. Nous n’avons pas tellement travaillé, c’était surtout Augustine et son apprentie Eugénie qui s’en chargeaient.

Augustine Potier était une vieille couturière, ou du moins elle m’a toujours paru vieille. Son père qu’on appelait le père Portas, était domestique au presbytère. C’était lui qui, chaque soir, venait chercher le journal chez le Grand-père Logerie, avec la même phrase rituelle : « Ces messieurs vous font souhaiter le bonsoir et demander les nouvelles ». Il y avait un seul journal pour les deux maisons !. Augustine ne s’était jamais mariée. C’est elle qui un jour m’a dit : « Madame, beaucoup ne veulent pas croire qu’il y a une vocation de célibat » et c’était son cas. C’était une excellente personne… pas toujours facile, mais dont le cœur était excellent et la bonne volonté réelle. Pendant des années, elle est venue chaque semaine chez moi et m’a confectionné des multitudes de choses depuis les rideaux de berceau jusqu’aux robes des filles, en passant par les culottes des garçons et les tabliers de toute la famille… Elle est morte le 2 janvier 1957, le même jour que Maman…

Je reviens au mariage d’Armande, après la décoration de la salle, nous avons dansé, soi-disant pour essayer le parquet ! et j’entends encore M. Benjamin Gendreau proposer à Augustine « une petite polka » et Augustine, les yeux légèrement baissés, s’exécutant modestement.

Le jour du mariage a été quelque chose de mémorable. Il faisait beau, la mariée était charmante. Il y avait un cortège tel qu’on ne peut plus en voir maintenant. J’avais noté : « Nos robes étaient jolies, Armande était très bien en mariée et Ferdinand rayonnant… Berthe était demoiselle d’honneur, avec Ernest Gendreau. Elle avait une très jolie robe en taffetas rose. Ensuite venaient Benjamin et Anne Marie qui avait une robe de taffetas parme, toute en petits volants. Ses cheveux coupés lui donnaient un drôle de genre ! Yolande avait du tulle rose. Suzanne Jousset du tulle blanc sur fond rose, et Marie Antoinette Tenailleau du foulard corail… ». Repas somptueux, servi par Turcaud dans quatre pièces du rez-de-chaussée de la maison du Parc qui, plus tard, devait devenir celle du jeune ménage… Puis nous avons dansé, il y avait beaucoup d’entrain et de gaieté… Le dîner a été encore plus gai que le déjeuner puis nous avons dansé jusqu’à 3 heures du matin.

Ensuite, tout a un lendemain ! Jacqueline a dû regagner Chavagnes. Quant à nous, nous sommes partis aux Sables pour un de ces petits séjours que Papa aimait tant. Nous sommes rentrés au Poiré fin juillet afin d’aller à Nantes pour la sortie de Jacqueline qui avait réussi son Brevet.

Quelques jours après, au Poiré, c’était les « battages ». Le 31 juillet, à la Gendronnière, une étincelle de la machine ou la cigarette d’un fumeur, a mis le feu à une gerbe. On avait battu l’avoine, et on commençait à peine à battre le blé. Le feu s’est étendu avec une rapidité fantastique… la plus grande partie de la récolte a été perdue. A force d’arroser les gerbes –à cette époque là, il n’y avait pas de pompiers- tout a brûlé à l’étouffée ; toutefois, les bâtiments ont été préservés…

Puis à nouveau Les Sables. Il y avait beaucoup de monde. Beaucoup de personnes de connaissance. Nous allions parfois au Casino, Papa aimait bien cela. Il y avait à cette époque, une petite troupe d’opérette assez valable, du moins pour les premiers rôles. La salle de théâtre était convenable et les places pas bien chères. Il y avait aussi les « tournées Barret ». Vu pour la première fois « Gillette de Narbonne ». Il y avait foule, comme à cette époque là partout le soir. On s’écrasait aux entractes, et impossible de danser. Au Café de la Plage, il y avait un bon orchestre, et des concerts valables, certains soirs de la musique classique. Au Pierrot, il y avait aussi un orchestre, mais c’était plutôt de la musique légère et des airs d’opérette. Les courses de chevaux avaient lieu sur la plage ; foule naturellement ce jour là.

