La maison, la borderie de dix hectares et ses cinq domestiques — dont « le père Guilbaud qui est bien resté 40 ans ». Le journal nomme ces gens sans jamais expliquer qui ils sont ni ce qu’ils font ; ce chapitre le dit.
Texte recopié tel quel, sans correction d’orthographe ni de ponctuation.
CHAPITRE IV
Revenons un peu en arrière.
Nous habitions la maison familiale avec ma grand’mère. Mon père avait une borderie d’une dizaine d’hectares, et pour cela nous avions cinq domestiques : deux pour les travaux des champs, le père Guilbaud qui est bien resté 40 ans et qui s’occupait du jardin et aidait aux vignes, plus une cuisinière et une femme de chambre qui faisait en même temps la bonne d’enfants. La cuisinière a été pendant plusieurs années la mère Augustine Guilbaud, femme du jardinier, et elle a eu pendant longtemps sa fille Berthe avec elle ; laquelle Berthe était très gentille et c’était ma partenaire aux osselets que nous jouions sur les marches du perron, près de la porte d’entrée. Quant à Augustine, la mère, elle était très bonne cuisinière et faisait entre autres bonnes choses, des gratins de pâtes remarquables.
Puisqu’on est au chapitre gastronomique, j’ajouterai que maman faisait de la liqueur de cassis succulente. Voici sa recette : dans une grande terrine, elle mettait le même poids de sucre et de cassis ; elle recouvrait cela d’eau-de-vie à 30° degré environ (cette eau-de-vie était produite par nos vignes) et on attendait six mois. Au bout de six mois, cela faisait de la très bonne liqueur que maman distribuait généreusement à ses frères, et les frères et leur famille en faisaient leurs délices.
Mais ce n’était pas tout. Maman remettait les cassis imprégnés de sucre et d’eau-de-vie et versait du bon vin rouge. Cela faisait une très bonne liqueur courante et faisait nos délices.
Je dois dire que, vers 12 et 10 ans, à ma sœur et moi, surtout moi qui était en pleine croissance et grandissait trop vite, maman nous donnait de l’huile de foie de morue. Mais on a vite appris, je ne sais comment, qu’il y avait en pharmacie une « Emulsion Scott » qui avait de l’huile de foie de morue et autres ingrédients. Maman nous en a donné. Ma sœur a dit que ce n’était pas meilleur que l’huile de foie de morue, et a donc continué, à contre cœur, à boire l’huile de foie de morue ; mais moi, j’ai trouvé l’Emulsion Scott tellement bonne que j’en redemandais jusqu’à mon entrée en pension. Mais ma sœur, continuant à boire son huile de foie de morue, a trouvé détestable le vin de cassis que maman nous donnait pour en atténuer le goût et n’a plus voulu en boire, tandis que moi j’ai trouvé ce vin de cassis aussi bon que l’Emulsion Scott.
Ma grand’mère étant de plus en plus impotente, la tante Marie-Angèle, la religieuse de la Visitation, a fait envoyer une sœur de St Philbert de Grand Lieu, sœur Agathe, qui était très gentille. Le soir, nous allions, mes cousines et nous, chez grand’mère. Sœur Agathe nous donnait des chocolats et nous passions de bons moments avec grand’mère et elle. Quand nous étions en pension, sœur Agathe ayant un devoir d’aller tous les mois dans sa communauté qui était place St Donatien, nos apportait de la part de grand’mère, des berlingots nantais. Moi, très gourmande, je les avais finis le soir même, alors j’allais en demander à ma sœur et à ma cousine Charlotte, et elles avaient la bonté de m’en donner.
Mais grand’mère est morte pendant la grande guerre, en janvier 1918. Nous en avons tous eu du chagrin. Et sœur Agathe est restée à peu près un mois. Nous avons été désolés de la voir partir.
Ensuite Lucie Iehl est morte à la fin de ce mois de janvier ; maman y est partie bien sûr. Elle a eu beaucoup de peine à y arriver, vu que c’était zone des armées ; les trains avaient du retard et n’étaient pas éclairés. Enfin, elle a pu y arriver. Son frère Gaston avait pu venir, et après les obsèques, maman a pu ramener tante Denise Iehl au Poiré.
Quand nous étions aux Sables, je prenais des leçons de piano avec Melle Smolska, très bon professeur. J’ai fait avec elle des progrès surprenants, tels que quand elle donnait des concerts d’élèves, à l’hôtel du Casino, je jouais la dernière, des morceaux assez difficiles. Les parents d’élèves applaudissaient bien entendu et étaient ravis. Mimi Léveillé faisait partie de ces élèves.
Tout cela, dans les années 1918 – 1925. Quand nous étions au Poiré, je jouais aux cartes avec papa. On jouait à l’écarté, à tous les jeux qui existaient pour deux. Nous avons toujours beaucoup aimé les cartes, mon père et moi. Mon père jouait aussi au bridge avec M. Lucas, Eugène Porteau et Ferdinand Brachet. Mme Lucas et Armande Brachet venaient et on prenait du porto. Quand un des partenaires manquait, je jouais au bridge, mais ces messieurs avaient pour principe que le bridge était un jeu d’hommes.
Puis, en 1925, il y a eu le mariage de ma sœur, Andrée, avec Jacques Dugast qui s’était installé un an avant, comme notaire à la place de M. Dorion. Comme je l’ai déjà dit c’est Mme Lucas qui a prévenu ma mère que Jacques Dugast voulait épouser Andrée et tout a été très vite ensuite. D’abord Mme Dugast mère (elle était la veuve d’un pharmacien de Palluau) est venue à la maison, avec son fils, pour la demande officielle, bien sûr Andrée et mes parents ont dit oui. Jacques et Andrée se sont promenés dans le jardin pendant que les parents réglaient les questions pratiques : c’était je crois, au mois d’avril. Au mois de juin ou juillet, il y a eu les fiançailles officielles aux Sables. Il y avait là tante Denise Iehl bien sûr, et aussi Madeleine Dugast, charmante personne, et aussi le frère de Jacques, Armand qui est venu avec sa femme et son fils. Sa femme, Suzanne, avait été professeur de piano à Nantes. Ils habitaient Thouars où Armand était pharmacien. Michel, le fils, était un charmant bambin de 6 ou 9 ans, qui après des études de médecine, s’est lancé dans la politique, a fait des livres sur les Habsbourg, et d’autres livres, et s’est cru presque l’égal de ces familles princières. Il a épousé à l’âge de 50 ans, une jeune fille du midi qui se prénommait Monique, il a voulu qu’elle change son prénom pour celui de Béatrice ; elle était blonde, il a exigé qu’elle soit brune. Ils ont eu deux enfants, et vers l’âge de 65 ans, il s’est tué dans un accident d’auto.
Le 15 septembre a eu lieu le mariage, dans l’église du Poiré. C’est un cousin de Jacques, prêtre à Paris, qui a officié. J’étais bien sûr, première demoiselle d’honneur, avec Jules Moreau, un ami de Jacques, médecin aux Herbiers. Ce Jules Moreau s’est marié avec une des nombreuses filles Dorion de Palluau. Quant aux autres demoiselles d’honneur, c’était ma cousine Charlotte, ma cousine Françoise et une des filles de tante Marguerite Pigeaud. Après la messe, nous sommes allés déjeuner dans le Parc, une propriété qui appartenait à ma tante Victor Potier, mais comme la tante Victor venait de mourir, cette propriété venait d’être vendue à Ferdinand Brachet. Le repas excellent, fait part Turcaud de Nantes, ensuite on a dansé, puis il y a eu le dîner aussi bon, ensuite les jeunes se sont promenés dans les rues du Poiré pendant que les mariés prenaient l’auto pour partir en Bretagne.
Les mariés sont revenus de voyage de noces et se sont installés dans la maison de la tante Victor, c’est-à-dire la maison route de la Roche. Il a fallu beaucoup de réparations.
Nous sommes souvent allés les voir et ils venaient déjeuner ou dîner avec nous.
Et Andrée a consulté ses livres de cuisine pour être une parfaite maîtresse de maison, ce qu’elle a été en effet.
Pendant ce temps, tante Denise Iehl a été de plus en plus malade, mes parents l’ont conduite, sur sa demande, à La Roche dans une maison de retraite, tenue par les sœurs de Mormaison. Mais étant de plus en plus mal, elle a demandé à revenir à la maison. C’était de l’urémie qu’elle avait. Et elle est morte à 57 ans le 11 novembre 1925. Elle est enterrée au Poiré.
Puisqu’on est au chapitre des morts, j’avais oublié qu’oncle Abel, le frère de papa, est mort un peu avant la fin de la grande guerre, de la grippe espagnole, une espèce de lèpre qui a fait plus de morts que la guerre. J’ai vu papa pleurer, ce qui lui arrivait rarement pourtant.