A la fin d’août, Gabrielle est venue… puis Henri arrivait. Papa aimait beaucoup Henri, ils allaient au Cercle tous deux et se promenaient le matin ensemble. Sommes allés voir « Rip » qui nous a beaucoup plu…. Puis « La Fille du Tambour Major »… Papa aimait bien cette musique gaie et facile. J’ai eu dix huit ans en ces jours là. Nous sommes allés, le soir, voir « Les Mousquetaires au Couvent » et Henri m’a offert un bouquet d’œillets roses. Sommes rentrés au Poiré le 16 septembre, après avoir reçu à déjeuner M. et Mme Logeais ainsi que Lucien.

Monsieur Logeais était le frère de Mme Lucas et Mme Logeais née Augustine Yvernogeau, la sœur de Tante Abel…. Nous étions souvent reçus chez eux, à Nantes ou à Legé. Ils avaient deux enfants : Lucien et Annick, celle-ci née beaucoup plus tard. Lucien était un bon garçon, sympathique et complaisant malgré son peu d’amour pour le travail scolaire. Il avait réussi à passer ses bachots et, en y mettant le temps, à faire sa médecine. Il s’était installé à Falleron et était très apprécié. Seulement il s’est mis à boire et a rencontré une femme qui l’a complètement désaxé. Je ne sais d’ailleurs laquelle des circonstances a précédé l’autre. Toujours est-il que, dans une crise de dépression nerveuse ou de delirium, il s’est pendu. Annick a épousé Guy Geffray qui était notaire à Guémené-Penfao. Après la guerre, pour cause de relations, sans doute sans gravité, avec les allemands, il a été mis en demeure de vendre son étude. Ils sont partis à Madagascar où il a monté un magasin de quincaillerie et appareils ménagers. Mais Annick a dû revenir en France parce qu’elle ne supportait pas le climat. Elle s’est réinstallée dans la maison de ses grands parents : la Claretière à Falleron…

Henri est venu avec nous au Poiré. Nous avons fait de grandes promenades, notamment à Sainte Radégonde… Le samedi, M. Boisseau et son fils Pierre sont venus déjeuner.

Je voudrais parler des Boisseau… Le ménage Boisseau était de nos meilleurs amis. Léon Boisseau représentait pour nous beaucoup plus un oncle qu’un étranger. C’était un homme essentiellement sympathique… Papa et Oncle Abel l’avaient connu de tout temps. Les parents Boisseau originaires de Belleville, habitaient La Roche, et c’est chez eux que Papa et Oncle Abel sortaient quand ils étaient au lycée. Mme Boisseau qui était la cousine germaine de son mari, était du Blanc… Les parents tenaient un des « grands cafés » de Ville-Basse. M. Boisseau était percepteur à Talmont, puis St Michel en l’Herm, Luçon… et ils ont pris leur retraite aux Sables où nous les voyions souvent. Papa passait un moment chez eux chaque jour. Et, pendant la guerre, quand la maison du boulevard de l’Ouest a été aux mains des allemands, la maison Boisseau nous a servi d’asile à plusieurs reprises…. Leur fils unique, Pierre, avait été longtemps un être bizarre qu’on ne voyait guère. Vers 1920, il a commencé à reparaître. Il était à ce moment là agréable et sympathique, et paraissait à peu près normal. En avril 1925, il épousera Françoise Forgeau qui était une grande amie de Jacqueline. Nous devions aller à ce mariage, et à notre grand désespoir, avons été obligés d’y renoncer, en raison de la mort de la Tante Victor… Ils ont eu deux enfants : Jacques et Michel…….