Puis la vie a repris son cours, nous continuions à aller aux Sables, à recevoir nos oncles et tantes et cousines.. Mes parents avaient changé de domestiques, je ne sais plus si c’est le père Guilbaud où sa femme qui n’en pouvait plus. Mon père a pris le gendre de ses métayers du Moulin Guérin, Julien Raynaud, bon jardinier. Sa femme venait quelquefois pour faire du ménage. Maman a pris des jeunes bonnes, plus ou moins bien. Il y en a eu une qui volait, mais par contre nous avons eu Marie Raguet, très bien, et Angélina très dévouée qui était si petite qu’elle montait sur une chaise pour nettoyer le haut des murs, et d’autres aussi très gentilles mais dont je ne me souviens plus du nom.
Quant au mois d’août 1930, nous étions aux Sables, tante Jeanne Pigeaud et ses enfants y étaient aussi, ils m’ont présenté un jeune homme, Jean Granger qui avait fait de bonnes études de notaire et cherchait une étude. C’était un jeune homme de bonne famille, de Saint-Etienne, dans la Loire. Son père était mort, sa femme et ses fils étaient venus habiter dans la grande maison de Vaugneray, près de Lyon. Ils étaient très liés avec beaucoup de monde à Vaugneray, car là-bas, il y avait beaucoup de châteaux et de maisons bourgeoises, entre autre avec une famille Sérulaz, le père était docteur.
Là, il y a une anecdote qu’il faut que je raconte : ce M. Sérulaz s’est marié avec une dame veuve anglaise qui avait deux filles, selon le rite anglican. Ils ont eu deux enfants, un garçon et une fille Liliane. Or sa femme est morte et quelque temps après, il a voulu épouser l’aînée des filles de sa femme, et ne doutant de rien, comme il était le maire de Vaugneray, il a affiché sur le mur de la mairie, le projet de mariage. Jean Granger, passant par là, voit cette affiche, se précipite chez le Dr Sérulaz et lui dit : vous ne pouvez pas vous marier comme cela, vous avez adopté les filles de votre femme ! Le docteur, éberlué, ne savait plus quoi faire. Il est allé demander conseil à un prêtre qui lui a dit : Vous n’avez qu’à aller en Espagne, vous marier catholiquement, car en Espagne on ne passe pas par la mairie ! Ils se sont donc mariés en Espagne et ont eu trois enfants. Mais Jean me disait ensuite : Si le Dr meurt avant que ses enfants arrivent à la majorité, les tuteurs attaqueront, car pour la loi française, ils ne sont pas mariés ! Heureusement pour tous, quand il est mort, ses trois enfants sont restés bien avec toute la famille.
Donc, le Docteur Sérulaz et sa fille Liliane, qui était bien aussi avec une dame Arundel des Vaux, professeur de cuisine à Lyon, et que je voyais aux Sables, ont eu l’idée de me présenter ce jeune homme. Je l’ai vu, il m’a plu. Nous nous promenions ensemble sur la plage.
Les fiançailles ont eu lieu le 8 septembre. La mère et le frère de Jean sont venus aux Sables. Je les ai trouvé très sympathiques.
Ensuite, je suis allée à Lyon, chez tante Jeanne. Je suis allée à Vaugneray, j’ai vu une grande maison avec un beau jardin derrière. Je suis allée aussi à Firminy, près de Saint-Etienne, pour faire la connaissance de la famille paternelle de Jean. Les Bruneaux, où ils étaient locataires, était un beau château avec un immense parc, des forêts tout autour. Il y avait là, la grand’mère, une vieille dame de 92 ans, assez impotente, mais très intelligente. Il y avait aussi ses deux filles, Marcelle et Marguerite ; Marcelle très intelligente aussi, était l’âme de la maison. C’est elle qui dirigeait, Marguerite obéissait à sa sœur. Il y avait aussi Léopold, ingénieur des mines, original, qui faisait vivre toute la maison, grâce à son argent, mais très gentil aussi. Il avait trois enfants : Sabine, Marie et Marc. Sabine que j’aimais beaucoup ; Marie que j’ai vue beaucoup plus tard quand j’ai eu un appartement à Paris ; et Marc, beau garçon, officier méhariste, qui est mort au début de la guerre de 40, en voulant, avec ses camarades de Saumur, défendre le passage de la Loire. Il y avait aussi les Avril, tante Antoinette Avril était la sœur de tante Marcelle, son mari avait été notaire, mais je crois qu’il avait donné sa démission pour raison de santé. Ils avaient avec eux, une de leur fille Marie, très gentille elle aussi. Du reste toute la famille m’a plu par son côté bienveillant pour tous ; il y avait aussi l’oncle André, bibliothécaire de la ville de Saint-Etienne, un homme très érudit qui avait beaucoup d’amis, mais qui était affligé d’un bégaiement intense.
Avant d’aller plus loin, j’ai oublié de dire qu’en mars 1927, le 17, Andrée a eu un beau garçon, Jean. Elle l’a eu non sans peine, car huit jours avant l’accouchement, on s’est aperçu qu’elle avait beaucoup d’urémie. Le docteur Lucas qui avait fait faire les analyses, dit qu’il n’y pouvait rien. Alors Jacques s’est souvenu qu’il avait un cousin médecin à Couëron, le docteur Landais. Il l’a appelé au téléphone, il est venu le 16 mars, a dit à Andrée « Ne buvez que de l’eau » ; et la nuit suivante, Andrée a senti que l’accouchement était proche, Jacques est venu chercher maman, et ils sont partis tous les trois pour Nantes, à la clinique du docteur Barbin. Vers 11 heures, le bébé est né, mais sans le docteur Landais, je crois qu’Andrée mourait.
Quand au Poiré, on a appris la nouvelle, papa était fou de joie, le premier petit-fils, après des filles ! Aussi nous sommes partis pour Nantes, papa et moi, pour faire la connaissance du bébé. Nous avons dîné et couché chez Mme Dugast et nous sommes rentrés au Poiré. Ensuite Andrée à eu une fille, Jacqueline, mais elle l’a eu normalement, sans histoire.
Ensuite, nous avons fait les préparatifs du mariage qui a eu lieu le 7 janvier 1931. Nous sommes allées à Nantes, maman et moi, pour choisir les robes de maman et de moi-même. Maman avait une jolie robe de soie et dentelle, et moi une robe serrée à la taille, en tissu épais puisque c’était l’hiver, et un beau voile avec une rose.
Nous sommes allés à l’église du Poiré en voiture parce qu’il faisait froid (…voir le film, le cortège passe à pied, en haut de la place…). Le curé a fait un beau discours, et après la messe, nous sommes partis à La Roche où avait lieu le repas. Je ne me souviens pas ce qu’il y avait au repas, mais c’était très bon. Ensuite on a parlé, les jeunes ont dansé.
Et vers 7 heures du soir, Jean et moi sommes partis à Nantes. Le lendemain nous étions à Bordeaux où nous avons fait un bon dîner. Le lendemain nous avons visité la ville et sommes ensuite partis pour le midi. Nous nous sommes arrêtés à Toulon où Marc Granger était en garnison. Il nous a emmené au Mourillon, manger une bonne bouillabaisse. C’était la première fois que j’en mangeais et j’ai trouvé cela très bon. Ensuite nous avons fait une escale à Hyères où habitaient ma belle-sœur Geneviève et sa famille.
Jean avait eu un frère aîné, Louis, qui était je crois, dans les assurances. Il s’était marié assez jeune avec une jeune fille de Vienne (Isère) Geneviève Charvet. Mais aussitôt après son mariage, il est tombé malade, il est venu à Vaugneray avec sa femme. On l’a emmené chez un spécialiste à Lyon qui a jugé le cas très grave, aussi sa femme a voulu qu’on l’emmène à Hyères, chez ses parents. Là, il se sentait mieux et Jean est même allé le voir. Jean en est reparti un matin, et à midi, Louis mourait ! Sa femme a aussitôt prévenu Vaugneray, et quand Jean est descendu du train, il y avait sur le quai deux cousins qui lui ont appris la triste nouvelle.
Je reviens à notre voyage de noces, nous sommes allés à Nice qui était le but. De là, nous sommes allés à Menton, à Monaco, au Cap Ferrat, et nous avons même poussé une pointe jusqu’en Italie, à Vintimille et à San Remo. De là nous sommes repartis pour Vaugneray.
Il faut dire que Jean avait acheté une étude de notaire à La Haye-Descartes dans l’Indre et Loire. Nous comptions nous installer tout de suite. Mais un jour avant notre arrivée, ma belle-mère a reçu une lettre de M.Thuault, le notaire qui avait vendu son étude, disant que la prestation de serment était retardée de huit jours. Aussi, nous sommes partis en Suisse où nous avons visité Genève, Lausanne, Lucerne, le lac des Quatre Cantons qui a été trouvé magnifique, Gruyère et autres lieux. Nous sommes donc ensuite rentrés à Vaugneray et le lendemain, nous partions pour La Haye-Descartes, où nous sommes restés 20 ans.