En octobre, nous avons repris notre vie. Jacqueline restait au Poiré ; nous faisions de la musique. J’avais toujours un ouvrage manuel en train. Mois du Rosaire, Promenades…. Pendant que Charlotte était malade, elle avait eu la visite de Mademoiselle Morin d’Yvonnière qui habitait le château de la Métairie, ainsi que de sa nièce Madame de La Thébaudière. Tante Abel tenait à rendre cette visite et m’a offert de les accompagner. Papa nous a emmenés en auto et nous avons fait le retour à pied. Melle Morin d’Yvonnière était une figure d’autrefois, comme on ne peut plus en voir. Très âgée, ou du moins elle me semblait très âgée, elle ressemblait à la fée Carabosse, avec une dose d’originalité très accentuée, et un parfait dédain de ce qu’on pouvait dire ou penser d’elle. Bien des fois le dimanche, on la voyait assise sur les marches d’une maison quelconque et y manger son déjeuner. Je revois encore sa voiture à cheval conduite par le vieux domestique. Elle avait un vieux personnel : Marie Charrier et Joséphine. Bien des fois, j’ai entendu le Docteur Lucas raconter les façons « ancien régime » d’agir de Melle Morin, avec ses domestiques, comme la façon dont elle groupait ses métayers pour réciter le chapelet. Cela reportait à quelques siècles en arrière. Avec tout cela, Melle Morin devait certainement être intelligente et bonne. Elle avait souvent chez elle, sa nièce, Mme de La Thébaudière, née Yvonne Allard qui habitait Nantes et vivait séparée de son mari… cette dernière avait deux enfants : Solange qui a épousé Louis Feildel, assureur à Nantes, et Yves, lequel plus très jeune a épousé une jeune parisienne Josette Lyotard, et vit toujours à la Métairie où il a installé une vague usine de conserves de légumes…. Quant au château, c’est un ensemble de bâtiments plus ou moins anciens, mais le tout est sympathique et j’aimerais habiter une maison semblable. Il y a de grandes pièces, de très belles cheminées, une tour contenant l’escalier, et de certaines fenêtres une vue ravissante. C’est là que vivaient, au moment de la Révolution, les quatre sœurs Vaz de Mello qui furent guillotinées à Nantes.

Le mois d’octobre s’est écoulé. Puis la Toussaint avec son cortège de cérémonies. Et à la mi-novembre, comme l’année précédente, la retraite à Chavagnes… mais c’était surtout une réunion d’anciennes et une bonne distraction ! avec des veillées très gaies…

Puis je suis rentrée au Poiré, tandis que Jacqueline restait passer un mois à Chavagnes, en compagnie de Marie Coadou et Françoise Forgeau. Elles faisaient à elles trois une bonne bande très gaie… Jacqueline moins attachée que moi à Chavagnes n’y est pas retournée les autres trimestres….

A la mi-décembre, il m’est arrivé une histoire très désagréable. Le pied où, quatre ans avant, j’avais eu un furoncle, s’est mis à enfler… le docteur ne savait pas quoi dire. Il a ordonné le repos, la jambe étendue, et des bains de pieds très chauds, suivis de compresses d’eau blanche. Et cela m’est revenu, à plusieurs reprises, pendant plusieurs hivers… J’ai fini par penser que le frottement de la chaussure montante devait irriter la cicatrice du furoncle, et lors du froid humide, devait provoquer une sorte d’engelure…

Nous sommes allés aux Sables à la mi-décembre… Malgré le froid, il faisait bon dans la salle à manger… la grille à charbon chauffait vraiment bien. D’ailleurs, nous étions à cette époque tellement moins frileux que maintenant et il paraissait naturel d’avoir des chambres à coucher non chauffées, comme de se laver à l’eau froide ou d’utiliser pour le débarbouillage matinal l’eau de la bouillotte. On se lavait d’ailleurs de façon beaucoup plus sommaire. Il est vrai que préparer un bain était toute une entreprise… La nuit après notre arrivée, il a neigé, chose rare aux Sables disait-on… Noël arrivait, nous avons passé une bonne veillée sous la lampe, lampe à pétrole bien entendu, l’électricité n’existait pas encore aux Sables, puis nous sommes allés à la messe de Minuit. L’église était toute illuminée, il y avait de très beaux chants, la maîtrise très bonne… Nous sommes rentrés au Poiré pour la fin de l’année.

L’année 1921 s’est ouverte de façon banale et très paisible… Il me semble que Maman était à cette époque là sans bonne, ce qui représentait un peu de travail dans la maison…. C’est à ce moment là que j’ai commencé à m’occuper de la bibliothèque, et m’en suis ensuite occupée chaque dimanche jusqu’à mon mariage. J’aimais bien cela, bien qu’il se soit agi d’une organisation assez sommaire : des petits romans bien insignifiants, une collection de « Veillées des chaumières » cousues ensemble par l’oncle Chailloux, quelques Vies de saints, et un certain nombre de vieux livres qui ne sortaient jamais. Il y avait tout de même quelques clientes. Mais rien de commun avec la bibliothèque, infiniment mieux organisée et plus fournie que nous avons maintenant….

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